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Le son du grisli
14 novembre 2012

John Butcher : Liberté et son : à nous trois, maintenant

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Ce texte compose la moitié du hors-série papier que le son du grisli consacre ce mois-ci à John Butcher — l'autre moitié, qui ne sera pas reprise sur internet, étant un Abécédaire John Butcher rédigé à quatre mains par Guillaume Belhomme et Guillaume Tarche.

Commande passée par Dieter Nanz à John Butcher, Freedom and Sound - This time it's personal a été publié en allemand dans le livre Aspekte der Freien Improvisation in der Musik (Wolke Verlag, 2011) et en anglais sur le site internet Point of Departure (N°35, juin 2011). Pour le son du grisli, Marie Verry l’a traduit en français.

La dernière fois que j'ai fait réviser mon saxophone soprano, il m’est revenu avec de nouveaux tampons, traités pour que l'humidité ne pénètre pas leur cuir. Depuis, l'instrument est très pénible à jouer. Au beau milieu d'un concert un tant soit peu intense, les tampons restent collés contre les trous, et je passe mon temps à les sécher. Le saxophone va très vite refaire un tour chez le luthier. En février (2010), cependant, j'ai joué en quatuor avec Toshimaru Nakamura, grand maître de la table de mixage en circuit fermé (no-input mixing board). La musique était extrêmement calme et, au bout de quelque temps, j'ai cessé de souffler dans mon instrument et ai préféré travailler avec les tampons, tirant parti du son produit au moment où la tension du ressort les décollait des trous. Ce matériau sonore entrait vraiment bien en dialogue avec les propositions des autres musiciens, et il s'en dégageait une vitalité surprenante. La semaine précédente, j'avais joué au même endroit — le Cafe Oto à Dalston, Londres — avec Matthew Shipp, le pianiste américain de jazz (au sens large). Dans ce contexte, le son des tampons aurait été ridicule. De la même façon, la majeure partie de ce que j’ai joué lors de ce duo aurait paru absurde avec Nakamura et le quatuor. Que peut alors bien vouloir dire « libre » dans « improvisation libre » ? À chaque concert, c'était à moi de décider comment j'allais jouer, et j'avais choisi des approches qui pouvaient sembler au premier abord très différentes. J'ose espérer ne pas être un simple caméléon. Je pense que si l'on avait posé la question à quiconque se tient un peu informé de cette scène, il aurait reconnu que j'étais l’unique saxophoniste de ces deux concerts. La liberté que l'on a dans l'improvisation, en fait, est celle de reconnaître et de respecter la singularité de chaque situation de jeu. Et cela implique des contraintes et des choix spécifiques, intimement liés à l'idée que vous vous faites du musicien avec qui vous jouez (et à ce que vous connaissez de lui, et à ce que vous ignorez), à l'acoustique environnante et à votre propre histoire. La plupart de ces décisions correspondent à des choses que l'on développe depuis des années, mais certaines sont vraiment prises sur le moment. Il y a donc toujours cette question qui reste en suspens : comment cultiver une personnalité musicale, sans que chaque performance n'en devienne trop prévisible à l'avance — comment trouver le juste équilibre entre ce que l'on sait déjà et ce que l'on ignore encore ?

L'improvisation, telle que je la pratique, est en substance l'application d'une méthode et d'une pensée musicales qui trouvent leur source dans la performance elle-même. Au cours d'un concert, à peine esquisse-t-on certaines idées qu'elles sèment déjà une graine mentale qui se développera ensuite à travers la pratique personnelle, dans les moments privés d'expérimentation. Et les résultats peuvent n'être visibles que bien plus tard — c'est un cycle en progression permanente : de l'expérience à l'expérimentation, de l'expérimentation à la consolidation, puis à l’expérience, de nouveau. J'ai pu constater que beaucoup d'idées pratiques me sont venues de manière très spontanée, en essayant d'oublier que je jouais du saxophone et en pensant plutôt : « et maintenant, quel son, quelle contribution est-ce que je veux apporter à la musique ? » Tout ceci va constituer un répertoire d'idées et de réminiscences dans lesquelles on pourra puiser ; généralement, tout ce qui se révèle viable à long terme s'est en fait développé progressivement, par améliorations successives. Petit à petit, les morceaux s'assemblent. Les grandes idées ne valent pas grand-chose en improvisation.

Ces  quarante  ou  cinquante  dernières  années,  l'utilisation  de  sons « nouveaux » a été une caractéristique récurrente de l'improvisation. Musiciens et compositeurs de tous bords sont généralement fascinés par le son dans ce qu'il a de plus abstrait, mais les improvisateurs sont particulièrement conscients de ce que les sons les plus communs sont aussi les moins propices à amener de nouveaux concepts de jeu (et vice-versa). Pour les instruments conventionnels, on parle souvent de techniques de jeu étendues (extended techniques), et je dois dire que ce terme me déplaît particulièrement. Il semble dériver directement de l'univers réducteur des compositeurs de partitions, où l'instrument doit jouer des notes fixes, en y ajoutant, d'après une liste établie de possibilités, certaines nuances ou articulations. Celles-ci correspondant rarement aux besoins et à la personnalité de l'interprète concerné, elles finissent toujours par sonner faux, comme des corps étrangers. On ne peut pas dire que l'utilisation du feedback chez Jimi Hendrix, des attaques percussives et du bottleneck chez Son House ou de l’overblow d'Albert Ayler soient des techniques de jeu étendues. Ce sont des composantes intrinsèques et inséparables de leur musique, une partie absolument indissociable de l'identité sonore de ces artistes. Mais ces manières remarquables d'utiliser le son se retrouvent aussi dans certaines traditions moins concernées par l'expression personnelle, qu'il s'agisse du traitement des harmoniques au didgeridoo chez les Aborigènes ou des jeux vocaux des Inuits.

Pour de nombreux improvisateurs, il est évident que la personnalisation du son est une force motrice primordiale. Cependant, si l'on parle de « voix » ou de « langage », il ne s'agit pas tellement de reconnaître quelque chose qui serait « dit », mais plutôt de se familiariser, en tant qu'auditeur, avec les inclinations d'un musicien en particulier, avec le matériau sonore qu'il utilise. Néanmoins, le terme de « voix » reste un compromis commode pour parler du son et du jeu d'un individu. C'est quelque chose qui dérive directement de circonstances et de moments précis. C'est aux partenaires musicaux de mes débuts que je dois mes expériences les plus formatrices. J'avais la chance d'habiter Londres à un moment où de nombreux musiciens de mon âge y vivaient, impatients comme moi de s'aventurer sur les sentiers de l'improvisation libre. Il n'était pas nécessaire de jouer avec des figures tutélaires, ce qui évitait d’entraver le besoin d’expérimenter: si on faisait quelque chose de complètement raté, ce n'était pas la fin du monde.

Avec John Russell et Phil Durrant, je me suis efforcé de travailler en toute transparence avec les subtilités du violon et de la guitare acoustique, afin de permettre à leurs petits détails de pénétrer mon propre son. En travaillant avec Chris Burn, j'ai pu élaborer des manières d'interagir avec les harmoniques et les attaques directes sur les cordes du piano, de penser le son tant en fonction du timbre qu'en fonction de l'intonation. C'est un apprentissage continu, par accumulation, les évolutions techniques et conceptuelles s'enrichissant au fil des nouvelles collaborations. Lorsque l'on travaille avec des musiciens d’électronique, on est généralement confronté à un manque de signaux physiques évidents. Une attitude de jeu qui s'est d'ailleurs transmise à des groupes jouant plutôt sur instruments acoustiques, comme Polwechsel ou The Contest of Pleasures. Bien entendu, il arrive que ce type d'approche éloigne le musicien de son instrument d'origine, mais j'ai personnellement toujours éprouvé le besoin de me cantonner  à des matières sonores ancrées dans l'acoustique du saxophone — d'être conscient de la tradition qui l'accompagne, tout en étant attentif aux sons plus ténus qui gravitent autour. J'ai entre les mains un tube de métal et dans la bouche un morceau de bois en vibration dont les propriétés acoustiques et mécaniques m'obligent continuellement. Même lorsque je travaille à partir de feedbacks générés par le saxophone (un simple micro étant placé dans le pavillon de l'instrument, branché à un amplificateur), cela sonne toujours comme du saxophone, à cause de la structure harmonique cristallisée dans sa confection, à cause de l'utilisation des clés et des trous pour modifier la résonance.

Lorsque j'ai commencé à travailler avec les pionniers des années 60, j'avais une dizaine d'années de pratique de l'improvisation derrière moi. Mais lorsque je jouais avec Derek Bailey ou John Stevens, je ne me disais pas vraiment « nous sommes en train d'improviser », j'avais plutôt le sentiment de répondre à leur personnalité propre. Stevens avait parfaitement choisi la petite batterie qu'il utilisait dans le Spontaneous Music Ensemble : elle offrait à la fois ardeur rythmique et transparence acoustique. Forme et fonction se fondaient parfaitement l'une dans l'autre. Ce n'était pas John Stevens improvisant à la batterie, c'était John Stevens jouant sa musique avec son propre son, sa propre voix. Ce que je veux dire, c'est que le procédé semblait tellement inné et naturel dans la musique que nous faisions que l'étiquette d' « improvisation » semblait finalement signifier bien peu de chose. J’avais également à faire avec Anton Webern et Phil Seamen, que John Stevens admirait, et qu'il avait ingérés, digérés, adaptés, modifiés, assimilés. C'est qu'on a souvent conscience de toute la nébuleuse de musiciens qui ont compté pour la personne avec qui on joue. Les compositeurs ont eux aussi tout leur éventail d'influences, mais le caractère coopératif de l'improvisation de groupe donne parfois l'impression qu'il y a beaucoup plus de monde sur scène qu’en réalité. Sur le moment, on se retrouve au cœur d'un enchevêtrement complexe d'influences, d'intentions, d'innovations, de visions, de touches personnelles, d'habitudes et d'intuitions qui sont filtrées et enrichies à travers plusieurs intelligences pour se concrétiser dans la musique d'un moment donné.

L'électronique n'y est peut-être pas pour rien, mais la recherche et l'utilisation de sons nouveaux sont devenues pour beaucoup un but en soi. Je ne peux m'empêcher de comparer ce phénomène à l'attitude que j'avais adoptée dans les années 80. Si je découvrais quelque chose dont  la  sonorité  était nouvelle  à  mes  oreilles, je craignais  que son utilisation ne puisse accaparer l'attention. Je préférais alors laisser cela de côté, car je pensais qu'attirer l'attention sur le son pourrait nuire à l'écoute de ce qui se passait dans la musique. Je dois reconnaître aujourd'hui que cette distinction est injustifiée ; mais je pense aussi que ce phénomène est révélateur de la manière dont nous traitons le son : quelle est la mesure de simple présentation (lorsque nous laissons simplement les sons se produire) et quelle est la mesure de mise en œuvre effective ? Les deux approches se mêlent dans un continuum, la première permettant à elle seule l'absence d'intention cagienne autant que l'exhibitionnisme ; mais un lien très fort unit notre mesure d'« utilisation » du son et notre mesure d'improvisation. Lorsque Morton Feldman disait à Stockhausen qu'il ne voulait pas trop malmener les sons, il décrivait peut-être l'exact opposé de l'improvisation. Mais ce n'est désormais plus aussi simple ; il y a beaucoup de musique « improvisée » où les sons sont laissés libres d'être eux-mêmes, et ce d'une manière très sensible. Dans de tels cas, il y a un réel consensus de la part des instrumentistes sur la manière dont ils souhaiteraient que cela sonne. Ce n'est pas nouveau. Et on pourrait en dire autant de nombreux groupes d'improvisation très gestuels et réactifs. Mais en cherchant à se détacher délibérément du matériau sonore, en diminuant l'importance de la voix personnelle, c'est aussi l'apport improvisé qui voit son importance diminuer, en tout cas du point de vue de l'auditeur. Ce n'est pas là un jugement de valeur sur la musique qui en résulte, mais plutôt une remarque concernant un brouillage des pistes assez intéressant.

Comme chacun sait, en se concentrant attentivement sur quelque chose, on peut transformer le moindre petit détail en un vocabulaire tout entier. Sachiko M est une musicienne japonaise qui, à certaines périodes, travaillait presque exclusivement avec des ondes sinusoïdales, généralement aiguës, sur de longues durées, et avec très peu de manipulations. C'est un concept qu'elle a mis en œuvre avec succès dans de nombreuses situations. Je dirais qu'elle est passée maître de cette pratique musicale, même si ce qu'elle fait se résume souvent à donner naissance au son et à le laisser défiler sur de longues périodes. Je me souviens d'un de ses concerts solo où, de temps en temps, pendant plusieurs minutes, c'était l'auditeur qui devenait l'improvisateur, car il produisait lui-même les variations en bougeant la tête pour entendre la complexité des phénomènes de réfraction du son dans la pièce. Ce microscopique point de mire, d'espace et de silence, est fascinant, car il génère une appréhension nouvelle de l'écoute et de la concentration. Mais c'est un point très fragile, qui met aussi en évidence le fait que certaines méthodes peuvent ne pas toujours servir avec bonheur l'éthique de l'improvisation.

En 2006, lors du All Ears Festival for Improvised Music d'Oslo, j'ai assisté à un duo inédit de Sachiko M et Lisa Dillan. Je ne connaissais pas le travail de Lisa Dillan, mais j'ai eu là l'occasion de constater que c'est une chanteuse impressionnante et chevronnée, avec une technique très large et un certain goût pour l'interaction et l'expressivité. Lors de ce duo, elles ne faisaient pas tellement la paire. Ce que faisait Lisa Dillan ne provoquait pas vraiment de réactions évidentes de la part de Sachiko M, qui jouait comme si elle était entourée de silence. Ce n'est peut-être que mon imagination, mais j'ai senti la frustration monter chez la chanteuse et lorsqu'à la fin elle s'est mise à faire grincer sa chaise en la traînant autour de la scène, c'était le signe imparable que tout avait échoué. Je me suis interrogé sur leurs différences culturelles, sur ce qui avait mené chacune à sa propre voix. D'emblée, on pourrait penser que Lisa Dillan était plus en train d'improviser que Sachiko M. Peut-être que son approche, son vocabulaire, étaient plus propices à l'improvisation, mais on pourrait aussi dire que chacune se trouvait prise au piège de ses propres préconceptions. Leurs identités sonores s'étaient développées dans des buts très différents, et les voilà qui se débattaient hors du contexte qui les y avaient menées. Ce qu'on voyait là, ce n'était pas simplement le minimalisme et l'expressionnisme mal assortis, mais un véritable désaccord sur ce que signifie improviser ensemble. Par ailleurs, j'ai beaucoup d'admiration pour la charmante solution donnée à cette insondable interrogation conceptuelle lors du célèbre concert de Coney Island en 1986, intitulé « John Cage meets Sun Ra ». Tous deux se contentaient de jouer leurs pièces alternativement, sans jamais rien faire ensemble. Et ce fut un spectacle des plus réussis et des plus réjouissants.

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Bien que la plupart des méthodes d'improvisation soient développées dans le feu de l'action, c'est à dire en improvisant, il semble qu'elles ne puissent pas toujours être transportées trop loin de leurs terres d'origine. J'ai vu un autre exemple lors d'un concert auquel j'assistais en 1997, à la Purcell Room à Londres. Derek Bailey et Ruins, le duo japonais basse/batterie, s'étaient retrouvés sur scène et, même si ce fut plutôt réussi dans l'ensemble, j'avais l'impression que Ruins n'exploitait pas l'essence du jeu de guitare de Derek Bailey. Ce-dernier apportait toujours dans de telles rencontres un grand sens de l'organisation « mélodique ». Pour lui, c'était clairement la guitare qui était en soi le matériau musical. Mais son utilisation sophistiquée des harmoniques et des possibilités d'attaque, ainsi que les changements soudains de timbre et de registre en résultant, détournent souvent l'attention de la succession des tons, et nous amènent à entendre les phrases sous l'angle de la coloration du son — comme une sorte de Klangfarbenmelodie. Ruins jouait avec une précision et une concentration rythmique extraordinaires, mais semblait répondre uniquement à la coloration du son de Bailey, éclipsant en grande partie la minutie de son travail, neutralisant les changements de tension qu'amène l'attention aux intonations. Par contre, lorsque Bailey utilisait un matériau sonore plus noise, la musique prenait vraiment. Ces parties extrêmement bruitistes étaient assez radicales, aussi  ai-je  été  surpris d'entendre deux  adolescents  dehors se dire : « c'était pas mal, mais le vieux faisait quand même un peu trop jazz ».

Je ne veux pas donner l'impression de penser que les différences de milieux culturels soient un obstacle au travail en commun des musiciens, mais plutôt que les sentiers de l'improvisation sont désormais bien balisés, et que les différentes esthétiques qui s'y sont développées sont devenues bien distinctes, et parfois incompatibles. Et c'est là que la question refait surface : cette fameuse liberté, de quoi s'agit-il donc ? C'est avec bonheur que je repense à un trio éphémère lors de la Company Week de 1992 à Londres. Je jouais avec Reggie Workman, ce contrebassiste américain qui travaillait avec John Coltrane au début des années 60, et Jin Hi Kim, le joueur de komungo coréen. D'avoir pu partager la scène pour la première fois et créer, malgré nos différentes histoires, un tout qui ne soit pas simplement la somme de ses parties (en tout cas, c'est le souvenir que j'en garde), en dit long sur le potentiel de l'improvisation libre. Tout cela repose peut-être sur une certaine souplesse. Si on en fait trop, cela nuit à la musique, mais si on n'en fait pas assez, cela nuit à l'improvisation.

L’improvisation a ceci de particulier qu’elle permet de changer d’état d’esprit au fur et à mesure d’un concert, c’est même une de ses valeurs intrinsèques. Inconsciemment ou presque, on se retrouve aux prises avec l'inattendu, avec l'imprévisible. C'est toujours excitant d'arriver là où aucun des musiciens présents n'aurait imaginé ni voulu arriver au préalable, même si ça s'accompagne parfois de ce sentiment inconfortable : « si j'avais su que j'allais faire ça, je l'aurais mieux fait. » On essaye d'être physiquement et psychologiquement prêt à tout, sauf aux détails de ce que l'on va soi-même effectivement jouer. Même si les idées sont déjà en gestation bien avant le concert en question, elles gardent un caractère nébuleux, elles n'ont de véritable existence qu'une fois mises à exécution. Parallèlement aux ajustements minutieux et attentifs qui se produisent dans l'intuition au fur et à mesure, l'utilisation créative des accidents est très importante. Lorsque je joue, je me retrouve souvent sur le fil de la stabilité et de la maîtrise de mon instrument. Et si je tombe du côté de l'inattendu, la nécessité de donner du sens à cette nouvelle direction procure un bon antidote à la complaisance. Revenir sur ses propres faiblesses produit aussi cet effet-là.

Il m'est arrivé quelquefois d'être déçu de ma propre contribution, et cela m'a montré à quel point les principes dont dépend ma manière de jouer sont éloignés des questions de style ou de technique. Il y a eu cette performance avec le trio viennois Radian ; ils avaient composé une pièce, sur laquelle j'improvisais. Et puis une improvisation sur le son d'une installation de Paul Bavister, qui diffusait des sinusoïdes réglées d'après les fréquences de résonance de la pièce où nous nous trouvions et leurs harmoniques. Dans le premier cas, c'est le discours préétabli de la composition qui m'a posé problème, et dans le second, c'est le caractère statique et récurrent de ce travail sonore, qui se suffisait presque à lui-même. Ce qu'ils avaient en commun, c'est qu'ils ne me répondaient pas ; toute la flexibilité fonctionnait à sens unique. Si je me retrouvais à nouveau dans ces situations, je suis sûr que le résultat serait meilleur, mais je pense que cela s'orienterait plutôt vers la composition, au détriment de l'improvisation.

Dans l'improvisation de groupe, l'interaction entre les musiciens est subtile et complexe. Le duo est souvent la forme la plus évidente, mais l'engagement y est bien plus important que lorsque l'improvisateur répond à une entité figée. Quand les participants sont plus nombreux, la situation rappelle le problème à n-corps dans la théorie de la gravité de Newton. La loi est connue, mais s'il y a plus de deux corps, il est impossible de prévoir à l'avance une solution exacte. Même avec trois corps connus, on se retrouve avec un mouvement chaotique, sans la moindre trace de motif récurrent. Il y a aussi tout un spectre de philosophies et de sensibilités qui entrent en compte dans les interactions de jeu : si certains privilégient des réponses ostensibles et démonstratives, d'autres préféreront ignorer délibérément ce qui se produit autour d'eux. Les musiques qui en résultent ont des esthétiques souvent antagonistes, mais les extrêmes mis à part, on y retrouve des caractéristiques étrangement similaires.

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Il y a dans le trio d'Alex von Schlippenbach, Evan Parker et Paul Lovens, trois voix fortes et bien distinctes. On reconnait facilement le son de chaque musicien, et ce depuis aussi longtemps que le trio existe. Certains verraient là un paradigme de l'improvisation libre, mais à bien des égards, le trio fonctionne comme une équipe de composition, dont les détails et l'énergie vitale viennent de l'improvisation ; généralement, cela induit des réactions très rapides. Grâce à l'instrumentation (piano, saxophone, batterie) chaque membre tient un rôle bien défini, et la structure se développe en suivant l'histoire du groupe. Je suis certain que ces musiciens diraient qu'ils ont toute la liberté qu'ils puissent souhaiter pour faire la musique qu'ils ont envie de faire.

The Sealed Knot (Burkhard Beins, Rhodri Davies et Mark Wastell) créent une musique tout à fait différente, mais ils seraient probablement du même avis quant à la liberté dont ils jouissent. Là encore, chacun a un son très personnel, et on sent clairement qui fait quoi, mais l'exposition des trois voix est minimale, leurs univers sonores se superposent, et les réponses énergiques qui fusent de toutes parts sont à peu près inexistantes. Là où leurs prédécesseurs donnent l'impression d'une compression temporelle, ce trio plus jeune évoque un temps en expansion. Lorsque je les écoute, j'ai l'impression étrange et très subjective que The Sealed Knot obéit à des instructions précises que leur donnerait un intervenant extérieur, tandis que le trio Schlippenbach semble suivre un plan plus confus qui viendrait de l'intérieur. J'aime beaucoup ces deux groupes, et ce qu'ils ont sans nul doute en commun, c'est un sens de l'intention mutuelle, un sens de l'accord. Ils ne cherchent pas à sortir du chemin qu'ils ont tracé jusque là en se justifiant par des notions bancales de liberté. Leurs improvisations créent vraiment une musique bien particulière. Le déroulement des évènements ne leur laisse pas vraiment le loisir de faire les « bons » choix. Et cela me plaît. Si on sent que dans l'interaction entre A et B, on aurait pu remplacer B par C, D ou Z, la musique est généralement insipide.

Dialoguer et collaborer avec d'autres intelligences musicales est vecteur d'une grande richesse de possibilités d'improvisation. Mais le solo ? Dans quelle mesure improvise-t-on vraiment lorsque l'on joue en solo ? La question est ouverte. Ces temps-ci, j'essaye de me vider l'esprit au moment de commencer un solo, mais il y a sans aucun doute des choses que j'ai déjà mises en forme auparavant, et dont je vais me souvenir. L'acoustique du lieu a un effet important. Tous les musiciens adaptent leur jeu à l'acoustique du lieu où ils jouent, mais les improvisateurs ont l'avantage de pouvoir véritablement créer leur musique en fonction de leur environnement sonore. Nous avons tous déjà entendu un ensemble se débattre avec une acoustique qui ne convient pas à la composition qu'il a choisi d'interpréter. C'est surtout en jouant avec des acoustiques extrêmes, comme ce fut le cas en 2006 lors de ma tournée pour Resonant Spaces, en Écosse, que j'ai vraiment pu m'en rendre compte. Chacun de ces espaces — un réservoir souterrain, une grotte maritime ou encore une gigantesque citerne à essence — demandait une approche différente. Ce qui marchait dans l'un était généralement impossible à transposer dans un autre. D’une certaine façon, les facteurs étaient les mêmes que dans une configuration conventionnelle, mais démultipliés. On se rend souvent compte que ce qui a marché la veille échoue à cause de l'acoustique trop différente, et qu'il faut amener la musique dans une autre direction. En tournée solo, j'ai pris conscience d'un effet secondaire psychologique — on a tendance à écarter spontanément tout ce qui sonne comme la veille, même si ça marche bien. Et même si je le sais, j'ai l'impression que c'est nécessaire dans le processus d'improvisation. Il existe certes des nuances, mais peu importe : on ne sait jamais à quoi va ressembler la musique qu'on jouera quelques minutes plus tard, et c'est quelque chose qu'il ne faut pas sous-estimer. Le cerveau n'opère pas de la même manière que lorsqu'il est en train d'exécuter un plan — quant à suivre une partition, je n'en parle même pas. Et lorsque l'improvisation se trouve associée à une structure imposée, le problème se pose vraiment : on est constamment tiraillé entre deux systèmes cognitifs différents. Le résultat, bien souvent, c'est que quand l'improvisation s'imbrique dans une pièce structurée, elle ne fait que remplir la place en attendant l'instruction suivante.

Une récente étude suggère qu'en raison de notre organisation cérébrale, nos réactions visuelles sont plus rapides que nos pensées conscientes. Dans les duels, lorsque les deux adversaires devaient se tirer dessus, le second à dégainer était aussi le plus rapide. Celui qui avait consciemment décidé de dégainer était plus lent que celui qui réagissait à la vue de l'autre en train de dégainer. Quant aux patients atteints de la maladie de Parkinson, ils trouvent généralement les mouvements réactifs plus faciles que les mouvements intentionnels. Je ne sais pas jusqu'où peut aller l'analogie avec le système auditif, mais l'une des libertés que donne l'improvisation tient à la possibilité de se soustraire à la pensée consciente. Bien souvent, ce sont l'intuition et l'expérience qui semblent prendre les décisions. Tous les musiciens ou presque ont un jour fait l'expérience de cette situation : en cours d'enregistrement, on s'arrête et on se dit « c'était bien, on refait la même chose ». Et si on essaye de « trop faire pareil », on échoue presque toujours. Ce n'est pas une question de technique, mais d'état d'esprit, car le système cognitif qui est à l'œuvre n'est pas le même que celui qui fonctionnait à la première prise. Certains scientifiques de l'université John Hopkins utilisent depuis peu des scanners IRM pour observer les différences d'activité cérébrale chez des musiciens de jazz selon qu'ils jouent des gammes imposées ou leurs propres improvisations. Forcément, lorsqu'ils improvisent, la partie du cortex préfrontal liée aux actions planifiées et à l'autocensure (qui permet par exemple de choisir ses mots avec précautions) semble ralentir son activité, mais on est encore bien loin d'une cartographie neurologique des états d'esprit pouvant être suscités par la production et la perception du son. En tout cas, je sais qu'il n'y a souvent qu'en improvisant de la musique que je me sens réellement exister dans le présent.

Dans les notes de mon premier CD solo en 1992, 13 Friendly Numbers, j'écrivais : « Malgré leurs propriétés spécifiques et distinctes, l'improvisation et la composition sont des activités qui ne sont pas complètement séparées. Cela devient évident à l'« improvisateur » lorsqu'il joue en solo, et que ses aspirations personnelles ne sont pas affectées par l'apport des autres musiciens. » Je pense à présent que l'ambigüité de ces catégories va bien plus loin. Si je pense aux improvisateurs qui comptent le plus pour moi, si j'essaye de suivre ce qu'ils font en les écoutant improviser, c'est un peu comme si je me rendais compte qu'il faut souffler dans une trompette pour produire un son (enfin, dans la plupart des cas). C'est nécessaire, mais ce n'est pas ce à quoi on fait le plus attention, qu'on soit le musicien ou l'auditeur. Derek Bailey, par exemple, avait une manière de jouer extrêmement personnelle dont les ingrédients constitutifs étaient bien particuliers, extrêmement flexibles. En fait, il disait être « en quête de tout ce qui est variable à l'infini. » De toute évidence, cette approche aurait été différente si elle n'allait de pair avec un désir d'improviser ; mais ce que j'entends en premier, c'est bien sa musique et sa manière de s'approprier la guitare, et non sa manière d'improviser. Le caractère éphémère des créations qui trouvent leur origine dans la performance leur vaut d'être souvent mésestimées. Si l'art de l'improvisateur se déploie sur le moment, l'œuvre du musicien met souvent des années à prendre forme. Et nous devons bien reconnaître que leur contribution apporte quelque chose d'aussi personnel et d'aussi construit que s'ils étaient des compositeurs — des compositeurs qui, chaque soir, se remettent en jeu pour recréer, perfectionner, éprouver et enrichir leur propre musique.

Sélection musicale

Toshimaru Nakamura: Dance Music (Bottrop-Boy)
Matthew Shipp: 4D (Thirsty Ear)
Butcher/Durrant/Russell: The Scenic Route (Emanem)
The Spontaneous Music Ensemble: A New Distance (Emanem)
Sachiko M: Bar Sachiko (IMJ)
Derek Bailey: Lot 74 (Incus)
Schlippenbach Trio: Gold is where you find it (Intakt)
The Sealed Knot: and we disappear (Another Timbre)
John Butcher: Resonant Spaces (Confront)

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12 juillet 2014

Hecker : Articulação (Editions Mego, 2014)

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En parlant de légende, Hecker nous a déjà fait le coup avec au moins un disque totalement bouleversant, le formidable Acid In The Style Of David Tudor (2009), sans même parler de son überintransigeant Palimpset aux côtés de Yasunao Tone en 2004. Tant qu’à faire et demeurer dans le ton des noms qui en jettent, l’artiste allemand convoque sur Articulação – accrochez-vous au laptop – la très grande Joan La Barbara où la soixantaine largement atteinte, l’ex-membre du Philip Glass Ensemble démontre qu’elle n’a rien perdu de son pouvoir ensorcelant, tellement au-delà des conventions vocales de notre temps.

Fascinantes d’hypnose obsessive, les vingt-cinq minutes de sa performance au micro (Hinge) ne mettent toutefois pas en péril le reste du projet, du même très haut calibre. Le second morceau Modulator se veut un rappel totalement bienvenu à l’acide et à David Tudor (à croire que c’est le morceau oublié à l’époque), alors que les voix germano-androgynes de Sugata Bose et Anna Kohler revisitent Hinge de telle manière qu’on croit à une nouvelle composition. Bref, un nouveau chef-d’œuvre signé Florian Hecker.

Hecker : Articulação (Editions Mego)
Edition : 2014
CD : 1/ Hinge*     2/ Modulator (… meaningless, affectless, out of nothing …) 3/ Hinge**
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

5 juin 2014

Henri Roger, Eric-Maria Couturier, Emanuelle Somer, Bruno Tocanne : Parce que ! (Facing You / IMR, 2014)

henri roger eric-maria couturier emmanuelle somer bruno tocanne parce que

Henri Roger fait référence à Pierre Soulages et décide d’improviser Parce que ! en s’abritant derrière une citation : « Pourquoi noir ? La seule réponse, incluant les raisons ignorées, tapies au plus obscur de nous-mêmes et des pouvoirs de la peinture c’est : PARCE QUE ». Le noir (l’outrenoir, pour être exact) du peintre va bien au piano de Roger. En apposant des noires graves et des blanches de lumière il construit un cadre qu’investissent sur son modèle Eric-Maria Couturier au violoncelle, Emmanuelle Somer à la clarinette basse, au cor anglais, au hautbois ou au saxophone, et Bruno Tocanne à la batterie.
 
C’est épais, dense, emporté, secret, soufflant et fier. C’est un peu de Soulages en effet, surtout lorsque celui-ci revient sur les origines de ses Outrenoirs : « Un jour de janvier 1979, je peignais et la couleur noire avait envahi la toile. Cela me paraissait sans issue, sans espoir. Depuis des heures, je peinais, je déposais une sorte de pâte noire, je la retirais, j’en ajoutais encore et je la retirais. J’étais perdu dans un marécage, j’y pataugeais. Cela s’organisait par moments et aussitôt m’échappait… » Ce n’est pas le même « marécage » pour Roger et ses comparses, c’en est un autre, qui s’organise et, heureusement, lui (leur) échappe aussi.

Henri Roger, Eric-Maria Couturier, Emmanuelle Somer, Bruno Tocanne : Parce que ! (Facing You / IMR / Les Allumés du Jazz)
Enregistrement : 18 novembre 2013. Edition : 2014.
01/ Trace ouate 02/ Coulures apparences 03/ Signe banquise 04/ Ratures brumes 05/ Griffures au fond
Héctor Cabrero © Le son du grisli

1 juin 2014

Ingar Zach, Frédéric Blondy, Eivind Lønning, Espen Reinertsen : Paris, 30 mai 2014

ingar zach frédéric blondy streifenjunko église saint-merry

Carré magique : à Saint-Merry, le taulier et pianiste (in- et outside) Fred Blondy avait déjà invité Ingar Zach à jouer (avec Xavier Charles) dans le cadre de l'excellent festival automnal Crack. Le percussionniste norvégien revient cette fois avec Streifenjunko, duo soufflant composé de ses  jeunes compatriotes Eivind Lønning (trompette) et Espen Reinertsen (saxophone ténor). Deux jours de résidence ont suffi à ce quatuor pour trouver ses marques, les inscrire dans le temps et l'espace d'un concert, et prendre son envol.
 
Une première pièce s'organise autour des sons d'allure spectrale que tirent Blondy et Zach des cordes graves du piano et du corps de la grosse caisse. Lønning et Reinersten, séparés par Zach,  insinuent leurs boucles dans ce tissu. Lorsque Blondy s'assoit au clavier, les canvas feldmaniens de Why Patterns? ne sont pas loin.
 
Après la pause, changement de registre. Carré fou : sous la baguette de Zach, place à l'éclatement, aux interjections, aux clusters et aux frappes sèches. Aucune dispersion cependant, aucune déperdition, tout est tenu – sauf la gestuelle de Blondy, qui danse avec son piano en frappant des agrégats de silence aussi fort qu'un Jerry Lee Lewis « étendu ».
 
Cette seconde pièce, par un processus mystérieux, se transmuera en une ample ad libitum aux sonorités profondes et douces, suspendu loin au-dessus de l'abstraction, dans une espèce d'immatériel glorieux, peint en quatre dimensions : carré blanc.

Ingar Zach, Frédéric Blondy, Eivind Lønning, Espen Reinertsen, Paris, Eglise Saint-Merry, 30 mai 2014
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

27 février 2014

MoE : Oslo Janus (Conrad Sound, 2013)

moe oslo janus

On m’a dit tout le bien du monde de MoE (trio guitare / basse / batterie norvégien qui rassemble dans un élan métal-brusqué la Sult bassite-vocaliste Guro Skumsnes Moe, Håvard Skaset et Joakim Heibø Johansen) et j’en ai même lu, du bien de MoE (interview de Moe en personne par Lasse Marhaug dans Personal Best #3), c’est donc avec entrain que je disposais, tout bien couvert de cuir, Oslo Janus sur le lecteur CD qui devait me les révéler enfin.

Or, si mon écoute n’a pas été pénible et si l’ardeur ne manquait point, voici que la déception pointa et que je me retrouvai glapissant sur deux notes de basse plus fort et plus terrible que la (pourtant hargneuse) demoiselle. En vérité, l’envie de tout casser m’a effleuré un temps. C’est qu’on trouve sur ce CD – certes, je n’ai entendu qu’un seul CD de MoE – un gras mélange de Therapy?, Superchunk et (oui, disons-le) L7, quand je m’attendais à ce « Noise Rock from The North » qu’on m’avait promis. Ceci étant, sur un instrumental, on en vient au doom metal, mais à un doom metal sans véritable ampleur.

Voilà pourquoi vous pourrez apercevoir, si vous traînez tard le soir dans le vieux Lille, un homme hurlant à son tour à la lune « Where’s the DJ? » Cet homme-là, c’est moi : « T’as pas un autre truc de MoE à me faire écouter ?... Non ?... Alors, retour à Sult ! »

MoE : Oslo Janus (Conrad Sound)
Edition : 2013.
CD : 01/ Ride Another Dove 02/ Fighting Light 03/ David Yow 04/ Where’s the DJ? 05/ I.I.I.
Pierre Cécile © Le son du grisli

11 février 2014

Zero Centigrade : Birch (Obs, 2013)

zero centigrade birch

De Tonino Taiuti (guitare acoustique & sounds) ou de Vincenzo De Luce (guitar acoustique & sounds aussi), qui fait le Zero et qui fait le Centigrade ? A moins que les postes soient interchangeables, dans ce cas, ça complique…

C’est la raison pour laquelle on ne cherchera pas à différencier les deux guitares malades enregistrées en décembre 2012 pour ce Birch de CD tiré à 65 copies. D’ailleurs, elles se partagent des slides et des baisses de tension et même un jeu fort mou, certes, mais mou à ravir les adorateurs de folk désolé. C’est donc dans les « sounds » (feedbacks, ronflements, bourdons, chuintements…) qu’on ira chercher l’originalité du duo. Voilà même que son folk y gagne : en nomadisme, voire extra-terrestrialité.

écoute le son du grisliZero Centigrade
Birch (extrait)

Zero Centigrade : Birch (Obs)
Enregistrement : décembre 2012. Edition : 2013.
CD-R : Birch
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 février 2014

Howard Stelzer, Frans de Waard : Pink Pearl (Bocian, 2013)

howard stelzer frans de waard pink pearl

Après dix-huit années passées à jouer ensemble, Howard Stelzer et Frans de Waard construisent Pink Pearl par correspondance, en puisant dans leur corpus enregistré.

La longue liste des collaborations engagées par l’un et l’autre musicien n’interdira pas qu’on aille entendre encore Stelzer et Waard : Pink Pearl le mérite, qui lève des décors miniatures au son de pièces souvent inquiètes : clinique spécialisée dans la syncope, souterrain peu engageant, manège fatigué d’avoir trop tourné, gris labyrinthe, cul de sac pour dernier râle…

Déconseillée aux claustrophobes, cette électroacoustique à boucles et brouillards, des autres, fera travailler et l’oreille et l’imagination : c’est que ce qu’il y a à entendre en Pink Pearl dépend presque autant des musiciens que des curieux qui iront l'écouter.  

Howard Stelzer, Frans de Waard : Pink Pearl (Bocian)
Edition : 2013.
CD : 01/ Two Rings At Least 02/ Pink Pearl (Exhaust) 03/ Eraser 04/ Here We Are
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 janvier 2014

Hera, Hamid Drake : Seven Lines (Multikulti Project, 2013)

hera hamid drake seven lines

Il ne suffit pas de mélanger les essences pour faire sens. Témoin ce Seven Lines d’intérêt plus que moyen. Si l’on comprend et adhère à la quête du clarinettiste Wacław Zimpel, il faut bien reconnaître que l’échec rôde. Celui qui savait si bien s’acoquiner aux souffles forts de Ken Vandermark ne fait ici que répéter des schémas mélodramatiques, maintes fois rabâchés ailleurs.

Ainsi, telle mélopée japonaise ou telle chanson traditionnelle russe, n’a d’autre choix que le méditatif ou la transe. En figeant ainsi cette musique – tout en pensant le contraire – Hera ne doit son salut qu’à quelques surgissements bienvenus. Excluons d’emblée le duo percussif entre Paweł Szpura et Hamid Drake, très vite dressé en barricades sportives, pour retenir un saxophoniste (Paweł Postaremczak) inspiré et conquérant. C’est bien peu.

Hera : Seven Lines (Multikulti Project)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.  
CD : 01/ Sounds of Balochistan 02/ Roots of Kyoto 03/ Temples of Tibet 04/ Afterimages 05/ Recalling Russia
Luc Bouquet © Le son du grisli

15 novembre 2013

Ghikas & Walshe : Good Teeth (Migro, 2013)

ghikas walshe good teeth

Prendre une voix écartelée, poussant miaulements et aboiements. Lui adjoindre cordes rouillées, percussions électroniques, souffle anxieux. Remuez le tout et vous obtiendrez Ghikas & Walshe. L’un est natif d’Athènes et se nomme Panos Ghilkas, l’autre est née à Dublin et s’appelle Jennifer Walshe.

Ensemble, ils raflent quelques superpositions athlétiques. La voix se débat, jongle avec le verre pilé de l’autre. Beaucoup de choses s’amoncellent ici : des halètements, des respirations, des dialogues serrés, des toys affolés, des babillages, des vents instables. L’intérêt parfois se perd (les percussions électroniques ont du mal à passer) mais jamais la voix modulante de Jennifer Walshe ne baisse les bras. Non pas un exploit mais une constante laissant espérer quelques beaux lendemains.

Ghikas & Walshe : Good Teeth (Migro Records)
Edition : 2013
CD : 01/ The Pig Sleep 02/ Routing for Hydrangeas 03/ Al Forno Yeah 04/ Oh! Naturel 05/ Zinc Posse 06/ Sort of Rubato 07/ Toy Adonis
Luc Bouquet © Le son du grisli

14 novembre 2013

Marina Rosenfeld : P.A. / Hard Love (Room40, 2013)

marina rosenfeld pa hard love

Bien sûr, la notion même d’artiste conceptuelle peut effrayer, tant le risque d’hermétisme est grand. Heureusement, dans le cas de Marina Rosenfeld et de son P.A. / Hard Love sur Room40, la case accessibilité n’a pas oubliée d’être cochée, notamment grâce à la présence de la vocaliste Annette Henry, alias Warrior Queen.

Posé sur les field recordings de l’électroacousticienne new-yorkaise, dont les éléments urbains captés au lointain font un très bienvenu écho, l’organe vocal de la reine guerrière forme un contrepoint aussi bienvenu que retentissant. Sans jamais pousser le bouchon dans la vulgarité, elle déploie des tentations spoken word – qui, parfois, versent dans un dancehall arty – qu’on aimerait retrouver au plus vite, seule ou accompagnée.

écoute le son du grisliMarina Rosenfeld
Hard Love

Marina Rosenfeld : P.A. / Hard Love (Room40)   
Edition : 2013.
LP : A1/ New York / It's All About... A2/ Seeking Solace /Why, Why? A3/ I Launch An Attack... B1/ New York / Empire Of State... B2/ Hard Love B3/ Liverpool / ...'Round Downtown By Myself / Tick Tock
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

17 décembre 2013

Miguel A. García, Nick Hoffman : Vile Cretin (Intonema, 2013) / Nick Hoffman : Bruiser (Pilgrim Talk, 2013)

miguel a garcia nick hoffman vile cretin

Sans queue ni tête (comme le monstre sur la pochette), foutraque, fantastique, surréaliste (voire buňuelien tant les sons qui le traversent sont insolents et drôles)… le cinéma pour l’oreille du Basque Miguel A. García (xedh) et de l’Américain Nick Hoffman (patron du petit mais néanmoins foisonnant label Pilgrim Talk) m’a transformé en vil crétin (qu’il faut ici prononcer à la mode basque) balloté d’une partie à l’autre de son cerveau, essayant de raccrocher des plans-séquences entre eux comme d’autres le font avec des queues de cerises parce que chacun ses goûts ses défauts et donc ses activités.

Dans un tunnel, un nain fameux danse sur de l’indus. En salle d’opération, des infrabasses vous raniment (oui, vous qui me lisez, en étiez aussi). Assis sur du verre pillé, l’Indien que je croise tous les jours dans l’ascenseur me sourit. J’ai même croisé Albert Camus aux lavabos et cru reconnaître nos deux hommes en train de tourner un nouvel épisode de Twin Peaks (pour les besoins de l’autopsie, ils ont déterré Laura Palmer, ont commencé à entreprendre à l’intérieur de la défunte avant d’être éloigné par l’apparition d’une mouche assez bruyante).  

Voilà en tout cas ce que j’ai vu (je ne dis pas tout, il y a quelques scènes inavouables) dans ce Vile Cretin… & si ce crétin-là c’était moi, croyez bien que je ne m’en porte pas plus mal.

écoute le son du grisliMiguel A. García, Nick Hoffman
Vile Cretin (preview)

Miguel A. García, Nick Hoffman : Vile Cretin (Intonema)
Edition : 2013.
CD : 01/ Sepulcros Futuras 02/ Amo de los Gusanos 03/ Rata Ahogada 04/ La peste
Pierre Cécile © Le son du grisli



nick hoffman bruiser

Ses collaborations avec Aaron Zarzutzki et une apparition en petit maître bruitiste aux côtés d’Utan Kawasaki et Takahiro Kawaguchi (Noise Without Tears, enregistré en 2010 à Tokyo) avaient attesté l’art sonore fantasque de Nick Hoffman. Seul derrière un ordinateur, certes il cogne encore, mais en « bruiser » inconstant, inquiet de fréquences et d’ondes (non létales). Ainsi, une électronique tourmentée, obnubilée par les aigus, plus tard augmentée de collages néo-dadaïstes, révèle la nature de ce qui anime Hoffman : tout et rien, réunis dans un élan bravache.

Nick Hoffman : Bruiser (Pilgrim Talk)
Enregistrement : 2008. Edition : 2013.
CD-R : 01/ Tarred & Feathered (sine) 02/ I'll Be The Wolf (square) 03/ Green Dust (fm) 04/ Bruiser (mix)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 décembre 2013

Elliott Sharp Aggregat : Quintet (Clean Feed, 2013)

elliott sharp aggregat quintet

De l’Aggregat d’Elliott Sharp, voici le Quintet – et non pas : voici l’Aggregat Quintet d’Elliott Sharp. Projet pensé par le guitariste (ici aux saxophones et clarinette basse) pour regrouper en une « unité sonique » des personnalités différentes, Aggregat fut d’abord un trio (responsable d’un… Aggregat assez peu convaincant publié l’année dernière sur Clean Feed). Aujourd’hui quintet, le titre de la nouvelle référence du projet était tout trouvé.

Ce sont Nate Wooley (trompette) et Terry L. Green (trombone) qui ont, de leurs pratiques iconoclastes, transformé Aggregat : ainsi l’introduction (Magnetar) entend-elle Sharp réussir à composer au son d’influences éclatées – n’y entend-on pas, tout à la fois, Terry Riley, Jay Jay Johnson et Sonny Rollins ? – mais empêchées aussi : récalcitrant, le discours épousera finalement l’allure d’un jazz tortueux que pertes totales de repères et encombrements subits ne cessent de faire gonfler.

Sur l’accompagnement solide (mais aussi plus discret que de coutume) de Brad Jones et Ches Smith, les souffleurs rivalisent alors d’intentions tranchées (Qubits, Historical Friction) quand ils ne font pas cause commune sur la méthode à employer (Dissolution) ou l’hommage à rendre (Blues for Butch, Laugh Out Loud (For Lol Coxhill)). Ayant effacé les traces laissées derrière lui d’un jazz vivace (au son des décharges lentes de Lacus Temporis et des surprenants atermoiements de Chrenkov Light), Aggregat disparaîtra. Il reviendra sans doute, sous une autre forme peut-être.

Elliott Sharp Aggregat : Quintet (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Magnetar 02/ Katabatics 03/ Arc of Venus 04/ Anabatics 05/ Qubits 06/ Blues for Butch 07/ Lacus Temporis 08/ Dissolution 09/ Historical Friction 10/ Laugh Out Loud (for Lol Coxhill) 11/ Che-renkov Light
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

2 novembre 2013

Mark Dresser : Nourishments (Clean Feed, 2013)

mark dresser nourishments

Le syndrome premier(s) de la classe menacerait-il le dernier opus de Mark Dresser ? La vélocité d’école de Rudresh Mahanthappa pourrait, dans un premier temps, le laisser croire. Passé Not Withstanding et son thème à embuscades, le quartet va adoucir ses élans et ne plus se précipiter dans l’exploit sportif. Ainsi, les thèmes emprunteront des chemins chromatiques plutôt que de s’adonner aux mélodies ductiles.

Il y aura des canevas répétés obsessionnellement, des unissons poreux et des ambiances anxiogènes. Il y aura des prouesses d’alto, un hyperpiano (Denman Maroney) troublant, un trombone (Michael Dessen) soyeux, un jazz bancal, un batteur (Tom Rainey) amant du conflit et un autre (Michael Serin) soupirant du langoureux, des entrechats trombone-alto. Et enfin, il y aura une science des tuilages, déjà croisée à de nombreuses reprises (pour ne pas dire rabâchée) mais trouvant ici sa plus belle justification.  

Mark Dresser Quintet : Nourishments (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ Not Withstanding 02/ Canales Rose 03/ Para Waltz 04/ Nourishments 05/ Aperitivo 06/ Rasaman 07/ Telemojo
Luc Bouquet © Le son du grisli

30 octobre 2013

Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International, 2013)

jaosn kahn things fall apart

Où il enregistra jadis Walcheturm – salle du même nom, à Zurich –, Jason Kahn est récemment retourné pour Things Fall Apart. Trois-cent-vingt mètres carré rien qu’à lui… ou presque, puisque la rumeur d’une manifestation en préparation dans la ville et celle d’un mariage célébré dans un restaurant proche bouleversèrent à la fois et ses attentes et ses projets.

Espérant pouvoir à un moment quand même disposer du silence (ce sera le cas sur Night), Kahn se souvient avoir lu Chinua Ahebe et décide, sous son influence, de laisser les bruits courir et puis d’en ajouter (voix, batterie, objets divers, micros et enceintes, radio…). Au premier doute succède ainsi un « laisser faire » qui pourrait s’inscrire dans le développement de son œuvre : passé de la batterie à l’électronique, Kahn pourrait-il envisager à l’avenir sa pratique instrumentale comme un simple marquage (de présence) par le son ? Simple hypothèse dont l’évidence perd en force à l’écoute de Things Fall Apart : quatorze pièces sorties du Walcheturm, c’est-à-dire d’un endroit où « tout » échappa à Jason Kahn ce 14 avril 2013.

S’il ne renonce pas à marquer son territoire, Kahn accepte de lui laisser une marge de manœuvre qui fera effet sur son expression : c’est alors comme si bruits de bouches et chants improvisés, vibrations (pas, chaises traînées au sol) et tremblements (solos de batterie), conversations attrapées au vol ou prières contrefaites, peu à peu le ramenaient au monde. Effaçant doutes et inhibition, l’astreinte commande ainsi une série de saynètes (défaites, nonchalantes, insouciantes puis affirmées) qui, même si parfois désarçonnantes, finissent par accorder une expression personnelle et particulière au monde (et non plus au seul espace) qui l’environne. Et c'est alors que le silence se fait.

écoute le son du grisliJason Kahn
Things Fall Apart

Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International)
Enregistrement : 14 avril 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Catcher 02/ Im Raum 03/ Dreaming Of 04/ Message For 05/ We Fall 06/ Mornings 07/ Split Hum 08/ Calling 09/ Semblance 10/ An Arc 11/ Wait 12/ Speaker 13 13/ Last Drum 14/ Night
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

16 septembre 2013

Nate Wooley Sextet : (Sit In) The Throne of Friendship (Clean Feed, 2013)

nate wooley sextet sit in the throne of friendship le son du grisli

En se découvrant peu à peu, les cuivres (Josh Sinton, Dan Peck) libèrent les composites compositions de Nate Wooley. On oublie facilement ces dernières (un fort air de déjà entendu) pour s’agripper à tel tuba salivaire, à tel barbare baryton ou à telle clarinette basse en pleine crise convulsive.

Il y a alors lieu de se détacher du labyrinthe compositionnel et de se laisser aller au souffle cassant, fractionné, frictionné et métallique du leader, ici dresseur de souffre, ailleurs astre de tendresse. Et ainsi oublier une peu vibrante section rythmique (Eivind Opsvik, Harris Eisenstadt) quand le calme et inspiré Matt Moran vient offrir ampleur et inspiration à une partition qui ne demandait que cela.

EN ECOUTE >>> Make Your Friend Feel Loved

Nate Wooley Sextet : (Sit In) The Throne of Friendship (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Old Man on the Farm 02/ Make Your Friend Feel Loved 03/ The Berries 04/ Plow 05/ Executive Suites 06/ My Story, My Story 07/ Sweet and Sad Constitency 08/ A Million Billion Btus
Luc Bouquet © Le son du grisli

14 septembre 2013

Akio Suzuki, Lawrence English : Boombana Echoes (Winds Measure, 2012)

akio suzuki lawrence english boombana echoes


On peut voir ici ou ci-dessous à quoi ressemble l'analapos, création d'Akio Suzuki et instrument de lui seul. Qui voudra l'entendre pourra appuyer , où l'on trouve un enregistrement de l'instrument par Eric La Casa, essayer de mettre la main sur de vieux vinyles du maître (Analapos, premier de tous) ou plus simplement commander Boombana Echoes, souvenir consigné sur disque d'une collaboration avec Lawrence English, datée de 2005.

En concert, l'électronique gonflée de field recordings d'English se laisse envahir par un halètement, un chant miniature que l'on boucle, deux à trois notes fredonnées, toutes propositions sonores développées par un écho fantastique (celui de l'analapos en question) qui peut évoquer celui des territoires immergés de Michel Redolfi. Loin de l'ambient léchée souvent commise par English, l'enregistrement met la voix et ses transformations au centre de ses préoccupations : illustratif, voire devenu simple accompagnateur, l'Australien gagne étrangement en présence.

EN ECOUTE >>> Ficus Watkinsiana (extrait)

Akio Suzuki, Lawrence English : Boombana Echoes (Winds Measure / Metamkine)
Enregistrement : décembre 2005. Edition : 2012.
CD : 01/ Ficus Watkinsiana 02/ Manorina Melanophrys 03/ Eucalyptus Signata
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 octobre 2013

Peter Lemer : Local Colour (ESP, 2013)

peter lemer local colour

Cette jeunesse britannique était sans peur, sans reproche et surtout sans frontière. Elle était accrochée au free jazz noir américain mais savait aussi s’en dégager. Sa mitraille était millésimée mais ne se perdait jamais en convulsions inutiles. Elle n’était pas avare de coulées brusques et de saxophones perçants. Elle ne trouvait pas ridicule cette caisse claire tapageuse, ces cymbales mal ordonnées. Mais elle savait aussi prendre quelques sentiers pacificateurs, contemplatifs. Elle savait jouer avec l’espace, pouvait prétendre à la sagesse et au retrait. Et se posait la question de l’avenir et de l’avenir des dissonances.

En 1966, Peter Lemer, Nisar Ahmad Khan, John Surman, Tony Reeves et John Hiseman enregistraient pour ESP, ce qui n’est pas rien. Certains se sont éclipsés, d’autres ont eu la carrière que l’on connaît. Reste cette œuvre de jeunesse qui, comme toute œuvre de jeunesse, reste imparfaite mais si juste dans ses éclats.

Peter Lemer Quintet : Local Colour (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Réédition : 2013.
CD : 01/ Ictus 02/ City 03/ Flowille 04/ In the Out 05/ Cramen 06/ Enahenado
Luc Bouquet © Le son du grisli  

24 octobre 2013

Klaus Filip, Dafne Vicente-Sandoval : Remoto (Potlatch, 2013)

klaus filip dafne vicente-sandoval remoto

Son goût pour le duo (Malfatti, Nakamura, Veliotis, et Blechmann en Taus), poussait récemment Klaus Filip jusqu’en bord de cuvette – le basson est celui de Dafne Vicente-Sandoval.  

Lorsqu’ils ne font pas acte de Remoto (soit : s’éloignent l’un de l’autre et aussi de l’auditeur) pour, en silence, reprendre leurs esprits, les musiciens l’imaginent tout autre, dessinant des parallèles dont la proximité fait naître des sonorités surprenantes. Au jeu des fréquences, larsens et graves opposés (Clair et Obscur dont se chargent à tour de rôle ondes sinus et basson), brise et haleine croisées, révèlent un paysage d’où la musique émane, insaisissable et prégnante : les bruissements y sont rivaux quand les drones refusent l’amalgame.

Serait-ce en présence de que Filip brillerait particulièrement ?  Revoir – refaire, voire –  l’espace à coups d’ondes portées qu’un instrument plus conventionnel modifiera à force de mesure concurrente ? Alors, Remoto serait un très bel exemple de ce que la méthode peut « donner ».

Klaus Filip, Dafne Vicente-Sandoval : Remoto (Potlatch / Souffle Continu)
Edition : 27 avril & 12 août 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Clauir 02/ Obscur
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 octobre 2013

Double Tandem : Cement / OX (PNL / dEN, 2012)

double tandem cement ox

Sous le nom de Double Tandem, trouver trois musiciens qui souvent se croisent : Ab Baars, Ken Vandermark et Paal Nilssen-Love. L’année dernière, le trio publiait deux enregistrements de concerts.  

A Stavanger, le 7 septembre 2011, Frode Gjerstad enregistra les trois pièces de Cement. Les vents (saxophones, clarinettes et shakuhachi) s’y adonnent à une expression libre sous les effets d’une émulation qui profite autant de la complicité du trio que des réjouissances qu’il trouve à s’imaginer défait. Faux rivaux, Baars et Vandermark vont d’ébats en frasques que Nilssen-Love attise ou sinon ignore – le batteur décidant parfois en solitaire de déviations qui régénèrent le propos de l’association.

A Novare, le 20 avril 2012, trois autres pièces furent enregistrées, désormais consignées en OX. Jouant d’abord de contrastes (baryton de Vandermark contre aigus de Baars), c’est dans les similitudes que le disque trouvera sa voie : course ascensionnelle des clarinettes accentuée par les roulements et embardées de Nilssen-Love, recherche inquiète sur laquelle les saxophones s’accordent – la démarche peut-être récalcitrante, la mélodie tentante –, accrocs récréatifs et souvent insistants…

Tous deux disques éloquents, la chronique prendra le contre-pied et ne dira pas « lequel… »

Double Tandem : Cement (PNL)
Enregistrement : 7 septembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Marl 02/ Skarn 03/ Shale

Double Tandem : OX (dEN)
Enregistrement : 20 avril 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Toreros 02/ Omasum 03/ Akabeko
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Affiche AJF 2013 copyA Brest, ce vendredi 18 octobre, dans le cadre de l'Atlantique Jazz Festival  : Paal Nilssen-Love jouera seul (à midi, salle Duclos) puis en duo avec Ken Vandermark (en soirée, Espace Vauban). A l'Ouest, donc !

 

31 août 2013

Quat Quartet : Live at Hasselt (NoBusiness, 2013)

quat quartet live at hasselt

L'étude – enregistrée en public le 18 juin 2011 – est périlleuse. Son sujet : l'effet du temps sur la force de frappe de Fred Van Hove et de Paul Lovens. Sa conclusion est rassurante, voire heureuse.

Auprès des deux frappeurs annoncés, en trouver deux autres : Els Vandeweyer, jeune vibraphoniste belge, et Martin Blume, percussionniste entendu jadis aux côtés de Phil Wachsmann, Frank Gratkowski ou Joëlle Léandre. Alertes, impulsives, en d'autres mots faites pour s'entendre, quatre pratiques célèbrent un art de l'emportement qui accuse un faible pour les répétitions et les incartades bravaches.

Sur la troisième pièce, les musiciens se passent le relais avant que Van Hove et Vandeweyer (dont le vibraphone s'interdit tout bavardage – chose rare dans le métier) rivalisent de fantaisie : ardents eux aussi, voici les accords transportés par les franches coupes de Lovens, les rattrappages rythmiques de Blume. Du bout des doigts, il est déjà temps de conclure : l'étude qu'est ce Live at Hasselt n'était, tous comptes faits, pas périlleuse, mais promise  à de merveilleux accidents ; surtout, elle fut menée de mains de maîtres.

EN ECOUTE >>> 2 >>> 3

Quat Quartet : Live at Hasselt (NoBusiness)
Enregistrement : 18 juin 2011. Edition : 2013.
CD : 01-04/ 01-04
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

meteo Ce samedi 31 août, Fred Van Hove improvisera à Mulhouse en duo avec Shih-Yang Lee. Pour cadre... Météo.

23 août 2013

Christophe Korn : SIMEON (Edition Wandelweiser, 2013)

christof korn simeon

La note pourrait être unique, on n'en supposerait pas moins, derrière elle et consciencieusement dissimulées, plusieurs autres. Plusieurs qui, tout en arborant des couleurs différentes – une couleur unique, entend-on vraiment ? – se fondraient dans l'espace de manière égale : c'est à dire, sur le même ton, sur cet air insoupçonnable qu'elles ont de tout habiter. Sine Tone 1 / Sine Tone 2 : deux chants d'une demi-heure, enregistrés par Christoph Korn à l'été 2011.

La note est répétée, à distance ; son volume décline mais pas son intensité. Silence aidant, pensait-on avoir laissé s'échapper la première pièce, le son connu, reconnu, qu'un effet miroir bientôt nous renvoie à une autre note (la même, peut-être, mais pas unique). L'effet est-il inversé ? Comme plus tôt, la note tient de rares secondes avant de disparaître, non sans avoir appelé (ni tout à fait la même, ni tout à fait) une autre note encore. De celle-ci, la couleur est différente, la discrétion concurrente, la disparition lourde de conséquences : qui vous convainc que le temps qui passe est celui, musical, d'une tendre monotonie qui diffère.   

Christophe Korn : SIMEON (Edition Wandelweiser)
CD : 01/ Sine Tone 1 02/ Sine Tone 2
Enregistrement : Juillet / Août 2011. Edition : 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 août 2013

Yells at Eels : Bandoleros en Gdańsk (1 Car Garage, 2012) / Wind Streaks In Sytris Major (TreeFallSounds, 2012)

yells at eels bandoleros en gdansk wind streaks in syrtis major

Un passage à Gdansk en 2011, où Yells at Eels fut augmenté du saxophoniste Marek Pospieszalski et du contrebassiste Wojtek Mazolewski, permit à Dennis González de faire d'une pierre deux coups. Les deux coups en question : un 45 tours (de la taille d'un trente-trois) et un trente-trois (de la taille d'un quarante-cinq) : Bandoleros en Gdańsk et Wind Streaks In Sytris Major, enregistrés le même jour.

Sur le premier, la section rythmique attire trompette et ténor au son d'une marche-valse aux parfums de Mexique – les deux contrebasses tiendront-elles la comparaison si l'on osait évoquer un air cousin de Tijuana Moods ? Les vents s'y entendent en tout cas, mais la collusion ne tient pas, l'envie d'en découdre est trop forte : González père et Pospieszalski décident de trajectoires surprenantes dont les deux courtes pièces de la seconde face (Bandoleros en Gdańsk et Artykuty Gospodarstwa Domowego, aux introductions fort lacyenne) exploiteront l'humeur fantasque.

Sur Wind Sreaks in Syrtis Major, les deux faces d'une même pièce : jouant de l'opposition des basses – archet contrant pizzicatos – puis de leur concordance retrouvée, le quintette développe un swing défait capable d'accueillir la folie de vents encombrés comme d'en digérer les traces persistantes. Comme sur le disque duelle, González & fils trouvent en leurs partenaires polonais deux semblables d'un art musical enlevé.

Dennis González Yells at Eels : Bandoleros en Gdańsk (1 Car Garage)
Enregistrement : 21 novembre 2011. Edition : 2012.
45 tours : A1/ The Polish Spirit B1/ Bandoleros en Gdańsk B2/ Artykuty Gospodarstwa Domowego

Dennis González Yells at Eels : Wind Streaks In Sytris Major (TreeFallSounds)
Enregistrement : 21 novembre 2011. Edition : 2012.
33 tours : A1/  Wind Streaks In Sytris Major (Part I) A2/  Wind Streaks In Sytris Major (Part II)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

12 juillet 2013

Ches Smith, These Arches : Hammered (Clean Feed, 2013)

ches smith hammered

Les questionnements du disque précédent ne sont plus. L’heure est au désordre. Ches Smith est ici le patron d’une entreprise de pillage et de non-sens (presque) absolu. Comme ici, tout va à Zoot Allures, Tony Malaby et Tim Berne, pourtant habitués à vagabonder avant fracas, se retrouvent immédiatement dans la fournaise. Sans préavis et sans chemin tout tracé. Mary Halvorson et Andrea Parkins ne sont pas plus sages, qui prennent part avec gourmandise à ce sabotage volontaire.

Esprits forts et jamais fuyants, cris sans chuchotements, gesticulations et riffs détraqués, les collisions ne peuvent que s’enchaîner. Ici, c’est le clou rouillé dans le talon, le scrupule dans la chaussure, les duels de saxophones mal dosés, les unissons embrouillés. C’est une maîtrise – puisqu’il faut aussi en passer par là – qui ne se prend pas au sérieux. Ici, le sonique ricane de ses habitudes. Ici, les cinq de These Arches ont le bon goût de saboter le bon goût.

EN ECOUTE >>> Hammered

Ches Smith, These Arches : Hammered (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Frisner 02/ Wilson Phillip 03/ Dead Battery 04/ Hammered 05/ Limitations 06/ Learned from Jamie Stewart 07/ Animal Collection 08/ This Might Be a Fade Out
Luc Bouquet © Le son du grisli

19 juin 2013

John Butcher, Tony Buck : Plume (Unsounds, 2013) / Magda Mayas, Christine Abdelnour : Myriad (Unsounds, 2012)

john butcher tony buck magda mayas burkhard stangl plume

En Plume s’agitent deux trios qui réunirent – en concerts donnés à Londres en 2007 et 2011 – la paire John Butcher / Tony Buck et Burckhard Stangl ou Magda Mayas.

Avec le premier – qui tiraille sa guitare jusqu’à bientôt l’interroger du poing –, l’improvisation joue de boucles qu’emporteront les aigus du soprano et les turbulences rebondies de toms-roulette. L’élucubration a du ressort, auquel un ampli sur le retour donnera d’autres couleurs : rechignant à composer avec ce lot de tensions lâches, le trio imbrique des modules de recherches alertes qui, avec une morgue superbe, font fi de toute cohérence.

Associés à Mayas, Butcher et Buck accordent velours et sifflements avec un lot de cordes pincées. Le tambour bat ferme sur un court motif de piano, l’alto progresse par à-coups avant que les cordes prennent leurs distances quand vient, sous couvert de recherches, l’heure de fomenter l’attaque inévitable. Sans chercher forcément à se répondre, les séquences se succèdent alors et les tensions reviennent faire valoir leurs droits. Plus « facile », mais changeant.

John Butcher, Tony Buck : Plume (Unsounds)
Enregistrement : 2007 & 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Butcher, Stangl, Buck : Fiamme 02/ Butcher, Mayas, Buck : Vellum
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

magda mayas christine abdelnour myriad

Enregistrées le 25 août 2011 au Festival Météo, Magda Mayas et Christine Abdelnour construisirent l’appeau Myriad : pris dans le piège de cordes chuintant ou buttant contre le mobile de cuivre dans lequel sifflent les quatre vents, les oiseaux de couverture chantent et charment avant de prendre feu : pas surprenantes, leurs couleurs sont jolies quand même.

Magda Mayas, Christine Abdelnour : Myriad (Unsounds)
Enregistrement : 25 août 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Hybrid 02/ Cynaide
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 juin 2013

Pinkdraft : 2010 (Creatives Sources, 2012)

pinkdraft 2010

Si la tension qu'arrive à créer le quatuor portugais de Ricardo Jacinto (violoncelle), Nuno Torres (saxophone alto), Travassos (électronique analogique) et Nuno Morão (percussion, objets), dans cet enregistrement d'août 2010, semble tenir à un jeu d'opposition de textures (avec ses brusques zébrures sur surfaces craquelées) et de plans (ses incisions dans la contemplation), elle relève également d'une intéressante association de timbres qui rompt avec les habituels canons du genre : sax « concret » et archet continu surprennent finalement moins, par exemple, que certaines interventions électroniques de caractère explicite ou « illustratif ».

Ce travail des contrastes, souvent convoqué comme principe dramaturgique, n'est certes pas inefficace mais on finit par espérer l'embrasement de pareille atmosphère chargée de promesses électriques et de tensions accumulées – ignition qu'atteignait, mutatis mutandis, il y a près de trente ans, avec un instrumentarium comparable, Guy, Parker, Rowe et Prévost dans leur Supersession (Matchless). Autre temps, autres mœurs – il est vrai...

Pinkdraft : 2010 (Creative Sources)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Luminous Vacuum 02/ Wrong Obstacle 03/ The Missing Train 04/ Blended Strangers 05/ Heavy As A Floating Mountain
Guillaume Tarche © Le son du grisli

 

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