Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Charles Gayle, William Parker, Hamid Drake : Live at Jazzwerkstatt Peitz (Jazzwerkstatt, 2016)

charles gayle william parker hamid drake live at jazzwerkstatt

Enregistré en Allemagne, dans l’église Stüler, en mai 2014, Live at Jazzwerkstatt Peitz documente la rencontre sur scène de Charles Gayle et de l’incontournable section rythmique composée de William Parker et Hamid Drake. Ces trois-là ont souvent joué ensemble, dans différents contextes et  formations, mais ont rarement gravé sur disque leurs improvisations en trio.

Démarrées sur les chapeaux de roue, les premières minutes de l’épique Fearless attestent d’emblée l’incandescence d’une formation autant éprise de quête formelle que de spiritualité. Le phrasé de Gayle, tout en contorsions sinueuses et brisures harmoniques, instaure une tension ascensionnelle, faite de surgissements et suspensions. Puis de s’effacer ensuite, justement, pour laisser libre cours à la contrebasse bondissante de Parker, véritable plaque tournante de cette session, point nodal à partir duquel se noue et se dénoue une architecture sonore conçue comme une succession ininterrompue de reliefs à gravir et dévaler. Avant de réapparaître au premier plan,  formulant l’éclat d’une plainte.

Les trois morceaux suivants, Gospel, Texturen et Angels, voient le saxophoniste investir l’instrument sur lequel il fit ses premières armes, le piano, souvent convoqué sur ses récents enregistrements. L’approche se veut percussive, presque instinctive. Les motifs développés laissent suffisamment d’espace, sinon de vide, jusqu’à créer des effets d’attente, pour que Parker et Drake, parfois manifestement désarçonnés, greffent leur propres aspirations. Tel ce solo du contrebassiste, sur le bien nommé Angels, moment de grâce où l’altération rythmique se dissipe dans la formulation d’un temps délité. Encore renoue avec l’aridité et l’explosivité inaugurales, un péril commun à la fois intériorisé et expiatoire. Et sonne moins comme une éventuelle interrogation qu’une probante injonction à y revenir.          



live at jazzwerkstatt

Charles Gayle Trio : Live at Jazzwerkstatt Peitz
Jazzwerkstatt
Enregistrement : mai 2014. Edition : 2016.
01/ Fearless 02/ Gospel 03/ Texturen 04/ Angels 05/ Encore
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

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John Dikeman, William Parker, Hamid Drake : Live at la Resistenza (El Negocito, 2015)

john dikeman william parker hamid drake live at la resistenza

Quelque chose survient ici, qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : le très prévisible duo William Parker / Hamid Drake le devient nettement moins. Il faut dire que les phrasés de rocailles et d’escarres de John Dikeman ne sont pas ceux de tout le monde. Ce sont des phrasés de force et de colère. Ce sont des phrasés qui rugissent. Ce sont des phrasés qui ne demandent qu’à être captés et étendus. Ce ne sont pas des phrasés insaisissables, mais des phrasés en attente d’amis.

Donc : les cris, les convulsions, les lamentations et ce vieux free jazz qui bouge encore. J’en vois qui s’en lassent. J’en vois qui se réjouissent. Je m’adresse donc à la deuxième catégorie : ouvrez les oreilles, mes amis, car un nouveau trio vient de naître. En choisissant de jouer avec  la paire Parker / Drake, Dikeman savait qu’il ne pouvait compter que sur lui seul. Le pari est gagné : ces trois-là s’écoutent, se comprennent, se complètent, s’amuseraient presque. Et oui, ce qui n’aurait pu n’être qu’un gig de plus cède la place à un concert vif, sans flottement, sans encombrements. C’est à suivre, me semble-t-il.



John Dikeman, William Parker, Hamid Drake : Live at la Resistenza (El Negocito Records)
Enregistrement : 5 mai 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Gratitude 02/ Invocation 03/ Bad Uncle John! 04/ WY Funk
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Evan Parker : Seven (Victo, 2014) / Sant’Anna Arresi Quintet : Filu ‘e Ferru (2015)

evan parker seven elctroacoustic septet

Sur la pochette de ce disque, lire cet aveu d’Evan Parker : « Mon art de la composition consiste à choisir les bonnes personnes et à leur demander d’improviser. » Au 30e Festival de Musique Actuelle de Victoriaville, le 18 mai 2014, le saxophoniste donnait un concert en compagnie de Peter Evans (trompettes), Ned Rothenberg (clarinettes et shakuhachi), Okkyung Lee (violoncelle), Ikue Mori (électronique), Sam Pluta (électronique) et George Lewis (électronique et trombone). « Ceux-là sont les bonnes personnes », précisait-il.

C’est l’électronique qui se chargea d’abord d’arranger l’espace que l’ElectroAcoustic Septet aura tout loisir d’explorer : une forêt de sons brefs sous laquelle ont été creusé combien de galeries. Les musiciens s’y rencontreront, à deux, trois ou davantage, dans un jeu de poursuites ou au gré de conversations affolées. Ainsi aux notes hautes d’Evans et Lee, Rothenberg répondra ici par un motif grave et ramassé ; ailleurs, aux imprécations de l’électronique (dont les effets ne se valent pas tous), les souffleurs opposeront un alliage autrement expressif…

Mais à force de frictions, le terrain s’affaisse parfois et les plafonds de la galerie menacent. Et quand les vents ne retrouvent pas le chemin de l’air libre (ici le soprano de Parker, là le trombone de Lewis), les secondes peuvent paraître longues, aussi longues qu’elles sont bien remplies.

Evan Parker : Seven (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 18 mai 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Seven-1 02/ Seven-2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

sant anna arresi evan parker filu e ferru

Moins nombreux, les musiciens à entendre sur Filu ‘e FerruEvan Parker (au ténor), Peter Evans (trompettes), Alexander Hawkins (piano), John Edwards (contrebasse) et Hamid Drake (batterie), enregistrés début 2015 au festival de jazz de Sant'Anna Arresi, en Sardaigne – improvisèrent sous le nom de Sant’Anna Arresi Quintet. Sept fois, et dans le champ d’un jazz assez « cadré », l’association profite de l’accord que trouvent Parker, Evans et Edwards, qu’ont malheureusement du mal à saisir les délayages d’Hawkins et l’abattage de Drake.

Evan Parker : Filu ‘e Ferru (2015)
CD : 01/ Filu 1 02/ Filu 2 03/ Filu 3 04/ Ferru 1 05/ Ferru 2 06/ Ferru 3 07/ Ferru 4
Enregistrement : 2 janvier 2015. Edition : 2015.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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William Parker : For Those Who Are, Still (AUM Fidelity, 2015)

william parker for those who are still

Homme de nombreux projets, que ce William Parker. Pas toujours documentés sur CD : heureusement, le label AUM Fidelity veille.

For Fannie Lou Hamer : un bloc désuni désirant s’unir et y réussissant parfois. S’y élèvent quelques-unes des voix (Ravi Best, Todd Reynolds) des douze musiciens, ici invités. Groupe multi-facettes avec poussées, déclarations-déclamations à la charge de la voix gospelisante de Leena Conquest. Le tout en mémoire de Fannie Lou Hamer, militante des droits civiques disparue en 1977.

Vermeer : dix tableaux aux chauds et évidents contrepoints. Petit traité des vifs décalages. Lyrisme assumé. Profondeur trouvée. Blues lointain et désactivé. Ecrin doré de contrebasse (WP) et de piano (Eri Yamamoto) pour que se délie le ténor voilé de Darryl Foster. Et, encore plus souvent : chant sucré et gorgé de soul de Leena Conquest.

Red Giraffe with Dreadlocks : une voix pénétrante, élevée, profonde : c’est celle de l’Indienne Sangeeta Bandyopadhyay. Une voix ancestrale, tellurique, profonde : c’est celle du Sénégalais Mola Sylla. Les deux s’observent, se répondent, ne s’entremêlent pas encore. Et les doigts d’un pianiste (Cooper-Moore) enbluesant le tout. Une contrebasse (WP) donne vie à ce jazz qui couvait. Maintenant l’Inde et un hautbois (pakistanais ?) modulent de concert, un saxophone basse (Klaas Hekman) se fritte avec un batteur multi-pistes (Hamid Drake), un altiste (Rob Brown) croque les nuages. Et les deux voix de se trouver enfin. Et la voix de l’Afrique douce raconte mille sagesses au pianiste attentif. Et les faix airs de classicisme sur mélopées indiennes ne surprennent personne. Et s’invitent des dissonances toutes assurées-assumées. Que de choses ici ! Choses totalement convaincantes. Et même plus.

Ceremonies for Those Who Are Still : cordes, chœur et cuivres inspectent la composition de WP. Jan Jakub Bokun est le conductor du NFM Symphony Orchestra. Le drame est présent, Ligeti n’est pas très loin. Parfois, maladroitement, s’immisce le trio WP, Charles Gayle et Mike Reed. En bonus, vingt-cinq minutes d’improvisations en surchauffe maximale du seul trio (avec un Gayle des grands soirs !). 

William Parker : For Those Who Are, Still (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2000, 2011-2013. / Edition : 2015.
3 CD : CD1 : 01/ For Lannie Lou Hamer 02/ Vermeer 03/ Awash in the Midst of an Angel’s Tears 04/ Essence 05/ Flower Song 06/ Just Feel 07/ Feet As Roses 08/ Gongs for Deaf Dreams 09/ Sweet Breeze 10/ Flower Song – CD2 : 01/ Villages, Greetings & Prayer 02/ Souls Have Fallen Like Rain 03/ The Giraffe Dances 04/ Tour of the Flying Poem 05/ Children Drawing Water from the Well 06/ Where Do Send the Poem – CD3 : 01/ A Magical Figure Dances Barefoot in the Mud 02/ Light Shimmering Across a Field of Ice 03/ Trees with Wings 04/ Rise Up in Sound 05/ Humble Serious 06/ Tea Leaves of Triple Sadness 07/ Ritual 08/ Winter 09/ My Cup  10/ Encore 11/ Escape for Sonny
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Butch Morris : Possible Universe (Nu Bop, 2014)

nutch morris possible universe

Le 29 août 2010 – soit 25 ans après avoir inauguré le concept de « conduction » : méthode personnelle qui est à la direction d’orchestre ce que la composition graphique est à la partition –, Lawrence ‘Butch’ Morris conduisait en Italie un orchestre rare : ses membres (Evan Parker, David Murray, Alan Silva, Harrison Bankhead, Hamid Drake…) capables du crime d’obéir (Han Ryner) comme de celui d’invention  « When you are the interpreter you must have ideas », prévenait Morris.

Loin, si loin, du Kitchen Club, Butch Morris conduisait donc encore : honnêtement, bien sûr ; avec charisme, qui plus est. Serait-ce, maintenant, que le cœur n’y est plus ? Et le chœur, aussi : quelques solos brillent néanmoins – garants qu'ils sont du'ne expression franche – parmi les agréments à l’unisson. Or, les maladresses abondent, comme en parallèle.  

Si le terme de « conduction » était, de Butch Morris, une invention et une promesse, cette 192e annoncée peine à convaincre tant le partage joue de facilités et de confiances accordées – abandonnées, voire – à d’imposants solistes. Manquent la cohérence et le panache, qu’on ira retrouver en Current Trends in Racism in Modern America, Some Order, Long Understood ou Berlin Skyscraper ’95.

Lawrence D. Butch Morris : Possible Universe. Conduction 192 (Nu Bop)
Enregistrement : 29 août 2010. Edition : 2014.
CD : 01-08/ Possible Universe Part 1 - Part 8
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Luc Ex : Assemblée (Red Note, 2014) / Ab Baars : Give No Quarter (Evil Rabbit, 2013)

luc ex assemblée

Fait d’extraits de concerts donnés en France l’année dernière, Assemblée célèbre en quelque sorte sur disque dur les premiers pas (L’assemblage) d’une association du même nom, emmenée par Luc Ex. Aux côtés du bassiste, trouver Ingrid Laubrock (saxophones ténor et soprano), Ab Baars (saxophone ténor, clarinette, shakuhachi) et Hamid Drake (batterie).

Comme hier (Nantes, 22 novembre 2013), « l’entrée en matière est engageante, les saxophones nerveux », dont les interventions semble vouloir échapper à l’allure de compacts modules rythmiques (Zajj Siht Is, reflet de question et grande chevauchée que la basse tient en bride). Comme hier, aussi, ce parti pris d’une « retenue (ou d’une agitation toute… apathique) » qui vire souvent, sur disque, à une tranquillité molle, et donc peu contrariante. Que viendra bousculer quand même Primates Travel by Train, dont la formule tient du rapprochement entre composition serrée et agissement irréfléchi : voilà l’hymne que devrait choisir cette Assemblée en formation.



Luc Ex : Assemblée (Red Note / Instant Jazz)
Edition : 2013. Enregistrement : 2014.
CD : 01/ L’assemblage 02/ The Unexpected Death of A Fortune-Teller 03/ Zajj Siht Si 04/ Lost ‘Sol’ 05/ When the Demiurge Looks the Mirror 06/ Expanding for Aye 07/ Primates Travel by Train 08/ The Road 09/ Mutated Square Dance
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

ab baars meinrad kneer bill elgart give no quarter

Il faut entendre la fougue avec laquelle Meinrad Kneer porte Anacrusis, morceau qui ouvre cet enregistrement du trio qu’il forme avec Ab Baars et le batteur Bill Elgart. En Aylérien détaché, Baars manie le saxophone avec une force qui gagne l’entier disque – si ce n’est ses plages où il passe au shakuhachi et à la clarinette – et en font un indispensable de la discographie du souffleur.

Ab Baars, Meinrad Kneer, Bill Elgart : Give No Quarter (Evil Rabbit)
Enregistrement : 9 octobre 2011. Edition 2013.
CD : 01/ Anacrusis 02/ Eyrus 03/ Give No Quarter 04/ Zephyrus 05/ Late Preamble 06/ Song for Our Predecessors 07/ Sêcific Gravity 08/ Notus 09/ Logical Consistency 10/ Tale of the Bewildered Bee 11/ Complementary Progress 12/ Fundamental Ambush 13/ Boreas
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Hera, Hamid Drake : Seven Lines (Multikulti Project, 2013)

hera hamid drake seven lines

Il ne suffit pas de mélanger les essences pour faire sens. Témoin ce Seven Lines d’intérêt plus que moyen. Si l’on comprend et adhère à la quête du clarinettiste Wacław Zimpel, il faut bien reconnaître que l’échec rôde. Celui qui savait si bien s’acoquiner aux souffles forts de Ken Vandermark ne fait ici que répéter des schémas mélodramatiques, maintes fois rabâchés ailleurs.

Ainsi, telle mélopée japonaise ou telle chanson traditionnelle russe, n’a d’autre choix que le méditatif ou la transe. En figeant ainsi cette musique – tout en pensant le contraire – Hera ne doit son salut qu’à quelques surgissements bienvenus. Excluons d’emblée le duo percussif entre Paweł Szpura et Hamid Drake, très vite dressé en barricades sportives, pour retenir un saxophoniste (Paweł Postaremczak) inspiré et conquérant. C’est bien peu.

Hera : Seven Lines (Multikulti Project)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.  
CD : 01/ Sounds of Balochistan 02/ Roots of Kyoto 03/ Temples of Tibet 04/ Afterimages 05/ Recalling Russia
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Peter Brötzmann : Long Story Short (Trost, 2013)

peter brötzmann long story short

Cinq disques en coffret reviennent sur l’Unlimited Festival de Wels, qui s’est tenu du 3 au 6 novembre 2011. Quatre journées dont le curateur était Peter Brötzmann, qui put choisir de jouer (en formations régulières, parfois augmentées) ou de garder le silence.

Respectant la programmation, les plages des disques délivrent les unes après les autres des extraits de concerts parlants – non pas de l’évolution du jeu de Brötzmann, mais de son endurance et de sa capacité à provoquer encore. Sonore rompant l’attente le long d’un axe brisé dévoile sans attendre l’intérêt que trouve Brötzmann dans le trio : brillant en Full Blast (avec Marino Pliakas et Michael Wertmueller), il se montre néanmoins différemment inspiré avec Masahiko Satoh (piano) et Takeo Moriyama (batterie), Michiyo Yagi (koto) et Tamaya Honda (batterie), Eric Revis (basse) et Nasheet Waits (batterie), Jason Adasiewicz (vibraphone) et Sabu Toyozumi (batterie) –  rencontre qui dit le mieux que, même de Brötzmann, un souffle peut être vain.

brötzmann boîte

A quatre, le saxophoniste trouve un équilibre plus sûr : avec Bill Laswell, Maâllem Mokhtar Gania et Hamid Drake sous humeur exotique ; en Hairy Bones ensuite (avec Paal Nillsen-Love, Massimo Pupillo et Toshinori Kondo) en éternel jeune-homme ravi d’en découdre. En bande plus solide encore – Chicago Tentet augmenté de John Tchicai ou de Michiyo Yagi –, Brötzmann conduit une plage faite autant de réflexions collégiales que de free frontal puis une autre que se disputent des ombres imposantes à l’occasion d’un engageant Concert for Fukushima.

Lorsqu’il garde le silence, Brötzmann écoute : la lente dérive des cordes de Michiyo Yagi, Okkyung Lee et Xu Fengxia ; Maâllem Mokhtar Gania donner, au gambri, le la au quartette qu’il forme avec Joe McPhee, Fred Lonberg-Holm et Michael Zerang ; le DKV Trio faire œuvre d’entêtement en compagnie de Mats Gustafsson, Pupillo et Nilssen-Love ; Gustafsson, encore, subir avec intelligence de riposte les assauts électroniques de dieb13 et Martin Siewert ; McPhee, encore, croiser le souffle avec Mars Williams et Jeb Bishop ; Keiji Haino ou le Caspar Brötzmann Massaker faire œuvres noires de plaisir solitaire et d’incantations électriques. La rétrospective n’aurait pu être plus complète ni son éclectisme plus révélateur des vues musicales qui animent aujourd’hui Peter Brötzmann.

Peter Brötzmann... : Long Story Short (Trost)
enregistrement : 3-6 novembre 2011. Edition : 2013.
5 CD : CD1 : Sonore / Chicago Tentet with John Tchicai / Michiyo Yagi, Okkyung Lee, Xu Fengxia / Peter Brötmann, Masahiko Satoh, Takeo Moriyama – CD2 : Joe McPhee, Maâllem Mokhtar Gania, Fred Lonberg-Holm, Michael Zerang / Peter Brötzmann, Michiyo Yagi, Tamaya Honda / Peter Brötzmann, Jason Adasiewicz, Sabu Toyozumi / dieb13, Mats Gustafsson, Martin Siewert – CD3 : Keiji Haino / Peter Brötzmann, Bill Laswell, Maâllem Mokhtar Gania, Hamid Drake – CD4 : Jeb Bishop, Joe McPhee, Mars Williams, Jason Adasiewicz, Kent Kessler, Tamaya Honda / Hairy Bones / Masahiko Satoh / Chicago Tentet with Michiyo Yagi – CD5 : Peter Brötzmann, Eric Revis, Nasheet Waits / DKV Trio with Mats Gustafsson, Massimo Pupillo, Paal Nilssen-Love / Full Blast / Caspar Brötzmann Massaker
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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Didier Petit, Alexandre Pierrepont : Passages (Rogue Art, 2012)

didier_petit_passages

En 2011, dans les pas de Peter Kowald (entendre et voir Off the Road, sur le même label), Didier Petit a parcouru les Etats-Unis d’une côte à l’autre pour y jouer en différentes compagnies. Dans ses bagages, Alexandre Pierrepont, qui put lui conseiller quelques noms parmi ceux de Marilyn Crispell, Gerald Cleaver, Matt Bauder et Joe Morris, Jim Baker, Nicole Mitchell, Hal Rammel, Hamid Drake et Michael Zerang, François Houle, Michael Dessen, Larry Ochs et Kamau Daáoud. C’est de ce voyage et de ces rencontres qu’est né Passages.

Le livre-disque – dans le livre : des photos et un long texte de Pierrepont (où notre poète, en proie encore à l’influence de la négritude, cherche les mots pour dire les « secrets » que lui révélèrent chacune des rencontres en question) – est un journal de bord dans lequel les duos et trios enregistrés s’intègrent dans la trame redessinée du périple. Entre deux improvisations, des field recordings attrapés en gare, aéroport, ou près de l’océan… et des extraits que Pierrepont lit de son poème peinent à bien se fondre dans le souvenir musical.

Woodstock, New York, Chicago, Los Angeles : voilà pour les étapes qui conduiront Didier Petit d'un partenaire à l'autre. Entrelacs souffrant de politesse avec Crispell, expérimentations tièdes avec Parkins ou Baker, échange confortables avec Cleaver ou Mitchell, préciosités même avec Ochs ou Dessen... D'un dialogue à l'autre, voilà la science instrumentale et l'inspiration que l'on connaît à Petit dissoutes en bagatelles. Heureusement, quelques prises disent que le violoncelliste a bien fait quand même de faire le voyage : jusqu'à Houle, clarinettiste avec lequel il se montre à la fois plus réfléchi et plus sensible ; jusqu'à Bauder et Morris, qui forment avec Petit ce trio glissant avec superbe de répétitions en sonorités instables ; jusqu'à Hal Rammel, qui accorde par deux fois la voix rare des instruments qu'il invente à un archet qui trouve dans l'ombre sa profondeur. A tel point qu'il n'est peut-être pas insensé de poser la question : un nouveau départ pour Chicago et New York – Rammel, Bauder et Morris en tête et tout projet de concept-album oublié – serait-il envisageable ?

Didier Petit, Alexandre Pierrepont : Passages (Rogue Art)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Passage (with M. Crispell) 02/ La Reine Rêve Rouge (with A. Parkins) 03/ Les ciseaux de l'air et de l'eau (with G. Cleaver) 04/ L'alphabet de leur rayures (with M. Bauder & J. Morris) 05/ Sous l'arbre en pleine mer (with J. Baker) 06/ Déesse-Allégresse (with N. Mitchell) 07/ Des griffes, des racines, des pierres (with H. Rammel) 08/ Vendanges (with H. Drake & M. Zerang) 09/ Il faut descendre plus au Sud (with H. Rammel) 10/ Ecluse (with F. Houle) 11/ Le gîte et le couvert (with M. Dessen) 12/ Crâne-Sablier (with L. Ochs) 13/ Je lis sur toutes les lèvres (with K. Daaood & L. Ochs)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Assemblée : Nantes, Pannonica, 22 novembre 2013

assemblee pannonica 22 novembre 2013

Sur la scène du Pannonica, le 22 novembre, de gauche à droite : Ab Baars (saxophone ténor, clarinette, shakuhachi), Ingrid Laubrock (saxophone ténor), Luc Ex (basse acoustique) et Hamid Drake (batterie) – les quatre faisant Assemblée. L’entrée en matière est engageante, les saxophones nerveux répondent à la commande de partitions qui semblent malgré tout focaliser beaucoup de leur attention.

S’il goûte la compagnie d’improvisateurs (Phil Minton, Tom Cora et Michael Vatcher en Roof, Phil Minton, Veryan Weston et Michael Vatcher en 4Wall, Tony Buck et Ingrid Laubrock en Sol6…), on sait l’intérêt qu’Ex porte à la chose écrite, pour ne pas dire à la « rengaine » – meilleur exemple donné avec panache sur Which Side Are You On de 4Walls. Voilà qui explique les pupitres auxquels Baars et Laubrock sont accrochés : si Drake, en funambule, bat la mesure avec détachement voire (trop de) facilité, les souffleurs devront suivre un programme qui, « rapidement », s’engourdit.

C’est que l’intention d’Assemblée – compositions augmentées d’improvisations comptées, qui peuvent rappeler au son le « jazz de chambre » des petits comités emmenés par Ken Vandermark – étouffe sous un drôle de parti pris : celui d’une retenue (ou d’une agitation toute… apathique ?) dont on ne soupçonnait même pas Ex capable. Ne trouvant son compte en retenue, Assemblée rend alors quelques ébauches de chants amorphes : relevés ici par une intervention de Baars ou une autre de Laubrock (brillante en solo et qu’Ex aurait pu accompagner au son de feedbacks renouvelés s’il n’avait pas choisi plutôt d’y renoncer à peine le premier souffle d’ampli entendu), là par un soupçon de blues étrangement revigorant ; anéanti ailleurs par une impression d’Afrique, solo voix/batterie simpliste si ce n’est caricaturale ou clin d’œil à l’Ethiopie sur une structure voulue « efficace » mais finalement paresseuse.

Est-ce d’avoir manqué de marge de manœuvre ? Les musiciens d’Assemblée, évidemment tous remarquables, n’auront su changer les tensions qui normalement les inspirent et les angles droits des partitions en pièces de musique généreuses. Peu de partage, en conséquence.

Assemblée, Nantes, Pannonica, 22 novembre 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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