Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Ivo Perelman Expéditives : The Art of the Improv Trio (Leo, 2016)

ivo perelman the art of the improv trio

Après les récentes Expéditives, suite de la saga Ivo Perelman / Leo Records. Cette fois-ci et en six volumes l’art de l’improvisation en trio.

1

Ivo Perelman, Karl Berger, Gerald Cleaver : The Art of the Improv Trio Volume 1 (Leo Records / Orkhêstra International)
En neuf parties, laisser la quiétude envahir Ivo Perelman, Karl Berger (piano) et Gerald Cleaver. Ne pas s’en étonner tout en espérant les montagnes rusées. Ici, préférer le velouté à l’orage, le méditatif à la césure, le rêve au viscéral, la lamentation à l’ébullition. Et c’est précisément au cœur de cette matière sépia – et parce que peu entendue chez le brésilien – que l’art de Perelman trouve intensité et relief. La saga ne pouvait pas mieux commencer.

2

Ivo Perelman, Mat Maneri, Whit Dickey : The Art of the Improv Trio Volume 2 (Leo Records / Orkhêstra International)
En treize parties, entendre Ivo Perelman ferrailler du côté des aigus de Mat Maneri pendant que Whit Dickey semble ne pas pouvoir s’extraire de son rôle de témoin avisé. Plus loin, les deux premiers gratteront les fréquences graves, batifoleront sans trop de conséquences. Et toujours rechercheront une proximité complice, entraînant ici une inexplicable et regrettable distance.

3

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Gerald Cleaver : The Art of the Improv Trio volume 3 (Leo Records / Orkhêstra International)
En neuf parties, retrouver les vieux amis Ivo Perelman, Matthew Shipp, Gerald Cleaver et se dire que rien ne pourra les changer. Tout juste souligner la pertinence du projet et remarquer le drumming prégnant du batteur (changements de tons, fausses claudications, souplesse des feintes). Et, bien plus qu’hier, ne plus taire le chuchotement anxieux, détrousser l’harmonie de son miel au profit des parasites pénétrants. Et de conclure ainsi : ils ne changent rien et tout est différent.

4

Ivo Perelman, William Parker, Gerald Cleaver : The Art of the Improv Trio Volume 4 (Leo Records / Orkhêstra International)
En trois parties, signaler à qui veut l’entendre que ce trio (Ivo Perelman, William Parker, Gerald Cleaver) est une belle chose. Que l’on pourrait arrêter là tout commentaire. Ecrire que l’évidence de la formule rejoint l’évidence de leurs complicités, que le groove de William Parker (souvent inaudible ces derniers temps) invite Gerald Cleaver à hausser le pavillon du continu. Quant au saxophoniste, pénétrant et indéracinable, il porte très haut l’art d’improviser sans contrainte.

5

Ivo Perelman, Joe Morris, Gerald Cleaver : The Art of the Improv Trio Volume 5 (Leo Records / Orkhêstra International)
En neuf parties, s’étonner du détachement de Joe Morris (guitare) et de Gerald Cleaver face à l’ouragan Ivo Perelman. Puis, suivre le trio se souder et déraciner quelques habitudes. Maintenant, un vagabondage luxurieux aux lignes superposées, bruissantes, ondulantes. Et ce jusqu’à la fin de cet enregistrement.

6

Ivo Perelman, Joe Morris, Gerald Cleaver : The Art of the Improv Trio Volume 6 (Leo Records / Orkhêstra International)
En deux parties (le seconde, courte et comptant pour le bis d’un concert donné au Manhattan Inn en juillet 2016), retrouver l’urgence du free jazz ; celle des Shepp, Barbieri, Trane, Cyrille, Garrison, Grimes… Puis, se dire que tout cela est bien actuel. S’amouracher maintenant de ce ténor zélé et électrisant (Perelman), de cette contrebasse autonome  et affranchie (Morris) et de ces tambours libres comme l’air de l’Estonie (Cleaver). Et enfin, admirer la constance du trio, son art des reliefs escarpés et son lyrisme abrasif.

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Ivo Perelman Expéditives : Corpo, The Hitchhiker, Breaking Point, Blue, Soul (Leo, 2016)

ivo perelman expéditives 2016

Stakhanoviste, Ivo Perelman ? Assurément. Joignons-y également son producteur, Leo Feigin, à l’origine de ces cinq nouveaux enregistrements, lesquels risquent d’être suivis par beaucoup d’autres. Assurément…

corpo

Ivo Perelman, Matthew Shipp : Corpo (Leo / Orkhêstra, 2016)
En douze pièces, se confirme l’entente idéale entre Ivo Perelman et Matthew Shipp. Petits poisons sucrés, effeuillage de l’inquiétude, romantisme perverti, aspérités retenues, menace déclamée avec autorité : peu de montagnes russes ou de virées en ultra-aigus mais deux voix se lovant dans l’étrange épicentre de l’instant.

 hitchikierIvo Perelman, Karl Berger : The Hitchhiker (Leo / Orkhêstra, 2016)
En onze improvisations (certaines en solo), on retrouve la complicité déjà remarquée / appréciée entre Ivo Perelman et Karl Berger. Cette fois au vibraphone, ce dernier fait corps avec le ténor du brésilien : déambulations étirées ou resserrées mais toujours répétées sur fond de lignes cabossées à minima dans lesquelles s’exprime une intimité longtemps retardée chez le saxophoniste. La pépite de cette sélection.

breaking point

Ivo Perelman, Mat Maneri, Joe Morris, Gerald Cleaver : Breaking Point (Leo / Orkhêstra, 2016)
En sept vignettes se reproduisent les hybridations passées. Comme si, (r)assurés de n’avoir rien à renouveler, Ivo Perelman, Mat Maneri, Joe Morris (contrebasse) et Gerald Cleaver n’avaient plus qu’à fureter dans les lits intranquilles de fleuves souvent empruntés. Etreintes resserrées entre le saxophoniste et l’altiste, détachement du contrebassiste, imaginaire fertile du batteur (Cleaver, pardi !), la violence s’énonce et se signe ondulante, plus rarement égosillée. Mais toujours digne d’intérêt.

blue

Ivo Perelman, Joe Morris : Blue (Leo / Orkhêstra, 2016)
En neuf tentatives se dévoile ici un bleu périlleux seulement entaché de minces percées carmins. L’intimité qu’entretiennent Ivo Perelman et Joe Morris (guitare acoustique) boude le solennel, teste leurs culots respectifs, frappe par le danger qu’ils s’imposent. Abrupts, militant plus pour la sécheresse que pour la rondeur, ne sollicitant jamais facilité ou clin d’œil, tous deux cheminent vers un inconnu qu’ils tentent d’appréhender et de rendre ductile. Soyons justes : ils y parviennent parfois.

soul

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio, Whit Dickey : Soul (Leo / Orkhêstra, 2016)
En neuf plages, Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio et Whit Dickey n’altèrent en rien la confiance et l’admiration que l’on porte à leur musique. Mieux : confirment que le cri n’est pas toujours d’exubérance et de stridences. Maîtres du tourbillon (Shipp-Dickey, ou l’art du couple parfait), pourfendeurs des hiérarchies, experts en désaxements, constants dans l’imaginaire, ils cerclent les reliefs d’une sensualité affirmée. A suivre…Assurément…



Luc Bouquet © Le son du grisli

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Joe Morris Quartet : Balance (Clean Feed, 2014)

joe morris balance

Les cordes s’éveillent, tâtonnent, s’effondrent (Thought). Les tempos sont mouvants, la caisse claire est lourde d’une solitude lointaine, les cordes fredonnent une élasticité brumeuse. Violon et guitares tondent le contrechant. La contrebasse bourdonne. Le matériau est flasque, amolli (Effort).

La microtonalité perdue se retrouve. La ballade ricane de son peu de tendresse. Le royaume est étendu, relâché, flottant (Trust). La contrebasse retrouve marques et racines. Tous croisent le véloce. Ça tangue, ça fourmille. Le violon strie on ne sait quel horizon (Purpose). Bienveillants, les musiciens donnent une dernière chance à la ballade. L’apesanteur aura raison d’elle (Substance). Et l’on bavarde, on soliloque, on s’ouvre à l’autre. La batterie explose (Meaning).

Ainsi s’invitèrent Joe Morris, Mat Maneri, Chris Lightcap et Gerald Cleaver en un studio new-yorkais, le 13 décembre 2013. Ce n’était pas la première fois, ce ne sera pas la dernière.

Joe Morris Quartet : Balance (Clean Feed / Orkhêstra International)
Energistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Thought 02/ Effort 03/ Trust 04/ Purpose 05/ Substance 06/ Meaning
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Farmers by Nature : Love and Ghosts (AUM Fidelity, 2014)

farmers by nature love and ghosts

A Marseille, le 27 juin 2011, le grabuge était en marche et ne ronronnait point. Gerald Cleaver absorbait l’espace, William Parker, parfait dans son rôle de coureur de fond, triturait la corde comme jamais. Et Craig Taborn accueillait avec bienveillance tous les cercles vicieux passant à sa portée. Et s’en remettait au jazz. Et n’oubliait pas le free des origines. Maintenant, le batteur resserrait l’étau. A mi-chemin les battements n’étaient plus de cœur mais d’âme. Les voiles se tendaient et la navigation devenait plus incertaine. Ça sentait le chavirage. Le nord se perdait et nos trois fermiers par nature se séparaient. Puis se retrouvaient au cœur des typhons : le grabuge n’était donc pas d’anecdote mais de nécessité.

A Besançon le lendemain, soit à 441 kilomètres de distance, la tendresse se portait large. Mais la dissonance pointait. Le pianiste refoulait ses caresses. Le drame avançait ses pions. La contrebasse fendait de noirs silences. Et le pianiste jouait à l’Arlésienne. Revenu d’entre les morts, ce dernier faisait rivage commun avec l’astre Parker. Ailleurs, des roulements de toms ouvraient la voie. Le ton était bas. Tous chuchotaient. Allaient-ils allumer de francs brasiers comme la veille ? Aujourd’hui le grabuge sera tout autre : ordonné, scellé, apaisant, presque jarrettien. Un riff se répétant fit s’ouvrir le cercle. Et, ainsi, revinrent chaos et fracas, frictions et courtoisies. Ainsi débutait l’été 2011 entre Marseille et Besançon.

écoute le son du grisliFarmers by Nature
Seven Years In

écoute le son du grisliFarmers by Nature
The Green City

Farmers by Nature : Love & Ghosts (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011/ Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ Love & Ghosts 02/ Without a Name 03/ Aquilo 04/ Seven Years 05/ Massalia – CD2 : 01/ The Green City 02/ Bisanz 03/ Comté 04/ Castle #2 05/ Les flâneurs
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Ivo Perelman : The Edge, Serendipity, The Art of the Duet, The Gift, Living Jelly, The Clairvoyant (Leo, 2012-2013)

Ivo Perelman Expeditives

the edgeIvo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Edge (Leo Records, 2013)
Sur The Edge, Ivo Perelman, Matthew Shipp et Michael Bisio invitent Whit Dickey (toujours une bonne idée que d’inviter Whit Dickey). Ensemble, entre soupirs et exultations, ils marquent d’un rouge vif des improvisations sans préavis. Soufflent le feu et la braise (magnifique duo ténor-batterie in Fatal Thorns) et alimentent en continu de hautes fièvres. Et gardent au cœur du sujet, le partage et le désir de plonger dans un free brûlant et profondément intemporel.

serendipity

Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker, Gerald Cleaver : Serendipity (Leo Records, 2013)
Où il faut se méfier de leurs fausses errances, de leur fausse décontraction et de leurs habitudes trop bien respectées-répétées-huilées. Car c’est au moment où l’on s’y attend le moins qu’Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker et Gerald Cleaver trouvent quelque salvatrice sortie. Et là, creusant la matière et inspectant sa portée, ils dévoilent leur âme, oublient la convulsion facile, interceptent le cri, en désossent le cliché. Oui, free jazz dans le sens où la liberté ne peut leur échapper.

art of the duet

Ivo Perelman, Matthew Shipp : The Art of the Duet (Leo Records, 2013)
Si l’art du duo pouvait être celui de l’éloignement et du rejet des connivences (Duet #06 et Duet #07 pour me faire mentir), ce disque ferait école. Pour Ivo Perelman : le sens inné du lié et du détaché, l’alternance des harmoniques et des ultra-aigus. Pour Matthew Shipp : de noires harmonies et un curieux absentéisme de l’écoute. Et pourtant, à l’arrivée, une incompressible impression de réconciliation et de fraternité. Volume 1 nous dit la jaquette ; ceci nous laissant espérer de nouvelles pistes pour les autres volumes.

the gift

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Gift (Leo Records, 2012)
Sur The Gift, Ivo Perelman vagabonde. Désagrège un motif. Met en veilleuse la convulsion pour mieux la chouchouter quelques minutes plus tard.  Sur The Gift, Perelman se remémore quelques souffles de jazz. Pleure des larmes de fiel. Insiste sur la périphérie. Sur The Gift, Matthew Shipp et Michael Bisio puisent dans leurs forces et talents de quoi argumenter le souffle épique du prolifique Brésilien.

living jelly

Ivo Perelman, Joe Morris, Gerald Cleaver : Living Jelly (Leo Records, 2012)
Ici, le saxophoniste donne raison aux spasmes de son ténor. Ici, Joe Morris guitariste curieux et vindicatif, dérange l’harmonie, caresse les contrepoints fédérateurs de son saxophoniste. Ici, Gerald Cleaver envisage chaque plage comme un nouvel envol, choisit la sensibilité la plus juste et la plus appropriée aux errances de ses partenaires inspirés.

the clairvoyant

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Whit Dickey : The Clairvoyant (Leo Records, 2012)
Ne laissant à Matthew Shipp qu’un rôle d’accompagnateur zélé – et néanmoins indispensable –, nous retrouvons dans cet enregistrement, intacte et démultipliée, la scintillante verve du saxophoniste. Modulant une poésie presque microtonale ou retrouvant les blessures du free, Ivo Perelman résolutionne le chaos, enrobe la ritournelle de ses visions toxiques. Quant à Whit Dickey, il confirme ce que l’on avait déjà pressenti dans le quartet de David Spencer Ware : il est le batteur idéal pour que se hissent au sommet les plus convulsives clameurs de ses enthousiastes coéquipiers.

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Samuel Blaser : As the Sea (HatOLOGY, 2013)

samuel blaser as the sea

Ce que propose le quartet de Samuel Blaser n’est pas rien. Car si le but est de faire du présent une collecte des possibles, le pari est, ici, tenu haut la main.

Soit ne rien oublier de ce qui a nourri l’imaginaire du tromboniste, puis l’envisager, aujourd’hui, autour d’un axe collectif et partageur. Ainsi, quelques zestes du Miles électrique, de vrais morceaux de rock sonique et de jazz engagé viennent se glisser dans la partition de Blaser. De la merveilleuse polyrythmie de Gerald Cleaver en passant par les stries profondes de Marc Ducret ou le jeu pendulaire de Bänz Oester – et s’y rajoutant une parfaite maîtrise des crescendos et des déchaînements –, émerge une musique sans autre calcul que celui d’un partage généreux et, ici, densément accompli.

Samuel Blaser : As the Sea (Hatology / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/As the Sea, Part 1 02/ As the Sea, Part 2 03/ As the Sea, Part 3 04/ As the Sea, Part 4
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Didier Petit, Alexandre Pierrepont : Passages (Rogue Art, 2012)

didier_petit_passages

En 2011, dans les pas de Peter Kowald (entendre et voir Off the Road, sur le même label), Didier Petit a parcouru les Etats-Unis d’une côte à l’autre pour y jouer en différentes compagnies. Dans ses bagages, Alexandre Pierrepont, qui put lui conseiller quelques noms parmi ceux de Marilyn Crispell, Gerald Cleaver, Matt Bauder et Joe Morris, Jim Baker, Nicole Mitchell, Hal Rammel, Hamid Drake et Michael Zerang, François Houle, Michael Dessen, Larry Ochs et Kamau Daáoud. C’est de ce voyage et de ces rencontres qu’est né Passages.

Le livre-disque – dans le livre : des photos et un long texte de Pierrepont (où notre poète, en proie encore à l’influence de la négritude, cherche les mots pour dire les « secrets » que lui révélèrent chacune des rencontres en question) – est un journal de bord dans lequel les duos et trios enregistrés s’intègrent dans la trame redessinée du périple. Entre deux improvisations, des field recordings attrapés en gare, aéroport, ou près de l’océan… et des extraits que Pierrepont lit de son poème peinent à bien se fondre dans le souvenir musical.

Woodstock, New York, Chicago, Los Angeles : voilà pour les étapes qui conduiront Didier Petit d'un partenaire à l'autre. Entrelacs souffrant de politesse avec Crispell, expérimentations tièdes avec Parkins ou Baker, échange confortables avec Cleaver ou Mitchell, préciosités même avec Ochs ou Dessen... D'un dialogue à l'autre, voilà la science instrumentale et l'inspiration que l'on connaît à Petit dissoutes en bagatelles. Heureusement, quelques prises disent que le violoncelliste a bien fait quand même de faire le voyage : jusqu'à Houle, clarinettiste avec lequel il se montre à la fois plus réfléchi et plus sensible ; jusqu'à Bauder et Morris, qui forment avec Petit ce trio glissant avec superbe de répétitions en sonorités instables ; jusqu'à Hal Rammel, qui accorde par deux fois la voix rare des instruments qu'il invente à un archet qui trouve dans l'ombre sa profondeur. A tel point qu'il n'est peut-être pas insensé de poser la question : un nouveau départ pour Chicago et New York – Rammel, Bauder et Morris en tête et tout projet de concept-album oublié – serait-il envisageable ?

Didier Petit, Alexandre Pierrepont : Passages (Rogue Art)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Passage (with M. Crispell) 02/ La Reine Rêve Rouge (with A. Parkins) 03/ Les ciseaux de l'air et de l'eau (with G. Cleaver) 04/ L'alphabet de leur rayures (with M. Bauder & J. Morris) 05/ Sous l'arbre en pleine mer (with J. Baker) 06/ Déesse-Allégresse (with N. Mitchell) 07/ Des griffes, des racines, des pierres (with H. Rammel) 08/ Vendanges (with H. Drake & M. Zerang) 09/ Il faut descendre plus au Sud (with H. Rammel) 10/ Ecluse (with F. Houle) 11/ Le gîte et le couvert (with M. Dessen) 12/ Crâne-Sablier (with L. Ochs) 13/ Je lis sur toutes les lèvres (with K. Daaood & L. Ochs)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Joe Morris : Graffiti in Two Parts (Rogue Art, 2012) / Altitude (AUM Fidelity, 2012)

joe morris quartet graffiti in two parts

Joe Morris raconta ici sa rencontre, en 1981, avec Lowell Davidson : « Lowell donnait un concert solo au Stone Soup Gallery. Le patron de l’endroit, Jack Powers, m’avait invité à venir l’écouter, en me disant que Lowell était un pianiste qui avait joué avec Ornette, ce qui était un argument suffisant pour moi. Le concert a été fantastique. Je suis allé lui parler et il ne faisait aucun doute pour moi qu’il était un musicien brillant. Je lui ai demandé s’il accepterait que je joue avec lui et il a répondu oui. »

Récemment, Morris rendit hommage à Davidson sur MVP LSD. Aujourd’hui, le label Rogue Art nous permet d’entendre les deux hommes en quartette enregistré au Cambridge (USA) Dance Center le 11 mai 1985. A leurs côtés, Malcolm Goldstein et Lawrence ‘Butch’ Morris, que le guitariste et contrebassiste convia aussi à improviser après leur avoir expliqué deux idées de principe : « blocs de sons en lent mouvement » dans lesquelles Morris – écrit-il dans le texte qu’il signe pour l'occasion – croit voir de quoi est faite la musique de Davidson et subversion créative qui trouverait dans l’art du graffiti un parallèle inspirant.

Graffiti, Part I. Au banjouke (sorte d’ukulele qui ne peut nier avoir quelques sonorités en commun avec le banjo) et aux percussions, Morris et Davidson entament le concert : le quartette dérive au gré d’une improvisation d’atmosphère qui change l’endroit dont elle prend possession en carré de terre ocre où l’animisme règne. Un ruban de sonorités quiètes y forme un route divisée bientôt en quatre chemins qui convergent tout en affichant des couleurs différentes : répétitif souvent dans ses arpèges, le banjouke répond par exemple à distance au cornet économe mais dense et à ce violon dont la délicatesse a pour quête l’insondable.

Graffiti, Part II. Morris retourne à la guitare et Davidson à sa contrebasse d’aluminium. Aussi profonde et mesurée que celle de la première partie du concert, la musique est affaire d’imbrications et compte davantage sur le rapport des quatre musiciens : retenue toujours de mise, mais cornet et archets plus insistants dans leurs manières de dire ce qui doit sur l’instant être révélé. Un rappel, de cinquante-trois secondes, clôt l’enregistrement superbe et le document d’importance – dans ses notes encore, Morris insiste : Graffiti in Two Parts n’est que le deuxième disque de Lowell Davidson paru à ce jour.

Joe Morris Quartet : Graffiti in Two Parts (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 11 mai 1985. Edition : 2012.
CD : 01/ Graffiti, Part I 02/ Graffiti, Part II 03/ Tag
Guillaume Belhomme © Le  son du grisli

joe morris william parker gerald cleaver altitude le son du grisli

The Stone, New York, le 17 juin 2011 : Joe Morris, William Parker et Gerald Cleaver, improvisèrent en quatre temps (Exosphere, Thermosphere, Troposphere et Mesosphere) cet Altitude où il n’est plus question de « blocs de sons en lent mouvement ». A la place, un jazz certes acceptable mais sur lequel Morris, à la guitare, se montre souvent bavard (pour ne pas dire verbeux), tandis que sa section rythmique pêche presque aussi régulièrement par excès d’artifices. Voilà qui conseille aussi, et à sa manière, qu’on se consacre à Graffiti in Two Parts.

Joe Morris, William Parker, Gerald Cleaver : Altitude (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 juin 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Exosphere 02/ Thermosphere 03/ Troposphere 04/ Mesosphere
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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Ivo Perelman : The Passion According to G.H. / The Foreign Legion (Leo, 2012)

ivo perelman sirius quartet

C’est l’histoire d’un saxophoniste ténor qui observe, scrute, guette, tournoie puis s’immisce dans l’épais tapis d’un quatuor à cordes sans peur et sans reproche. C’est donc Ivo Perelman aux prises avec le Sirius Quartet...

Si au quota des stridences, les deux entités font jeu égal, c’est presque toujours le quatuor à cordes qui introduit la matière à explorer – mais échoue à embarquer le saxophoniste dans quelque trait manouche par exemple. Le Brésilien rejoint promptement la ruche et le festin peut commencer : la convulsion sera au centre des débats (archets se crispant sur les cordes, ténor fouillant l’harmonie jusqu’à la distordre totalement), les cordes crisseront et le saxophoniste, plus d’une fois, sera le soliste-mélodiste inspiré que l’on connaît. Ayler, en son temps, avait approché cette structure (deux contrebasses, un violon) mais n’avait jamais osé intégrer un quatuor à cordes sur scène. Ivo Perelman vient de la faire et c’est une totale réussite.

Ivo Perelman with Sirius Quartet : The Passion According to G.H. (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6
Luc Bouquet © Le son du grisli

ivo perelman the foreign legion

Saxophoniste à la convulsion facile, ténor aimant à désintégrer ou refuser la forme, Ivo Perelman affine et approfondit de disque en disque son chant profond. Et la violence gratuite qui entachait certaines de ses improvisations n’est plus ici de rejet mais de stricte nécessité. Le chemin semble trouvé entre fougue (An Abstract Door) et retenue (Paul Klee). Aidé en cela par un Matthew Shipp et un Gerald Cleaver totalement en phase avec le saxophoniste, la musique trouve ici son juste équilibre. Shipp n’envahit plus le cercle et entretient une riche correspondance avec ses deux camarades. Quant à Cleaver, son jeu foisonne mais n’encombre pas. Refusant toute idée de rythme, il devra toutefois admettre que c’est avec ce dernier que se résolvent souvent certains embarras (An Angel’s Disquiet). Ici, l’un des disques les plus aboutis du saxophoniste.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Gerald Cleaver : The Foreign Legion (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Mute Singing, Mute Dancing 02/ An Angels’ Disquiet 03/ Paul Klee 04/ Sketch of an Wardrobe 05/ An Abstract Door
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Ivo Perelman : Enigma / A Violent Dose of Anything (Leo, 2013)

ivo perelman enigma

En acceptant la saccade que lui impose d’emblée Matthew Shipp, Ivo Perelman sait qu’il lui faudra jouer collectif. Celui qui ouvrait son souffle en des espaces souvent narcissiques n’a d’autre choix que de faire s’entrecroiser les lyrismes. Et le fait de s’entourer de deux batteurs (Whit Dickey, Gerald Cleaver) participe sans doute du même principe : se rapprocher sans faire masse, lester les ardeurs sans tomber dans le trop plein.

Bien sûr, Perelman reste toujours Perelman : le phrasé est tortueux, cassé-soyeux ou en apesanteur-attente. Sans envol, le voici frôlant parfois le Sun Ship de Trane, disque de référence d’un pianiste, ici inventif et particulièrement habile. On le voit, les ombres et les protecteurs du passé ne sont jamais loin, le double jeu des deux percutants n’étant pas sans rappeler la polyphonie d’un Rashied Ali. Après tant de disques se ressemblant comme deux gouttes d’eau (ce qui n’enlève en rien leur qualité), Ivo Perelman retrouve une épaisseur, ici, particulièrement réjouissante.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Whit Dickey, Gerald Cleaver : Enigma (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Enigma 02/ Irresistible Incarnation 03/ Annunciation 04/ Supernatural Life 05/ Return to Nature 06/ Ritual 07/ Gentle As a Fawn 08/ A Bourgois Ideal
Luc Bouquet © Le son du grisli

ivo perelman a violent dose of anything

La boulimie excessive d’Ivo Perelman finirait-elle par lasser l’auditeur-chroniqueur ? Ou, plus exactement, attendait-on trop de cette rencontre Perelman-Mat Maneri ? Le violoniste ici excessivement effacé ne trouve que rarement chaussure à son pied. Les systématiques contrepoints des uns et des autres sentent le réchauffé, l’autocitation. Face au couple Perelman-Shipp, Maneri échoue à trouver sa place. Et quand les particules semblent se fixer, quand l’écoute se fait réelle, elle se refuse à tout avenir. Les plus radicaux diront ratage. Les plus bienveillants diront déception.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Mat Maneri : A Violent Dose of Anything (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Brasilia 02/ Pedro 03/ Virginia 04/ Lucas 05/ Jeus, el vasco 06/ Cristalina 07/ Bia 08/ Sao Joao del Rei
Luc Bouquet © Le son du grisli

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