Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Pharoah Sanders : In the Beginning (ESP, 2012)

pharoah sanders in the beginning

Racler les fonds de tiroir peut amener quelque heureuse surprise. Ainsi, Bernard Stollman, désirant boucler un coffret de Pharoah Sanders, période ESP, déniche-t-il ici quelques précieuses pépites.

Avec le quintet de Don Cherry (Joe Scianni, David Izenzon, J.C. Moses), Pharoah coltranise sa propre timidité. Avec le quartet de Paul Bley (David Izenzon, Paul Motian) et seul souffleur à bord, le saxophoniste fait flamboyer quelques vibrantes harmoniques, avoisine la convulsion et découvre ce qu’il deviendra demain : un ténor hurleur et tapageur.

Pas question de timidité aujourd’hui (27 septembre 1964) : Pharoah Sanders enregistre pour ESP son premier disque en qualité de leader (Pharoah’s First). Au sein d’un quintet (Stan Foster, Jane Getz, William Bennett, Marvin Pattillo) engagé dans un bop avisé, le saxophoniste tourne à son avantage quelques traits coltraniens, énonce une raucité vacillante et phrase la rupture sans sourciller. Accompagné, ici, par une Jane Getz particulièrement inspirée (suaves et volubiles chorus), s’entrevoit pour la première fois l’art multiforme – et souvent teigneux – d’un saxophoniste nommé Pharoah Sanders.

Avec Sun Ra, Pharoah Sanders peine à remplacer John Gilmore. Si Sun Ra exulte en solitaire et si les tambours sont à la fête (Clifford Jarvis, Jimmhi Johnson), les souffleurs (Sanders, Marshall Allen, Pat Patrick) ne s’imposent pas au premier plan en cette soirée du 31 décembre 1964. Qu’importe, un certain John Coltrane a déjà remarqué le ténor…mais ceci est une toute autre histoire.

Pharoah Sanders : In the Beginning 1963-1964 (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1963-1964.  Edition : 2012.
CD1 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Cocktail Piece I 03/ Cocktail Piece II 04/ Studio Engineer Announcement 05/ Cherry’s Dilemma 06/ Studio Engineer Announcement 07/ Remembrance 08/ Meddley : Thelonious Monk Compositions 09/ Don Cherry Interview 10/ Don Cherry Interview 11/ Paul Bley Interview 12/ Generous I 13/ Generous II 14/ Walking Woman I 15/ Walking Woman II 16/ Ictus 17/ Note After Session Conversation – CD2 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Bernard Stollman Interview 03/ Seven By Seven 04/ Bethera 05/ Pharoah Sanders Interview – CD3 : 01/ Pharoah Sanders Interview 02/ Dawn Over Israel 03/ The Shadow World 04/ The Second Stop Is Jupiter 05/ Discipline #9 06/ We Travel the Spaceways – CD4 : 01/ Sun Ra Interview 02/ Gods on Safari 03/ The Shadow World 04/ Rocket #9 05/ The Voice of Pan I 06/ Dawn Over Israel 07/ Space Mates 08/ The Voice of Pan II 09/ The Talking Drum 10/ Conversation with Saturn 11/ The Next Stop Mars 12/ The Second Stop Is Jupiter 13/ Pathway to Outer Known 14/ Sun Ra Interview 15/ Pharoah Sanders Interview 16/ Pharoah Sanders Interview 17/ Pharoah Sanders Interview
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Samuel Blaser : Consort in Motion (Kind of Blue, 2011)

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Tout peut être jazzifié. Tout doit-il l’être ? Encore qu’ici le terme de jazzification ne soit pas particulièrement adapté. Disons : libres digressions sur Monteverdi, Marini et autres compositeurs de la Renaissance et du début du baroque italien. Voilà pour le cadre.

Passons à la musique. Les arias n’en sont plus. Les mélodies perdent de leur horizontalité pour s’allonger jusqu’à l’extrême.  La basse n’est jamais continue mais fureteuse, chercheuse. Discrète aussi. Trop, sans doute. La nonchalance guette, la mélancolie se frôle mais la magie opère toujours. Pensez : Paul Bley et Paul Motian réunis à nouveau. Comme hier : ce dialogue de belle distance, ces espaces qui s’ouvrent et qui installent l’idée que la partage, avec ces deux-là, n’est jamais illusion. Bien sûr, c’est ici Russ Lossing qui officie et non Paul Bley mais le mimétisme est tel entre les deux hommes que ça en devient troublant. Quant au leader, tendrement loquace et faussement détaché, il insuffle vie et grâce à un enregistrement souvent passionnant.

Samuel Blaser : Consort in Motion (Kind of Blue / Amazon)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.  
CD : 01/ Lamento della Ninfa 02/ Reflections on piagn’e sospira 03/ Reflections on toccata 04/ Passacaglia 05/ Ritornello 06/ Si dolce è l’tormento 07/ Balletto secondo – Retirata 08/ Reflections on vespa della Beata Vergine 09/ Ritornello 10/ Il ritorno d’Ulisse in patria
Luc Bouquet © le son du grisli

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Paul Motian : On Broadway, Vol. 5 (Winter & Winter, 2009)

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Voici le 5ème volume d’On Broadway, projet que Paul Motian mène à la tête d’orchestres  changeants, mais pour le même label (Winter & Winter), depuis 1988. Le propos demeure donc ici le même : revisiter les grands thèmes du Song Book américain.

Le sous-titre du volume 4, « The Paradox of Continuity », permet de jeter une éclairante lumière sur ce projet. Le paradoxe de la continuité, donc, ou comment le jazz est une musique de perpétuation de l’héritage en même temps qu’une ré exploration, une transformation, de cet héritage. Le choix de reprendre des standards portant à son acmé ce paradoxe du changement dans la continuité. Paul Motian a aujourd’hui 78 ans, et on peut estimer à cinquante années son activité dans la sphère jazz (en 1959, il intègre le trio de Bill Evans avec Scott La Faro). Cependant, l’effet de surprise demeure intact : le batteur ne sonne comme personne et on le reconnaît entre tous. Le son unique de Motian imprègne la poignée de standards revisités ici, et semble déteindre sur les quatre  musiciens qui l’accompagnent (les saxophonistes Loren Stillman et Michaël Attias, le pianiste Masabumi Kikuchi et le contrebassiste Thomas Morgan).

La musique est comme en apesanteur, en flottement, les motifs développés détournent de l’évidence, incarnent l’hésitation et, en empêchant les réflexes de s’exprimer, garantissent l’exploration de voies nouvelles. Après l’écoute de ce cinquième volume d’On Broadway – dont le plus beau moment pourrait bien être ce Just a Gigolo mis à nu – une impression de paix et d’étrange familiarité demeurent…

Paul Motian : On Broadway, Vol. 5 (Winter & Winter / Abeille Musique)
Enregistrement : 2000. Edition : 2009.
CD : 01/ Morrock 02/ Something I Dreamed Last Night 03/ Just a Gigolo 04/ I See Your Face Before Me 05/ A Lovely Way to Spend an Evening 06/ Midnight Sun 07/ Sue Me
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Roswell Rudd: Blown Bone (Emanem - 2006)

ruddsliLongtemps partenaire de Steve Lacy, avec lequel il se pencha sur les compositions de Monk, le tromboniste Roswell Rudd a suivi comme lui un des chemins qui mène à un jazz exigeant. Florilège au casting de choix, Blown Bone présente huit enregistrements, issus de trois sessions différentes, pour mieux illustrer l’évidence.

Si Long Hope - morceau enregistré en 1967 sous la direction d’un Rudd passé au piano - est une progression romantique brouillonne, alourdie encore par les interventions à l’alto du saxophoniste Robin Kenyatta, les autres titres – enregistrés, eux, en 1976 – parlent davantage en faveur du leader. Cette année là, deux jours de mars  auront permis au tromboniste de conduire avec grâce un nonette puis un sextette.

Mêlant d’abord en grande formation les dissonances du saxophone de Lacy aux divagations de Louisiana Red à la guitare électrique (Blown Bone), Rudd donne ensuite dans un blues caricatural avant de servir, avec plus de réussite, une danse lasse gonflée par la clarinette de Kenny Davern, puis une impression afro-cubaine portée par le bata drum de Jordan Steckel: Bethesda Fountain tirant son épingle du jeu grâce à la qualité de ses solos (signés Lacy et Davern, notamment).

En sextette, le résultat est plus soigné encore. Intéressé toujours par les ruptures stylistiques, Rudd décide de confectionner un bop étrange qui combine les interventions à étages de Lacy, le jeu éclairé du trompettiste Enrico Rava et le sien propre, évoluant sans attache ou citant It could happen to You (It’s Happening). Pour décider ensuite d’une chanson plus anecdotique – voix de Sheila Jordan déposée sur la divagations des instruments – avant de concevoir un free ravageur lancé par la batterie de Paul Motian bientôt abandonné pour un jazz vocal (Sheila Jordan, toujours) au swing plus que décadent (You Blew It).


Allant voir partout, Rudd éprouve ses talents et capacités d’arrangeur. Avec quelques maladresses, parfois. Mais celles-ci ne peuvent pas grand-chose face à la lucidité créatrice de musiciens de la taille de Lacy, Motian, Rava, Davern, et de Rudd lui-même.

CD: 01/ It’s Happening 02/ Blues for the Planet Earth 03/ You Blew It 04/ Long Hope 05/ Blown Bone 06/ Clement Blues 07/ Street Walking 08/ Bethesda Fountain

Roswell Rudd - Blown Bone - 2006 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme, 2005)

complete

En 1958, Bill Evans pouvait encore n’être que co-leader. Aux côtés d’Eddie Costa, vibraphoniste luxuriant à l’existence trop brève pour s’être imposé plus, il participa à l’enregistrement de thèmes issus du répertoire de Frank Loesser. A la contrebasse, Wendell Marshall ; à la batterie, celui qui fera bientôt partie du mythique trio d’Evans : Paul Motian.

Les compositions choisies permettent la diversité des interprétations. De ses attaques légères, le pianiste fleurit des be bops enjoués (Guys And Dolls, If I Were A Bell), déploie ses harmonies lors d’un simili cool (I’ll Know), ou conduit une romance sur une Adelaide évoquée par tous avec élégance : la mélodie de piano poussée dans ses derniers retranchements, perturbée par les notes bleues de Costa, rassurée malgré tout par la confiance de Marshall.

Souvent sage, Paul Motian se montre parfois capable de ruptures inspirées. Pour beaucoup dans la réussite de Luck Be A Lady, il décide seul du laisser-aller nécessaire au développement d’un fourre-tout baroque sur lequel Evans interroge les mesures, quand Costa abuse sournoisement des digressions sur demi-tons. Moins convaincants lorsqu’ils se raidissent au seul souvenir de leurs maîtres - Milt Jackson pour Costa, Lennie Tristano pour Evans -, les co-leaders sont autrement évoqués dans un bonus imposé.

Alors, sur la septième plage, on peut entendre Django, enregistré sous la direction de Michel Legrand, en compagnie, entre autres, de Miles Davis et Paul Chambers. Hors sujet, le bonus, qui nous présente un Costa déposant étroitement la mélodie du thème sur la guitare de Galbraith, et Bill Evans élaborant avec la harpiste Betty Glaman un contrepoint sans charme. Ce genre de bonus artificiel, qui vous invite à relancer l’écoute pour revenir à l’essentiel.

Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme / Socadisc)
Réédition : 2005.

CD : 01/ Guys And Dolls 02/ Adelaide 03/ If I Were A Bell 04/ Luck Be A Lady 05/ I’ve Never Been In Love Before 06/ I’ll Know 07/ Django
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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