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Le son du grisli
2 mai 2013

Nate Wooley : [9] Syllabes (MNÓAD, 2013) / Antoine Chessex : Le point immobile (MNÓAD, 2010)

nate wooley 9 syllabes

Suffirait-il de reprendre les termes qui servirent à définir [8] Syllabes, sorti en 2011 sur Peira, pour parler de [9] Syllabes qu’édite aujourd’hui MNÓAD ? « Autre ouvrage de trompette et de vocalises » sur lequel Nate Wooley « dit les tremblements légers du souvenir de notes longues » conviendrait en effet à la description. Mais serait trop court, puisque, dans la nuance, les deux épreuves diffèrent.

Enregistré – par Jeremiah Cymerman – le 7 octobre 2012, [9] Syllabes joue encore davantage de résistances. Trompette et ampli unis pour faire entendre deux à trois voix discordantes, bourdon tremblant et cuivre-fausset alternent d'audacieuses figures sur parois rocheuses : de l’ombre des cavernes à l’aigu du cri qui réclame vouloir au plus vite en sortir, Wooley découvre des mélodies transversales dont la partition serait faite d'énigmatiques inscriptions de catacombes. L’impressionnant étant la justesse de leur regroupement.

Nate Wooley : [9] Syllabes (MNÓAD)
Enregistrement : 7 octobre 2012. Edition : 2013.
CD / DL : 01/ [9] Syllabes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

antoine chessex point immobile

Plus tôt (2010), MNÓAD publiait un disque court d’Antoine Chessex : Le point immobile. Là, deux pièces, enregistrées en 2009 et 2010, contrastent : #1 au minimalisme à saturation dont les lignes bougent à peine mais bougent encore ; #2 où le saxophone se laisse reconnaître – qui joue de l’espace dans lequel il se trouve – et puis interrompre de mille façons : aphonie ou démultiplication du souffle, inserts bruitistes, jeu de balles suspendu, larsens tenaces, noise déferlant. L’objet est rare, et son contenu puissant.

Antoine Chessex : Le point immobile (MNÓAD)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2010.
CD / DL : 01/ #1 02/ #2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

ken vandermark à mons

 

12 décembre 2011

Frank Wright : Uhuru Na Umoja (America, 1970)

frank_wright_uhuru_na_umoja

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

Dans Music in My Soul, autobiographie publiée aux éditions Buddy Knife, Noah Howard raconte : J’ai rencontré Frank Wright  à l’été 1962, je me souviens bien de ce jour, j’avais répété avec Dave Burrell de l’autre côté de la rue où j’habitais alors, c’était une de ces journées très chaudes dans le Lower East Side, plus de 38 degrés et une forte humidité. On était tous sur le trottoir à parler – Dave Burrell, Norris Jones, Bobby Kapp, Marion Brown et Sonny Sharrock – quand une Cadillac s’arrête d’où sort Sunny Murray avec ce grand noir qui balance de sa grosse voix : « Je suis Frank Wright ! (…) Frank avait déjà ce franc-parler et une personnalité très affirmée. Il était difficile à ceux qui le rencontraient de ne pas l’apprécier. De l’association Frank Wright / Noah Howard – dans le même livre, le second précise que de son arrivée à Paris, à la suite de Wright, naît le « Frank Wright-Noah Howard Quartet » –, quatre enregistrements sont connus : One for John, enregistré en 1969 ; Uhuru Na Umoja, Space Dimension et Church Number Nine, datant de l’année suivante.

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A chaque fois : Wright est au ténor, Howard à l’alto, Bobby Few au piano. A la batterie sur One for John et Church Number Nine : Muhammad Ali (que Wright trouve un matin sur le pas de sa porte après avoir signifié à son frère, Rashied, qu’il cherchait un batteur) ; sur Uhuru Na Umoja et Space Dimension, Art Taylor le remplace. On ne sait où vont se nicher les causes des préférences : pour Uhuru Na Umoja, disque publié sous le nom de Wright par le label America, la préférence tient elle aussi du mystère. Ou peut-être de Taylor ? Sur la couverture, l’ancien soutien rythmique de Bud Powell et Red Garland y affiche sa présence dans le contraste. Si non, serait-ce des cinq compositions signées Howard qu’on trouve sur le disque ? En ouverture, « Oriental Mood » : chinoiserie fantastique dont un free abrasif fera sa chose. La coalition des saxophones vitupère, siffle, attise le feu dont « Aurora Borealis » s’emparera pour composer un vaste paysage fait de rouge et d’ors. Les arpèges de Few, appuyés, feront la transition jusqu’à « Pluto » – avant d’y arriver, le quartette aura servi deux promesses : « Grooving » et « Being ». L’ascension est imposante et les lignes de conduite brisées de plus en plus : en conséquence, l’ardeur avec laquelle la formation progresse est furieuse.

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Après avoir abandonné le Mississipi pour Cleveland où il s’est fait entendre à la contrebasse avant d’adopter le saxophone ténor sous l’influence d’Albert Ayler – « cet expressionnisme abstrait est devenu son message », écrit encore Howard Wright gagna donc New York. Investir la scène du Village Gate avec Coltrane, enregistrer avec Ayler un Holy Ghost de légende, et puis arpenter le secteur en Cadillac. Dire que sa rencontre avec Howard a fourni les preuves les plus évidentes de l’art avec lequel Wright a œuvré à transformer le jazz ancien à en perdre haleine n’atténuera ni les qualités des disques qu’il enregistra par la suite sous la bannière Center of the World avec Alan Silva et les mêmes Few et Ali ni la superbe de ses apparitions dans l’Orchestra of Two Continents de Cecil Taylor – pour citer Howard une dernière fois : « Frank a joué brièvement avec Cecil Taylor, et je crois qu’il a été le seul saxophoniste que Cecil a vraiment entendu. »

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19 novembre 2011

Quatre vues de Sept pianos

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Quatre vues du quatrième hors-série du son du grisli dont le sujet est le piano. Portraits de Sophie Agnel, Charlemagne Palestine, John Tilbury, Jacques Demierre, Cecil Taylor, Alexander von Schlippenbach et Mal Waldron accompagnés de chroniques choisies. Soixante pages et leur notice en étui plastique numéroté. Dernières exemplaires déposés à Metamkine.

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8 octobre 2014

Sudden Infant : Wölfli’s Nightmare (Voodoo Rhythm, 2014)

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Que la brut(al)e existence d'Adolf Wölfli ait inspiré Joke Lanz n’a rien de surprenant. Il y a en effet de quoi faire en piochant dans l’enfance de l’artiste (abandonné par son père), ses visions et son long enfermement. Pour mieux se balader dans le « cauchemar », JK a invité deux de ses compatriotes : le bassiste Christian Weber et le batteur Alexandre Babel.

En cette compagnie, on retrouve du plaisir à se plonger dans les textes des « chansons ». Car c’est une histoire terrible que nous raconte avec autorité Sudden Infant… Celle d’un enfant qui rêve d’être conducteur de grue pour toucher le ciel et qui… (mais dois-je dévoiler la fin ?). Voilà en tout cas un disque-livre qui vous met le frisson (je veux dire : vous l’injecte direct !). Comme toujours dans la veine indus / noise, Joke Lanz excelle, et ici il signe une performance où les claques pleuvent, les coups se répètent et leurs répétitions vous saignent à blanc. Bien sûr, ce sang est noir, puisque c’est le sang du cauchemar.



Sudden Infant : Wölfli’s Nightmare (Voodoo Rhythm)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Wölfli’s Nightmare 02/ Hold Me – Prawn Version 03/ Crane Boy II – Electric Version 04/ Father 05/ Kiss 06/ Endless Night 07/ Sleep Little Death 08/ Girl 09/ Human Fly 10/ Crane Boy I – Acoustic Version 11/ Tandoori Chicken Scooter IV 12/ Stairs
Pierre Cécile © Le son du grisli

imageEvent_1409672767Le 20 octobre prochain, Sudden Infant donnera un concert à Paris, Espace B. Avant lui, auront joué Zad Coquart et Hasar de Doria.

 

4 octobre 2014

Chris Abrahams, Burkhard Beins, Andrea Ermke : Tree (Musica Moderna, 2013)

chris abrahams burkhard beins andrea ermke tree

Aux branches du Tree que forment Chris Abrahams, Burkhard Beins et Andrea Ermke, sont suspendues les percussions et objets du second : ce sont elles que l’on remarque d'abord sur ces deux titres enregistrés en 2011 à la Vivaldisaal de Berlin ; elles, parmi lesquelles Abrahams expérimente patiemment sur synthétiseur analogique quand Ermke distribue samples et field recordings. Et la forêt de percussions mène à une salle des machines que jouxte un jardin où paissent quelques bêtes à rumeurs.

Passé à l’harmonium – Beins au synthétiseur et à l’électronique –, Abrahams entame la seconde improvisation : c’est, vingt-cinq minutes durant, un bourdon passé en entonnoir qu’érodent en plus des enregistrements de terrain et qu’agressent l’activité humaine. Plus habile peut-être, la seconde improvisation l’emporte sur la première, par les façons qu’elle a de retoucher ses habitudes et de contredire nos attentes.  

écoute le son du grisliChris Abrahams, Burkhard Beins, Andrea Ermke
Tree (extrait)

Tree : Tree (Musica Moderna)
Enregistrement : décembre 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ 32:22 02/ 25:48
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 juin 2014

Perrot, Wittmer, Meirino : In Absence of Song (Geräuschmanufaktur, 2014) / Meirino : Shell-Shocked (Noisendo, 2013)

romain perrot gerritt wittmer francisco meirino absence of song

On sait le goût de Romain Perrot, Gerritt Wittmer et Francisco Meirino, pour les tremblements intentionnels. Ensemble, les voici interrogeant l’absence : de chanson, d’abord, mais aussi de peine, de son, de vie et de mort (« notes » de jaquette).

Or, cette absence est un refus, qui se concrétise au son par un drone grêle mais tenace aussi, qui court le long d’une apparition en public (Live at the Ende Tymes Festival, Brooklyn, 2013, en première face) et d’une réécriture en studio (Studio « reversed-engineered » version, 2013-2014, en seconde face). A chaque fois, la réunion est obscure et ses instruments « dissimulés » : c’est que Perrot, Wittmer et Meirino, chantent ensemble un Tableau pour la Fin des Temps qu’une anxiété partagée confine – devant l’enjeu, n’était-il pas nécessaire de s’inquiéter d’absence, ou de refus ? – et, mystérieusement, illumine.

écoute le son du grisliRomain Perrot, Gerritt Wittmer, Francisco Meirino 
In Absence of Song
(extrait)

Romain Perrot, Gerritt Wittmer, Francisco Meirino : In Absence of Song (Geräuschmanufaktur)
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2014.
K7 : A/ Live at the Ende Tymes Festival, Brooklyn, 2013 B/ Studio « reversed-engineered » version, 2013-2014
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

francisco meirino shell-shoked

C’est au tamis aigus électroniques et larsens que Francisco Meirino passe en ouverture de Shell-Shoked. Divise, aussi, jusqu’à les réduire en une poudre qui promet quelques détonations. De premiers râles se font entendre, que Meirino organise en miniatures concrètes qui feront les mouvements d’une bruyante symphonie où piano détruit, cordes et graillements, vitupèrent tour à tour ou ensemble.

Francisco Meirino : Shell-Shocked (Noisendo)
Edition : 2013.
CDR : 01/ Triceps 02/ Beckett 03/ Knife 04/ Cage 05/ Drops 06/ Acidmodular 07/ Motors 08/ Vil 09/ Strings 10/ Hysteria 11/ Reeltoreel 12/ Pendervox 13/ Keys 14/ Revkeys
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

12 novembre 2007

PJ Harvey : White Chalk (Island, 2007)

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En abandonnant ses instruments habituels, PJ Harvey interroge les capacités de sa verve à résister aux tentations acoustiques... Pour un résultat aussi branlant que le piano qu’elle utilise.

Relativisant à juste titre les effets de la virtuosité instrumentale, PJ Harvey base le plus souvent ses compositions sur un gimmick porteur imposé au piano, avant de voir ensuite si l’inspiration saura légitimer un tel recours. Et le constat, d’apparaître mitigé : réussissant à mettre au jour de jolies pièces de musique inquiète – berceuse sombre de When Under Ether, ritournelle animiste de Dear Darkness, ou paraphrase plus sensible de Before Departure – au son de laquelle elle balade ses craintes de petite fille en paysages préraphaélites, Harvey noie le plus souvent ses complaintes sous les trombes dramatiques, en faisant peu de cas des effets analgésiques de la mesure. Au gré de ses tourments, elle dérive alors, sous le joug d’une emphase souvent déplacée, jusqu’à en perdre tout repère et rappeler soudain quelques pleureuses indécentes – Tori Amos sur The Piano, Mari Boine sur Silence.

Entre les deux, quelques rengaines d’un folk désincarné, peu dérangeantes mais vides malgré les confidences (Broken Harp). Et White Chalk, en définitive, de n’être que cela : un recueil taciturne de chansons similaires et de plaintes distribuées sur le mode de la répétition. En éprouvant le désir de changer son approche de la composition, PJ Harvey n’aura donc fait que tourner en rond sur un nouvel instrument, en faisant toute confiance à son inspiration. Or, douter un peu ne nuit jamais.

PJ Harvey : White Chalk (Island)
Edition : 2007.
CD : 01/ The Devil 02/ Dear Darkness 03/ Grow Grow Grow 04/ When Under Ether 05/ White Chalk 06/ Broken Harp 07/ Silence 08/ To Talk To You 09/ The Piano 10/ Before Departure 11/ The Mountain
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 septembre 2014

Birgit Ulher, Gregory Büttner : Araripepipra (Hideous Replica, 2014)

birgit ulher gregory büttner araripepipra

Quatre ans après l’enregistrement de Tehricks, Birgit Ulher (trompette, radio, objets, speakers) et Gregory Büttner (ordinateur, objets, loudspeakers) se retrouvaient. Preuves données : huit courtes pièces électroacoustiques réunies sur Araripepipra.

Inutile de chercher les clefs du langage qu’Ulher et Büttner ont en commun dans les titres donnés aux pièces en question. Reste l’accord, désormais plus évident, sur lequel l’une et l’autre vont désormais : aux lignes électroniques fragiles de son partenaire, Ulher répond par une suite de sons élevés en trompette ou même retenus sur ses lèvres ; constructions, que Büttner remplit de bestioles chantantes ou fait tourner sur machine-outil. Comme hier, l’art est miniaturiste, et l’expression abstraite. Ce qu’Araripepipra signifie peut-être.

Birgit Ulher, Gregory Büttner : Araripepipra (Hideous Replica)
Enregistrement : 4 et 6 avril 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Araripepipra 02/ Chaco-Pekari 03/ Igopogo 04/ Quagga 05/ Kongamato 06/ Aye-Aye 07/ Tzuchinoko 08/ Kouprey
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 septembre 2014

Sarah Peebles : Delicate Paths (Unsounds, 2014)

sarah peebles delicate paths

A la question « qu’est-ce que le shō ? », je répondrais d’abord « un instrument de musique », ensuite « un orgue à bouche japonais (quand même venu de Chine) cher au gagaku » et pour finir « l’instrument de prédilection de la Canadienne Sarah Peebles (elle compose et improvise) qui l’a étudié au Japon ». La vie n’est-elle pas bien faite ? Le ci-devant CD, Delicate Paths, est justement un disque de Sarah Peebles !

Pour faire vite et grossier (quoi de plus normal pour un Occidental devant décrire n’importe quelle curiosité d’Orient ?), la sonorité du shō est proche de celles du mélodica ou de l’harmonica. Qu’elle improvise en solo (en 2007), joue live avec Evan Parker et le guitariste Nilan Perera (2009) ou explore des ragas avec la chanteuse Suba Sankaran, Peebles ne s’éloigne pas de la réalité sonore de son instrument. Son originalité se trouve ailleurs. Dans l’exploration des harmoniques, par exemple, et dans les interférences qu’elle créé avec ses partenaires. En solo, elle invente une musique d’Eastern mélancolique tandis qu’avec Parker et Perera, elle tisse des atmosphères plus ambiguës.  

Mais c’est oublier que Peebles peut aussi tordre le coup à son shō. Si cela n’arrive qu’une fois, la pièce électroacoustique qu’est In the Canopy (Part 1) marque le coup, et de quelle manière ! Traits fugaces tirés sur une brise nocturne (voilà l’image qu’il me fallait). Nous pouvons donc conclure, à l’écoute de cette « musique pour shō », que Sarah Peebles est, à plus d‘un titre, shōdement recommandée (voilà la conclusion qu’il me fallait).

Sarah Peebles : Delicate Paths. Music for Shō (Unsounds)
Enregistrement : 2007-2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Resinous Fold 7 (for Smoke) 02/ Delicate Path (Murasaki) 03/ Resinous Fold 6 (for Trigona) 04/ Delicate Path (Lime) 06/ Resinous Fold 2 (for Bamboo) 06/ Delicate Path (Sandalwood) 07/ In the Canopy (Part 1) 08/ Resinous Fold 2+4+3 (for Malachite, Bronze & Cerumen)
Pierre Cécile © Le son du grisli

28 juillet 2014

Period : 2 (Public Eyesore, 2014)

period 2

A deux, Charlie Looker (guitare) et Mike Pride (batterie) ne font pas dans la dentelle. Arpèges malfaisants, fracas de toms : le venin est cajolé, le son est fracassé. Avec Chuck Bettis (voix), Looker et Pride font du Naked City (presque) plus vrai que nature. Avec Darius Jones (sax alto) et Sam Hillmer (sax ténor), Looker et Pride confirment le chaos. Laissent se noyer les saxophonistes dans la cuve à mazout, affirmant ainsi leur sens vicié du partage  (que le plus sonique gagne !).

Puis, avec l’altiste et, plus loin encore, avec le vocaliste, contemplent les débris et les chants de ruines. S’en voudraient presque de leurs méfaits. Maintenant, semblent vouloir (re)construire. Mirage ou malice ?

Period : 2 (Public Eyesore)
Edition : 2014.
CD : 01/ Two 02/ Four 03/ Ten 04/ Nine 05/ Six 06/ Eleven 07/ Eight
Luc Bouquet © Le son du grisli

21 juillet 2014

Ghédalia Tazartès : LA. (dBUT Interambience, 2014)

ghédalia tazartès la

Mettre un disque de Ghédalia Tazartès, c’est un peu comme aller voir ses grands-parents (quand on en a encore) : on sait ce qu’on va (ce qu’on peut) y trouver, on sait d’avance les temp(o)s morts (avant eux), les désillusions, la naphtaline, mais aussi… on n’est pas à l’abri des surprises cachées dans le grenier.

Alors on y revient, au Tazartès, et ce disque LA. ne nous fait pas regretter l’habitude qu’on a prise. Car dès les premières secondes, son folklore sous les bombes ressurgit, comme son langage replié pour cause d’intempérie dans une boîte en carton (c’est que, diantre, sa chanson est soluble !), ses airs de diasporiste à jambe unique, sa guimbarde triple-note, son harmonica-désamorcé, ses flûtes engrenaillées, ses psalmodies tibéto-couinardes, ses voix de fausset faussées (à la Romico Puceau), sa poésie salasse, ses oiseaux gonflés à l’hélium, sa nostalgie-vodka hypnotique, ses messages subliminaux (n’entends-je pas « il vient de me dire non » ou « l’amour, c’est tant de boisson » ?). Désaxé, certes ;  hirsute, certes ; plein, tambien !

Ghédalia Tazartès : LA. (dBUT Interambience / Metamkine)
Edition : 2014.
LP : A1-A6/ Oslo – Solo B/ LA.
Pierre Cécile © Le son du grisli

27 janvier 2017

Myra Davies, Beate Bartel, Gudrun Gut : Sirens (Moabit, 2017)

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Au début des années 1990, Myra Davies et Gudrun Gut ont entamé une collaboration sous le nom de Miasma (Miasma 1, 2 & 3 ont fini par donner ce nom au duo) ce qui n’a pas empêché la première de sortir un autre album de mots parlés / chantés avec la seconde à la musique, c’était Cities and Girls en 2004. Voilà donc que Davies (à l’écriture et à la voix) et Gut (à la musique sur la moitié des morceaux) remettent ça (nous sommes alors en 2015-2016).

Mais quid de la musique de l’autre moitié des morceaux ? Eh bien c’est Beate Bartel qui s’en charge, la Bartel qu’on se souvient avoir entendu avec Einstürzende Neubauten et qui a aussi connu des projets communs avec Gut (Matador et Mania D., pour ne pas les citer). Notons avant de parler du « comment sonne » Sirens que le label publie dans le même temps Instrumentals for ‘’Sirens’’, soit les dix mêmes compositions mais privées de la piste des voix.

Partant de là (je veux dire d’Armand Monroe, le premier titre du disque), on craint un peu l’hommage intello aux DJ du temps des premiers… DJ. Mais non, la voix de Davies, qu’on pourrait curseuriser entre Patti Smith et Laurie Anderson, et sa plume nous interpellent et nous intéressent « par-dessus » la musique. Dans un souffle elle referme même ce club intello où s’entendaient les premières minutes une scansion hip-hop et des synthés de retro-techno… C’est alors un tout autre genre de musique auquel on a droit, une électronique mécanico-robotico-répétitive au rythme souvent soutenu qui n’empêche pas qu’on parle de John Cage ou de Wagner, qu’on raconte une anecdote qui ramène à la Seconde Guerre mondiale ou qu’on s’essaye à une poésie métaphysique. Particulier, et percutant ouvrage de spoken-word.  


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Myra Davies, Beate Bartel, Gudrun Gut : Sirens
Moabit Musik
Edition : 2017.
CD : Sirens
Pierre Cécile © Le son du grisli

21 décembre 2013

Susana Santos Silva, Torbjörn Zetterberg : Almost Tomorrow (Clean Feed, 2013)

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Entêtés à pétrir la matière, la trompettiste Susana Santos Silva et le contrebassiste Torbjörn Zetteberg ne laissent rien au hasard. A la pulsation de l’un répondront les griffures de l’autre. Au bourdon qu’ils viennent d’enfanter, ils bâtiront une ruche accueillante. Ils auront la tentation des écrasements et des craquements et ils iront jusqu’au bout de leurs envies. Ils voudront voir ce qu’il reste du jazz en eux et ils élargiront leurs phrasés. Ils auront le souvenir des ballades et en convoquerons une.

Ils seront cordiaux et salivaires, gris et hivernaux, profonds et intenses, secs et tordus, en conflit ou en embrassades. Ils seront jungle et tôle froissée. Ils seront animaux de gouttière et jamais très loin d’une Lonely Woman de belle mémoire. Ils seront tension et détente. Ils trouveront le chemin des harmoniques plissées et des phrasés lascifs. Ils seront cela aujourd’hui. Et sans doute la même chose demain.

Susana Santos Silva, Torbjorn Zetteberg : Almost Tomorrow (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Knights of Storvalen 02/ Feet Machine Song 03/ Columbus in Har Jedalen 04/ Flocos de Mel 05/ Almost Tomorrow 06/ Cow Safari 07/ Action Jan-Olov 08/ Notskalmusik #6 09/ Head Distorsion Machine 10/ Falling and Falling and Falling
Luc Bouquet © Le son du grisli

23 août 2019

Alan Silva : Paris, Atelier Tampon, 18 mai 2019

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Three Hundred Seasons and Some : 80 ans d’Alan Silva.

Alors qu'une averse trempe Paris, un concert célébrant le quatre-vingtième anniversaire d'Alan Silva se déroule dans une petite salle du 10e arrondissement aux murs ornés de calligraphies chinoises. L'anniversaire du contrebassiste, joueur de synthétiseur, compositeur et enseignant avait en fait eu lieu quelques mois plus tôt, en janvier. Mais les occasions de jouer pour les musiciens tels que lui sont rares, désormais, aux États-Unis ou dans sa France d'adoption.

Silva fit un discours d'introduction enjoué, expliquant que le free jazz avait depuis longtemps été une affaire de petites salles : du Cellar Café de l'Upper West Side new-yorkais où s'était déroulée l'October Revolution de 1964, à la Vieille Grille de Paris, où Silva avait joué quelques années plus tard avec Sunny Murray, durant son premier long séjour en France. Dans le groupe de Murray se trouvaient alors plusieurs musiciens français : Bernard Vitet, Beb Guérin, et François Tusques.

Alan Silva 2

Ce soir, Tusques était là pour écouter. Tusques et la femme de Silva, Catherine, furent applaudis, une attention que le pianiste semble toujours accueillir avec un air de surprise, comme si... Silva mentionna l'âge et la mort, rappelant les noms de musiciens aux côtés desquels il avait construit sa carrière, maintenant tous disparus : Cecil Taylor, Bill Dixon, Sun Ra.

En 1970, alors que l’impressionnant Celestrial Communication Orchestra secouait la scène de la Maison de l'ORTF, quelque part parmi les neuf cents spectateurs se trouvait un jeune japonais, alors étudiant en littérature française. Makoto Sato n'avait pas encore entrepris de devenir batteur sur les conseils de Don Cherry. Ce soir, il se trouve derrière le kit. Face à lui, Itaru Oki et sa trompette prolongent un travail entamé dans les coffee houses de Tokyo cinquante ans plus tôt. À sa gauche, un musicien beaucoup plus jeune, le français Richard Comte, ajoute une voix nouvelle à l'aide de ses guitares électriques et électro-acoustiques.

Makoto Sato

Depuis environ vingt ans, la préférence de Silva va au synthétiseur plutôt qu'à l'instrument sur lequel il a fait son nom. Silva décline une basse offerte au profit d'un clavier Yamaha. Pour le rappel, le groupe accueille le saxophoniste Georges Gaumont, vétéran du Celestrial époque IACP et membre d'une illustre famille musicale. Un grand nombre d'années d'histoire sont réunies sur scène.

Et la musique, qu’en est-il ? Peut-être qu'un adepte de la philosophie bouddhiste mentionnerait l'impermanence. Passé un certain point, plus rien n’est à prouver. Lorsqu’une musique contient suffisamment pour continuellement se recomposer, fusionner, et générer à nouveau, c'est le signe que l'état de changement continu a été infléchi, et que quelque chose a été accompli. La musique était légère. Bon anniversaire, M. Silva.

Itaru Oki

Pierre Crépon © Le son du grisli
Photographies : Olivier Ledure. Traduction : Cathy Lecocq.
La version originale anglaise de cet article a été publiée dans la revue en ligne Arteidolia.

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16 décembre 2013

Toshimaru Nakamura, Ken Ikeda, Tomoyoshi Date : Green Heights (Baskaru, 2013)

toshimaru nakamura ken ikeda tomoyoshi date green heights

Avec ses trois électroniciens japonais à l’affiche (Toshimaru Nakamura, Ken Ikeda, Tomoyoshi Date), on n’est guère surpris de voir Green Heights s’inviter à la table d’une confrérie zen perchée dans les Monts Akaishi. Toutefois, il serait réducteur, voire franchement trompeur, de placer leur première collaboration sous les auspices d’une musique d’ambiance pour sushi-bar sans âme du VIIe arrondissement.

Nettement plus osé, notamment grâce aux multiples dissonances qui le traversent, l’objet trompera le paresseux qui ne dépassera pas le stade de la troisième minute. Même si, par instants, les sonorités du trio invitent à quelque coquinerie relaxante, son inspiration dépasse un romantisme de bas étage, quitte à s’adresser plus à notre cortex qu’à nos émotions hormonales.

écoute le son du grisliToshimaru Nakamura, Ken Ikeda, Tomoyoshi Date
Balcony I

Toshimaru Nakamura, Ken Ikeda, Tomoyoshi Date : Green Heights (Baskaru / Metamkine)
Edition : 2013.
CD : 01/ Balcony I - α 02/ Balcony I - β 03/ Balcony II 04/ Balcony III - γ 05/ Balcony III - δ
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

6 janvier 2017

Bill Nace, Greg Kelley : Live at Disjecta (Open Mouth, 2016)

bill nace greg kelley live at disjecta

Deux faces tournant sur elles-mêmes quarante-cinq fois par minute reviennent sur un concert donné en duo par Bill Nace (guitare électrique) et Greg Kelley (trompette). Daté du 9 mars 2016, ce Live at Disjecta, enregistré par Daniel Menche, est la quatrième référence de la série « Live at » que Nace alimente sur catalogue Open Mouth depuis 2013 – en d’autres mots, depuis ce Live at Spectacle que le même duo avait donné avec Steve Baczkowski et Chris Corsano.

Du public arrive un sifflement puis ce sont les premiers grésillements d’un ampli au medium prononcé, et aussi les premiers souffles blancs – l’heure est encore à la dissociation possible. Les grisailles et les graves d’une guitare interrogée au poing, quelques boucles crachées par une inédite machine à drones, et la trompette court maintenant seule, ou presque – quelques larsens déstabilisent en effet la trajectoire des vents qui s’en échappent en musicalisant.

Il ne faut plus, alors, chercher à distinguer la guitare de la trompette : les larsens et les notes accrochées, les grésillements et les ronflements – les graves jouent toujours un rôle prépondérant dans le jeu de guitare de Nace : « A 12 ans, un ami est venu me dire qu’il cherchait un bassiste pour son groupe, j’ai donc joué sur la seule corde de Mi grave de ma guitare jusqu’à ce que je puisse me payer une basse – assouvissent un désir bruitiste que les deux musiciens servent sans chercher à se faire entendre l’un davantage que l’autre. Certes, la trompette osera ici répéter une seule et même note, et de plus en plus fort encore, mais c’est sur cette note que le duo choisira d’entamer sa descente. C’est alors le retour à la dissociation possible, et la fin d’un échange très convaincant.

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Bill Nace, Greg Kelley : Live at Disjecta
Open Mouth / Metamkine
Edition : 2016.
LP : A-B/ Live at Disjecta
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 juin 2013

Duane Pitre : Bridges (Important, 2013)

duane pitre bridges

Quatrième album Important pour Duane Pitre (deux collaborations avec Pilotram Ensemble & Eleh et deux solos), Bridges apportera de l’eau au moulin du meunier perdu, et ravi de l’être, parmi les étiquettes (ambient molle ? psyché flippée ? folk tordu ?).

Ravi, oui, parce que les « ponts » que Pitre a bâtis relient le drone pour lequel le garçon a un sérieux penchant à la musique de chambre, mais aussi le zen à la tarabiscote pop. En lieu et place de truelle, Pitre utilise en plus d’électronique d’exotiques petits instruments à cordes – japonisme aidant, voilà que le cümbüş, l’ukelin et la mandoline se rêvent en koto, en shamisen, en biwa... – et ne refuse pas qu’on lui prête main forte (Oliver Barrett au violoncelle et Bhob Rainey au saxophone soprano). Et voilà maintenant que ce n’est plus les styles que Duane Pitre rapproche, mais toutes les traditions musicales de l’Orient et de l’Occident !

Duane Pitre : Bridges (Important)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Bridges : Earth/Ember/Serpent 02/ Bridges: Cup/Aether/Crane
Pierre Cécile © Le son du grisli

17 mai 2013

Ensemble Hope : Triptyque (EH, 2013)

ensemble hope triptyque

Ce qui fait d’abord la singularité de l’Ensemble HOPE de Marc Antoine Millon et Frédéric Bousquet, c’est l’instrument qu’il utilise : le cristal Baschet. C’est ensuite l’éclectisme savant de son répertoire, on ne peut plus classique (Purcell, Ravel) et on ne peut plus contemporain (Alain Labarouste, Alain Voirpy, Jean-Philippe Calvin, et Marc Antoine Millon).

Sur Music for a While de Purcell, les timbres de la sculpture sonore embrassent la voix de Maëlle Vivarès dans un mouvement qui fait naître à sa traîne des poussières symbolistes. Sur Styx de Calvin, d'une grande réussite, le cristal Baschet tourne le dos à tout lyrisme sous la pluie de percussions de Xavier Bluhm-Soubira.

Le groupe des quatre interprète aussi Satie (deux fois) et Poulenc. La Méditation du premier revêt les atours des minimalistes américains et Mon cadavre est doux comme un gant du second met, tout comme C’est l’heure exquise de Roger Steptoe, la soprano en valeur, certes, mais sur des effets surannés. Ce qui ne doit pas gâcher la fête que mène l’Ensemble HOPE : celle à l’intrépidité et au cristal Baschet.

Ensemble Hope : Triptyque (EH)
Edition : 2013.
CD : 01/ Henry Purcell : Music for a While 02/ Marc Antoine Million : Antigone 03/ Maurice Ravel : Prelude 04/ Jean-Philippe Calvin : Styx 05/ Erik Satie : Gnossienne 1 06/ Erik Satie : Méditation 07/ Alain Labarousque : Rota Sensui 08/ Francis Poulenc : Mon cadaver est doux comme un gant 09/ Roger Steptoe : C’est l’heure exquise 10/ Alain Voirpy : Six miniatures 11/ Anonyme : Ay Luna Que Reluzes
Camille Barbarin © Le son du grisli

24 avril 2013

Paul Rutherford, George Haslam : Raahe ’99 (Slam, 2012)

paul rutherford george haslam raahe

D’un côté : un trio finlandais (Samuli Mikkonen : piano / Ulf Krofors : contrebasse / Mika Kallio : batterie). De l’autre : deux vieilles connaissances (Paul Rutherford, George Haslam). Le 31 juillet 1999, tous se retrouvent au festival Jazz on the Beach de Raahen (Finlande). Les bandes réapparaitront douze ans plus tard. Elles sont aujourd’hui éditées par Slam, le label du saxophoniste.

En une suite improvisée de cinquante-trois minutes, souffleurs et section rythmique ne perdent jamais le fil d’une improvisation emportée. Différentes structures vont se succéder puis se retrouver. Le trio servira de tremplin aux improvisations à venir puis s’engouffrera dans quelque obstiné riff du saxophoniste. Lequel saxophoniste ne cédera rien de son lyrisme habituel, laissant au tromboniste le soin d’arpenter des travées infiniment plus audacieuses. D’un Haslam aux phrasés secs et vibrants, d’un Rutheford aux lignes relâchées et d’un trio ravi de l’aubaine, on n’écrira que l’essentiel : éclat, intensité, connivence, complicité.

Paul Rutherford, George Haslam, Samuli Mikkonen Trio : Raahe ’99 : For Paul Rutheford (Slam Productions)
Enregistrement : 1999. Edition : 2012.
CD : 01-07/ First Movement  08-12/ Second Movement  13-15/ Third Movement
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 mars 2013

Daunik Lazro, Kristoff K. Roll : Chants du milieu (Creative Sources, 2013)

daunik lazro kristoff k roll chants du milieu

Nous les avons vus au milieu des champs d’oliviers, captant le chant des cailloux et le froissement des vents. C’était à l’occasion d’Horizon Vertical, le film de Christine Baudillon. Nous retrouvons aujourd’hui, intactes, quelques-unes de ces captations.

Entre eaux et cendres, Carole Rieussec, Jean-Kristoff Camps et Daunik Lazro se relient à nouveau. Pour les deux premiers, il faut froisser le plastique, activer moteurs et machineries. Il faut capter l’imperceptible, les ondes suspectes. Il faut relier le dérapage des bolides au grave baryton de Daunik Lazro. Pour le second, il faut que s’échappent les souffles, que le rauque soit fauve. Et au milieu des ces conversations venues d’ailleurs et de là-bas, que se déterritorialisent et que s’emportent ces mille nouveaux mondes.

Daunik Lazro, Kristoff K. Roll : Chants du milieu (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2013.
CD : 01/ Prémonition 02/ Pigments 03/ Autoroute japonaise 04/ Creux 05/ Forêt 06/ Milieu du chant 07/ Décibels pour le diable 08/ Echo du petit bruit 09/ One Microphone for All
Luc Bouquet © Le son du grisli

2 février 2013

Birgit Ulher : Doppelgänger (Creative Sources, 2007)

ulher rodrigues santos doppelganger

Cette chronique est l'une des cinq qui illustreront le portrait de Birgit Ulher, à paraître en mars dans sept trompettes, dixième hors-série papier du son du grisli.

Le réel (11 mai 2007) et son double (Doppelgänger) : évoquer Clément Rosset pour envisager cette illusion de « réel » élaborée à force de retouches – pour instruments nécessaires : trompette (Birgit Ulher), violon alto (Ernesto Rodrigues) et sampler (Carlos Santos).

Il ne suffit ainsi pas à Santos de reprendre sur le vif les voix de ses partenaires pour leur faire dire « autre » chose, en décalage léger à leur expression première. Il lui faut encore, pour plus de discrétion, calquer ses propres intentions sur les leurs. De là naît l’illusion : du rapprochement d’un matériau improvisé et de ses transformations subtiles.

Son triple : agitée, Ulher peut chercher à se fondre dans la trame que polissent Rodrigues et Santos sur la première plage ou passer partout ailleurs de plateau en plateau afin de répondre à chaque craquement du bois du violon ou à toute excentricité des machines. Les chants  sont d’insistance et l’impression de brouillage radio qu’ils donnent parfois sont nés des façons qu’ont Ulher, Rodrigues et Santos, de camoufler sous grisailles leurs hautes conversations. 

Birgit Ulher, Ernesto Rodrigues, Carlos Santos : Doppelgänger (Creative Sources)
Enregistrement : 11 mai 2007. Edition : 2007.
CD : 01/ The Idle Class 02/ The One 03/ Welt Am Draht 04/ The Third Man 05/ Face/Off 06/  Johnny Stecchino
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 septembre 2012

Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre, 2012)

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On pourrait imaginer qu’une affinité, plus que la fonte des glaces, est à l’origine du rapprochement d’Angharad Davies, de Tisha Mukarji et de Dimitra Lazaridou-Chatzigoga. Même si le phénomène naturel qu’est l’ « outwash » a fait de cette improvisation au violon, au piano et à la cithare, la B.O. de sa dérive. La preuve, les titres que les musiciens ont donnés aux plages de leur CD filent la métaphore : sur le papier je lis « glacier », « meltwater » et « moraine ».

Leur évolution est illustrée par les sons que font les cordes pincées et les feedbacks et résonances qui les allongent dans le temps et dans l’espace. Leurs trajectoires dessinent en filigrane la composition d’un premier flocon, puis d’un deuxième, etc. Après quoi le trio les accroche comme des guirlandes à des poteaux électriques plantés dans son morceau de glacier. De demi-ton en demi-ton, de déclinaisons abstraites en combinaisons improvisées, Angharad Davies, Tisha Mukarji et Dimitra Lazaridou-Chatzigoga ont réussi à nous servir ce que promettait la carte, un outwash dont la particularité est sa chaleur bienfaisante.

Angharad Davies, Tisha Mukarji, Dimitra Lazaridou-Chatzigoga : Outwash (Another Timbre)
Enregistrement : 13 décembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Glacier 02/ Meltwater 03/ Moraine
Héctor Cabrero © Le son du grisli

28 novembre 2012

Jeffrey Weisner : Neomonology (Innova, 2012)

jeffrey weisner neomonology le son du grisli

Jeffrey Weisner est un contrebassiste qui évolua par le passé dans le National Symphony Orchestra de Washington et dans le San Francisco Symphony – ce qui prouve son potentiel technique mais pas encore toutes ses qualités. Pour cela, il a demandé à trois compositeurs d’écrire spécialement pour lui : Armando Bayolo, David Smooke et Michael Hersch.

Même si Weisner loue les nouvelles approches qui existent de son instrument dans le livret du CD, le contemporain de ses auteurs n’est pas de ceux qui déroutent. La Mix Tape de Bayolo par exemple est un menuet d’aujourd’hui qui peut perdre de sa noblesse  quand lui prend l’envie plus populaire de danser autour d’un feu de joie. Plus « scelsiennes », les compositions de Smooke et Hersch comptent sur la capacité de nuances de l’archet : un baroque faussé pour Smooke et une épreuve assez cinématographique pour Weisner (on pense bien sûr à la musique de Jaws écrite par John Williams). La commande qu’il passée offre à Weisner une belle carte de visite, mais dont il faudra tenir les promesses – pourquoi pas sur un matériau plus difficile ? moins fait pour lui ?

Jeffrey Weisner : Neomonology (Innova / Abeille Musique)
Edition : 2012.
01-06/ Armando Bayolo : Mix Tape 07/ David Smooke : Introspection #11, 072 08/ Mihael Hersch : Caelum Dedecoratum
Héctor Cabrero © Le son du grisli

6 janvier 2012

Kim Cascone : The Knotted Constellation (Monotype, 2011)

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Kim Cascone a passé tant de temps derrière des ordinateurs qu’il en a gardé un goût pour les retouches. Sur son dernier disque en date, The Knotted Constellation, enregistré entre 2009 et 2010, celui qui travailla avec Lynch à l’ambiance sonore de Twin Peaks et collabora entre autres avec Merzbow, Scanner, Jason Kahn etc., triture des field recordings.

A ce jeu-là, Cascone fait de sa grande expérience un atout de choix. Sa une longue pièce musicale s'ouvre par des sons de cloches et, après des reverses, n'st plus qu'une affaire de oupçons. Les présences humaines détectées par les rayons ont pour nom Christopher et Cage Cascone, Darius Ciuta, C. Spencer Yeh… Soudain, perce un rire fou. On comprend que l’angoisse est de mise et distille un malaise comme peuvent le faire les installations parlantes de Dennis Oppenheim.

Ensuite les field recordings (Cascone a parcouru la planète entière) tout en rêvant de grands espaces se laissent enfermer dans de petites boîtes, autant de planètes qui forment un nouveau cosmos. Présentées tel quel ou électroniquement modifiése, elles sont les noires et les blanches de la partition céleste de Kim Cascone.

Kim Cascone : The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates) (Monotype)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ The Knotted Constellation (Fourteen Rotted Coordinates)
Pierre Cécile © Le son du grisli


18 octobre 2011

Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS, 2010)

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Ces allurements, autrement dit attirances, concerneraient des musiques expérimentales envisagées à Berlin pour l’une, à Vienne pour l’autre, à Tokyo pour les dernières. Non pas nationales, mais géographiques, réunies en 2005, et trois jours durant, à Donaueschingen (latitude : 47.9594, longitude : 8.4989).

Sorte de jumelage concrétisé en terrain d’entente, ces Allurements of the Ellipsoid sont quatre qui célébrèrent autant de pratiques instrumentales délicates – si l’on compte pour une et une seule celle d’Otomo Yoshihide qui manie ici électronique, platines et guitare, et à qui le présent quartette aurait dû emprunter le nom. Ses trois autres éléments : Sachiko M (ondes sinus), Axel Dörner (trompette) et Martin Brandlmayr (batteries et percussions).

Tous engins de pressions intiment à l’instant de former sa musique à partir de souffles blancs, de frottements sur caisse claire ou de métal en résonance, de ronflements et d’aigus courts ou longs. Parmi l’ensemble et tout en l’augmentant sans cesse, les musiciens parviennent à faire œuvre de cohésion. Les éléments les plus concrets – la frappe régulée de Brandlmayr, les cordes lasses dans lesquelles bute Yoshihide – n’affaiblissent pas l’abstraction du propos mais l’encadrent et l’ennoblissent, la parachèvent.

Dörner, en débiteur de courant d’air ou en soliste monomaniaque, et Sachiko M, en projeteuse d’aigus et de microcontacts, agissent davantage en perturbateurs nécessaires : il faut que sonne l’heure des luttes pour provoquer l’invention et faire que ses formes varient.  La fin sera d’ailleurs ténébreuse : la guitare s’y lèvera pour geindre avant que le calme l’emporte : sa trajectoire est une dernière ellipse.

Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS / Codaex)
Enregistrement : 10-12 octobre 2005. Edition : 2010.
CD1 : 01/ Allurement 1 02/ Allurement 2 – CD2 : 01/ Allurement 3 02/ Allurement 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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