Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Brötzmann, Sharrock : Whatthefuckdoyouwant (Trost, 2014) / Brötzmann, Edwards, Noble : Soulfood Available (Clean Feed, 2014)

peter brötzmann sonny sharrock whatthefuckdoyouwant

La rencontre date de mars 1987 : sortis de Last Exit, Sonny Sharrock à la guitare électrique et Peter Brötzmann aux saxophones alto, ténor et basse, et tarogato, échangeaient à Wuppertal. Onze pièces – allant de trois à presque dix minutes –  sur lesquelles s’opposent, sur un même entendement, une presque même esthétique, deux pratiques rugueuses.

Inutile d’insister : le sauvage opère. Notamment quand le guitariste et le saxophoniste entament d’un commun accord l’ascension d’une improvisation que se disputent pics et aiguilles et qui, subtilement (et quitte à donner dans le cliché), dessinent les profils d’Hendrix et d’Ayler. A tel point qu’on interrompra rapidement les recherches : qu’importe si le corps de Bill Laswell fut emporté par l’avalanche, le duo de survivants nous va très bien.

Peter Brötzmann, Sonny Sharrock : Whatthefuckdoyouwant (Trost)
Enregistrement : 9 mars 1987. Edition : 2014.
CD : 01-11/ Whatthefuckdoyouwant
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

peter brötzmann steve noble john edwards soulfood available

Hurler disait-il. Et il le fit. Plus de quarante années au service de la convulsion et toujours pas une ride, pas une once de répit. Peter Brötzmann aurait-il mis de l’eau dans son schnaps ? Que nenni, ici : ça crispe, ça bastonne comme au bon vieux temps des Machine Gun et autre Fuck de Boere. Tout juste, John Edwards et Steve Noble parviennent-ils à s’extraire de  la masse brötzmannienne, le temps pour le premier de faire gronder et bourdonner quelque pizz aventureux ; de faire frissonner quelques fins balais puis de distiller quelques ténues claquettes sur les peaux de ses tambours pour le second. Temps raccourci avant que les démons agités ne reviennent visiter ténor, alto, clarinette et tarogato de l’ami Brötz.

En ce 6 juillet 2013, le festival de Ljubljana ne pouvait plus s’étonner de la bourrasque Brötzmann. Mais le temps d’entr’apercevoir, très fugacement, quelque tendre clarinette en fin de set et voici que le trio reprenait routes et armes sans coup férir. De convulsions en convulsions, de spasmes en spasmes, Soulfood Available résume parfaitement l’adage de l’ami Godard : ne change rien pour que tout soit différent.

Peter Brötzmann, John Edwards, Steve Noble : Soulfood Available (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 6 juillet 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Soul Food Available 02/ Don’t Fly Away 03/ Nail Dogs By Ears
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Sonny Sharrock : Monckey-Pockie-Boo (BYG, 1970)

SONNY SHARROCK MONKEY

Ce texte est extrait du deuxième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Les clichés d’époque du guitariste Sonny Sharrock le montrent souvent les pieds empêtrés dans les câbles, comme inconscient de ce qui se passe autour de lui, la tête absorbée par un tourbillon de sons qu’il faisait passer en force et au feeling. Ce que confirme un peu, à sa manière, la photo de Jacques Bisceglia à l’intérieur de Monkey-Pockie-Boo, où cet Afro-américain taillé comme un colosse empoigne son instrument à bras-le-corps – et à l’image d’un style : hors normes et non intellectualisé.

Son confrère Noël Akchoté, qui lui a rendu hommage dans le cadre d’un bel album sorti par Winter & Winter : « Je me souviens d’un concert de Sharrock à Paris, vers la fin des années 1980. Sa bouche était pleine de médiators de toutes les couleurs, dans sa main chacun ne durait pas plus d’une minute. Ils se fendaient en mille morceaux, explosaient littéralement sous la pression et volaient de partout, sans cesse remplacés par des neufs qu’il sortait de sa bouche. Dans ses mains la guitare semblait à tout moment pouvoir être réduite en un tas de bois, de ferraille et de cendres. Ce n’était pas Jimi Hendrix, il s’agissait vraiment d’autre chose : jamais aucune méthode n’avait parlé de ça. » Et pour cause : Sharrock était un pionnier du genre, sans Dieu ni maître (au point de friser l’arrogance dans les rares entretiens accordés à ses débuts) et, indéniablement, le premier guitariste free de l’histoire du jazz.

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Mouvementée, sa carrière fut criblée d’absences suivies de retours inespérés, mais aussi de désirs contrariés. Elle commença par le saxophone, abandonné pour des raisons de santé au profit de la guitare. En 1965, à New York, il joua brièvement avec Ric Colbeck, Frank Wright, Sunny Murray, avant d’enregistrer avec Pharoah Sanders le superbe Tauhid, où son style singulier (que l’on pourrait apparenter au dripping de Jackson Pollock), produisit l’effet d’une bombe dont la déflagration traversa surtout les suivants Black Woman et Monkey-Pockie-Boo, réalisés dans la foulée, avec son épouse d’alors, Linda Sharrock, dont les vocalises convulsives évoquent Yoko Ono en plus sensuelle, voire Patty Waters dans sa relecture sidérale de « Black Is The Color Of My True Love’s Hair » de John Jacob Niles.

Pour l’épauler sur Monkey-Pockie-Boo, une rythmique de feu : Beb Guérin, bassiste inspiré de beaucoup des sessions BYG (dont l’immense William Parker a reconnu la talent) ; et Jacques Thollot, batteur (et compositeur du mythique Quand le son devient aigu jeter la girafe à la mer), probablement sous LSD (ce qu’il m’a confié alors qu’il avait été programmé en solo à Marseille, au festival Nuits d’Hiver, il y a quelques années).

Noël Akchoté, encore : « Personne n’avait jamais osé se libérer à ce point de toute contrainte. Tout en lui semblait prêt à transgresser, exploser, brûler. Au diable les conventions : Sonny traversait le manche de haut en bas, mais aussi au-dessus, en dessous, sur les côtés, tout autour, sans complexes ni complaisance. » En 1994, Sonny Sharrock succombe à une crise cardiaque, laissant orpheline la scène downtown new-yorkaise et les Elliott Sharp & Co. qu’il a plus qu’influencés.

ffenlibrairie

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Byard Lancaster : It's Not Up To Us (Vortex, 1968)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Cet album, selon son auteur, ne serait pas encore celui du plein épanouissement. Ce pourquoi d’ailleurs il se nomme It’s Not Up To Us. Sans compter que l'on y voit Byard Lancaster, sur la pochette, gravir de premières et métaphoriques marches… De ce disque produit par Joel Dorn pour Vortex, filiale d’Atlantic, le saxophoniste garde un bon souvenir, comme confié huit ans après sa réalisation à Philippe Carles, dans le cadre d’une interview publiée par Jazz Magazine. Surprenant entretien toutefois, ayant offert une couverture inespérée à cet Américain dont les propos s’avèrent çà et là contradictoires : l’on y sent un artiste tiraillé entre l’attrait du « business » et l’idée de participer à l’édification d’un monde meilleur.

Grâce au « business » Byard Lancaster entend cependant défendre une bonne cause : faire connaître au plus grand nombre la Great Black Music, tout en proposant une alternative au son alors en vogue dans sa ville d’origine, à savoir le Philadelphia Sound des producteurs Kenny Gamble et Leon Huff, tandem usinant des tubes au demeurant fort respectables immortalisés par Billy Paul, les Spinners ou les O’Jays.

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L’histoire de Philadelphie est indissociable de celle du jazz. Coltrane y a vécu. Jimmy Heath, Bobby Timmons et Lee Morgan s’y sont exprimés. Byard Lancaster, Khan Jamal, Rufus Harley et Monnette Sudler ont fini par en incarner un certain esprit, au point qu’au début des années 2000, Antoine Rajon les produise tous quatre pour le compte du petit label Isma’a : « Byard Lancaster est un homme libre confie-t-il. Hérault d’une musique qui n’est plus du jazz, il poursuit la quête d’Albert Ayler d’un folklore universel et moderne dont l’inspiration stellaire renvoie l’écho de l’Afrique originelle. »

Comme Charlemagne Palestine, mais à sa manière, Byard Lancaster paraît traquer sans fin le son primordial. Parfois même, en raison de cette recherche, il a pu donner l’impression de se disperser au fil des rencontres et des voyages qui le menèrent jusqu’en Jamaïque aux côtés de Big Youth.

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Quand It’s Not Up To Us est enregistré, Byard Lancaster n’a pas encore séjourné à Paris où il joua régulièrement auprès de ses compatriotes Clint Jackson III et Keno Speller, de Philadelphie eux aussi, présence dont témoignent des opus sortis par Jef Gilson sur Palm / Vandémiaire. Depuis, de celui qui a donc croisé Sun Ra, Pharoah Sanders, Bill Dixon, Larry Young et Ronald Shannon Jackson, le pianiste français François Tusques se souvient comme « d’une grande source d’inspiration et d’un authentique représentant du soul / free jazz ». Funny Funky Rib Grib, entre autres dédié à James Brown et Sammy Davis, en atteste. Tout comme ses œuvres des seventies les plus personnelles : Exodus, Personal Testimony, Live At Macalester College et le microsillon éponyme gravé avec le groupe Sounds Of Liberation. Toutefois, pareille intensité ne sera plus, par la suite, que rarement atteinte en dehors d’une version habitée de « The Creator Has A Master Plan » et des retrouvailles, sur Ancestral Link Hotel et Pam Africa, avec le batteur-percussionniste (mais pas que) Harold E. Smith.

Du meilleur alors encore à venir, réédité par Porter Records en CD depuis que les originaux sont devenus des pièces de collection, It’s Not Up To Us propose une sympathique ébauche dans laquelle on entend Byard Lancaster au saxophone, tout comme à la flute, son autre instrument de prédilection (il chante et joue aussi du piano, à l’occasion, mais pas ici). Surtout It’s Not Up To Us donne à entendre le guitariste Sonny Sharrock, à qui sont quasiment réservées les neuf minutes de « Satan », plage étonnamment singulière et mature par rapport aux autres compositions, et véritable morceau de bravoure question jeu. Globalement l’ambiance évoque The Dealer de Chico Hamilton (les alliages flute / guitare n’y sont pas étrangers), voire le saxophoniste Azar Lawrence en compagnie de Larry Coryell à ses débuts – au fait : qui se souvient encore d’Azar Lawrence ?

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