Le son du grisli

Jazz, musiques expérimentales et autres










Jacques Goldstein : Freedom Now ! DJ Spooky / Matthew Shipp Trio (La Huit, 2009)

djplookysli

On sait Matthew Shipp surprenant pour ne jamais réussir à trancher tout à fait entre académisme pompier et sursauts d’inventivité éclatante. Aux côtés de DJ Spooky – filmé en 2003 par Jacques Goldstein dans le cadre du festival Banlieues Bleues –, le voici sombrant avec fracas.

L’archet fantasque de William Parker ne peut en effet pas grand-chose pour relever un mélange de post-free stérile – lorsque les postures du pianiste n’évoquent pas plutôt le lyrisme nouille d’E.S.T. – et de scratchs entendus et autres effets datés sortis des platines de DJ Spooky. Le réalisateur aurait-il d’ailleurs remarqué l’indigeste fruit de la rencontre, lui qui décide tout à coup de plaquer sur la musique des extraits d’interviews données par les intervenants ?

La musique reléguée en fond sonore, DJ Spooky parle d’un travail de mémoire et de citations élaborées à grands coups d'extraits de disques quand Shipp avance que le rapprochement du hip hop et du free jazz lui paraît naturel. Or, sous couvert de hip hop et de jazz, ce ne sont ici que deux variétés inutiles que l’on amalgame, deux esbroufes en connivence que l’on donne à voir.

Jacques Goldstein : DJ Spooky & Matthew Shipp Trio (La Huit)
Enregistrement : 2003. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges, 2008)

grislistimenow

La chose est assez rare pour qu’on la remarque : deux films – l’un consacré au saxophoniste, l’autre au batteur – montrent Sonny Simmons et Sunny Murray se croisant. Le premier : disponible sur DVD malgré ses nombreux défauts. Le second : en attente d’être diffusé autant que le méritent toutes ses qualités.

Sunny’s Time Now, donc : titre repris par le réalisateur Antoine Prum pour adresser son hommage à Sunny Murray. En ouverture, le noir et blanc souligne l’intensité d’un solo du batteur : toms, cymbales et grosse caisse, et puis le murmure du musicien, qui n’est autre qu’un chant d’extraction rare jouant les fils conducteurs pour gestes affranchis en mouvement perpétuel. Ensuite, le batteur parle, attestant qu’il ne sert à rien de mettre à mal le swing si l’on n’est pas capable, avant cela, de bien le servir.

La suite du film retrace autant le parcours de Murray qu’elle l’approche et le révèle par touches délicates. Glanant les témoignages de musiciens de choix (Cecil Taylor, William Parker, Grachan Moncour III, Tony Oxley, François Tusques, Robert Wyatt…) et d’amateurs éclairés aux souvenirs de taille (Val Wilmer, Delfeil de Ton, Daniel Caux, Ekkehard Jost…), le portrait s’en tient ailleurs à une approche plus discrète mais tout aussi parlante : prises de répétitions ou de concerts (là, trouver le sujet en compagnie de Simmons, Bobby Few, Tony Bevan ou John Edwards) sur lesquels Sunny Murray apparaît en camarade trublion ou en créateur ensorcelé. L’ensemble, organisé avec esprit et intelligence par Antoine Prum, véritable auteur qui vaudrait d’être diffusé.

Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges / La Bascule)
Réalisation : 2008.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Archives Sunny Murray

Joëlle Léandre, William Parker : Live at Dunois (Leo Records, 2009)

liveatdusli

Cela fait onze ans qu’est sorti l’album Contrabasses (Leo Records, 1998) documentant la rencontre des deux contrebassistes Joëlle Léandre et William Parker au festival Sons d’Hiver. Les deux légendes ont joué ensemble plusieurs fois depuis, notamment au sein de formations élargies, et ont finalement décidé d’éditer leur dernier concert en duo à ce même festival.

Les différentes pistes ne sont pas nommées et cela importe peu, tant ce que les musiciens ont à nous dire est à la fois évident et abstrait, spontané et construit par leur expérience propre. Cette dernière est nettement palpable dans la manière dont le dialogue s'élabore peu à peu : respirations, échanges et interruptions brusques bien senties. En cela, le fruit de l’interaction de Léandre et Parker est une parfaite illustration de l’improvisation définie en tant que composition instantanée.

Les strates créées, le plus souvent par le biais du frottement des cordes à l’archet, induisent d’emblée un climat d’attention et de tension émotionnelle, transcendé par moments par l’intervention vocale très soul de Joëlle Léandre. Alors, elle bouleverse à la manière d’une Abbey Lincoln qui aurait abandonné l’usage des mots. Loin de se contenter d’offrir une simple démonstration technique des possibilités sonores d’un instrument, ce duo de contrebasses compose une aventure artistique spirituelle, aussi bien engagée dans l’instant qu’ancrée dans l’expérience de l’improvisation européenne de l’une et de la musique afro-américaine de l’autre.

Joëlle Léandre, William Parker : Live at Dunois (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6
Jean Dezert © Le son du grisli

Joëlle Léandre déjà sur grisli
Jubilee Concert (Intakt - 2009)
Basse-continue (Hors-Oeil - 2008)
Out of Nowhere (Ambiances magnétiques - 2008)
Kor (Leo Records - 2008)
The Stone Quartet (DMG - 2008)
A voix basse (Musica Falsa - 2008)
Winter in New York (Leo Records - 2007)
9 Moments (Red Toucan - 2007)
At the Le Mans Jazz Festival (Leo Records - 2006)
Face It! (Leo Records - 2005)
Fire Dance (Red Toucan - 2005)

William Parker déjà sur grisli
Petit oiseau (AUM Fidelity - 2008)
Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity - 2008)
Corn Meal Dance (AUM Fidelity - 2007)
Who Owns Music ? (Buddy's Knife - 2007)
Long Hidden : The Olmec Series (AUM Fidelity - 2006)
Evolving Silence 2 (Earsay - 2006)
Sound Unity (AUM Fidelity - 2005)
And William Danced (Ayler - 2002)

Collective 4tet: In Transition (Leo - 2009)

CollectiveGrislet

A la mémoire du tromboniste Jeff Hoyer, Collective 4tet élève In Transition, qui donne à entendre le groupe intégrer (en conséquence) le trompettiste Arthur Brooks.

Mark Hennen (piano), William Parker (contrebasse) et Heinz Geisser (batterie), de poursuivre donc leur collaboration dans l’adversité mais avec cohérence : des propositions volontairement timides des premières interventions, passent à un déferlement profitant des différences de quatre intensités – si Hennen semble souvent jouer le rôle d’accompagnateur efficace, noter les présences tempétueuses de Parker (notamment sur solo), Brooks et Geisser.

Frontale, encore davantage, la suite : Clear Skies, sur lequel le pianiste rattrape son retard à grands coups de ponctuations aussi déroutantes que subtiles ; For a Change, lorsque le quartette s’accorde sur une progression distendue et tortueuse. Comme à chaque fois, l’ensemble retourne aux brumes d’où il était sorti, disparaît comme le veut le cérémonial des cataclysmes.

CD: 01/ In Transition 02/ Clear Skies 03/ For a Change >>> Collective 4tet - In Transition - 2009 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

Collective 4tet déjà sur grisli
Moving Along (Leo - 2004)

David S. Ware: Shakti (AUM Fidelity - 2009)

Shaktisli

Sous prétexte de dédicace à l’une des figures du panthéon indien, David S. Ware inaugure le travail d’un nouveau quartette : qui convoque, outre William Parker, le (sis) guitariste Joe Morris et le batteur Warren Smith.

S’il donne d’autres couleurs au thème d’Antidromic, l’enregistrement s’occupe ailleurs d’imposer de nouvelles compositions : Crossing Samsara, sur lequel un ténor vrombissant redit toute l’intensité du jeu de Ware ; Nataraj, jouant des paraphrases ; ou Reflection, progression instable et sans référent sur laquelle Morris intervient avec acuité.

Passé aux percussions, le guitariste emboîte le pas d’un Ware intervenant au kalimba sur l’introduction de Namah : impression d’Afrique en dérive chassée bientôt par un saxophone multipliant les propositions sombres, sur les invectives de Parker à l’archet. En conclusion, les trois parties de Shakti – inspirations élevées sur motifs répétitifs, soignés par Morris dès que Ware se laissera aller aux charmes de la divagation – finissent de convaincre de la qualité de frasques attendues, et puis nouvelles et changeantes.

CD: 01/ Crossing Samsara 02/ Nataraj 03/ Reflection 04/ Namah 05/ Antidromic 06/ Skahti : a) Durga b) Devi c) Kali >>> David S. Ware - Shakti - 2009 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International. [Ecoute]

David S. Ware déjà sur grisli
Renunciation (AUM Fidelity, 2007)
Balladware (Thirsy Ear, 2006)

Interview

Braxton, Graves, Parker: Beyond Quantum (Tzadik - 2008)

BeyondGrisli

Certaines rencontres n’ont pas besoin qu’on commente leurs œuvres. Quand même, à propos de Beyond Quantum, enregistré par Anthony Braxton, William Parker et Milford Graves : cinq rencontres, et l’échange radical, l’improvisation réfléchie ou la spontanéité savante. Dire, là aussi, que rien ne vaut l’écoute.

Pour gâcher un peu l’entente exceptionnelle, Tzadik a bien osé une tentative : mettre  Bill Laswell dans les pattes du trio. Or, se retenant d’énoncer toute directive puisqu'en charge seulement de l’enregistrement, celui-ci ne peut rien : Beyond Quantum est une réussite, forcément. 

CD: 01/ First Meeting 02/ Second Meeting 03/ Third Meeting 04/ Fourth Meeting 05/ Fifth Meeting >>> Anthony Braxton, William Parker, Milford Graves - Beyond Quantum - 2008 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.

William Parker: Petit oiseau (AUM Fidelity - 2008)

Parkeroisli

Troisième référence de la discographie de ce qu’il est maintenant possible d’appeler le quartette classique de William Parker – là : le saxophoniste et clarinettiste Rob Brown, le trompettiste Lewis Barnes et le percussionniste Hamid Drake –, Petit oiseau en atteste, en plus, les progrès.

Tirées de ses rêves, de sa poésie, voire, d’un idéalisme sur lequel il bâtit son espoir, les compositions de Parker font le terreau idéal à l’entente du quartette sur un post-bop réfléchi (Petit oiseau), une pièce atmosphérique rêveuse (Dust from a Mountain) ou quelques insistances véhémentes profitant de l’inspiration de Brown. En musicien révérant, le contrebassiste rend aussi quelques hommages (au contrebassiste Malachi Favors ou au trompettiste Alan Shorter), se souvient pour avoir compris, retenu, et pouvoir réinventer toujours.

CD: 01/ William Parker Quartet 02/ Talaps Theme 03/ Petit Oiseau 04/ The Golden Bell 05/ Four for Tommy 06/ Malachi’s Mode 07/ Dust From a Mountain 08/ Groove Sweet >>> William Parker - Petit Oiseau - 2008 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.

Guy Girard: Sainkho Namtchylak (La Huit - 2008)

sainkhonamtchisli

Dans le film que consacre le réalisateur Guy Girard à Sainkho Namtchylak – à  l’occasion du concert qu’elle donna en 2004 au festival Banlieues Bleues –, la chanteuse explique souvent ne rien ressentir lorsqu’elle chante. L’explication, refusant le poncif, emboîte ainsi le pas à une pratique vocale hors-norme, que Namtchylak interroge seule, s’échauffant, ou accompagnée : ici, par William Parker et Hamid Drake.

Entre un aller et un retour fantasmés de concert (plan fixe la retenant en taxi), Sainkho Namtchylak ferme les yeux sur scène, semble se laisser happer par le vide, pour donner quelques preuves de vérité que ses partenaires se chargeront d’encadrer. Pendus aux lèvres de la chanteuse, Parker et Drake osent quelques accents, imaginent la suite à venir et parfois la précèdent, se montrent, comme à leur habitude, sensés et délicats. De répétitions enivrantes en discussions découses, l’avant-garde improvisée et nouvelle, jusqu’au développement d’une musique sans frontières et encore convaincante : William Parker à la flûte, Hamid Drake au tabla, Sainkho Namtchylak seule avec eux.

Guy Girard - Sainkho Namtchylak - 2008 - La Huit, collection Freedom Now.

Frode Gjerstad: On Reade Street (FMR - 2008)

gjerstadstreetsli

Sur On Reade Street – enregistré à New York en 2006 –, Frode Gjerstad, William Parker et Hamid Drake remettent ça : improvisation dont l'imagination débordante de qui la mène aide à l'édification d'un free jazz ne s'interdisant ni recours au swing (Drake, en force sur The Street) ni subtiles digressions latines (The People).

A l'alto en ouverture et fermeture, Gjerstad passe à la clarinette sur The Houses, pièce à la noirceur instable changée bientôt en tranquilité infaillible, qui finit de diversifier le propos d'un échange toujours aussi – voire, plus – inspiré.

CD: 01/ The Street 02/ The Houses 03/ The People >>> Frode Gjerstad with William Parker & Hamid Drake - On Reade Street - 2008 - FMR.

William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity, 2008)

doublesunriseovergrisli

En 2007, au Vision Festival de New York, William Parker emmenait un ensemble de seize musiciens au son des mouvements d’un Double Sunrise Over Neptune plaidant la cause d’une réconciliation universelle à provoquer en musique.

Des musiciens affiliés au jazz (le trompettiste Lewis Barnes, les saxophonistes Rob Brown, Sabir Mateen et Dave Sewelson, le guitariste Joe Morris ou les percussionnistes Gerald Cleaver et Hamid Drake), quelques cordes (dont le violon de Jessica Pavone) et la chanteuse indienne Sangeeta Bandyopadhyay emboîtent ainsi le pas à Parker, qui, intervenant au doso n’goni, laisse la contrebasse aux soins de Shayna Dulberger : chargé d'ouvrir Morning Mantra, pièce appelée à prendre de l’ampleur qui mêle musique classique indienne à des dissonances arabo-andalouses.

Ailleurs, Parker se donne des airs de gnawa et soulève un autre fantasme d’amalgame musical avec une conviction efficace : lyrisme insistant des instruments à vent sur répétitions entêtantes : Lights of Lake George et Neptune’s Mirror, qui enrichissent encore l’exposé altier de musiques du monde réinventées par William Parker, excusant à lui seul des décennies de pauvres tentatives faites par d'autres dans le même domaine.


William Parker, Morning Mantra (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2008.
CD : 01/ Morning Mantra 02/ Lights of Lake George 03/ O’Neal’s Bridge 04/ Neptune’s Mirror
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

« Accueil  1  2  3  4   Page suivante »
Chroniques de disques
Chroniques de DVD
Chroniques de livres
Interviews
Reprises
Compilations
Archives
Inscription à la newsletter
Contact