Lucinda Childs et les pratiques de danse lettrée de Lou Forster
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En souvenir (ou en écho, pour celles et ceux qui n’auront pu la voir) de l’exposition Lucinda Childs, danser page à la main (Frac Bretagne d’abord, Franche-Comté actuellement) dont il est le commissaire, Lou Forster fait paraître un épais et essentiel ouvrage aux éditions Macula : Page à la main, Lucinda Childs et les pratiques de danse lettrée. Spécialiste des signes (divers et variés) qui décident du geste chorégraphique, Forster s’attache ici à un sujet qu’il connaît « par cœur » : les écritures de Lucinda Childs.
Dès 1963, soit deux ans après sa création, Childs (comme Trisha Brown, Yvonne Rainer, Carolee Schneemann ou Steve Paxton) se frotte au Judson Dance Theater aux expériences de Merce Cunnningham et John Cage, « l’œil et l’oreille », dont Forster raconte dans le détail l’histoire commune. En ateliers, les jeunes danseurs expérimentent l’indétermination (ou la flexibilité), la multidirectionnalité, la théâtralité, la répétition (capable de rogner un peu du caractère éphémère du mouvement du danseur), la retenue parfois même (c’est le silence ou la réflexion qui précède le « je n’ai rien à dire et je le dis » de Cage)… L’influence, aussi, de l’environnement urbain sur l’expression chorégraphique : le dernier atelier du Judson, en 1964, voit ainsi Lucinda Childs créer Street Dance, sur un exercice de Robert Ellis Dunn, et marquer de son empreinte l’histoire de la danse moderne.
Dans le même temps qu’il expose l’importance du travail de Childs, Forster fait défiler les épreuves graphiques qui prouvent, du Three Satie Spoons de Rainer aux conducteurs et diagrammes de Childs, que la flexibilité n’interdit pas le croquis, voire la partition : sous les coups de crayons de la chorégraphe, ce sont alors, en plus de trajectoires à suivre, d’autres parallèles à imaginer – avec l’art de Robert Morris, Kenneth Noland, Sol LeWitt (qui signera avec elle et Philip Glass le storyboard de Dance #4)… La chorégraphe évoque d’ailleurs elle-même l’art minimal (Donald Judd, Carl Andre), en plus de reprendre à son compte le théâtre de l’absurde et de jouer avec les codes du pop art.
Plus tard, elle appliquera son « art optique » – plus Dadamaino que Vasarely – aux décors d’Einstein on the Beach… C’est un autre minimalisme qui entre alors en scène, « approche incorporée de l’abstraction » pour reprendre le titre d’un des chapitres du livre, et l’œuvre dansé et dessiné que poursuit Lucinda Childs de « diagramme » en « réduction ». En plus d’éclairer le rapport d’une chorégraphe inventive au « statut de la lecture et de l’écriture en danse », le livre de Forster revient avec force et vie sur une époque où l’expression collective et pluridisciplinaire pouvait nourrir des identités singulières – en 1963, Philip Corner et Malcolm Goldstein exécutaient par exemple avec Childs et Brown le We Shall Run de Rainer.
On croirait d’ailleurs encore entendre leurs pas une fois le livre refermé. Tous ses beaux bruits iront rejoindre ceux que contiennent d’autres ouvrages d’importance déjà écrits sur ce printemps new-yorkais : A Different Way to Move - Minimalismes, New York, 1960 – 1980, Yvonne Rainer, une femme qui… ou encore Partition(s) dans lequel Lucinda Childs aurait eu toute sa place – puisque « partition vivante », elle aussi, pour reprendre le terme employé par Olivier Cadiot pour évoquer évoque John Cage qu'il a vu en représentation au début des années 1980.
Lou Forster : Page à la main, Lucinda Childs et les pratiques de danse lettrée
Editions Macula, 2026
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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