Ivo Perelman : The Edge, Serendipity, The Art of the Duet, The Gift, Living Jelly, The Clairvoyant (Leo, 2012-2013)

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Edge (Leo Records, 2013)
Sur The Edge, Ivo Perelman, Matthew Shipp et Michael Bisio invitent Whit Dickey (toujours une bonne idée que d’inviter Whit Dickey). Ensemble, entre soupirs et exultations, ils marquent d’un rouge vif des improvisations sans préavis. Soufflent le feu et la braise (magnifique duo ténor-batterie in Fatal Thorns) et alimentent en continu de hautes fièvres. Et gardent au cœur du sujet, le partage et le désir de plonger dans un free brûlant et profondément intemporel.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker, Gerald Cleaver : Serendipity (Leo Records, 2013)
Où il faut se méfier de leurs fausses errances, de leur fausse décontraction et de leurs habitudes trop bien respectées-répétées-huilées. Car c’est au moment où l’on s’y attend le moins qu’Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker et Gerald Cleaver trouvent quelque salvatrice sortie. Et là, creusant la matière et inspectant sa portée, ils dévoilent leur âme, oublient la convulsion facile, interceptent le cri, en désossent le cliché. Oui, free jazz dans le sens où la liberté ne peut leur échapper.

Ivo Perelman, Matthew Shipp : The Art of the Duet (Leo Records, 2013)
Si l’art du duo pouvait être celui de l’éloignement et du rejet des connivences (Duet #06 et Duet #07 pour me faire mentir), ce disque ferait école. Pour Ivo Perelman : le sens inné du lié et du détaché, l’alternance des harmoniques et des ultra-aigus. Pour Matthew Shipp : de noires harmonies et un curieux absentéisme de l’écoute. Et pourtant, à l’arrivée, une incompressible impression de réconciliation et de fraternité. Volume 1 nous dit la jaquette ; ceci nous laissant espérer de nouvelles pistes pour les autres volumes.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Gift (Leo Records, 2012)
Sur The Gift, Ivo Perelman vagabonde. Désagrège un motif. Met en veilleuse la convulsion pour mieux la chouchouter quelques minutes plus tard. Sur The Gift, Perelman se remémore quelques souffles de jazz. Pleure des larmes de fiel. Insiste sur la périphérie. Sur The Gift, Matthew Shipp et Michael Bisio puisent dans leurs forces et talents de quoi argumenter le souffle épique du prolifique Brésilien.

Ivo Perelman, Joe Morris, Gerald Cleaver : Living Jelly (Leo Records, 2012)
Ici, le saxophoniste donne raison aux spasmes de son ténor. Ici, Joe Morris guitariste curieux et vindicatif, dérange l’harmonie, caresse les contrepoints fédérateurs de son saxophoniste. Ici, Gerald Cleaver envisage chaque plage comme un nouvel envol, choisit la sensibilité la plus juste et la plus appropriée aux errances de ses partenaires inspirés.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Whit Dickey : The Clairvoyant (Leo Records, 2012)
Ne laissant à Matthew Shipp qu’un rôle d’accompagnateur zélé – et néanmoins indispensable –, nous retrouvons dans cet enregistrement, intacte et démultipliée, la scintillante verve du saxophoniste. Modulant une poésie presque microtonale ou retrouvant les blessures du free, Ivo Perelman résolutionne le chaos, enrobe la ritournelle de ses visions toxiques. Quant à Whit Dickey, il confirme ce que l’on avait déjà pressenti dans le quartet de David Spencer Ware : il est le batteur idéal pour que se hissent au sommet les plus convulsives clameurs de ses enthousiastes coéquipiers.

Joe Morris : Graffiti in Two Parts (Rogue Art, 2012) / Altitude (AUM Fidelity, 2012)

Joe Morris raconta ici sa rencontre, en 1981, avec Lowell Davidson : « Lowell donnait un concert solo au Stone Soup Gallery. Le patron de l’endroit, Jack Powers, m’avait invité à venir l’écouter, en me disant que Lowell était un pianiste qui avait joué avec Ornette, ce qui était un argument suffisant pour moi. Le concert a été fantastique. Je suis allé lui parler et il ne faisait aucun doute pour moi qu’il était un musicien brillant. Je lui ai demandé s’il accepterait que je joue avec lui et il a répondu oui. »
Récemment, Morris rendit hommage à Davidson sur MVP LSD. Aujourd’hui, le label Rogue Art nous permet d’entendre les deux hommes en quartette enregistré au Cambridge (USA) Dance Center le 11 mai 1985. A leurs côtés, Malcolm Goldstein et Lawrence ‘Butch’ Morris, que le guitariste et contrebassiste convia aussi à improviser après leur avoir expliqué deux idées de principe : « blocs de sons en lent mouvement » dans lesquelles Morris – écrit-il dans le texte qu’il signe pour l'occasion – croit voir de quoi est faite la musique de Davidson et subversion créative qui trouverait dans l’art du graffiti un parallèle inspirant.
Graffiti, Part I. Au banjouke (sorte d’ukulele qui ne peut nier avoir quelques sonorités en commun avec le banjo) et aux percussions, Morris et Davidson entament le concert : le quartette dérive au gré d’une improvisation d’atmosphère qui change l’endroit dont elle prend possession en carré de terre ocre où l’animisme règne. Un ruban de sonorités quiètes y forme un route divisée bientôt en quatre chemins qui convergent tout en affichant des couleurs différentes : répétitif souvent dans ses arpèges, le banjouke répond par exemple à distance au cornet économe mais dense et à ce violon dont la délicatesse a pour quête l’insondable.
Graffiti, Part II. Morris retourne à la guitare et Davidson à sa contrebasse d’aluminium. Aussi profonde et mesurée que celle de la première partie du concert, la musique est affaire d’imbrications et compte davantage sur le rapport des quatre musiciens : retenue toujours de mise, mais cornet et archets plus insistants dans leurs manières de dire ce qui doit sur l’instant être révélé. Un rappel, de cinquante-trois secondes, clôt l’enregistrement superbe et le document d’importance – dans ses notes encore, Morris insiste : Graffiti in Two Parts n’est que le deuxième disque de Lowell Davidson paru à ce jour.
Joe Morris Quartet : Graffiti in Two Parts (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 11 mai 1985. Edition : 2012.
CD : 01/ Graffiti, Part I 02/ Graffiti, Part II 03/ Tag
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
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The Stone, New York, le 17 juin 2011 : Joe Morris, William Parker et Gerald Cleaver, improvisèrent en quatre temps (Exosphere, Thermosphere, Troposphere et Mesosphere) cet Altitude où il n’est plus question de « blocs de sons en lent mouvement ». A la place, un jazz certes acceptable mais sur lequel Morris, à la guitare, se montre souvent bavard (pour ne pas dire verbeux), tandis que sa section rythmique pêche presque aussi régulièrement par excès d’artifices. Voilà qui conseille aussi, et à sa manière, qu’on se consacre à Graffiti in Two Parts.
Joe Morris, William Parker, Gerald Cleaver : Altitude (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 juin 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Exosphere 02/ Thermosphere 03/ Troposphere 04/ Mesosphere
Guillaume Belhomme © le son du grisli

William Parker : Centering (NoBusiness, 2012)

Lorsqu’il s’agit de célébrer le corpus enregistré de William Parker, le label NoBusiness met les formes. Hier, c’était l’édition de Commitment ; aujourd’hui, celle de Centering, coffret de six disques qui revient sur une décennie obscure (1976-1987) et reprend le nom du label que créa le contrebassiste, dont le catalogue se contenta longtemps d’une seule et unique référence : Through Acceptance of the Mistery Peace.
Dans un livre qui accompagne la rétrospective, Ed Hazell en dit long sur ces années d’associations diverses et de projets discographiques non aboutis. En guise d’illustrations, les enregistrements du coffret en démontrent autrement : antiennes sulfureuses nées d’un duo avec Daniel Carter (1980) ou d’un autre avec Charles Gayle (1987) ; premiers désirs d’ensemble transformés en compagnie d’Arthur Williams et de John Hagen (William Parker Ensemble, 1977), de Jemeel Moondoc, Daniel Carter et Roy Campbell (Big Moon Ensemble, 1979) qui aboutiront à la formation de l’immense Centering Big Band ; projets mêlant musique et chorégraphie – Patricia Nicholson, compagne de Parker, ayant aidé au rapprochement des deux arts – impliquant d’autres groupes formations : Centering Dance Music Ensemble dans lequel on remarque David S. Ware ou Denis Charles.
Si les gestes manquent et si le son peut parfois être lointain, il ne reste pas moins de ces expériences de grandes pièces de free collégial : One Day Understanding sur lequel Ware invente sur motif d’Albert Ayler ; Lomahongva (Beautiful Clouds Arising) profitant de l'exhubérance de Moondoc (dont NoBusiness édita aussi l’épais Muntu), Hiroshima du lyrisme de Campbell… Ce sont aussi Lisa Sokolov et Ellen Christi qui prêtent leur voix à un théâtre musical qui peut verser dans le capharnaüm en perdition (difficile, de toujours garder la mesure ou de respecter les proportions dans pareil exercice) lorsqu’il ne bouleverse pas par la beauté de ses mystères – on pourrait voir dans Extending the Clues l’ancêtre claironnant des Gens de couleur libre de Matana Roberts. La liste des intervenants conseillait déjà l’écoute de Centering : ce qu’il contient l’oblige.
EN ECOUTE >>> Time & Period >>> Facing the Sun
William Parker : Centering. Unreleased Early Recordings 1976-1987 (NoBusiness)
Enregistrement : . 1976-1987. Edition : 2012.
CD1 : 01/ Thulin 02/ Time and Period 03/ Commitment – CD2 : 01/ Facing the Sun, One is Never the Same 02/ One Day Understanding (Variation on a Theme by Albert Ayler) 03/ Bass Interlude 04/ tapestry – CD3 : 01/ Rainbow Light 02/ Crosses (LongScarf Over Canal Street) 03/ Entrusted Spirit (Dedicated to Bilal Abdur Rahman) 04/ Angel Dance 05/ Sincerity 06/ In the Ticket – CD4 : 01/ Dedication to Kenneth Patchen 02/ Hiroshima, Part One 03/ Hiroshima, Part Two – CD5 : 01/ Ankti (Extending the Clues) 02/ Munyaovi (Cliff of the Porcupine) 03/ Palatala (Red Light of Sunrise) 04/ Lomahongva (Beautiful Clouds Arising) 05/ Tototo (Warrior Spirit Who Sings) – CD6 : 01/ Illuminese/Voice 02/ Falling Shadows 03/ Dawn/Face Still, Hands Folded
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (AUM Fidelity, 2012)

Peu à peu, faire connaissance avec le Planetary Unknown de David Spencer Ware. Ne pas condamner trop vite les bruits et les fureurs du saxophoniste. Attendre la seconde station (Precessional 2) et se laisser traverser par le cri perçant de Ware. Accepter ruades et chevauchées. S’enivrer de la démesure d’un ténor se donnant corps et âme. S’immiscer dans les libertés chèrement gagnées par Cooper-Moore. Participer à la cavalcade. Bousculer le désordre et ne plus taire les démences endormies. S’étonner des doutes et des scories de William Parker. Questionner son refus à s’extraire du troupeau (Precessional 1) et le retrouver, quelques minutes plus tard, archet vibrant et désarmant de partage et de liant (Precessional 3). Retrouver la délicatesse d’un maudit nommé Muhammad Ali. Et, enfin, lui reconnaître l’une des plus belles respirations de la free music.
Et ainsi, se griser aux vagues et aux flux, parfois incontrôlables, d’un quartet dont c’était ici la première édition live.
EN ECOUTE >>> Processional 1 >>> Processional 3
David S. Ware's Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Precessional 1 02/ Precessional 2 03/ Precessional 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

Thollem/Parker/Cline : The Gowanus Session (Porter, 2012)

Sous le nom de Thollem/Parker/Cline « se cachent » un pianiste, un contrebassiste et un guitariste : Thollem McDonas, William Parker et Nels Cline. Pour goûter l’art de ce-dernier (en particulier ses joutes avec Thurston Moore, sans parler de Nothing Makes Any Sense…), je m’en vais d’un pas chantant écouter The Gowanus Session.
Première déconvenue : le jeu de piano de McDonas est grandiloquent – heureusement, me dis-je, ses partenaires se plaisent à crachoter à souhait. Je me console : la solution pour que le reste sonne serait d’attacher une de ses mains derrière le dos de Thollem mais je me ravise : la solution serait que Cline se surpasse. Et il le fait d’ailleurs en aigus qui vous percent le tympan, en progressant par touches intelligentes, en maniant le manche comme pas deux (quoique, le deuxième pourrait justement être Parker). Seconde déconvenue : c’est insuffisant, la grandiloquence de Thollem McDonas est trop forte pour qu’on lui fasse grand mal. Tant pis, retour à Nothing Makes Any Sense.
Thollem McDonas, William Parker, Nels Cline : The Gowanus Session (Porter / Orkhêstra International)
Enregistrement : 3 janvier 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ There are 02/ as many worlds 03/ in a life 04/ as there are 05/ lives 06/ in the world.
Pierre Cécile © le son du grisli

Frank Lowe : The Loweski (ESP, 2012)

On savait qu’il restait des inédits aux séances Black Beings. Les jugeant trop collectives, le saxophoniste les avaient rejetées à l’époque. On ne sait s’il serait heureux de les voir publiées aujourd’hui malgré un résultat sans appel : ces trente-sept minutes de musique sont bouleversantes, époustouflantes.
Tout commence par le ténor solitaire de Frank Lowe. Le souffle, entre douceur et furias, s’élève et ne lâche plus les cimes d’une convulsion enflammée. Le cri est viscéral et redouble quand la section rythmique entre en piste. S’imposent maintenant deux autres solos : celui, spasmodique, du violoniste Raymond Lee Cheng (on jurerait entendre la guitare saturante de Sonny Sharrock ici) puis celui, radical et perforant, d’un Joseph Jarman déchaîné. Les deux saxophonistes vont alors croiser leurs souffles, confronter leurs libres visions de l’ultra-aigu avant de laisser William Parker (ici, son tout premier témoignage discographique) et Rashied Sinan, réintégrer la civilisation. Et le CD de s’arrêter brusquement, nous laissant orphelins d’une musique que l’on ne peut qu’imaginer poignante.
Frank Lowe : The Loweski (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1973. Edition : 2012.
CD : 01/ Pt. 1 02/ Pt. 2 03/ Pt. 03 04/ Pt. 04 05/ Pt. 5
Luc Bouquet © Le son du grisli

Wayne Horvitz : Some Order, Long Understood (Black Saint, 1982)

Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.
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A l’époque de l’enregistrement de Some Order, Long Understood, le pianiste Wayne Horvitz se cherche encore avant d’embrasser la cause Naked City sous l’influence de John Zorn puis de se perdre tout à fait – il faut avoir entendu le groupe Zony Mash pour le déplorer définitivement.
A New York où il ancrera sa réputation de claviériste éclectique, Horvitz entre donc en studio pour enregistrer d’une traite deux de ses compositions (« Psalm » et le morceau-titre) en compagnie de Lawrence ‘’Butch’’ Morris – cornettiste avec qui il réenregistrera (Nine Below Zero et Todos Santos) – et William Parker – contrebassiste qu’il connaît bien et qui fut déjà de l’enregistrement de Simple Facts, sur lequel on trouve aussi Roy Campbell et John Zorn.

Pas de répétition, et l’improvisation qui s’en mêle : Some Order, Long Understood. C’est du ventre du piano qu’Horvitz tire ici son chant – dans les notes de pochette, il avoue que sa préférence va à la musique vocale (celle de Billie Holiday en tête, cités ensuite Janis Joplin, Otis Redding, Magic Sam, Jimi Hendrix et Captain Beefheart) ; du ventre du piano, qu’il extirpe des morceaux d’atmosphères – dans le même texte, il invoque Charles Ives et Olivier Messiaen et fait savoir que la musique javanaise servie par le kacapi et la suling le ravit littéralement.
Sous influence, Horvitz emmène ici son trio avec nonchalance ; le traîne, voire. Il n’attend rien du swing pas plus qu’il ne demande à ses partenaires de « jouer free » : son intention est de jouer « vraiment librement », sans autre idée en tête que de laisser les choses se faire. Ainsi le lent désœuvrement de « Psalm » longtemps conduit par le cornet pourra provoquer un soulèvement acoustique qui le mettra à mal : un peu d’électricité aidant, Horvitz conclut l’épreuve en dompteur de grave feedback sur un son fabuleux et en conséquence répété. Ainsi « Some Order, Long Understood » alternera moments de recherches sonores et minimalisme libéré de toutes contraintes rythmiques. Pour ne pas être cantonné à une manière de faire (stricte lecture de la partition, improvisation libre, interactions forcées…) et avoir réclamé « some order », l’éclectisme de Wayne Horvitz aura profité à sa discographie. Pour la dernière fois ?


Gianni Lenoci : Secret Garden (Silta, 2011)

D’abord se fait entendre la contrebasse, précipitée, déterminée, presque affolée, puis apaisée à l’arrivée d’un piano et d’une batterie dont les pas seront vite emboîtés par un saxophone alto ample et assuré. Secret Garden commence ainsi. Pour changer bientôt, à coups de subtils dérèglements ou d’emballements plus vifs. Alors on pense à Coltrane, pour cette combinaison de quatre lumineuses : batterie rayonnant large, contrebasse plantée profond dans le sol, piano en accords plaqués, sax au-dessus de la mêlée. Très vite, chacune des quatre voix se singularisera, sans perdre de vue totalement, toutefois, l’imposant héritage. Et de narrer d’autres histoires, de dessiner d’autres figures. Chacun à leur tour, les quatre s’éloigneront de la route qu’ils semblaient vouloir tracer pour aller se perdre ailleurs. Les dix minutes du morceau augural de Secret Garden, portant ce même nom, auront passé vite et laissé présager l’importance de ce disque.
A Palindrome Life, deuxième morceau, achève de convaincre. Gianni Lenoci et ses compagnons y offrent une longue méditation, un art de souffle retenu, d’énigme irrésolue. Reprenant les timbres là ou Secret Garden les avait laissés, A Palindrome Life s’éloignera après son premier tiers vers de nouvelles terres. Si la main gauche de Lenoci reste fidèle au piano, la droite égrène les touches d’un mbira. Marcello Magliocchi se concentre alors sur le son mat des seuls tambours tandis que William Parker se saisit d’un archet grave. Don Cherry et son folklore imaginaire ne sont pas loin, et seront invités de nouveau sur Mbira, cinquième morceau de l’album, tout aussi convaincant.
Avec Two Days in Amsterdam, le groupe, s’il revient aux formules éprouvées premièrement, les soumettent à une accélération de tempo dont Parker et Magliocchi sont les implacables artisans. Gaetano Partipilo achève de tisser les liens qui le rattachent à l’esprit de Giuseppi Logan et Lenoci dresse un pont entre les pianos de McCoy Tyner et Cecil Taylor. Le quatrième titre, Splinter, courte course-poursuite au souffle coupé, et le final et plus long Variations, se feront vite oublier, tant tout semble avoir été (bien) dit ailleurs. Et incitent somme toute à reprendre l’écoute de ce néanmoins très bon disque. Alors, reprenons : d’abord, se fait entendre la contrebasse…
Gianni Lenoci Quartet : Secret Garden (Silta Records)
Edition : 2011.
CD : 01/ Secret Garden 02/ A Palindrome Life 03/ Two Days in Amsterdam 04/ Splinters 05/ Mbira 06/ Variations
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

Free Jazz Expéditives : Joe McPhee, Mikołaj Trzaska, Peter Brötzmann, William Parker, Gunter Hampel, Frank Wright, Louis Moholo

Gunter Hampel : The Essence in the Nowness of Reality (Birth, 2010)
Après avoir invité Daniel Carter, Sabir Mateen et Steve Swell, à augmenter le quartette qu’il forme avec Johannes Schleiermacher, Andreas Lang et Bernd Oezsevim, Gunter Hampel enregistrait en studio le 30 septembre 2009 cet Essence in the Nowness of Reality. S’il concède plusieurs fois et même allègrement la direction à l’un ou l’autre de ses partenaires, Hampel démontre d’une écriture assurée qui ne s’interdit pas de donner souvent dans un free collégial. Et puis, toujours, cette évocation de figures musicales qui, même si d’avant-garde, ne renièrent pas la tradition : Eric Dolphy, Steve Lacy…
Louis Moholo : Spiritual Knowledge and Grace (Ogun, 2011)
Un concert empêché des Blues Notes à Eindhoven et Frank Wright qui traînait par là : la rencontre du ténor et de Louis Moholo (batterie), Dudu Pukwana (saxophone alto, piano, voix) et Johnny Dyani (contrebasse) date de 1979. Le temps de prouver que deux saxophones virulents peuvent s’entendre sur une valse avant d’emprunter un motif aux allures de folklore (Ancient Spirit). Et puis d’élever, après échange d’instruments, une pièce de musique intensive dont le nom révèle la nature de ce qui l’anime : Contemporary Fire.
Kali Z. Fasteau, William Parker, Cindy Blackman : An Alternate Universe (Flying Note, 2011)
Certes, la prise de son de cet Alternate Universe enregistré en 1992 par Kali Fasteau (piano, violoncelle, saxophone soprano…), William Parker (contrebasse) et Cindy Blackman (percussions), est assez médiocre. Pourtant, on y entend quand même deux archets qui en imposent au point de faire oublier toutes longueurs (divagations au clavier électrique) et frappes frustes. Un soprano, enfin, qui peine à innover sous l’influence de Coltrane.
Joe McPhee Survival Unit III : Synchronicity (Harmonic Convergence, 2011)
Dans le Survival Unit III on trouve Joe McPhee à la clarinette et au saxophone alto, Fred Lonberg-Holm au violoncelle amplifié et Michael Zerang à la batterie. Sur Synchronicity – 33 tours qu’accompagne un CD du même enregistrement augmenté d’un titre –, McPhee divague en écorché sur les reliefs subtils que dessine Zerang et fait front aux assauts de l’archet crachant de Lonberg-Holm. Ici un hommage à Maryanne Amacher, là un clin d’œil à Hendrix : plus que libre, le trio attache des noms à son condensé de musiques inspirées.
Ircha, Joe McPhee : Lark Uprising (Multikulti, 2010)
Pour transformer l’Ircha de Mikołaj Trzaska en Clarinet Quintet, McPhee retrouvait l’instrument à Poznan en 2009 – les trois autres clarinettistes : Waclaw Zimpel, Pawel Szambuski et Michal Gorczyski. La marche lente d’une coalition promettant le soulèvement prochain, la peine à suivre changée en mélodie, les revirements et les sursauts, forment un hymne de clameurs et de répétitions hors norme. Après le Clarinet Summit de John Carter ou la Clarinet Family d’Hamiet Bluiett, une réunion de clarinettistes trouve donc encore à dire sous la conduite de Trzaska.
Peter Brötzmann, Johannes Bauer, Mikołaj Trzaska : Goosetalks (Kilogram, 2010)
Sur ce Goosetalks enregistré au Dragon Club de Poznan en février 2008, Mikołaj Trzaska encore, aux côtés de Peter Brötzmann et Johannes Bauer. Saxophones alto et ténor, clarinettes et trombone, donc, servent un art de la mesure qui a fait fi du temps puis des pièces d’insistance volontaire. A mi-parcours, un chahut de basse-cour amusée ; en conclusion, un air d’Albert Ayler : l’altercation tranquille.

Farmers by Nature : Out of This World's Distorsions (AUM Fidelity, 2011)

Farmers by Nature (Gerald Cleaver, Craig Taborn, William Parker) improvisent une sonate et la dédient à Fred Anderson, décédé la veille (For Fred Anderson).
Pendant dix-huit minutes, Farmers by Nature idéalisent une énergie brute sans baisse ni surcroît de régime. Monk, Cecil T et le blues dans la même bouteille : grand cru et florilège de rythmes brisés (Tait’s Traced Traits).
Farmers by Nature laissent William Parker introduire la ballade. Entre douceur et douceur. Entre statut-quo et statut-quo et sans sortie possible (Out of this World’s Distortions Grow Aspens and Other Beautiful Things).
Farmers by Nature dénudent les sons, traînent leurs voix, doutent exagérément de la forme, trouvent le salut par le rythme et n’y perdent jamais leur âme (Sir Snacktray Speaks).
Farmer by Nature ne laissent jamais taire l’archet de leur contrebassiste. Voici le guide : William Parker, ivre de dire et redire combien le rythme est porteur d’insolentes perspectives (Cutting’s Gait).
Farmers by Nature twistent d’improbables timbales, stoppent les avancées ennemies d’une contrebasse large et boisée. Toujours plus encore, installent le mouvement et se rapprochent de l’autre : du musicien, de l’auditeur (Mud, Mapped).
Farmers by Nature signent leur premier disque studio. Belle réussite me semble-t-il.
EN ECOUTE >>> Tait's Traced Traits >>> Sir Snacktray Speaks >>> Mud, Mapped
Gerald Cleaver, William Parker, Craig Taborn (Farmers by Nature) : Out of This World’s Distortions (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ For Fred Anderson 02/ Tait’s Traced Traits 03/ Out of This World’s Distortions Grow Aspens and Other Beautiful Things 04/ Sir Snacktray Speaks 05/ Cutting’s Gait 06/ Mud, Mapped
Luc Bouquet © Le son du grisli























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