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Le son du grisli
22 octobre 2011

Blip : Calibrated (Splitrec, 2011) / West Head Project : A Closely Woven Fabrik (Splitrec, 2011)

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Jim Denley avoue : Blip – le duo qu’il forme depuis 2008 avec le contrebassiste Mike Majkowski –avait déjà enregistré des improvisations sans avoir ressenti ensuite le besoin de les consigner sur disque.

Avec Calibrated, les choses ont donc changé. C’est qu’à l’écoute, on trouve-là comme de beaux moments d’abandon mis en musique. Les sonorités de Denley peinent à quitter le corps de son saxophone alto ou de sa flûte et, lorsqu’elles y parviennent, gagnent immédiatement l’intérieur de la contrebasse à moteurs de Majkowski –  les moteurs en question ressemblent à ces langues de carton que les enfants attachent aux haubans de leur vélo.

C’est qu’un  duo tel qu’envisagé par Denley est une occasion de transformer son langage au contact de l’autre : ainsi donc, l’alto se laisse happer par la contrebasse qui le traîne et le fait rebondir, craquer enfin. Pour s’en sortir, le saxophoniste réengagera le dialogue sur une voie moins expérimentale : les réflexes sont ancrés dans la tradition d’une improvisation plus remontée. Leur chant équilibre l’exercice de mesure que promettait d’être Calibrated.

Blip : Calibrated (Splitrec)
Edition : 2011.
CD : Calibrated
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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En mars 2009 à Maria Island, Tasmanie, Denley animait en compagnie de Monika Brooks (accordéon) et Dale Gorfinkel (trompette préparée, installations) le West Head Project. Conclusion d’une résidence d’une dizaine de jours sur ce site, A Closely Woven Fabrik  est la promenade enregistrée de trois musiciens et de leur public. Des chants d’oiseaux, quelques paroles, des pas, se mêlent à une étonnante improvisation sur site. Eau et bois participent évidemment du sonore mis en musique ; sont même les éléments de choix d’un nouvel et fabuleux écosystème.

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Ce samedi 22 octobre, Jim Denley donnera un concert en duo avec Magda Mayas à Fresnes-en-Woëvre dans le cadre du festival Densités.

10 octobre 2011

François Carrier, Alexey Lapin, Michel Lambert : Inner Spire (Leo, 2011) / Maïkroton Unit + Bewitched

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La régularité rythmique n’emprisonne que peu de temps l’improvisation éclatée de l’altiste François Carrier et du pianiste Alexey Lapin : très vite, Michel Lambert, percutant de son état, range le métronome-balais dans son cabas et brise en mille morceaux le mouvement qu’il venait d’imposer.

Chose évidente maintenant : le free jazz prend racine et se refuse à interpréter d’autres rivages. L’enchevêtrement harmonique du couple alto-piano, les espaces aménagés en début d’improvisation avortent (presque) toujours car l’heure est à la convulsion (et dans ce domaine, le saxophoniste surprend agréablement). De cet échec consommé naît une musique sans complexe, idéale d’énergie et de détournement. Frontale, sans courbes et sans cachoteries, elle navigue audacieuse et (presque) toujours convaincante.

François Carrier, Alexey Lapin, Michel Lambert : Inner Spire (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Inner Spire 02/ Square Away 03/ Tribe 04/ Round Trip 05/ Sacred Flow
Luc Bouquet © Le son du grisli

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En ce Maïkotron Unit enregistré au printemps 2010, on trouve Michel Lambert aux percussions et maïkotron associé à Michel Côté (maïkroton de même, saxophones et clarinettes) et Pierre Côté (basses et violoncelle). C’est là une musique de mélodies et d’atmosphères qui, lorsqu’elle n’intègre pas le champ d’un jazz délavé lorsqu’il n’est pas plutôt clinquant, parvient à arranger toquades et tourments au point d’élever une musique de chambre autrement convaincante. Ex-Voto en demi-teinte.

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Epilogue / Dedication / Transfiguration sont, dans l’ordre, les trois temps de cette improvisation produite par Intonema après avoir été donnée à Saint-Petersourg par Bewitched, association de Thomas Buckner (voix), Edyta Fil (flûte), Ilia Belorukov (saxophone alto et objets), Alexey Lapin (piano) et Juho Laitinen (voix et violoncelle). Si l’on pouvait craindre que la somme de deux lyrismes (celui de Buckner et celui de Lapin) entraîne le projet à sa perte, c’est une belle composition d’interventions déboîtées et fragiles que l’on développe ici. Encouragements à la flûte d’Edyta Fil.

23 juin 2011

Joe Morris, Ivo Perelman, Louie Belogenis, Agustí Fernández, Taylor Ho Bynum, Sara Schoebeck...

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ivosliIvo Perelman Quartet : The Hour of the Star (Leo, 2011)
La critique virera peut-être à l’obsession : redire la flamme d'Ivo Perelman, l’indéniable talent de Joe Morris à la contrebasse et conseiller encore à Matthew Shipp d’arrêter de trop en faire. The Hour of the Star est un disque à l’écoute duquel on regrette que le piano ait été un jour inventé. Heureusement, sur deux improvisations, l’instrument est hors-jeu, pas invité, la démonstration n’est plus de mise, et The Hour of the Star y gagne.

flowsliFlow Trio : Set Theory, Live at Stone (Ayler, 2011)
Enregistré au printemps 2009, ce Flow Trio expose Morris, à la contrebasse, aux côtés de Louie Belogenis (saxophones ténor et soprano) et Charles Downs (batterie). La ligne rutilante bien qu’écorchée de Belogenis cherche sans cesse son équilibre sur l’accompagnement flottant qu’élaborent Morris et Downs en tourmentés factices. L’ensemble est éclatant.

traitsliJoe Morris' Wildlife : Traits (Riti, 2011)
En quartette – dont il tient la contrebasse – Morris enregistrait l’année dernière Traits. Six pièces sur lesquelles il sert en compagnie de Petr Cancura (saxophone ténor), Jim Hobbs (saxophone alto) et Luther Gray (batterie) un jazz qui hésite (encore aujourd’hui) entre hard bop et free. L’exercice est entendu mais de bonne facture, et permet surtout à Cancura de faire état d’une identité sonore en pleine expansion.

ambrosliAgustí Fernández, Joe Morris : Ambrosia (Riti, 2011)
L’année dernière aussi, mais à la guitare classique, Morris improvisait aux côtés du pianiste Agustí Fernández. Plus souple que d’ordinaire, le jeu de Fernández dessine des paysages capables d’inspirer Morris : les arpèges répondant aux râles d’un piano souvent interrogé de l’intérieur. Et puis, sur le troisième Ambrosia, le duo élabore un fascinant jeu de miroirs lui permettant d’inverser les rôles, de graves en aigus.

nextsliTaylor Ho Bynum, Joe Morris, Sara Schoenbeck : Next (Porter, 2011)
En autre trio qu’il compose avec Taylor Ho Bynum (cornet, trompette, bugle) et Sara Schoenbeck (basson), Morris improvisait ce Next daté de novembre 2009. Les vents entament là une danse destinée à attirer à eux la guitare acoustique : arrivés à leur fin, ils la convainquent d’agir en tapissant et avec précaution. L’accord tient jusqu’à ce que le guitariste soit pris de tremblements : l’instrument changé en machines à bruits clôt la rencontre dans la différence. 

30 septembre 2010

Frank Gratkowski, Hamid Drake, Commitment, Cecil Taylor, Rudresh Mahanthappa, Marty Ehrlich, William Parker

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Frank Gratkowski, Hamid Drake : s/t (Valid, 2010)
Quatre improvisations signées Frank Gratkoswki (saxophones, clarinettes) et Hamid Drake (batterie). D’une instabilité travaillée, le premier peut d’abord faire passer le second pour un conservateur agissant. Mais bientôt, c’est le second que l’on remercie de ne pas donner dans la surenchère au contact d’un premier faisant maintenant figure de féticheur sans grandes idées.

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Commitment : The Complete Recordings 1981/1983 (NoBusiness, 2010)
Faisant beaucoup pour les archives William Parker, le label NoBusiness saluait hier l’implication du contrebassiste en Muntu et aujourd’hui son travail en Commitment – là, trois partenaires : Will Connell (flûte, saxophone alto et clarinette basse), Jason Kao Hwang (violon) et Takeshi Zen Matsuura (batterie). En studio à New York ou en concert en Allemagne, entendre le quartette passer de free bop vaillant en morceaux d’atmosphères quelques fois factices. Document nécessaire à tout amateur de Parker, ce double-disque en est un autre qui célèbre l’invention exacerbée de Hwang.

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Dominic Duval, Cecil Taylor : The Last Dance (Cadence Jazz, 2009)
En deux disques, The Last Dance revient sur une rencontre datant de 2003 : celle de Cecil Taylor et de Dominic Duval au San Francisco Jazz Festival. Sur le premier disque, malgré quelques moments d’interaction louable, Duval semble courir derrière Taylor et, par moment même, perdu parmi les clusters. Sur le second, les deux hommes parviennent à s’entendre en combinant graves anguleux et grincements d’archet pour ne plus créer ensuite qu’avec une ferveur irrésistible.

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Rudresh Mahanthappa, Bunky Green : Apex (Pi, 2010)
Après Steve Lehman, c’est au tour de Bunky Green de jouer l’alter-alto de Rudresh Mahanthappa. Sur Apex, l’association – portée par une section rythmique composée de Jason Moran (piano), François Moutin (contrebasse) et Jack DeJohnette ou Damion Reid (batterie) – respecte tous les codes : ici ceux d’un free de bon ton, là ceux d’une ballade mièvre, ailleurs ceux d’un post bop inutile. D’unissons en entrelacs, Mahanthappa et Green peinent à se montrer à la hauteur : des promesses du premier et de l’histoire du second.

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Marty Ehrlich : Fables (Tzadik, 2010)
En conteur de Fables, le clarinettiste Marty Ehrlich donne dans la mélodie mélancolique. Servi par des orchestrations au moins originales, le disque consigne l’existence d’une musique de chambre lorgnant du côté de la bande-originale de film. Non pas désagréable mais sage quand ce n’est pas mielleux.

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Tommy Meier : The Master and the Rain (Intakt, 2010)
En 2007, sortait sur Intakt le mièvre Root Down. Trois ans plus tard, au tour de The Master and the Rain, disque composé d’extraits de concerts qui prouve que Tommy Meier (saxophone ténor, clarinette basse) pouvait faire mieux. En grand orchestre – présences d’Irène Schweizer, Russ Johnson, Co Streiff ou encore Trixa Arnold aux tourne-disques –, il s’inspire d’Andrew Hill, Femi Kuti ou Chris McGregor, pour édifier des pièces hétéroclites qui sont, au choix : intelligentes, maladroites ou indigestes.

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William Parker : Uncle Joe’s Spirit House (AUM Fidelity, 2010)
Où l’on retrouve William Parker à la tête d’un « organ quartet » dans lequel Cooper-Moore est à l’orgue, Darryl Foster au saxophone ténor et Gerald Cleaver à la batterie. Où l’on s’ennuie ferme, aussi, au son d’une soul sans grande identité qui laisse peu de place au savoir-faire des musiciens. Pour le son de Foster, peut-être ?

10 septembre 2010

Hannes Loeschel : Songs of Innocence (Col Legno, 2010)

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Sur des poèmes de William Blake, le pianiste Hannes Loeschel a composé Songs of Innocence, recueil de chansons qui renouvellent le genre pour être servies par des musiciens avertis d’autres musiques dont sont par exemple Phil Minton (voix), Clayton Thomas (contrebasse), Burkhard Stangl (guitare, Fender Rhodes) ou Mathias Koch (batterie) – ces trois derniers formant avec Loeschel le projet Exit Eden.

Malgré l’acuité avec laquelle les huit musiciens convoqués s’attèlent à ces poèmes mis en musiques, certains titres s’avèrent anecdotiques seulement – brouillons évoquant grossièrement Divine Comedy (Night) ou Nick Cave (The Echoing Green). Heureusement, pour équilibrer les penchants rock-cabaret de Lauschel, compter sur l’expérience de Theresa Eipeldauer et Phil Minton (sur Introduction, l’entendre défendre en chanteur sage les charmes d’un hymne crépusculaire) ; et puis, pour changer l’accompagnement de rigueur en moments instrumentaux vertigineux, Stangl semble aussi diriger le groupe : Spring et The Chapel of Gold brillant en conséquence en pièces majestueuses dont le dérangement bruitiste aurait pu profiter aux dix-huit pièces de Songs of Innocence et lui permettre ainsi de faire encore mieux.


Hannes Loeschel, Introduction. Courtesy of Col Legno

Hannes Loeschel : Songs of Innocence (Col Legno / Amazon)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Introduction 02/ Night 03/ Spring 04/ On Another Sorrow 05/ Laughing Song 06/ A Dream 07/ The Lamb 08/ The Shepherd 09/ The Echoing Green 10/ The Chimney Sweeper 11/ Infant Joy 12/ The Divine Image 13/ Holy Thursday 14/ The Little Boy Lost / The Little Boy Found 15/ A Cradle Song 16/ Nurse’s Song 17/ The Blossom 18/ Chapel of Gold
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 septembre 2010

Yusef Lateef, Celer, Thomas Ankersmit, Tomas Phillips, Bent Spoon Duo, Carl Ludwig Hübsch, Christoph Schiller, Stasis Duo

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lateef

Yusef Lateef, Adam Rudolph : Towards the Unknown (Meta, 2010)
Towards the Unknown est la rencontre de deux multi instrumentistes (Adam Rudolph et Yusef Lateef) et aussi un hommage adressé par le premier au second. Malheureusement, Towards the Unknown est aussi un disque peu recommandable sur lequel de petits orchestres donnent sérieusement de la voix, du tambourin ou du synthétiseur. De bons sentiments évoluant en vase clos, donc : irrespirable. (gb)

celer

Celer : Dying Star (Dragon’s Eye Recordings, 2010)
Avec Dying Star de Celer (Will Long et Danielle Baquet-Long), les codes de l’écurie Dragon’s Eye Recordings sont respectés : on est ici dans une ambient diaphane. C’est délicat et ça se contente d’une note et de ses variantes automnales. Mais, le soleil de la pochette nous aveuglant, impossible d'y reconnaître la moindre identité. (pc)

ankersmit

Thomas Ankersmit : Live in Utrecht (Ash International, 2010)
Il aurait fallu assister à ce Live in Utrech de Thomas Ankersmit pour savoir d’où sortaient tous ces bruits (drones, chuintements, éructations, larsens, notes de synthés et des samples pour couronner le tout). Il aurait fallu assister à ce live pour connaître aussi notre réaction face à autant d’agressions (des représailles, peut-être ?). Mais pour calmer ses ardeurs et les nôtres, Ankersmit terminait sa prestation sur un air de folk : très bizarre et très acceptable tout ça. (pc)

phillips

Tomas Phillips : Quartet for Instruments (Humming Conch, 2010)
Le titre est simple et la musique est plutôt belle. Quartet for Instruments est une pièce de tendresse où un piano, une clarinette, un violoncelle et des traitements électroniques, se disputent des cauchemars éclairés à la bougie. On pense parfois à Michael Nyman ou à Taylor Deupree alors que l’œuvre est celle de Tomas Phillips. (hc)

bent

Bent Spoon Duo : Cover Prince (Bug Incision, 2010)
Sur Cover Prince, Chris Dadge (violon et guitare) et Scott Munro (violon et « partial trombone ») se frottent l’un à l’autre. Eloge du crin-crin et souffles courts pour tout panache, le duo démontre d’un je m’enfoutisme contagieux puisque l’auditeur finit par relativiser lui aussi. Trois applaudissements sur la fin du disque. (gb)


Hubschiller

Carl Ludwig Hübsch, Christoph Schiller : Giles U. (Another Timbre, 2010)
Sortis de Millefleurs, Christoph Schiller et Carl Ludwig Hübsch dialoguent à l'épinette et au tuba. Passé les premières craintes – notamment celle de voir le duo se satisfaire de la juxtaposition de souffles souffreteux et de cordes étouffées –, un système évolutif se met en place qui saura jouer des contrastes. Grâce à l'usage que Schiller fait de l'électricité et à la grave répartie d'Hübsch, Giles U. parvient à convaincre d’un bout à l’autre de ses sept mouvements. (gb)

stasis

Stasis Duo : - (L’innomable, 2010)
Après 3, Adam Sussman et Matt Earle continuent de donner dans les bruits blancs. Sur ce disque sans titre, ils travaillent le numérique un peu à la manière d’Ikeda si ce n’est en plus agressif. Leurs armes sont des larsens qui forment une œuvre trop clinique pour être honnête. (pc)

25 janvier 2010

John Zorn : Femina (Tzadik, 2009)

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C’est très simple : en trente-cinq minutes, John Zorn rend hommage à cinquante-deux femmes (parmi elles ; Frida Kahlo, Xu Feng, Simone de Beauvoir, Yoko Ono, Hannah Arendt, Louise Bourgeois, Susan Sontag, Marguerite Duras), le tout étant tout interprété par un sextet exclusivement féminin (Jennifer Choi, Okkyung Lee, Carol Emmanuel, Sylvie Courvoisier, Shayne Dunkelman, Ikue Mori + Laurie Anderson en special guest).

Pour ce faire, il renoue avec ses game pieces ; les cartes et signaux qu’il manipule permettant que se lovent dans chaque pièce improvisation et composition. Mais on est très loin des zapping frénétiques des différentes versions de Cobra et c’est plutôt du côté des sobres mélodies du Godard/Spillane qu’il faut aller chercher. Mais si elles étaient parfois dissimulées voici trente ans, elles éclatent au grand jour aujourd’hui. Chaque pièce débute par un effet zapping souvent à la charge des electronics d’Ikue Mori. Puis s’engagent mélodies ou arpèges joués à l’unisson par la harpe et le piano : le violon et le violoncelle se partageant, ensuite, le rôle de soliste.

Ici, Zorn prend le temps de laisser ses partenaires développer ambiances et atmosphères. On pense parfois à Glass ou à Satie. Soit un Zorn presque apaisé et si peu chaotique qu’il risque de décevoir quelques-uns de ses fans les plus radicaux. En bonus : un  superbe un livret-portfolio des photographies de l’artiste allemande Kiki Smith.


John Zorn, Femina IV. Courtesy of Orkhêstra International.

John Zorn : Femina (Tzadik/ Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ I/ II 03/ III 04/ IV
Luc Bouquet © Le son du grisli

13 février 2009

Garrison Fewell : Variable Density Sound Orchestra (Creative Nation, 2009)

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A la tête d’un Variable Density Sound Orchestra – à vrai dire sextette, le plus souvent – qui donnera son nom à son premier enregistrement, le guitariste Garrison Fewell profite de la présence de Roy Campbell pour imposer enfin ses vues en leader.

 

Jusqu’ici musicien surtout efficient aux côtés de John Tchicai, Fewell trouve un terrain d’entente à ses intérêts divergents pour la composition et l’improvisation sur neuf de ses thèmes et un autre de Butch Morris : Namthini’s Shadow, qui conclut le disque. D’interventions rangées par couches qui offrent de grandes libertés à Campbell et au saxophoniste et clarinettiste Achille Succi (Spectronomous, ou l’irrésistible Venus), Fewell passe à la défense de refrains qu’il développe avec minutie et patience (Olorun Song).

 

Indolent, le transport n’est que plus décisif : Campbell abandonnant la trompette pour la flûte le temps d’une exploration peu amène en terres d’Avant Aria ; alto sensible de Succi sur l’ondoyant Red Pyramid, qui rappelle par sa souplesse et son abondance l’Akhenaten Suite du trompettiste, pour le battre bientôt en qualités. L’ensemble, conduit avec adresse, ne faiblit pas une fois, et redit à chaque écoute sa nature rare (tous mots pesés). 

 

Garrison Fewell : Variable Density Sound Orchestra (Creative Nation Music)
Edition : 2009.
CD : 01/ Spectronomous 02/ Olorun Song 03/ Ayleristic 04/ Fragment Alignment 05/ The Red Pyramid 06/ Venus 07/ Descent From Orbit 08/ Avant Aria 09/ Calculations At Yaxchilàn 10/ Namthini’s Shadow
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

23 mai 2006

The Vandermark 5: Free Jazz Classics 3 & 4 (Atavistic - 2006)

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Sur les deux premiers volumes de Free Jazz Classics, le quintette de Ken Vandermark s’était attaqué à l’interprétation de standards composés par les grandes figures du genre (Taylor, McPhee, Coleman, Wright). Poursuivant son étude, le groupe choisit cette fois de changer de méthode, et d’aborder plus en détail le répertoire de Sonny Rollins (le volume 3) et de Roland Kirk (le volume 4).

Profitant des contrastes des compositions de Rollins, The Vandermark 5 interprète sans accrocs The Bridge, hard bop n’en finissant pas d’alterner les rythmes, ou John S., dont on brise l’ossature, pour la reconstruire ensuite sous la conduite d’une précipitation hardie. Toujours infaillible, la section rythmique assure le jeu des solistes : sur Freedom Suite. Pt. 2 ou East Broadway Rundown, swing efficace qui rappelle le World Saxophone Quartet avant de virer au free expéditif.

Encore plus baroque, l’investissement des musiciens sur les compositions de Kirk. Inaugurée par la marche éléphantesque The Black and Crazy Blues, la sélection propose aussi une reprise de Silverization et Volunteered Slavery, qui permet aux musiciens de mettre la main sur les habituelles funk et soul qu’ils aiment instiller à leur jazz. En plus du swing imposé par l’auteur des thèmes, rendu à merveille par le trombone de Bishop sur Rip, Rig and Panic Suite ou par l’ensemble des vents - à l’unisson ou usant des harmoniques – sur The Free King Suite.

Actualisant le geste d’Archie Shepp enregistrant Four for Trane, le déviant vers Rollins et Kirk, Ken Vandermark poursuit avec la même aisance son précis d’histoire du jazz moderne. Tout en lui insufflant, l’air de rien, un goût d’inédit qui œuvre à la nouveauté du genre.

CD1: 01/ The Bridge 02/ Strode Rode 03/ Freedom Suite. Pt. 2 04/ John S. 05/ East Broadway Rundown 06/ Alfie Suite - CD2: 01/ The Black and Crazy Blues 02/ The Free Kings Suite 03/ Inflated Tear 04/ Rip, Rig and Panic Suite 05/ Silverization / Volunteered Slavery

The Vandermark 5 - Free Jazz Classics 3 & 4 - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

23 septembre 2008

Zeitkratzer: Volksmusik (Zeitkratzer Records - 2008)

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Enregistré en concert par un ensemble de musiciens composé notamment du pianiste Reinhold Friedl, du trompettiste Franz Hautzinger et du percussionniste Maurice de Martin – pour beaucoup dans la création d'un projet inspiré de séjours en Roumanie et en Bulgarie –, Volksmusik révèle l'idée que Zeitkratzer se fait du folklore musical.

Personnel, celui-ci, et donc fiévreux : inauguré par quelques coups d'archet révélateurs pour donner à entendre ensuite les complaintes d'une armée d'ombres dissonantes. Improvisations ou adaptations d'airs folkloriques commandent ainsi la direction de pièces répétitives (Bouchimich) ou de morceaux sortis des bruyantes recherches sonores auxquelles Zeitkratzer a fini par s'habituer (Cowbells). Faible, quand le folklore défendu là pourrait bien exister vraiment ; valable, lorsqu'il se laisse gagner par une folie intrusive.

Zeitkratzer : Volksmuzik (Zeitkratzer / Metamkine)
Edition : 2008.
CD : 01/ Batuta 02/ Jodler 03/ Picior 04/ Mountain 05/ Bouchimich 06/ Holzlerruf 07/ Cowbells 08/ Lirica 09/ Hora 10/ Sirba 11/ Waltz
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 

19 septembre 2008

Sonic Youth, Mats Gustafsson, Merzbow : Andre Sider af Sonic Youth (SYR, 2008)

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Les débuts d'Andre Sider af Sonic Youth mentent évidemment sur les véritables desseins de la rencontre – enregistrée en 2005 au Roskilde Festival – de Sonic Youth, Merzbow et Mats Gustafsson.

Ainsi, la voix de Kim Gordon accompagne des accords de guitares à qui l'on refuse tout effet avant qu'apparaissent les premières agressions électroniques de Merzbow. Les plaintes du saxophone de Gustafsson, ensuite, un peu avant que Steve Shelley ne donne à l'ensemble la forme d'une transe électroacoustique qu'investissent avec virulence quelques sauvages elevés sous buildings. Le reste, de n'être plus que tremblements.

Sonic Youth, Mats Gustafsson, Merzbow : Andre Sider af Sonic Youth (SYR / Differ-ant)
Edition : 2008.
CD : 01/  Andre Sider af Sonic Youth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

31 janvier 2006

Sonic Youth: Koncertas Stan Brakhage Prisiminimui (SYR - 2006)

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En hommage au réalisateur Stan Brakhage, Sonic Youth et le percussionniste Tim Barnes improvisaient, le 12 avril 2003, l’accompagnement quasi idéal de la projection d’une sélection d’œuvres cinématographiques exigeantes.

Inaugurée par les répétitions d’un piano jouet, la bande-son tire rapidement parti de la mise en abîme des interventions. Réverbérations et oscillations, guitares peu intrusives, larsens raisonnables, tout est d’abord soumis aux manières du percussionniste. Jusqu’à ce qu’un cadre rythmique légitime apparaisse, et accueille impromptus et habitudes des solistes (guitares rendant leur millionième harmonique). Affable, la première partie aura couru au son d’un rock bruitiste et downtempo, engagé, pour finir, sur la voie d’une marche titubante et charmeuse.

Moins saisissable formellement, la deuxième partie de l’improvisation – la plus courte - mêle les mots rapportés sous saturation par Kim Gordon aux lavis sombres de guitares sous effets divers. L’intervention d’une grosse caisse ferme le dialogue, et fait le pont vers l’ultime tentative de résoudre l’équation interrogeant la composition instantanée et le noir et blanc des images.

Les notes passées à travers filtres tiennent alors la dragée haute aux interventions brutes, qui devront jouer d’une plus grande nervosité pour se faire entendre encore. Aux cordes torturées on ajoute les attaques sourdes et convulsives de la section rythmique avant d’allumer un poste de radio, d’où sortent les voix qui annoncent le moment irrémédiable du chaos. Grave, rien ne l’empêche d’être gonflé encore, sur les encouragements d’une batterie qui enfonce toujours plus profond une musique industrielle et sauvage.

Dernier enregistrement en date autoproduit par Sonic Youth, Koncertas Stan Brakhage Prisiminimui est aussi un tour de force : celui effectué par un groupe qui a mille fois servi la posture improvisée tout en étant capable encore – quelle qu’en soit la cause : présence de Tim Barnes, joie de se plier aux règles d'un exercice particulier ou inspiration faste – d’offrir un peu d’inédit à sa maîtrise consommée.

CD: 01/ - 02/ - 03/ -

Sonic Youth - Koncertas Stan Brakhage Prisiminimui - 2006 - SYR. Distribution Differ-ant.

1 janvier 2006

New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz, 2006)

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Revenant pour la deuxième fois sur la somme d’enregistrements due à la No Wave (1977-1984), le label Soul Jazz, grand façonneur de compilations réfléchies, fournit ici au mémoire historique d’autres exemples et d’autres noms extirpés d’un Lower East Side d’une autre époque.

A côté des chefs de file que furent Red Transistor, Rhys Chatham ou Glenn Branca (ici au sein de The Static), instigateurs et classiques d’un genre bruitiste et sombre, le disque rappelle des groupes aux influences plus exotiques, que la No Wave finira par assimiler : funk – robotisé pour Vortex Ost ou disco pour Felix –, musique répétitive (Mofungo avec le soutien d’Elliot Sharp, Glorious Strangers), Great Black Music (Jill Kroesen aux côtés de Bill Laswell, Pulsallama) ou tropicalisme trouvant sa place au coin de rues à angles droits (Don King, auquel prenait part Arto Lindsay).

Poussée ailleurs jusqu’aux abords de la Cold Wave par Certain General, ou approchant des rives de la New Wave au son du Radio Rhtythm (Dub) de Clandestine, la sélection rapporte aussi l’écho d’une No Wave expatriée (les londoniennes d’Ut offrant même au style un de ses premiers préfixes post) et de jeunes espoirs d’alors, qui auront confirmé dans différents domaines (Sonic Youth, et The Del-Byzanteens de Jim Jarmush, loin d’être anecdotique). Furieux et éclaté, New York Noise Vol. 2 recrache 16 titres d’époque et de genres. Enregistrés par des groupes en costumes, parfois efficaces, d’autres fois plus à même de renseigner sur les us et non coutumes d’une scène excentrique qu’oeuvrant véritablement pour la qualité musicale de celle-ci. Mais à la présence toujours nécessaire, voulue – et donc, adoubée – par le savoir-faire de Soul Jazz.

New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz Records / Nocturne).
Edition : 2006.

CD : 01/ Pulsallama : Ungawa Pt.2 02/ Mofungo : Hunter Gatherer 03/ Red Transistor : Not Bite 04/ Vortex Ost : Black Box Disco 05/ Certain General : Back Downtown 06/ Sonic Youth : I dreamed I Dream 07/ Rhys Chatham: Drastic Classicism 08/ Clandestine : Radio Rhythm (Dub) 09/ Glorious Strangers : Move It Time 10/ Felix : Tigerstripes 11/ The Del-Byzantines : My hands Are Yellow 12/ Don King : Tanajura 13/ Jill Kroesen : I’m Not Seeing That You Are Here 14/ Ut : Sham Shack 15/ The Static : My Relationship 16/ Y Pants : Favorite Sweater
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

12 janvier 2006

Belong : October Language (Carpark, 2006)

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Sous la tutelle de Joshua Eustis (Telefon Tel Aviv), Belong – nouveau duo de la Nouvelle-Orléans – s’initie à la mise en bouteille d’un fluide musical. Particulier, celui-ci, mais pas sans attaches, à en croire les références évidentes débitées par le rouleau des nappes sonores constituant l’essentiel d’October Language : My Bloody Valentine, Medicine, Gas ou Rafael Toral.

Engagé, donc, sur la voie d’un bruitisme mélodique, Turk Dietrich et Michael Jones multiplient les constructions denses, expectorant toujours, qu’elles finissent par buter sur une répétition analogique extatique (I Never Lose. Never Really) ou déferlent jusqu’à n’en plus pouvoir, avant de choisir enfin l’accalmie progressive (Remove The Inside).

Les nappes insatiables peuvent aussi aller et venir au gré d’un rythme changeant (Who Told You This Room Exists ?) ou accueillir, pour tout ornement, les stridences d’une guitare éloignée (All Equal Now, October Language) ou les sollicitations de sirènes égarées (Red Velvet or Nothing).Les déferlantes passées, une traînée de basses est parfois repérable, quelques inserts minuscules osent soudain paraître. Sans rien changer à l’essentiel : amas de claques bruyantes et progressions dynamiques distribuées partout. Perpétuation persuasive de la musique défendue par des noms déjà cités. Voire, apothéose actuelle d’un genre.

Belong : October Language (Carpark Records / Differ-ant)
Edition : 2006. 

CD : 01/ I Never Lose. Never Really 02/ Red Velvet or Nothing 03/ October Language 04/ I’m Too Sleepy… Shall We Swim? 05/ Remove The Inside 06/ Who Told You This Room Exists? 07/ All Equal Now 08/ The Door Opens The Other Way
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 novembre 2005

Vision Volume 3 (Arts for Art - 2005)

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Depuis dix ans, le Vision Festival de New York célèbre le jazz moderne. Chaque année, à sa manière délicate et irréprochable, savamment distillée en petits lieux. Preuves apportées par Vision Volume 3, double compilation revenant sur les moments forts de l’édition 2003, et plateau exceptionnel de présences.

Le temps de 9 extraits choisis, le disque démontre les allures diverses ou le teint changeant de jazzmen qui, toutes générations confondues, servent, en sereins continuateurs du free jazz des premières heures, la création sur l’instant. Envoûtés par les classiques du genre et leurs façons de sonner, comme Fred Anderson (Trying to Catch the Rabbit) ou Rob Brown (expliquant aux côtés d’Henry Grimes les saveurs polyrythmiques sur Resonance excerpt No.1) ; partis à la recherche d’un modèle inédit de musique appuyée comme Matthew Shipp et Daniel Carter (Surface and Dream - Excerpt No.1) ou Patricia Nicholson (imposant avec Joseph Jarman et Cooper-Moore un blues rugueux jouant des diversions free sur Rise Up) ; aux intentions plus lestes privilégiant l’émulsion brute, suivant le modèle déposé par William Parker.

Contrebassiste incontournable, Parker ne ménage pas ses efforts et se glisse dans des combinaisons variées, toutes concluantes. Auprès de Joe McPhee et Roy Campbell, il souligne le jeu éclairé du batteur Warron Smith avant de décider d’un riff lancinant entraînant l’ensemble de ses partenaires à sa suite (War Crimes and Battle Scars : Iraq). De taille à donner la réplique aux facéties et départs masqués d’Andrew Cyrille (Quilt), il dirige enfin les 17 musiciens de son Jeanne Lee Project sur Bowl of Stone Around the Sun. Là, quatre chanteurs – dont Thomas Buckner – établissent des canons et rivalisent d’idées sur les reliefs d’un décor instrumental répétitif.

Comme la vue ne pourrait se passer d’images, Vision Volume 3 rassemble sur un DVD d’autres extraits de concerts et quelques interviews. Le Jeanne Lee Project de prendre encore plus d’ampleur (Song for Jeanne Lee), Roscoe Mitchell invitant Thomas Buckner à gagner la scène (Improvisation No. 1073) ou Jin Hi Kim dans une démonstration de komungo - ancien instrument à cordes coréen (Once Again). Complet autant que déroutant, l’exposé tient du miracle et du dosage chanceux. L’ensemble reste en place alors même qu’il explose.

CD / DVD: 01/ WHIT DICKEY QUARTET: Coalescence One 02/ FRED ANDERSON/HARRISON BANKHEAD: Trying To Catch The Rabbit 03/ MATTHEW SHIPP QUARTET : Surface and Dream - Excerpt #1 04/ ROY CAMPBELL / JOE McPHEE QUARTET: War Crimes and Battle Scars: Iraq 05/ THOMAS BUCKNER : Improvisation #1073 - Excerpt #1 06/ ANDREW CYRILLE / KIDD JORDAN / WILLIAM PARKER: Quilt 07/ PATRICIA NICHOLSON'S PaNic : Rise Up 08/ ROB BROWN's RESONANCE : Resonance Excerpt #1 09/ WILLIAM PARKER's JEANNE LEE PROJECT: Bowl of Stone Around the Sun

Vision Volume 3 - 2005 - Arts for Art. Distribution Orkhêstra International.

8 février 2005

Alterations: Voila Enough ! (Atavistic, 2002)

voilagrisli

Voilà Engough ! est ce genre de conclusion, définitive, après laquelle on réclame le silence. Des quatre membres du collectif d’improvisation britannique Alterations, c’est à David Toop que revient le mérite de la signer. Pour ne plus y revenir, il choisit de réunir 15 inédits du groupe, enregistrés entre 1978 et 1981, sur une compilation qui complète un œuvre jusque là incomplet.

On retrouve alors le guitariste aux côtés de Peter Cusack, Terry Day et Steve Beresford, en Allemagne, Angleterre ou Hollande, élaborant en quartette un objet musical unique, expressionniste tout autant qu’abstrait, frondeur comme réfléchi. Les moyens, classiques ou non, sont multiples : piano et cornes d’animaux, guitare et ballons de baudruche, saxophone et sifflets à chiens...

Où qu’il se trouve, le public fait face à un fourre-tout baroque et sans limites, et rencontre des rivages sauvages devant lesquels, seul, il aurait vite fait de fuir (Tilburg 3, Berlin 5). Les sages dissonances y ont mauvaise influence sur les ritournelles (Berlin 3), les répétitions y accentuent les syncopes de batterie ou l’inconstance des parties de piano. De ces terres où l’on juge fantaisies les hallucinations.

Flirtant toujours avec la provocation, la rage commune aux musiciens d’Alterations s’en donne à coeur joie (Tilburg 1) et destine d’un même geste la révérence et l’irrespect à des citations de marche turque (LMC Segue) ou de country prokofievienne (Bracknell 1). En quelque sorte, le « No future » d’improvisateurs hallucinés, Voila Enough ! persiste, signe, et abat un mur en voulant simplement enfoncer le clou.

Alterations : Voila Enough ! (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1981. Edition : 2002.

CD: 01/ Berlin 1 02/ Berlin 2 03/ Berlin 3 04/ Berlin 4 05/ Berlin 5 06/ Bracknell 1 07/ Bracknell 2 08/ Bracknell 3 09/ Bracknell 4 10/ Bracknell 5 11/ Tilburg 1 12/ Tilburg 2 13/ Tilburg 3 14/ Tilburg 4 15/ LMC Segue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 mars 2024

Guy Le Querrec : Michel Portal au fur et à mesures

Certes, le son du grisli n'est plus, mais quoi ? De temps à autre, le son du zombie vous rappellera à son bon souvenir. 

 

Au son d’Our Meanings And Our Feelings – en couverture de ce disque Pathé daté de 1969, Michel Portal nous apparaît au saxophone sur le profil de Joachim Kühn –, on pourra ouvrir l’ouvrage épais, estampillé Les éditions de Juillet : Michel Portal au fur et à mesures. La « mesure » est plurielle, c’est entendu : de sa rencontre avec John Coltrane en 1962, nous dit la préface de Bernard Perrine, à ses pérégrinations africaines en compagnie du trio Sclavis / Texier / Romano, en passant par ces beaux clichés reproduits en références BYG Actuel (Sunny Murray, Dewey Redman, Gong), l’œil du photographe est à l’écoute – prolongeant la formule de Claudel, Michel Le Bris dira de Le Querrec qu’il est un « sonneur d’images ».  

 

13 mars 1964, Paris : à la Salle Wagram, Le Querrec prend des photos d’un concert de bienfaisance imaginé par Sonny Grey pour récolter de quoi permettre à Bud Powell, alors parisien, de payer ses frais d’hôpital. Dans l’orchestre de Grey, on trouve Bernard Vitet, Jean-Louis Chautemps et Michel Portal. C’est la première fois que Le Querrec photographie Portal : l’histoire peut commencer, que nous raconte Jean Rochard. Pourquoi attendre pour le dire ? La poésie de « l’homme de nato », en plus de ses connaissances et de son souci du détail, épouse à merveille cette rétrospective querreco-portalienne.

 

Guy Le Querrec, d’abord : première photo en 1954, premier Rolleiflex en 1959 (année de l’obtention de son bac), fréquentation de Jean-Pierre Leloir dès 1964, amitié naissante avec Henri Texier, et puis Mai 68, le Festival Panafricain d’Alger, Châteauvallon… C’est donc Rochard qui raconte : la langue est passionnée, vivante en conséquence, que viennent fleurir combien de témoignages choisis (musiciens, journalistes… ne semblent manquer que ceux de Brahms et de Mozart) et qui transforme jusqu’aux légendes des photos – voici celles-ci non pas seulement décrites mais plutôt remises en perspective (hors champ, qu’imaginer voir ?).

 

Michel Portal, alors : en 1968 auprès de Sunny Murray ou François Tusques, en 1969 avec Beb Guérin et Alan Silva, la décennie suivante à la tête de l’Unit (Portal et Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli, Pierre Favre et Tamia. Jean Rochard recontextualise : la création n’est pas morte, c’est encore l’heure aussi de grands Buñuel, Mingus, Fellini, Ornette, Paosolini et aussi le temps des Gazolines ou du Vietnam arrêté pour l’éternité par le photographe Nick Ut. « Il serait pathétique de murmurer » écrit Rochard. Alors !!! Portal enregistre pour le Futura de Gérard Terronès.

 

A la fin des années 1970, le souffleur est sur la scène de l’Olympia ou à la Chapelle des Lombards en compagnie de Sunny Murray et Barre Phillips. A l’orée de la décennie suivante, c’est le suicide de l’ami Beb Guérin : « rien ne pourra plus être comme avant », explique Rochard. Une autre époque commence pour Portal (qui poursuit son œuvre avec Jenny-Clark, Lubat, Sclavis, Texier, Drouet, Don Cherry, Han Bennink ou Gil Evans à l’occasion du premier concert donné par l’Orchestre National de Jazz), dont la figure n’a pas fini d’inspirer Le Querrec. Qu’il répète, dirige, salue, voyage, écoute, sourit…, le musicien fait confiance au photographe : Le Querrec, lui, fait bel et bien sonner l’image. Et la musique de Michel Portal avec.

 

Guillaume Belhomme © le son du grisli zombie

 

14 novembre 2016

For Promotional Use Only? Jemh Circs, Tucker Dulin & Ben Owen, John Chantler

for promotional use only jehm circs tucker dulin ben owen john chantler

Piqué par quelques remarques (la loi des séries, en mai et juin et même si mai et juin c'est déjà loin c'est quand même beaucoup) de lecteurs (c’est donc qu’il y en a, et ils sont parfois musiciens >> smiley clignant de l’œil) sur mon travail de « critique musical », l’envie m’a titillé d’expliquer pourquoi je fais vite et pourquoi je ne décris pas tant que ça la musique des galettes que je reçois. Et puis non. Non, je n’expliquerai rien, mais je promets que je ferai pire. Car je peux faire (encore) pire, évidemment. En plus de mon incapacité choisie (oui) à ne pas décrire, voilà que je survolerai maintenant la production FPUO (For Promotional Use Only > c'est pas à un mois de la fin des chroniques de disques en ligne sur le son du grisli que je vais lancer une rubrique, dommage mais tant pis j'avais qu'à y penser avant) que je reçois. Après tout, quand un disque est mauvais sa copie l’est tout autant (et même parfois elle saute mais parfois vaut mieux pour elle) et me voilà dans l’impossibilité de le revendre à un prix défiant toute concurrence = à la poubelle. Et dans la banlieue silencieuse où je réside, je suis lourdement taxé sur les déchets.

Dans la banlieue silencieuse où je réside, donc, qu’avais-je besoin de ces sauts de puce électronique, de ces plages qui ont la bougeotte triste ? La copie d’un LP de Jemh Circs (CD-R LC 06790 tamponné des noms de l’artiste et du label Cellule 75) qui saura ennuyer tout amateur de bonne électro à synthés. Du Bel Canto mou de la glotte ou du Momus instrumental qui se la jouerait expé (tiens là un bruit de verre, tiens là un larsen, lequel je garde putain ?…).



Quitte à donner dans l’expérimental, j’ouvre la pochette du Tucker Dulin / Ben Owen. Dans la version que j’ai reçue de For Echo of Echo il y a un carton plié en deux (un « /30 » apparaît au dos mais le mien est barré par un trait de crayon) et un CD-R (TDK 52X 700MB). Une demi-heure d’une prestation enregistrée en 2013 à New York, dans une galerie au public comblé je n’en doute pas par des bruits de trucs traînés par terre, un drone électronique ou deux notes de cuivre (je ne saurais dire lequel)… Je ne comprends pas vraiment ce que font Dulin et Owen, ce qu’ils cherchent et pourquoi ils pensent que le son de leur performance pourrait m’intéresser. La question restera en suspens.



Comme la question que pose John Chantler : Which Way to Leave? Retourner au bidouillage électro ? Bon. Va pour le Chantler alors… Un autocollant avec la tracklisting et les infos de base sur une pochette cartonnée avec dedans un autre CD-R imprimé… D’une autre trempe que celle de Jemh Circs, la copie de celui-là, alors qu’elle aussi peut sautiller mais avec une gaucherie classe qui la rend intéressante. Bizarre dans sa façon de se tenir, de s’aplatir à la Eno ou de saturer à la grecque, Chantler accouche d’une belle œuvre abstracto-dépressionniste. Ce qui me fait avouer qu’il y a bien sûr des FPUO que l’on garde. Et qu’il peut même arriver que le pauvre chroniqueur de banlieue achète « le vrai » bon disque qu’on lui a gentiment copié pour que, avec un peu de chance et même rapidement, il en fasse encore mieux après la publicité.  



jehm

Jemh Circs : Jemh Circs
Cellule 75
Edition : 2016.
CD : 01-09/ Jemh Circs

tucker dulin ben owen

Tucker Dulin, Ben Owen : For Echo of Echo
Enregistrement : 2013. Edition : 2016.
CD : 01/ Echo of Echo

john chantler

John Chantler : Which Way to Leave?
Room40
Edition : 2016.
CD : 01-09/ Which Way to Leave?
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

P.S. : N'hésitez pas à réagir à cette rubrique afin qu'elle ait une chance de se poursuivre dans la version papier du son du grisli.

16 avril 2023

Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Keiji Haino

keiji haino le son du grisli

A l’occasion de la parution, début mai, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

Keiji Haino, je l'ai vu à la Rote Fabrik de Zürich assez tôt et un peu par hasard, en 1992 (j'étais venu rejoindre Eugene Chadbourne qui enregistrait en solo pour Intakt, et lui avait prêté une Telecaster). Pour un guitariste de jazz assez classique comme moi ce concert était assez étonnant, surprenant et à la fois je ne voyais pas vraiment de lien, de choses qui puissent faire écho non plus.

Ensuite je l'ai croisé à Londres, lorsque, avec d'autres musiciens japonais, il avait loué le Moat Studio (où Derek Bailey enregistrait tout) un mois entier ; et là (les deux duos avec Derek tout particulièrement), j'avais été un peu choqué, trouvant son jeu assez limite guitaristiquement parlant. Haino c'est quelqu'un, à mes oreilles, qui peut passer assez rapidement du pire au meilleur.

Certains climats, certains matériaux (mélodiques, harmoniques, sonores, ou de mise en scène presque), peuvent êtres très prenants, puis d'autres choses vont sembler beaucoup plus lourdes, un peu douteuses. J'ai vu un duo absolument magique avec Barre Philips, un autre très attendus et poussif avec Han Bennink, et au centre, peut-être la chose la plus différente, le poussant à sortir de certaines positions, le duo avec Pauvros. La balle au centre, c'est donc quelqu'un à continuer de suivre, écouter pour en savoir plus (pour moi en tous cas). Noël Akchoté

1993, Keiji Haino joue aux Etablissements Phonographiques de l'Est, on fait sa première partie avec Dustbreeders et Sister Iodine. Trois parties, trois solos, pour voix seule, percussions et guitare. On est face à ce qui aurait pu être une performance liée au Théâtre de la Cruauté, un basculement dans l'inconnu et un pur moment de rock n'roll, avec ses gimmicks et ses excès. Ce qui frappe c'est le son, la façon dont Haino déplace tous les codes du rock et de l'improvisation (mot qu'il exècre) dans la pure puissance sonore, je n'ai jamais entendu un tel son avant Haino.

Sa musique et ses gouffres intérieurs appellent ce son, cette puissance dionysiaque ; ce n'est pas une pause mais bien un rapport nécessaire à lui, à ce que le son peut, le son doit, pour nous toucher, nous accueillir en lui. Haino nous dit clairement qu'il n'est pas un guitariste mais un électricien, un alchimiste, où peut-être un musicien qui convoque toutes les forces telluriques que permettent aujourd'hui l'électricité et l'amplification.

Si je le préfère seul, voyant dans sa nuit électrique, il y a pourtant des rencontres inouïes, magiques, où à son tour il est entendant, partenaire, ces duos avec Derek Bailey ou Loren Connors, duos de funambules, chacun solitaire mais ensemble. « Black Blues » me semblait intéressant parce que pour chaque morceau, titre, il a enregistré une version électrique et une acoustique. Peut-être que la version acoustique est la plus forte, intense, parce que primitive, et nous montre que son art ne repose pas uniquement sur les décibels mais bien sur le son et que la puissance du son peut être la plus extrême dans le silence. Haino est un grand maître du Ma, tout son art est construit sur les dynamiques, les ruptures, les bruits et les silences. C’est un passeur, un chaman qui nous relie à quelque chose qui nous dépasse, un vertige de l’être. Michel Henritzi

Image of A paraître : Guitare Conversation de Noël Akchoté & Philippe Robert

15 mars 2021

Michel Henritzi, Ikuro Takahashi : We Were There (Klageto, 2019)

michel henritzi ikuro takahashi

Pour clore cette quinzaine passée à célébrer la sortie du livre Micro Japon de Michel Henritzi, évoquons le musicien qu'il est : guitariste ayant frayé avec combien d'expérimentateurs nippons... Après Junko, Tetuzi Akiyama, Masayoshi Urabe ou Fukuoka Rinji, c'est avec le batteur Ikuro Takahashi qu'on peut l'entendre sur ce disque...  

Ce n’est pas à Sapporo, où vit Ikuro Takahashi (entendu en Seishokki, Akebonoizu et en combien de petites formations underground des années 1980…), que Michel Henritzi et lui se sont rencontrés, mais à Gand, notamment, le 23 mai 2018.

Le martelage du batteur invite, sur petites cymbales et cloches de transhumance (n’en croyez rien), la guitare à accoucher de ses premiers aigus, tremolos sinon tremblements. Alors un accord tombe, dont la batterie fait bientôt son métier : et voilà l’ouvrage né d’un choc sur lequel le duo devra construire.

Construisant, à volonté et avec force, Takahashi et Henritzi entrelacent cordes nerveuses et tambours épais, brouillages édifiants et éclats métalliques – l’extrait de concert organisé à Strasbourg quelques jours après celui de Gand donnera plus concrètement une idée de ce dont le duo est capable. Le disque démontre alors que Michel Henritzi n’est pas seulement un passeur ; il est un interlocuteur de taille, et même de choix.

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Ikuro Takahashi, Michel Henritzi : We Were There
Edition : 2019.
E-Klageto / An'archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 

6 mars 2021

Lethe-Voice Festival 2003

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C'est une belle archive, que nous livre là Michel Henritzi : compte-rendu perdu de l'édition 2003 du Lethe-Voice Festival (et non Festivak, mais il est déjà tard et refaire une image demande tant de secondes). La traduction est de Pascal Rivoire, les photos de Kiyoharu Kuwayama... 

NAGOYA
Nagoya, j’y suis passé, une journée de mars 2002. J’ai le souvenir d’une journée pluvieuse, je n’y ai vu que ce que l’on voit pris dans le mouvement qui nous mène d’une ville à l’autre, dans l’attente d’un autre départ, plus au sud, vers Osaka, venant de Tokyo. Nagoya m’a semblé une de ces villes administratives de province, sans créativité, uniforme et industrielle. Je n’y ai vu que des employés de bureaux et des écoliers pressés de se mettre à l’abri d’une pluie froide, de s’absenter de ce jour ordinaire et gris. Je n’ai rien vu de Nagoya. Soirée passée au club rock local, le Tokuzo, une vingtaine de personnes, étudiants et salarymen pour la plupart, attendant patiemment les concerts prévus ce soir là : MSBR, Dexter, Dustbreeders & This Location (a.k.a. Toyohiro Okazaki). Expérience étrange pour un occidental que de se retrouver face à un public aussi hétéroclite à un groupe social, ni même à une génération, plus surprenant encore était leur calme, imperturbables face à la violence sonore qui se déversait là, leur attitude passive. Le public semblait concentré, absorbé par le son, on aurait pu croire à de l’indifférence pour ce qui se jouait là. L’étudiante en socquettes blanches semblait tout autant détachée et pourtant soumise aux assauts des vagues soniques effrayantes que produisaient les différents groupes noise que l’employé de bureau d’une cinquantaine d’années qui buvait méthodiquement son verre ou que le jeune homme en t-shirt imprimé. Ce qui était impensable en Europe. Finalement la musique noise prenait place dans l’espace social japonais, comme élément d’un puzzle culturel, au même titre que la J-pop. Je rejoignais ma chambre d’hôtel pour la nuit et repris le Shinkansen au matin pour Osaka. Je n’ai rien vu de Nagoya.

Ma déception venait d’une connaissance tout intellectuelle et compulsive des réseaux du net du festival Lethe-Voice et de n’avoir rien vu, dans ce court passage de temps passé à Nagoya, qui me rappelle la formidable synergie qui agite ce festival. Et puis aussi cette attente déçue d’une culture japonaise débordante et exotique, faussée par mes lectures de fanzines rock et de magazines culturels consacrant des articles aux sous cultures japonaises, laissant croire à un mouvement contre culturel d’ampleur. Nagoya est une ville ordinaire, semblable à la plupart des grandes villes d’Europe, à celle où je vis. La contre culture s’y fait dans les marges. Après cinq éditions, le Lethe-Voice festival s’arrête. La mairie de Nagoya ayant décidé de détruire le bâtiment portuaire où se tenait chaque année cette manifestation artistique unique au Japon, fil tendu entre le corps et l’objet sonore. Ce vaste hall bétonné aux abords du port n’était pas un simple espace vacant où il était possible d’organiser des concerts et des performances dans une relative liberté tant économique qu’artistique, mais un lieu vivant, un espace avec une acoustique étonnante, prolongeant les dimensions de l’architecture par le jeu d’une réverbération sans fin. Cette dimension acoustique en faisait un partenaire incontournable du festival. Véritable cathédrale de béton investie par les acteurs du festival et un maigre public. Je n’aurais plus l’occasion d’y assister. Je n’ai rien vu de Nagoya. Ma seule relation à cet événement ce sera faite aux travers des enregistrements de l’intégralité des performances qui eurent lieux lors de sa dernière édition, à l’automne 2003, que me fit parvenir Kiyoharu Kuwayama.

Ecoutez le son de l’eau sous la terre. 
Yoko Ono, partition verbale in Grapefruit.

Cinquième édition du festival le plus atypique des musiques japonaises actuelles : le Lethe-Voice Festival. Atypique parce que, d’une part, l’outil électronique ne constitue pas l’alibi exotico-futuriste qui masque le manque de créativité patent de la plupart des festivals consacrés aux musiques japonaises actuelles et, d’autre part, parce qu’il se veut un festival mixed média continuant dans la tradition d’ouverture et de mixage des disciplines des avant-gardes des années 60/70. Musique, performance, danse, action, médiums enchevêtrés, juxtaposés les uns aux autres, le son reste cependant la dimension essentielle du festival. 

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Le saxophoniste Masayoshi Urabe est un danseur sauvage, Mamoru Narita un shaman invoquant l’âme des sons ; les identités sont incertaines. Le Lethe-Voice (à l’instar du festival Perspective Emotion à Tokyo) assure une continuité historique avec Gutai et Fluxus, un pont reliant ces deux moments historiques au présent, en propose un prolongement à travers un art sonore dégagé de toute machine à logos, art aveugle dansé sur un fil.

Gutai et Fluxus auront ouvert de nouveaux espaces dans la musique, remettant en cause de façon radicale l’approche académique et ethnocentriste de la musique occidentale. Ils libèrent des énergies spontanées et individuelles, violentent les codes et déplacent les techniques ; affirmation de la primauté du geste contre toute inscription. Ainsi des Neo Dada Organizers et du High Red Center qui pousseront encore plus loin la remise en cause de la musique en tant qu’art séparé du politique, son matériau et son théâtre. Qu’on songe à Saburo Murakami traversant 21 châssis en bois tendus de papier couvert de poudre d’or, aux sculptures actions de Ushio Shinohara ou au théâtre bruitiste de Masunobu Yoshimura "des cygnes de briques voltigeant au-dessus des forêts de matraques" : chaises brisées, musiques de jazz, cris et râles de corps s’accouplant dans une cacophonie libertaire et subversive. Le sonore commençait à se répandre dans le monde de l’Art, à le subvertir, substituant au logos, la fête et son mystère. Dionysos dansait. Il y avait aussi les performances et les improvisations de Hiroshi Kawani (plusieurs participants du Lethe-Voice auront été ses élèves), évoquant les ultra-lettristes français ou le groupe Sonic Art de Robert Ashley & Gordon Mumma. Qu’on songe aussi au Group Ongaku (premier groupe au Japon mixant improvisation et électroacoustique avec Takehisa Kosugi, Yasunao Tone, Chieko Shiomi...) et au Taj Mahal Travellers, appropriation du psychédélisme débarrassé du mimétisme spectaculaire et de sa dépendance à l’industrie culturelle. Moins une culture générationnelle qu’une expérience ontologique. On y entend les prémices de ce que donnera le Lethe-voice festival, l’ouverture aux extrêmes sonores et à l’improvisation, où se mêlent instruments classiques, électronique et déchets urbains. 

Un autre aspect marquant de ce festival est la place qu’occupe dans la programmation son directeur, Kiyoharu Kuwayama, curateur du festival et son principal acteur. Kuwayama participe à la plupart des performances se déroulant sur ces cinq journées, collaborant le plus souvent à la suite d’une performance solo de ses invités à une seconde performance en duo. Cette cinquième édition regroupait sur quelques jours ce que le Japon compte comme musiciens et artistes sonores les plus irréductibles aux formes de la culture marchande (l’envers de l’art) : Akio Suzuki, Masayoshi Urabe, Chie Mukaï, Kakera, Kiyoshi Mizutani, Yoshinori Yanagawa, Kunihiko Ohno, Tetuzi Akiyama, Nobuo Yamada, Tetsu Fujii, Mamoru Narita, Shin Ando, Yukiko Ito, Hiroshi Hasegawa, Ikuro Takahashi, Furuta Mars, Hitoshi Murakami, Hideaki Shimada, Rina Kijima, Paul Hood (seul musicien étranger invité cette année), Kiyoharu Kuwayama... Artistes singuliers qui ne sont réunis ici que par leurs différences et leurs manières de se tenir en dehors des limites policées du spectacle culturel, de son cadre et de la règle. Scènes rassemblant les irréguliers de la chose musicale, ceux qui ne sont pas dans la simple restitution technique instrumentale, la reproduction des idiomes, mais là où le corps et le lieu parlent. Plongée dans le fleuve de l’oubli.

10 disques compacts, près de 10 heures de sons et de feedback.
La question qui se pose à moi est de savoir comment rendre compte d’un festival où l’espace est un élément fondamental notamment dans son incidence directe sur le son et les gestes des intervenants, ce uniquement à travers l’écoute d’un enregistrement audio ? Rendre compte aussi de la dimension physique des performances. Ne vais-je pas manquer une dimension essentielle, celle du corps ? Corps du performeur et de celui qui écoute dans le lieu même où se déroulèrent les performances. L’écoute est une affaire d’arrangement, de réécriture, de falsification et de fantasmes. Nous portons notre mémoire musicale, nous arrangeons les sons qui nous arrivent, nous leurs prêtons notre propre histoire, peut-être les trahissons nous. Je ferais une écoute chronologique des enregistrements, reconstituant l’espace et le déroulement du festival en me soumettant aux vitesses et aux lenteurs des performances, dans le temps plié de l’enregistrement. Je n’aurai que les sons dans leurs complexités auxquels m’attacher et suivre mon imagination auditive. L’écoute sera aveugle. L’écriture qui suivra se fera sur un fil, balancé sur le clavier, gestes rapides quand la pensée sera hésitante, l’écriture à son tour improvisée, jetée, façon d’être en accord avec les acteurs du Lethe-voice. Partager çà. Le bruit de leurs performances emportant mon imaginaire et le texte. Non pas écrit par moi, mais par eux.

[à suivre !!!]

4 mars 2021

Kaze & Ikue Mori : Sand Storm (Circum-Disc, 2020)

kaze ikue mori

Le 12 février 2020, Kaze (Christian Pruvost + Natsuki Tamura + Satoko Fujii + Peter Orins) a rencontré Ikue Mori à New York. C’est déjà un événement. Je dirai même plus…

De taille, l’événement, tant il fructifie et n’arrête pas de surprendre. Toujours aussi iconoclaste, l’électronique d’Ikue Mori chamboule l’ADN du combo Kaze et l’emmène vers des terres troubles qui lui vont au teint. Les trompettes de Pruvost et Namura par exemple, qui se heurtent et percutent et percutantes heurtent à leur tour.

Une mélodie remet tout le monde OK (ou KO, pourquoi pas). Mais le piano de Satoko Fujii mène la barque vers d’autres marécages où l’Américaine découvrira de nouveaux oiseaux. Un solo de cuivre et c’est encore autre chose qui commence, et autre chose de nouveau. Un free du bout des doigts, une abstract parenthèse, une électro climatique… Bref, de quoi vous faire apprécier les tempêtes de sable…

microjapon125

Kaze & Ikue Mori : Sand Storm
Edition : 2020.
Circum-Disc
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

2 mars 2021

Bunsuirei : First Gig / Dreamy 2018-2020 (Tall Grass, 2021)

bunsuirei

D’abord langoureux, donc pas comme je l’attendais, ce trio de Tokyo que discogs nous présente comme un « Japanese psychedelic folk rock band » = Haruki Sakurai au piano et à la voix, Yonju Miyaoka (collaborateur de Chie Mukai, que dit an'archives) à la guitare (électrique ou folk électrisée on dirait) et à la voix itou et Morio Tagami à la basse.

Ils n’ont pas trente ans et se dandinent lentement sur deux trois accords de piano, autant de notes de basse, et ça susurre dans une langue dont j’ignore tout. Encore un truc de sex friends qui aurait dû m’échapper (le concept, je veux dire) or voilà que la guitare renverse la table musicale. Le titre nous le dit, ce qu’on tient entre nos mains, c’est le premier concert donné par le groupe. Alors anachronisme puisqu’on entend là-dedans autant Fushitsusha que Half Japanese (sans mauvais jeu de mots) ou Poussin. C’est à n’y rien comprendre : c’était hier et avant-hier, c’était des ballades folk noise qu’on n’aurait jamais dû entendre mais auxquelles on accroche tout de suite. Enfin il y a cette cinquième plage, que je vous laisserai découvrir, intermède comme jamais je n’en avais entendu.

Bizarre, Bunsuirei. Fabulous surtout ! Alors on pousse jusqu’au CDR : Dreamy 2018-2020. Je ne vous ferai pas l’affront de vous donner les dates d’enregistrement du disque qui nous intéresse. Quelques secondes d’un field recording, et voilà une autre version d’une des chansons qu’on a entendues sur le premier CD – normal : premier enregistrement, et premier concert. En « studio » (ou en chambre, je ne sais pas), Bunsuirei est encore plus mystérieux. Les notes de piano vont à l’essentiel, la guitare électrique trépigne à l’arrière-plan et un peu de programmation peut venir taper à la porte. Alors comme moi j’ouvre la porte quand on me tape, j’accueille Bunsuirei avec un grand sourire. Un grand sourire inquiet. Mais je sais que je ne le regretterai pas.

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Bunsuirei
First Gig / Dreamy 2018-2020
Tall Grass Records
Edition : 2021
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

2 novembre 2016

Serge Baghdassarians, Boris Baltschun, Burkhard Beins : Future Perfect (Mikroton, 2016)

Serge Baghdassarians Boris Baltschun Burkhard Beins future perfect

C’est donc à moi qu’on a demandé de déchiffrer cette couverture du trio d’improvisateurs Serge Baghdassarians / Boris Baltschun / Burkhard Beins. Mais je sèche. Oui mais en échange je n’attends pas pour ajouter que ce sont des prises berlinoises, & qui datent de 2008 à 2009… M’excuserez-vous d’avoir failli à ma mission ?

D'autant que j’ajouterais en plus que c’est un CD que je recommande à ceux qui (comme moi ?) ont pu décréter un jour qu’en fait l’impro électroacoustique bah c’était pas la panacée. En piste 1 ça crépite mais pas assez pour remuer un lièvre de Mars mais voilà que tout à coup ça vous cueille (pour moi ça a été dès les premières secondes de la plage 2). Sans doute l’effet des stries électroniques qui va si bien avec la guitare du bout des doigts de Baltschun ou avec le battement de la grosse caisse de Beins. Toujours plus loin (piste 3), le trio dépasse toutes nos (mes) attentes, avec un ordinateur qui joue les pleureuses magnifiques. Le petit drone tient bon et son futur a l’air d’avoir au moins trente ans : c’est peut-être là son secret !

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Serge Baghdassarians, Boris Baltschun, Burkhard Beins : Future Perfect
Mikroton
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2016.
CD : 01/ Futur 1 02/ N-eck 03/ Futur 2
Pierre Cécile © Le son du grisli

13 mars 2019

Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions (Resonance, 2018)

eric dolphy musical prophet

Le 18 avril 1963, Eric Dolphy emmène J.C. Moses, Richard Davis et Ed Armour, sur la scène du Carnegie Hall, puis doit attendre la fin du mois de juin pour retrouver le chemin de la scène – celle, en l’occurrence, du Take Three. Sans le savoir, au fil de ces concerts, le musicien met sur pied la formation qui le suivra bientôt en studio à l’invitation du producteur Alan Douglas. (…) Début juillet 1963, sont ainsi organisées, de 16 heures à 3 heures du matin, quelques séances pendant lesquelles Dolphy essaye différentes formations, faisant appel à certains de ses partenaires réguliers (Richard Davis, J.C. Moses, Eddie Khan) aussi bien qu’à de nouvelles recrues (Sonny Simmons, Prince Lasha et Bobby Hutcherson, qui occupe au vibraphone la place laissée vacante dans le groupe par Herbie Hancock). À souligner, aussi, le remplacement d’Ed Armour par Woody Shaw, et l’intervention de Clifford Jordan au saxophone soprano. [Eric Dolphy, éd. Lenka lente, 2018]

Au son du grisli, Alan Douglas s’était souvenu : « Un jour, Monty Kay me présente Eric Dolphy, à qui je m’empresse de demander ce qu’il aimerait vraiment enregistrer. Il m’a alors parlé de ce qu’il rêvait de faire, et puis nous avons passé une semaine en studio, lui, les musiciens qu’il avait choisis et moi. Nous ne cessions d’enregistrer. » De la somme d’enregistrements, le producteur fera deux disques (Conversations et Iron Man, publiés respectivement en 1963 et 1968) puis un double album (Jitterbug Waltz, auquel succédera The Eric Dolphy Memorial Album). On ne saurait aujourd’hui dénombrer les supports sur lesquels se sont retrouvés, un jour ou l’autre, de rééditions en compilations publiées plus ou moins « légalement », les titres enregistrés par Dolphy pour Douglas : qu’importe, c’est Conversations et Iron Man que Resonance réédite aujourd’hui, mais en y mettant les formes.

double dolphy

Car la référence est belle : trois disques (LP publiés à l’occasion du Record Store Day's Black Friday puis CD quelques semaines plus tard) enfermés dans un étui avec un épais livret qui raconte l’histoire de cette réédition « augmentée » et recueille la parole d’anciens partenaires ou amateurs du souffleur disparu en 1964 – Richard Davis, Sonny Simmons, Joe Chambers, Han Bennink, Henry Threadgill et aussi Oliver Lake, Sonny Rollins, David Murray, Steve Coleman ou Marty Ehrlich. L’histoire en question n’est évidemment pas celle de la réédition de Conversations et d’Iron Man, mais plutôt celle des inédits qui l’accompagnent : en 1964 avant son départ pour l’Europe, Dolphy confia quelques effets personnels à ses amis Hale et Juanita Smith – qui s’exprime elle aussi dans le livret – qui les léguèrent plus tard au musicien James Newton duquel le producteur Zev Feldman s’est, sur le conseil de Jason Moran, récemment rapproché : sur les bandes que Dolphy laissa derrière lui, quelques inédits « attendaient » en effet d’être publiés tandis que d’autres prises encore, que Blue Note avait rendues public au milieu des années 1980 sur Other Aspects, valaient bien d’être rééditées.

Faire défiler les photos de Val Wilmer et de Jean-Pierre Leloir au son de Conversations – album publié du vivant de Dolphy mais qui ne continent aucune de ses compositions – et Iron Man ajoute au charme de l’ensemble : sur la Jitterbug Walz de Fats Waller ou des deux versions de Muses for Richard Davis – le 1er juillet 1963, seuls Dolphy et Davis enregistrent, notamment cette composition de Roland Hanna qui, il y a quelques années, donna son nom à une compilation de titres rares étiquetée Marshmallow Export –, lire le souvenir que le contrebassiste garde de sa rencontre avec Dolphy, du calme et de l’humilité du souffleur… L’idée qu’il se faisait aussi de Sonny Simmons, en qui Davis voyait un possible « nouveau Dolphy ». Sur l’air de Music Matador, récréation mexicaine signée Lasha et Simmons et sur laquelle la clarinette basse « déborde » à loisir, profiter une nouvelle fois de l’entente d’Eric Dolphy et de partenaires aux allures de prophètes, mais de prophètes capables d’affranchissement – Burning Spear ou Iron Man, sur le disque du même nom, le prouvent mieux que d’autres titres.

eric dolphy paysage 2

Parmi les inédits, ce sont d’autres versions de Mandrake, sur lequel le vibraphone d’Hutcherson semble porter tous les instruments à vent ; de Burning Spear, qui fait son lot de dissonances auxquelles œuvrent neuf musiciens dont sont les souffleurs Simmons et Lasha, Clifford Jordan, Woody Shaw, Garvin Bushell et  J.C. Moses ; de Love Me, qu’un solo d’alto peut renverser entre deux délicatesses ; d’Alone Together, que l’intention du duo Dolphy / Davis peut assombrir encore… Et puis, après cet Ode to Charlie Parker qui redit l’entente exceptionnelle du duo, trouver A Personal Statement (Jim Crow, sur Other Aspects) enregistré le 2 mars 1964 par une formation dans laquelle Dolphy côtoie le chanteur David Schwartz, le pianiste Bob James, le contrebassiste Ron Brooks et le percussionniste Robert Pozar : la composition est du pianiste, qui sert l’intérêt du souffleur pour les expériences – une pièce d’un lyrisme contemporain adopte ainsi l’allure d’une valse déboîtée. Inutile, alors, de trouver une phrase de conclusion à cette courte chronique pour dire l’intérêt de cette nouvelle référence de la discographie d’Eric Dolphy. Redire alors, comme dans le livre cité plus haut, que « rien ne vaut l’écoute ».

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Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions 
Resonance Records 
Enregistrement : 1963-1964. Edition : 2018. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

Image of A paraître : Eric Dolphy de Guillaume Belhomme

 

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