Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Frank Benkho : A Trip To the Space [Between] (Clang, 2016)

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Une orgie de synthétiseurs, signée Frank Benkho. On est presque habitués, deux après son The Revelation According To... où le Chilien se présentait au monde avec des armes du même acabit. On en avait gardé un bon (et lointain) souvenir. Bad news for him, la prolongation dans nos mémoires n'est plus garantie sur A Trip To The Space [Between].

Quelques effets kosmische typés seventies essaient de nous faire tripper. C'est loupé, ça sonne plus ringard que vintage. Dans le genre, autant rester sur le mystère Ursula Bogner. Ou bien ça se lance en marche de Raster-Noton, ça fait sourire, c'est déjà ça. Puis, ô audace, un compteur Geiger répond à la convocation, il n'a pas lu la date de péremption, c'est ballot. Merde, on est passé à deux doigts d'un grand disque. S'il était sorti en 1976. Pas de bol, on est quarante balais plus tard.



a trip to the space

Frank Benkho : A Trip To the Space [Between]
Clang
Edition : 2015.
DL : 01/ Escapte to Planet Mars 02/ Deep Love Beneath Earth 03/ Jogging on Venus 04/ The Space Between Us 05/ No Money, No Planet 06/ The Brightest Object On the Night Sky
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Dead Neanderthals : Worship The Sun (Relative Pitch, 2015)

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Suivre un groupe dans le temps (OK, un duo pour ce qui est de Dead Neanderthals), c’est vieillir entre deux opus, et attendre du dernier opus qu’il prenne en compte tout ce que vous avez fait (et entendu) avant sa sortie. Et ça permet aussi au chroniqueur de réutiliser un petit bout de la chronique d’avant. Je le fais : « Aussi vigoureux, aussi fort, aussi remonté (si ce n’est plus) qu’hier… » Ce qui nous fait maintenant combien de fois plus vigoureux et plus fort qu’hier pour Rene Aquarius & Otto Kokke ?

Un sax et une batterie, seulement ? C’est tout ce qu’on entend sur ces deux prises studio ? Eh ben oui, mais leur jazz rock est free, et leur free est punk (si j’ose m’exprimer en des termes qui sont presque des stylo-genres). La batterie gros-bouillonne et quand elle faiblit c'est volontaire / le saxophone siffle des notes, il les endure, il les hurle dans un filet de voix et c’en est impressionnant. Un free de fausset et un rock de fort des halles, et vice-versa. Worship the Sun demande à tout le monde de l’endurance = aux musiciens + aux spectateurs + aux auditeurs. Et nous aussi, tiens, peut-être pas plus vigoureux, mais plus forcenés : on a tenu jusqu’au bout… et nous voilà revigorés !   



worship the sun

Dead Neanderthals : Worship The Sun
Relative Pitch
Edition : 2015.
CD : 01/ Worship 02/ The Sun
Pierre Cécile © Le son du grisli

William Hooker : Light. The Early Years 1975-1989 (NoBusiness, 2016)

willima hooker light the early years 1975-1989

C’est une boîte de forme carrée qui contient quatre disques. Eux renferment, organisés chronologiquement, d’anciens enregistrements de William Hooker, batteur dont le label NoBusiness a déjà publié Earth’s Orbit, Crossing Points et Channels of Consciousness – travaux « de jazz », faut-il le préciser ?

Hooker y apparaît bien sûr en différentes compagnies : seul puis en trio avec Mark Miller et David Murray et en duo avec David S. Ware sur ces extraits de concerts enregistrés en 1975 et 1976 qu’il avait autoproduits sous étiquette Reality Unit Concepts : si elle est moins radicale, sa pratique rappelle sur ... Is Eternal Life celle de Sunny Murray, Hooker accompagnant à la voix chacun des coups qu’il donne. La fin du double LP original est reprise sur le deuxième CD: auprès de deux souffleurs, Lee Goodson et Hasaan Dawkins, le percussionniste y emmène des pièces tonitruantes qui pâtissent quand même de la comparaison avec l’équilibre trouvé plus tôt avec Ware.

C’est seul encore que le batteur ouvrait Brighter Lights, seconde référence Reality Unit Concepts : le murmure accompagne les gestes puis se glisse en deux autres duos, c’est-à-dire sur un folk étrange élaboré avec le flûtiste Alan Braufman et sur un échange ronflant avec le pianiste Mark Hennen. C’est donc en dernière plage que ce disque-là fait son effet : jusqu'ici inédit, un morceau expose Hooker aux côtés de Jemeel Moondoc et Hasaan Dawkins. Avec panache, alto et ténor se déversent dans un cours que creuse sur l’instant une robuste batterie.  

Les deux derniers disques consignent d’autres enregistrements inédits, qui datent de la fin des années 1980. Au Roulette de New York, le trio Formulas of Approach – formé avec Roy Campbell (trompette) et Booker T. Williams (saxophone ténor) – sert une musique que l’on dira « affranchie » plutôt que « libre » : l’unisson y côtoie des phrases isolées, l’allure est changeante et le répertoire va jusqu’à s’approprier un air traditionnel japonais. Avec Lewis Barnes (trompette) et Richard Keene (saxophones et flûte), Hooker composait enfin Transition : sous ses coups, le jazz vole en éclats – les brisures sont nombreuses – et la musique appelle au changement. Là se trouve la force de cette rétrospective : avoir réédité des documents devenus rares accompagnés d’inédits éloquents et réussi à rattacher les uns et les autres aux souvenirs encore récents (et, pour certains, moins « convaincants ») que l’on garde de William Hooker derrière Lee Ranaldo, Elliott Sharp ou Zeena Parkins

light

William Hooker : Light. The Early Years 1975-1989
NoBusiness Records
Enregistrement : 1975-1989. Edition : 2016.
4 CD : CD1 : 01/ Drum Form 02/ Soy 03/ Passages – CD2 : 01/ Pieces I, II 02/ Above and Beyond 03/ Others (Unknowing) 04/ Patterns I, II and III 05/ 3 & 6 06/ Present Happiness – CD3 : 01/ Anchoiring (With a Feeling) 02/ Clear, Cold Light / Into Our Midst / Japanese Folk Song – CD4 : 01/ Contrast (With a Feeling) 02/ Naturally Forward 03/ Continuity of Unfoldment
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Stefan Rusconi, Tobias Preisig : Levitation (Qilin, 2016)

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Une église gothique, quelque part en Suisse. Un havre d'évasion spirituelle, en marge du temps. Où, au sein du tabernacle, s'élève l'esprit de Stefan Rusconi & Tobias Preisig. L'un est organiste, le second violoniste. On est pourtant loin du gentillet concert du dimanche, mi-champêtre mi-pépère.

Attendre de voir passer les trois premières minutes, donner du temps à l'instant. Se plonger dans les atmosphères ralentissimes, un voile de Ligeti transperce les travées de la nef. Touche-t-on au divin ? La méditation se veut-elle spirituelle ? Où s'arrête la musique dite savante? Ou débute le secteur appelé non-classique ? Un regain de Tuxedomoon dévoile une partie du secret, il tend à chaque seconde un peu plus vers la tonalité, il laisse au pied du bénitier une ambient paresseuse.

La quête se veut profonde et intime. Elle l'est. On s'envole vers une destinée inconnue, la vie a-t-elle toujours un sens après la vie ? Où sont les morts ? Jonchés sur une branche d'olivier, au sommet du mont, ils nous contemplent. Nous observent nous poser mille questions. Celles de ce très beau et bien nommé Levitation.



levitation

Stefan Rusconi, Tobias Preisig : Levitation
Qilin Records
Edition : 2016
CD / LP : 01/ Béatrice 02/ Gilliane 03/ Marie 04/ Angie 05/ Mme Tempête 06/ Chantal 07/ Fiona 08/ Mme Chapuis 09/ Pour l’orgue
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

Henry Threadgill, Ensemble Double Up : Old Locks and Irregular Verbs (Pi, 2016)

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L’actualité se nourrit d’événements qui souvent se chassent l’un l’autre, et même parfois s’avalent. Ainsi cet hommage à Butch Morris qu’a composé Henry Threadgill aurait pu souffrir des honneurs (Pullitzer Price) récemment adressés à In for a Penny, In for a Pound de son Zooid. Et puis non.

Après tout, ce Double Up n’est-il pas, de l’aveu même de Threadgill, une « extension » du Zooid ? Dans la formation, qu’il emmène à la baguette, trouver deux pianistes (Jason Moran et David Virelles), deux saxophonistes alto (Curtis MacDonald et Roman Filiu), un tubiste (Jose Davila), un violoncelliste (Christopher Hoffman) et un batteur (Craig Weinrib).

L’évocation de Morris – musicien passé comme Threadgill par l’octette de David Murray avant de diriger, d’une manière toute personnelle, ses propres formations – passe en quatre temps. Au début du premier, les pianos entament une marche défaite que les (remarquables) saxophones emporteront bientôt : c’est « un » jazz, alors, que la composition commande avant d’aller au son de modules différents, où affleure parfois quelque lyrisme.

Si le groupe (septette dirigé de main de maître ? octette ? double quartette ?) détonne, ses musiciens ne se valent pas tous – à moins que le rôle qu’on leur a attribué affuble injustement tel ou tel d’entre eux d’un handicap. Mais les lourdeurs de l’exécution de Moran (est-ce Virelles ?) par exemple se feront oublier au son d’un solo de Weinrib, d’une idée d’Hoffman ou d’une saille de Filiu. Ce qui rassure, surtout, est que Threadgill ne s’est pas oublié à force de s’étendre. Et même : n’a pas aujourd’hui volé ce prix qu’il aurait dû recevoir hier.  



old locks

Henry Threadgill, Ensemble Double Up : Old Locks and Irregular Verbs
Pi Recordings / Orkhêstra International
Enregistrement : 22 mai 2015. Edition : 2016.
CD : 01-04/ Part One – Part Four
Guillaume Belhomme © Le son du grisli