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Le son du grisli
20 juin 2012

Steve Lacy : Avignon and After (Emanem, 2012) / Steve Lacy : Estilhaços (Clean Feed, 2012)

steve lacy avignon and after

Dans les notes de présentation de The Gap (disque enregistré le 6 décembre 1972 que publia ensuite America), Steve Lacy explique la manière dont il emmena sa formation sur le titre The Thing : « Les seules indications données sont sorties, entrées, et certaines indications qui concernent surtout des quantités, telles que peu de choses, beaucoup de choses, choses déconnectées, une seule chose, rien, tout. »

Seul sur Avignon & After – enregistrement de concerts donnés au théâtre du Chêne Noir les 7 et 8 août 1972 qu’Emanem publia jadis (Solo Théâtre du Chêne Noir sur LP & Weal & Woe sur CD) et augmente aujourd’hui en le rééditant de pièces inédites enregistrées deux ans plus tard à Berlin (Clangs, plages 13 à 17) –, Lacy suit la même logique, répond aux mêmes attentes, qui sont après tout les siennes. De ces choses attendues, le soprano fit ainsi le prétexte de constructions hétéroclites : cantate enivrante ou réduction de prélude, antienne contorsionniste ou précis de recherche vive et parfois même ardue (la note peut être poussée avant d’être retournée, la mélodie patiemment défaite à coups de bec saillant).

Les « Berlinoises » sont au nombre de cinq, rangées sous appellation Clangs. Ce sont-là des miniatures qui poursuivent les recherches entamées par Lacy sur le matériau et le son, intenses concentrés développés en aires de jeux, dont la découverte obligea à la publication que ce chevillage au solo avignonnais a rendu judicieuse.

Steve Lacy : Avignon & After, Volume 1 (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 7 et 8 août 1972 & 14 avril 1974. Edition : 2012.
CD : 01/ The Breath 02/ Stations 03/ Cloudy 04/ Original New Duck 05/ Joséphine 06/ Weal 07/ Name 08/ The Wool 09/ Bound 10/ The Rush 11/ Holding 12/ The Dumps 13/ Clangs : The Owl 14/ Clang : Torments 15/ Clangs : Tracks 16/ Clangs : Dome 17/ Clangs : The New Moon
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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C’est naturellement à Clean Feed que revient le « droit » de rééditer ce Live in Lisbon donné il y a quarante ans (28 février 1972) par le Steve Lacy Quintet et publié à l’origine par Sassetti. On y retrouve Stations, cette fois interprété par le saxophoniste aux côtés d’Irène Aebi, Steve Potts, Kent Carter et Noel McGhie. S'il arrive aux micros de défaillir, l’enregistrement n’en reste pas moins d’importance : les passes de saxophones livrées sur les chansons portugaises que capte le poste de radio d’Aebi, le motif de No Baby passant de main en main ou le double archet qui maintient The High Way dans une atmosphère étrange, n’y étant pas pour rien.

Steve Lacy : Estilhaços (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 28 février 1972. Réédition : 2012.
CD : 01/ Presentation 02/ Stations 03/ Chips / Moon / Dreams 04/ No Baby 05/ The High Way
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 avril 2012

Weasel Walter : Apocalyptik Paranoia (Gaffer, 2009)

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Apocalyptik Paranoia est un titre de disque qui fait peur. A qui le doit-on ? A Weasel Walter, batteur ! Sur quel label ? Gaffer ! Chouette, des rimes en « eur » ! En « heurts », même.

Parce que Walter est accompagné du guitariste Henry Kaiser (ouais, mon argument tient la route !), de Fred Lonberg-Holm au violoncelle, de Greg Kelley ou Peter Evans ou Forbes Graham à la trompette… Pas rien, tout de même. A deux, trois ou quatre, c’est la même chose : du rugueux grand angle, du persiflage trash, du noise à l’abordage, de l’électronique farfelu et de la grande trompette muette (mes félicitations à Kelley, dont la muetteur m’impressionnera toujours).

En 2002, Weasel Walter et Kevin Drumm et Fred Lonberg-Holm avaient enregistré pour Grob Eruption : des mini hurlements et des morceaux de bruits et des improvisations plus sèches. Ici, c’est du saignant, et de l’excrême… Je ne sais si le disque est encore disponible. On était mercredi et je voulais écrire sur un disque d’enfants… terribles.

Weasel Walter : Apocalyptik Paranoia (Gaffer)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : Scintillations 02/ Raging War 03/ Still Life 04/ Threnody 05/ Mass Erection 06/ Creaking Bones Break 07/ A Synthesis of Patterns 08/ Slowest Death
Pierre Cécile © Le son du grisli

30 mars 2012

Erb & Lonberg-Holm Erb Expéditives

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erb_lonberg_holm_sackChristoph Erb, Fred Lonberg-Holm, Jason Roebke, Frank RosalySack (Veto, 2011)
Le 2 mai 2011 à Chicago, Christoph Erb embouchait saxophone ténor et clarinette basse en grande compagnie : Fred Lonberg-Holm (violoncelle et guitare), Jason Roebke (contrebasse) et Frank Rosaly (batterie, électronique). Le groupe investit le domaine d’une improvisation aux tensions vives où fleurissent les références (jazz, minimalisme, noise…). Erb brille lorsqu’il répète un motif et le fait vriller, Lonberg-Holm lorsqu’il exalte le collectif, à coups d’archet ou de médiator.

erb_aloneChristoph Erb : Alone (Veto, 2011)
A Chicago déjà, Erb enregistrait un peu plus tôt Alone. Au ténor et à la clarinette basse, enregistrant parfois plusieurs fois pour une même plage, il s’adonnait à l’exercice en solitaire en expressionniste. Dans les pas d’Evan Parker au ténor (évocation de Chicago Solo, que publia Okka Disk), Erb invente dans le même temps qu’il vibrionne, voire s’affole : à bout de souffle, il envisagera encore l’instrument en l’astiquant.

erb_lonbergChristoph Erb, Fred Lonberg-Holm : Screw and Straw (Veto, 2012)
La clarinette basse est remontée, l’archet la contre avant de l’agacer davantage : les premières minutes de Screw and Straw, duo improvisé le 23 juin 2011, peignent Erb et Lonberg-Holm en querelleurs inquiets des coups qu’ils pourraient prendre. Plus loin, Lonberg-Holm passe à la guitare et part à l’assaut des répétitions du clarinettiste. L’opposition, dans un brouillard électronique, finit par impressionner – sur le neuvième temps notamment.

lonberg_zarzutzkiFred Lonberg-Holm, Aaron Zarzutzki : Feminization of the Tassel (Peira, 2011)
Si cette rencontre Fred Lonberg-Holm / Aaron Zarzutzki commence chichement, elle saura prendre de la hauteur. Lancé par des machines expressives (le violoncelle en est une, ce « no-input turntable » une autre), raclements et tiraillements s’entendent sur une improvisation éclatée à en devenir singulière : certes parfois creuse, mais encourageante (qu’il faudra creuser, donc)…

lonberg_stridFred Lonberg-Holm, Raymond Strid : Discus and Plumbing (Peira, 2012)
Autre référence Peira,  cette improvisation (non datée) oppose Lonberg-Holm à Raymond Strid. Le batteur, qui a appris à plus d’un musicien de quoi retourne le respect, oblige l’archet à plus de concentration. Contrant les coups secs et prenant appui sur les résonances, Lonberg-Holm élabore attaques franches et mouvements de fuite qui font de ces conversations de sensibles  échanges. Aux frileux : les coups pleuvent.

1 mars 2012

Interview de Sylvie Courvoisier

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Pour avoir quitté Lausanne pour New York à la fin des années 1990, la pianiste Sylvie Courvoisier a multiplié les projets inspirants en collaboration avec John Zorn, Ikue Mori ou encore Mark Feldman, violoniste de mari avec lequel elle emmène un quartette qui donnait l’année dernière encore des preuves de sa bonne santé au son d’Hôtel du Nord. Occasion de revenir sur la discographie d’une pianiste qui à l’invention tenace…

SAUVAGERIE COURTOISE

C’était mon premier CD. J’étais très jeune. Les compositions pour ce quintet étaient assez naïves. C’est une jeune femme qui écrit ces compositions... Je n’entends pas mon côté répertoire classique car, à l’époque, j’étais très influencé par Monk et le jazz. Je n’étais pas encore influencé par Cecil Taylor, ça viendra plus tard. J’essayais d’avoir un toucher de piano très dur, chose que j’ai totalement abandonné par la suite. A l’époque, j’essayais de ne pas jouer avec un toucher  classique.

Vous aviez un cursus classique ? Oui, mais je venais d’arrêter le Conservatoire. J’étais un peu en rébellion contre la musique classique.

Comment était la scène suisse romande du jazz et des musiques improvisées ? À Lausanne, au début des années 90, Daniel Bourquin et Léon Francioli jouaient du free jazz et c’était presque tout pour la musique totalement improvisée dans ma ville. Il y avait une scène jazz standard à Lausanne, mais très peu de chose dans la scène improvisée ou avant-garde. A l’époque, j’ai joué  avec Daniel en duo. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup influencé mais il n’y avait pas de communauté. C’est souvent  le cas dans les petites villes  en Europe. A New York, c’est différent car il y a une communauté de musiciens selon la scène à laquelle tu appartiens. Aujourd’hui, c’est différent à Lausanne car il y a beaucoup de musiciens travaillant dans l’avant-garde ce qui n’existait pas avant. J’étais assez isolée. Lorsque j’avais 16 et 17 ans, je faisais Sienna Jazz en Italie en été où je restais un mois pour apprendre le jazz.

COURVOISIER - GODARD

En 1994, j’ai reçu une carte blanche au Mood’s de Zürich et j’ai invité Michel qui m’a ensuite invitée dans son quartet. Nous avons fait quelques concerts et grâce à l’intermédiaire de Michel, j’ai rencontré Pierre Charial. J’ai enregistré deux disques avec Pierre Charial et nous avons crée Ocre de Barbarie en concert au théâtre de Vidy. Nous avons commencé avec le poème symphonique de Ligeti pour cent métronomes. J’ai passé beaucoup de temps à Paris – je ne tournais pas beaucoup – à faire des trous manuellement dans les cartons avec Pierre. C’était vraiment de la musique artisanale...

Y-avait-il de l’improvisation dans ce groupe ? Pas vraiment pour Pierre, même s’il y avait quelques cartons graphiques. Les autres musiciens et  moi improvisions sur des grilles, des motifs...

DUOS

Quelle est votre conception du duo ? Le duo, c’est très agréable. C’est un dialogue. C’est une chose très directe. J’ai rencontré Mark Feldman en 1995 au Jazz Meeting de Baden Baden. Nous étions douze musiciens et il m’a proposé de jouer en duo. Nous avons enregistré pour la radio et avons conservé quelques thèmes pour notre premier enregistrement. Et ce duo existe encore aujourd’hui. J’ai travaillé aussi en duo avec Lucas Niggli qui est de six mois mon aîné. On faisait Sienna Jazz tous les deux. Pour le duo avec Mark Nauseef, j’écoutais Stockhausen et Nancarrow. Je crois que cela s’entend.

Comment avez-vous abordé les compositions de John Zorn pour votre duo avec Mark Feldman ? Les deux CD sont différents. Le premier était sur le Masada Book 1 et le second sur le Masada Book 2 « Book of Angels ». Les thèmes de John,  c’est souvent trois ou quatre lignes de partitions... c’est à nous de faire les arrangements. John nous a laissé carte blanche. Il n’est venu qu’à l’enregistrement. Le premier était un peu plus classique. Pour le second, les thèmes étaient un peu moins harmoniques. Nous avons beaucoup tourné en duo et jouons dans le Masada Marathon.

Pouvez-vous nous parler du disque Deux Pianos avec Jacques Demierre ? Jacques était mon professeur de piano quand j’avais vingt ans. Nous avons enregistré un premier disque intitulé TST (Tout Sur le Tout). C’était le groupe de Jacques. Il y avait un piano et un keyboard. Je jouais de l’orgue. Il y avait un batteur de rock. C’était une musique étrange et intéressante, à moitié écrite à moitié improvisée. Plus tard, nous avons créé un duo de piano, libre. Ce qui est bizarre c’est que Jacques, à l’époque et pour l’enregistrement de notre CD en duo, ne jouait presque pas du piano préparé alors que moi j’en jouais beaucoup. Maintenant c’est le contraire : chaque fois que je le vois, il est toujours à l’intérieur du piano.

TRIOS, QUARTETS, QUINTET

Passagio, Mephista et Alien Huddle, trois trios de musiciennes, un hasard ? Ce sont des amies. Mephista c’est le groupe le plus régulier des trois. Nous avons fait une seule tournée avec Passagio il y a une dizaine d’années alors qu’avec Mephista nous avons tourné plusieurs fois et nous jouons toujours ensemble. Mephista, c’est un peu la continuation de mon travail avec Mark Nauseef. La combinaison est assez magique. C’est un groupe à découvrir live.

Comment se place le piano face aux electronics d’Ikue Mori ? Face aux electronics, le piano préparé va très bien. Ikue joue des electronics comme d’un instrument. Avec des cordes, je joue peu le piano préparé. Dans Mephista, il y a trois percussionnistes.

Quelle est la genèse d’Abaton ? Abaton fut l’envie d’écrire des pièces plus « contemporaines ». Manfred Eicher m’avait demandé de faire un CD en 2003 et l’idée du trio de cordes lui a plu. On avait deux jours d’enregistrements à Oslo. Le premier jour, nous avons enregistré mes compositions. J’étais alors très influencé par Sofia Gubaidulina, Ligeti, Alfred Schnitke et Olivier Messiaen. Il n’y a pratiquement aucune improvisation dans ces pièces. Puis, Manfred nous a suggéré de faire des petites improvisations pour glisser entre les longues compositions. C’est ce que nous avons fait le second jour. Finalement, il y en avait tellement que Manfred nous a proposé de faire deux disques : le premier avec les pièces écrites, le second avec les pièces improvisées.

Quelques mots sur Lonelyville ? J’ai essayé de réunir les concepts de Mephista et Abaton. J’avais envie d’intégrer ces deux esthétiques et, aussi, ajouter un petit côté jazz. Il y a ici une synthèse de toutes mes influences. J’aime beaucoup le fait d’avoir dans un même groupe des musiciens européens et américains.

Et sur Hôtel du Nord ? Il y a la conscience du jazz mais nous essayons de faire autre chose. Il y a moins de solos, nous essayons de trouver d’autres pistes. Il n’y a pas de notion de soliste ou d’accompagnateur. Il n’y a jamais de ligne de basse, le batteur peut être mélodique…

LE SOLO

Vous n’avez enregistré qu’un seul disque solo (Signs & Epigraphs). Pourquoi ? John Zorn m’a demandé d’enregistrer en solo en 2006. J’ai composé des études pour piano solo dans le but d’améliorer ma technique. Apres cet enregistrement, j’ai beaucoup tourné en solo et j’ai fait un spectacle « Lueurs d’ailleurs » avec les photos et films de Mario del Curto sur des artistes d’art brut. J’ai pu développer ces pièces qui sont devenu un peu mon langage personnel – j’utilise  même certains extraits de ces pièces dans le spectacle d’Israel Galvan.

LA CURVA avec ISRAEL GALVAN & INES BACAN

Comment avez-vous rencontré Israel Galvan ? Grâce à des amis, Yves Ramseier, Carole Fiers et le directeur du théâtre de Vidy, René Gonzalez. J’avais vu un de ses spectacles au théâtre de Vidy à Lausanne, La Edad de Oro, que j’avais beaucoup aimé, et l’ai rencontré à ce moment-là. Puis, il est venu à New York, m’a contacté et m’a proposé de travailler avec lui sur un nouveau projet. Nous avons répété trois jours à Séville fin octobre 2010 puis en décembre 2010, nous avons fait la création de « La Curva » au théâtre de Vidy pendant dix jours. A Lausanne, on modifiait le spectacle tous les jours.

Comment avez-vous travaillé avec Israel ? Qui propose les idées ? Israel nous montre ses pas. Il me raconte l’histoire, ce qu’il veut dire et moi je lui propose des musiques. Ines Bacan est immuable, elle chante ses chansons et c’est à nous de trouver ce que nous allons faire autour. Ce n’est pas toujours évident avec le piano car elle chante en quart de ton.

LE JAZZ, L’IMPROVISATION, LA MUSIQUE CONTEMPORAINE

Que reste-t-il du jazz dans ce que vous jouez aujourd’hui ? La pulsion, un sens rythmique, une certaine énergie. Je pense qu’il est important de connaître le jazz pour improviser. Il y a une certaine urgence dans le jazz que ne connaissent pas les musiciens classiques. Mon père est pianiste de jazz amateur. J’ai ce passé du jazz en moi. C’est une musique que j’ai beaucoup écouté, que ce soit Mary Lou Williams, les big-bangs, Count Basie, le be-bop. Et j’adore la musique contemporaine. J’ai ces deux pôles en moi.

Comment analysez-vous votre progression par rapport à vos premiers enregistrements ? Au début, je composais des thèmes rigolos. On se marrait. On avait vingt-cinq ans. Aujourd’hui j’en ai quarante-deux. C’est différent. C’est l’âge qui veut ça ! Je travaille toujours le piano. J’aime le piano. Au début, j’étais agressive. Aujourd’hui, même si je le suis parfois encore, j’aime avoir un beau son. J’ai un grand respect pour le piano. C’est un instrument que j’adore. Pour rien au monde, je ne voudrais jouer d’un autre instrument. Je prends des cours avec Edna Golandsy qui est une grande pianiste. Actuellement, je travaille les Variations Goldberg. J’ai une très grande conscience du toucher et du son du piano. Je vis à New York et ce qui est bien dans cette ville, c’est que tu peux rencontrer des professeurs fantastiques, exceptionnels.

Vous enregistrez rarement live, pourquoi ? Je préfère le studio. Je pense qu’il y a beaucoup  des disques live mal enregistrés... Je veux un très bon ingénieur du son, sinon ça ne sert à rien de faire un disque. J’ai une très bonne stéréo à la maison et ça m’énerve quand j’achète des disques de mauvaise qualité. Mon premier disque était live mais j’étais jeune. Heureusement la radio qui l’a enregistré a fait un bon boulot. En live, souvent le son est mauvais. Le MP3 n’arrange pas les choses. On masterise à fond, on met beaucoup d’aigus. Je me bats toujours pour avoir une grande dynamique. J’essaie de faire des disques pour des gens qui ont encore de bonnes stéréos... Beaucoup de labels, parce que c’est moins cher, font des enregistrements live. C’est un peu la fin des studios, des ingénieurs du son… De toute façon, à cause des copies et du téléchargement, les disques ne se vendent plus.

Quel projet enregistrez-vous en priorité ? Je ne veux surtout pas saturer le marché. Faire un ou deux CD par année me suffit. John m’a demandé d’enregistrer un trio avec basse et batterie. Depuis deux ans je compose, j’y pense. Je prends mon temps.  

Y-a-t-il des formations que vous n’avez pas enregistrées et dont vous regrettez l’absence ? Nous avons tourné mais pas enregistré avec le quartet de Yusef Lateef. Je le regrette. Ocre de Barbarie, j’aurais bien aimé l’enregistrer aussi.

Quels sont vos projets ? Un nouveau disque en duo avec Mark Feldman, le trio avec basse et batterie dont je vous parlais tout à l’heure, et un nouveau quartet avec Mark. Et en tant que sideman toutes les formations de John Zorn (Cobra, Femina, Dictée, Improv Group et Masada Marathon) ; le quartet de Yusef Lateef ; le quintet d’Herb Robertson avec Tim Berne, Tom Rainey, Mark Dresser et le trio collectif avec Vincent Courtois et Ellery Eskelin...

Sylvie Courvoisier, propos recueillis à Nîmes le 20 janvier 2012.
Luc Bouquet © Le son du grisli.
Photos : Tiffany Oelfke & Peter Gannushkin.

17 février 2012

Full Blast & Friends : Sketches and Ballads (Trost, 2011)

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Pour Full Blast (Peter Brötzmann, Marino Pliakas, Michael Wertmüller), l’impasse est toujours possible : convulsions à répétition, étouffement de la forme, énergie fournie en pure perte de sens ; autant d’éléments pouvant être entretenus jusqu’à l’épuisement. Ici, en compagnie de quelques amis (Ken Vandermark, Thomas Heberer, Dirk Rotbrust), Full Blast délivre une composition double-face.

La première est collective. Par petits blocs contrapunctiques, le groupe choisit de ne rien développer des formes abordées, d’où une forte impression de zapping, heureusement balayée par les arrangements soignés et ultra-précis de Michael Wertmüller. La seconde partie (avant final fort d’une sauvagerie consommée) laisse les souffleurs délivrer des pistes plus solitaires (Heberer rond puis salivaire, Vandermark grognant une agitation ouverte, Brötzmann soyeux jusqu’à l’extase).

A noter : une heureuse utilisation des timbales proposée par Dirk Rotbrust et n’ayant de cesse de moduler – et consolider – une harmonie toujours fiévreuse. En trio ou avec d’autres partenaires, Full Blast reste fidèle à lui-même : puissant et  féroce.

Full Blast & Friends : Sketches and Ballads (Trost / Instant Jazz)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Sketches and Ballads
Luc Bouquet © Le son du grisli

22 février 2012

Greie Gut Fraktion : reKonstruKtion (Monika Enterprise, 2011)

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Rapprochement à demi-réussi (seulement) entre la jeune Finlandaise de Berlin AGF (aka Antye Greie) et  la légendaire Gudrun Gut, figure du Kreuzberg underground eighties avec son punk band Malaria et patronne de longue date du label Monika, Baustelle déclinait voici deux ans les bruits de chantier (d’où son titre) au son d’un electro-pop minimaliste et sombre. Réussi par instants, dont l’obsédant Drilling An Ocean et la relecture spoken word du hit de Palais Schaumburg Wir Bauen Eine Neue Stadt, inconsistant en d’autres, l’exercice n’appelait à priori pas à la tentation facile du remix – qui est pourtant réussi avec acuité, sinon brio.

Parmi les titres retenus (les moins ont été laissés de côté, et c’est tant mieux), certains bénéficient d’un regard extérieur leur donnant une réelle plus-value sonore, voire totalement inédit à tel point qu’on n’identifie plus grand-chose de l’objet initial (notamment le Drilling An Ocean sous les doigts menaçants de Mika Vainio). Toujours formidablement en phase, Wolfgang Voigt confronte Wir Bauen Eine Neue Stadt au son martial de son génial piano sous beats techno – à la manière de son terrifiant Freiland Klaviermusik sorti l’an dernier.

Egalement identifiable au bout de quelques secondes, le son de Natalie Beridze insuffle à We Matter une touche poétique sous calmants électroniques, là où le traitement motorique de Jennifer Cardini sur Make It Work accapare sans réellement captiver. Autrement plus étonnant est le regard de Barbara Morgenstern sur Cutting Trees (mais il me laisse de marbre) tandis qu’Alva Noto est en pilotage automatique sur, lui aussi, Wir Bauen Eine Neue Stadt.

EN ECOUTE >>> Wir Bauen Eine Neue Stadt (Alva Noto)

Greie Gut Fraktion : reKonstruKtion (Baustelle Remixe) (Monika Enterprise)
Edition : 2011.
CD : 01/ Drilling An Ocean (AGF) 02/ Wir Bauen Eine Neue Stadt  03/ Wir Bauen Eine Neue Stadt (Wolfgang Voigt) 04/ Drilling An Ocean 05/ Ready Ready 06/ Black Betwixt Darkness 07/ The Far Field (WNYC Remix) 08/ The Serpentine Way 09/ Compounding Daydream 10/ Fabian Fox 11/ The Waves And The Beat 12/ Wir Bauen Eine Neue Stadt (Alva Noto)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

3 février 2012

Bandes Expéditives : Martin Küchen, Par Thörn, Michael Muennich, Marcello Magliocchi, Collapsed Arc

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martin_k_chenMartin Küchen, Par Thorn : Live at Martin Bryder Gallery (Küchen, 2011) Auprès du poète et artiste sonore Par Thörn (magnétophones, radio, TV set…), Martin Küchen (saxophones, radio) donna ce Live at Martin Bryder Gallery. Dans l’esprit de ce que le second avait donné avec Martin Klapper (Irregular), c’est-là une musique de bruits divers bientôt embarrassée par la présence humaine qui l’a engendrée, de boucles – souffles, enregistrements, voix (évocation des personnages doués de paroles de Dennis Oppenheim) – qui tournent et s’amoncèlent. La seconde face consigne quant à elle un travail fait par le duo sur un solo enregistré plus tôt par Küchen : le bruit épouse cette fois le soupçon et l’improvisation prend de beaux airs de menace.

MuennichMichael Muennich : Rugged (Fragment Factory, 2011) A même la cassette, Michael Muennich a gravé ce Rugged publié à 57 exemplaires sur son propre label, Fragment Factory. Cette autre histoire de bruits est celle de drones tenaces enlacés à des craquements, battements, frottements, feulements, et qui finissent par former des boucles au parcours étonnant. Sous le crachin, on repère même cinq notes regroupées : elles deviendront le gimmick de cette expérience qui n’avait fait qu’en chercher un pour se faire un peu moins abstraite (extrait).

magliocchiMarcello Magliocchi : Music for Sounding Sculptures In Twenty-Three Movements (Ultramarine, 2011) Batteur du quartette de Gianni Lenoci, Marcello Magliocchi publie Music for Sounding Sculptures in Twenty-Three Movements sur Ultramarine, label qui publia son beau duo avec Ninni Morgia (Sound Gates). Les sculptures sonores qu’il y agace sont celles d’Andrea Dami ; l’improvisation date du 7 octobre 2010. Au gré des vingt-trois mouvements promis, Magliocchi dit l’intérêt qu’il trouve à l’abstraction tout en révélant les possibilités cachées d’objets qu’il fait chanter : celles de percussions creuses, de presque éléments de batterie ou d’épaisses cordes lâches. La référence peut aussi être téléchargée : soit, exister fièrement sur CD-R…

RussellCollapsed Arc : In Cursive (Imminent Frequencies, 2011) Sous le nom de Collapsed Arc, l’artiste sonore David Russell (Relentless Corpse, Jerk) concasse des field recordings, des enregistrements de voix et d’infimes bruits collectés, pour arranger deux titres. Eux aussi galvanisés par le potentiel enivrant des boucles, ManMade Diamond et Charlie Hustle se disputent un propos virulent avec des caractéristiques propres : éclatement des propositions bruitistes pour le premier, goût prononcé pour les aigus pour le second. Le retour de la cassette n’oblige pas à décréter laquelle, de la première ou de la seconde face, l’emporte en force de rouleau.  

Enhardis par ce retour en force de la cassette, nous attirons votre attention sur celui du badge :
badge le son du grisli

2 février 2012

Mark Alban Lotz & Islak Köpek : Istanbul Improv Sessions May 4th (Evil Rabbit, 2011)

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Voici le second volet – mais le premier chronologiquement – des aventures conjointes de Mark Alban Lotz et d’Islak Köpek (Sevket Akinci : guitare / Kevin W. Davis : violoncelle / Korhan Erel : laptop / Robert Reigle & Volkan Terzioglu : saxophones ténors). Ici, et même si les six musiciens n’improvisent ensemble que quatre fois sur un total de quinze pièces, cela suffit à confirmer la totale fusion du flûtiste batave et des cinq improvisateurs turcs (d’origine américaine, Kevin W. Davis et Robert Reigle sont, aujourd’hui, résidents turcs).

Face aux flûtes sereines de Lotz voici que se déchaîne le ténor rugueux de Robert Reigle : nul combat ici mais une course aux dissonances impulsée de façon toute naturelle. Maintenant, ce sont des souffles étranglés et inquiets qui émergent de la masse nébuleuse. Mais les plus beaux instantanés du disque sont à mettre à l’actif du flûtiste et de Korhan Erel: entre les vents ancestraux de l’un et les gargarismes électroniques de l’autre se lient quelques idées fortes, accomplies. Sans nul doute, une piste à argumenter pour l’avenir.

Mark Alban Lotz, Islak Köpek : Istanbul Improv Sessions May 4th (Evil Rabbit Records)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ We 02/ Mouths 03/ Mouthtrap 04/ Stop 05/ Throat 06/ Us 07/ Scared 08/ Talking 09/ Down 10/ Short 11/ Sacred 12/ Mouthstrap 13/ Diamond 14/ Our 15/ Mouthwater
Luc Bouquet © Le son du grisli

24 janvier 2012

Scott Fields Ensemble : Frail Lumber (Not Two, 2011)

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Les cordes de Scott Fields ont de la suite dans les idées et le sens des hautes voltiges. Leur nature première se nomme inquiétude, leur seconde dissonance. Elles ne savent que se mêler et pulvériser le contrepoint naissant. Ces cordes disent la menace et la désorganisation. Elles activent de bien étranges circulations : lignes fuyantes en transit (Ziricotte), masse hurlante ne trouvant jamais d’échappée (Koa), basse continue brésillée par de bruitistes guitares (Paulownia), archets hurlants de terreur (Cocobolo), entorses fulminantes (Bubinga). Ici, l’alphabet du désagréable trouve son idéal dictionnaire.

Ces cordes saillantes et cisaillantes, oppressantes, menaçantes, le sont grâce à Mesdames Jessica Pavone et Mary Oliver & Messieurs Scott Fields, Daniel Levin, Axel Lindner, Scott Roller, Vincent Royer et Elliott Sharp. On souhaite vivement les réentendre.

Scott Fields Ensemble : Frail Lumber (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 5 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Ziricotte  02/ Koa  03/ Paulownia  04/ Cocobolo  05/ Bubinga
Luc Bouquet © Le son du grisli

18 janvier 2012

Peter Evans : Beyond Civilized and Primitive (Dancing Wayang, 2011) / Ghosts (More Is More, 2011)

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Pour ne pas avoir lu Ran Prieur – philosophe ayant publié ce Beyond Civilized and Primitive qui a inspiré Peter Evans –, il s’agira de se faire une idée d’une pensée au gré des sons qu’elle a inspirés. Pas simple, si l’on prend en considération les six pièces du vinyle…

Fruits de deux jours passés en studio, ils font en effet état d’un goût pour l’éparpillement – plutôt charmant, il va sans dire, Nature/Culture n’a-t-il pas déjà prouvé que la solitude va plutôt bien à Evans ? Ainsi le trompettiste rapproche-t-il sur deux faces ses divers intérêts d’instrumentiste curieux : pour des berceuses débordant d’un horizon qui tient dans une note, pour un minimalisme progressant avec lenteur, pour des solos développés sur drone enregistré au préalable, pour des improvisations s’entrechoquant, une expérimentation aux usages pneumatiques ou encore un lyrisme fait pour être érodé.

Si le titre de la berceuse (Complexity, Change, Invention, Stability, Giving, Freedom, and Both the Past and the Future) pourrait expliquer de quoi retourne le disque dans son entier, c’est que les mots qu’on y trouve sont autant de clefs pour la compréhension des gestes et des propositions de Peter Evans comme des exercices et des trouvailles de Beyond Civilized and Primitive.

Peter Evans : Beyond Civilized and Primitive (Dancing Wayang)
Edition : 2011.
LP : A1/ Complexity, Change, Invention, Stability, Giving, Freedom, and Both the Past and the Future A2/ History is Broken A3/ What Is Possible? – B1/ We Like Hot Baths and Sailing Ships… B2/ Simple Tools for Complex Reasons B3/ Our Nature Is Not a Location
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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En compagnie de Carlos Homs (piano), Sam Pluta (live processing), Tom Blancarte (contrebasse) et Jim Black (batterie), Peter Evans défend sur Ghosts une musique qui actualiserait celle de Sun Ra (faut-il oser le faire) ou celle du Miles Davis électrisé (faut-il en avoir envie). Le jazz qu’on y entend est ainsi consigné en capsule qui, après propulsion, deviendra satellite. Les interventions de Pluta ne sont pas pour rien dans la réussite du projet : l'empêchant de ourner en rond parce qu’e lui se refuse  à   respecter toute ligne de conduite.

Peter Evans Quintet : Ghosts (More Is More / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 et 6 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ ... One to Ninety Two 02/ 323 03/ Ghost 04/ The Big Crunch 05/ Chorales 06/ Articulation 07/ Stardust
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli : le badge

4 janvier 2012

Andre Vida : Brud (PAN, 2011)

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Constitué d’enregistrements réalisés en live et en studio entre 1995 et 2011, Brud (3 CD) offre une première vision d’ensemble de l’œuvre complexe du saxophoniste, poly-instrumentiste et poète Andre Vida.

Compositeur et improvisateur hongrois-américain vivant à Berlin, co-fondateur avec Brandon Evans du collectif new-yorkais CTIA, Andre Vida a notamment collaboré avec Anthony Braxton (il a participé à l’ensemble Ghost Trance), Rashad Becker, Axel Dörner, Matt "MV" Valentine, Tim Barnes, Helen Rush, Olaf Rupp, Clare Cooper, Clayton Thomas, Elisabeth King, Steve Heather, Jamie Lidell, Tim Exile and Kevin Blechdom, Elton John, Gonzales, Cecil Taylor, Ornette Coleman, Jim O’Rourke, Susie Ibarra, Guillermo E. Brown

Quartet, saxophone solo, pièces pour violoncelle et sextet de bois, musique électronique sont réunis dans ce recueil musical, organisé, non pas selon un ordre chronologique (un enregistrement de 1995 voisine avec des enregistrements de 2005 et de 2011) disposant linéairement des gestes musicaux isolés, mais plutôt selon des intensités et des aspects, des regroupements sonores faisant apparaître par secousses la formation stratifiée d'un langage jouant de la variété de ses idiomes.

Proche, par son caractère à la fois échevelé et raffiné, de certaines évolutions des jazz dits « free » et « loft » (on pense parfois aux enregistrements d'Henry Threadgill) ; rituelle ou extatique, par sa dimension performantielle, son acharnement réitératif, son caractère graduel et cyclique, ses écarts vers la voix humaine, vers le chant et vers le cri – caquètements, feulements, bourdonnements : la musique d'Andre Vida surprend chaque fois par ses réinventions et par l’étendue de ses modalités expressives, usant tantôt de la « pauvreté » d'un instrument seul – un synthé convulsif ou un saxophone écorché, suffoqué et brutal –, tantôt de la richesse des colorations harmoniques à l’intérieur d’une forme presque classique, comme dans Xberg Suite, composition en neuf mouvements pour basse, accordéon, batterie et sax ténor, qui introduit une impulsion régulière et un mouvement mélodique fort suivant un déploiement obsédant.

Brud est un objet peu saisissable, une sonographie étrange révélant des signes, des symboles et des itinéraires, montrant la transformation totale d’un musicien en quelque chose d’autre.

EN ECOUTE >>> Andre Vida & Anthony Braxton : Antiscones >>> Andre Vida : Kastle

Andre Vida : Brud. Volumes I-III. 1995-1991 (PAN / Metamkine)
Enregistrement : 1995-2011. Edition : 2011.
CD1: 01/ Purrls 02/ Child Real Eyes 03/ Cello Solo 04/ Blues Shuffler 05/ New Day 06/ Wire In My Heart 07/ Piece Of CD1 08/ 8 High Enough, That If You Fell, You Would Break Just A Little 09/ Plate Chicken Feed 10/ Who Let The Gods Out 11/ Wu Two 12/ Put It In Your Pocket 13/ Antiscones 14/ Tie Me Up 15/ Brudika 16/ Knoibs 17/ Rising 18/ Gypsy Star – CD2 : 01/ Broken Tape 02/ OClaClaVee 03/ AxelRaDre 04/ Kastle 2 05/ Falling Kastle 06/ Kastle E89 07/ Shields Kastle 08/ Woodwing – CD3 : 01/ X 02/ Staring Intently 03/ Lady Mandala 04/ A Delicate Situation 05/ Gypsy Star 06/ The Three Two 07/ 39 Flowers 08/ Solution S 09/ Wenn Dein Haar
Samuel Lequette © Le son du grisli

1 novembre 2011

Interview d'Ab Baars

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Hier, Ab Baars interrogeait sa pratique instrumentale en solitaire sur l’indispensable Time to do My Lions. Aujourd’hui, il fête le vingtième anniversaire du trio qu’il compose avec Wilbert de Joode et Martin van Duynhoven et poursuit sa collaboration avec la violoniste Ig Henneman sur Cut a Paper. Assez d’occasions pour faire le point sur l’évolution de ce que Misha Mengelberg appelle l’ « Ab Music »…

Lorsque j’étais enfant, nous avions un petit orgue à pompe à la maison car ma mère jouait de l’harmonium à l’église. Nous avions un livre de partitions qui contenait des chansons folkloriques hollandaises, des chants religieux, des hymnes. C’était un très vieux recueil, très connu dans les vieilles familles hollandaises. Ma mère jouait les partitions qu’elle y trouvait. Ce doit être mon tout premier souvenir de musique… 

De vraies origines de jazzman américain ! Oui, en effet ! L’orgue, l’église…

Quel a été votre premier instrument ? Le piano… Lorsque j’ai eu sept ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. D’abord, je suis allé à l’école de musique où j’ai appris un peu la théorie et puis, à la fin de l’année, nous pouvions choisir un instrument. Et j’ai choisi le piano. J’ai alors suivi des cours pendant deux ou trois ans avant d’arrêter tout à fait. A 15 ans, je me suis mis au ténor… J’ai été éduqué à la musique classique.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix du saxophone ? En fait, mon oncle jouait du saxophone ténor dans une fanfare et à l’occasion de bals. Il vivait dans un tout petit village à la frontière belge et avait un second saxophone, très vieux, qu’il prêtait à des gens qui voulaient apprendre l’instrument. A 12 ou 13 ans, j’ai commencé à écouter des groupes qui se servaient de saxophones Colosseum, Chicago, Blood, Sweat and Tears, et je suis devenu fou de cet instrument. Quand j’ai appris que mon oncle en avait un, alors je me suis jeté dessus… A cette époque, j’écoutais déjà du jazz mais mes premières influences sont d’abord venues de groupes tels que ceux-là. Malgré tout, le premier disque que j’ai acheté à été Sun Ship de Coltrane. Je ne savais alors pas grand-chose de l’improvisation mais je me suis découvert un goût pour la musique sauvage, très libre, et forte. 

Adolescent, vous avez joué dans des groupes de rock ? Oui. A 15 ans, je jouais dans des groupes du coin et j’improvisais déjà. Et puis, bien après, en 1989, j’ai rencontré The Ex… J’écoute encore toutes sortes de musique. 

Puisque nous fêtons les 20 ans de l’Ab Baars Trio, racontez-moi comment vous avez rencontré Wilbert et Martin… Eh bien, je connaissais Martin depuis longtemps. Enfant, je vivais à Eindhoven où il y avait un club de jazz. Le tout premier groupe de jazz que j’y ai entendu, au début des années 1970, était mené par Dexter Gordon. Il était acocmpagné par une section rythmique hollandaise composée de Martin à la batterie et de Marten van Regteren Altena à la contrebasse et Cees Slinger au piano. C’est comme ça que j’ai découvert Martin van Duynhoven. Ensuite, quand j’ai eu 20/21 ans, j’ai été invité à jouer dans le groupe de Theo Loevendie, un compositeur et improvisateur hollandais qui travaillait avec Martin depuis longtemps déjà. Loevendie était intéressé par la musique turque, il en savait beaucoup à propos des rythmiques turques, et Martin était le batteur qui était capable de jouer ces rythmes étranges ; c’est comme ça que j’ai commencé à jouer avec Martin. Quant à Wilbert, je l’ai rencontré grâce à Ig Henneman : elle montait un nouveau groupe et avait sollicité Wilbert pour l’avoir entendu jouer. Lorsque j’ai monté mon trio, comme je trouvais moi aussi qu’il était un excellent contrebassiste, je le lui ai volé !

Quels souvenirs gardez-vous des premiers temps de ce trio ? Je me souviens avoir été très heureux de jouer en petit groupe parce qu’à cette époque, je jouais surtout en grandes formations. Pour la première fois, j’ai pu jouer en petit comité. La première chose que j’ai appréciée, ça a été la clarté des voix : j’ai tout de suite réalisé que ce trio était constitué de trois voix libres, trois voix qui pouvaient être vraiment indépendantes les unes des autres. Quand nous avons commencé à jouer ensemble, j’ai réalisé que nous formions un groupe de voix indépendantes mais capables de défendre une idée musicale commune. Même si nous ne sommes que trois, nous pouvons parfois sonner comme si nous étions davantage. C’est ce que j’aime dans ce trio. C’était intéressant d’écrire pour lui, de composer de nouvelles choses : d’abord, j’ai écrit de longues pièces avec de longs thèmes avant de réaliser que le trio avait  besoin de très peu de matériau car mes partenaires sont d’excellents musiciens, ils n’ont pas besoin de tant de musique, ils peuvent improviser et développer leur propre musique. Cela a changé ma manière de composer et m’a beaucoup enrichi.

Que vous ont apporté de leur côté les collaborations du trio avec les invités qu’on été Roswell Rudd, Ken Vandermark… ? Je pense que ces collaborations ont changé le son du groupe. Quand tu travailles depuis tellement de temps avec un groupe et qu’une nouvelle personne, une nouvelle voix, avec des idées différentes sur la manière d’improviser, arrive, alors le groupe s’en trouve modifié, stimulé même. C’est arrivé avec Roswell Rudd, Steve Lacy, Ken Vandermark… Ils ont tous ajouté quelque chose au trio. Par exemple, Ken a amené ses compositions, qui sont assez longues alors que moi j’écris souvent des petites choses pour qu’ensuite improviser dessus. Envisager la composition à travers des formes plus longues a tout changé : notre façon d’improviser comme notre façon de penser, c’est très stimulant.

Comment percevez-vous l’évolution du trio ? Je pense que nous avons développé un langage tout au long de ces 20 ans. Et je crois que nous arrivons à le parler de mieux en mieux à chaque fois que nous nous retrouvons. Chaque membre du trio joue de plus en plus librement, je pense, de façon plus ouverte. Nous sommes devenus des personnalités plus fortes : trois personnes différentes qui racontent leur propre histoire sous l’égide du trio. Mais, comme nous nous connaissons depuis longtemps et que chacun de nous connaît les pensées musicales des deux autres et enfin que nous nous faisons confiance, on sait que lorsque l’un de nous tente quoi que ce soit, l’autre va réagir de façon positive. Se faire confiance est essentiel, on peut toujours s’appuyer sur les autres, on sait qu’ils nous soutiendront. C’est simple, improviser est presque devenu une affaire de famille.

Ce qui explique que Gawki Stride fait une plus large place à l’improvisation… Oui, Gawki Stride est assez différent des autres disques, en effet : dans le sens où, surtout au tout début, j’écrivais les compositions et me disais « bon, on joue les compositions et puis on improvise en utilisant ce matériau ». Alors, on allait de la section A à la B, après la B Martin prenait un solo, nous allions ensuite à la partie C, et ainsi de suite. Pour Gawki Stride, je n’ai rien dit du tout : j’ai juste passé les partitions et on s’est mis à jouer. Je n’ai pas dit à Wilbert et Martin qui allait faire quoi et où, ça s’est développé très naturellement. Wilbert et Martin ont profité de cette liberté mais ils avaient aussi une responsabilité dans la forme à donner à l’ensemble et dans l’apport de nouvelles idées. C’est pourquoi on ressent peut-être plus de liberté dans cette musique. En tout cas plus que dans celle de nos tout premiers enregistrements.

Vous partez tout de même à chaque fois d’un thème… Oui, bien sûr, même si Gawki Stride compte une improvisation libre.

Cela pourrait être l’avenir de la musique du trio ? Oui, je pense. Ces deux dernières années, nous avons donné beaucoup de concerts, et nous avons joué beaucoup d’improvisations libres. Aujourd’hui, elles représentent la moitié de nos concerts.

En tant que compositeur, quelle est l’idée que vous vous faîtes aujourd’hui de la pratique de l’improvisation ? J’aime aussi bien interpréter qu’improviser librement. Ceci dit, je pense que pour jouer de la musique totalement libre il faut aussi être compositeur : en effet, il faut penser à un début et à une fin, il faut donner une direction à ton improvisation, et réfléchir à la façon de développer cette pièce libre.

Comment imaginez-vous les 30 ans de l’Ab Baars Trio ? Eh bien, on pourrait organiser un truc avec The Ex, ou inviter une nouvelle fois Roswell Rudd à nous rejoindre. J’ai toujours adoré jouer avec lui, c’est un musicien fantastique et un homme exceptionnel.

Quelle est « la chose » qui vous marque le plus chez Roswell Rudd ? Quand il joue, j’ai pris l’habitude de rire très fort. Parce que ce qu’il fait est tellement fantastique… Je suis toujours enthousiaste lorsque je l’entends jouer, j’ai envie de sauter partout… Sa voix est heureuse et forte à la fois… 

Rendez-vous dans dix ans, alors ? Oui… En attendant, on va seulement se contenter de prendre un peu d’âge…

Ab Baars, propos recueillis le 22 octobre 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 

27 décembre 2011

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Abdul Moimême... : Suspensão (Creative Sources, 2011)

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Deux disques et deux plages à chaque fois. Donc : Quatre plages en suspension sur lesquelles évoluent Ernesto Rodrigues (violon, harpe, métronome, objets), Guilherme Rodrigues (violoncelle), Gil Gonçalves (tuba), Nuno Torres (alto), Abdul Moimême (guitare électrique préparée, objets), Armando Pereira (piano-jouet, accordéon), Carlos Santos (électronique) et José Oliveira (percussions).

Un tuba du bout des lèvres, un archet sur une note, un timide piano-jouet, se font entendre l’un après l’autre sous des chapes de nébulosités qu’ils perceront bientôt pour s’être entendus, motivés par les promesses de l’accordéon de Pereira et l’électronique de Santos, sur un brillant assaut. S’ensuit alors une série de revendications, chaque intervenant ou presque réclamant d’être l’autorité derrière laquelle il semble nécessaire de se ranger.

Charmantes, les tergiversations peinent à s’imposer tout à fait et les musiciens décident alors d’incarner leurs expressions : diverses, souvent courtes, presque toujours inquiètes. Les plages du second disque sont minées et les improvisateurs rivalisent maintenant de précautions : l’archet d’Ernesto bourdonne et celui de Guilherme claque, ailleurs des cordes sont frottées. Avec l’exercice, les rivalités s’éteignent. Leurs ambitions perdues sur Suspensão courent toujours.

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gil Gonçalves, Nuno Torres, Abdul Moimême, Armando Pereira, Carlos Santos, José Oliveira : Suspensão (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 21 juin 2010. Edition : 2011.
CD1 : 01/ 23’58’’ 02/ 24’48’’ – CD2 : 01/ 24’19’’ 02/ 20’08’’
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 décembre 2011

Talweg : Substance Mort / Hate Supreme (Up Against the Wall, Morthefuckers!, 2011)

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Le Myspace de Talweg est une boutique obscure où l’on trouve de quoi souffler en quelques secondes un immeuble de treize étages. Un petit bout de femme (Erle, à la voix) et un gaillard (Fels, à la batterie) l’animent de leurs échanges corsés. De temps en temps, ils proposent au visiteur d’assister à une représentation de telle ou telle pièce de leur théâtre de la cruauté. Ca peut-être Substance Mort ou Hate Supreme.

Comme Coltrane a chanté l’amour, Talweg crache la haine – c’est bien ce qu’il faut comprendre ? Les disques du duo paraissent sous étiquette « Up Against the Wall, Motherfuckers! » : on est en plein dans le sujet. Dans son micro Erle crie cinq minutes pendant que Fels martèle sa batterie. Ce mur du son est impressionnant et remplace l’immeuble dont je parlais plus haut – c’est un terrible Ground Zero rebaptisé (si je puis dire) Hate Supreme.

Substance Mort, c’est encore autre chose. On assiste à un combat sans merci entre un minotaure enchaîné et un bourreau qui au bout de ses baguettes a disposé des tisons. Au début, le minotaure semble en appeler à son père mais trouve finalement les ressources qui lui vaudront d’être délivré. La bête se fait séductrice (Erle, qui en endosse le rôle, tire des notes aigues qui conviendraient aux sirènes ou joue la petite fille perdue en forêt) et son bourreau (fourbe qui se donne des airs d’exorciste) n’a d’autre choix que de l’exciter encore un peu plus. Les cris qui en sortent sont jubilatoires pour l’un et définitifs pour l’autre. Pour nous, ils sont définitifs et jubilatoires tout à la fois !

Talweg : Hate Supreme / Substance Mort (Up Against the Wall, Motherfuckers! / Metamkine)
Edition : 2011. CD-R.
Pierre Cécile © Le son du grisli

4 octobre 2011

Ken Silverman : From Emptiness (SoundSeer, 2011)

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Par petites cellules de durées quasi-égales (solos, duos, trios), les musiciens s’exposent. Guitare et oud (Ken Silverman) ; trompette, bugle ou flûte (Roy Campbell) ; chant ou sanshin (Kossan) ; saxophone alto ou clarinette (Blaise Siwula) ; turkish cümbüs (Tom Shad) ; batterie (Dave Miller) et violon (Tom Swafford) s’épanchent en des fondus-enchaînés qui ne sont rien d’autre qu’une mise en condition de l’improvisation qui va suivre.

Maintenant, tous vont croiser et entrecroiser leurs élans ; parfois en pure perte, parfois en atteignant quelque sommet. De cette auberge espagnole aux multiples pigments, la voix sera élément dissonant, vilain petit canard venant contrebalancer un horizon souvent normalisé. Ailleurs, une clarinette aura du mal à faire école et c’est le rythme qui sonnera le réveil du septet. Et ainsi,  l’hymne apparaîtra : pur et collectif, sincère et partagé. Pour résumer : un disque étonnant et passionnant.

Ken Silverman Septet : From Emptiness (SoundSeer)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ From 02/ Empti 03/ Ness 04/ Thought 05/ And Emo 06/ Tion 07/ From (reprise)
Luc Bouquet © Le son du grisli

20 juillet 2011

Gurun Gurun : Gurun Gurun (Home Normal, 2011)

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Au risque de heurter tous les adversaires de la mondialisation – mais est-il plus grande joie que démantibuler les éructations malsaines de la Marine ? – le disque de musique japonaise de ce début d’année nous vient de… République Tchèque. Certes accompagné des toujours délicieuses Moskitoo, Aki Tomita ou Sawako sur les titres chantés (dont le superbe Fu en ouverture), le trio Tomas Knoflicek / Jara Tarnovski / Federsel conjugue en majuscules la J-pop tendance expérimentale.

Exprimant des nuances que Laura Gibson et Ethan Rose ne sont jamais parvenus à même effleurer sur leur gros loupé Bridge Carols, en dépit d’une démarche assez similaire (comme quoi la musique sera toujours affaire d’alchimie), le trio d’Europe centrale contourne avec élégance les clichés post-Gutevolk / Piana tout en respectant les codes d’une folktronica totalement extrême-orientale, les trois protagonistes réussissant leur coup notamment par l’introduction d’éléments jazzifiants d’une grande subtilité (telle la clarinette sur Kodomo) ou d’étonnantes combinaisons – elles sont aussi mystérieuses que captivantes (Yume No Mori).

Soignée jusque dans les détails cosmiques d’un interlude forcément bref (Io), la production ne sonne en outre jamais gonflée à l’hélium, parvenant à conserver l’équilibre qui donne toute leur force aux films du grand Hirokazu_Kore-eda. Un anti-tsunami sonique, en quelque sorte.

Gurun Gurun : Gurun Gurun (Home Normal)
Edition : 2011.
CD : 1/ Fu 2/ Karumi 3/ Emoto 4/ Kodomo 5/ Yume No Mori 6/ Io 7/ Ano Uta 8/ Kùkó 9/ Ato Toa Ota Tao 10/ Yuki ~ Hawaiian Snowflake 11/ Karumi (remix) 12/ Fu (remix)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

23 septembre 2010

Michel Doneda Expéditives : Kirme, The Cigar That Talks, Fragment of the Cadastre, Miettes

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improtest

Michel Doneda, Taavi Kerikmäe : Kirme (Improtest, 2010)
La première moitié de ce disque offre trois pièces gravées en studio (2008) par le sopraniste en compagnie du pianiste estonien Kerikmäe : une belle tension s’y accumule, riche d’insectes, avant de trouver à s’épancher en concert (2009), dans la seconde partie. Les deux hommes, les mains dans le son, auscultant les viscères d’un piano de précision, interrogeant le creux actif du saxophone, se meuvent sans obstruction, le long de filons d’énergie. Une aventureuse tannerie de sonorités.

cigar

Michel Doneda, John Russell, Roger Turner : The Cigar That Talks (Collection PiedNu, 2010)
Fort bien enregistré, ce trio intriqué commence par fureter assez longuement dans les échardes anglaises et récolte de douces éraflures ; les escarbilles montent ensuite et c’est aiguillonné par leurs bouffées qu’on traverse de splendides buissons électrisés, ardents, et de fins rideaux d’herbes bruissantes. Un groupe extrêmement vivant, détenteur d’un « élémentaire sonore » qu’on aimerait aussi écouter en plein air ! Quant au cigare qui parle… Smoke it !

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Michel Doneda, Rhodri Davies, Louisa Martin, Phil Minton, Lee Patterson : Fragment of the Cadastre (Another Timbre, 2010)
Capté à Leeds la veille de l’enregistrement de Midhopestones (par les mêmes musiciens et pour le même label), ce précieux live – tiré à 150 exemplaires – rend compte de la première réunion d’un quintet fascinant. Dès les premiers instants se déploie, tissée et vibrante, une longue poésie nocturne… Somptueuse musique onirique, contrôlée et respirable, habitée !

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Michel Doneda : Miettes (Mômeludies, 2010)
Recueillies durant plusieurs années par le travailleur du son (« égratignure faite dans l’air ») qu’est Doneda, ces miettes ne constituent pas un pain : réflexions articulées ou bribes aphoristiques, elles témoignent d’une pensée et d’une pratique vives. Eclairantes, troublantes, elles résonnent, s’oublient puis reviennent, accompagnant le lecteur, l’auditeur, le musicien. « Les sons que nous improvisons sont des totems de paille, de brindilles ramassées ici et très loin. »

3 juin 2011

Derek Bailey : Play Backs (Bingo, 1998)

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Le 19 mars 1998, Derek Bailey improvisait à la guitare électrique ou acoustique sur matériel préenregistré par une sélection de musiciens : Darryl Moore, Henry Kaiser, Casey Rice, John Herndon, Tied + Tickled Trio, Bundy K. Brown, John French, Ko Thein-Jones, Sasha Frere-Jones, John Oswald, Jim O’Rourke, Loren Connors.

Dans le dos, parfois, des machines et/ou programmations datées contre lesquelles inventer autrement. Quand ce n’est pas le cas, ce sont des ententes impromptues agissant entre jazz (avec les Allemands de Tied + Tickled Trio) et No Wave (sur Resigned avec Casey Rice). Mais Play Backs contient surtout cette pièce que John Oswald composa à partir d’enregistrements de Derek Bailey : J.O. Complete, ou cinq minutes fantastiques que le guitariste passera à ne pas intervenir : « Oswald’s effected such an improvement on how my stuff usually sounds, I thought it better to leave it alone. »

Derek Bailey : Play Backs (Bingo)
Enregistrement : 19 mars 1998. Edition : 1998.
CD : 01/ Darryl Moore : D For D 02/ Henry Kaiser : HK D&B 03/ Casey Rice : Resigned 04/ John Herndon : Please Smile 05/ Tied & Tickled Trio : Tickled 3 06/ Bundy K. Brown : BKB Mix 07/ John French : CLB Drums 08/ Casey Rice : Resigned 2 09/ Casey Rice : CLB Drums 10/ Sasha Frere-Jones : Sasha 11/ John Oswald : J.O. Complete 12/ Jim O'Rourke Loren, Loren Mazzacane Connors : George  
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Cette chronique est tirée du deuxième hors-série papier du son du grisli, sept guitares. Elle illustre le portrait de Derek Bailey.

11 mai 2011

John Surman : Flashpoint (Cuneiform, 2011)

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Un zeste d’Africa-Brass, un zeste de big-band bien swinguant, un zeste de free héroïque : John Surman, en ce printemps 69, multiplie les figures avec décontraction et détermination. Donne la parole aux diplomates (Kenny Wheeler, Ronnie Scott, Fritz Pauer), aux éruptifs affamés (Alan Skidmore, Mike Osborne), à ceux qui ne savant pas trop quoi en faire (Malcolm Griffiths, Erich Kleinschuster, Alan Jackson) ; charge le merveilleux Harry Miller de lier le tout. Et n’oublie pas, au passage, de signer quelques vaillants solos.

En CD et en DVD noir et blanc (avec indications et remarques du leader après chaque prise), cette répétition filmée mérite amplement le détour.

John Surman : Flashpoint : NDR Jazz Workshop – April ’69 (Cuneiform / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1969. Edition : 2011.  
CD : 01/ Mayflower 02/ Once Upon a Time 03/ Puzzle 04/ Gratuliere 05/ Flashpoint - DVD : 01/ Mayflower 02/ Once Upon a Time 03/ Puzzle 04/ Gratuliere 05/ Flashpoint
Luc Bouquet © Le son du grisli

28 avril 2011

Scanner : Blink of An Eye (Thirsty Ear, 2010)

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Sur des schémas souvent répétitifs, Robin Rimbaud (alias Scanner) brouille de ses electronics la prudente musique du Post Modern Jazz Quartet (Matthew Shipp, Khan Jamal, Michael Bisio, Michael Thompson). Ainsi, un vibraphone, semble-t-il inspiré, ne sera que seulement cotonneux, une fois passé à la moulinette Scanner. De la même manière, il faudra, excessivement, tendre l’oreille pour saisir l’archet déraillant de Michael Bisio.

En choisissant ainsi de colorier en lieu et place d’intensifier, d’interférer ou de proposer, Robin Rimbaud en arrive à réduire la musique de Matthew Shipp (très sage ici, on m’excusera de le répéter) en un gimmick, certes élégant mais de très peu de profondeur.

Scanner with The Post Modern Jazz Quartet : Blink of An Eye (Thirsty Ear / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/Shadow Splice 02/ C Jam Blues 03/ A Galaxy of Winking Dots 04/ Not a Frame Earlier or Later 05/ Involuntary Re Ex 06/ Most with The Least 07/ Dreaming with You at My Side 08/ The Decisive Moment 09/ Cuts & Shadows 10/ Beyond the Edge of the Frame
Luc Bouquet © Le son du grisli

26 avril 2011

Pierre Labbé : Tremblement de fer (Ambiances magnétiques, 2010)

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Pierre Labbé compose et dirige un ensemble de douze musiciens (Jean Derome, Aaron Doyle, André Leroux, Jean-Nicolas Trottier, Josiane Laberge, Mélanie de Bonville, Jean René, Emilie Girard-Charest, Bernard Falaise, Guillaume Dostaler, Clinton Ryder, Pierre Tanguay). Pierre Labbé aime la clarté et ne s’en cache pas.

Voici donc, en sept compositions, des cadences familières, des improvisations soignées (Jean Derome et son alto dolphyen) et des superpositions qui intriguent. Ainsi, tel accent ternaire se désagrégeant au fil des secondes pour finir cisaillé par un quatuor à cordes vindicatif. Ailleurs, c’est un jazz vif qui pulvérise des violons aux aromes orientaux. Admirables moments que ces antinomies joliment animées et parfaitement assumées. Le reste, sans surprise(s) certes, est d’un intérêt tout autant soutenu.

Pierre Labbé + 12 : Tremblement de fer (Ambiances Magnetiques / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Freeleux  02/ Lavra 03/ Autochtone 04/ Serpents et échelles 05/ Le deuxième souk 06/ Mutations 07/ La fille et la grenouille
Luc Bouquet © Le son du grisli

22 février 2011

Globe Unity Orchestra : Baden-Baden '75 (FMP, 2010)

badensliEn 1975, le Globe Unity Orchestra & Guests d’Alexander von Schlippenbach c’était Enrico Rava, Manfred Schoof, Kenny Wheeler, Anthony Braxton, Peter Brötzmann, Rüdiger Carl, Gerd Dudek, Evan Parker, Michel Pilz, Günter Christmann, Albert Mangelsdorff, Paul Rutheford, Buschi Niebergall, Peter Kowald et Paul Lovens.

C’était Maranao, composition d’Enrico Rava : un fracas collectif, des cuivres en ébullition, un enfer en décomposition. Un riff émergeant de la masse et ce n’est plus le GUO mais le Brotherhood of Breath. C’était aussi U-487, composition d’Anthony Braxton : une marche qui ouvre et referme l’œuvre, des percées solitaires (l’élan percussif de Schlippenbach, les matières vibrantes de Lovens), des terres blessées d’orgueil et de flammes.

Mais il y avait aussi Jahrmarkt de Peter Kowald : de l’alarme et de l’effroi, des aigus perçants, des mélodies qui s’enchâssent (Straight No Chaser, l’Internationale, La Paloma) avant le retour aux sauvageries collectives. Il y avait également Hanebüchen du leader : des frissons de cuivres, des crescendos sans fin, une flûte qui garde le cap et un jazz qui résiste tant bien que mal aux assauts de cuivres déchaînés.

Et c’était enfin The Forge, autre composition de Schlippenbach : une texture syncopée vite dessoudée ; visite approfondie – guides idéaux – de l’enfer le plus profond. En 1975, le GUO c’était cela. Et ce cela n’était pas rien.

Globe Unity Orchestra : Baden-Baden ’75 (FMP / Instant Jazz)
Enregistrement : 1975. Edition : 2010.   
CD : 01/ Maranao 02/ U-487 03/ Jahmarkt 04/ Hanebüchen 05/ The Forge
Luc Bouquet © Le son du grisli

fmpsliCe disque est l'un des douze (rééditions ou enregistrements inédits) de la boîte-rétrospective que publie ces jours-ci le label FMP. A l'intérieur, trouver aussi un grand livre de photographies et de textes (études, index de musiciens, catalogue...) qui finit de célébrer quarante années d'activités intenses.   

8 février 2011

Oasis Quartet : Glass Gotkovsky Escaich (Innova, 2011)

oasisliIl y a quelque chose de suranné, quelque chose de mélancolique, dans ce disque. La mélancolie est peut-être la conséquence de ce quelque chose de suranné, qui sait ? A l’image du portrait de son interprète, l’Oasis Quartet. Sur la photo, il y a quatre hommes debout : quatre agents immobiliers à chemise rentrée en pantalon et cravate qui les tirent vers le sol. Dans les mains, leurs instruments : soprano pour Nathan Nabb, alto pour James Bunte, ténor pour Dave Camwell et baryton pour Jim Romain.

Le quatuor de saxophones reprend ici trois compositeurs contemporains : Ida Gotkovsky, Philip Glass & Thierry Escaich, le plus jeune des trois. Du premier c’est un Quatuor sur le mode espagnol, les saxophones s’y entrelacent sans fin et sans saveur ; du dernier c’est Le bal, une œuvre qui papillonne et tourbillonne avant de vous lasser purement et simplement. De Philip Glass, c’est le String Quartet No. 3 dans une interprétation que l’on n’attendait pas.

La composition est sans doute l’une des plus réussie de Glass car elle ne cède pas tout à la répétition, elle n’est pas faite que de son développement, elle refuse tout excès lyrique. Elle est au contraire de mélodies sublimes enchâssées avec soin dans une partition flottante. String Quartet No. 3 est aussi une ronde, une danse populaire pétrie de nostalgie, une œuvre musicale qui peut faire penser à Karaindrou ou Moondog. A tout cela, la naïveté de l’Oasis Quartet ajoute encore : un peu de suranné contre un peu d’éphémère et un peu plus encore de beauté insaisissable.

Oasis Quartet : Glass, Gotkovsky, Eschaich (Innova / Orkhêstra International)
Edition : 2011.
CD : 01-06/ String Quartet No. 3 07/ Le bal 08-12/ Quatuor
Héctor Cabrero © Le son du grisli

2 février 2011

Arca, Mathias Delplanque, My Cat Is An Alien, Lee Ranaldo, Martin Vognsen, Bill Orcutt, Ramona Ponzini

expedipop

arcasli

Arca : By the Window / By the Looking Glass (NovelSounds, 2010)
Arca est un duo constitué de Joan Cambon et de Sylvain Chauveau ; By the Window / By the Looking-Glass est leur quatrième projet commun. Un premier CD de chansons et un second CD d’instrumentaux inspirés par un vieux match de football. Une musique pas désagréable, qui ressasse ses influences (Tortoise, Talk Talk) et tourne en rond avec sans que cela ne nous dérange non plus.

delsli

Mathias Delplanque : Passeports (Cronica, 2010)
Mathias Delplanque a enregistré des ambiances sonores dans plusieurs villes de France (Nantes, Dieppe, Lille) pour les utiliser sur Passeports. Parfois, cela fait penser à une musique de western (ou northern pour Dieppe et Lille). D’autres fois, des sons vous assaillent de toutes parts comme dans un immense hall de gare, et l’effet est percutant.

mysli

My Cat Is An Alien, Ramona Ponzini, Lee Ranaldo : All Is Lost in Transition (Atavistic, 2010)
My Cat Is An Alien raffolent de collaborations. Sur All Is Lost in Transition, enregistré en 2008, ce sont Ramona Ponzini (chanteuse) et Lee Ranaldo (guitariste sonic culte) qui s’y collent. L’électronique ludique bouscule une vague planante de musique post-psyché (guitare à l’archet, drones et clochettes) et Ponzini récite des bouts de poèmes de Yosano Akiko : envoûtant même si plus tellement original.

kingsli

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Martin Vognsen : King Hussein Bridge / Allenby Bridge Crossing Point (Jvtlandt, 2010)
Avec quelques amis (Yasuhiro Yoshigaki, Kumiko Takara…), le guitariste Martin Vognsen a imaginé State Changes According to a Wind, un grand projet dont deux premières parties ont paru en CD. King Hussein Bridge & Allenby Bridge Crossing Point sont deux invitations au voyage faits de field recordings et de la musique d’une formation guitare / vibraphone / batterie. Des ambiances de poste-frontières saupoudré de pop ou de folk, dans le meilleur des cas d’atmosphères nocturnes.

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Bill Orcut : A New Way To Pay Old Debts (Editions Mego, 2011)
Après la réédition vinyle Palilalia, la réédition CD Editions Mego. Si c’est Jean Dezert qui parle le mieux d’A New Way to Pay Old Debts de Bill Orcutt, encore fallait-il annoncer cette réédition CD, même en trois lignes… Voilà qui est fait !

26 novembre 2010

Interview de Pierre Favre

Favre

Nouvel élément du développement d’un impromptu précis de frappe helvète : entretien avec Pierre Favre. Le temps d’un retour sur quelques collaborations (Irène Schweizer, Mal Waldron, Jimmy Woode, Peter Kowald, Evan Parker…) et d’un point nécessaire sur les projets en cours d’un percussionniste qui donnait récemment de beaux enregistrements à noms de codes (Albatros et Vol à voile).

Commençons par le début. Quels-ont été vos premiers émois musicaux ? Pourquoi le choix de la batterie ? Avez-vous commencé à jouer des percussions ou seulement de la batterie ? Quels batteurs ou musiciens écoutiez-vous ? Quel a été votre apprentissage musical ? Vos premières formations ? Intéressante question : elle me fait retrouver mon monde d’adolescent. Le premier émoi fut lorsque je vis et entendis le batteur Eric Schwab, un amateur mais un être pur en Musique. Il jouait dans le style de Max Roach, c’était en 1953. Il me donna 2 cours. La première fois, il me joua une petite phrase et me dis : « voilà, tu joues ça, tu le répètes et tu essaies de le varier, tu restes toujours sur la même phrase et tu la varies. » 2ème cours : il me dit : « très bien tu as compris, je ne peux rien t’apprendre de plus mais je peux te dire une chose :  écoute toujours la musique, toutes les musiques, et essaies d’imaginer ce que tu pourrais y apporter avec ta batterie qui la fasse sonner encore mieux, encore plus riche. Si tu ne trouves pas, gardes tes mains dans ta poche. » C’était un maître et il ne le savait pas.
Le choix de la batterie, ce fut d’une simplicité enfantine on peut bien le dire. Mon frère ainé jouait de l’accordéon dans un orchestre de bal et ses copains le quittaient (ils voulaient se marier figurez-vous !) donc je fus choisi pour remplacer le batteur. Je n’étais pas du tout d’accord. Moi, je voulais être paysan, c’était ma passion. Mais mon frère qui était assez autoritaire m’ordonna tout simplement de  jouer. Il me montra les differents rythmes, la marche, la polka, le fox-trot, enfin tous ces machins pour faire danser les gens et me dit : « Dans 10 jours nous avons un bal, tu joueras. » Et voilà, il me prit par la nuque et me jeta tout simplement à l’eau. Et en l’espace de quelques jours ma passion de l’agriculture devint une passion pour la batterie qui ne m’a plus jamais quitté. Je jouais tout le temps, tout ce que j’entendais à la radio car je n’avais encore aucun disque. Je suis donc complètement autodidacte.
Ce fut au fond le début de tout mon apprentissage musical, en ce qui concerne la batterie. Après cela je me développé absolument seul, en écoutant, en regardant parfois. J’ai appris énormément en comparant, je me disais : non pas comme ça, alors comment ? Comment cela te plairait-il ? Cela m’est resté jusqu’à aujourd’hui. Sinon je peux dire que mes maîtres furent les grands batteurs noirs. J’ai aussi, parfois, aimé des batteurs blancs mais je veux dire que je n’ai pas été intéressé par l’école blanche. Il n’y avait aucune trace de racisme là-dedans, c’est tout simplement que je trouvais cette école trop militaire.
Le deuxième émoi musical fut d’entendre Zutty Singleton en solo. Il faut ajouter qu’à cette époque mon amour allait au Bee-Bop, Parker, Dizzy, Jazz at Massey Hall… Un autre émoi très fort fut Earl Bostic, un père du Rock n’Roll jouant Flamingo. Et un peu plus tard et pour longtemps Sidney Catlett, le grand maître avec Sidney De Paris et plus tard avec Louis Armstrong. Tony Williams m’a dit une fois « ma plus grande influence fut celle de Sidney Catlett », je lui répondis « moi aussi ». Et j’y ajoute un concert de la grande Billie Holiday. J’avais 16 ans. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai du passer dans un autre monde car lorsque je revins à moi, je ne me souvenais plus de rien sinon que cette chose là, à l’intérieur, m’habitait. Elle m’avait probablement et tout simplement emmené en musique. Mais il n’y a là aucune explication possible..

Quel regard portez-vous sur le free jazz des années soixante ? Est-ce qu’un batteur comme Sunny Murray vous a influencé ? Oui Sunny Murray m’a influencé (il se faisait appeler Sunny et non Sonny… à cause du soleil … ). J’ai aimé son jeu fluide, cette poésie. A l’époque, j’avais trouvé cette expression «  un grand poète analphabète » car il n’avait aucune technique dans le sens où nous l’entendons normalement mais il avait cette énergie intense et légère de ceux qui aiment les hommes et la musique. Le free fut u une période très importante pour moi. Le free m’a permis de me trouver, de me trouver devant mon public ce qui est très important et je suis heureux d’avoir pu participer à ce mouvement. Mais à mon avis ce n’était pas une révolution de la forme mais plutôt une révolution psychologique. Comme me disait Albert Mangelsdorff, le Be-Bop était une forme qui contenait tous les éléments nécessaires pour un improvisateur. Nous parlions ici d’un improvisateur de jazz. Par contre, à mon avis, le free n’a laissé aucune forme.

Est-ce que le fait de sortir d’un jeu uniquement rythmique pour entrer dans un jeu plus en mouvement (plus libre ?) était alors une préoccupation pour vous ? Pouvait-t-on parler au milieu des années soixante d’une musique improvisée européenne ou cette musique a-t-elle émergée un peu plus tard ? Quels étaient alors vos compagnons de route ? Ce n’était pas une préoccupation mais une nécessité intérieure. L’abandon du timing que je nommerais  « autoritaire » s’est trouvé sur mon chemin. Lorsque j’ai osé me poser la question : « et toi, Pierre, comment aimerais-tu jouer, si tu te foutais de tout, de ces gens, de ces règles, juste oser laisser couler ? » Là, j’ai commencé à jouer partout, juste ce qui venait, sans références. Et cela a donné des vagues, comme de longues respirations et, étonnament, je découvris que lorsque j’arrivais à la fin d’un tel arc, je prenais tout normalement le temps de respirer et de laisser venir la suite. Ce n’étaient pas des pauses; je n’attendais pas, je respirais et cela bien que détendu d’une manière très intensive. A l’époque j’ai interprété cela comme la réalisation de mes racines européennes. Mais évidemment à l’époque je faisais partie du mouvement. J’ai joué avec beaucoup de monde, la scène allemande autour de Peter Brötzmann ; la scène anglaise autour de Derek Bailey, John Stevens ; la scène française aux tendences très diverses avec Michel Portal, Gérard Marais, Beb Guérin, J’ai eu une collaboration très intensive avec John Tchicai. Nous faisions une musique originale, bourrée d’éléments de tous genres : des mélodies (ce qui ne plaisait pas à tout le monde car à cette époque la musique devait être libre, ne contenir ni rythme, ni mélodie, ni harmonie, seulement de la musique !?), des rythmes, des éléments en tous genres. La texture de la musique changeait à chaque concert. Ce groupe ne fut jamais enregistré, dommage.

Quelle est votre définition du swing ? Définir ce qu’on entend par swing n’est pas simple. Je vais essayer en donnant quelques images. D’abord il est indispensable que la musique coule, cela demande donc que personne ne me freine ou me chasse, que mon centre d’énergie qui se trouve au niveau du bas-ventre soit complètement détendu, que je me trouve dans un état de joie. Je me laisse emporter par la musique. Lorsque cette chose se passe, on entre peu à peu dans une sorte de transe, mais sans hystérie et cela s’intensifie continuellement, comme si on quittait peu à peu le sol et on commençait à s’envoler. On entre dans un état non conscient où seule l’oreille est présente. On écoute et tout coule de source. On est dans un état de grande félicité.

Quels rapports entreteniez-vous à cette époque avec les autres musiques (baroque, classique, contemporaine, ethniques) ? Et aujourd’hui ? Tout d’abord ma grande passion, c’était le jazz. Puis vers la fin des années soixante, les pistes se brouillaient. Quelques grands étaient encore là mais il n’y avait plus cette fièvre. Monk nous a peut-être laissé le plus grand héritage. C’est alors que j’ai commencé à m’intéresser à toutes les musiques, africaines, indiennes, etc., et évidemment la musique européenne sous toutes ses formes. Aujourd’hui j’écoute toutes les musique et essaie d’y déceler les éléments musicaux.

Votre avez joué avec Mal Waldron et Jimmy Woode. J’ai écouté un enregistrement d’un de ces concerts. A plusieurs occasions le tempo flotte, s’évade puis se retrouve. Dans ce cadre précis, le tempo peut-il s’émanciper ? Jouer avec Mal était comme jouer aux échecs ; on se suivait, on se devinait, etc. On pouvait tout faire. Mal était une personne très ouverte. Il avait un sens de l’humour immense. Jusqu’au seuil de la mort, il n’a cessé de rire et de dire oui à la vie. C’était un grand homme que j’aime pour toujours. Jimmy était un ami. Il m’a beaucoup donné. On ne remarque pas ces choses tout-de-suite quand on est si jeune mais on s’en rappelle pour toujours. Parlant du tempo, nous avions parfois des tensions car Jimmy partait au grand galop et il était difficile de le calmer. Avec lui nous en avons beaucoup parlé. En tous cas, c’était formidable de jouer avec lui.

Le disque Quartett avec Peter Kowald, Irène Schweizer et Evan Parker annonçait beaucoup de choses quant au chemin qu’allait prendre l’improvisation européenne ? En aviez-vous conscience à l’époque ? Pourriez-vous nous narrer l’aventure de cet enregistrement ? Oui ce fut une époque très intéressant et excitante. Irène et moi-même venions du jazz. Peter venait de l’école de Peter Brötzmann et Evan venait de l’école anglaise de l’improvisation. Tout-de-même, il était en pleine admiration du jeu de Coltrane. Nous jouions fréquement ensemble et nous nous retrouvâmes à Baden-Baden dans un studio pour enregistrer. Nous étions déçus du résultat et nous décidâmes de faire de nouveaux enregistrements à nos frais et de les donner à la maison de disques. Nous avons enregistré beaucoup de matériel et j’ai encore des bandes inédites dans ma cave. Dernièrement un ami de la radio finlandaise m’a apporté en cadeau un enregistrement d’un concert au festival de Pori en 1969. Je suis resté stupéfait en écoutant. Cette musique avait une très grande force. Ce qui en faisait la force je pense était ce qui rythmiquement venait du jazz, c’est à dire le jeu syncopé, l’esprit de la syncope.

Parlons maintenant de votre travail en solo ? Comment construisez-vous un solo ? Avez-vous un scénario ? Adaptez-vous votre set à l’acoustique du lieu ? Comment ont évolué vos solos au fil des années ? Vous posez des questions intéressantes… J’apprends plein de choses en fouillant dans ces vieux souvenirs. Comment je construis mes solos ? Je choisis quelquefois certains instruments ou certaines baguettes et je commence immédiatement à jouer. Je commence sans réfléchir avec un motif ou sur un tempo qui d’ailleurs presque immédiatement  fait jaillir un motif, et je laisse couler. Je dois dire que je ne joue rien de technique. Je joue ce que je chante. Chez moi, je chante tout avec la voix et sur scène c’est un chant qui se passe à l’intérieur et dont je ne suis pas conscient. A partir de là les éléments se construisent au cours de l’énergie. C’est le rythme et l’ouverture, le laisser-venir qui construit. Je mène ces séquences ou arcs musicaux à un point maximum et je m’arrête là où cela pourrait encore monter mais où le risque est que tout s’écroule. C’est quelque-chose de très simple et de pas simple. On peut comparer cela à quelqu’un qui raconte une histoire et rate le moment où il a tout dit. Il se perd alors dans des banalités qui ennuient tout le monde. Charlie Parker et bien d’autre grands faisaient des soli qui nous paraissent toujours trop courts. Ces solis ne sont pas trop courts. Comme l’énergie et la verve qu’elle porte s’intensifie continuellement, cela nous semble court. Cela est le principal mais essayer de décrire exactement comment je construis un solo ferait l’objet d’un essai et cela prendrait beaucoup de temps et d’espace.
Non je n’adapte pas mon set à l’acoustique du lieu mais j’y adapte mon oreille. Voyez-vous c’est ce qu’un ordinateur serait incapable de faire car cela ne peut se programmer, c’est trop fin, la machine ne peut pas faire cela. Sans oublier qu’il suffit que quelques personnes, à la rigueur une seule, entrent dans la salle et l’acoustique change. J’essaie plutôt  de me faire entendre. Comme comme si j’essayais de raconter une histoire, je cherche à m’expliquer aussi clairement que possible. Ainsi on s’adapte à l’acoustique, s’il y a beaucoup d’écho on joue un peu plus lentement pour laisser sonner, etc.
Au fil des années mes solos sont devenus plus simples et plus riches je pense. Il n’est pas facile d’abandonner l’idée de technique, c’est une question de maturité. Il faut oser lâcher et se laisser porter uniquement par son oreille. Elle saura toujours là où cela doit aller. Ainsi vous ne serez jamais à court d’idées. Pourtant l’oreille, l’écoute, sont des choses très complexes.

Voulez-vous nous parler de la résonance, de votre rapport au son et à l’espace, à la peau même des tambours, à la frappe, au rebond ? La résonance c’est le chant. La batterie chante. Elle résonne. Elle porte le son dans l’espace, et le son vous porte et vous fait respirer. Et si vous respirez, vous serez inspiré. Vous pouvez donner un coup… Bon c’est un coup, et alors ? Où va-t-il ? On peut donner une multitude de coups qui nous tombent devant les pieds… Mais on donne plutôt une pulsion à un tambour dans laquelle on se donne entièrement. On la dirige là, vers son public dans l’espace. Cette pulsion part comme une flèche et va loin, bien au-dela de l’horizon. Miles Davis savait faire cela. C’est à mon avis une des raisons pour laquelle tous les musiciens qui sont passés chez lui en sont ressortis transformés.

Parlons maintenant des duos. Avec Irène Schweizer l’écoute est impressionnante, vous cheminez ensemble. Avec Samuel Blaser, par exemple, la distance est plus grande. Comment abordez-vous les duos ? J’aime beaucoup la forme du duo. C’est la forme de conversation la plus simple. On a un interlocuteur, on l’écoute, on lui répond, on le provoque, on l’enflamme, etc. Avec Irène nous jouons depuis 40 ans. La première fois que nous avons joué ensemble tout était déjà là. Chacun de nous entendait (mais pas consciemment) où l’autre allait. Cela jouait ensemble tout simplement. Entre temps, notre jeu est devenu plus riche, peut-être un peu plus varié, mais c’est toujours le même.
Avec Samuel c’est la même chose mais d’une manière un peu différente. Nous conversons continuellement, nous nous devinons, nous posons des pièges, nous donnons un coup de main, nous rions beaucoup en jouant. Aussi, lorsque nous sommes ensemble, c’est un peu comme des enfants ; nous nous réjouissons et n’arrêtons pas de faire les imbéciles. Et puis, tout à coup, un silence et nous parlons de choses importantes. C’est ainsi que nous jouons. C’est une très belle relation.

Composition et improvisation ? Vos impressions ? J’adore improviser mais je déteste jouer avec des musiciens qui pensent être en train d’improviser alors qu’ils sont tout simplement en train de travailler leurs gammes. Et je déteste la composition et je l’aime. Elle me force à laisser tomber le masque. Il est trop facile de faire n’importe quoi et de se cacher derrière le « mais c’est de l’improvisation ».  Avec la composition je suis forcé de me dire : « alors Pierre, qu’est-ce que tu veux entendre ? » Et à ce moment-là je me trouve devant un gand précipice sans fond. Je dois sauter dedans et savoir que quelque-chose doit se passer. C’est une expérience de valeur inestimable. Et une chose très importante qui se passe en composant c’est qu’on fait mille essais pour une idée et le résultat, étonnant, est que lorsque l’on improvise, on fait les mêmes essais mais à une vitesse fulgurante. C’est la vitesse de l’oreille. Ainsi en composant, j’apprends à improviser mieux. C’est pour moi un moyen de devenir un meilleur improvisateur. Il s’agit, là-aussi, d’éviter le piège de s’imaginer qu’on improvise d’une manière créative alors que ses trouvailles d’antan sont devenues des clichés.

J’aimerais pour finir que vous nous parliez du Singing Drums, The Drummers et du Pierre Favre Ensemble. La genèse de tous ces projets, son évolution dans le temps et bien sûr vos nouveaux projets. Le premier Singing Drums en 1984 fut  pour moi une expérience décisive. Je devais composer un programme pour un groupe de 4 batteurs dont seuls 2 savaient lire la musique. Et ce fut une chance. J’habitais encore à Paris à ce moment-là. J’ai travaillé pendant plusieurs mois. J’ai écris des thèmes, enregistré plein de cassettes et j’ai également enregistré des solis dans le genre propre à ceux de mes copains, enfin plein de choses comme je me les représentais. Puis, je me suis présenté à la première répétition sans aucune partition. J’ai chanté et expliqué le cheminement des pièces. Ce fut une découverte pour tous. Nous avons beaucoup joué pendant 4 jours et, peu à peu, les pièces ont pris leur forme définitive. Et encore là nous nous sommes trouvés comme un bande de bons copains ; Paul Motian, Fredy Studer, Nana Vasconcelos et moi-même. Le cinquième jour fut le jour du premier concert et les 6ème et 7ème jours nous avons enregistré le disque. Nous fîmes ensuite une tournée formidable qui eut beaucoup de succès et après cela terminé, il ne subsista que le disque.
C’est une histoire qui n’en finit pas de se répéter : un bon projet, un disque, une tournée, le succès, et patatra tout s’écroule car pas d’argent ! Si vous n’êtes pas dans les circuits, c’est très difficile. C’est le prix de la liberté et il est très élevé.
Puis vint le deuxième Singing Drums avec Lucas Niggli et non 2 batteurs mais 2 instruments mélodiques: Roberto Ottaviano au sax soprano et Michel Godard au tuba. Un premier pas dans la tentative de mélodiser. Ce groupe dura longtemps et nous avons beaucoup joué. Ensuite Window Steps  avec Kenny Wheeler, Roberto Ottaviano, David Darling et le merveilleux Steve Swallow. Là, j’osais tomber le masque et apporter mes partitions. Un pas décisif pour moi fut sortir du ghetto du batteur ; pas seulement dire « allez venez les mecs, jouons ! » mais de leur dire : « voici mes chansons et j’aimerais que vous les jouiez de telle et telle manière. » Il m’a fallu du courage.
Plus tard il y eut le European Chamber Ensemble, un ensemble de 11 musiciens avec une section de cordes qui se transforma en le Pierre Favre Ensemble, un groupe de 7 musiciens ainsi que The Drummers, un ensemble de 8 batteurs avec lesquels nous avons joué pendant plus de 7 ans. Le tout est issu de ma manière de jouer la batterie que je cherche à mélodiser, varier, orchestrer.
Mes nouveaux projets ? Encore le  Pierre Favre Ensemble  avec 5 saxophones, trombone, guitare, guitare basse et contrebasse avec lequel nous venons de sortir un disque : Le Voyage. J’espère pouvoir continuer aussi longtemps que possible avec cet ensemble. Nous commençons à avoir un son et l’orchestre respire. Il y a beaucoup d’espace. Un autre projet que je viens de réaliser est une composition pour percussion solo et orchestre à cordes. Il y aura d’autres concerts au cours de l’année prochaine. Et encore un autre projet : un quatuor de batteries pour lequel je compose de nouvelles pièces. Là j’entends quelque-chose mais cela doit encore naître. Si nous tenons le coup, cela sera un projet de longue haleine. Et finalement le solo qui se développe lentement mais continuellement. J’adore jouer en solo.

Pierre Favre, propos recueillis en novembre 2010.
Luc Bouquet © Le son du grisli

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