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Le son du grisli
1 décembre 2014

Matt Bauder / Day in Pictures : Nightshades (Clean Feed, 2014)

matt bauder nightshades

En ces temps de Blue Note Revival, écouter Matt Bauder creuser en profondeur les vieilles symétries n’est pas pour me déplaire. Et ne pas voir en lui l’un des musiciens les plus investis du moment en dit assez long quant à l’imbécilité de la jazzopshère.

C’est que Matt Bauder possède plus d’une corde à son arc. Ici, dans ce territoire vaguement sixtie-Blue Note, il conteste le copier-coller et fonde ses interventions sur des tumultes que n’atteindront jamais les (très) surévalués petits princes des revues en papier glacé. Car Bauder sait comment ériger un chorus et comment troubler les cadres. Et c’est aussi ce que sait faire un Nate Wooley, trompettiste aux courbes ruades. Et tandis que Kris Davis (remplaçant ici Angelica Sanchez) impulse quelque harmonie mensongère, Jason Ajemian et Tomas Fujiwara érigent quelques imposantes cathédrales. Viennent alors à nos oreilles cette science des temps mêlés. Temps mêlés et jamais scellés.

Matt Bauder / And Day in Pictures : Nightshades (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Octavia Minor 02/ Weekly Resolution 03/ Starr Wykoff 04/ Rule of Thirds 05/ August & Counting 06/ Nightshades
Luc Bouquet © Le son du grisli

24 novembre 2014

Microtub : Star System (Sofa, 2014)

microtub star system

Avec le retour de Microtub, c’est la réapparition d’une ligne d’horizon dessinée par trois tubas : l’un en Fa (Robin Hayward, qui signe ces deux compositions que modifieront quelque peu leurs interprètes), deux autres en Do (Martin Taxt et Kristoffer Lo). Sur le champ qui mène à la ligne en question, l’infini domaine de la microtonalité.

Sur lequel courent une (mais les hauteurs diffèrent), deux ou trois notes. Les tubas se soutiennent, leurs graves se prolongent tout en se disputant la somme des couches qu’ils déposent ; des cargos en partance et d’autres de retour se croisent alors sur la crête de reliefs altérés. Sur la seconde plage, c’est presque le même départ et presque le même chemin : l’allure est lente – atone peut-être, monotone non – mais bien chantante. Tout enveloppées de brume, les rumeurs que le trio laisse dans son sillage composent un hymne enchanteur qui atteste de son passage.

Microtub : Star System (Sofa Music)
Enregistrement : 25 avril 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Star System 02/ Square Dance
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 novembre 2014

Triac : In A Room (Laminal, 2014)

triac in a room

Un CD de belle ambient, de temps à autre, ça rafraîchit. D’autant qu’Augusto Tatone (basse électrique), Marco Seracini (claviers) et Rossano Polidoro (laptop) la font de boucles et de synthés auxquels il est bien difficile de résister.

Ça rappelle parfois Christian Fennesz, parfois leur compatriote Giuseppe Ielasi (deux signatures décidément inspirantes, à moins que ce ne soit moi uqi les entende partout...). Stellaire, sonnant comme il faut (parce que travaillé, y’a qu’à entendre In A Room Part I), jouant avec les références légendaires (Bruce Gilbert, Brian Eno & Harold Budd y sont aussi), capables de faire grouiller des bactéries sonores sur trois notes synthétiques. Avant même d’arrêter ma chronique, je signale que Triac sort sur Laminal, label-branche de Mikroton. N’est pas trop de gages de qualité d’un coup ?



Triac : In A Room (Laminal)
Edition : 2014.
CD : 01-04/ Part I – Part IV
Pierre Cécile © Le son du grisli

3 novembre 2014

Nor Cold : Nor Cold (Multikulti Project, 2013)

nor cold multikulti

Après avoir tâtonné dans l’espace Olgierd Dokalski (trompette), Wojciech Kwapisiński (basse électrique), Oori Shalev (batterie et cymbales très résonnantes) et Zeger Vandenbussche (saxophone alto & soprano, clarinette) tâtonnent dans d’autres pistes : la mélodie, l’unisson, le contrepoint.

Il faut dire que leur désir de mêler leur petite musique aux mélodies séfarades des Balkans n’est pas sans danger, Zorn étant déjà passé par là. Ici, Nor Cold ne cherche pas à en mettre plein la vue. Aucune réponse, copie ou réplique masadienne mais des souffles pétrifiés (Vandenbussche ravira les fans de John Lurie), des lignes claires, des harmonies frêles, des tempos impressionnistes. Ils tâtonnent : ils trouveront.

Nor Cold : Nor Cold (Multikulti Project)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Maria 02/ The Thief 03/ Madre: the Adolescence 04/ Sadness 05/ Drama 06/ Falling Sky 07/ Madre: the Reconciliation 08/ Deep End 09/ Maria Radio Edit
Luc Bouquet © Le son du grisli

5 mai 2012

Alan Silva Celestrial Communication Orchestra : Seasons (BYG, 1970)

alan silva seasons

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture. C’est le cas d’Alan Silva – qui prit des leçons de composition de Bill Dixon, autre amateur d’images. A la fin des années cinquante, il abandonne la trompette pour la contrebasse, instrument qui dira son appétit de sonorités neuves : en quartette aux côtés de Burton Greene ou dans l’Arkestra de Sun Ra lors de l’October Revolution in Jazz, organisé par la Jazz Composers Guild de Dixon ; ensuite sous la houlette de Cecil Taylor (avec lequel il enregistre Conquistador! et Unit Structures, deux des plus audacieuses références du catalogue Blue Note), celle d’Albert Ayler (Love Cry) ou encore celle d’Archie Shepp (Poem for Malcom).

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En 1968, Silva enregistre pour la première fois en meneur : Skillfullness, sur ESP ; l’année suivante, il s’installe à Paris où, en invitant à le rejoindre expatriés et musiciens de l’endroit, il fomentera le Celestrial Communication Orchestra. Pour BYG, la formation enregistre en 1969 Luna Surface : Anthony Braxton, Archie Shepp, Grachan Moncur III, Leroy Jenkins, Kenneth Terroade, Dave Burrell, Malachi Favors, Bernard Vitet, Claude Delcloo ou encore Beb Guérin y interviennent en rangs serrés, jouant chacun des coudes pour que l’orchestre joue de ses singularités.

Le 29 décembre 1970, jour de l’enregistrement de Seasons à la Maison de l’O.R.T.F., la formation n’est plus la même, mais impressionne autant si ce n’est plus encore : les autres membres de l’Art Ensemble y ayant rejoint Malachi Favors tandis que s’y sont fait une place Steve Lacy, Alan Shorter, Ronnie Beer, Michel Portal, Robin Kenyatta, Jouk Minor, Joachim KühnKent Carter ou encore Jerome Cooper. Eloquente, la liste des musiciens ne dit toutefois pas de quoi retourne Seasons. Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture : c’est ce que démontre Seasons, « Stereophonic Picture » pensée par Silva que BYG transformera en triple trente-trois tours.

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L’idée est celle d’une partition-ruban pour orchestre séditieux. Une composition mise à plat, aussi, que transformeraient les mouvements, improvisés ou non, des saisons. L’ouverture de la pochette révèle quelques positionnements (celle des intervenants, selon un timing donné) ; en miroir, des simplifications couchées sur le papier signalent des assemblages et des solos distribués.  

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A l’écoute, le projet gagne encore en grandiloquence : d’un morceau d’atmosphère qu’il fait tourner à l’archet, Silva sort des motifs engageant les interventions isolées (elles, trajectoires affranchies ou répétitions incitatives). En bande organisée, c’est l’avenir du free jazz qui est ici pensé : davantage d’écarts et de vacarme ou sinon plus de discrétions et de mesure – quelle que soit l’option choisie, Silva travaille les textures sonores : lorsqu’il n’intervient pas à la contrebasse, il passe de sarangi en violon électriques ou s’empare de deux « french electroacoustic instruments » ; des années plus tard, les synthétiseurs lui permettront d’assouvir son goût pour les sons artificiels. Sans cesse, la balance orchestrale penche d’un côté ou de l’autre. Sans cesse, jusqu’à l’ouverture de la cinquième face. Là, Silva commande à Don Moye et Jerome Cooper de battre  le tambour pendant qu’il convoque ses troupes et leur détaille les plans sous l’effet desquels finiront les saisons : la charge est héroïque, l’opération a pour nom « The Thrills ».  La déflagration est terrible, elle est l’effet d’un cataclysme – qui en enfantera d’autres, dont les pères-porteurs auront pour nom Merzbow, Keiji Haino ou encore Otomo Yoshihide (sur Core Anode, celui-ci dirige d’ailleurs un autre orchestre d’importance).

Etourdi sans doute, Silva quittera la maison ronde pour retrouver Sun Ra ou animer Center of the World en compagnie de Frank Wright. Il lui faudra attendre 1977 pour reprendre la tête du Celestrial Communication, et enregistrer avec lui The Shout/Portait from a Small Woman puis Desert Mirage. Les dernières nouvelles de l’orchestre datent d’un concert donné en 2001 à l’Uncool Festival. Dans ses rangs, on remarquait Marshall Allen, Joseph Bowie, Karen Borca, Roy Campbell, Bobby Few, Baikida Carroll, Kidd Jordan, Sabir Mateen, William Parker, Itaru Oki, Steve Swell, Oluyemi Thomas… Le label Eremite fera de l’enregistrement du concert une Treasure Box enfermant quatre disques – les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture.

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30 juillet 2011

Fred Van Hove : Requiem for Che Guevara (MPS, 1968)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Nous sommes le 10 novembre 1968, au Berlin Jazz Festival, après que Don Cherry, au même endroit, ait couché sur disque et en public Eternal Rhythm. La programmation est engagée, politiquement notamment, au travers d’hommages rendus à Martin Luther King, John F. & Robert Kennedy, Malcolm X et Che Guevara. Dans Matériaux de la révolution, le Che écrit : « J’ose prétendre que la vrai révolutionnaire est guidé par un grand sentiment de l’amour. Il est impossible d’imaginer un vrai révolutionnaire sans ces qualités. » A l’époque, A Love Supreme de Coltrane et Karma de Pharaoh Sanders ont déjà été enregistrés, deux œuvres effectivement habités par l’amour et révolutionnaires. MPS, label allemand dont beaucoup des références témoignent de ce qui s’est passé au Berlin Jazz Festival, a parfois rendu compte de cet engagement, et même de son passage par l’église : on se souvient par exemple de Black Christ Of The Ands de Mary Lou Williams, sorti par SABA, étiquette directement liée à MPS.

Dans les notes de pochette de Requiem For Che Guevara, opus curieusement attribué au seul Fred Van Hove qui pourtant n’a droit qu’à une face (l’autre étant signée Wolfgang Dauner), celui-ci écrit : « Nous sommes convaincus : le jazz, en tant que musique la plus vivante, la plus universelle et la plus vitale et créatrice de notre temps, a une place dans l’église. Mais nous sommes également convaincus qu’elle ne peut prétendre y accéder que si elle est utilisée dans un sens créateur, artistique, et d’une manière égalant les normes fixées par la grande et vénérable tradition de la musique d’église, de Bach en passant par Bruckner jusqu’à Pepping. »

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Forts de ce genre de réflexions, les organisateurs du Berlin Jazz Festival programmèrent une soirée intitulée Jazz In The Church, à l’église Südstern, répartie en deux concerts dus à Wolfgang Dauner puis Fred Van Hove. Si le premier offrit une prestation seulement intéressante (en tous cas loin de l’esprit du fameux Free Action), prestation dont on retiendra surtout l’Amen lancé par un Eagle Eye Cherry âgé d’à peine un an, le second, par contre, délivra une singulière pièce pour orgue et groupe de jazz, propulsée par Peter Kowald et Han Bennink Cel Overberghe, Kris Wanders, Willem Breuker et Ed Kröger constituant un chœur de soufflants dont les unissons évoquent par endroits l’idée qu’Albert Ayler se faisait du sacré.

Fred Van Hove : « Avec des mots, il est très facile de mentir : je peux écrire des mots comme Révolution, Lutte Sociale et Conscience, je peux les employer pour me donner une image, il n’y a jamais de preuve que je crois vraiment aux choses dont je parle. » La musique de Fred Van Hove, quant à elle, ne ment jamais, et sa route mènera régulièrement son interprète dans des églises, comme sur ces trois improvisations en duo avec le saxophoniste Etienne Brunet, données à l’église St Germain à Paris, et à St Pierre / St Paul à Montreuil. L’orgue, que Fred Van Hove, plutôt que la piano, sollicite en de pareilles circonstances, s’accorde bien à la « free music » – en témoignerait d’ailleurs, si besoin était, cet autre duo que forment Veryan Weston et Tony Marsh.

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27 juillet 2011

Steve Lacy : Moon (BYG, 1969)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Ecouter Moon ne donnera qu’un aperçu de la musique de Steve Lacy ; permettra plutôt de se faire une idée de la musique d’une époque, voire même d’un moment. Mais écouter Moon dira assez bien de quelle manière, tout au long de sa vie de musicien, Lacy envisagea le rapprochement de la composition et de l’improvisation : « Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu », confia-t-il en 1976 à Alain-René Hardy et Philippe Quinsac (pour feu Jazz Magazine) qui lui proposaient d’investir des formes « délibérément ouvertes, comme dans la musique de Frank Wright par exemple. »

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Lacy, alors : « J’ai beaucoup fait ça autrefois…  jouer sans structure, sans thème… pendant des années. Mais ça devenait toujours fatigant au bout d’un temps… Parce que j’aime les structures. Je suis matérialiste. J’aime les limites, les lignes. Je suis compositeur, j’aime les morceaux, les climats précis. J’aime aussi la folie, dans certaines limites. (…) Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu. Quelque chose qui fasse une unité entre les structures et le jeu. Je cherche une musique qui unifie ces choses diverses. Pour moi, la composition et l’improvisation, ça doit être la même chose, ça forme un tout. Par exemple, dans Schooldays, c’était en route vers ça. On jouait des morceaux de Monk et on improvisait dessus, parce qu’on recherchait un rapport entre la manière de jouer et le morceau qui provoquait ce jeu, on cherchait une homogénéité entre le morceau et le jeu. »

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Qu’en dit Moon, disque court enregistré à Rome par le couple Steve Lacy / Irène Aebi aux côtés de Claudio Volonte (clarinette), Italo Toni (trombone), Marcello Melis (contrebasse) et Jacque Thollot (batterie), à l’écoute ? Sans aucun doute que le free jazz supporte l’écrit, et peut même le digérer. Cinq chansons sans paroles – on connaît le goût de Lacy pour la chanson, à textes même –, cinq chansons sans couplets ni refrains, et plus que tout encore cinq chansons en alerte. « Hit » première de toute, en évocation exacerbée du « Parisian Thoroughfare » de Bud Powell ; « Note » fait de vrais et faux départs respectant presque la scansion télégraphique d’Aebi – impérieuse, ici, accorderont même ceux qui, d’habitude, la préfèrent aphone ; « Moon » prise en filet puis cédant à la sérénade de Melis qui réorientera cent fois le groupe sur les rails de « Laugh ».

Sur fin de face B, le soprano évolue sur « The Breath » : seul d’abord, puis porté haut par les coups vifs de Thollot. En oiseau en cage, mais libre en cage. En oiseau de feu aussi, pour évoquer Stravinsky auquel Lacy rendit hommage en 1980 dans un article publié par Le Monde de la Musique. Le saxophoniste y défendait les vertus inspiratrices des « limites » que le compositeur russe (limites d’autant plus inspirantes qu’elles sont nombreuses) et le peintre Braque (limites plus promptes à engendrer de nouvelles formes) avaient louées avant lui.  Trouvant son compte en structures arrêtées, Lacy aurait pu encore citer Bachelard : « Je ne vis pas dans l’infini, parce que dans l’infini on n’est pas chez soi. »

3 août 2011

Andrew Cyrille : Metamusicians' Stomp (Black Saint, 1978)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Au gré de nombreuses métamorphoses, le free jazz s’est réinventé. Les meneurs n’étant pas toujours souffleurs, quelques percussionnistes portèrent des coups implacables à la stagnation du genre – malgré tout, d’autres s’y seront enfermés et de plus jeunes s’y enferment encore. Réguliers ou non, tous ces coups furent ad hoc. Ceux d’Andrew Cyrille seraient-ils plus ad hoc encore que les autres, si la chose était seulement envisageable ?

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Chaque référence, ou presque, de la discographie de meneur d’Andrew Cyrille répète « les recherches progressent ». Après un Dialogue of the Drums entamé avec Milford Graves, ce sera une poignée de disques enregistrés avec Maono (formation qui ne peut se passer de David S. Ware au saxophone ténor et de Ted Daniel au bugle) : Celebration (présence de Jeanne Lee dont Cyrille célèbrera la poésie l’année suivante sur Nuba en compagnie de Jimmy Lyons), Junction et Metamusicians’ Stomp auxquels on peut ajouter Special People (et même The Navigator, si un original affirmait un jour qu’en fait Maono peut bien se passer de Ware).

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Plusieurs fois affichée, l’exceptionnelle nature des forces en présences garantit l’ouvrage signé Maono. Sur Metamusicians’ Stomp, ce sont quatre (le bassiste Nick DiGeronimo est le quatrième) musiciens doués de métalangage sinon ces quatre « métamusiciens » promis, dont le nec plus ultra est cet art qu’ils ont de transmettre avec une facilité déroutante. Sur des compositions de Cyrille dont l’exotisme est un ailleurs où trouver l’inspiration et non pas cette simple promesse de dépaysement musical ; sur une autre de Kurt Weill : slow de salon au cours duquel les danseurs s’emmêleront immanquablement en peaux et pavillons. 

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A coup de gestes vifs, Cyrille attise donc en acharné quand Ware, à gauche, y va de sa nonchalance écorchée et que Daniel, à droite, découpe de rares fantaisies. Le free annoncé est bien du domaine des souffles, mais ceux-là ne sauraient être sans l’impulsion qui commande partout ici, entretenue par les motifs que DiGeronimo est en charge de faire tourner. Ainsi « Metamusicians’ Stomp » est un jeu de courts schémas imbriqués dont l’accès est libre mais la sortie aléatoire, voire interdite. Sur une face entière, la seconde, « Spiegelgasse » compose en trois temps (Reflections + Restaurants / The Park / Flight) dans les reflets de miroirs disposés près des musiciens : le dit est redit et renvoyé plus loin ; le fait est réverbéré au point que Maono tente en guise de conclusion le rapprochement de deux jazz que tout semblait opposer : cool et free, donc. Etait-il possible que, jusqu’alors, ces deux-là aillent l’un sans l’autre ? « Les recherches progressent », clamait Metamusicians’ Stomp. Et le clame aujourd’hui encore.

2 octobre 2014

Kim Gordon : Is It My Body? (Sternberg Press, 2014)

kim gordon is it my body

On sait la passion de l’art qui travaille Kim Gordon, comme son penchant pour l’écriture. Dans ses publications – presque œuvre critique –, Branden W. Joseph est allé fouiller. Sa sélection, publiée sous le nom Is It My Body?, fait  cohabiter des textes de différentes natures : extraits d’intimes carnets de voyage (tournée avec The Swans et Happy Flowers en 1987), compte-rendu de concerts (Rhys Chatham, Glenn Branca..), propos d’esthétique et textes de réflexion.

Qu’elle chronique, rapporte – évoquant par exemple le malaise créé par la sortie de No New York, qui « réduisit » la No Wave à quatre groupes seulement – ou s’interroge (sur les clubs, le public, l’avant-garde et ses désillusions, la sexualité, le machisme…), Gordon décortique avec un naturel désarmant son environnement, c’est-à-dire l’art qui l’entoure. Et quand elle échange avec d’autres artistes qu’elle – Mike Kelley ou Jutta Koether – c’est l’occasion d’en apprendre davantage sur une bassiste qui, auprès de Lydia Lunch dans Harry Crews, apprit à se détacher un peu du groupe qui l’a fait connaître. Certes, deux grands livres sur Sonic Youth [1 & 2] ont paru récemment… Is It My Body? en est, mine de rien, un troisième.

Kim Gordon, Branden W. Joseph (ed.) : Is It My Body? Selected Texts (Sternberg Press / Les Presses du réel)
Edition : 2014.
Livre (anglais) : Is It My Body? Selected Texts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 septembre 2014

Jürg Frey, Radu Malfatti : II (Erstwhile, 2014)

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Il n’est là quasiment plus question de silence – tout, dit-on, n’est-il pas relatif ? La longue note de clarinette de Frey, celle qui lui succède (elle, de trombone et de Malfatti) n’avertissent-elles pas l’auditeur ? Peut-être s’agit-il maintenant, et sur l’instant, de réduire le silence à sa portion congrue, tout en prenant soin qu’il fasse, sur la musique, toujours le même effet.  

Alors, c’est à distance que les notes tenues et ténues de Frey et de Malfatti, comme les field recordings du premier sur la composition qu’il signe des II ici présentées, vont : se cherchent, se rencontrent, se chevauchent. De leurs trajectoires fragiles, les instruments font un programme commun (Shoguu) ; de leurs présences, les field recordings empêchent un propos seulement musical (Instruments, Field Recordings, Counterpoints) : trajectoires et présences traçant une ligne de fuite confondante derrière laquelle le silence se tait. Ses fondations coulées dans la note, même fragile, la maison Frey / Malfatti tient : flottant, comme suspendue, lumineuse surtout.

Jürg Frey, Radu Malfatti : II (Erstwhile / Metamkine)
Enregistrement : 13 et 14 novembre 2013. Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01-05/ Shoguu – CD2 : 01/ Instruments, Field Recordings, Counterpoints
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 septembre 2014

Big Bold Back Bone : Clouds Clues (Wide Ear, 2014)

big bold back bone clouds clues

Dans cette station de télescopage qu’est Big Bold Back Bone s’agitent quelques familiarités (un zeste de Prime Time ici, un zeste de Berne-Ducret ailleurs, des sursauts soniques un peu partout). Y stagnent aussi des terres introspectives, logiquement malaxées par les analogic electronics (des electronics bio ?) de Travassos.

Dans cet underground profond où rien ne se dénoue, s’invitent les pénétrants caquetages de la trompette de Marco von Orelli. Et, par bonheur, la guitare rigoureuse de Luís Lopes déstabilise parfois cette brume sans fin. Mais, à l’arrivée, persiste cette étrange impression de territoires indéfinis et trop peu arpentés par un combo oublieux de son envol.

Big Bold Back Bone : Clouds Clues (Wide Ear Records)
Enregistrement : 2010. Edition : 2013.  
CD : 01/ Nice Dive 02/ Skinny Dipping 03/ Shoeshine 04/ Subsoil Sound 05/ Pulp Pal 06/ Slow Snow 07/ Point Blank 08/ Bristle Brush 09/ Outdrops Boat 10/ Horizon Flicker
Luc Bouquet © Le son du grisli

3 août 2014

Andreas Brandal : The Merchant of Salt (Dumpster Diving Lab, 2011) / Drive Home With A Hammer (Quasipop, 2005)

andreas brandal merchant of salt

Si les deux personnages de couverture ne respirent pas la joie, ils sont raccords avec l’univers d’Andreas Brandal. « Instable » car aussi dark ambient que pop indus, électro à la Fennesz ou dronysiaque (et j’en passe).

Le comble, c’est que The Merchant of Salt est un CD d’une cohérence incroyable qui ne justifie pas la dizaine d’années qu’il a fallu pour le voir sortir. Ces messages que Brandal envoie à destination des extraterrestres les singent ou les fantasment, et pour peu qu’ils retombent dans l’oreille d’un humain de passage voilà l’humain ravi ! On pourra maintenant citer encore Eno, Jan Jelinek (dans les rebonds de synthés old school) ou je-ne-sais-quel « maître » de B.O. de série Z : l’effet est immédiat !

Andreas Brandal : The Merchant Of Salt (Dumpster Diving Lab)
Enregistrement : 2001. Edition : 2011.
CDR : 01/ Existence Is Elsewhere 02/ Anemic Cinema 03/ School Of the Thread 04/ Staircase 05/ Kinetic 06/ Chance Operations 07/ End Game 08/ The Merchant Of Salt
Pierre Cécile © Le son du grisli

andreas brandal drive home with a hammer

Parfois avec l’aide de Bjarte Brandal (guitare électrique) et Svein Age Lillehamre (batterie), Andreas Brandal avait déjà enregistré Drive Home with a Hammer (mais dans quel but ? je vous le demande). Sur ce CD, comme le dit le nom du label, c’est une pop quasi parce qu’elle fait référence à l’indus, le noise ou encore le doom. Et encore une fois : l'effet est immédiat !!

Andreas Brandal : Drive Home With A Hammer (Quasipop)
Edition : 2005.
CD : 01/ Level 02/ The Factory Myth 03/ Herzog  04/ There Is No In-Between  05/ File Under Lost 06/ Vintage Velvet Body 07/ Drive Home With A Hammer 08/ A Double Negative 09/ Light Ghost Outfit 10/ Resistant 11/ Scarlet Street
Pierre Cécile © Le son du grisli

25 juin 2014

Thanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira : Garnet Skein (Aural Terrains, 2013)

thanos chrysakis wade matthews javier pedreira garnet skein

Garnet Skein est le nom, emprunté à celui du document qu’il archive, d’un des observatoires qui fleurissent au pays que Chrysakis et Matthews explorent ensemble depuis des années. Et ce pays s’invente en fait sous leurs pas, pas sur lesquels le guitariste Javier Pedreira réglait les siens en 2013.

Le matériel du trio consiste en un ordinateur, une radio, des field recordings, des sons de synthèse, des gongs, en plus de la guitare de l’invité. Le paysage n’est peut-être plus le même qu’hier (ENANTIO_ΔΡΟΜΙΑ, Numen, Parállaxis) mais n’est pas non plus totalement différent. La chose que nous remarquons en premier est un ampli au sol. Il pourrait symboliser la recherche de présence, ou la recherche de concret c’est-à-dire de volume, de tous les bruits qui l’environnenet. Le grondement des gongs, deux notes flutées, des voix ou des larsens filtrants. Dans ce monde-là, l’électroacoustique révèle des ombres luminescentes.

écoute le son du grisliThanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira
Garnet Skein (extrait)

Thanos Chrysakis, Wade Matthews, Javier Pedreira : Garnet Skein (Aural Terrains)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01-06/ I-VI
Héctor Cabrero © Le son du grisli

20 juin 2014

Opéra Mort : Rennes, 19 juin 2014

opéra mort rennes le terminus 19 juin 2014

Opéra Mort est un duo composé de Fusiller et Èlg, tous les deux œuvrant par ailleurs en solo ou au gré de collaborations multiples — citons par exemple Reines d’Angleterre qui les unit à Ghédalia Tazartès.

Voix filtrées, machines brutes, c’est passionnant de les voir jouer : le temps de la performance, un véritable biotope électronique se met en place. On ne distingue pas de temporalité qui vienne s’imposer linéairement. En contrepartie, une occupation vivante de l’espace sonore se dévoile, une expansion topologique, sensible, tangible. Ici une fougère bruissante, là une sinusoïde aux abois, plus loin une modulation rampante… La trame vocale vient alors s’intriquer au maillage électrique sous-jacent. Elle tisse elle-même tout un plan jusqu’à parfois en venir à supporter cette écologie foisonnante.

Autant de signaux vivants qui revendiquent leur fragilité, fierté fébrile de la marge. Chanceler peut-être, comme une forme de résistance. Une revendication de la déviance, qui se justifierait de sa simple existence. Dans ce monde-là aussi, la pérennité des plus faibles conditionne l’équilibre global. Issue de cette certitude, naît alors une force expiatoire.

Bien que l’ensemble soit nettement plus cru et orienté noise, ils me font parfois penser aux boucles à la désynchronisation émouvante de Phonophani, mais arrivées en fin de nuit : morts de fatigues avec les nerfs encore capables de résister à toutes les menaces et toutes les promesses du jour à venir.

Opéra Mort, Rennes, 19 juin 2014. Un extrait de ce concert : http://youtu.be/jbCWKOcNg4s
Photos : Opéra Mort par C. Baryon / Le Terminus par Simon Le Lagadec.
C. Baryon @ Le son du grisli

3 mai 2014

Los Amargados : El dia de los Amargados (Unusual, 2014)

los amargados el dia de los amargados

C’est une cassette rouge, conservée dans un sachet de plastique, avec un piment sec et une bande-dessinée petit format. Le strip semble raconter la virée des deux musiciens – Petr Vrba et George Cremaschi – dans le désert mexicain : répondant favorablement à l’invitation que leur fait un squelette de jouer pour lui, les musiciens s'emmêleront les moustaches… confondues, celles-ci symboliseraient, à en croire le panthéon tchéco-mexicain, la bande que renferme la cassette.

Là, trouver en première face le trompettiste et le contrebassiste retournant la bande de l’intérieur le temps d’une bataille rangée qui rapproche électroacoustique bruitiste et artisanat pétaradant. En seconde face, Susanna Gartmayer rejoint le duo : à la clarinette basse, elle dépose quelques graves capables d’en démontrer à la contrebasse avant de racler le fond de son instrument en chercheuse d’atout radical. Qu’elle trouve bientôt : gimmick de trois notes qu’elle fait tourner et qui change Vrba et Cremaschi en poupées-souvenir qui valent leur pesant de piment.

Los Amargados : El dia de los Amargados (Unusual Records)
Edition : 2014.
K7 : A/ Los Armagados B/ Los Armagados with Suzanna Gartmayer
Guillaume Belhomme © le son du grisli

1 mai 2014

Erika Dagnino : Signs (Slam, 2013)

erika dagnino signs

Le grain de sable (ici Erika Dagnino) ne peut faire taire la force du trio formé par Ras Moshe (flûte, saxophones), Ken Filiano (contrebasse), John Pietaro (vibraphone, percussions). Chez le saxophoniste (par ailleurs poète) : un black phrasé, un saxophone ténor large et granuleux, un saxophone soprano alerte. Soit dit en passant : une découverte. Chez le contrebassiste : des pleurs d’archets, du bois crissant, un désir d’irriguer des terres qu’il devine fertiles. Chez le percussionniste : un vibraphone coureur, une armada percussive posée à bon escient.

Quelques mots sur le grain de sable : la poésie forte et profonde d’Erika Dagnino n’est pas en cause, mais son phrasé et sa diction en droite ligne d’une Violeta Ferrer (mais avec Violeta, l’émotion nous submerge) ne passent pas la rampe. Soit la couronne d’épines sur le fleuve intranquille.

Erika Dagnino Quartet : Signs (Slam Productions)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Preludio 02/ Prima Improvvisazione 02/ Seconda Improvvisazione 03/ Terza Improvvisazione 04/ Quarta Improvvisazione 05/ Intermezzo 06/ Quinta Improvvisazione 07/ Improvvisazione Finale
Luc Bouquet © Le son du grisli

19 avril 2014

Ha-Yang Kim : Threadsuns (Tzadik, 2014)

ha-yang kim threadsuns

La « contre-langue » de Paul Celan ferait-elle écho à la « contre musique » de Ha-Yang Kim ? Et faut-il parler de contre-musique ici ? Sans doute pas, tant les propositions de la compositrice-violoncelliste ne renversent aucun code musical mais s’inscrivent plutôt dans la sphère minimale des musiques contemporaines.

Ici, Ha-Yang Kim compose une œuvre en trois parties dédiée à Paul Celan et interprétée par le JACK Quartet (Ari Streisfeld, Christopher Otto, John Pickford Richards, Kevin McFarland). Le jeu de miroir entre la coréenne et le poète roumain passe par des ambiances mortifères : dissonances et lente gestation d’un centre qui ne sera jamais trouvé, accords poreux, longues notes répétées et annonçant un chaos sans cesse différé. Et ce ne sont pas les mélodies faussement rassurantes du troisième mouvement qui viendront apaiser l’impression de fatal hantant la totalité de l’œuvre. Cette symphonie du désagréable trouvera néanmoins quelques vifs adhérents, le signataire de ces quelques lignes en étant un des membres les plus actifs.

Ha-Yang Kim : Threadsuns (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2014.  
CD : 01/ Threadsuns I 02/ Threadsuns II 03/ Thraedsuns III
Luc Bouquet © Le son du grisli

11 mars 2014

AMM : Place sub. v. (Matchless, 2014)

amm place

Dans quel bas-fond de Lublin, Pologne, John Tilbury et Eddie Prévost ont-ils, avec la savante mesure qu’on leur connaît, extrait pour la polir cette nouvelle pierre à marquer leur maturation lente ? De l’endroit, AMM se fait un devoir et, bientôt, joue sur les mots : « a place » / « to place ».

Par petites touches, le duo sarcle, avise et creuse : permet déjà à la lumière de percer, qui dérangera quelques bêtes enfouies – le ventre du piano s’en fait gravement l’écho quand ce n’est pas la batterie qui chasse une horde de corneilles. Si l’exercice requiert de la précaution, c’est qu’AMM est venu jusque-là – cet « endroit où être » – pour marquer un territoire qui n’appartient qu’à lui et qu’il développe depuis toujours à l’intérieur même de ses frontières : frappes retenues, ritournelles naissantes et puis empêchées, accords courts étouffant sous les longs sifflements d’une cymbale sous archet, et voici que Place sub. v. a, dans un souffle, épousé l’endroit – point, parages et même pays.

AMM : Place sub. v. (Matchless Recordings)
Enregistrement : 16 mai 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Place
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 avril 2014

VocColours, Alexey Lapin : ZvuKlang (Leo Records, 2013)

voccolours alexey lapin zvuklang

Entre cocasseries philmintoniennes et noces stravinskiennes déboule VoColours, quartet vocal allemand (Norbert Zajac, Brigitte Küpper, Gala Hummel, Louri Grankin). Toutes les forces et farces vocales, de nous connues, se retrouvent ici en un pot-pourri – souvent inspiré – de l’alphabet du vocaliste allumé. Ainsi, égosillements, caquetages, cris et plaintes, jappements, chant des steppes, écartèlements, babillages, balbutiements, gazouillis se succèdent avec plus (Now & Equilibre : pièces entièrement improvisées) ou moins (Angst vor gespenstern : motif répété inlassablement) de bonheur.
 
Déboule également le pianiste Alexey Lapin. Confiné ici au rôle du chasseur, il scrute, attend, colorise la lente respiration de VoColours. Puis se souvenant de ses qualités de relayeur, impose ses graves profonds, élabore en solitaire une introduction qui ne sera pas pour rien dans la réussite de l’improvisation à venir. Soit, une rencontre, qui, si partiellement aboutie, n’en offre pas moins quelques mordantes pépites.

écoute le son du grisliVocColours, Alexey Lapin
ZvuKlang (extrait)

VocColours, Alexey Lapin : ZvuKlang (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Now 02/ Hey Ho 03/ ZvuKlang 04/ Angst vor Gespenstern 05/ Equilibre
Luc Bouquet © Le son du grisli

28 mars 2014

N.E.W. : Motion (Dancing Wayang, 2014)

new motion

A force de se mouvoir – depuis 2008, ce sont, du trio, les troisièmes traces repérées sur disques –, N.E.W. a creusé le sillon d’une improvisation farouche, bientôt transformé en galerie qui débouchât, ce 6 avril 2013, aux Eastcote Studios de Londres.

Au plafond, des bisons peints qui rappellent ceux d’Altamira, prêts à fondre et à emporter ces trois poupées nord-africaines de couverture que sont Alex Ward, à la guitare électrique, John Edwards et Steve Noble. Pour aller contre, la contrebasse et la batterie s’entendront sur quelques coups de boutoir quand la guitare multipliera les assauts latéraux. De l’opposition des forces et des tensions, Motion dégage des cris primaux et des derniers souffles qui ponctueront ces morceaux de noise, de no wave, de swing, de blues défait, et même de calypso, subtilement assemblés. Et puis, glissée parmi les déferlantes, une accalmie vous permet d’envisager la lecture des notes que Thurston Moore a rédigées pour ce disque, qu’il recommande – certes un peu tard, n’avez-vous pas déjà Motion en main ?

écoute le son du grisliN.E.W.
Betting On Now

N.E.W. : Motion (Dancing Wayang)
Enregistrement : 6 avril 2013. Edition : 2014/
LP :  01/ Betting On Now 02/ How It Is 03/ Tall & True 04/ 4th & Three 05/ Motion
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 mars 2014

Puin + Hoop : Er Zit Een Gatin In De Soep (Narrominded, 2014)

puin + hoop er zit een gat in de soep

Déjà, Puin + Hoop n’est pas la collaboration de deux groupes, mais un trio formé d’Erik Uittenbogaard, Remco Verhoef et Roald Van Dillewijn. Actifs depuis le milieu des années 2000, je ne connaissais pourtant rien à leur langage et, en conséquence, je choisis de traduire leur « Er Zit Een Gat In De Soep » par « Il ne faut pas cracher dans la soupe ».

Ma traduction vaut ce qu’elle vaut. En tout cas, elle révèle assez bien mon attitude au sortir de cette ambient-kraut, de leurs loops dronant fort, de leurs larsens de guitare et de leurs râles humains. Quand leur musique crache (comme moi dans la soupe, vous aurez compris l’astuce), j’adhère malgré toutes précautions sanitaires. Maintenant, ils peuvent aussi tourner en rond sur des guitares sur chorus ou delay. Là, un bémol. Mais bon : Er Zit Een Gat In De Soep !

écoute le son du grisliPuin + Hoop
Er Zit Een Gat In De Soep (extraits)

Puin + Hoop : Er Zit Een Gat In De Soep (Narrominded)
Edition : 2014
CD / DL : 01/ Er Zit 02/ Een Gat 03/ In De Soep
Pierre Cécile © Le son du grisli

20 février 2014

Eddie Prévost : Workshop Concert (Matchless, 2013)

eddie prévost workshop concert

21 mai 2012 au Café Oto de Londres : le cercle que forment Eddie Prévost et ses cinq « partenaires de workshop » choisis pour l’occasion par Seymour Wright (Jennifer Allum au violon, Ute Kanngiesser au violoncelle, Grundik Kasyansky au theremin, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga à la cithare et Daichi Yoshikawa à l’électronique) décide des duos qui, dans un premier temps, improviseront plus d’une demi-heure durant. Invités par l’exercice à faire preuve de parcimonie inspirée, les musiciens s’en tirent avec subtilité : vertus de l’archet (Kanngiesser semblant même travailler à l’harmonie de l’ensemble) et provocations amplifiées, aigus tenaces contre ronflements électroniques, bâtissent une pièce d’abstraction chantante.

Autrement déconcertants, cinq trios suivent sur des prises allant de quatre à douze minutes. Plus virulents aussi, les comités restreints butent sur des pierres d’achoppement faites pour être concassées : ce sont-là les cymbales qui découpent et les graves déflagrations de Yoshikawa qui réduisent en miettes. Voilà qui finit d’arranger ce concert d’habitués des workshops organisés par Eddie Prévost depuis 1999.

Eddie Prévost & Co. : Workshop Concert (Matchless Recordings)
Enregistrement : 21 mai 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Moving Duets DY/JA/GK/DL-C/EP/UK/DY 02/ Trio JA/GK/EP 03/ Trio GK/EP/DY 04/ Trio JA/DL-C/UK 05/ Trio DL-C/UK/GK 06/ Trio JA/EP/DY
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

19 février 2014

EITR : Trees Have Cancer Too (Mazagran, 2013)

eitr trees have cancer too

La compagnie – Pedro Sousa (saxophoniste entendu en Pão ou IKB Ensemble, qui joue aussi d’électronique) et Pedro Lopes (platines, électronique) – semblait attendre qu’on vienne à elle. Or, un grain l’agite, sorti d’une dépression électroacoustique qui a raison de la patience d’un duo dont, en plus, les machines se grippent.

Pour couronner le tout, le saxophone n’est pas celui d’un colosse et se complaît dans la torsion. En conséquence, voici EITR inventant sous les contraintes : lorsque ce n’est pas une musique d’atmosphère que gâtent ses field recordings (jardin d’enfants et conversations radiophoniques), ce sont de sombres morceaux déraillant jusqu’au noise léger : c’est alors qu’EITR évolue dans cette ambient trouble, dérangée sans cesse, qui met dans ses grisailles les deux musiciens en valeur.

EITR : Trees Have Cancer Too (Mazagran)
Enregistrement : 2008-2011. Edition : 2013.
LP : 1/ Eventually The Wind Died 2/ Forth Twice 3/ Bass Wood
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 janvier 2014

Tiger Hatchery : Sun Worship (ESP-Disk, 2013)

tiger hatchery sun worship

Un power trio plongé dans la marmite post-free-rock ? Il faudra demander à Mike Forbes (sax), Andrew Scott Young (basse électrique) et Ben Billington (batterie), trois jeunes musiciens de Chicago sur lesquels a misé le label ESP-Disk.

Chieftain &... uppercut direct : nous voilà à l’autre bout de la pièce ! C’est de cette drôle de façon que Tiger Hatchery entame les hostilités, mais son jeu ne sera pas que d’attaques foudroyantes (qui rappellent les belles heures de la Knitting Factory). Non, au free-rock à la Sonny Sharrock (ASY jouant pas mal dans les aigus) succéderont des moments de « calme » pour batterie chercheuse et saxophone à deux notes. C’est donc une claque et son retentissement que Sun Worship contient : et on est loin de les regretter !
 

Tiger Hatchery : Sun Worship (ESP-Disk / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition. 2013.
CD : 01/ Chieftain 02/ Sonic Bloom 03/ Grand Mal
Pierre Cécile © Le son du grisli

10 décembre 2013

East-West Trio : The Shangai Session (In Situ, 2013)

east-west trio shanghai session

Dans le boitier rouge et richement garni sommeille le East-West Trio. Plus pour très longtemps. Voici le CD dans le lecteur.

Qu’y entend-t-on ? Le souffle  du blues. Pardon : de tous les blues. Des nappes anxiogènes. Des axes mouvants. Des terres d’accueil où l’on se frôle et où l’on se reconnait. Des voix libérées. Des kermesses de joie. Des astres stagnants. Des bourrasques douces. Des sensibilités modulées.

Parce qu’ils ont depuis longtemps déserté les chemins imposés, Didier Petit (violoncelle, voix), Xu Fengxia (guzheng, sanxian, voix) et Sylvain Kassap (clarinettes, chalumeau) mordent dans le rouge de la chair. Avec le sensible pour évidence. On devine que le conflit est à des années lumière de leurs desseins. Leur projet n’est que celui du partage. Celui des complicités naturelles. Celui du délestage des codes et des obligés. Ainsi, libres et affranchis, les voici prêts à saluer l’intemporel.

East-West Trio : The Shangai Session (In Situ / Orkhêstra International)
Edition : 2013.  
CD : 01/ Shangai Folk Song 02/ Carte postale 03/ On the Tradition 04/ Aiku 05/ Snake Raga 06/ Shamane 07/ Mademoiselle du Henan 08/ Aiku 09/ West 10/1+2+1 = 3 11/ Matière errante
Luc Bouquet © Le son du grisli

east-west_collective_4_280Ces 14 et 15 décembre, l'East-West Collective (East-West augmenté de Miya Masaoka et Larry Ochs) est attendu à Nantes (Pannonica) et Tours (Petit Faucheux, dans le cadre du festival Super Flux). 

 

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