Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Newsletter

suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Lee Ranaldo chez Lenka lenteMicro Japon de Michel HenritziPJ Harvey : Dry de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Rudolf Eb.er : Brainnectar (Schimpfluch Associates, 2014)

rudolf eb

Voilà, comment le dire autrement ? Rudolf Eb.er nous fait le coup du jus de cerveau. Du nectar, pour être exact, c’est en tant que tel en tout cas que les 42 saynètes psychoactives prêtes à secouer notre organisme (et qu’il conseille d’écouter fort, et au casque encore !) sont présentées.

Alors quid du jus en question ? Eh bien, comme attendu (Rudolf Eb.er a déjà fait grand étalage de sa force, en solo ou avec Joke Lanze, Dave Phillips ou encore Masonna sous l’alias de Runzelstirn & Gurgelstøck), il a du retour. Pressé jusqu’à la moelle, le cervos de Rudolf rejette (pisse ?) des loops, des field recordings (dans le domaine animal, abeilles, serpents, oiseaux et mouches décorent ses délires monomaniaques), des captations rythmiques, de l’électronique euphorisante…

Onaniste mais parfois sharant l’orgasme (avec la terrible Junko aux cris d’orfraie), Eb.er nous impose ses névroses sonores en jouant sur notre curiosité et notre frustration facile. Le casque sur les oreilles, on acceptera donc tout : le paysagisme abstrait, le noise briseur d’échine, les sonnailles de cauchemar, l’abstraction à la hache, la poésie scabreuse, le chant délivré par le feu, le mariage du curé et du porc…

Mais alors quid de l’effet de ces « psychoactive acoustics » sur le cobaye consentant ? Eh bien, comme attendu, ce que promettaient des mots-clefs que l’on trouve dans les titres des 42 plages : piercing, cutting, contraction, decomposition, burning, levitating… et cette impression qui résume tout : bees suckle at my brain. Pas banal !



Rudolf Eb.er : Brainnectar (Schimpfluch Associates)
Edition : 2014.
2 CD : Brainnectar
Pierre Cécile © Le son du grisli



Hijokaidan : No Paris/No Harm (Alchemy, 1988)

Hijokaidan No Paris No Harm

Michel Henritzi revient ici sur sa première rencontre avec la musique bruitiste japonaise : l'écoute de No Paris / No Harm d'Hijokaidan. En préambule, il nous livre la chronique du disque, publiée en 1989 dans le huitième numéro du fanzine Hello Happy Taxpayers. Les origines, en somme, du Micro Japon qu'il publie ces jours-ci...   

 

« Je crois que les générations actuelles sont si habituées à l'idée du pouvoir, qu'elles croient qu'il en est de ça comme du reste, que ça fait partie d'un état des choses qui va de pair avec l'histoire de l'homme » Si habitués à subir et, par-là même, à aimer les musiques policées que leur fabriquent les radios commerciales, sans critiques possibles, cela remplacé par les classements des disquaires et les indices de vente, confort des écoutes tamisées, musiques publicitaires supportant les messages idéologiques de Coca-Cola. Alors, dans ce monde fait de pelouses synthétiques, de corps démangés par des puces au silicium, T. Mikawa a de grandes chances de laisser sa voix, à force de hurler qu'elle veut « vivre sa vie ». Pas un exercice de simulation, une véritable pluie saturée de parcelles soniques irradiées, loin du surf électrique des Bloody Valentine, guitares jouées comme générateur de bruits blancs, insupportable boucan d'une Lydia Lunch made in Japan qui jammerait avec le point de non-retour de tout le courant industriel : Whitehouse. Poupée de porcelaine entraînée dans une danse frénétique de marteau-pilon, forcément ça casse, ça pleure. Face B, un enregistrement live, petite sœur d’Ikue Mori (DNA) jouant avec le feedback d'Hiroshima, fascinée par l'extrémisme technologique, de la pratique savante de la guitare comme instrument de torture auditif. Dites, si vous voyez les killers de Napalm Death, dites leurs de s'essayer à ce disque, c'est un peu comme la roulette russe, mais là avec six balles dans le chargeur. Bang ! Bang !

trois junko

Ce devait être à l'automne 1988, je suis tombé sur ce disque par hasard dans une boutique de Nancy, en écoute sur la platine du magasin, le vendeur avait laissé tomber ces mots définitifs pour parler de ce disque : du bruit, aucun intérêt. C'était ma première rencontre avec la musique underground du Japon, un truc que je n'avais jamais entendu avant, un saut qualitatif et quantitatif dans l'extrême bruitiste, une sidération qui dépassait tout ce que j'avais pu entendre avant. Quand on s'intéresse à la contre-culture, aux marges, ce disque ne pouvait qu'intriguer et ravir. A cette époque je m'intéressais particulièrement à la musique industrielle, à son contenu politique, j'essayais de relier ce que je pouvais écouter à mes lectures : Burroughs, Benjamin, Attali, Debord… Soudainement, je me retrouvais avec ce disque en main No Paris/No Harm, sans grille de lecture, sans pouvoir lier ce disque à autre chose de connu. Imaginez tenir ce vinyle dans sa pochette mauve où s'affichait le visage doux d'une jeune femme, au verso des indications en kanji, et une poignée de mots en romaji : T.Mikawa, « Vivre sa vie », Marseille, rien d'autre pour en comprendre l'objet, une date peut-être. Hijokaidan y apparaissait en kanji, je ne savais le déchiffrer.

J'écrivais dans un fanzine de Bordeaux, Hello Happy Taxpayers, qui était une revue militante impliquée dans toutes les formes contre-culturelles : musique, poésie, dessin, littérature, graphisme. Ecrire sur ce disque pour moi s'imposait, envie de partager cette rencontre avec une musique qui ressemblait à nulle autre, mais comment en rendre compte ? Le seul nom apparaissant étant Mikawa, j'imaginais qu'il devait être celui de la jeune femme de la pochette, et qu’en conséquence, ça devait être son groupe. J'y voyais une version japonaise de la No Wave. J'apprendrais un peu trop tard que le groupe s'appelait Hijokaidan, que cette femme était Junko, et que Mikawa était un des deux autres membres avec Jojo Hiroshige. Je n'ai entendu dans ce disque que ce que je voulais y entendre : une insurrection, un acte de terreur sonore, la critique du grand spectacle du rock n'roll, parce que la musique gravée dans ses sillons portait la distorsion et la saturation à son paroxysme, semblait être un cri de colère et de douleur, ni rythme, ni mélodie, ni textes scandés, tous les éléments habituellement liés au rock étaient fondus dans une masse sonore indistincte, d'où émergeait le seul cri de Junko.

Aucun moyen à cette époque de trouver des informations sur un disque importé du Japon, internet n'existait pas, et sans doute très peu de personnes connaissaient l'existence de ce « bruit » sauvage, de cette scène underground japonaise. Je me suis foutrement vautré dans ma critique, je n'ai pas su entendre la dimension dionysiaque du groupe, cette dépense psychédélique, cette quête de l'extase, et non un groupe politique qui nous aurait donné une leçon de dialectique sonique, cherchant à infliger à un public consumériste une souffrance auditive, non pas un acte de terrorisme sonore, non, rien de tout ça. La pure jouissance dans le son, par le son. J'aurai pu évoquer Artaud sans doute, certainement pas Attali ou Baader Meinhof. Hijokaidan n'est pas un groupe nihiliste, ou l'est si nous voulons qu'il le soit. A chacun de nous de choisir son rapport à ce bruit extatique. De la difficulté de la critique, notre façon d'entendre une musique est subjective, il faut l'assumer.

microjapon125

Michel Henritzi © Le son du grisli


Commentaires sur