Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire











Interview de Michael EspositoTalweg à ParisCahiers John Butcher
En théorie : l'improvisation par l'écritJohn ButcherEvan Parker

Echtzeitmusik Berlin (Wolke Verlag, 2011)

Echtzeitmusik

Au milieu des années 1990, un mot s’est imposé pour désigner la musique d’une scène née quelques années plus tôt à Berlin, qui hésitait jusque-là à se dire improvisée, expérimentale, libre ou nouvelle – plus tard, réductionniste. A ce mot, à cette musique et à cette scène, un livre est aujourd’hui consacré : Echtzeitmusik Berlin.

Cette scène est diverse, sa musique donc multiple ; ce mot n’est d'ailleurs pas apprécié de tous les musiciens qu’on y attache. Qu’importe, puisqu’il s’agit ici, sous prétexte d’éclairage stylistique, de revenir sur le parcours de nombre de ses représentants et pour eux d’expliquer de quoi retourne leur pratique musicale. C’est ce que font Andrea Neumann, Margareth Kammerer, Annette Krebs, Kai Fagaschinski, Burkhard Beins, Christoph Kurzmann, Ekkehard Ehlers, Axel Dörner, Franz Hautzinger, Werner Dafeldecker, Ignaz Schick, Robin Hayward

A propos de l’étiquette, tous n’ont pas le même avis (Hayward met en garde contre l’idiome réductionniste, Hautzinger accepte le terme Echtzeitmusik sans se satisfaire d’aucune définition, Ehlers prend de la hauteur et brille par sa sagacité…). Des réflexions poussées, des retours en arrière et même de sérieuses tables rondes, posent le problème dans tous les sens – des voisins et amis abondent qui proposent quelques pistes : Sven Ake-Johansson, Toshimaru Nakamura, Rhodri Davies... A force, sont bien mis au jour des points essentiels : volonté de « sonner électronique » en usant d’instruments classiques ou intérêt revendiqué pour le silence. Et puis voici que Krebs précise « quiet volume » quand Schick conseille « play it loud ». La scène est irréconciliable, si elle est celle d’une époque et d’un lieu ; sa musique seule est d’importance.

Burkhard Beins, Christian Kesten, Gisela Nauck, Andrea Neumann (Ed.) : Echtzeitmusik Berlin. Selbstbestimmung einer szene / Self-defining a scene (Wolke Verlag / Metamkine)
Edition : 2011.
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Bridges (Machinefabriek, 2011)

bridges

Il faudra dire comme les couleurs de ces quatre faces tournent, n’en formant plus qu’une par moments. Et aussi parler des sons qu’expulsent de la surface du vinyle la rotation choisie : 33 tours par minute pour le double disque qu’est Bridges.

Les « ponts » en question sont ceux que Gerco Hiddink a photographié (photographies découpées ensuite) pour confectionner ces deux picture-discs. Auprès de ces mêmes ponts, Rutger Zuydervelt (Machinefabriek) a recueilli des field recordings auxquels réagiront enfin une sélection d’improvisateurs. Arrangés par couples, ce sont Jim Denley et Espen Reinertsen, Burkhard Beins et Jon Mueller, Mats Gustafsson et Nate WooleyErik Carlsson et Steven Hess, que ces éléments d’environnement inspirent.

Le premier duo élabore ainsi une miniature atmosphérique jouant du vent et de chants d’oiseaux et d’abeilles ; le second lève une imposante pièce rythmique ; le troisième dépose une pièce constructiviste sur quelques chocs sourds ; le dernier évolue en souterrain sujet à courants d’airs monstres. Pour finir, DJ Sniff résumera l’ensemble en une poignée de minutes à télécharger sur internet. Rien à redire.

Jim Denley, Espen Reinertsen, Burkhard Beins, Jon Mueller, Mats Gustafsson, Nate Wooley, Erik Carlsson, Steven Hess, DJ Sniff : Bridges (Machinefabriek)
Edition : 2011.
LP1 : A/ Jim Denley, Espen Reinertsen : Bergerslagbroek B/ Burkhard Beins, Jon Mueller : Netterden Channel – LP2 : A/ Mats Gustafsson, Nate Wooley : Rhine B/ Erik Carlsson, Steven Hess : Waal
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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SLW : Fifteen Point Nine Grams (Organized Music from Thessaloniki, 2009)

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D’un concert donné en 2007 au NPAI Festival, Burkhard Beins (percussions, objets), Lucio Capece (saxophone soprano, clarinette), Rhodri Davies (harpe électrique) et Toshimaru Nakamura (no-input mixing board) ont fait un disque : Fifteen Point Nine Grams. Une fois cités, les noms des musiciens permettent à l’introduction de s’en tenir là. 

Quelques aigus sortis de cymbales sonnent donc la suite des activités du SLW (débuts à aller chercher sur Formed). Les uns après les autres, les quatre musiciens investissent le champ improvisé avec le souci premier de s’accorder sur une ligne de flottaison : parallèles aux tonalités différentes tracées, longues notes courant (vibration d’une corde entretenue par l’électricité pour Davies, note longue de soprano pour Capece) puis dérivant pour enfin basculer. Alors, des projections sonores de toutes sortes s’emparent de l’espace entier et, plusieurs fois, fatiguées de jouer, abandonnent le champ dévasté. La ligne alors réinstallée, reste la rumeur qui évoque un retour possible du tumulte. Eternellement.

SLW : Fifteen Point Nine Grams (Organized Music from Thessaloniki)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 01/ Fifteen Point Nine Grams
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Activity Center : Lohn & Brot (Absinth, 2010)

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Michael Renkel (guitare, machines) et Burkhard Beins (batterie, machines) collaborent régulièrement et depuis plus de vingt ans sous le nom d'Activity Center. Cette année voit paraître Lohn & Brot.

Sur les peaux, des coups pleuvent, toujours aussi subtils, tandis que d’un lot d’objets hétéroclites sortent d’autres râles – pour Renkel, tout est prétexte et source à musique. Le discours percussif et ses extensions (rôle des machines) rivalisent ensuite de présence avec un bourdon tenace ou le grondement de micros que l’on frotte. Souvent, on croit le rythme abandonné et la batterie sans d’autre enjeu que de construire son discours en dehors de tout présupposé rythmique : mais sitôt que l’on pense le rythme abandonné, voici qu’il refait surfaces : qui partout vous entourent puis vous enferment en écrins de tumultes. Attendre alors la prochaine dilution. 


Activity Center, Produkt (extrait). Courtesy of Absinth Records.

Activity Center : Lohn & Brot (Absinth / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Arbeit : Material 02/ Passage 03/ Zone : Produkt 04/ Transit 05/ Station : Prozess
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Sealed Knot : And We Disappear (Another Timbre, 2009)

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Moins de quarante minutes enregistrées à Bienne (Suisse) en 2007 : And We Disappear donne une autre fois à entendre Burkhard Beins (percussions, objets), Rhodri Davies (harpe) et Mark Wastell (contrebasse), murmurer ensemble.

En conséquence, naît un monde ou les crépitements valent pour intonation, où les sursauts mesurés anéantissent les aigus perçants dans lesquels la rumeur instrumentale avait failli se fondre. Et puis, deux notes tombent de la contrebasse qui convainquent toutes les expressions d’abonder dans leur sens : Beins frotte plus nettement ses percussions ou traîne ses objets de peur qu’on ne le remarque, l’archet de Wastell insiste aussi et l’e-bow de Davies chante ses lignes flottantes. L’introduction, endurante, a ainsi laissé place à de plus vigoureux jeux de construction et de résonances. Un coup sec sur le cadre d’un tom, au moment adéquat et que l'on n'attendait pas, fera tout disparaître.


The Sealed Knot, And We Disappear (extrait). Courtesy of Another Timbre.

The Sealed Knot : And We Disappear (Another Timbre)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 01/ And We Disappear
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Polwechsel, John Tilbury : Field (HatOLOGY, 2009)

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Ah, voilà un de ces disques qu’on repère avant sa sortie, qu’on prie son disquaire de commander, qu’on se prépare à écouter avec l’envie de « reconnaître » (un son de groupe façonné, une géologie unique) et de « découvrir » ; il faut avouer que, d’album en album, Polwechsel a su créer, par les ajustements de son effectif et la documentation de ses évolutions esthétiques, un désir chez l’auditeur avide de « l’épisode suivant »…

Cette sixième* publication marque, à plusieurs égards, une importante étape dans l’histoire de l’orchestre après la récente intégration des percussionnistes Burkhard Beins et Martin Brandlmayr aux côtés des membres fondateurs Werner Dafeldecker (contrebasse) et Michael Moser (violoncelle) : saxophoniste soprano & ténor du groupe depuis dix ans, John Butcher a choisi de le quitter après cet enregistrement. L’invitation faite, pour ce disque, à John Tilbury, signale également un infléchissement musical et confère à sa contribution une portée significative ; le pianiste n’apporte pas cette suspension caractéristique d’AMM – écoutez-le avec Prévost et justement Butcher, dans Trinity, sur Matchless – mais plutôt un art somptueux du « placer & déposer » les objets sonores. Les deux compositions de Moser et Dafeldecker y gagnent une belle ampleur, dans une sorte de dépassement de l’austère ascétisme (qui culminait sur le disque Durian et se formalisait chez Erstwhile) par une rêverie nouvelle qui n’est pas sans rappeler certaines options des premiers scénarios du groupe. Séquences & jeux de structures, alternances & bascules de polarités, élégance & obstination, c’est tout Polwechsel, mais taillé dans des tissus plus piqués, frotté dans des essaims d’une autre légèreté…


Polwechsel, John Tilbury, Place (extrait). Courtesy of HatOLOGY.


Polwechsel, John Tilbury, Field (extrait). Courtesy of HatOLOGY.

*après Polwechsel (hat[now]ART 112), Polwechsel 2 (hat[now]ART 119), Polwechsel 3 (Durian 016-2), Wrapped Islands (avec Fennesz, Erstwhile 023), Archives of The North (hatOLOGY 633)

Polwechsel, John Tilbury : Field (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.

CD : 01/ Place / Replace / Represent 02/ Field

Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Phosphor : Phosphor II (Potlatch, 2009)

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Avec ce second album de Phosphor, le label Potlatch donne une nouvelle marque du suivi qu’il exerce fidèlement auprès de « ses » artistes – il faut dire également que la première galette (P501, 2001) du groupe berlinois pâtissait d’un son terne et que le présent enregistrement répare cet inconvénient : Burkhard Beins (percussion, objets, etc.), Axel Dörner (trompette, electronics), Robin Hayward (tuba), Annette Krebs (guitare, objets, etc.), Andrea Neumann (intérieur de piano, table de mixage), Michael Renkel (guitare, ordinateur) et Ignaz Schick (tourne-disque, objets, archets) ont gravé ces six pièces (qui prennent la suite des six mouvements du précédent opus) dans d’excellentes conditions.

Et cela concourt beaucoup à l’adhésion de l’auditeur : l’espace d’écoute se voit redimensionné par les structures portantes soufflées, grenues, lissées ou pulvérulentes qui émanent de l’instrumentarium du groupe ; mécaniques ou organiques, électriques ou acoustiques, les sonorités, dans leur « jeu », déploient des mondes poétiques, déposent des mégalithes complexes – et quelques vignettes dont les riches textures et dynamiques sont assez éloignées de l’emprise urbaine du primo-réductionnisme.

Phosphor : Phosphor II (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006. Edition : 2009
CD : 01/ P7 02/ P8 03/ P9 04/ P10 05/ P11 06/ P12
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Trio Sowari: Shortcut (Potlatch - 2008)

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Pour leur deuxième collaboration sur disque sous le nom de Trio Sowari, Phil Durrant (ayant délaissé le violon pour se consacrer davantage à l’électronique), Bertrand Denzler (saxophone ténor) et Burkhard Beins (percussions), attirent à eux l’électricité qu'il y a dans l’air pour lui trouver sur Shortcut une place adéquate.

Morceaux bruts d’abstraction fondue dans l’atmosphère, les treize improvisations du disque entassent larsens et silences, notes minuscules pour être concentrées, coups secs de balais et dérives pseudo mélodiques de souffles le plus souvent engoncés en tubes. Ténu, le frémissement suffit pour tout transport, qui, à force d’avoir abusé de raccourcis, en arrive au court-circuit révélateur. Les treize étapes, d’avoir su mener jusqu’à une œuvre de minimalisme imposant.

CD: 01-05/ Piercing #1-#5 06/ Britzelfeld 07/ Corridor 08/ Dots #1 09/ Triton 10/ Vitesse 11/ Trespassing 12/ Dots #2 13/ Moving Targets >>> Trio Sowari - Shortcut - 2008 - Potlatch.  Distribution Orkhêstra International.

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Polwechsel: Archives of the North (Hat Hut - 2006)

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Avec Archives Of The North, Polwechsel - quartette autrichien formé en 1993, deux fois remaniés depuis, suite aux départs du tromboniste Radu Malfatti en 1997, et du guitariste Burkhard Stangl six ans plus tard - accueille les percussionnistes Martin Brandlmayr et Burkhard Beins. Et fait de son quatrième disque un chef d'oeuvre d'ambient électro-acoustique.

Enfilant les notes soutenues de son saxophone ténor, John Butcher emmène d'abord sa formation le long d'un schéma répétitif, à l'origine d'un monde de métaux réverbérés, évoquant Eno ou Xenakis (Datum Cut), avant d'offrir aux nouveaux venus l'ouverture de Mirror. Là, les batteurs jouent des résonances, explorent les possibilités sonores des cymbales, soit : usent de schémas rythmiques non aboutis, empêchant le violoncelle dissonant de Michael Moser ou les souffles que le même traite à l'ordinateur d'être recadrés.

Pas à l'abri des perturbations, le groupe instaure ensuite quelques instants d'exécutions rapides (Core Cut), puis improvise totalement Magnetic North, amas d'interventions délicates rendant une atmosphère diaphane à force d'avoir été étirée. A intervalles réguliers, un dialogue entre la contrebasse de Werner Dafeldecker et les percussions s'immisce en Site And Setting, dernière plage d'une réalité plus concrète, oscillant entre le grincement du violoncelle et les combinaisons circulaires d'un saxophone travesti en flûte indienne.

A l'arrivée, l'essentiel a moins été dit qu'inventé et donné à entendre. Les explications, déjà subjectives, changeront au fil des écoutes. La seule évidence étant la qualité indéniable d'Archives Of The North, signé d'un Polwechsel encore plus loin devant.

CD: 01/ Datum Cat 02/ Mirror 03/ Core Cut 04/ Magnetic North 05/ Site And Setting. Hat Hut, 2008. Distribution Harmonia Mundi.

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