Martin Küchen : Hellstorm (Mathka, 2012)

Sur Mathka, label qui accueillit déjà The Lie & the Orphanage – disque solo de Martin Küchen qui suivait Sing with Your Mouth Shut, Music from One of the Provinces in the Empire et Homo Sacer –, paraît aujourd’hui Hellstorm. Deux faces d’un trente-trois tours sur lesquelles le saxophoniste (muni d’une radio, d’un tampoura électronique et d’une brosse à dents électrique) renverse un autre paysage : de neige, dit la photo de couverture, anonyme mais datée de 1944.
On sait que l’histoire et ses conflits travaillent Martin Küchen, et donc son œuvre. Obnubilé par l’ouvrage de Thomas Goodrich qui donne son nom à ce disque et avec en tête une phrase tirée du journal de guerre de son père (Man erkennt langsam das Elend, dass über uns gekommen ist), il gagnait le 18 décembre 2010 une église de Lund, en Suède. Enregistrées par Jakob Riis, cinq improvisations : Allemagne Année Zéro, The Russia We Lost, Sarajevo, 10 000 Jahr, Ritual Defamation.
C’est, par l’effort et le souvenir, son propre rapport au monde qu’envisage Küchen : une fois levés les brouillards, baryton lent sur drone vaporeux, c’est la découverte des ombres : notes d’alto aux attaches fragiles, voix qui ne tiennent qu’à un souffle mais qui, par le recueillement d’un interprète, finissent par se faire entendre. Comme la flamme portée vers le haut, les notes s’échappent du tube de l’instrument plus que de son pavillon : alors, leur tristesse se change en chants profonds qui font toute la valeur d’Hellstorm.
Martin Küchen : Hellstorm (Mathka)
Enregistrement : 18 décembre 2010. Edition : 2012.
LP : A1/ Allemagne Année Zéro A2/ The Russia We Lost B1/ Sarajevo B2/ 10 000 Jahr B3/ Ritual Defamation
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Trespass Trio : Bruder Beda / Angles (8) : By Way of Deception (Clean Feed, 2012)

Quatre compositions de Martin Küchen et une improvisation : l’hommage du Trespass Trio à Bruder Beda, moine d’origine juive déporté à Terezin en 1942, est intense.
L’art de Küchen – rare, redisons-le –, que Per Zanussi et Raymond Strid comprennent et accompagnent en conséquence avec justesse, imagine ici un mémorandum de sons mesurés, lentement imbriqués les uns aux autres, qui composent enfin un disque-relique où l’on trouve un peu de l’âme d’un frère. Sa forme opte pour le rapprochement du jazz et de cette Echtzeitmusik que Küchen loua ici même : « Trespass Trio, il n’y a pas de doute, c’est une sorte de jazz, même si l’on y entend un million d’autres influences. Et puis, à côté de ça, je joue pas mal en qualité de faiseur de son : là, je me base sur des textures et des événements qui interviennent sur l’instant et j’utilise mon instrument de façon plus anti conventionnelle – même si cette pratique tend à devenir la nouvelle convention à la mode ! Je ne vois vraiment pas comment on pourrait qualifier cette musique : « improvisation » n’est pas tout à fait exact, alors « Instant compositions » ou, comme ils disent à Berlin, « Echtzeitmusik », seraient peut-être des propositions plus viables… »
Second élément de la discographie du trio (après ...Was There To Illuminate The Night Sky…, sur le même label), Bruder Beda va donc plus loin dans ces réminiscences de jazz dissoutes en précautions improvisées. Ainsi, la figure de Beda émerge-t-elle d’un hymne sur lequel Küchen se fait maître de distorsion (non pas de la note, mais tout bonnement de son instrument) et les stations de son chemin de croix sont-elles encadrées par un archet tranquillisant et rehaussées des interventions d’un percussionniste de miniatures ajourées. Ici, comme sur Bruder Beda Ist Nicht Mehr, l’alto peut réclamer la tempête : la tempête suivra alors, mais fugace, qui en annonce une autre, tout aussi courte qu’elle : ces quelques minutes d’A Different Koko improvisé. Partout ailleurs, c’est l’expression terrible mêlée au recueillement sur une allure de déposition. Une musique de l’instant assez forte pour durer longtemps.
Trespass Trio : Bruder Beda (Clean Feed / Orkhêstra International)
17 juin 2011. Edition : 2012.
CD : Ein Krieg in Einem Kind (Take 3) 02/ Don’t Ruin Me 03/ Bruder Beda Ist Nicht Mehr 04/ Todays Better than Tomorrow 05/ A Different Koko 06/ Ein Krieg in Einem Kind (Take 4)
Guillaume Belhomme © le son du grisli
![]()

Si Angles – autre groupe qu’emmène Küchen avec cette « sorte de jazz » en tête – n’est pas le projet le plus enthousiasmant du saxophoniste, il n’en est pas moins capable de surprises. Dans sa version octette, enregistré à Lubiana l’année dernière, il revêt ainsi les atours d’un marching band profitant de gimmicks renforcés ou jouant des collisions provoquées par un soudain embouteillage (Dactyloscopy). On peut regretter que tous les membres de l’orchestre n’aient pas le charisme de leur meneur : à défaut, certains démontrent une implication féroce (Eirik Hegdal aux saxophones, et Kjell Nordeson, batteur d’Exploding Customer).
Angles : By Way of Deception (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1er juillet 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ By Way of Deception 02/ Dactyloscopy 03/ Today is Better than Tommorow 04/ Lets Speak About the Weather (and not about the war) 05/ Don’t Ruin Me / Lets Tear the Threads of Trust
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Bandes Expéditives : Martin Küchen, Par Thörn, Michael Muennich, Marcello Magliocchi, Collapsed Arc

Martin Küchen, Par Thorn : Live at Martin Bryder Gallery (Küchen, 2011) Auprès du poète et artiste sonore Par Thörn (magnétophones, radio, TV set…), Martin Küchen (saxophones, radio) donna ce Live at Martin Bryder Gallery. Dans l’esprit de ce que le second avait donné avec Martin Klapper (Irregular), c’est-là une musique de bruits divers bientôt embarrassée par la présence humaine qui l’a engendrée, de boucles – souffles, enregistrements, voix (évocation des personnages doués de paroles de Dennis Oppenheim) – qui tournent et s’amoncèlent. La seconde face consigne quant à elle un travail fait par le duo sur un solo enregistré plus tôt par Küchen : le bruit épouse cette fois le soupçon et l’improvisation prend de beaux airs de menace.
Michael Muennich : Rugged (Fragment Factory, 2011) A même la cassette, Michael Muennich a gravé ce Rugged publié à 57 exemplaires sur son propre label, Fragment Factory. Cette autre histoire de bruits est celle de drones tenaces enlacés à des craquements, battements, frottements, feulements, et qui finissent par former des boucles au parcours étonnant. Sous le crachin, on repère même cinq notes regroupées : elles deviendront le gimmick de cette expérience qui n’avait fait qu’en chercher un pour se faire un peu moins abstraite (extrait).
Marcello Magliocchi : Music for Sounding Sculptures In Twenty-Three Movements (Ultramarine, 2011) Batteur du quartette de Gianni Lenoci, Marcello Magliocchi publie Music for Sounding Sculptures in Twenty-Three Movements sur Ultramarine, label qui publia son beau duo avec Ninni Morgia (Sound Gates). Les sculptures sonores qu’il y agace sont celles d’Andrea Dami ; l’improvisation date du 7 octobre 2010. Au gré des vingt-trois mouvements promis, Magliocchi dit l’intérêt qu’il trouve à l’abstraction tout en révélant les possibilités cachées d’objets qu’il fait chanter : celles de percussions creuses, de presque éléments de batterie ou d’épaisses cordes lâches. La référence peut aussi être téléchargée : soit, exister fièrement sur CD-R…
Collapsed Arc : In Cursive (Imminent Frequencies, 2011) Sous le nom de Collapsed Arc, l’artiste sonore David Russell (Relentless Corpse, Jerk) concasse des field recordings, des enregistrements de voix et d’infimes bruits collectés, pour arranger deux titres. Eux aussi galvanisés par le potentiel enivrant des boucles, ManMade Diamond et Charlie Hustle se disputent un propos virulent avec des caractéristiques propres : éclatement des propositions bruitistes pour le premier, goût prononcé pour les aigus pour le second. Le retour de la cassette n’oblige pas à décréter laquelle, de la première ou de la seconde face, l’emporte en force de rouleau.
![]()
Enhardis par ce retour en force de la cassette, nous attirons votre attention sur celui du badge :

Erik Carlsson : The Bird and the Giant (Creative Sources, 2011) / Chip Shop Music : You Can Shop Around... (Homefront, 2010)

Oserais-je dire qu’Erik Carlsson est un batteur lo-fi ? Sans le regretter. Au contraire, ce côté lo-fi ferait partie de sa personnalité. Il rehausserait même les morceaux de The Bird and The Giant.
La musique de ce solo de percussionniste est lente, on la dirait parfois jouée à l’aveugle. Pourtant elle est d’une précision épatante. On la dirait concrète ici (Heavy Rest) expérimentale ailleurs (Hope, Perhaps Feelings). On pourrait plus rapidement dire qu’elle peut tout se permettre : de remuer des clochettes, d’éclater de larsens, de faire des noeuds avec des harmoniques...
Qui ne connaît pas encore Erik Carlsson, Suédois qui a joué auprès d’autres Suédois (Mats Gustafsson, Martin Küchen…) devrait saisir cette deuxième carte de visite qu’il a fait éditer. Car ses contrastes disent tout de sa grande personnalité.
Erik Carlsson : The Bird and The Giant (Creative Sources / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ Could Be Emotional 02/ Heavy Rest 03/ Hope, Perhaps Feelings 04/ The Dead Spirit 05/ Something Else Somewhere
Pierre Cécile © Le son du grisli

L’année dernière, paraissait sur Homefront le second enregistrement de Chip Shop Music, l’association de Martin Küchen (saxophone alto, radio), Paul Vogel (clarinette, ordinateur), Erik Carlsson (percussions, électronique) et David Lacey (percussions, électronique).
Ce sont trois temps enregistrés à Dublin en 2009. Sur ceux-là, courent des notes au déploiement aussi intensif que délicat : leurs origines sont diverses mais elles ont le soupçon en commun. C’est une musique en perpétuelle ébauche qui peine à faire aussi bien que Looper – projet de Küchen aux vues smilaires – mais dont les espoirs évanouis parviennent à faire trembler quelques rumeurs et remonter à la surface un lot de moments capiteux.

Looper : Dying Sun (Another Timbre + Cathnor, 2010)

Quand bien même, en filigrane, la couverture de Dying Sun laisse deviner un arbre ; quand bien même la première des trois pièces d'improvisation que le disque renferme est d'appellation astronomique. Ce soleil épuisé au lit duquel se sont portés Martin Küchen, Nikos Veliotis et Ingar Zach en serait un capable seulement de lueurs tombantes, et qui peinent à atteindre les grandes profondeurs. L'association – l'enjeu le nécessitait – est d'exception, qui s'était déjà inquiété d'ombres et de couleurs pâles à déformer à Oslo et Stävanger en compagnie de John Tilbury (sur le film qu'est Mass, ces tableaux en mouvement lent rappellent Grosz, Bacon, Freud ou encore les portraits du Fayoum) et compose sous le nom de Looper.
Hostilités muettes, déliquescence des atermoiements, motifs insidieux agissant en toutes discrétions, en discrétions sur lesquelles le trio s'accorde pour la troisième fois sur disque. Soleil épuisé, donc, mais qui n'en mourra pas parce que le monde en décomposition qu'il encercle a malgré tout trouvé en lui sa source d'inspiration, de régénération voire. Ainsi : toujours, le temps sera marqué (régularité de la prospection de Zach) même lorsque l'auditeur, étourdi, en aura perdu la notion ; toujours, l'étagement horizontal se chargera d'ajouter une couche différente aux reliefs déjà irréguliers (baryton facteur de drones) ; de plus en plus, la distance parcourue laissera à une faune douée de bioluminescence le luxe des lumières (l'archet répertoriant le bruit d'espèces aussi rares que sont enfouis les territoires qu'elles arpentent).
Quant au trio d'humains en présence : les clefs de Küchen trahissent la mécanique nécessaire à l'exploration, l'archet soumis à gravité de Veliotis se résout à l'appel du « vide » des contre-reliefs, jusqu'à ce que les cymbales de Zach commandent le retour à la surface. Progressif, celui-ci, et qu'il faut bien concéder pour constater les formidables découvertes de l'expérience, dont la plainte spasmodique du dragon des abysses est peut-être la pièce de choix.
Looper : Dying Sun (Another Timer + Cathnor / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Grand Redshift 02/ Hazy Dawn 03/ Near Eternity
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka, 2010)

Ode à la lutte contre les mensonges de l'histoire et la désinformation passive (à lire dans le livret), The Lie & the Orphanage est avant tout un excellent disque que Martin Küchen enregistrait récemment : seul à l’alto, au baryton et au ténor.
Grave, une sirène prédit le message important, délivré toujours sous la pluie, que celle-ci soit faite de bruits de clefs, de souffles éconduits, de complexes battages sonores ou de plaintes nettes mais en perpétuel manque de volume. Ici, on surprend Küchen en cuisine (The Testimony of Marie Neumann), là en atelier consacré à des projets d’hydraulique miniature (Plausible Lies), ailleurs encore en jardin épais qu’il arrange à la cisaille au point de tomber bientôt sur la horde d’animaux terribles qui s’y cachait – chaque monstre émettant un chant particulier dans le seul espoir de vous soumettre.
Seul titre enregistré au ténor, Killing the Houses, Killing the Trees donne à entendre Küchen multiplier les pistes et donc les apparitions jusqu’à ce que le râle d’un moteur de plus en plus en peine fasse lentement vaciller cette pièce de conclusion. A bout de souffles, Martin Küchen peut être satisfait : parti de mensonges, il aura mis au jour d’accablantes preuves de vérité.
Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Named by an Unnamed Source 02/ The Testimony of Marie Neumann (for Alfred-Maurice De Zayas) 03/ Warszawa 04/ The Orphanage 05/ Plausible Lies 06/ Other Losses (for James Bacque) 07/ An Eye for an Eye / Congolese Women (for John Sack) 08/ Killing the Houses, Killing the Trees
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Interview de Martin Küchen

Puisque l'étrange sélection naturelle opérant sur le son du grisli veut que l'on donne la parole aux plus prolifiques musiciens des genres à y être défendus, au tour de Martin Küchen, saxophoniste entendu récemment en Angles avec le trompettiste Magnus Broo (sur Epileptical West), en trio avec le guitariste Keith Rowe et le saxophoniste Seymour Wright (sur un disque sans-titre), en quartette avec Ernesto Rodrigues (sur Vinter), et même en solo (sur The Lie & the Orphanage)...
... Mon père avait ramené d’un voyage en Tunisie un tambour à main et une flûte en bois dont j’ai joué dès l’âge de 7 ans. A la même époque, je me souviens aussi être assis, seul dans le salon, battant avec des baguettes de batterie – je ne pourrais pas dire d’où elles venaient, d’ailleurs – les précieux coussins de ma mère posés sur le canapé. Je pouvais faire ce truc quand ma mère dormait, c'est-à-dire quand elle ne pouvait pas soupçonner que je donnais des coups sur ses coussins chéris… J’ai connu d’autres expériences de ce genre : je battais des mains en classe et tapais sur le couvercle d’un banc d’école, la tête à l’envers afin de pouvoir y coller une oreille et ainsi entendre ce son amplifié, incroyable, alors que je continuais à bouger ma main voire quelques doigts seulement… A neuf ans, j’ai commencé avec des amis à faire des cassettes : nous nous tenions près de la table de ping pong au sous-sol et nous chantions un peu ce qui nous passait par la tête, nos « propres » chansons dont les paroles étaient écrites dans un anglais de notre invention. Parfois, il nous arrivait d’avoir une caisse claire pour accompagner nos chants, qui s’apparentaient d’ailleurs souvent plus à des cris…
Des débuts hantés par les percussions, en quelques sorte… Oui, des percussions de toutes sortes : coussins, bancs d’école, cette véritable caisse claire dotée d’une sale petite cymbale. Il y avait aussi un tambour d’aisselle rapporté du Ghana et puis ce tambour tunisien. Ensuite, la flûte dont j’ai parlé plus tôt, qui avait un son fantastique, faible et crachant, dans le genre des flûtes orientales mais avec quelque chose de bien à elle. Je pense d’ailleurs que je suis encore influencé par ce son, surtout lorsque je joue du saxophone alto, mon jeu me rappelle le son de cette flûte... J’ai aussi été très impressionné par les disques que mon frère jouait à la maison sur un petit lecteur de vinyles : The Free Alectric Band de John Hammond, 2000 Light Years from Home des Rolling Stones ou Desolation Boulevard de Sweet – peut-être que ce qui m’intéressait là était davantage l’expérience de l’écoute à travers l’utilisation de cette machine. Ça tenait de la magie ; en fait, c’était de la magie.
Par quel genre de groupes êtes-vous passé en tant que musicien amateur ? A l’âge de 13 ans, en 1980, j’ai formé avec quelques copains un groupe de rock progressif. J’étais le chanteur et je jouais aussi de la flûte avant de passer aussi au saxophone ténor. A cette époque, je prenais aussi des cours d’improvisation et de jazz à la flûte. Nous jouions des standards tirés du Real Book ; je ne jouais jamais d’oreille, ce qui fait que je n’ai jamais vraiment appris aucun des morceaux de ce livre… Et puis, avec d’autres amis, nous avions pris l’habitude d’improviser et nous enregistrions ces improvisations… Nous jouions tout simplement, dans un style proche de celui d’Oregon – sans atteindre bien sûr le niveau des rythmiques compliquées de ce groupe –, un style qu’on pourrait appeler ECM même si nous n’avions jamais encore entendu parler des groupes ECM à cette époque et que nous n’avions aucune idée non plus de ce que signifiait la « free improvisation ».
De quand datent vos premiers enregistrements ? J’ai enregistré en solo en 2001 le très confidentiel Sing with Your Mouth Shut. En 1999, il y a eu aussi Repets Hjärta, un CD-R enregistré avec ma femme, Maria, qui est poète et écrivain. En ce qui concerne le jazz, le premier disque date de 2002 avec Exploding Customer (Live at Glenn Miller Cafe), et puis il y a eu un enregistrement du Martin Küchen Trio (Live at Glenn Miller Cafe) paru sur Ayler Records. Ce même trio joue maintenant sous le nom de Trespass Trio.
Quel rapport entretenez-vous avec la notion de jazz, justement ? Utilisez-vous ce terme pour décrire votre musique ? Oui, je l’utilise. Avec Trespass Trio, Exploding Customer et Angles, il n’y a pas de doute, c’est une sorte de jazz, même si l’on y entend un million d’autres influences. Et puis, à côté de ça, je joue pas mal en qualité de faiseur de son : là, je me base sur des textures et des événements qui interviennent sur l’instant et j’utilise mon instrument de façon plus anti conventionnelle – même si cette pratique tend à devenir la nouvelle convention à la mode ! Je ne vois vraiment pas comment on pourrait qualifier cette musique : « improvisation » n’est pas tout à fait exact, alors « Instant compositions » ou, comme ils disent à Berlin, « Echtzeitmusik » (musique en temps réel), seraient peut-être des propositions plus viables…
Votre pratique fait donc une différence ces deux musiques ? Le jazz, ce sont des morceaux respectant une rythmique bien particulière, un battement et des harmoniques, qu’ils soient simples ou complexes, et avec le free jazz, c’est encore la même chose mais sans s’embarrasser de prédispositions : tout arrive simplement et l’énergie – ou le manque d’énergie – que l’on trouve entre les joueurs est à l’origine de ce qui arrive. Il s’agit donc d’improvisation tout le temps, tout ce qui arrive se fait à l’instant même. Concernant la composition instantanée, en dehors de l’esprit du free jazz, ce qu’on appelait « free improvisation » par le passé, est de moins en moins de la véritable musique improvisée, mais une architecture délicatement réfléchie, qui construit à coups de bruit et de silence quelque chose que l’on ne pouvait pas voir avant – de nos jours, c’est rare que l’on en arrive là en concert, mais lorsque cela arrive, alors c’est merveilleux, là encore de la pure magie !
Martin Küchen, propos recueillis en juin 2010.
Photos © Fergus Kelly
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Keith Rowe, Martin Küchen, Seymour Wright : s/t (Another Timbre, 2010)

Auprès de deux altos (Martin Küchen et Seymour Wright), le guitariste Keith Rowe enregistrait récemment une improvisation assez imposante pour se passer de titre.
Il faudra appeler Rowe Küchen Wright (voire RKW) ce mouvement en perpétuelle définition. Des soupçons de cordes tracent d’abord une ligne sonore aux apparences trompeuses qui fera office, ici, de ligne de flottaison. Embarqués, Küchen et Wright vont comme un seul homme sur de frêles parallèles avant d’enrouler ceux-là autour d’un son de guitare qu’ils auront réussi à isoler. L’éternel poste de radio de Rowe recrache ce qu'il attrappe, discours qui sépare les intervenants puis avive un larsen qui n'en était qu'à sa naissance. En conséquence, Küchen et Wright s’entendent une autre fois, sur un dessein plus terrible. Pour résister à l’affront, la guitare de Rowe tente une berceuse qui endormira les souffles et leurs effets. Le même larsen remonte, Rowe célèbre en vainqueur la série de quatre enregistrements que le label Another Timbre consacrait récemment à l’instrument guitare (at26-at29).
Keith Rowe, Martin Küchen, Seymour Wright, s/t (extrait). Courtesy of Another Timbre
Keith Rowe, Martin Küchen, Seymour Wright : s/t (Another Timbre)
Ediiton : 2010.
CD : 01/ s/t
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Küchen, Rodrigues, Rodrigues, Santos : Vinter (Creative Sources, 2010)

Le souffle, répété, qui traverse le saxophone alto de Martin Küchen pousse quelques notes hors de l’instrument. Dans un bruit de métal, Küchen fabrique ses plaintes d’opposition aux longues lignes sorties d’un duo d’archets – association d’Ernesto (violon) et Guilherme Rodrigues (violoncelle) – jusqu’à ce qu’un grave se répande pour donner à l’ensemble expérimental des airs de berceuse. Des airs que parasites et frottements chercheront à déstabiliser, eux qui rêveraient d’une ambient hérétique qui interdirait toute récupération ou tentative d’assimilation, musicales toutes deux.
Or, la berceuse tient ici par le jeu d’une ossature de clefs-satellites et de structures électroniques du discret et cubiste Carlos Santos et là par le soutien affirmé de l’archet de violoncelle d’un père rassurant (Guilherme). A force de cohésions, c’est une autre musique d’atmosphère que l’on traîne à terre pour que ne lui échappe pas un centimètre carré de surface ni, une fois recraché par le disque à mille lieux d’où elle est née, un centimètre cube d'espace environnant.
Martin Küchen, Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Carlos Santos : Vinter (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 18 mai 2007. Edition : 2010.
CD : 01/ Mörkertid 02/ Kyla 03/ Barmark
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Martin Küchen : Homo Sacer (Sillon, 2007)

Après avoir demandé à Michel Doneda, Alessandra Rombola et Wade Matthews, d’interroger en solo leurs pratiques improvisées et expérimentales, le label Sillon propose aujourd’hui les réponses du saxophoniste Martin Küchen, échappé du groupe Exploding Customer et entendu récemment aux côtés de Raymond Strid et Per Zanussi.
Abordant l’exercice de manière saugrenue – celle d’une pratique polyphonique qui ravira tout ethnologue épris de musique –, Küchen engouffre ensuite ses souffles dans le corps de ses instruments (alto et baryton), leur impose une mécanique décidant pour eux de trajectoires circulaires, ou en fait la matière d’un bourdon angoissé.
Monté, à grands coups de rebonds, à bord d‘un hélicoptère de marque Stockhausen, Küchen s’éloigne d’un Homo Sacer primaire et inquiétant, au point de séduire partout l’auditeur évolué pas mécontent de faire une pause.
Martin Küchen : Homo Sacer (Sillon / Sofa Music)
Edition : 2007.
CD : 01/ 02/ 03/ 04/ 05/
Guillaume Belhomme © Le son du grisli























a>


























