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Le son du grisli
17 mars 2011

John Zorn : Interzone (Tzadik, 2010)

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N’ayant que faire des file cards et autres games pieces - l’image étant absente ici -, le chroniqueur se bornera à décrire quelques-uns des nombreux fourmillements contenus dans l’Interzone zornienne.

Cette Interzone est peuplée de riches individualités (Marc Ribot, Cyro Baptista,Ikue Mori, Kenny Wollesen, John Medeski, Trevor Dunn) et de blocs indépendants, aménagés et ménagés sans transition. En vrac et dans le désordre, la casbah propose : rythmes éberlués, rock démembré, douceur et muzak, farces et attrapes, éclats de drums et d’alto survoltés, jazz et free jazz, éclairs blancs et brumes épaisses, latineries décapantes…

L’endroit d’où nous parle John Zorn n’est sans doute pas l’Interzone de Burroughs (ce dernier y retrouverait-il ses seringues ?) mais, entre tiraillements amers et mélodies rassurantes, un même et unique territoire que Zorn semble avoir du mal à quitter depuis une petite décennie. Du savoir faire et des émotions fortes (ce n’est déjà pas si mal !) mais pour le festin radical, on repassera.

John Zorn : Interzone (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV
Luc Bouquet © Le son du grisli

3 novembre 2010

The Rent : Musique de Steve Lacy (Ambiances magnétiques, 2010)

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A l’instar d’Ideal Bread (à New York) ou de Lacy Pool (en Allemagne), le groupe The Rent (au Canada) se consacre depuis quelques années exclusivement au répertoire de Steve Lacy – et particulièrement à ses art songs, ces pièces mêlant, pour la voix, jazz et poésie. Si l’intention de départ consistant en somme à payer « the rent » au sopraniste est respectable et louable, l’hommage est par trop appliqué et la reconstitution à laquelle il aboutit finit par embarrasser.

Les mimétismes, nombreux, troublent : Kyle Brenders (saxophone soprano), Scott Thomson (trombone), Wes Neal (contrebasse), Nick Fraser (batterie) et Susanna Hood (voix) ne forment-ils pas une réplique des derniers quintets lacyens (avec Roswell Rudd ou George Lewis) ? L’indicatif Prospectus n’occupe-t-il pas ici aussi une place liminaire ? Ce ne sont là que détails mais qui ennuient d’autant plus qu’ils ne masquent pas la superficialité des échanges musicaux (qui semblent parfois s’amuser à grossir, voire à raidir certains traits, rythmes ou timbres).

Il est regrettable de devoir le dire aussi nettement mais le répertoire de Lacy, mieux qu’un embaumement, mérite et appelle une approche plus cannibale, poétique, certes attachée à la lettre mais tout autant à l’esprit. Sans doute ne réécoutera-t-on guère cet enregistrement… au moins a-t-il le mérite d’inviter à redécouvrir certains des grands albums de Steve – et tout spécialement, en l’occurrence, ceux des maisons Soul Note et Hat Hut.

The Rent : Musique de Steve Lacy (Ambiances magnétiques / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Prospectus 02/ Multidimensional 03/ The Rent 04/ Blues for Aïda (suite) 05/ Jack’s Blues 06/ The Bath 07/ Blinks 08/ The Mad Yak 09/ A Ring of Bone – Bone
Guillaume Tarche © Le son du grisli

11 décembre 2009

Frode Gjerstad Circulasione Totale Orchestra : Bandwidth (Rune Grammofon, 2009)

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Lorsqu’on lui demande de présenter Bandwidth, nouvelle référence de la discographie de son Circulasione Orchestra, Frode Gjerstad répond : « Il s’agit de trois concerts donnés à Moers (premier CD), Molde (deuxième CD) et Zurich (troisième CD) qui permettra à ses auditeurs de se faire une idée de ce à quoi nous travaillons en ce moment… Tout est improvisé librement et je crois qu’il y a un lien entre ce que nous faisons et l’Aghartha de Miles Davis et les derniers grands orchestres de Gil Evans. Ainsi, je pense que nous faisons partie d’une grande tradition, ce qui se confirme lorsqu’on s’intéresse dans le détail aux musiciens qui jouent ici. La différence d’âge entre le plus jeune et le plus âgé des musiciens de l’orchestre est de 50 ans, et c’est à la fois important et bon pour la musique : parce que tout le monde en démontre constamment. »*

Dans cet orchestre-là, on trouve en effet le cornettiste Bobby Bradford et le guitariste Anders Hana, les batteurs Louis Moholo, Hamid Drake ou Paal Nilssen-Love, le saxophoniste Sabir Mateen, le vibraphoniste Kevin Norton, le contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten ou encore Lasse Marhaug à l’électronique. Sur chacun des trois disques, quatre plages hésitant entre un swing sans cesse remis en cause par une suite d’emportements (Bradford, d’abord, soutenu dans ses provocations par une section de cordes récalcitrantes lorsqu’il ne préfère pas inoculer un peu de blues à l'improvisation), un free prononcé et des monceaux d’électroacoustique nébuleuse.

Dirigeant peut être davantage l’improvisation qu’il conduit l’orchestre, Gjerstad décide avec un aplomb majestueux des reliefs à donner aux paysages sonores traversés par l’ensemble. Rampant pour plus de discrétion ou affirmant avec autant d’acharnement que Brötzmann lorsqu’il animait ses Machine Gun Sessions, le saxophoniste compose avec intelligence, réamorce ses progressions musicales de différentes et toujours belles manières jusqu’à ce que la raison reprenne le dessus : l’orchestre termine sur une répétition timide du vibraphone.

Lorsqu’on lui demande de se souvenir de ces concerts joués au sein du Circulasione Orchestra, Kevin Norton : « J’ai été heureux de revenir à Moers en compagnie de Frode. J’y étais déjà venu avec Fred Frith et Keep the Dog, mais il me semblait que j’avais évolué depuis en tant qu’improvisateur. Je me souviens de l’atmosphère de Moers, des campeurs dans les parcs tout autour de l’endroit du festival, c’était très agréable. J’ai aussi pensé qu’y jouer en compagnie de Frode vaudrait le coup parce que notre travail ensemble est très important pour moi, pour mon développement en tant que chercheur sonore. Il y a certains sons, approaches ou techniques, qui m’ont été révélées en jouant avec Frode. »* Kevin Norton, de conclure ici aussi. 

Première des cinq parties d'un concert donné par l'une des incarnations du Circulasione Orchestra à Stavanger en 2008. L'intégrale est à retrouver ici. La chronique d'Open Port . 

Frode Gjerstad Circulasione Orchestra : Bandwidth (Rune Grammofon / Amazon)
Edition : 2009.
CD1 : 01-04/ Yellow Bass & Silver Cornet II (Part 1-4) – CD2 : 01-04/ Yellow Bass & Silver Cornet III (Part 1-4) – CD3 : 01-04/ Dancing in St. Johan IV (Part 1-4)
* Propos de Frode Gjerstad et Kevin Norton recueillis fin novembre 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 décembre 2009

Interview de Mats Gustafsson

mats

Sous le nom de Sonore, Fire!, The Thing ou encore en tant que membre du London Jazz Composers Orchestra, Mats Gustafsson voit aujourd’hui paraître quatre de ses récents enregistrements. L’occasion de revenir sur son parcours, son rapport au jazz, ses besoins de  rock ou… de vinyles. Rapide, précis et électrique…

… Tous les sons sont de la musique… Tous les silences aussi… Alors, pour ce qui est de mon tout premier souvenir musical, j’évoquerais le souvenir d’un vinyle… Ca devait être un EP d’Elvis qui venait de la collection de disques de ma mère. C’était vraiment bon, mais un peu plus tard, j’ai goûté à Little Richard, le vrai roi du rock’n’roll… Ce qu’il est toujours !

Comment êtes-vous arrivé à la pratique de la musique ? Par ces disques, justement… Et aussi parce que j’avais 14/15 ans lorsque le mouvement punk a véritablement explosé en Suède…C’était plus que simple de se laisser gagner par le mouvement et de commencer à jouer dans des groupes, c’était tout naturel. A 14 ans, j’ai d’abord monté un groupe qui mêlait punk, improvisation et jazz rock : ça s’appelait Nirvana, un vrai truc de sauvage ! Et puis, un très bon club de jazz de ma ville, Umeå, programmait Steve Lacy, Per Henrik Wallin, Lokomotiv Konkret, Lars Göran Ulander et tant d’autres. Tout ça c’était la même chose pour moi : jazz, rock, punk. Tout ça c’était de la pure énergie !

Quels ont été vos premiers instruments et les musiciens qui vous motivaient le plus alors ? La flûte dès que j’ai eu 7 ans, et puis je suis passé au piano électrique mais c’était vraiment monstrueux de le transporter ici et là… Alors, après avoir assisté à un concert de Sonny Rollins en 1980, je suis passé au saxophone ténor. Quant aux musiciens, mon seul et véritable héros a toujours été Little Richard. Allez écouter les instruments à vents qui jouent derrière lui, ça aussi c’est sauvage !

Comment se sont passées vos premières années en tant que musicien à Stockholm ? Eh bien, j’avais 19 ans… La première année, je l’ai passée à m’entraîner au ténor dans mon placard à balai la nuit et à travailler à l’usine le jour. Et puis, je suis tombé sur des musiciens incroyables qui m’ont accueilli parmi eux et pris sous leurs ailes : Dror Feiler, Raymond Strid, Jörgen Adolfsson, Sten Sandell et d’autres encore… Ils constituaient alors une jolie petite scène à Stockholm…

Que vous ont-ils appris ? Enormément ! Ils m’ont apporté un soutien monstrueux ! Dror m’a beaucoup appris en matière de politique et d’idéologie autant qu’en musique. Il a été très compréhensif avec ce jeune type du Nord que j’étais alors. Ce que Raymond et Sten signifiaient pour moi était tout aussi énorme… Ils sont épatants ! Nous avons joué / improvisé ensemble régulièrement pendant des années, plusieurs fois par semaine. Nous avons beaucoup exploré ensemble, c’était une époque magnifique et très créative, propice à toutes recherches... Quant à Jörgen, il est sans doute le musicien le plus déprécié qui ait jamais existé. Son jeu d’alto est tout simplement « fanfuckintastic ».

Les musiciens américains ont aussi une importance particulière dans votre éducation musicale… Pouvez-vous me parler de ce voyage à Chicago que vous avez effectué au milieu des années 90 ? Eh bien, il s’agissait surtout pour moi d’aller y chercher des vinyles ! Mais c’était une époque de référence pour la musique créative, ils étaient tous à Chicago : Ken Vandermark, Jim O’Rourke, David Grubbs, Hamid Drake et tant d’autres. A cela, il fallait ajouter l’explosion du mouvement post-rock, la présence incroyable de la communauté du free jazz et puis la naissance de labels comme Okka Disk. Je suis très heureux d’avoir contribué à ce qui s’est passé à Chicago à cette époque. Cela signifie beaucoup pour moi, encore aujourd’hui…

Avec quels musiciens êtes-vous d’abord rentrés en contact là-bas ? Ken Vandermark, Hamid Drake, Michael Zerang, Kent Kessler, ont été les tous premiers… Et puis j’ai eu la possibilité de renouer avec Jim O’Rourke, ce qui m’a permis de collaborer avec Gastr del Sol et David Grubbs. Encore une fois, le milieu des années 90 à Chicago a été une époque formidable, tellement de choses se passaient là… Chicago est une putain de ville dans laquelle les choses se passent ! Beaucoup de super bars, de gens et de… vinyles.

Comment s’est fait votre recrutement dans le Brötzmann Chicago Tentet ? Joe McPhee et moi avons été appelés pour venir renforcer l’octette et le groupe s’est depuis consolidé autour de cette formule. C’est un groupe puissant, très rock, dans lequel on trouve des personnalités vraiment très singulières. C’est une sorte de volcan en fusion d’esprits créatifs dans lequel j’ai aussi beaucoup appris.

Vous parlez souvent de rock… Pouvez-vous évoquer ici vos relations avec Sonic Youth ou Cato Salsa Experience, par exemple ? Eh bien, ce sont des groupes qui produisent une musique terrible, et j’essaye de mettre mon grain de sel là-dedans. Il s’agit avant tout de confiance et de respect mutuel, et aussi de l’envie d’essayer des choses et de voir comment ça se passe. Ces musiciens s’intéressent tous beaucoup à la musique, à l’art, donc : en un sens, collaborer avec eux est très facile… La première fois que j’ai joué avec Jim, c’était à l’occasion d’une Company Week qu’organisa Derek Bailey en 1990… Il est tout simplement l’un des esprits les plus brillants que l’on puisse trouver dans le milieu de la creative music, voilà ce que je peux dire !

Pensez-vous appartenir à ce que l’on pourrait définir d’Internationale bruitiste qui rassemblerait des musiciens venus d’un peu partout qui mêlent jazz, noise, drone, etc. ?Peu importe comment tu appelles ça… Je n’aime pas catégoriser la musique. La musique est bonne ou ne l’est pas et s’il vous est donné de rencontrer des personnes qui font une musique tout autre que la vôtre, le résultat peut être passionnant. Mais il s’agit surtout de savoir qui est la personne avec laquelle vous jouez et non pas d’où elle vient, que ce soit géographiquement, historiquement, originellement ou musicalement. Il s’agit avant tout de qui vous êtes. Il y a de la super musique (et de la très mauvaise) partout dans le monde. Il suffit simplement de l’attraper…

The Thing fait une bonne balance entre free rock et free jazz, c’était le but de la chose ? Nous n’avons pas de but en particulier avec The Thing, si ce n’est celui de jouer une musique qui te botte le train, avec des éléments de musiques que nous aimons (ou détestons). Il s’agit surtout d’alchimie entre nous, nous jouons ce que nous jouons et nous jouons aussi qui nous sommes.

Avez-vous l’impression de jouer en ce moment la musique pour laquelle vous êtes fait ? Peut-être est-ce la musique qui joue de moi, qui sait ? Il n’y a pas de destin de cette sorte ; chacun se créé son propre destin. Tu crées ta propre musique, je crois que c’est comme ça que tout marche. Pour moi, en tout cas, c’est comme ça que ça marche.

Mats Gustafsson, propos recueillis en novembre 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

19 décembre 2008

Zeitkratzer, Keiji Haino : Electronics 3 (Zeitkratzer Records, 2008)

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Parti au son d’une combinaison sans nuance d’un lyrisme pseudo-contemporain et d’une simple musique post-industrielle, cet enregistrement d’un concert donné à Berlin par Zeitkratzer et Keiji Haino – dernier volume d’une série de trois collaborations motivées par le groupe de Reinhold Friedl – doit attendre quelques minutes pour convaincre ; et puis : s’imposer.

Après s’être laissé aller à une pratique expérimentale sur thérémin et saxophone, Haino abandonne l’espace sonore au développement d’un long tableau au sujet inquiet : cortèges de spectres engouffrés en tunnels, prêts à tout pour s’en sortir. Pour tout référent, l’intervention d’une note de clarinette basse, l’espoir d’une sirène à suivre, et, soudain, l’apparition d’un rythme implacable, remonté et endurant. Alors, l’ensemble peut céder sous les coups portés qui finissent de mettre au jour un univers véritable, à l'intensité désormais enfermée sur disque. 

Zeitkratzer, Keiji Haino : Electronics 3 (Zeitkratzer Records)
Edition : 2008.
CD : 01/ Ari I 02/ Aria II 03/ Sinfonia 04/ Drum Duo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 mars 2008

Rameses III: Basilica (Important - 2008)

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Partenaires occasionnels de David Grubbs, Christina Carter ou Fursaxa, Rameses III – trio formé par Spencer Grady, Steve Lewis et Daniel Freeman – voit ici remixées quelques unes de ses pièces enregistrées en concert : par Robert Horton, Gregg Kowalsky, Keith Berry et l’Astral Social Club de Neil Campbell.

Cousines, les réinterprétations prennent l’allure de longs et lents développements allant crescendo, faits de couches de rumeurs différentes perturbées à peine par l’apparition de parasites, de chuchotements ou des feulements d’un bestiaire peu rassurant. Dense, l’épreuve du remix persuade de la qualité des quatre intervenants.

Sur un autre disque, trouver les morceaux d’où est parti le projet : Origins aux nappes lointaines de claviers et aux guitares électriques prises de tremblement, sur lequel d’autres bourdons graves ne pourront rien contre les effets d’une conclusion plus mélodique. Dépareillées mais persuasives, les deux faces de Basilica.


Rameses III, Basilica (Keith Berry remix). Courtesy of Rameses III.

CD1: Basilica: 01/ After The Red Rose (Robert Horton / Rameses III remix) 02/ Basilica (Keith Berry remix) 03/ Rose Blood (Gregg Kowalsky remix) 04/ Tigers In The Snake Pit (Astral Social Club remix) – CD2: Origins: 01/ Origins I 02/ Origins II 03/ Origins III 04/ Origins IV 05/ Origins V

Rameses III - Basilica - 2008 - Important Records.

18 janvier 2008

Joe Giardullo: Red Morocco (Rogue Art - 2007)

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A la tête d’un ensemble de 14 musiciens (parmi lesquels on trouve Daniel Levin, Joe McPhee, Lori Freedman, ou Dom Minasi), Joe Giardullo donnait en 2005 de belles couleurs au Third Stream de George Russell.

Ajoutant à son étude de la théorie une pratique en compagnie de partenaires compétents, Giardullo convoque ainsi quelques fantômes entre quelques phases improvisées : Gershwin autant que Schönberg sur les soupçons de cordes appliquées à OPB. Ailleurs, une musique impressionniste disparaît peu à peu sous l’insistance des cuivres (Memory Root), une progression contemporaine dispose des notes soudaines de piano sur d’autres mouvements de cordes. Et puis, en guise de conclusion, Giardullo peint sur Red Morocco un univers ouaté, subtil et décisif. Qui confirme la réussite d’une expérience dans laquelle beaucoup se sont perdus.

CD : 01/ OPB 02/ OPG 03/ 2T(m) 04/ Memory Root 05/ OPD 06/ Q-2G(e) 08/ Calabar 09/ Hikori 10/ Red Morocco

Joe Giardullo Open Ensemble - Red Morocco - 2007 - Rogue Art.

25 avril 2005

Konono No1 / The Dead C : Split Single (Fat Cat, 2005)

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Le 18ème titre de la série de Split singles format 12’’ instiguée par Fat Cat records a le charme des utopies minuscules menées à bien. Ici, la rencontre des antipodes, d’un Sud géopolitique et d’un Sud géographique, du Congo Kinshasa de Konono No1 et de la Nouvelle Zélande de The Dead C. L’expérience comme point commun le plus fondamental.

Fondé par les guitaristes Michael Morley et Bruce Russell, The Dead C est un groupe incontournable de la scène rock improvisé / expérimental depuis bientôt vingt ans. Référence (australe) pour Sonic Youth, Pavement ou Sebadoh, il pose, sur ce single, 3 titres en guise d’explication sonore. Déstabilisé par les ruptures de rythme du batteur Robbie Yeats, un garage désinvolte se met d’abord en place (1). La voix tente des incursions chaotiques sur ce titre de « studio », avant de se taire le temps de deux instrumentaux enregistrés en concert. Là, il est encore plus facile de se faire une idée du goût des deux guitaristes pour les larsens et saturations de toutes sortes (2). Sur le vif, on évalue des effets dont on aura bien le temps, plus tard, de juger de l’opportunité. Quoiqu’il en soit, les trajectoires des cordes sont inébranlables, quoi que tente la batterie, qui cèdera bientôt, pour enfin accompagner les expérimentations nouvelles sur mouvements lents (3).

Sur l’autre face – la première, même , Konono No1 avait déjà délivré sa façon d’envisager un partage de ce genre. Amplifiant de manière artisanale des instruments traditionnels comme le likembé, n’hésitant pas à user de mégaphones, le groupe déploie une musique folklorique tirant sa superbe du crachin des rendus, de saturations qu’on tolère, et d’une énergie contagieuse au son de récitatifs repris en chœur.

Alors, tout devient plus clair, et l’on comprend mieux ce qui a permis d’oser ce rapprochement. Enregistrant sans faire appel au re-recording ou à l’utilisation asynchrone des multipistes, The Dead C et Konono No1 ont, en plus, une manière similaire d’accueillir les surprises sonores et de bien traiter les parasites de passage : à la fois désinvolte et sagace, elle convainc du bien-fondé du parallèle imaginé.

Konono No1 / The Dead C : Split Single (Fat Cat Records)
Edition : 2005. 

12": A/ Konono No1 : 01/ Lufuala Ndonga 02/ Masikulu - B/
The Dead C : 01/ 1 02/ 2 03/ 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 janvier 2015

Gabriel Saloman : Movement Building Vol. 1 (Shelter Press, 2014)

gabriel saloman movement building 1

Je sais oui mais quoi sais-je vraiment ? Que Gabriel Saloman est une moitié de Yellow Swans (l’autre moitié étant Pete Swanson, ceci étant je crois avoir entendu un disque de YS il y a longtemps mais c’était avant un déménagement et je ne sais plus lequel ni ce que j’en avais retiré)… qu’il a collaboré il y a peu avec Peter Broderick… que son Movement Building Vol. 1 (un second est déjà attendu d’oreille ferme) me rafraîchira peut-être la mémoire…

Même si elle donne dans le drone, la musique de Saloman est bien mystérieuse, avouons-le. Elle progresse lentement et peut être perturbée par des salves rythmiques (des coups de baguettes, des rythmes secondaires, des contretemps, etc.). Elle progresse lentement mais sa charge électrique (la guitare au même adjectif poussant au crime) la déporte vers des contrées ambientiques que tout bon grislien se doit de révérer (dans l’ordre chronologique de leur apparition : Scelsi, Bryars, Eno, Gilbert, Toral, et Jean Passe). Ebranlant, ce Movement Building ? Oui, mais qui tient bon !

Gabriel Saloman : Movement Building Vol. 1 (Shelter Press)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ The Discipline Body 02/ The Discipline Body (Part 2)
Pierre Cécile © Le son du grisli

Charlie 2015 550

22 décembre 2014

Subtle Lip Can : Reflective Drime (Drip Audio, 2014)

subtle lip can reflective drime

C’est presque un disque de noël que nous offre Subtle Lip Can (le violoniste Joshua Zubot, le guitariste Bernard Falaise et le percussionniste Isaiah Ceccarelli), que l’on avait découvert en 2010 sur… Subtle Lip Can.

En effet, les trois musiciens nous ont l’air d’automates grippés, à peine remis d’une année passée dans les cartons. Pour conjurer le sort ils s’acharnent sur leurs instruments (à commencer par une mandoline pour Zubot) et là, surprise, aucun grincement ! Non, plutôt une belle guirlande de pièces ambiantiques où s’entrechoquent tous les bruits de leurs techniques instrumentales étendues.

Mais, disais-je, Reflective Drime est « presque » un disque de noël. Parce qu’il y a, à un endroit du CD dont je tairais la position précise, ce vacarme battu par les tambours et où du fond du garage la guitare solote. De quoi faire tomber le sapin, ce qui n’empêchera pas notre trio de le parer d’autres guirlandes…  

Subtle Lip Can : Reflective Drime (Drip Audio)
Edition : 2014.
CD : 01/ Siffer Shump 02/ Gull Plump Fiver 03/ Salk Hovered 04/ Shuffle Stomp 05/ Fliver Shame 06/ Rommer Chanks 07/ Toss Filler Here 08/ Slam Hum 09/ Chackle Clast 10/ Too Pins Over
Pierre Cécile © Le son du grisli

DERNIERS EXEMPLAIRES

1 février 2017

Jean-Marie Massou : Sodorome (Vert Pituite, 2017)

jean-marie massou volume 1 sodorome

Pendant quarante ans, dans une forêt du Lot, Jean-Marie Massou a creusé, aménagé et décoré des puits, des galeries, des salles. Un homme sans collier, plus encore qu’un homme des bois, dont l’un des loisirs est aujourd'hui d’enregistrer sur cassettes des airs qu’il fredonne ou des suppliques adressées à un panthéon de vierges à même – pour combien de temps encore ? – de tenir le monde à distance de l’Apocalypse qui lui est promise. En 2010, Antoine Boutet lui avait consacré un documentaire, Le Plein Pays.

En août 2015, Olivier Brisson, du label Vert Pituite (sous l’étiquette, on se souvient du Maison.House II.V de Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa), est allé trouver Massou, chez lui. Cette première rencontre sera suivie de trois autres, qui permettront à Brisson d'écrire un article et de composer Sodorome, double vinyle et première référence de la collection « La Belle Brute ». C’est donc là une rétrospective ; un concentré d’art burt ou naïf, en somme, de « surréalisme spontané » et d’ « art immédiat », pour reprendre la belle invention de Bruno Montpied du Poignard subtil, dont il faudra aller lire les articles à Massou consacrés.

De centaines d’heures de cassettes « noircies », Brisson – aidé de Julien Bancilhon et Matthieu Morin – a arrangé quatre faces saisissantes, d'un art musical forcément à la marge, fait de rengaines entonnées à même le disque (La Paloma, La Marie, Douce Nuit…) ou sur vidéo (Mary Poppins, dont il connaît les airs sur le bout des ailes), de confessions (sur la troisième face, c’est bien le début d’une autobiographie à la Wölfli) et de diatribes qui cachent sous la vindicte la recherche angoissée d’un bien inquiétant « bien-être ».   

Faux, inquiet, en peine, oublieux, interrompu même – « ça gueule comme un putois, c’est pas la peine », le chant de Massou porte encore et toujours, attestant chez l’homme une poésie sonore en butte à une littérature analphabète. Un des fous d’André Blavier qui gueulerait à la lune, dont cet ajout tardif (et apocryphe) à la Nurse With Wound List apaise peut-être l’angoisse. D’autant que La Belle Brute assure vouloir lui revenir bientôt : T'en fais pas la Marie j'reviendrai, lui chante-t-elle, Nous aurons du bonheur plein la vie

a3942121459_16Jean-Marie Massou : Sodorome
Vert Pituite / Metamkine
Edition : 2017.
2 LP : A/ Les complaints à la citerne – B/ Massou chante avec – C/ Le goût des jouets – D/ La médecine à couler et les petits oiseaux
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

massou

9 août 2015

Reciprocal Uncles, Ove Volquartz : Glance and Many Avenues (Amirani, 2015)

reciprocal uncles ove volquartz glance and many avenues

Considérant la fluidité comme chose recherchée, espérée voire implorée, cet enregistrement la débusque d’entrée. A Göttingen, patrie du clarinettiste Ove Volquartz, cette même fluidité saute aux oreilles. Le naturel passe par là et rien ne viendra le déranger. Histoire de sensibilités, pensera-t-on, et l’on aura raison.

Ces quatre musiciens (je découvre pour la première fois le batteur Cristiano Calcagnile) savent écouter et ne pas taire leur savoir de mélodistes. Ils ont l’appétit vorace, parfois trop (Almost Presto et ses fausses fins) et l’interdit aux oubliettes. Nulle joute entre le soprano de Gianni Mimmo et les clarinettes de Volquartz, juste l’enlacement adéquat. Nulle épine rythmique chez le batteur mais des tambours transperçant. Nulle hérésie ceciltaylorienne chez Gianni Lenoci mais un désir d’accompagner la foudre avant d’attendrir les épices. Rien d’autre, ici, qu’une fougue naturelle, rare, ensorcelante.

Reciprocal Uncles with Ove Volquartz : Glance and Many Avenues (Amirani Records)
Enregistrement : 19 mars 2013. Edition : 2015.
CD : 01/ Schönberg Slides on Boulevard Dali 02/ Flowerpiercers on Cecil Rd. 03/ Zögernd in der Weberngasse 04/ Blaues Schichtengeflecht 05/ Act Not Re-Act 06/ Graciously Flowing Shadows 07/ Almost Presto
Luc Bouquet © Le son du grisli

john coltrane luc bouquet lenka lente

6 mars 2021

Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live At Pageant Soloveev (Open Mouth, 2020)

chro bordreuil tamio

Le saxophoniste Tamio Shiraishi  est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi à paraître samedi aux éditions Lenka lente...  

C’est le septième concert que publie Bill Nace sur Open Mouth, label dont c’est ici la 66e référence : Live at Pageant Soloveev, donné le 24 août 2019 à Philadelphie, en compagnie de la violoncelliste Leila Bordreuil et du saxophoniste Tamio Shiraishi.

Enregistré par Kevin Reilly – qui publia il y a quelques années sur son label Relative Pitch le duo Leila Bordreuil / Michael Foster –, le trio compose au gré de longues notes tenues de violoncelle, de guitare « environnante » et de sifflements de saxophones. Voilà pour les sonorités. Mais ce qui se joue aussi, ici, est un équilibre qui s’arrange des bruits autant que des silences, des bruits moins que des silences, à mesure que court l’improvisation.

Car l’improvisation en question court bel et bien, elle passe même à une allure folle. Jusqu’à ce que Bordreuil étouffe le moindre de ses gestes, les saturations de la guitare et les aigus du saxophone avec. Pourtant tout tient, fait corps et même cohérence : Live at Pageant Soloveev est une rencontre internationale (France / USA / Japon) qui a bien fini. A même très bien commencé et a très bien fini.

microjapon125

Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live at Pageant Soloveev
Edition : 2020.
Open Mouth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 

28 septembre 2016

Automatisme : Momentform Accumulations (Constellation, 2016)

automatisme momentform accumulations

Derrière Automatisme se cache un homme (du moins, un Canadien) : William Jourdain. M. Jourdain est un producteur adepte de l’autoproduction – un autoproducteur, en somme – mais cet album sort sur Constellation. C’est donc une présentation de son travail électronique (electronica, rhythm, ambient, drone…) depuis 2013 bien qu’il soit actif depuis le milieu des années 1990.

Le rythme est toujours bien présent sur les six morceaux choisis et le minimalisme en semble le fil rouge. L’écoute n’est pas désagréable et quelques sons de basse valent le coup d’oreille, mais on ne trouve pas grand-chose de neuf là-dedans. Du post (voire du sous) Alva Noto / Four Tet / Kruder & Dorfmeister / Pole… Peut-être pas suffisant pour le moment…


automatisme

Automatisme : Momentform Accumulations
Constellation
Edition : 2016
CD / LP / DL : 01/ Transport 1 02/ Simultanéité 3 03/ Transport 2 04/ Sumultanéité 1 05/ Transport 3 06/ Simultanéité 4
Pierre Cécile © Le son du grisli

28 juin 2016

Peter Evans, Alfred Vogel : Il Piccolo Incidente (Boomslang, 2016)

peter evans alfred vogel il piccolo incidente

Engagés dans une même spirale, Peter Evans (trompette de poche) et Alfred Vogel (batteur-percussionniste autrichien, fondateur du label Boomslang) n’ont que trente-trois petites minutes pour se présenter à nous.

Le souffleur et le percutant soignent les mêmes issues : flux et phrasés positionnés en rafales, vélocités assumées. Peu de techniques étendues ici (une corne de brume en vient quand même à passer par là) mais le jeu, rien que le jeu. Et à ce petit jeu (je ?), c’est le trompettiste qui emporte la partie, le percussionniste s’engouffrant parfois en des  coloriages superflus. Le batteur, par contre, sait faire jeu égal avec son bavard partenaire : jeu serré, caisse claire acérée, dextérité du geste. Le tout nous rappelant, épisodiquement, les divins duos Cherry / Blackwell.  Pas mal pour une première prise de contact.



il piccolo incidente

Peter Evans / Alfred Vogel : Il Piccolo Incidente
Boomslang Records
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Pe-av1 02/ Pe-av2 03/ Pe-av3 04/ Pe-av4 05/ Pe-av5 06/ Pe-av6 07/ Pe-av7
Luc Bouquet © Le son du grisli

1 juillet 2016

Didier Lasserre, Raymond Boni : Soft Eyes (Improvising Beings, 2016)

didier lasserre raymong boni soft eyes

Raymond Boni aime bien les batteurs (Didier Lasserre donc mais aussi Gilles Dalbis, Eric Echampard, Hamid Drake...). Et ils le lui rendent bien. Ici, invités : trajets, stations, respirations. Ici, rien ne se brusque, tout se lie dans l’épure. On ne brusque pas la matière mais on réfléchit à son centre. On la pénètre et on se laisse guider par l’aventure. Car aventure, ici, il y a. C’est l’aventure de ceux qui ont depuis longtemps balayé la norme. Depuis toujours, devrais-je écrire.

C’est un harmonica se rapprochant de Don Ayler, le brother incompris. C’est une guitare saisissant Eden Ahbez et son Nature Boy. C’est un archet creusant la cymbale et l’aléatoire de ses reflets. C’est une procession oubliant son trajet. Et c’est ainsi que se défient les conventions, que s’ouvre l’inconnu et que l’on se sent un peu plus vivant à chaque écoute de ce déchirant-déchiré Soft Eyes.



soft eyes

Didier Lasserre, Raymond Boni : Soft Eyes
Improvising Beings / Orkhêstra International
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Soft Eyes 02/ And Mysteries 03/ To Sweeten Our Souls 04/ No wonder If You Think 05/ Tard dans la vie 06/ I Am Singing One of These Songs 07/ Soubresauts 08/ Nature Boy 09/ Caduta
Luc Bouquet © Le son du grisli

7 juin 2016

Pinkcourtesyphone, Gwyneth Wentink : Elision (Farmacia901, 2016)

pinkcourtesyphone gwyneth wentink elision

C’est trois secondes avant sa dix-neuvième minute que cette collaboration Richard Chartier / Gwyneth Wentink, the first sous pseudo Pinkcourtesyphone et the last à la harpe triple (que l’on appelle aussi « harpe à triple rang de cordes » mon petit bonhomme), s’évapore. Mais toutes ces minutes raconteraient-elles autre chose que cette histoire d’évaporation ?

C’est ce qu’on pourrait croire au début, quand les cordes sont pincées « à la médiévale » sur des couches planantes de synthé qui, elles, vont et viennent et vont et viennent... Mais à l’occasion d’un retour, les couches se retirent au profit de leur écho = un retour de nappe-boomerang change la donne et diversifie la pièce. En effet, l’Hollandaise (en voilà, de l’élision !) joue désormais moins en avant et Chartier, dont les plumes ont été alourdies par de petites touches de goudron noir au gré de ses récentes collaborations avec un certain William B., reprend la direction de l’ambient et avec elle tous les timbres de la harpe qu’il ajoute à sa palette. Pas mal.



elision

Pinkcourtesyphone, Gwyneth Wentink : Elision
Farmacia901
Edition : 2016.
CD / DL : 01/ Elision
Pierre Cécile © Le son du grisli

14 juin 2016

RED Trio, John Butcher : Summer Skyshift (Clean Feed, 2016)

john butcher red trio summer skyshift

Lorsqu’en août 2015 les Portugais du RED Trio (Rodrigo Pinheiro  au piano, Hernani Faustino  à la contrebasse, Gabriel Ferrandini  à la batterie et aux percussions) invitent, dans le cadre du festival lisboète Jazz em Agosto, le saxophoniste anglais John Butcher, avec lequel ils ont enregistré un album chez NoBusiness (Empire, 2011), on peut s’attendre à ce qu’une telle réunion de musiciens retienne fiévreusement notre attention. A tout le moins sur le papier. Car, sur scène, sans toutefois décevoir, le résultat s’avère contrasté.

Non assignable à résidence, en perpétuel renouvellement, l’esthétique tonale du trio trouve dans ce contexte particulier matière à s’aérer, sinon à être portée davantage qu’à l’accoutumée par un lyrisme patent. Comme une mise à plat des aspérités d’où résulterait une topographie sonore déliée et allégée, sans cesser d’être personnelle. En témoigne le morceau d’ouverture qui voit le trio s’employer à tracer un parterre mouvant d’impressions sonores et redistribuer l’espace, de sorte que Butcher puisse ensuite s’y enraciner avec une minutie vertigineuse.

Néanmoins, volontiers poétisé et par trop balisé, le champ de l’improvisation s’avère parfois apprêté, lesté par par les intentions rythmiques que les interventions soudaines et intenses du saxophoniste viennent régulièrement contrecarrer avec bonheur. De fait, dans les meilleurs moments du set, il s’agit moins pour Butcher de s’intercaler dans le mouvement que de s’en extraire afin d’en déplacer les enjeux. De ce point de vue, son intervention tardive, à mi-parcours, sur la troisième piste, concrétise de manière délectable un art subtil, plus qu’insolite, de la déviation, quelque peu alourdi, toutefois, par l’insistance de Pinheiro à ne pas lâcher l’affaire. Arrivé à la quatrième piste, l’ensemble fait enfin montre d’une plénitude de circonstance : un temps de la conjugaison où le jeu de miroirs autorise recul et profondeur.        



summer skyshift

RED Trio, John Butcher : Summer Skyshift
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 5 août 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Track 1.1 02/ Track 1.2 03/ Track 1.3 04/ Track 2
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

18 mai 2016

Christian Wolfarth : Spuren (Hiddenbell, 2016)

christian wolfarth spuren

Pour les deux faces d’un vinyle bleu nuit, Christian Wolfarth a récemment composé : sur matériau préenregistré ; avec la réflexion que l’exercice nécessite ; à distance, enfin, de ses Acoustic Solo Percussion.

C’est d’abord un bruit continu de sonnailles qui, mises bout à bout, s’entendent sur une presque même note. Celle-ci aurait pu courir sur les dix-sept minutes de Spuren I – on aurait alors, pour évoquer le bourdon, repris les noms osés par Jason Kahn dans les notes de Scheer – mais déjà Wolfarth arrange un autre air, qui lie quelques crépitements, le murmure d’une eau qui coule, des résonances jouant de ressacs, et un goût de métal exercé au chuintement.  

Au collage délicat de la première face, la seconde répond par un développement que l’on pourrait croire naturel. C’est au doigt et à l’œil (celui qui écoute), sur caisse claire semble-t-il, que le batteur installe une autre rumeur : sur les peaux de son instrument passent des rotatives, à même le tambour naît une étonnante musique de roulage – sans doute est-ce elle qui explique la référence faite au Talking and Drum Solos de Baby Dodds par Adam Sonderberg dans les courtes notes qu’il a signées pour Spuren. Ainsi est-ce dans le contraste, pour ne pas dire en deux temps, que les relectures de Christian Wolfarth magnifient sa première expression ; elles sont, en conséquence, indispensables.

spuren

Christian Wolfarth : Spuren
Hiddenbell Records
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
LP : A/ Spuren I – B/ Spuren II
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 février 2016

William Parker : Raining on the Moon (AUM Fidelisty, 02015)

william aprker great spirit

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que William Parker retourne aux blue notes, au gospel, au jazz des fifties-seventies. Il le fait à chaque fois avec suffisamment de conviction (et de talent) pour qu’on ne détourne pas l’oreille.

Le voici donc réitérant quelques vieilles recettes. La voix gorgée de soul de Leena Conquest s’offre au premier plan tandis que les solistes (Rob Brown, Eri Yamamoto, Lewis Barnes) prennent quelques plaisirs à zébrer leurs (courtes) interventions. C’est cette même Leena Conquest qui oppose son chant désarmé et profond aux féroces souffleurs sur la seule plage improvisée du disque (Prayer-Improv). Et c’est encore Leena Conquest – avec l’aide bienveillante la pianiste Eri Yamamoto – qui sillonne de larges vallées en rendant hommage à Whitney Houston (Song). On pourra s’en étonner mais, là aussi, on ne détournera pas l’oreille et l’on prendra, à nouveau, conscience de l’abîme séparant les tristes jeunots sur papier glacé des solides Parker, Drake & co.

william parker great spirit

William Parker : Raining on the Moon / Great Spirit
Aum Fidelity / Orkhêstra International

Enregistrement : 2007 & 2012. Edition : 2015.
CD : 01/ Bowl of Stone around the Sun 02/ Doson Ngoni Blues 03/ Feet Music 04/ Great Spirit 05/ Prayer-Improv 06/ Song (for Whitney) 07/ Potpourri
Luc Bouquet © Le son du grisli

31 octobre 2015

Wally Shoup, Greg Campbell, Greg Kelley, Bill Nace : One End to the Other (Open Mouth, 2015)

wally shoup bill nace greg campbell greg kelley one end to the other

Les ramifications dans lesquelles Bill Nace aime débusquer de nouveaux partenaires devaient l’amener un jour jusqu’à Wally Shoup, saxophoniste qui croisa plusieurs fois Paul Flaherty, Chris Corsano ou Thurston Moore. La rencontre se fit en quartette, le guitariste et le saxophoniste ayant chacun amené un Greg de leurs fidèles : Kelley et Campbell.

Sur les cymbales du second – batteur régulier de Shoup que l’on entendra ici souffler aussi en cornet et cor d’harmonie – et une guitare traînant en arrière-plan, l’alto dépose ses premières notes : fragiles, rauques bientôt, crissant enfin. Malgré ses précautions – une réserve, même, pour ce qui est de Kelley –, l’improvisation est ascensionnelle et marque dans l’empreinte.

Les autres pièces feront d’ailleurs de même : mais quand, par exemple sur Separating a Door from a WindowNace et Kelley enveloppent de rumeurs électriques le jeu du duo qui leur fait face, sur Transom, c’est une réunion de quatre solistes qui s’entendent sur une même intention : en démontrer d’avantage (au volume) sans jamais perdre en délicatesse ni en à-propos. Plusieurs écoutes l’attestent : c’est là un free à distance, trouble et alangui, dont l’effluve déconcerte toujours autrement.

Wally Shoup, Greg Campbell, Greg Kelley, Bill Nace : One End to the Other (Open Mouth)
Edition : 2015.
LP : A1/ Morning A2/ Separating a Door from a Window – B1/ Transom B2/ Nothing Is Deprived of Its Warmth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 novembre 2014

Rashad Becker : Nantes, 29 août 2014

rashad becker nantes 29 octobre 2014

L’atelier est faiblement éclairé. Sur une table, la machinerie avec laquelle compose Rashad Becker ; derrière elle, l’homme est discret, réfléchi voire secret. Comptés, ses mouvements modéreront les sonorités à peine engendrées – extraites de quels stocks ou archives ? – pour penser déjà la forme des combinaisons qui transcenderont celles encore à naître.

Comme hier le chercheur en musique concrète, Becker opère en compositeur obligé par son matériau, mais avec cet avantage d’avoir façonné, et non pas révélé, le chant des « objets » qui l’inspirent. Sur Traditional Music Of Notional Species Vol. I ou remixant Christian Wolfarth (Acoustic Solo Percussion Remixes), l’ingénieur du son avait trahi un goût pour l’animal chantant au point de se changer en chef d’un orchestre confondant : râles, hululements, miaulements, feulements – allongés, étouffés, accélérés… – abondent ici encore, dont un rythme peut cristalliser la plainte ou un gimmick consolider la portée.

Mais Becker travaille parfois davantage l’abstraction de ses structures sonores : jeux de fréquences, d’ambivalences, de citations, de fuites voire de désertions : l’expression n’est plus la même, qui se passe de chant et de rythme pour construire dans les bruits et perdre dans les évocations (minimalisme, indus, noise, downtempo…). Le tour de force résidant dans l’à-propos et l’équilibre des six à sept séquences de cette performance, bel ouvrage envolé de concrétisme sonore réduit à ses fondamentaux : pas fier, mais haut. 

Rashad Becker : Nantes, festival SOY, Médiathèque Jacques Demy, 29 octobre 2014.
Photo : Nantes.fr
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

24 juin 2015

Vertex, Axel Dörner, Andrea Neumann : Sustain Ability (Gigafon, 2014)

vertex axel doerner andrea neumann sustain ability

Le 24 septembre 2012, à l’Emanuel Vigelands Mausoleum, Andrea Neumann et Axel Dörner, qui se connaissent bien, faisaient corps avec un duo établi dans les parages : Vertex, soit Petter Vågan (guitare acoustique, électronique) et Tor Haugerud (batterie, générateur de signaux).

Ensemble ou par paires, les musiciens – qui ont appris à se connaître en tournée et, donc, font preuve d’une assez belle cohérence – improvisent un collage électroacoustique chamarré. Là, succèderont aux premiers feulements des rumeurs élevées sur surfaces rotatives, une courte suite d’artefacts concrets, des sons tenus envahis par des parasites, des cordes pincées ou un chant de cuivre, des signaux sonores enfouis sous un lourd climat de brumes...

Se renvoyant les grands signaux mis au jour par les musiciens, les murs de l’endroit auront parfait l’improvisation, qui a au moins le mérite de changer et Dörner et Neumann de leurs champs d’abstraction mécanique respectifs.

Vertex, Axel Dörner, Andrea Neumann : Sustain Ability (Gigafon)
Enregistrement : 24 septembre 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Sustain Ability
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 avril 2015

Mohammad : Zo Rèl Do / Lamnè Gastama (Antifrost, 2014)

mohammad zo rèl do lamnè gastama

Après un brillant Som Sakrifis, c’est en trois temps que se joue ce projet (Study) de Mohammad : l’exploration d’un espace compris entre des coordonnées géographiques choisies (34°Ν-42°Ν & 19°Ε-29°Ε). A leur habituelle litanie de métal, Nikos Veliotis, Coti et ILIOS ajouteraient donc un peu d’exotisme.

Première étape, Zo Rèl Do. Sur deux notes, un archet grince dès l’ouverture, fraye avec des field recordings de cartes postales (discussions perdues dans la foule, flûtes lointaines…) quand l’électronique bruisse et même frémit. Perturbé par les lignes mouvantes de bourdons et de graves stupéfiants, l’équilibre du trio trouvera sa force dans une marche qui le conduira jusqu’à Lamnè Gastama.

C’est là la deuxième étape du périple. La vitesse de croisière, assurée, commande qu’on y double un archet grinçant, qui grillera l’ampli duquel sortira néanmoins une antienne prête à accueillir tous les parasites. Ainsi les scories (redites, accrocs, murmures, voix inquiètes…) font-elles score : autre marche, car plus sombre, qui interroge déjà la nature de la fin du voyage (à paraître en juin prochain).

Mohammad : Zo Rèl Do (Antifrost)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Urso Nesto 02/ Grabe 03/ Kabilar Mace 04/ Marik 05/ Kounye A Zwazo Yo 06/ Samarina 07/ Sigal

Mohammad : Lamnè Gastama (Antifrost)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Pichak 02/ Hapsía 03/ Adar Toli 04/ Tik Tromaktón
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 mars 2015

Knyst! : Knyst! (Gaffer, 2013)

knyst!

Passée une première plage à l’humour potache (Rectal Injections), Knyst! ne cachera plus rien de son projet : faire comme les copains. Et on dira – à regret – de ce (free ?) jazz qu’il est entendu, déjà entendu.

Pourtant : un alto (Kasper Skullerud Vaernes) aiguisé et éructant comme Zorn rêverait encore de le faire, un contrebassiste (Christian Meaas Svendsen) mordant et perspicace dans ses interventions solos (noyés dans la masse sonique ailleurs) ainsi qu’un batteur (Andreas Wildhagen) amoureux de découpes sèches et tonnantes auraient pu faire la différence. Mais voilà, ceci ressemble à ceci… et encore plus à cela… Et l’oreille du chroniqueur sature de copie…

Knyst! : Knyst! (Gaffer Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Rectal Injections 02/ Achsulott 03/ Denmark 04/ Pass 05/ Fiske 06/ Eine kleine Skleppy 07/ Om Natt 08/ Dr. Nakamats
Luc Bouquet © le son du grisli

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