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Le son du grisli

17 janvier 2026

Du champ : Morton Feldman

 

Le 12 janvier, Morton Feldman aurait pu fêter ses 100 ans. L'occasion de réanimer un peu le son du grisli à coups d'évocations diverses et variées. Aujourd'hui, c'est à Claude-Marin Herbert de lui rendre hommage... 

 

 

Mortel Feldman. Voilà comment un ami cher (devenu cher ami) appréciait ce que dégage la musique du compositeur de musique classique occidentale (appelons-la ainsi) que j’affectionne plus que tout autre. Je ne l’ai pas contredit. Nous nous sommes éloignés.

 

Comme Rilke, l’auteur d’un – justement – « Chant éloigné » et du Livre de la pauvreté et de la mort, Morton Feldman a passé sa vie au bord. La mort on voit bien, mon ami je n’allais pas te contredire. Ni faire dans la nuance : tu dis « mortel » comme l’ennui, je pourrais dire « funèbre », voire « funéraire » comme l’urne dans une lumière copte. Mais la pauvreté ? Il n’y a que Boulez pour juger que les Intermissions de son exact contemporain (né en 1926) sont « trop simples ». Pour nous autres Feldman, l’homme des champs chromatiques de ses amis Kline ou Rothko, des tapis orientaux de prix et du piano Steinway (non préparé), n’est pas Erik Satie : ni sa vie ni son œuvre ne s’associent spontanément à l’idée de pauvreté

 

Elle plane pourtant, l’idée de pauvreté autour des attributs généralement accolés à la production du compositeur myope, à l’allure de tailleur : inlassable, monotone, discrète, douce, ascétique, sans nuance, barely audible et – malentendu des malentendus –, « minimale » voire (pire) répétitive, minimaliste…

 

Rappelons que l’art minimal et la musique dite « répétitive » (qui ne l’est plus, ni minimale ni répétitive, depuis au moins cinquante ans chez ses meilleurs exploitants – Reich, Riley) sont tristement devenus l’ornement préféré des intérieurs capitalistes du Nord. Moyennant un lifting drastique (ou le réenchantement postmoderne un peu forcé que leur fait subir l’hégémonique pianiste Vanessa Wagner), le risque est réel que Palais de Mari ou For Bunita Marcus fassent l’objet d’une semblable extraction.

 

Comme pour d’autres nourritures dont nous avons besoin, comme les mots de Rilke ou la voix de Jeanne Lee, nous aurons à cœur d’arracher à cette capture ce que nous pouvons de la pauvreté qui manque tant aux riches, et qui inonde la musique de Feldman.

 

Nous la ramènerons au champ, le champ où elle est active. Si tu ne l’as jamais entendue, le champ où elle est active d’autres l’ont traversé. Dans Pas sur la Neige bien sûr, Debussy l’a traversé ; mais avant lui, Nuages Gris, l’abbé Liszt ; dans Peace Piece bien sûr, Bill Evans aussi ; aujourd’hui, Delphine Dora. La musique classique, le jazz ou l’ambient te rebutent ? Tu préfères le « tragique prolétaire expérimental » (le rock, quoi, d’après Jackeline Frost) : All Cats are Grey (The Cure, 1981) est dans le champ. A toi les Routines Investigations, pensées verticales, symétries tronquées et autres Triadic Memories de « Morty ». Elles t’attendent.

 

 

Musicologue, Claude-Marin Herbert (1971) a collaboré au Son du grisli, à Balises ou à Epistrophy et, entre 2004 et 2016, publié des chansons sous étiquettes hinah et La Souterraine. En 2024, il a publié aux éditions Lenka lente Songes égaux, poèmes illustrés sur disques par l'ONCEIM de Frédéric Blondy.

 

 

 

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