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Festival Météo [2016] : Mulhouse, du 23 au 27 août 2016

festival météo 2016 mulhouse le son du grisli

Mardi 23

En ouverture, un ciel variable et contrasté aux belles couleurs, entre brumes sombres, étirements des sons, parfois orageux. La conjonction des deux cordes, l’alto de Franz Loriot (un brin trop prononcé par rapport à ses deux comparses !), le violoncelle d’Anil Eraslan et les percussions, souvent frottées, de Yuko Oshima, alternaient la montée vers un maelstrom sonique dans lequel tous les instruments avaient tendance à se confondre, avant l’apaisement créant une forme d’évanescence avec le travail sur la résonance. Parfois cependant les trois éléments s’individualisent, deviennent plus conflictuels voire convulsifs, tout en recherchant, et trouvant, un paysage plus vaporeux empreint d’effets planants.
L’éclaircie fut au rendez-vous dans la soirée avec le Supersonic de Thomas de Pourquery puis le duo Archie Shepp / Joachim Kühn. Dans la présentation des œuvres de Sun Ra, telle Love In Outer Space, l’atmosphère était ludique, conviviale, les souffleurs (De Pourquery au saxophone, Fabrice Martinez à la trompette et Daniel Zimmermann au trombone) assuraient aussi les vocaux, et une approche un peu ludique. Les sonorités d’ensemble étaient brillantes, éclatantes, la basse électrique de Frederick Galiay sortait parfois des sonorités décapantes. Toutefois, il était difficile de reproduire la folie (ici donc édulcorée) d’un spectacle de Sun Ra en personne.
Brillance et virtuosité : ces deux termes qualifient totalement la prestation du duo Shepp / Kühn qui alternait les compositions de chacun des protagonistes dans des dialogues lyriques et très colorés. Encore que le saxophoniste se mettait assez souvent en retrait, laissant le pianiste déverser la science de son jeu lumineux. 

gustafsson météo 2016

Mercredi 24

La matinée commence à la bibliothèque municipale dans le cadre des concerts pour enfants (une petite demi-heure). Edward Perraud y propose une prestation que l’on pourrait qualifiée d’alizée, qui débute sur un souffle mesuré, peu à peu traversé par quelques forces éoliennes plus agitées, parcourues d’embruns exotiques, peut-être symbolisées par l’utilisation d’effets électroniques
On retrouve ce souffle à la Chapelle St Jean un peu plus tard avec Luft, duo saxophone (Mats Gustafsson) / cornemuse (Erwan Keravec), mais un souffle plus chargé de menaces et avis de tempête. Le côté lancinant de la cornemuse est perturbé par les éclats parfois déchirants, parfois plus minimalistes, du saxophoniste qui crée toutefois un climat serein avec son slide sax (la hauteur des notes y est déterminée par une tige coulissante !). La prestation se termina avec Christer Bothén, d’abord avec un guembru mais surtout à la clarinette basse en effectuant un travail sur le son combiné à un souffle lent.
La fin d’après-midi, à l’entrepôt, aurait pu être électroacoustique par les effets distillés par les musiciens. D’abord à la harpe acoustique, Zeena Parkins explora les sonorités de l’instrument, en donnant l’impression d’abord d’un zéphyr qui peu à peu se transforme en une grêle de sons (travail sur le cadre de l’instrument), puis des impressions de sons glissants, comme des dérapages sur un sol détrempée. L’utilisation de sa harpe électrique, tantôt frottée par une brosse, révéla des cieux plus chargés de ténèbres. Lesquels se dissipèrent avec la prestation du duo violoncelle (Anthea Caddy) / contrebasse (Clayton Thomas), aux sonorités vrombissantes sous forme de drone, avec un travail sur les harmoniques et peut-être l’utilisation discrète d’électronique.
La soirée au Noumatrouff fut, elle, marquée par un climat plus contrasté, souvent orageux, avec quelques accalmies. La musique distillée par les trois formations (Louis Minus XVI, le trio Sophie Agnel / Joke Lanz / Michael Vatcher et The Thing, le trio de Mats Gustafsson, renforcé par Joe McPhee) fut en effet plus défricheur, marqué par une attitude free/hardcore des Lillois soufflant le chaud et le froid, les convulsions épileptiques et nerveuses du trio et enfin les gros nuages, les brumes, les éclats, tantôt débridés, tantôt canalisés de The Thing...

the thing 24 août

Jeudi 25

Avis de fort vent avec le tuba de Per Åke Holmlander dans le patio de la bibliothèque municipale ? plutôt une série de petits souffles, de risées plaisantes et rafraichissant ce début de journée caniculaire… Pas spécialement défricheur, mais adapté à un public d’enfants.
Quoique son patronyme incite à aborder la métaphore de la construction (la Tour), plutôt que celle de la météorologie, le batteur Alexandre Babel tendit son jeu non pas vers les cieux mais vers une construction délicate d’une trame sonore se densifiant, tout juste perturbée par quelques frappes plus sèches et aigües, en instaurant un climat serein sans provoquer, comme la tour du même nom, une dispersion de son public.
La fin d’après-midi avait des affinités avec celle de la veille, dans la friche industrielle DMC, avec son recours à l’électroacoustique. D’abord dans le partenariat d’Hélène Breschand et son acolyte Kerwin Rolland : traçage d’un paysage sonore onirique, d’abord avec la voix et un léger bourdonnement synthétique, plus prononcé avec l’archet dans les cordes de la harpe, également (mais plus parcimonieusement) pincées, pour finalement réaliser une sculpture sonore quelque peu psychédélique et surréaliste. Ensuite dans la prestation soliste de Mathias Delplanque : ses traitements électroniques, avec effets percussifs, frottage de cordes de guitare, dans un set relativement court (un peu moins de trente minutes), assez minimaliste malgré les perturbations dues à l’emploi d’objets divers.
La soirée au Noumatrouff proposa des ambiances plus diverses que la veille dans la mesure où chaque formation apportait des trames volontairement contrastées. Le duo Agustí Fernández (piano) / Kjell Nordeson (percussions) résuma en une trentaine de minute tous les états d’un ciel dégagé (les moments de silence, avec des sons parcimonieux de type pointilliste), l’orage et ses éclats, les brusques ondées voire le déferlement des flots créant un torrent d’abord impétueux pour finalement se canaliser. Même construction hybride entre sons agressifs, accalmies, sonorités plus consensuelles, proposée par dieb13. Une construction peut-être plus passionnante que celle de Delplanque quelques heures auparavant. On retrouve cette construction multiforme dans le NU Ensemble « Hydro 6 – knockin’ » de Mats Gustafsson : alternance de passages minimalistes avec un chant simplement soutenu par l’un ou l’autre instrumentiste, parties en unisson entre les douze musiciens, des duos, trios comme autant de microclimats, sans oublier bien sûr le déferlement sonique d’une machine infernale libérant les antres d’Eole !
Le final avec Ventil, formation autrichienne, fut plus rock, mêlant réminiscence d’un krautrock planant, l’apport de la techno, entre ambiances minimaliste et prestation tribale et percussive. Sans grand intérêt.

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Vendredi 26

« Joyeux kangourou ». William Parker, face aux enfants. Joue vraiment le jeu de cette rencontre ludique. Petites intros avec une trompette bouchée et le shakuhashi, puis il s’adresse directement aux enfants, par ses gestes, en passant devant chacun d’entre eux, les incitant à s’exprimer, enfin, à sauter comme des kangourous pendant qu’il psalmodie « happy kangaroo » en s’appuyant sur les rythmes de la contrebasse. Dont il jouera plus conventionnellement, en usant de son archet, les cinq dernières minutes.
Joachim Badenhorst à la Chapelle se servit alternativement (et un court moment simultanément !) de sa clarinette (connectée) et de sa clarinette basse, travaillant dans un premier temps une forme de discours linéaire s’assombrissant tout en se densifiant et en jouant sur les harmoniques. Après un court discours au saxophone ténor, il aborda ensuite un registre plus perturbé, jouant de la voix et de borborygmes insufflés dans son instrument pour finir avec un jeu plus répétitif.
Climat très serein, au beau fixe en fin d’après-midi en l’église Ste Geneviève avec l’organiste irlandaise Aine O’Dwyer, une fresque onirique parfois sous forme d’un long drone, tout juste perturbée par quelques stratus s’effilochant, puis une mise en abime répétitif de la contrebasse de Mike Majkowski le vrombissement des cordes jouant avec la résonance d’une église. Un instant propice au recueillement, dans un endroit frais (en cette journée de canicule), nonobstant l’inconfort des bancs.
Les deux premiers concerts du soir, au Noumatrouff m’apparurent comme des concerts à côté de la plaque. Sur le papier, rien de plus enthousiasmant que de voir la section rythmique idéale composée de William Parker et Hamid Drake, aux côtés du pianiste Pat Thomas. Et le batteur fut effectivement des plus subtils. Comme le matin devant les enfants, William Parker laissa aussi un moment sa contrebasse au profit du shakuhashi et du guembri. Mais l’ensemble manquait singulièrement d’esprit créatif, plus proche d’une virtuosité gratuite que d’un discours argumenté. On pourra faire la même réflexion au Green Dome, le trio de la harpiste Zeena Parkins avec Ryan Ross Smith au piano et Ryan Sawyer à la batterie. La musique distillée fut bien nerveuse, les sonorités parfois inouïes, mais l’ensemble apparaissait là aussi trop décousu, en manque d’âme pour susciter la passion.
Seul le Zeitkratzer de Reinhold Friedl tira son épingle du jeu, avec son interprétation du Metal Machine Musique de Lou Reed  et sa plongée dans un univers sombre, angoissant, obsédant et parfois terrifiant, avec une subtilité qui rendit la composition lumineuse, et même emphatique.

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Samedi 27

Ce fut un Erwan Keravec didactique, pas seulement en direction des enfants, qui se présenta dans le patio de la bibliothèque municipale de Mulhouse. En commençant par montrer la différence entre l’usage traditionnelle de la cornemuse et celui d’un musicien lié aux musiques improvisées et contemporaines. En n’hésitant pas, pour terminer, à démonter tuyaux ( les bourdons et le hautbois) de l’instrument pour faire découvrir entre autres les doubles anches…
Clayton Thomas fut impressionnant à la chapelle par l’intériorisation de son jeu, assez minimaliste et envoûtant, et toutefois totalement différent de l’aspect drone qu’avait développé la veille Majkowski au même instrument. Un jeu qui faisait appel aussi à l’utilisation percussive de la contrebasse, aux cordes frappées, rendant son discours plus profond, plus spirituel sans doute.
Un des moments les plus intéressants fut le concert de la résidence (initié par l'altiste Frantz Loriot) de Der Verboten (ses partenaires furent Christian Wolfarth (percussions), Antoine Chessex (saxosphone), Cédric Piromalli (piano) donné en cette fin d’après-midi du samedi : des instruments frappés, frottés, effleurés, une accumulation de sons, d’apparence disparates au départ, qui peu à peu se trouvent, se combinent, se tendent, jusqu’à la déchirure (opérée par le sax). Un discours d’une certaine linéarité, aspect qui fut une des images sonores de cette édition de Météo (cf. par exemple Breschand, Majkowski, Delpanque… ) mais distillé chaque fois différemment avec plus (ce fut le cas ici) ou moins (Delpanque) d’émotion.
La dernière soirée au Noumatrouff débuta avec un duo d’électroniciennes, Native Instrument réunissant une norvégienne (Stine Janvin Motland) et une australienne (Felicity Mangan) : un bidouillage parfois grinçant, plus pointilliste, qu’un spectateur qualifia de « coin coin ». Il est vrai que l’on aurait souhaité barboter dans une mare !
Les deux derniers concerts, que je n’ai pu entendre que de l’extérieur de la salle furent diversement appréciés : spectateurs très partagés sur Sonic Communion qui proposa une pièce délicate, parfois instable (une atmosphère qui annonçait l’orage sans que celui-ci ne se déclenche !) et jouant sur la fragilité ponctuée par les éclats, notamment de la voix de Joëlle Léandre et la trompette de Jean-Luc Cappozzo. Davantage d’unanimité pour la prestation du trio Roscoe Mitchell / John Edwards / Mark Sanders qui sut insuffler une âme à cette rencontre entre la section rythmique britannique et le saxophoniste américain.

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Pierre Durr (textes et photos) © Le son du grisli

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Sudden Infant : Wölfli’s Nightmare (Voodoo Rhythm, 2014)

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Que la brut(al)e existence d'Adolf Wölfli ait inspiré Joke Lanz n’a rien de surprenant. Il y a en effet de quoi faire en piochant dans l’enfance de l’artiste (abandonné par son père), ses visions et son long enfermement. Pour mieux se balader dans le « cauchemar », JK a invité deux de ses compatriotes : le bassiste Christian Weber et le batteur Alexandre Babel.

En cette compagnie, on retrouve du plaisir à se plonger dans les textes des « chansons ». Car c’est une histoire terrible que nous raconte avec autorité Sudden Infant… Celle d’un enfant qui rêve d’être conducteur de grue pour toucher le ciel et qui… (mais dois-je dévoiler la fin ?). Voilà en tout cas un disque-livre qui vous met le frisson (je veux dire : vous l’injecte direct !). Comme toujours dans la veine indus / noise, Joke Lanz excelle, et ici il signe une performance où les claques pleuvent, les coups se répètent et leurs répétitions vous saignent à blanc. Bien sûr, ce sang est noir, puisque c’est le sang du cauchemar.



Sudden Infant : Wölfli’s Nightmare (Voodoo Rhythm)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Wölfli’s Nightmare 02/ Hold Me – Prawn Version 03/ Crane Boy II – Electric Version 04/ Father 05/ Kiss 06/ Endless Night 07/ Sleep Little Death 08/ Girl 09/ Human Fly 10/ Crane Boy I – Acoustic Version 11/ Tandoori Chicken Scooter IV 12/ Stairs
Pierre Cécile © Le son du grisli

imageEvent_1409672767Le 20 octobre prochain, Sudden Infant donnera un concert à Paris, Espace B. Avant lui, auront joué Zad Coquart et Hasar de Doria.

 

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Jacques Demierre, Jonas Kocher, Axel Dörner : Mulhouse, 27 août 2014

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Invité par le festival Météo à dispenser un stage organisé sur plusieurs jours au profit de musiciens motivés (et pas seulement pianistes), carte blanche était offerte à Jacques Demierre pour la composition de la formation qui ouvrirait la soirée de concerts donnés au Noumatrouff ce 27 août dernier.

A sa gauche (vu du public), Jonas Kocher, brillant accordéoniste de ses compatriotes qui travailla avec lui à Öcca ou en Insub Meta Orchestra ; à sa droite (du même point de vue), Axel Dörner, trompettiste qu’Urs Leimgruber, partenaire de Demierre en ldp, aura donc essayé avant lui (disque Creative Sources). Sera-ce Demierre qui composera ? Dörner qui concèdera ? Kocher qui s’adaptera ? Ou alors l’inverse ? – mais allez chercher l’inverse d’une formule à trois inconnues…

Le mystère reste entier, qui aurait pu expliquer l’équilibre trouvé par le trio : aux frasques et embardées du pianiste, à l’implication avec laquelle il assène des gifles sèches à son instrument – dans un rapport auquel Joke Lanz fera écho le lendemain soir, à Bâle (Sud), lorsque, à l’affût derrière ses platines, il trouvera matière à la fabrication d’un autre ouvrage sonore d’équilibre et d’expression instantanée – ou en explore l’intérieur, Kocher et Dörner répondent dans l’urgence (heurts provoqués, autres emportements) en prenant soin de revenir aux sources du langage qui les travaille habituellement (ligne inquiète de discrétion, voire de circonspection, sinon de silence).

Ainsi les aigus ou graves tenus de l’accordéon font bientôt le lien entre un monde et un autre. Et voilà la scène renversée : les musiciens s’immobilisent, prennent et tiennent la pause – s’ils bougent encore un peu, c’est alors un théâtre au ralenti, l’image est à la traîne, comme parasitée par les sons, même les plus infimes (souffles minces ou blancs, cordes effleurées, sourdine ou knatterboot-gerücht). Le trio prendra plaisir à renverser d’autres fois cette même scène, avec une entente égale et un équilibre rare, qui forcent une triple estime. 

Jacques Demierre, Jonas Kocher, Axel Dörner : Mulhouse, Noumattrouff, Festival Météo, 27 août 2014.
Photos : François, Quelques Concerts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando : Wellenfeld : For Amplified Brainwaves (Fragment Factory, 2014)

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Le concept est de Rudolf Eb.er et la conception de l’instrument (casque sans fil transmettant à Rashad Becker les ondes cérébrales des quatre hommes qui le portent : GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando) du Dr. Mick Grierson. Mixant les signaux qu’il obtient, Becker fait de la musique. A celle-ci, les cobayes peuvent réagir.  

L’expérience – enregistrée le 2 décembre 2012 à Bristol dans le cadre du festival EXTREME RTUALS – est d’une demi-heure, au cours de laquelle les émissions inspirent donc autant qu’elles composent une musique diffusée sur huit enceintes. Après quelques crépitements, les premières ondes diffusent, rechignant certes au motif musical mais multipliant les travestissements : bourdon d’orgue ancien, encodages variés, programmation électronique impétueuse ou morse télégraphique. A l’ombre de l’expérience rare, Jupitter-Larsen, Lanz, Eb.er et Dando augmentent leurs discographies de bruits neufs et exaltants.   

GX Jupitter-Larsen, Joke Lanz, Rudolf Eb.er, Mike Dando : Wellenfeld : For Amplified Brainwaves (Fragment Factory)
Enregistrement : 2 décembre 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Wellenfeld : For Amplified Brainwaves
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Bryan Lewis Saunders : The Confessor (Stand-Up Tragedy, 2013)

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Les Autoportraits sous drogues de Bryan Lewis Saunders nous avaient révélé sa figure ; The Confessor nous renseigne aujourd’hui, au gré d’une douzaine de cassettes enfermées (avec leur walkman) dans une mallette, sur ce qu’on y trouve à l’intérieur. C’est, tout de même, onze heures d’écoute qu’il faut prévoir, mais onze heures faciles à morceler puisque chaque face dit la rencontre de Saunders et d’un musicien-ami qu’il a convié à développer un peu son concept de Stream of Unconsiousness.

Sous ce nom, Saunders archive confessions nocturnes (qu’il fait endormi) et autres pollutions sonores. Sous celui de The Confessor, il a réuni des enregistrements enregistrés sur une période de trente jours dans son appartement du John Sevier Center – ancien hôtel transformé en immeuble de logements, que certains disent hanté – de Johnson City, illustrés, interprétés ou transformés par Hopi Torvald, Kommissar Hjuler und Frau, Razen, Classwar Karaoke Friends, Evil Moisture, Wehwalt, Love, Execution Style, Adam Bohman et Adrian Northover, Yoshihiro Kikuchi, Christopher Fleeger, Sinus Buds, Andy Ortmann, Joke Lanz, Elkka Reign et Dylan Nyoukis, Lee Gamble, Carl Michael von Hausswolff, Leif Elggren, John Moloney, Language of Light, Matt Reis, Offerings, Requiem (David Grahams), Hopek Quirin, Fantom Auditory Operations (Michael Esposito) – musiciens que Saunders a d’ailleurs pu produire par le passé sur son label, Stand-Up Tragedy Records.

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Si l’idée est surprenante de confier à autrui pour qu’il se l’approprie un travail autobiographique de la sorte, restait aux invités à faire preuve d’invention, voire à surprendre à leur tour. Or voici qu’à de rares exceptions les exercices confondent. Ainsi la parole de Saunders peut être fondue en atmosphères de trains fantôme gonflées de field recordings, d’evp et de sons tapissant (Torvald, Fleeger, Sinus Buds, Moloney, Fantom Auditory Operations), essorée à force de boucles et/ou de torsions à en devenir méconnaissable et même toujours plus inquiétante (Classwar Karaoke Friends, Ortmann, Gamble, Reis), essuyer assauts défaits et malveillances ciblées (Kikuchi, Nyoukis), investir le domaine musical sur rythmes ou recherches insidieuses (Bohman et Northover, Offerings, Requiem)… Angoissés, paranoïaques, psychotiques, les exercices confondent, disait-on.

Parfois même, ils captivent : lorsque le Kommissar Hjuler et sa belle font la ronde et passent d’élans vocaux contrariés en chansonnettes entêtantes ; quand Evil Moisture fait œuvre de stupéfiant avec un art de la dramaturgie upper class ; quand Razen transporte tous délires en terre lointaine puisqu’autrement imaginaire ; quand Joke Lanz lâche du haut mal toutes les bribes de phrases qu’il a plus tôt attrapées ; lorsque Love, Execution Style compose un collage d’illustrations minuscules, éclatées mais justes toutes ; quand Carl Michael von Hausswolff soumet Saunders à des vents inédits, contraires et expédiant ; quand Language of Light illustre ses hallucinations sur pop minimaliste ; quand Hopek Quirin, à coups de guitares et couteau, augmente d’un bon degré le niveau de claustrophobie ressentie ; enfin, lorsque Leif Elggren (autre fort en rêves) anime un bestiaire en prise directe avec la parole échappée.

bryan saunders confessor 1                  bryan saunders confessor 2

Ainsi, des expériences exploratoires de Bryan Lewis Saunders – interrogation en solitaire du Moi le plus enfoui –, est né un Confessor au message pluriel et proliférant. En plus d'avoir conceptualisé le Stream of Unconsiousness, Saunders aurait donc inventé un onanisme en partage dont il est le premier à profiter.

Bryan Lewis Saunders : The Confessor (Stand-Up Tragedy)
Edition : 2013.
12 K7 (en mallette, avec carte postale, papier à en-tête et walkman) : K7.1 : A/ Hopi Torvald : Replicate B/ Kommissar Hjuler und Frau : Red Bugs - K7.2 : A/ Razen : The Confessor B/ Classwar Karaoke Friends : Pickle All Enemies - K7.3 : A/ Evil Moisture : Cocaine House B/ Wehwalt : Life Is A Runaway Semi-Truck - K7.4 : A/ Love, Execution Style : The Severed Style B/ Adam Bohman, Adrian Northover : Squirrel Party at Sally Fields - K7.5 : A/ Yoshihiro Kikuchi : White Surrealist Nihilismus B/ Christopher Fleeger : Dolphin's Revenge - K7.6 : A/ Sinus Buds : Michael Moore's Snuff Film B/ Andy Ortmann : Torso - K7.7 : A/ Joke Lanz (Sudden Infant) : French Spies B/ Elkka Reign & Dylan Nyoukis : It's Parents Like You That Are Flies on the Horse's Faith - K7.8 : A/ Lee Gamble : Identity Technology - B/ CM von Hausswolff : N2 Collection - K7.9 : A/ Leif Elggren : Double Sleep B/ John Moloney : Pyro - K7.10 : A/ Language of Light : Dream Vacations B/ Matt Reis : Psychodrama - K7.11 : A/ Offerings : Crazy Is Special You Are For One B/ Requiem : The Weaver Box - K7.12 : A/ Hopek Quirin : Your Excellency B/ Fantom Auditory Operations : Whit-Flag-Flagpole
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Christian Wolfarth : Acoustic Solo Percussion Vol. 1-4 & Remixes (Hiddenbell, 2013)

christian wolfarth acoustic solo percussion remixes

Avec la compilation sur CD des quatre quarante-cinq tours que Christian Wolfarth édita sous appellation Acoustic Solo Percussion – aux réussites des faces E & F et G & H, voici donc ajoutés l’humeur noire élevée dans le cercle de A, le rythme embarrassé du marching band claudiquant de B, la diaphonie porteuse du couple de cymbales de C et les tornades élevées sur peau tendue de D –, trouver dans le digipack huit remixes des mêmes pièces signés Günter Müller, Joke Lanz (duettiste de Tell), Hans Joachim Irmler (Faust) et Rashad Becker.

Dans l’ordre établi par les faces qui jadis les consignèrent, les pièces percussives tournent par deux encore, mais d’autres façons. Ainsi Müller décide-t-il de l'élévation, autour de Skyscraping et Zirr, de champs magnétiques qui respectent le travaux de Wolfarth en leur insufflant une pulsation nouvelle ; Lanz donne, lui, dans une expérimentation électronique qui régénère après anéantissement (quelques cris et détonations attestent le choc d’une opération un rien passéiste) ; Irmler, plus redoutable, comblera les pièces qu’on lui a confiées de menaces larvées et de tintements inquiétants ; enfin, Becker ne s’écartera que peu de son sujet (Cabin No.9) pour retourner ensuite de fond en comble, avec l’aide du saxophone baryton d’André Vida et des cordes de Mari Sawada et Boram Lie, les grincements et ronronnements de Well Educated Society.

Soit : huit opérations de chirurgie reconstructrice presque toutes aussi heureuses que fut belle l’offre faite par Christian Wolfarth à ses affidés : conclure sa série d’Acoustic Solo Percussion en confiant à une oreille amie le soin de la réinventer.

Christian Wolfarth : Acoustic Solo Percussion Vol. 1-4 & Remixes (Hiddenbell)
Edition : 2013.
CD1 : 01/ Skyscraping 02/ Zirr 03/ Elastic Stream 04/ Viril Vortex 05/ Crystal Alien 06/ Amber 07/ Cabin No.9 08/ Well Educated Society – CD2 : 01/ Skyscraping (Günter Müller) 02/ Zirr (Günter Müller) 03/ Elastic Stream (Joke Lanz) 04/ Viril Vortex (Joke Lanz) 05/ Crystal Alien (Hans Joachim Irmler) 06/ Amber (Hans Joachim Irmler) 07/ Cabin No.9 (Rashad Becker) 08/ Well Educated Society (Rashad Becker)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Interview de Christian Wolfarth

christian wolfarth long

Passées Les portes du pénitencier, Christian Wolfarth a su, au fil des années, faire preuve d’écoute et mettre son appétit de sons rares au profit d’un art précieux de la batterie. Alors qu’il clôt son emblématique série Acoustic Solo Percussion en publiant sur Hiddenbell les huit pièces qu’elle renferme accompagnées de remixes, l’un des grands représentants de l’audacieuse frappe helvète passe à la question.



… Quand j’étais enfant, nous avions des amis à la campagne. C’était une famille d’agriculteurs qui m’accueillait, avec ma sœur parfois, à l’occasion des vacances. J’étais très jeune et, souvent, je m’asseyais à même le sol du salon pour écouter des vinyles – c’était surtout du folklore, et des marches militaires. Il y avait ce morceau que j’ai dû écouter des centaines de fois, une face d’un quarante-cinq tours de Bibi Johns und John Ward, de la pop en allemand. Je ne sais pour quelle raison ce disque a été très important pour moi. Trente ans plus tard, quelqu’un me l’a offert, et je l'ai gardé depuis. La pochette est superbe…  

Comment es-tu arrivé à la musique et quelles ont été tes premières expériences de musicien ? Devenir musicien a toujours été mon rêve – quand ce n’était pas photographe, danseur ou acteur. Enfant, je ne jouais pourtant d’aucun instrument, si ce n’est à un moment donné une espèce de flûte. Lorsque j'ai eu seize ans, ma sœur a vendu sa guitare acoustique dont elle ne se servait pas. Un garçon est passé à la maison pour l’acheter, il m’a dit qu’il voulait former un groupe et qu’il cherchait un batteur. Je n’avais encore jamais tapé sur une batterie, mais j’ai décidé de m’en acheter une pour pouvoir faire partie de ce groupe. Deux semaines plus tard, nous donnions notre premier concert. Nous jouions The House of the Rising Sun et pas mal de blues. Nous répétions chaque semaine, mais nous n’avons donné que deux concerts en tout et pour tout. Le groupe suivant donnait dans le progrock un peu arty. Après ça, j’ai déménagé à Berne où j’ai étudié avec Billy Brooks à la Swiss Jazz School de 1982 à 1986. Des années plus tard, j’ai pris des leçons avec Pierre Favre au Conservatoire de Lucerne. Durant mes dix premières années de musicien, j’ai joué un peu de tout : dans des groupes de reprises des Rolling Stones ou de blues, des trios de jazz, des big band, des groupes de fusion, de musique improvisée, d’art punk…

Quelles étaient tes influences à cette époque ? Il y en eu beaucoup… Mon premier disque de jazz a été le second volume d’In My Prime d’Art Blakey and the Jazz Messengers. Je suis encore capable de fredonner chacun des solos qu’on y trouve. A côté de ça, j’écoutais beaucoup de progrock, des groups comme Pink Floyd, Emerson, Lake & Palmer, Santana, Edgar Broughton Band, Crosby, Still, Nash & Young, Genesis, The Beatles, Led Zeppelin, Chick Corea, Weather Report... Lorsque j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai découvert des musiciens comme Frank Zappa, King Crimson, Henry Cow et bien sûr beaucoup de musiciens de jazz, même d’avant l’avènement du be-bop, et de musique improvisée. Au début des années 1980, il y avait à Berne une série de concerts appelée « Jazz Now », ça a été une véritable chance pour moi ! Elle programmait de la Great Black Music du genre de celle de l’AACM, avec Muhal Richard Abrams, Anthony Braxton, Thurman Barker et George Lewis, mais aussi des représentants du New York Downtown comme John Zorn, Bill Frisell, Bob Ostertag, Elliott Sharp, Lounge Lizards, Skeleton Crew, Shelly Hirsch, et encore des musiciens comme Sam Rivers, Archie Shepp, Steve Lacy, Odean Pope, Cecil Taylor, Jimmy Lyons, Tony Oxley, Johnny Dyani, Louis Moholo, Joe Malinga, Dollar Brand… Enfin, toute la communauté de l’improvisation européenne, avec Globe Unity Orchestra, Peter Brötzmann, Peter Kowald, London Jazz Composers Orchestra, Misha Mengelberg, Rüdiger Carl, Irène Schweizer, Evan Parker, Han Bennink, Derek Bailey, Lol Coxhill… Je leur suis reconnaissant à jamais, c’était merveilleux !

christian wolfarth acoustic solo percussion christian wolfarth tell

Quels ont été les projets qui ont lancé les « recherches musicales » que tu poursuis encore aujourd’hui ? C’est très difficile à dire. Je crois que tout ce que j’ai pu entendre et jouer depuis le début m’a influencé d’une manière ou d’une autre. J’envisage ça comme le processus de toute une vie, un processus qui n’en finit jamais.

L’une de tes préoccupations est la réduction de l’instrument batterie. Quitte à alléger le kit, pourquoi garder encore plusieurs éléments de batterie pour n'en garder qu'un seul comme a pu le faire par exemple Seijiro Murayama ? Depuis mon premier enregistrement en solo, j’ai écrit quelques pièces pour un ou deux éléments seulement. Caisse claire, cymbales, etc. Je viens juste de terminer des enregistrements pour mon prochain CD, sur cymbales exclusivement. Ca sortira cet automne. Depuis deux ans, je joue exclusivement sur cymbales lorsque je suis seul.

Penses-tu t’exprimer de la même manière selon que tu joues seul ou accompagné ? Si j’aime beaucoup jouer et enregistrer seul, c’est que cela me permet de travailler davantage le matériau et de me plonger plus profondément encore dans les possibilités de l’instrument. C’est tout à fait différent de jouer avec d’autres musiciens. Je n’improvise pas vraiment lorsque je joue seul, mais cela m’aide dans l’élaboration d’autres projets en termes de formes, de structures, de durées et d’état d’esprit lorsque je compose.  

Est-il difficile de mener à bien un projet qui demande une écoute attentive, de trouver  des concerts, voire même des auditeurs pour ce genre de travail ? Mon premier concert en solo date de 1991. Depuis, j’ai dû jouer seul quelque chose comme cent-vingt fois. Mon premier disque solo est sorti en 1996 sur Percaso et mon deuxième en 2005 sur Four4Ears. Après quoi j’ai travaillé sur ma série intitulée Acoustic Solo Percussion, qui est désormais close avec la sortie du double CD dont tu parles. Ce n’est pas si facile en effet de trouver à faire entendre ce genre de projet, mais d’un autre côté il permet une plus grande flexibilité et est moins lourd à organiser.  

Comment t’es venue l’idée de faire remixer ta série Solo Acoustic Percussion ? Quelles ont été tes impressions à l’écoute du résultat ? J’étais curieux de voir comment ces musiciens allaient aborder mes idées et de quelle manière ils travailleraient à partir de ce matériau, et je me demandais comment tout ça allait sonner. Ca a été une expérience fabuleuse, et aussi très surprenante pour moi. J’aime vraiment beaucoup chacun de ces remixes. Certains sont proches de l'original, et d’autres totalement éloignés…

Günter Müller et Joke Lanz, qui signent deux remixes chacun, sont deux musiciens que tu côtoies dans des projets différents. Avec le premier et Jason Kahn, tu formais un trio qui s'amusa d'intituler son premier disque Drumming. Votre champ d'exploration a-t-il changé depuis ? J’aime vraiment beaucoup jouer avec Günter et Jason, mais notre projet est malheureusement en sommeil. Evidemment, j’ai beaucoup appris auprès de ces deux gentlemen.  En 2010, nous avons sorti notre deuxième disque, Limmat, sur le label Mikroton. Il m’est difficile de dire si mes vues musicales ont changées depuis. Encore une fois, j’envisage plutôt ça comme une très longue expérience, voire comme l’expérience d’une vie.

Avec Lanz, tu formes TELL, un autre projet électroacoustique… C'est même le seul encore en activité pour le moment… Mais ce n’est pas très différent d’un projet acoustique, étant donné que Joke a des façons très physiques de jouer des platines, proches de celles d'un instrumentaliste acoustique. Il est rapide comme l’éclair ! C’est peut-être la plus grande différence à faire entre acoustique et électroacoustique : le tempo et la longueur du développement musical. Mais je participe aussi à des groupes acoustiques qui jouent dans la lenteur, avec Michel Doneda et Jonas Kocher, ou encore en duo avec Enrico Malatesta.

Il faut comprendre que Mersault n’est plus actif ? A quoi tenait, selon toi, son originalité ? Malheureusement, nous avons cessé de jouer ensemble il y a deux ans environ, sans véritable raison. Notre deuxième album, Raymond & Marie, est encore aujourd’hui l’un de mes préférés de ma discographie. Je travaille avec Chrisitan Weber depuis assez longtemps : depuis une douzaine d’années dans le trio que nous formons avec Michel Wintsch, WintschWeberWolfarth, qui est un projet qui m’est cher. Mersault est né à peu près à la même époque. Nous cherchions à produire une musique minimale mais qui n’en serait pas moins « sexy ». La plupart du temps, notre musique était très lente et faisait la part belle aux longs développements, un genre de musique qui n’avait que la peau sur les os… C’était un projet assez pop, au final.

mersault

Quel genre de pop écoutes-tu aujourd’hui ? La pop, ce n’est pas trop mon truc – en même temps, où sont vraiment les limites ? Les styles m’intéressent assez peu, pour moi c’est toujours de la musique. Il y a trois semaines, je suis allé voir The Melvins… Ce n’est pas vraiment pop, mais c’était terrible…

Tu parlais plus tôt d’Enrico Malatesta… De quels percussionnistes contemporains te dirais-tu proche aujourd’hui ? Beins, Zach… ? Bien sûr, ces trois là, oui, et puis aussi Lê Quan Ninh, Michael Vorfeld, Jason Kahn, Seijiro Murayama, Jon Mueller, Günter Müller, Gino Robair et d’autres que j’oublie. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous différents, mais nous partageons une même vision des choses…

Christian Wolfarth, propos recueillis en mai et juin 2013.
Guillaume Belhomme & Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Jonas Kocher & Joke Lanz à Nantes, le 27 janvier 2017

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Certes Jonas Kocher et Joke Lanz n’ont pas la même histoire mais, en termes d’improvisation, ils peuvent aujourd’hui faire front commun. Née en 2015 (cinq dates), leur association donna un concert l’année suivante à Berlin et puis sept autres ces jours-derniers en Belgique et en France. A Nantes, le duo était programmé au Blockhaus DY10, petit endroit dont la politique est de donner à entendre toutes sortes de musiques contre une participation tenant du symbole – deux impératifs qui fidélisent un public nombreux (pour la surface) et jeune en plus, c’est à dire : pas encore rompu aux us et coutumes de la « gestuelle free » ou du « noise entendu ».

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De quoi inspirer autrement les deux musiciens en leur faisant en plus oublier, ne serait-ce que le temps de leur prestation, ô combien de barbus circonspects... C’est donc un coup d’élastique qui claque et met le duo en branle : aux platines, Lanz décoche ses premiers sons ; à l’accordéon, Kocher semble s’échauffer un peu. Est-ce par ce qu’il est debout et sur ressorts que le premier semble mener la danse ? Est-ce par ce qu’il est assis et à l’écoute que le second lui emboîte le pas avec une perspicacité confondante ?  

Car bientôt – si ce n’est lorsque Kocher opère un retour exclusif à son instrument le temps d’étendre quelques graves ou de filer une suite d’aigus fragiles qui pourrait être estampillée Wandelweiser si elle ne trouvait son compte dans la courte durée – on ne fera plus forcément la distinction entre les trouvailles de l’un et les réactions de l’autre. Les rôles, d’ailleurs, pourront être inversés : torsions et contorsions partagées propulseront alors avec exubérance éclats et hoquets, collages et pliages, clins d’œil et même coups d’esbroufe assumés. Sur le porte-vinyles de Lanz, il y avait de quoi surprendre Kocher quand le soufflet de celui-ci s’est avéré prompt en plus d’être fertile. Le produit de la rencontre – non pas la somme, d’autant qu’au sortir du concert les musiciens peineront à s’accorder sur leur souvenir préféré : Nantes ou Amiens ? – est en conséquence enthousiasmant. On s'en rendra compte bientôt sur disque, semble-t-il, puisque le duo a profité de son passage au Havre (ci-dessous, un extrait du concert) pour entrer en studio... 



Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Dessin (une) : Nantes, l'aventure d'une île, éditions Autrement.

guillaume belhomme daniel menche d'entre les morts

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Tell : Tonal - Nagual (Rossbin, 2009)

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Il arrive régulièrement que l’electronics (et les platines) aient tendance à prendre beaucoup de place lors d’une rencontre avec un instrument acoustique. Ou bien le platiniste fait un effort ou bien il oblige son ou ses partenaires à amplifier (c’est le cas de le dire) leur jeu.

Sur Tonal – Nagual, les deux cas existent. Coexistent même : l’électronicien Joke Lanz (Sudden Infant) et le batteur Christian Wolfarth, enregistrés en 2008 à Berlin, cherchent un équilibre et finissent par le trouver. Tell est d’abord un duo de robots un peu gauches dont les grincements et l’enraiement difficile laissent place à une noise à gros grains. Après quoi Tell colle des sons et réalise un cinéma pour l’oreille convenable. Mais quand Tell change son fusil d’épaule, c’est la révélation : Wolfarth extirpe de ses cymbales des ondes sifflantes. Sous les ondes, Lanz évolue en sous-marin. Le batteur peut taper de façon classique sur sa caisse claire et l’électronicien continuer de naviguer en eaux troubles. L’équilibre a été trouvé dans les abysses. Il fallait simplement prendre le temps d’y aller.

Tell : Tonal - Nagual (Rossbin)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ The Eleventh Hour 02/ Little Black Spiders 03/ Virus Infection B-23 04/ Replicant Dance 05/ New Scientists 06/ Angry Young Men 07/ Perverted Perambulation
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Ce vendredi 21 octobre, Christian Wolfarth donnera un concert en duo avec Enrico Malatesta à Fresnes-en-Woëvre dans le cadre du festival Densités.

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