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Han Bennink : en conversation avec Garrison Fewell

han bennink interview par garrison fewell

Cette conversation est extraite de De l'esprit dans la musique créative, ouvrage dans lequel Garrison Fewell converse avec vingt-cinq musiciens improvisateurs, parmi lesquels, outre Han Bennink, on trouve Joe McPhee, Wadada Leo Smith, John Tchicai, Steve Swell, Irène Schweizer, Oliver Lake, Milford Graves, Henry Threadgill... C'est à la fin de ce mois de mars que paraîtra le livre, aux éditions Lenka lente.

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GARRISON FEWELL : Quelle est l’importance de l’esprit ou de la spiritualité dans votre musique et dans votre art ? Comment ont-ils influencé vos capacités d’artiste créatif ?

HAN BENNINK : Quand j’étais très jeune, j’ai toujours pratiqué deux disciplines, le dessin et la batterie. Mon père était batteur professionnel. Depuis mes quatorze ans, je n’ai rien connu d’autre de mieux, ou de différent. Bien sûr, j’étais alors plus intéressé par la musique de l’époque, comme le hard bop et ce genre de trucs, mais j’ai évolué pour arriver où j’en suis aujourd’hui et le résultat de tout cela c’est l’art musical. Si c’est « spirituel » ou je ne sais quoi d’autre, je n’en sais rien. Je ne peux pas répondre à ces questions car je joue de la musique. Du moins, j’espère jouer de la musique, et j’ai l’espoir que chaque soir sera un bel échange et que tout le monde fera de son mieux pour que ce le soit. Cependant, pour moi, lui donner ce nom est trop lourd. Je n’aime pas mettre un nom sur les choses. J’aime sauter d’une boîte à une autre et être, dans le bon sens du terme, « sans étiquette », pour proposer mon propre truc. C’est comme lorsque je réalise des collages : je fais avec ce que je trouve autour de moi, des objets trouvés, et mon jeu se construit de la même manière. C’est un peu de ceci, un peu de cela et on peut indéniablement l’entendre. Je n’aime pas utiliser des mots lourds de sens. J’espère que je fais de la musique, je m’entraîne comme un fou car j’ai maintenant soixante-dix ans et ma tombe est entrouverte, alors on ne peut qu’espérer le meilleur. Non, je n’utilise pas des mots comme « spiritualité ».

GF : Avez-vous des habitudes qui nourrissent votre créativité après toutes ces années ?

HB : Fumer de la marijuana. Ça m’aide énormément à me concentrer, et continuer à travailler l’instrument. Certains aiment boire, ou faire autre chose. J’aime boire un peu également mais ce n’est pas vraiment mon truc. Mais pour parvenir à bien me concentre, ça m’aide quand même beaucoup. Pour ce qui est du quotidien, je suis quelqu’un de très simple. Par exemple, quand je me lève, j’aime manger un œuf et une tomate, presque tous les jours, puis je m’entraîne sur mon instrument pendant une heure. Mais je suis tombé il y a deux ans et j’ai eu des problèmes avec mon pouce. Donc, ça peut dépendre des circonstances, car une toute petite chose peut dans ce cas devenir une énorme tâche à accomplir. Quand j’étais jeune, je me disais toujours qu’à soixante-dix ans, j’aurais du temps ; mais je n’en ai en fait plus du tout. Je prends l’avion dans quelques heures pour rentrer chez moi, j’y resterai une demi-journée puis je filerai à Londres avec l’ICP Orchestra pour quatre ou cinq jours, et c’est tout le temps comme ça. Mon autre discipline artistique est de faire de l’art mais en tournée c’est impossible car on doit être avant tout musicien. Donc : parfois je suis musicien, parfois je suis plus artiste.

GF : Je connais bien le problème : maintenir une discipline sur la route est compliqué.

HB : Absolument. Nous avons eu de la chance avec le temps en cette période de l’année à Montréal, nous n’avons eu qu’un vrai froid : il faisait -30, je n’avais jamais ressenti un tel froid de toute ma vie. Mais nous n’avons pas eu de neige sur la route. Notre tournée a été fantastique et ce genre de chose me rend heureux. C’est un peu le but de la vie, en quelque sorte. Quand tout va bien, c’est cool.

GF : J’ai écouté votre interview avec Terry Gross dans l’émission de radio Fresh Air. Vous y avez déclaré : « Les sons sont partout, c’est juste le contexte dans lequel vous les trouvez qui change. »

HB : Les sons sont partout, oui. Je les vois plus comme des formes, en fait. Nous avons bien évidemment besoin de ces sons ; le son est partout. C’est pour cela que Terry Gross a réalisé une sorte de batterie pour moi avec des choses trouvées sur son bureau, un pot à encre, une théière, des trombones. Quand vous êtes un enfant – et je suis probablement encore un grand enfant qui n’a pas véritablement grandi –, le batteur que vous êtes joue avec des pots, des poêles et des chaises, ce que je fais encore aujourd’hui. Je n’ai pas besoin d’une vraie batterie pour m’exprimer, je peux le faire avec une chaise également.

GF : Vous êtes effectivement tout à fait capable de libérer les sons qui sont emprisonnés dans des objets ordinaires, et même peu ordinaires.

HB : C’est mon but.

GF : Avez-vous déjà été totalement saisi par surprise par le son d’un objet ?

HB : D’abord, je vois l’objet. Comme hier, j’ai trouvé derrière la scène un gros bol en fer avec des bouts de bois dedans, c’était très attirant. Quand vous décidez de poser le bol sur la batterie, instantanément tout le monde se met à penser : « Quand va-t-il jeter toutes ses baguettes ? » Remarquez, peut-être que personne ne pense rien. Vous avez tous les choix possibles. Vous pouvez prendre un seul bout de bois ou bien vider le bol d’un coup. Tout est une question de moment. Vous pouvez aussi décider de ne rien faire et de reposer le bol. Vous avez toutes les possibilités, et j’aime les possibilités.

GF : C’est fantastique, j’aime votre idée du suspense et de l’improvisation. Votre jeu et votre son contiennent des éléments du jazz originel, des fanfares de la Nouvelle-Orléans au swing, du morceau à deux temps au be bop. Mais ce qui est encore plus marquant, et je le ressens quand vous jouez – hier encore, très clairement –, c’est que vous percevez le temps sans que cela provienne de votre tête. De quelle manière envisagez-vous la connexion entre le free jazz, la musique créative, l’improvisation, et la tradition du jazz et du blues en Amérique ?

HB : Avant tout, selon moi, il n’y a pas de « free jazz ». J’ai beaucoup fréquenté la Free Music Production Company à Berlin quand je jouais avec Peter Brötzmann. A cette époque, Frank Wright en était également, et répétait : « Eh, mec, qu’est-ce que t’entends par ‘‘free music’’, au juste ? Il n’y a rien de ‘‘free’’ ! Est-ce que ‘‘free’’ sous-entend que les musiciens ne sont pas payés ou alors que le public vient nous voir gratuitement ? Ca veut dire quoi ?! ». Depuis, j’ai beaucoup de mal avec le terme « free music ». Pour moi, tout cela demande beaucoup de discipline. Quand j’entends « Ça a swingué », j’ai envie de répondre : « Bah, évidemment ! ». Mes modèles ont été Kenny Clarke, Art Blakey et Philly Joe Jones, et je les admire toujours. Cependant mon autre intérêt, comme je l’ai dit, c’est la peinture. Dans ce domaine, je m’intéresse à Dada, Francis Picabia, Man Ray, à tous ces gens, qui vous donnent des idées. Vous pouvez utiliser ces idées quand vous jouez. Si une chaise tombe à un moment précis, ou si vous mettez une chaise sur la batterie, ou si je pose mon pied dessus afin d’en changer la tonalité, voilà encore des tonnes de possibilités. Le fait d’utiliser son pied, par exemple, a déjà été fait en 1937 par Baby Dodds. Il faisait ça sur un tom, debout ; moi, je le fais assis pour pouvoir utiliser mon autre pied sur la pédale. Il y a une multitude de combinaisons.



GF : Quels sont vos premiers souvenirs d’improvisation ?

HB : Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai improvisé toute ma vie car je ne sais pas lire les notes. Les notes de musique sont pour moi toutes des crottes de mouche sur une page blanche, j’ai donc toujours joué à l’oreille et avec le cœur. J’ai été très vite intéressé par Charlie Parker. J’ai commencé par le be bop bien sûr, j’étais jeune et je suivais la tendance, puis les albums ESP avec Albert Ayler sont sortis. Je me souviens de la première fois que j’ai rencontré Albert Ayler et Don Cherry. J’ai beaucoup joué par la suite avec Don. Je louais ma batterie à Sunny Murray pour trente-cinq florins car il voyageait sans son instrument. Je suis allé voir ces gens jouer live de nombreuses fois. A cette époque, je réarrangeais ma batterie : j’avais une grande grosse caisse, des blocs chinois, des timbales et un marimba. J’ai aussi joué du tabla en duo avec Nina Simone pour la télévision. Je ne suis pas un joueur extraordinaire de tabla, c’est très très très très difficile. Il faut vouer sa vie entière au tabla et jouer de la musique indienne. Comme ma culture musicale est européenne, et donc très différente, il faut savoir se familiariser. Je fais une sorte de collage, un assemblage pour mes sons en utilisant un peu de tout. Aujourd’hui je suis revenu à la batterie simple. Après avoir joué sur cette énorme batterie, j’ai réduis et, de nos jours, je suis connu pour amener une simple caisse claire avec laquelle je joue pendant tout le concert. Je peux même évoluer avec un big band entier uniquement accompagné de ma caisse claire. On dit aux Pays-Bas que « tout passe par le regard ».

GF : Votre musique parle à toutes les générations. J’ai vu des enfants fascinés par votre jeu, ce qui est plutôt réconfortant...

HB : Ca a toujours été le cas. Des gens qui ont aujourd’hui la trentaine viennent encore me voir alors qu’ils accompagnaient leurs parents à mes concerts quand ils avaient cinq ou sept ans. Je reçois encore des lettres du Japon où certains m’ont vu étant enfant, il y a des années de cela. C’est très, très gentil. Je pense qu’à soixante-dix ans – dieu merci, je ne me sens pas si vieux –, je joue pour les jeunes et les moins jeunes, les punks et les autres, j’aime jouer pour tout le monde.

GF : Avez-vous des conseils à donner aux Américains afin qu’ils montrent davantage d’intérêt pour la musique improvisée et le jazz ?

HB : Bien sûr, c’est très dommage qu’il n’y ait pas d’argent pour le jazz ici et, quand il y en a, il est destiné à Wynton Marsalis et à son club. Je trouve ça triste car depuis que les blancs sont arrivés en Amérique et ont tué tous les Indiens, la seule chose qui reste c’est le jazz. Le jazz a tellement à offrir, qu’il soit noir ou blanc, c’est une partie importante de la culture américaine et les Américains devraient être très fiers de cela. L’argent ne devrait pas être donné à ceux qui en ont déjà, comme Herbie Hancock et d’autres. Ils devraient vraiment prendre soin de ce qu’ils ont en Amérique et être fiers de ce que tous ces artistes de l’improvisation apportent à la musique. C’est la même chose aux Pays-Bas maintenant, nous avons suivi le système américain, c’est dommage. C’est même pire, en tant que musiciens européens nous devons acheter un permis de travail pour jouer en Amérique. Si vous mentez à la frontière, ils vous renvoient chez vous. Je connais beaucoup de musiciens qui ont menti à la frontière en disant qu’ils n’étaient pas là pour jouer et qui ont été renvoyés direct. Un permis coûte mille euros par an. J’en ai un pour trois ans. Si tu fais un concert à New York, tu as déjà investi trois mille euros et ensuite tu dois payer ta chambre d’hôtel, le taxi et éventuellement de quoi manger de temps en temps. Au final, tu joues pour rien ! Il y a un problème, là ! Les musiciens américains viennent en Europe très souvent, eux, car notre système est tout à fait différent. Vous voyez, les choses ne sont pas si simples.

GF : L’été, je vis en Italie et j’y joue régulièrement ; je comprends parfaitement ce que vous dites. J’espère que nous saurons nous ouvrir davantage, la musique créative et ceux qui l’écoutent auraient à y gagner. A ce propos, quel rôle la musique créative peut- elle jouer dans la société et peut-elle faire évoluer ce genre de situation ?

HB : Eh bien, il faudrait davantage de concerts et de soirées comme celle d’hier, avec la pleine lune, une standing ovation et des gens qui en redemandent. Il y a un besoin palpable de bonne musique et un intérêt pour ce genre de jeu. Nous avons déjà ressenti ce genre d’ambiance, comme quand nous avons joué avec l’ICP Orchestra. Nous ressentons cette atmosphère pratiquement à chaque fois. Il y a donc un vrai besoin, et si ce besoin existe il faut y répondre : nous avons donc besoin d’argent pour organiser des concerts. C’est logique. Ça ne sera jamais une musique populaire comme la pop, puisque « pop » veut dire populaire, à la Paul Anka ou d’autres. Mais il devrait y avoir plus d’argent pour organiser des concerts. Et s’il y a plus de concerts, il y a automatiquement plus de possibilités offertes d’aller écouter cette musique. Ça devient de plus en plus difficile. Je vous le dis, je ne peux pas me plaindre mais je crains pour les générations à venir. Le monde va si vite. Je ne sais pas utiliser l’ordinateur, j’ai besoin d’aide pour cela. Ma femme s’en occupe pour moi car je suis un analphabète, je ne peux même pas allumer ce truc correctement. Je m’enfonce dans un monde qui n’est plus le mien mais je peux encore y apporter ma contribution. On devrait faire plus attention aux musiciens qui jouent bien ici et on fait exactement le contraire. Pour moi ça va, car le 23 avril je recevrai le prix du Jazzahead-Škoda, ce qui représente une somme de 15000 euros environ.

GF : Félicitations, c’est fantastique ! Vous êtes un artiste dont la musique dépasse toutes les catégories. Bien sûr, nous venons tous de quelque part et pouvons être fiers de nos racines, mais je suis tellement heureux que vous veniez jusqu’ici pour permettre au public de vous écouter et de faire vivre au public une telle expérience... Il me reste quelques questions à propos de votre façon de jouer, comme hier en concert avec The Whammies : en une chanson, vous avez tous joué des idées courtes en répondant les uns aux autres et en usant de silences entre les dialogues. J’ai choisi cinq musiciens avec qui vous avez joué dans votre carrière, j’aimerais vous demander de les évoquer en trois mots. Ces musiciens ne sont plus parmi nous aujourd’hui, vos confessions pourraient nous permettre de les connaître davantage, d’autant que votre expérience avec eux fut très significative. Prenons d’abord Eric Dolphy...



HB : Ouais, mec. En trois mots... Mais, en fait, il n’y en a qu’un : fantastique ! Je ne peux pas décrire cette expérience, ça a été fantastique de travailler avec lui. Je ne fréquente plus trop la scène aujourd’hui mais, à l’époque, je jouais avec Hank Mobley, Johnny Griffin et Don Byas et, tout à coup, Dolphy apparaît et c’est une expérience totalement différente. Le type qui organisait les concerts pour les musiciens que je viens de citer ne voulait pas le faire pour Eric, parce que c’était un peu trop marginal. Mais comme je jouais déjà avec Misha Mengelberg, ça tombait à pic : inoubliable !

GF : Maintenant, l’un de mes musiciens préférés : Derek Bailey.

HB : Ouais aussi ! L’inventeur de la guitare ! Il a inventé un style totalement nouveau pour la guitare.

GF : Steve Lacy ?

HB : Oh, avec Steve j’ai tellement bourlingué et bien sûr donné tellement de concerts avec lui et/ou ses compositions. Quand je les rejoue encore maintenant, j’ai l’impression d’être de retour dans mon lit ! Steve ne m’a jamais imposé une façon de jouer ses compositions, je pouvais tout simplement faire ce que je voulais. Aujourd’hui, je connais bien ses morceaux et je les interprète avec un ensemble plus large. Je pense que je peux les interpréter avec beaucoup plus de maturité que quand je les jouais avec Steve. Ouais, Steve était un ami et il me manque terriblement.

GF : Marion Brown ?

HB : Oh, Marion, ouais ! Marion et moi nous sommes rencontrés pour la première fois chez moi. Je me souviens que nous avons joué sur ma péniche. Le disque que nous avons enregistré ensemble s’appelle Porto Nuovo.

GF : Et John Tchicai ?

HB : Ah, John Tchicai, c’est une autre histoire. J’aimais beaucoup John. Sur le deuxième disque d’Instant Composers Pool, c’était le choix de Misha, nous avons réalisé un enregistrement avec John. Plus tard, histoire de rendre les choses vraiment plus compliquées, voire impossibles car ils ne s’entendaient pas, il y a eu le disque avec Derek Bailey et John Tchicai (Fragments, ICP 5).

GF : J’ai cet enregistrement chez moi. Je le trouve super !

HB : Ce n’est pas l’avis de Derek ni celui de John. Je me souviens qu’ils se respectaient mais n’étaient pas amis, en tout cas pas vraiment.

GF : Et un dernier, qui est cette fois toujours parmi nous : Cecil Taylor.

HB : Oh, Cecil, Cecil, ah ! (Rires). Je dois vous raconter cette histoire, même si ça fera plus de trois mots ! A une époque, je jouais beaucoup avec Cecil, puis nous avons fait un album à deux pour Free Music Production (Spots, Circles, and Fantasy). J’étais emballé par ce disque et un type de Village Voice est venu m’interviewer. J’ai dit un truc que Cecil n’a vraiment pas apprécié, si j’en crois sa réaction d’alors : « Mec, pourquoi t’as dit ça ?! » Ce que j’ai dit au journaliste n’était rien d’autre que : « J’aime bien jouer avec Cecil et écouter toute cette merde ». J’avais utilisé le terme « shit ». Ce fut pour Cecil très duuuur à digérer. Depuis ça, je n’ai jamais rejoué avec lui.

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GF : Cecil n’a pas compris le sens dans lequel vous aviez utilisé ce mot.

HB : Effectivement. Ce fut une semaine fantastique en plus, j’ai joué et enregistré avec lui puis je suis parti jouer ailleurs. Ce n’était pas avec Otis Redding mais avec un autre type qui chantait « Sitting on the Dock of the Bay ». Il était connu en tant que chanteur soul et il m’avait engagé parce qu’il avait un groupe qu’on avait composé pour lui en Allemagne mais qui, selon lui, manquait de swing. J’ai oublié son nom mais j’ai largement préféré jouer avec lui qu’avec Cecil. Quand je joue avec Cecil, c’est un peu comme être dans une rue à sens unique. Pour faire un contrepoint je joue une marche. Par exemple, Tony Oxley ne fait jamais ça. Tony swingue, nage avec Cecil, en sortant toutes ces notes. J’aime aussi les formes qu’il crée, toutes ces petites formes. J’aime incorporer une marche ou un truc très carré afin de faire un contrepoint.

GF : Pour vous avoir entendu jouer souvent avec des musiciens différents, je peux dire que vous êtes vraiment dans l’instant présent, réagissant, répondant et nourrissant les autres musiciens avec vos contrepoints. J’ai vu beaucoup d’aspects différents de votre musique et ai réalisé que tout, chez vous, peut arriver, et à n’importe quel moment en plus. Il ne faut pas hésiter : il faut écouter son instinct et faire le grand saut sans attendre.

HB : On ressent cela tout de suite. Il faut le ressentir tout de suite. Il faut saisir le moment, il faut y aller. L’erreur n’existe pas, c’est de cette manière qu’on apprend. Misha et moi trouvions parfois intéressant de ne pas jouer l’un avec l’autre mais plutôt l’un contre l’autre.

GF : Vous pouvez donc jouer contre quelqu’un tout en jouant avec lui.

HB : Oui, bien sûr ! On joue dans un groupe, donc, si ce que jouent les autres ne vous convient pas, il faut partir dans une autre direction, interférer, et la musique change tout de suite. Les gens pensent que si je mets mon pied sur la batterie, ou que je joue par terre, c’est pour faire le show. Ce n’est pas pour le show, pas du tout ! Je change l’acoustique grâce à cela, vous comprenez ? Ça fait une grosse différence. Quand je me lève et que je joue dans le hall ou sur des chaises, je suis dans le public, je fais partie du public tout en restant en lien avec ce qu’il se passe. Et en même temps, je modifie l’acoustique.

GF : Merci beaucoup, Han, vous êtes aussi généreux en paroles qu’en musique...

HB : Je vous souhaite tout ce qu’il y a de meilleur !

Garrison Fewell : De l'esprit dans la musique créative (Lenka lente, 2016)
Traduction : Magali Nguyen-The
Photographie d'Han Bennink : Luciano Rossetti



Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World (Wolke, 2014)

peter brötmann we thought we could change the world conversations with gérard rouy

Il y a du When We Were Kings – poigne, panache et nostalgie – dans ce recueil de conversations qui datent du tournage de Soldier of the Road. A Gérard Rouy, Brötzmann répond donc et raconte tout. Au journaliste (et ami, précise le musicien dans sa postface), ensuite, de rassembler les fragments qui formeront We Thought We Could Change the World.

Alors, les conversations – que Rouy augmente d’autres témoignages, de nombreux musiciens – n’en font plus qu’une, qui suit une pente naturelle balisée par quelques chapitres : premières années (apprentissage du saxophone ténor en autodidacte, influences de Nam June Paik, Don Cherry et Steve Lacy), grandes collaborations (Peter Kowald, Misha Mengelberg, Evan Parker, Derek Bailey, Carla Bley, Fred Van Hove, Sven-Ake Johansson et Han Bennink, puis Paal Nilssen-Love, Mats Gustafsson et Ken Vandermark), expériences diverses (FMP, Moers, trio Brötzmann / Van Hove / Bennink), arts plastiques (Brötzmann, comme en musique, inquiet ici de « trouver des formes qui vont ensemble »), famille et politique culturelle.

Toujours plus près du personnage, Rouy consigne le regard que celui-ci porte sur son propre parcours (« Ce que nous faisons aujourd’hui est toujours assez dans la tradition jazz de jouer du saxophone. ») et l’engage même à parler de son sentiment sur la mort. En supplément, quelques preuves d’une existence qui en impose : photographies de travaux plastiques datant des années 1970 à 2000 et discographie à laquelle la lecture de We Thought We Could Change the World n’aura pas cessé, ne cessera pas, de nous renvoyer.  

Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy (Wolke)
Edition : 2014.
Livre : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy. 191 pages.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Reg Schwager, Michel Lambert : Trio Improvisations (Jazz from Rant, 2013)

reg schwager michel lambert trio improvisations

Ici, 3 fois 3 trios. Et à neuf reprises, le duo Reg Schwager / Michel Lambert se frottant aux audacieux Kenny Wheeler, Michael Stuart ou Misha Mengelberg.

Avec le trompettiste,  la connexion est immédiate : climats introspectifs ou plus éclatés, ils cisèlent le naturel et diffusent les phrasés avec douceur et connivence. A (presque) chaque note, la beauté et l’évidence. Avec le saxophoniste, ils puisent en des profondeurs fécondes. Mélodies approchées mais jamais diffusées, sens du cadre et sages harmoniques, le saxophoniste excelle à varier ses effets. Avec le pianiste, ils découvrent le royaume de l’aléa. Dissonances, réduction du motif, errance et égarements, ils doivent compter sur leur sang froid pour éviter le hors sujet. Ce qu’ils réussissent merveilleusement bien ici, et ce, sans se défaire de leurs qualités habituelles : sens de l’écoute et de la répartie, abondance de suggestions et propositions, scintillement des cymbales et clarté des arpèges. Ici, 3 fois 3 beaux trios.

EN ECOUTE >>> Trio Improvisations (extraits)

Reg Schwager, Michel Lambert : Trio Improvisations (Jazz from Rant)
Enregistrement : 2001-2002. Edition : 2013.
CD : 01/ Out Class 02/ Gander 03/ After Thought 04/ Undertow 05/ Cross Talk 06/ In Sight 07/ Sense Less 08/ Hamlet 09/ Dysfunctional Harmony
Luc Bouquet © Le son du grisli


Getatchew Mekuria, The Ex & Friends : Y'Anbessaw Tezeta (Terp, 2012)

getatchew mekuria tezeta

C’est le second enregistrement en studio et le troisième fruit de la collaboration de Getatchew Mekuria avec The Ex. Il sera aussi peut-être, si l’on en croit le saxophoniste lui-même, son dernier disque. Voici donc : Y'Anbessaw Tezeta (une fois traduit : A la mémoire du lion).

Le lion, on le sait, c’est Mekuria. Avec le groupe hollandais et quelques invités (Colin McLean, Xavier Charles, Ken Vandermark, Wolter Wierbos, Joost Buis et le danseur Melaku Belay), il montre qu’il rugit encore, seul (le beau Tezeta) ou accompagné. Ses accompagnateurs mettent d’ailleurs sa voix en valeur en l’installant dans une felouque qui balance sur les eaux du Nil ou en l’enveloppant de leurs attentions (les instruments à vent à l’unisson le portent aux nues). Le tout coule et va au pas de marches tranquilles, si ce n’est sur Aha Gedawo, où les ardeurs de The Ex rattrapent la troupe pour un résultat entêtant.

En bonus, le label Terp a eu la belle idée de compiler sur un second CD des enregistrements de Mekuria en différentes compagnies : avec l’Instant Composers Pool en 2004 (le saxophoniste devient la vedette d’un incroyable cabaret frappé), The Ex en concert à Montréal en 2009 (saluons la belle performance d’Arnold De Boer) et, rareté, dans les années 60 dans l’Haile Selassie 1 Theatre Orchestra. Oserais-je l’avouer ? Ce disque bonus fait tout le sel de Y’Anbessaw Tezeta !

EN ECOUTE >>> Aha Gedawo

Getatchew Mekuria, The Ex & Friends : Y'Anbessaw Tezeta (Terp / Differ-ant)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2012.
2 CD : 01/ Ambassel 02/ Tezeta 03/ Bertukane / Yematebela Wof / Shegitu 04/ Bati 05/ Ene Eskemot Derese 06/ Yegna Mushera 07/ Aha Gedawo 08/ Almaz Men Eda New 09/ Abbay Abbay / Yene Ayal 10/ Zerafewa / Eregedawo + CD Bonus : Getatchew Mekuria & Instant Composers Pool Orchestra, The Ex, Haile Selassie 1 Theatre Orchestra
Pierre Cécile © le son du grisli


Willem Breuker : Amsterdamned Jazz (La Huit, 2012)

willem breuker amsterdamned jazz

Le visage fatigué, Willem Breuker ne baisse pas la garde : « Il ne faut jamais gâcher une seconde dans la musique » nous dit-il. Il poursuit : « Je m’endors et me réveille avec la musique ». Le voici dans sa gargantuesque discothèque : l’homme est curieux, confesse tout écouter même ce qu’il n’apprécie guère.  Car oui, cet homme était musique. On peut regretter qu’il ne dise que très peu de chose sur ses années free (rien sur Machine Gun ou l’ICP ici) ou sur les révoltes et illusions passées.

Le saxophoniste vit pour le présent : les concerts, les répétitions, le négoce, la composition, l’humour pince-sans-rire aussi bien sûr. Le réalisateur Daniel Jouanisson n’a aucun mal à capter l’implication du musicien, son faux détachement et la plus belle conquête de Breuker : la musique. Rien que la musique. Un acte de foi ni plus ni moins.

Un concert du Kollektief (immense solo de violon de Lore Lyne Tritten) ainsi que les interviews de Johann Van Der Keuken, Konrad Boehmer et Misha Mengelberg (le réalisateur comprend-t-il ce qui se passe ici ?) complètent cet attachant et nécessaire DVD.

Willem Breuker Kollektief : Amsterdamned Jazz (La Huit)
Edition : 2012.
2 DVD : Amsterdamned Jazz
Luc Bouquet © Le son du grisli



Misha Mengelberg, Evan Parker : It Won't Be Called Broken Chair (Psi, 2011)

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Le statut de « vénérables vétérans » fait-il du duo de ces « figures de l'improvisation euro-péenne » une évidence ? Pas si sûr...

Faut-il s'étonner qu'il n'ait pas été formé avant cette rencontre au Bimhuis amstellodamois en février 2006 ? Sans doute, mais cela semble significatif.

Les deux longues improvisations (l'une pendant le concert même, l'autre avant l'arrivée du public) retenues sur ce disque (bien que deux autres pièces avec EP au saxophone soprano aient été enregistrées – c'est ce que révèle l'amusant livret que signe Steve Beresford) témoignent sans erreur de la fructueuse association des principes – divergents, vraiment ?! – qu'incarnent ou semblent incarner Evan Parker (saxophone ténor) & Misha Mengelberg (piano).

Le raccourci bien commode qui voudrait que le premier soit « volcanique » et le second « dégagé » ne tient pas longtemps : à la prolifération attendue, le souffleur sait préférer d'assez suaves linéarités jazz ; et le pianiste ne s'épuise pas plus en gambades fantasques qu'en sauts dégingandés. Si, çà et là, les esprits s'échauffent un peu, le jeu, avec son économie propre, prime toujours : celui de cache-cache, celui du cadavre exquis (ou de la citation exhumée), celui du stride contre le phrasé rêveur...

Pour celui des échecs (avec saxophoniste), Misha avait trouvé un partenaire en Lacy ; pour celui de colin-maillard (avec pianiste), Evan connaît Tilbury, et Tracey pour le scrabble, et Schlippenbach pour celui de go. Ensemble, Parker & Mengelberg jouent, joutent et nous réjouissent.

Misha Mengelberg, Evan Parker : It Won't Be Called Broken Chair (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 18 février 2006. Edition : 2011.
CD 01/ Broken Chair 02/ At the Magician's
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Ab Baars Trio : 20 Years 1991-2011 (Wig, 2011)

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Pour fêter dignement une vingtaine d’années passée en trio en compagnie de Wilbert de Joode (contrebasse) et Martin van Duynhoven (batterie), Ab Baars met en boîte quatre de ses anciens enregistrements accompagné d’un autre, inédit. Brève description de l'ensemble : 

3900 Carol Court : premier album de l’Ab Baars Trio qui emprunte son titre à l’adresse de John Carter à Los Angeles – Baars passa-là deux mois de 1989 à prendre des leçons du clarinettiste. Morceau d’archéologie personnelle : Premier disque enregistré par l’Ab Baars Trio, 3900 Carol Court célèbre l’entente immédiate de musiciens aux parcours différents : formation classique pour Baars, improvisation abordée en autodidacte pour Wilbert de Joode, expérience auprès de musiciens de jazz (Dexter Gordon, Frank Wright, Willem Breuker) pour Martin van Duynhoven. Sur ses propres compositions – si ce n’est « Trav'lin in Plastic Dreams », signée John Lewis –, Baars passe de clarinette (qu’il privilégie sur ballades) en saxophone ténor et conduit des échanges souvent revêches, qu’il s’agisse de rendre la marche dérangée de « Kimmel » ou de peindre les fiévreux climats de « Krang » ou « Asor ». [Way Ahead, Le mot et le reste, 2011]

A Free Step, The Music of John Carter : cinq ans plus tard, la veuve de John Carter (disparu au printemps 1991) remet à Baars les partitions de son mari en lui permettant de les arranger comme il l’entend. A la clarinette et au ténor, Baars, aidé de ses partenaires, démontre alors d’un swing capable de libertés audacieuses pour régler son pas original sur celui du maître (ainsi A Free Step met-il au jour un folklore restauré par une science musicale ouverte).

Party at the Bimhuis : le 17 janvier 2003, pour ses 10 ans, l’Ab Baars Trio donnait au Bimhuis un concert en compagnie d’invités choisis : Ig Henneman, Misha Mengelberg, Guus Jansen et Mariette Rouppe Van der Voort. Selon les combinaisons, le disque va d’échanges tortueux (durant lesquels Baars, Joode et Duynhoven peuvent jouer les simples spectateurs) en accords fantasques – au son du free sixties de Von ou de Portrait of Roswell Rudd, tromboniste avec lequel le trio enregistra Four en 1998.

Songs : enregistré le 4 février 2000, Songs voit les trois hommes interpréter (Indiaan de Guus Janssen, Cherokee de Ray Noble, The Indians de Charles Ives) ou inventer quelques chants d’Amérique qui célèbrent ses premiers habitants : les danses indiennes sont-là de Baars qui, à l'instar de Carter encore, s’appuie sur un folklore imaginaire pour défendre ses singulières conceptions musicales (le solo de Joode sur Wolf Song ne le prouve-t-il pas à lui seul ?).

Gawky Stride : ici, le cinquième disque et l’inédit. Enregistré le 9 février dernier, il fait défiler des compositions de Baars dont le trio ne s’est pas entretenu des arrangements avant l’interprétation. En conséquence, le ténor (lorsqu'il n'est pas troqué pour un apaisant shakuhachi) doit trouver son équilibre sur la batterie plus fluide de Duynhoven (Spray of Rocks) ou parer les assauts amicaux de l’archet de Joode (Wake Up Call). La saveur est nouvelle et démontre que la formation, en plus d'évoluer, invente encore.

Une fois conseillée l’écoute de cet indispensable coffret (ou la réécoute des premières éditions des disques qui le composent), il restera à parcourir l’épais livret à trouver dans la même boîte (ou encore ici, dans sa version pdf) pour que ne vous échappe plus la moindre des nombreuses subtilités de l’iconoclaste Ab Baars Trio.

Ab Baars Trio : 20 Years. 1991-2011 (Wig)
Enregistrement : 1992-2011. Edition : 2011.
5 CD : 3900 Carol Court : 01/ Kimmel 02/ Visser van Lucebert 03/ Trav’lin in Plastic Dreams 04/ Krang 05/ 3900 Carol Court 06/ Glorpjes 07/ Asor 08/ Farfalla di Dinard 09/ The Dutch Windmill – A Free Step, The Music of John Carter : 01/ Juba Stomp 02/ Morning Bell 03/ Enter from the East 04/ Sticks and Sontes 05/ Karen on Monday 06/ Shukin’ Corn 07/ A Free Step 08/ Night Dance 09/ Woodman’s Hall Blues – Party at the Bimhuis : 01/ 3900 Carol Court 02/ GF 03/ Indiaan 04/ Party Talk 1 05/ A Portrait of Roswell Rudd 06/ Party Talk 2 07/ Von 08/ Party Talk 3 09/ Whisper Soft Horsemeat 10/ Reflections 11/ Enter from the East – Songs : 01/ Wai-Kun 02/ Indiaan 03/ Klawulacha 04/ Hevebe Tawi 05/ Cherokee 06/ Wolf Song 07/ Maliseet Love 08/ Song 09/ Jeux 10/ Clayaquot War 11/ Song 12/ Aotzi No-otz 13/ Meshivotzi No-otz 14/ Dsichl Biyin 15/ The Indians – Gawky Stride : 01/ Spray of Rooks 02/ Ochre Verges 03/ White Scream 04/ Indigo Weight 05/ Russet Nouns 06/ Lace-Rocked Foam 07/ Toru's Garden 08/ Gawky Stride 09/ Banned Breakers 10/ Wake Up Call
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


ICP Orchestra : Jubilee Varia (HatOLOGY, 2010)

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L’ICP Orchestra à entendre sur Jubilee Varia fut enregistré en 1997 en concert à Zurich. Réduit au nonette, il fomente des combinaisons d’un fatras supérieur pour rapprocher une improvisation en verve et un retour aux excentricités ludiques. 

Deux grandes pièces au programme (Jubilee Varia et Jealousy) découpées en trois parties. Piano et batterie ouvrent la première : Misha Mengelberg et Han Bennink dialoguent à coups de phrases cinglantes avant de passer le relais à la combinaison Reijseger / Honsiger / Glerum, section de cordes pertinemment emmêlées, puis aux souffles conjoints de Moore, Baars, Heberer et Wierbos, le temps de défendre un mambo nonchalant : ¿Quién será? détourné avec humour.

A Bit Nervous Jealous? Me?, Next Subject et Rollo I font ensuite Jealousy. La même équipe au chevet d’une composition baroque feignant d’avoir perdu la raison : là, l’orchestre passe pour être de salon avant de mettre en lumière l’échappée belle d’un de ses éléments : les archets accordés n’en faisant qu’un, qui semble tenir plus que tout à déserter l’ensemble à la dérive. C’est ensuite un développement plus turbulent – archets contre clarinette malgré le rôle d’entremetteur que s’est réservé Mengelberg – et le retour aux danses : l’ICP Orchestra en appelle une autre fois à la réhabilitation du swing, mais un swing dont la témérité et l’effronterie sont les premiers gages de modernité.

ICP Orchestra : Jubilee Varia (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1997. Réédition : 2010.
CD : 01-03/ Jubilee Varia 04-06/ Jealousy (A Bit Nervous Jealous? Me? / Next Subject / Rollo I)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Ab Baars, Ig Henneman, Misha Mengelberg : Sliptong (Wig, 2009)

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Au Bimhuis d’Amsterdam, un soir où aucun concert n’était programmé, Ab Baars et Ig Henneman avaient invité Misha Mengelberg à dîner puis à jouer : ce que Sliptong prouve.

Concentrés, Baars au ténor et Henneman au violon investissent l’improvisation sur les arpèges encore discrets de Mengelberg : paraphrases et développements mélodiques élaborés sur l’instant, duo rivalisant d’ingéniosité démonstrative avant que Baars passe au shakuhachi.

Puisque bien se connaître – expérience de l’ICP Orchestra – aide au partage des quiétudes, voici Sliptong, Mizu-iro  et Zee-engel (là, Baars passe du ténor à la clarinette basse), faites plages de sérénité haute. Présence discrète et monumentale à la fois, Mengelberg se prend ensuite à siffler : le ténor lui emboîte le pas, les notes de piano suivent, rapides, et finissent de sceller le moment d’improvisation rare. En privilégié, l’auditeur de Sliptong assiste en presque intime aux retrouvailles heureuses et profite en amateur des nouvelles inventions d’une combinaison infaillible.

Ab Baars, Ig Henneman, Misha Mengelberg : Sliptong (Wig / Improjazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Leng 02/ Sliptong 03/ Mizu-iro 04/ Fishwalk 05/ Zee-engel 06/ Is That Solly ? 07/ Misha Started Whistling 08/ Oystercatchers
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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