Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


ChroniquesArchivesHors-sérieDisquesLivresFilmsle son du grisliNewsletterContact
Grisli Shop

A paraître : Félix Fénéon & Nurse With WoundInterview de Jonas KocherEn librairie : My Bloody Valentine: Loveless de Guillaume Belhomme
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore (Aerophonic, 2013)

dave rempis lasse marhaug naancore

Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire de jeux de mots (de ma vie, je veux dire), imaginez ma déception au déballage de ce LP du nom de Naancore et imaginez la surtout lorsque le bras de ma platine a remonté après avoir sillonné tout le vinyle… J’en suis (presque) tombé à genoux tel Rahan éreinté de ne jamais parvenir à rejoindre le soleil avant de m'écrier : « Naaannn’core ! »

C’était mon dernier jeu de mot. C’est à dire que je ne pourrais rien faire de Skinning the Poke & Strategikon (ô, fada, la belle évocation de Marseille qu'on m'interdit !), les noms des deux pistes enregistrées à Oslo en 2012 par le saxophoniste Dave Rempis et l’électroniciste Lasse Marhaug qui m’ont mis dans un tel état.

L’alto secoué et l’électro coupante, l’électro déchirée et l’alto galopant (qui semble amplifié en face B) : c’est une improvisation conduite comme on le fait dans les courses de stock-cars. Conducteurs émérites, chacun dans son (ou ses ?) domaine, Rempis & Marhaug s’en donnent à cœur joie, se réservent des abordages-limites et sortent même les mitraillettes… Tout simplement fantastique !



naancore

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore
Aerophonic
Enregistrement : 16 août 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Skinning the Poke – B1/ Strategikon
Pierre Cécile © Le son du grisli


Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé : Avant Toute (Souffle Continu, 2016)

jean-jacques birgé francis gorgé avant toute

Comme de Bernard Vitet (voir La guêpe, récemment réédité par Souffle Continu), on sait de Jean-Jacques Birgé « à peu près » le parcours. C’est que le parcours en question est, lui aussi, dense et hétéroclite, dont Avant Toute, enregistré en 1974-1975 en duo avec Francis Gorgé, sonne en quelque sorte le départ – et le préambule au Drame Musical Instantané que le duo jouera ensuite avec Vitet.

Birgé aux claviers (synthétiseur ARP 2600 et piano électrique) et Gorgé à la guitare, et aussi une époque : celle d’une improvisation (instantanéisation ?) capable encore d’émettre sans trop s’écouter (voire se regarder) faire. Raccord avec son temps, le duo musarde à loisir sur trois quarts d’heure de quartier libre, et ses Bolet Meuble, CXLII, Coup de Groutchmeu ou Corde lisse, en profitent souvent.

Car l’ego trip est, quand il n’est pas vain (deux ou trois « baisses de régime » en concluront les générations suivantes), plutôt bon conseiller : qui va au son de gimmicks tournants, de cordes qui légèrement saturent, d’élucubrations électroniques minutieuses, de programmations sous cloches… Mais, pour résumer encore, il faudra choisir : alors, pop ou kraut, ce folâtre minimalisme ? « Il s’agit avant tout d’expliquer l’action », répondent (presque en chœur) Birgé et Gorgé.



birgé borgé

Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé : Avant Toute
Souffle Continu
Enregistrement : 1974-1975. Réédition : 2016.
LP : A1/ Bolet Meuble A2/ CXLII – B1/ Coup de Groutchmeu B2/ Corde lisse
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Fritz Hauser : Different Beat (Neu, 2015)

fritz hauser we spoke different beat

Si les dix plages qui se succèdent sur ce disque double pourraient n’en faire qu’une, c’est que le travail de Fritz Hauser, on l’a souvent dit, est d’une cohérence rare. Qu’il écrive pour trois ou quatre percussionnistes, pour un seul – certes, doté de « huit bras » – ou pour un ensemble n’y changera rien, ou presque.

C’est bien sûr dans ce « presque » que Fritz Hauser met au jour toutes les nuances que les quatre percussionnistes de We Spoke (Serge Vuille, Julien Annoni, Olivier Membrez et Julien Mégroz) nourriront ici avec lui : sur l’allure changeante de gestes tentés sans cesse par la relâche – qui fait qu’un rythme qui se désagrège trouve un second souffle dans sa chute même (Second Thought) –, au son de cymbales renversées qui, avec l’appui de quelques graves, travaillent à un minimalisme complexe aux couches s’opposant tout en faisant corps (Double Exposition)…

Et puis, sur cette idée de grattage (Schraffur) qu’il concrétise depuis 2008, Hauser entretient son entente avec le quartette de percussionnistes : quelques secondes de silence et c’est le chant discret de gongs que l’on frotte, si ce n’est celui qu’aurait laissé sur son sillage – sur ses sillages, même, auxquels les intervenants accrochent cent rythmes proches mais différents – un train de nuit à l’ancienne.

Autre méthode (autre « concept », pourquoi pas), celle de l’étirement auquel Hauser soumet sur Rundum des notes que l’on dirait sorties de larges plaques de métal et qui cherchent un équilibre sous un ciel grondant. L’ouvrage-reflet est sombre en conséquence, la densité de son atmosphère n’a d’égal que son épaisseur et, pour dissiper les nuages lourds, il faudra que claquent de grands coups de baguettes. Mais l’équilibre tient bon, et cette mise en place de rythmes étouffés et de pulsations louvoyant impressionne autrement encore.



different beat

Fritz Hauser, We Spoke : Different Beat
Neu
Enregistrement : décembre 2014. Edition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Second Thought 02-07/ As We Are Speaking 08/ Double Exposition – CD2 : 01/ Schraffur 02/ Rundum
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Jeph Jerman, Tim Barnes : Versatile Ambience (IDEA Intermedia, 2016)

jeph jerman tim barnes versatile ambience

Si je me plie aux règles du jeu qu’a l’air de me proposer ce beau (et lourd) vinyle, je devrais essayer de reconnaître les instruments utilisés par couche, les uns après les autres… Après un vieux magnéto-trifouille et une cigale synthétique (ô chant rapide, suspens ton vol), je dirais un violon joué à l’archet et une clarinette… Mais voilà que déjà se fait entendre un autre instrument… un orgue, non ?

Ce jeu, c’est celui de Jeph Jerman & Tim Barnes, qui collaborent depuis une douzaine d’années, mastered by Rashad Becker, & auquel on arrête de jouer assez vite. Non pas parce qu’on n’y comprend plus rien (je maintiens : une clarinette, ou un basson, et un archet au moins) mais parce qu’on a autre chose à faire et que cet autre chose c’est : l’écouter. D’autant que plus on avance et plus il y a de matière : après les instruments acoustiques (dans la pochette du disque, je trouve la liste des participants : Aaron Michael Butler, Ken Vandermark, Sara Soltau, Jacob Duncan, Rachel Short, Bret Berry), voilà le vent qui souffle et des bêtes qui vocifèrent.

Les indications ne disent pas par contre dans quelles conditions le disque a été enregistré, qui des field recordings ou des instruments sont arrivés le premier, par exemple, ou encore pourquoi le tout premier larsen de la face B détruit tout cet ouvrage de couches ? Pour un autre bel ouvrage, du reste : concret-brut-abstract-noise, avec voix & autres inserts préenregistrés, moteurs & souffleries… Versatile, pour sûr !, et un seul défaut avec ça : que ce 33 tours de taille tourne à la vitesse d’un 45…





jerman barnes

Jeph Jerman, Tim Barnes : Versatile Ambience
IDEA
Edition : 2016.
LP : A-B/ Versatile Ambience
Pierre Cécile © Le son du grisli

Rapoon : The Kirghiz Light (Zoharum, 2015)

rapoon the kirghiz light

Après avoir quitté le cultissime Zoviet France, Robin Storey forma le projet Rapoon. Encore un peu indus mais surtout ambient-ique et (surtout au carré) d’inspiration ethnomusicologique, ce n’est pas The Kirghiz Light (première collaboration de Storey avec la vocaliste Vicki Bain, sortie à l’origine sur Staalplaat) qui nous dira le contraire.

Réédité aujourd’hui par l’écurie Zoharum, le double album est enrichi d’un troisième, un remix 2016 de cette production qui date de vingt ans. Si l’on ne sent pas forcément que la remasterisation est passée par là, l’atmosphère est toujours moins étouffante que sur les ZF. Nappes de synthé, loops sur loops (d’un répétitif tech tout simplement ralenti) de voix célestes ou d’instruments souvent exotiques (tablas, cithare…), peu de rythmes et encore moins d’envolées…  

C’est ce qui est intéressant, d’ailleurs, même dans les moments un peu longuets (et il y en a plusieurs, étant donné les deux CD), cette « platitude », si je puis dire… ce jusqu’au-boutisme ambient-ethno-indus assez bellement réactualisé sur le remix par d’autres synthés (beaucoup de cordes), la même voix (mise plus en avant) et les mêmes percussions (mises en arrière)… Un pas de plus vers l’étrange pour le Rapoon et Robin Storey, et c’est normal : le monde n’est-il pas plus étrange qu’il y a vingt ans ?



kirghiz light

Rapoon : The Kirghiz Light
Zoharum
Réédition : 2016.
3 CD : The Kirghiz Light
Pierre Cécile © le son du grisli