Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Grisli d'été : moins de chroniques, plus de crawlRyoji Ikeda à NantesFestival Météo Mulhouse
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Period : 2 (Public Eyesore, 2014)

period 2

A deux, Charlie Looker (guitare) et Mike Pride (batterie) ne font pas dans la dentelle. Arpèges malfaisants, fracas de toms : le venin est cajolé, le son est fracassé. Avec Chuck Bettis (voix), Looker et Pride font du Naked City (presque) plus vrai que nature. Avec Darius Jones (sax alto) et Sam Hillmer (sax ténor), Looker et Pride confirment le chaos. Laissent se noyer les saxophonistes dans la cuve à mazout, affirmant ainsi leur sens vicié du partage  (que le plus sonique gagne !).

Puis, avec l’altiste et, plus loin encore, avec le vocaliste, contemplent les débris et les chants de ruines. S’en voudraient presque de leurs méfaits. Maintenant, semblent vouloir (re)construire. Mirage ou malice ?

Period : 2 (Public Eyesore)
Edition : 2014.
CD : 01/ Two 02/ Four 03/ Ten 04/ Nine 05/ Six 06/ Eleven 07/ Eight
Luc Bouquet © Le son du grisli


Phantom Orchard Orchestra : Through the Looking Glass (Tzadik, 2014)

phantom orchard orchestra through the looking glass

Crénom, quitte à être courageux (c’est un synonyme de « mâle »), je le dis et je vais le dire : maintenant c'est confirmé j’aime pas Phanthom Orchard Orchestra, ce repère de zombies femelles qui trustent l’électroamoustique – mon gars, y’a que les femelles qui piquent ! –  comme d’autres (des gars et des vrais) s’en mettent par-dessus (et même dessus tout court) la cravate.

Ça crinouille larmoyant (The Beauty and the Beast me l’accorde) et t’as de la pince au piano et à la harpe que t’en veux bientôt plus (mais alors plus jamais) et par-dessus tout ça, on trouve quoi ? De la bobine musicale qui ferait même pas une bonne B.O. pour un 8 mm de Jacques Demy. En bonne soumise qui a couché, fière de la chevelure d’un centimètre qu’elle a sur le caillou (voilà que je parle de moi à la troisième personne), je vais te balancer les noms : Zeena Parkins, Ikue Mori, et avec qui que je te le demande ?... Maja Ratkje, Sylvie Courvoisier, Sara et Maggie Parkins.

Mais aussi, en bonne coucheuse toujours, j’ose avouer maintenant (une fois la guerre passée) l’amour (contraint, maman) que j’ai eu pour Maja. C’est pas dans mes habitudes de pleurer comme une femme mais nardinamouk cette mélodie de voix sur Goblin Spider m’a tiré quelques larmes (de crococils). A tel point que j’ai trouvé (sur un titre et sur un titre seulement, je vous le jure mon Père) que le dégingandé et les chinoiseries (je dis pas ça parce que je suis raciste, les gars) des sorcières Parkins et Mori valaient bien le détour (un détour d’un morceau sur douze qu'elles ont enregistrés !) et que ça a même fait ressortir le côté femelle qu’il y a en moi. Vilaine(s) !

Phantom Orchard Orchestra : Throught the Looking Glass (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 18-19 octobre 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Luminous Fairies 02/ Goblin Spider 03/ The Little Mermaid 04/ The Snow Queen 05/ Alice In Wonderland 06/ Kaguya 07/ Snow White 08/ Hedgehog In the Fog 09/ The Beauty and the Beast 10/ Psyche and Cupid 11/ The Ugly Duckling 12/ Sleeping Beauty
Pierre Cécile © Le son du grisli

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New York Art Quartet : Call It Art 1964-1965 (Triple Point, 2013)

new york art quartet call it art

John Tchicai : « Roswell Rudd et moi voulions nous regrouper pour jouer davantage. Je l’appréciais en tant que personne et que musicien. Je voyais bien que le NYC5 tirait sur sa fin… Alors, nous avons commencé à rechercher les bonnes personnes… » La recherche en question mènera à la création, en 1964, du New York Art Quartet, ensemble que le saxophoniste et le tromboniste emmèneront quelques mois seulement (si l’on ne compte les tardives retrouvailles) et dans lequel ils côtoieront Milford Graves (troisième pilier d’un trio, en fait, diversement augmenté), JC Moses et Louis Moholo, pour les batteurs, Lewis Worrell, Reggie Workman, Don Moore, Eddie Gomez, Bob Cunningham, Richard Davis et Finn Von Eyben, parmi les nombreux contrebassistes.

A la (courte) discographie du New York Art Quartet, il faudra donc ajouter une (imposante) référence : Call It Art, soit cinq trente-trois tours et un livre du même format, enfermés dans une boîte de bois clair. Dans le livre, trouver de nombreuses photos du groupe, quelques reproductions (boîtes de bandes, pochettes de disques, partitions, lettres, annonces de concerts, articles…) et puis la riche histoire de la formation : présage du Four for Trane d’Archie Shepp, naissance du ventre du New York Contemporary Five (lui-même né du Shepp-Dixon Group) et envol : débuts dans le loft du (alors) pianiste Michael Snow, arrivée de Milford Graves et liens avec la Jazz Composers’ Guild de Bill Dixon, enregistrements et concerts, enfin, séparation – possibles dissensions esthétiques : départ de Tchicai pour l’Europe, qui du quartette provoquera une nouvelle mouture ; rapprochement de Graves et de Don Pullen, avec lequel il jouait auprès de Giuseppi Logan… Dernier concert, en tout cas, daté du 17 décembre 1965.

call it art a  call it art b

Au son, cinq disques donc, d’enregistrements rares, sinon inédits : extraits de concerts donnés à l’occasion du New Year’s Eve ou dans le loft de Marzette Watts, prises « alternatives » (« parallèles », serait plus adapté), morceaux inachevés et même faux-départs : toutes pièces qui interrogent la place du soliste en groupe libre et celle du « collectif » en association d’individualistes, mais aussi la part du swing dans le « free » – Amiri Baraka pourra ainsi dire sur le swing que l’on n’attendait pas de Worrell –, l’effet de la nonchalance sur la forme de la danse et sur la fortune des déroutes, la façon de trouver chez d’autres l’inspiration nouvelle (Now’s The Time ou Mohawk de Charlie Parker, For Eric: Memento Mori ou Uh-Oh encore – apparition d’Alan Shorter –, improvisation partie du Sound By-Yor d’Ornette Coleman), le moyen d’accueillir le verbe au creux de l’expression insensée (Ballad Theta de Tchicai, sur lequel Baraka lit son « Western Front »)… Autant de morceaux d’atmosphère et de tempéraments qui marquent cet « esprit nouveau » que Gary Peacock – partenaire de Tchicai et Rudd sur New York Eye and Ear Control d’Albert Ayler – expliquait en guise de présentation à l’art du New York Art Quartet : « Plutôt que d’harmonie, on s’occupait de texture ; plutôt que de mélodie, on s’inquiétait des formes ; plutôt que le tempo, on suivait un entrain changeant. »

écoute le son du grisliNew York Art Quartet
Rosmosis

écoute le son du grisliNew York Art Quartet
Now's the Time

New York Art Quartet : Call It Art 1964-1965 (Triple Point)
Enregistrement : 1964-1965. Edition : 2013.
5 LP + 1 livre : Call It Art 1964-1965
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Ghédalia Tazartès : LA. (dBUT Interambience, 2014)

ghédalia tazartès la

Mettre un disque de Ghédalia Tazartès, c’est un peu comme aller voir ses grands-parents (quand on en a encore) : on sait ce qu’on va (ce qu’on peut) y trouver, on sait d’avance les temp(o)s morts (avant eux), les désillusions, la naphtaline, mais aussi… on n’est pas à l’abri des surprises cachées dans le grenier.

Alors on y revient, au Tazartès, et ce disque LA. ne nous fait pas regretter l’habitude qu’on a prise. Car dès les premières secondes, son folklore sous les bombes ressurgit, comme son langage replié pour cause d’intempérie dans une boîte en carton (c’est que, diantre, sa chanson est soluble !), ses airs de diasporiste à jambe unique, sa guimbarde triple-note, son harmonica-désamorcé, ses flûtes engrenaillées, ses psalmodies tibéto-couinardes, ses voix de fausset faussées (à la Romico Puceau), sa poésie salasse, ses oiseaux gonflés à l’hélium, sa nostalgie-vodka hypnotique, ses messages subliminaux (n’entends-je pas « il vient de me dire non » ou « l’amour, c’est tant de boisson » ?). Désaxé, certes ;  hirsute, certes ; plein, tambien !

Ghédalia Tazartès : LA. (dBUT Interambience / Metamkine)
Edition : 2014.
LP : A1-A6/ Oslo – Solo B/ LA.
Pierre Cécile © Le son du grisli

GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando : Wellenfeld : For Amplified Brainwaves (Fragment Factory, 2014)

gx jupitter-larsen joke lanz mike dando rudolf eb

Le concept est de Rudolf Eb.er et la conception de l’instrument (casque sans fil transmettant à Rashad Becker les ondes cérébrales des quatre hommes qui le portent : GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando) du Dr. Mick Grierson. Mixant les signaux qu’il obtient, Becker fait de la musique. A celle-ci, les cobayes peuvent réagir.  

L’expérience – enregistrée le 2 décembre 2012 à Bristol dans le cadre du festival EXTREME RTUALS – est d’une demi-heure, au cours de laquelle les émissions inspirent donc autant qu’elles composent une musique diffusée sur huit enceintes. Après quelques crépitements, les premières ondes diffusent, rechignant certes au motif musical mais multipliant les travestissements : bourdon d’orgue ancien, encodages variés, programmation électronique impétueuse ou morse télégraphique. A l’ombre de l’expérience rare, Jupitter-Larsen, Lanz, Eb.er et Dando augmentent leurs discographies de bruits neufs et exaltants.   

GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando : Wellenfeld : For Amplified Brainwaves (Fragment Factory)
Enregistrement : 2 décembre 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Wellenfeld : For Amplified Brainwaves
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Roscoe Mitchell : Conversations I & II (Wide Hive, 2014)

roscoe mitchell conversations i & ii

Pas facile de converser avec qui ne veut pas. Conversation I porte assez mal son nom. L’un déverse son souffle continu sans se soucier de l’autre. Le second place sa métronomie glaciale sans se préoccuper du premier. Et le troisième, le seul qui écoute, essaie de rendre cohérent ce qui ne le deviendra jamais. Tout commence donc très mal (Knock & Roll). Par chance, les silences et autres battements d’ailes chers à Roscoe Mitchell s’immiscent dans le chaos (Ride the Wind). Maintenant, le saxophoniste cajole le sifflement, le percussionniste filtre les attentes, le pianiste use de synthétiseurs d’un autre âge : courts moments de grâce au milieu d’une improvisation aride et sans perspectives. Dispensable.

Plus resserrées ces Conversations II bénéficient  d’une toute autre écoute. La batterie démonstrative de Kikanju Baku trouve sur son chemin un Roscoe Mitchell en état de transe plénière. Craig Taborn n’est plus témoin impuissant mais déploie de (très) vives séquences. Les duos ne sont plus négligés (mention spéciale aux dissonances made in Mitchell-Taborn) et on se délecterait presque de l’hystérie percussive que l’on avait tant damnée dans le disque précédent. Indispensable.

Roscoe Mitchell, Craig Taborn & Kikanju Baku : Conversations I (Wide Hive / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Knock & Roll 02/ Ride the Wind 03/ Distant Radio Transmission 04/ Rub 05/ Who Dat 06/ Splatter 07/ Cracked Roses 08/ Outpost Nine Calling 09/ Darse 10/ Last Trane to Clover Five

Roscoe Mitchell, Craig Taborn & Kikanju Baku : Conversations II (Wide Hive / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Frenzy House 02/ Chipper & Bing 03/ Stay Hayfer 04/ They Rode for Them 05/ I’ll See You Out There 06/ Wha-Wha 07/ Bells in the Wind 08/ Shards & Lemons 09/ Just Talking 10/ Next Step 11/ Fly Over Stay a While
Luc Bouquet © Le son du grisli

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gianna de Toni, Christophe Berthet, Raphaël Ortis : Trees (Creative Sources, 2014)

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Au Tcha3, où Creative Sources et Ernesto Rodrigues ont leurs habitudes, fut enregistré Trees le 22 mai 2013. Auprès du violiniste, le violoncelle de Guilherme Rodrigues, la contrebasse de Gianna De Toni, la basse électrique de Raphaël Ortis et – pour contrebalancer peut être le poids des cordes – le soprano de Christophe Berthet.

De part et d’autre du trébuchet – taillé peut-être dans un des arbres dont il est question –, on trouverait ainsi le saxophoniste opposé à ses camarades. Le jeu de bascule commande précision et patience, qui ménage bruissements (violon interrogé de l’ongle, graves soignés à l’archet, partitions mécaniques étouffées) et souffles voilés. Habilement suspendus, les éléments sonores forment bientôt dans l’espace une composition que se disputent impression de louvoyer et expression affranchie. Cinq improvisateurs s’en trouvent lévitant.  

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gianna de Toni, Christophe Berthet, Raphaël Ortis : Trees (Creative Sources)
Enregistrement : 22 mai 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Ancient Trees 02/ Whistling Trees 03/ Lonely Trees 04/ Moonlit Trees 05/ Tree of Life
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Hecker : Articulação (Editions Mego, 2014)

hinge articulacao mego

En parlant de légende, Hecker nous a déjà fait le coup avec au moins un disque totalement bouleversant, le formidable Acid In The Style Of David Tudor (2009), sans même parler de son überintransigeant Palimpset aux côtés de Yasunao Tone en 2004. Tant qu’à faire et demeurer dans le ton des noms qui en jettent, l’artiste allemand convoque sur Articulação – accrochez-vous au laptop – la très grande Joan La Barbara où la soixantaine largement atteinte, l’ex-membre du Philip Glass Ensemble démontre qu’elle n’a rien perdu de son pouvoir ensorcelant, tellement au-delà des conventions vocales de notre temps.

Fascinantes d’hypnose obsessive, les vingt-cinq minutes de sa performance au micro (Hinge) ne mettent toutefois pas en péril le reste du projet, du même très haut calibre. Le second morceau Modulator se veut un rappel totalement bienvenu à l’acide et à David Tudor (à croire que c’est le morceau oublié à l’époque), alors que les voix germano-androgynes de Sugata Bose et Anna Kohler revisitent Hinge de telle manière qu’on croit à une nouvelle composition. Bref, un nouveau chef-d’œuvre signé Florian Hecker.

Hecker : Articulação (Editions Mego)
Edition : 2014
CD : 1/ Hinge*     2/ Modulator (… meaningless, affectless, out of nothing …) 3/ Hinge**
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

Ryoji Ikeda : supersymmetry (Nantes, Lieu Unique, 2014)

ryoji ikeda supersymmetry nantes lieu unique 2014

On pourra aller s’informer ailleurs – sur le site du Yamaguchi Center for Arts and Media, notamment – des soucis et des objectifs de supersymmetry (parallèles, superposition, synergies…), des intentions et des motivations de Ryoji Ikeda (inspirante résidence au CERN, intérêts pour l’inconnu et le probable, pour la physique subatomique et la Matière noire, …) : au sol, la double-installation est faite de trois tables lumineuses et, à quelques pas de celles-ci, d’une salle de contrôle dans laquelle deux double-rangées d’écrans sont séparées par un long couloir.

La lumière sera celle, intermittente, que produiront les machines ; l’origine des sons restera, elle, inconnue. Les tables de verre – qu’une règle-partition peut scanner – recouvrent des boîtes carrées dans lesquelles des billes roulent sur un plateau en mouvement lent. L’inclinaison semble dictée par un signal sonore, à moins que le signal en question ne trahisse en fait le mouvement opérant. Même question de cause et d’effet pour la trajectoire des billes : réagit-elle aux flashs subits et stroboscopes ou les provoque-t-elle sournoisement ? Le ballet est de patience, c’est-à-dire : d’attente, de déclenchement, de révolution, de nouvelle attente enfin.

Dans la salle de contrôle, une quarantaine d’écrans se font face qui, en blanc, noir et rouge, font état – retranscrivent peut-être – d'une sérieuse recherche. Les graphiques y abondent, chassés bientôt par l’image reprise de ces billes en mouvement ou par un cliché de galaxie éclatée. Derrière les deux rangées d’écrans, en parallèle, d’autres écrans encore sur lesquels le Temps ne passe pas mais court, affolé, tant l’enjeu de l’expérience et la charge de travail qu’elle représente lui interdit tout loisir.

Sévère d’aspect, l’installation mêle à l’inquiétude de science et au numérique qui la domine une poésie que son (aux aigus qu’on lui connaît, Ryoji Ikeda a travaillé quelques graves qui impressionnent et forgé un langage inédit qu’il donne à entendre) et même images (transcriptions incompréhensibles de quelles recherches en cours, dans ce langage justement) lui confèrent. Ainsi ce qui échappe au poète (les preuves de vérité) et ce qui échappe au scientifique (la vérité prouvée) s’accordent, en supersymmetry, au son et à l’image d’un bel art installé.

tables ikeda

ikeda droite  ikeda gauche

Ryoji Ikeda, supersymmetry (installation), Nantes, Lieu Unique, du 27 juin au 21 septembre 2014.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Jaki Liebezeit, Hans Joachim Irmler : Flut (Klangbad, 2014)

jaki liebezeit hans joachim irmler flut

Je ne remercierais jamais assez Jaki Liebezeit (ex CAN) et Hans Joachim Irmler (ex Faust) de nous avoir démontré que ce n’est pas dans les vieux pots à tabac qu’on trouve de quoi faire les meilleures prises…

En effet, Flut nous fait non seulement regretter le krautrock de jadis mais l’on se demande maintenant si ses provocations n’étaient pas là pour cacher une épaisse couche de nullité. C’est cette couche que Flut mettrait au jour avec ses percussions qui tournent comme aurait pu le faire un rythme d’accompagnement de Casio ou sa batterie qui accouche d’un binaire pas contrariant & son orgue qui fait part d’un dilettantisme (débutantisme ?) avachi et donne dans l’improvisation psyché-quoik d’une stérilité mes aïeux… Flut !, après Neu! voici donc Nul !

écoute le son du grisliJaki Liebezeit, Hans Joachim Irmler
Flut (Extraits)

Jaki Liebezeit, Hans Joachim Irmler : Flut (Klangbad)
Edition : 2014.
CD : 01/ Amalgam 02/ Golden Skin 03/ Ein Perfektes Paar 04/ Sempiternity 05/ Washing Over Me 06/ König Midas
Pierre Cécile © Le son du grisli

Rodrigo Amado : The Freedom Principle / Live in Lisbon (NoBusiness, 2014) / Wire Quartet (Clean Feed, 2014)

rodrigo amado motion trio peter evans the freedom principle

Hier avec Jeb Bishop, aujourd’hui avec Peter Evans, le Motion Trio (Rodrigo Amado, Miguel Mira, Gabriel Ferrandini) déploie de brûlantes pistes.  La matière est grouillante, souterraine toujours. Cette fondation (Shadows) l’aide à s’élever. Flottante puis se précisant, la voici terre sauvage, le trompettiste s’en allant décrisper des phrasés jusque-là ceinturés. Et le saxophone ténor de le rejoindre au sein de cette rugissante fourmilière.

Ailleurs (The Freedom Principle, Pepper Packed), le Motion Trio retrouve ses tanières : saxophone aux graves soyeux, violoncelle oublieux de son archet, percussionniste aux bibelots grouillants. Mais ne rate pas l’occasion d’attiser la rousseur des incendies passant à sa portée. Ne change rien et tout sera différent disait l’autre…

Rodrigo Amado Motion Trio, Peter Evans : The Freedom Principle (NoBusiness)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ The Freedom Principle 02/ Shadows 03/ Pepper Packed
Luc Bouquet © Le son du grisli

le son du grisli

rodrigo amado motion trio peter evans live in lisbon

Sur vinyle et en public, le Motion Trio + Peter Evans ne prend pas de gants pour ferrailler sec. Le trompettiste ose les terres du grand Donald A. et réinvente la wah-wah d’Hendrix, le saxophoniste encourage le cri, la rythmique retrouve son rouge vif. Le free jazz est en fête. Ceci pour la face A. Quand le calme se propage, Amado et Evans sablent leurs souffles. Puis, jettent leurs unissons aux orties. S’embarquent alors en discussion râpeuse. Moments de franches intensités illuminant une face B très animée.

Rodrigo Amado Motion Trio, Peter Evans : Live in Lisbon (NoBusiness)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
LP : A/ Conflict in Intimacy B/ Music Is the Music Language
Luc Bouquet © Le son du grisli

le son du grisli

rodigo amado wire quartet

Préférant le feutre au silex, le ténor de Rodrigo Amado se met à l’unisson du Wire Quartet : intimité ouatée, longue exploration de la matière, crescendos goulument exposés. Mais, incité par le jeu profond et abondant du batteur-percussionniste (Gabriel Ferrandini, un percutant comme on les aime), le  saxophoniste moissonne des poudres grises, volcaniques. Et les fait partager à ses petits camarades (Manuel Mota, faux Bailey, vrai bluesman / Hernani Faustino, contrebassiste à la découpe franche). Ainsi s’exprimait le Wire Quartet en deux journées de janvier 2011.

Rodrigo Amado : Wire Quartet (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Abandon Yourself 02/ Surrender 03/ To the Music
Luc Bouquet © Le son du grisli

King Ayisoba : Wicked Leaders (Makkun, 2014)

king ayisoba wicked leaders

Ce n’est pas le premier CD de King Ayisoba que produit Makkun Records (le label d’Arnold de Boer) mais c’est le tout premier que j’entends de ce Ghanéen chanteur (à plusieurs voix) et joueur de kologo. Ce n’est donc pas le premier musicien africain qu'un des membres de The Ex m’aura fait découvrir, et apprécier !

Donc voilà : la voix du King n’est plus ce qu’elle était (nasillarde qu’elle est, stupéfiante !) et son déhanché donne plutôt maintenant dans la saccade et l’embardée. Quant à ces rengaines qu’ils vous assaillent, que l’on imagine pleines de fiel, elles font directement effet sur le cortex cérébral. Surprenant en diable, King Ayisoba peut aussi choisir de donner dans la tendresse (Song for Peace) ou développer ses idées en compagnie de featurings (Zea, of course, Ayuune Sulley, Solomon Abusoro…) qui font parfois penser à ce disque que Waldemar Bastos (Angolais, lui) enregistra il y a des années sous la houlette d’Arto Lindsay.

Enfin, une dernièrechose... J’ai découvert un truc (enfoui chez moi depuis des siècles sans doute) : j’aime le son du Doo ! Et je ne pourrai désormais plus m’en passer.

King Ayisoba : Wicked Leaders (Makkun)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Bayeti Boi 02/ Wicked Leaders 03/ Sunsua 04/ Yele Mengire Nbo Se’ena 05/ Akolbire 06/ Mbhee 07/ Asa’ala Daandera 08/ Weene Ma’le Wane 09/ Abeleywine 10/ Song for Piece
Pierre Cécile © Le son du grisli

Christian Wolfarth : Scheer (Hiddenbell, 2013) / Wintsch, Weber, Wolfarth : Willisau (hatOLOGY, 2013)

christian wolfarth scheer

Jason Kahn, qui signe les notes de Scheer, confirme rapidement : Christian Wolfarth use ici de cymbales et de cymbales « seulement ». Pas simplement, par contre, et d’une manière si efficace qu’elle lui fera écrire : « He presses time to the forefront of our perception, leading us to a heightened sense of the now and allowing us to reflect on this through the beauty of sound. »

Il n’était pas question de traduire l’impression de Kahn pour raconter l’effet que peut avoir sur nous l’art de Wolfarth. Il faudra par contre donner les noms des références auxquelles Kahn compare ici Wolfarth (Eliane Radigue, Maryanne Amacher, Phill Niblock) pour insister avec lui sur la veine minimaliste de ces deux pièces enregistrées à Scheer, en Allemagne.

Sur Scheer 1, c’est donc à quelques cymbales que le carillonneur s’accroche afin d’y dessiner au balai des reliefs assez hauts pour dissimuler d’épais ronflements. La balance des aigus et des graves est travaillée, leur histoire est celle d’une suite d’apparitions et de disparitions subtilement coordonnées. Sur résonances impressionnantes, Wolfarth fera de Scheer 2 une berceuse ensorcelante. Des drones y naissent à force de régularité et s’épanouissent pour trouver dans le studio un beau terrain de prolifération. Deux fois donc, démonstration – faut-il enfin traduire les propos de Kahn rapportés plus haut pour dire ce que Wolfarth démontre ici ? – et son impressionnent tout autant.

Christian Wolfarth : Scheer (Hiddenbell Records)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Scheer 1 02/ Scheer 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

wintsch weber wolfarth willisau

Enregistré en concert le 25 août 2012 au lieu-dit, Willisau est, après WWW et The Holistic Worlds Of, la troisième référence de la collaboration Michel Wintsch / Christian Weber / Christian Wolfarth. Qui ne sera pas la première à aller entendre, tant Wintsch, au piano et au synthétiseur, perd ici en retenue et là en subtilité. On pourrait louer quand même les talents de Weber et Wolfarth, mais la prise de son est trop mauvaise et, encore une fois, le piano impossible.

Michel Wintsch, Christian Weber, Christian Wolfarth : Willisau (hatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 25 août 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ 2.8 Feet Below, Tiny Fellows, Distant Neighbours 02/ Fragile Paths 03/ North West
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Ivo Perelman : Two Men Walking / Book of Sound / The Other Edge (Leo, 2014)

ivo perelman matt maneri two men walking

En se lançant d’emblée dans la bataille et, exorcisant de ce fait le piètre A Violent Dose of Anything (Leo Records), Mat Maneri n’est plus la victime de l’ogre Ivo Perelman. Le chemin, ici, est celui de la reconnaissance et des justes proximités. Ecoute et concentration pour le violoniste, aigus perce-tympans et phrasés en forme de bosses pour le saxophoniste : tous deux tranchent à vif le contrepoint. Mais parce que trop souvent systématiques, on aimerait les entendre s’éloigner, se dissoudre en d’autres espaces.

Mais ce petit jeu du chat et de la souris possède charme et élégance : l’unisson se trouve (quasi) miraculeusement, d’un bourdon nait des fugues écarlates et le temps de quelques pistes, le violoniste embarque son ami saxophoniste dans de sombres et secrètes joutes microtonales. A suivre…

écoute le son du grisliIvo Perelman, Mat Maneri
Two Men Walking (court extrait)

Ivo Perelman, Mat Maneri : Two Men Walking (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6 07/ Part 7 08/ Part 8 09/ Part 9 10/ Part 10
Luc Bouquet © Le son du grisli

le son du grisli

ivo perelman book of sound

Vieux complices depuis 1996, Ivo Perelman (saxophone ténor), Matthew Shipp (piano) et William Parker (contrebasse) animent une ruche aux phrasés cassés, rongés. N’abusant pas plus que cela du contrepoint mais, au contraire, jouant le jeu des embuscades et des accrochages, contrebassiste et pianiste obligent Ivo Perelman à repenser son souffle, à reconsidérer l’interaction du trio. Et ainsi d’offrir à ce même  trio quelques horizons élargis.  

écoute le son du grisliIvo Perelman
Book of Sound (court extrait encore)

Ivo Perelman : Book of Sound (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Damnant Quod Non Intelligent 02/ Candor Dat Viribus Alas 03/ De Gustibus Non Est Disputandum 04/ Adsummum 05/ Adde Parvum Parvo Magnus Acervus Erit 06/ Veritas Vos Liberabit
Luc Bouquet © Le son du grisli

le son du grisli

ivo perelman the other edge

Dans la pléthorique production d’Ivo Perelman (quinze disques en deux années sur le seul label Leo Records), choisir The Other Edge semble être une bonne et sage option. Trio connecté (Matthew Shipp, Michael Bisio, Whit Dickey) et en rien effrayé par les flèches d’aigus du saxophoniste, désordres exclusifs (consignons quelques bémols aux obsessions rythmiques de la paire Perelman-Shipp) : ce quartet prend à bras le corps un free jazz sortant ici agrandi.

écoute le son du grisliIvo Perelman
The Other Edge (court extrait toujours)

Ivo Perelman : The Other Edge (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Desert Flower 02/ Panem et Circenses Part 1 03/ Crystal Clear 04/ Panem et Circenses Part 2 05/ Latin vibes 06/ Petals or Thorns? 07/ Big Bang Swing 08/ The Other Edge
Luc Bouquet © Le son du grisli

Bryan Eubanks & Pascal Battus : Nantes, 28 juin 2014

bryan eubanks pascal battus trempolino nantes

Ouvrant une soirée « Images physiques & musiques vibrantes » – à laquelle auront aussi participé VA AA LR, Richard Tuohy et Takashi Makino –, Bryan Eubanks et Pascal Battus étaient attablés ce 28 juin au Trempolino de Nantes.

C’est en percussionniste que Battus entame l’improvisation, levant une première rumeur dont le souffle réanimera l’intérêt d’Eubanks pour l’invention de phénomènes sonores. C’est d’ailleurs là une cause commune à Battus et Eubanks : les surfaces rotatives et objets amplifiés du premier – assister à un concert de Battus, c’est forcément, en auditeur perturbé ou indiscret, se poser la question de la provenance des sons à y entendre (du quoi ? voire du qui ? cette corde qui vibre ne démontre-t-elle pas une âme ?)  – et le matériel électronique du second, inquiets tous de révéler, quand ce n’est pas de concevoir, des chants inespérés.

Des deux courtes tables de l’atelier, naît alors un arrangement : futuriste et recycleur, mesurant ses excitants (vibrations de moteurs, coups portés, souffles induits…), Battus provoque des réactions en chaîne ; jouant de sons en ordinateur (bruissements, sinus, battements étouffés…) ou retouchant quelques notes révélées par son partenaire, Eubanks fait quant à lui œuvre de déstabilisation discrète. Au gré de perturbations qui, dans l’onde, ont trouvé leur mesure et puis leur harmonie, le duo a composé comme par enchantement.

Bryan Eubanks et Pascal Battus, Nantes, Trempolino, 28 juin 2014.
Photo : Chloé Dusuzeau / Mire.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Sophie Agnel, Olivier Benoit : Reps (Césaré, 2014)

sophie agnel olivier benoit reps

Puisqu’il faut souvent, en présence de Sophie Agnel, filer la métaphore, nous irons donc voir dans les stries du Reps annoncé, enregistré en juillet 2011 avec l’un de ses partenaires privilégiés, Olivier Benoit.

Piano contre guitare électrique, une demi-heure, et deux pièces. La fougue emporte déjà la pianiste qui fait gronder son instrument comme d’autres actionnent toujours le même métier à tisser : quelques chuintements trahissent l’âge de la machine, remplacés bientôt par des soupçons prudents mais qui gonflent avec la tension électrique, forment un accord qu’Agnel répétera à distance. Hélas, à coups de facilités et de notes dans le vide, le mystère se délite et la déception point : la trame est finalement grossière.

La contrariété passée – Reps-1 est quand même une demi-réussite –, le duo remet l’ouvrage sur le métier : la confrontation est motivante, qui n’en oblige pas moins Benoit à davantage encore d’effacement, mais chez la pianiste virera au théâtre, et même à l’emphase. L’a-t-elle remarqué ? Reprenant la tonalité d’un larsen qui court, elle se fait alors répétitive et brouille tous les plans : plus de trame qui vaille, mais un charme soudain. Maintenant, la question dérange : deux demi-réussites en font-elles une entière et pleine ?

Sophie Agnel, Olivier Benoit : Reps (Césaré / Metamkine)
CD : 01/ Reps-1 02/ Reps-2
Enregistrement : 11-13 juillet 2011. Edition : 2014.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 

Grand Groupe Régional d’Improvisation Libérée : Combines (Tour de bras, 2013)

grand groupe régional d'improvisation libérée combines

La couleur du vinyle aurait dû me mettre la puce à l’oreille… il y avait bien là de quoi faire monter la fièvre, d’autant que le GGRIL (pour Grand Groupe Régionale d’Improvisation Libérée) tournait à plein régime (une douzaine de membres) et sans chef attitré (pas plus le bassiste électrique Eric Normand que le guitariste électrique Robert Bastien, même si…).

Même si les deux hommes s’essayent au rôle de chef en face B et si le premier est l’auteur de ces « jeux pour improvisateurs ». Mais alors, ces jeux ? Ils en appellent autant à un folk tournant qu’à une conduction / déconstruction ambiantique, voire ambiantiste. Sa qualité évolue selon les « combines » ou les combinaisons : excellente quand tel ou tel instrument (la trompette d’Alexandre Robichaud, le vibraphone de Tom Jacques ou l’accordéon de Robin Servant, par exemple) s’éloigne du noyau dur de l’orchestre, moins remarquable (étrangement) quand l’orchestre cherche à jouer collectif. C’est difficile, la musique orchestrale ; c’est pourquoi le GGRIL s’en tire avec non pas de beaux dommages mais avec de bien beaux honneurs.

écoute le son du grisliGGRIL
Combines (extraits)

Grand Groupe Régional d’Improvisation Libérée : Combines (Tour de bras / Metamkine)
Edition : 2013.
A/ Music Jeu de Carte (Première Main) Jeu de Carte (Deuxième Main) Oui, cela pourrait commencer comme ça… B/ Situation à deux Chefs
Pierre Cécile © Le son du grisli

Brötzmann Expéditives : The Nearer The Bone..., Live in Wiesbaden, Solo + Trio Roma, Snakelust, Yatagarasu

peter brötzmann expéditives

brötzmann miller moholoBrötzmann / Miller / Moholo : The Nearer The Bone, The Sweeter The Meat (Cien Fuegos, 2012)
Parmi les références FMP rééditées sur vinyle par Cien Fuegos, on trouve The Nearer the Bone, the Sweeter the Meet du trio Peter Brötzmann / Harry Miller / Louis Moholo. Datant du 27 août 1972, la référence consigne quatre plages sur lesquelles le saxophone prend davantage son temps, voire quelque recul, et la clarinette basse épouse l’archet chantant de Miller comme la ronde frappe de Moholo. Dans la clameur, une évidence : la contrebasse et la batterie s’expriment autant que ce Brötzmann qu’elles portent.

brötzmann wiesbadenPeter Brötzmann, Jörg Fischer : Live In Wiesbaden (Not Two, 2011)
A sa collection de duettistes-batteurs, Brötzmann ajouta Jörg Fischer (entendu notamment auprès d’Owe Oberg ou Olaf Rupp) le 24 juin 2009 dans le cadre du festival Kooperative New Jazz de Wiesbaden. De saxophones en clarinette et tarogato, le voici improvisant quatre fois – Fischer démontrant d’un allant capable de suivre, voire de précipiter, la vive inspiration de son partenaire – et chassant la fièvre le temps d’une ballade cette fois écrite, Song for Fred.

brötzmann trio romaPeter Brötzmann : Solo + Trio Roma (Victo, 2012)
21 et 22 mai 2011, au festival de Victoriaville, Peter Brötzmann donne un solo et se produit en trio avec Massimo Pupillo et Paal Nilssen-Love. Au son d’un thème qu’il dépose lentement, Brötzmann inaugure ce nouveau solo enregistré : le parcours dévie à force d’échappées instinctives, d’insistances, de silences, de reprises, pour déboucher sur une lecture de Lonely Woman. En trio (Roma), c’est un « free rock » plus entendu mais plus intéressant que celui d’Hairy Bones

brötzmann hairybonesHairy Bones : Snakelust (to Kenji Nakagami) (Clean Feed, 2012)
Augmenté du trompettiste Toshinori Kondo, Roma devient Hairy Bones. En concert à Jazz Em Agosto le 12 août 2011, le quartette conjugue à l’insatiable façonnage de Brötzmann l’écho de Kondo, la verve commode de Pupillo et la frappe appuyée de Nilssen-Love. Seulement endurant.

brötzmann yatagarasuThe Heavyweights : Yatagarasu (Not Two, 2012)
Le 8 novembre 2011, Brötzmann enregistra à Cracovie en trio de « poids lourds » – avec le pianiste Masahiko Satoh (entendu auprès d’Helen Merrill, Wayne Shorter, Art Farmer, mais aussi de Steve Lacy, Anthony Braxton ou Joëlle Léandre…) et le batteur Takeo Moriyama (entendu, lui, auprès d’Aki Takase ou d’Akira Sakata). L’embrasement n'attend pas : accords agglomérés de piano puis fugue sur laquelle Brötzmann calque son allure aux saxophones ou tarogato. Mieux : sur Icy Spears et Autumn Drizzle, travaille sur l’instant à la cohésion d’un trio étourdissant.

Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World (Wolke, 2014)

peter brötmann we thought we could change the world conversations with gérard rouy

Il y a du When We Were Kings – poigne, panache et nostalgie – dans ce recueil de conversations qui datent du tournage de Soldier of the Road. A Gérard Rouy, Brötzmann répond donc et raconte tout. Au journaliste (et ami, précise le musicien dans sa postface), ensuite, de rassembler les fragments qui formeront We Thought We Could Change the World.

Alors, les conversations – que Rouy augmente d’autres témoignages, de nombreux musiciens – n’en font plus qu’une, qui suit une pente naturelle balisée par quelques chapitres : premières années (apprentissage du saxophone ténor en autodidacte, influences de Nam June Paik, Don Cherry et Steve Lacy), grandes collaborations (Peter Kowald, Misha Mengelberg, Evan Parker, Derek Bailey, Carla Bley, Fred Van Hove, Sven-Ake Johansson et Han Bennink, puis Paal Nilssen-Love, Mats Gustafsson et Ken Vandermark), expériences diverses (FMP, Moers, trio Brötzmann / Van Hove / Bennink), arts plastiques (Brötzmann, comme en musique, inquiet ici de « trouver des formes qui vont ensemble »), famille et politique culturelle.

Toujours plus près du personnage, Rouy consigne le regard que celui-ci porte sur son propre parcours (« Ce que nous faisons aujourd’hui est toujours assez dans la tradition jazz de jouer du saxophone. ») et l’engage même à parler de son sentiment sur la mort. En supplément, quelques preuves d’une existence qui en impose : photographies de travaux plastiques datant des années 1970 à 2000 et discographie à laquelle la lecture de We Thought We Could Change the World n’aura pas cessé, ne cessera pas, de nous renvoyer.  

Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy (Wolke)
Edition : 2014.
Livre : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy. 191 pages.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP, 1973)

brötzmann van hove bennink

L'un de mes albums préférés de Brötzmann est Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP 130), enregistré en studio en 1973. Il se compose de dix pièces plutôt courtes et aérées privilégiant d'insolites et délicates collisions de timbres et de couleurs. Dans l'atmosphère ouatée du studio, chaque musicien semble prendre son temps, Brötzmann a le loisir de pouvoir s'approcher et s'éloigner à son aise du micro et de jouer avec le souffle et le velouté, de plus on entend (enfin) pleinement le piano (et le célesta !) de Van Hove en très grande forme. Un album lumineux qui aborde avec élégance et délectation des relations singulières avec la mélodie, le rythme et la forme.

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP)
Enregistrement : 25 février 1973. Edition : 1973. Réédition : 2003 (CD Atavistic)
LP : A1/ For Donaueschingen Ever A2/ Konzert Für 2 Klarinetten A3/ Nr.7 A4/ Wir Haben Uns Folgendes Überlegt A5/ Paukenhändschen Im Blaubeerenwald A6 / Nr.9 - B1/ Gere Bij B2/ Nr.4 B3/ Nr.6 B4/ Donaueschingen For Ever
Gérard Rouy © Le son du grisli