Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire











Cahiers John ButcherInterview de Michael EspositoJazz à Part III
En théorie : l'improvisation par l'écritJohn ButcherEvan Parker

McPhee, Håker Flaten : Brooklyn DNA (Clean Feed, 2012) / McPhee, Corsano : Scraps And Shadows (Roaratorio, 2012)

joe_mcphee_ingebrigt_haker_flaten_brooklyn_dna

Plusieurs fois avons-nous pu entendre comment fraternisent Joe McPhee et Ingebrigt Håker-Flaten : récemment en quartette sur Ibsen’s Ghosts et en duo sur Blue Chicago Blues. Quatre ans après cette rencontre à deux, McPhee et Håker Flaten enregistraient le matériau de Brooklyn DNA.

Un art nerveux de la confrontation, écrivait-on hier. Aujourd’hui, un alto répétant une sélection de graves permet au contrebassiste d’inventer une mélodie au son de laquelle fuir l’opposition ; un soprano met en joie un Håker Flaten hors ligne ; une trompette de poche change peu à peu ses expérimentations en expressions vives ; quelques souffles clairs commandent à l’archet de se lever enfin. Ci-fait, la contrebasse peut attirer à elle toute l’invention de McPhee : qui créé une intense ballade dans le sillon tracé par les cordes ou balance sur deux ou trois notes avant de jouer des épaules. Ainsi ces retrouvailles McPhee / Håker-Flaten gagnent-elles en diversité ce qu’elles perdent en autorité : font preuve de flamboyance quand ce n’est pas de haute impertinence.

Joe McPhee, Ingebrigt Håker Flaten : Brooklyn DNA (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 13 juillet 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Crossing the Bridge 02/ Spirit Cry 03/ Putnam Central 04/ Blue Coronet 05/ 214 Martense 06/ CBJC 07/ Enoragt Maeckt Haght 08/ Here and Now
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

mcphee_corsano

Fruit d’une autre relation récemment entretenue, Scraps and Shadows donne à entendre Joe McPhee et Chris Corsano enregistrés le 29 mai 2011 à Milwaukee. Force de frappe redoublée, ténor emporte-pièces et batterie remontée – de rythmique libre en batucada réinventée – donnent à nouveau dans un free altier que seule l’association de l’expérience et de la jeunesse peut encore garantir.

Joe McPhee, Chris Corsano : Scraps And Shadows (Roaratorio)
Enregistrement : 29 mai 2011. Edition : 2012.
LP : A1/ For Fred Anderson A2/ For Adrienne P. A3/ For Jim Pepper A4/ For Muhammad Ali – B1/ For Paul Flaherty B2/ For Kidd Jordan B3/ For Han Bennink
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Chris Corsano : Cut (Hot Cars Warp, 2012)

chris corsano cut

Si c’est bel et bien seul que Chris Corsano a enregistré Cut, rien ne l’empêchait d’imaginer emmener là un véritable groupe : ce Chris Corsano Band où l’on trouve le batteur en compagnie d’objets métalliques, d’instruments à cordes transformés et de cordes indépendantes – tous éléments de l’orchestre promis plus encore qu’artifices venus augmenter l’instrument qui le meut.

La batterie, donc : tempétueuse encore, ronflante aussi, grimée quelques fois (en guitare ou violon électrique, cithare à bout de souffle, caisse de résonance pour archet…), expérimentant – c'est-à-dire interrogeant les formes connues pour mieux envisager celles à inventer – toujours. Suite des épreuves données par Corsano sur The Young Cricketer (autoproduit sur CDR puis réédité par Family Vineyard, label qui publie les aventures de Corsano en Chikamorachi) et Another Dull Dawn, Cut se montre à la hauteur de la suite attendue : frénésie, endurance et, surtout, de l’idée.

Chris Corsano : Cut (Hot Cars Warp)
Edition : 2012.
CDR : 01/ Twice Removed 02/ The Widow 03/ Shank And Spindle 04/ The Four Apprentices 05/ Scalpels 06/ The Attendant 07/ Famously Short Arms 08/ The Widow's Daughter 09/ These Things Are Not Fancy 10/ Two Leyaks And A Minister 11/ Not Now Not Later Not Ever 12/ The Disciple 13/ Fed Ex'd Gorilla 14/ The Irate Prime Minister 15/ My Face, Spited 16/ The Sacred Beast 17/ Regrets, I've Had A Few 18/ Warrior With Dagger Pointed Inward 19/ Suppli E Domanda
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Paul Flaherty, Bill Nace : An Airless Field (Ecstatic Peace!, 2007)

paul flaherty bill nace an airless field

Ce texte est extrait du quatrième et dernier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Avant de prendre goût à l’enregistrement en solitaire, Paul Flaherty s’en donna à cœur joie en associations inspirantes disputées par tambours et cordes. Après avoir rejeté le jazz – à Marc Medwin pour One Final Note, le saxophoniste confia : « j’avais une vingtaine d’années, j’ai en quelque sorte été effrayé par Coltrane, Pharoah et Dolphy, et me suis emparé de tous mes disques pour m’en débarrasser. Pendant douze ans, je n’ai pas suivi ce qui se faisait dans le domaine – j’ai tout ignoré, ne voulant pas savoir » –, Flaherty y reviendra en force.

A la fin des années 1970, il signe In the Midst of Chaos sous le nom d’Orange, quartette qu’il emmena avec le guitariste Barry Greika. Un peu plus tard, c’est avec deux autres guitaristes, Froc Filipetti et Bill Walach, qu’il enregistre le deuxième élément de sa discographie : Trinity Symphony. Le gros de sa discographie, le saxophoniste l’enregistrera pourtant bien des années plus tard en compagnie de Randall Colbourne, batteur qu’il rencontre à la fin des années 1980 – avec Daniel Carter, Raphe Malik et Sabir Mateen, le duo enregistrera l’indispensable Resonance, enregistrement d’un concert daté de 1997 autoproduit par Flaherty sur Zaabway en 2005.

Paul Flaherty 2

Malgré les preuves données, indéniables déjà, du talent avec lequel le saxophoniste tient à créer autant qu’à en découdre, Flaherty soignera encore davantage ensuite au contact de jeunes musiciens ses dons de virulence.  Avec les batteurs Chris Corsano – le duo a donné plusieurs disques d’importance – et Weasel Walter, le trompettiste Greg Kelley, le violoniste C. Spencer Yeh…, Flaherty s’est offert un supplément d’âme – ce phrên, en grec, qui donnera phrenesis… « Je n’ai envie d’écrire que dans un état explosif, dans la fièvre ou la crispation, dans une stupeur muée en frénésie, dans un climat de règlement de compte où les invectives remplacent les gifles et les coups. » Ce passage de Cioran, Flaherty ne peut qu’y souscrire, tout en prenant soin de toujours nuancer l’invective et de faire varier les climats. A ce jeu, ses partenaires peuvent l’aider. Pour exemple, prenons An Airless Field, enregistré en duo avec Bill Nace.

Paul Flaherty 1

Le 1er décembre 2007, Flaherty et le guitariste ont enregistré de quoi permettre à Ecstatic Peace! de produire deux disques : Paul Flaherty / Thurston Moore / Bill Nace et An Airless Field.  Après avoir inventé en trio sur les zones de perturbations nées de l’agitation de deux musiciens amateurs de bruits – Flaherty a côtoyé Moore quelques années auparavant en quartette dans lequel on trouvait aussi Wally Shoup et Chris Corsano –, le saxophoniste teste la résistance de Nace, avec lequel il sera amené à enregistrer encore (en duo ou en présence de Steve Baczkowski ou Laila Salins).

Plus virulent – moins expérimenté, certes – que Moore (aller écouter X.O.4. ou Body/Head), Nace pourrait être aux cordes ce que Corsano est  au tambour : un agent provocateur qui sied à la verve du ténor comme de l’alto.  En douce, le guitariste entretient un drone instable que le saxophone percera de toutes parts (ses aigus sifflent et ses graves charment) avant de maîtriser un larsen qui pousse le souffle épais à convenir avec lui de tout sacrifier à un free extensif. En situation, l’ampli est derrière Nace et son instrument ; dans le vinyle, il est là, devant, qui crache des grisailles allant aux derniers rauques inventés par Paul Flaherty. La suite est une fin : l’anaérobie disparaissant avec le retour de l’oxygène.

Paul Flaherty 1

Commentaires [0] - Permalien [#]

Akira Sakata : Dance (Enja, 1981)

akira_sakata_dance_enja_1981

Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Avant Thurston Moore, Akira Sakata est arrivé jusqu’à Brigitte Fontaine par le biais de l’Art Ensemble of Chicago (augmenté de Leo Smith). Le document qui le prouve a pour nom Dance, enregistrement d’un concert donné à Munich en 1981 qu’Enja publia sans attendre. Sakata (saxophone alto, clarinette et voix), Hiroshi Yoshino (basse) et Nobuo Fujii (batterie), y interprètent trois titres du meneur augmenté de Comme à la radio, chanson d’Areski Belkacem que Fontaine enregistra en 1969 aux côtés de Joseph Jarman, Roscoe Mitchell, Leo Smith, Malachi Favors et Areski aux percussions lointaines.  Voilà pour l’anecdote. Car la reprise est en effet plutôt anecdotique, à peine recommandable si ce n’est pour l’art qu’a Sakata de vibrionner sur les plaintes d’une contrebasse vagabonde, en tout cas loin de l’intensité de l’originale capturée au studio Saravah.

a

Ce que Dance a de notoire est donc à trouver ailleurs. Avant tout dans cette faculté qu’a le trio en place, formé l’année précédente, de ne pas faire tourner à vide des inventions d’une autre époque – peut-on dire aujourd’hui que les années 1980 ont été d’un « freecide » féroce, mélangeant sans mesure cris de liberté feinte et espoirs réchauffés de fusion ? Le free jazz des origines avait pris ses premiers coups à la fin des années 1960 ; Sakata tenta de le soigner un peu aux côtés du pianiste Yosuke Yamashita dans les années 1970 avant de demander qu’on l’assomme la décennie suivante dans Last Exit aux côtés de Peter Brötzmann et Sonny Sharrock (The Noise of Trouble). A force de mélanges – Sakata commença à travailler à leurs proportions au nom d’un groupe appelé Wha-ha-ha –, la tête vous tourne et la musique peut vous échapper : Mooko fut enregistré en 1987 avec deux membres de ce même Last Exit, Bill Laswell et Ronald Shannon Jackson. Ainsi il arriva que Sakata n’échappât pas à son époque : à la fin des années 1980 ou au début d’un nouveau siècle qui profitera du rapprochement de musiciens de générations et d’origines différentes : le « free jazz » tournant « free rock » et quelques fois « noise », pour utiliser des termes choisis, au son des collaborations du saxophoniste et clarinettiste avec Jim O’Rourke, Chris Corsano et Darin Gray (le duo a pour nom Chikamorachi).

sakata_d

Tout aussi recommandable que les références de ces dernières associations, Dance a ce plus fantastique : le 11 juin 1981, Sakata a en effet repéré une brèche dans l’espace-temps et s’y est engouffré. C’est ce que dit en tout cas Right Frankenstein in Saigne-Legier, ballade au swing « lynchien » qui dérivera sous les effets d’un goût prononcé qu’a Sakata pour le théâtre. Ici, il déclame en possédé ; sur The Tale of the Heike, solo publié en trente ans plus tard par Doubt Music, il récitait encore. Le rythme est plus soutenu sur  Strange Island et Inanaki, 2nd : l’alto y ricoche sans cesse, esquintant cordes et tambours sans autre inquiétude que celle, terrible, de bel et bien faire. En 1981, Jim O’Rourke fêta ses douze ans, Chris Corsano ses six, tandis qu’Akira Sakata travaillait déjà à la forme à donner à leur future collaboration. 

sakata_e

Commentaires [0] - Permalien [#]

Nate Wooley, Chris Corsano, C. Spencer Yeh : Seven Storey Mountain (Important, 2011)

nate_wooley_chris_corsano_c_spencer_yeh_seven_storey_mountain

Longtemps affilié au jazz, le trompettiste Nate Wooley est, tout comme quelques-uns de ses partenaires (Matt Bauder ou Fred Lonberg-Holm), un improvisateur inquiet de sons sinon nouveaux du moins changeants. En 2009 en compagnie de C. Spencer Yeh et Chris Corsano, il donnait une suite à un projet personnel appelé Seven Storey Mountain qu’il a inauguré sur disque aux côtés de David Grubbs et Paul Lytton.

C’est-là un aimant en U de taille gigantesque que fabrique le trio – pour les outils : trompette amplifiée et bandes enregistrées, violon et batterie. Qu’il lève délicatement ensuite et dispose afin qu’il attire à lui un maximum de sons hétéroclites. Le magnétisme fait le reste : drones, voix, parasites, lignes d’archets, cymbales, éléments arrachés au décor et même quelques enclumes, forment autour de l’aimant (et sur disque, en conséquence) un amas fantastique prêt à exploser. Et qui explosera…

Chris Corsano, C. Spencer Yeh, Nate Wooley : Seven Storey Mountain (Important)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011
CD / LP : Seven Storey Mountain
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]


Joe McPhee, Chris Corsano : Under A Double Moon (Roaratorio, 2011)

underadoublegrisli

L’année dernière en concert aux Instants Chavirés, Joe McPhee (saxophones alto et soprano, trompette) et Chris Corsano (batterie) composaient avec tempérance et puis tempéraments. Pièces à retrouver sur vinyle : Under A Double Moon.

Dark Matter. La distance, d’abord : celle que Corsano décide de mettre entre une fougue retenue et la voix singulière de son partenaire. L’éducation, ensuite : la frappe est mesurée mais en développement certain : les tremblements prennent corps et les rebonds portent bientôt les airs que McPhee invente d’un instrument à l’autre. Lent intermède, New Voices est une ballade étendue : la ligne mélodique est forte, son impression immédiate ; aussi intense est le son de soprano qui la chante. Conscient sans doute de ce qui se joue là, Corsano n’intervient qu’à mi-parcours. Son absence était une autre forme d’intervention, son silence une action latente et les gestes légers qu’il se permet ensuite célèbrent la sûreté d’un tendre savoir-faire d’accompagnateur.

Le batteur s’en tiendra d’ailleurs à cet humble statut, même lorsqu’il s’agira d’appuyer davantage les coups qu’il distribue. Sur For Giuseppe Logan et In Lieu of Flowers, le swing est modifié, sédimenté, et parvient avec finesse (discrétion, voire) à faire dériver le motif que McPhee fait tourner à l’alto, ou les phrases suspendues d’un soprano poignant, qui résonnent encore quelques minutes après avoir été dites. Dosage efficient de tempérance et de tempéraments, donc, Under A Double Moon profite de la ponctuation sur laquelle Joe McPhee et Chris Corsano ont sur l’instant organisé leurs échanges : points de suspension et d’exclamation fondus en beau discours.

EN ECOUTE >>> For Giuseppe Logan > In Lieu of Flowers

Joe McPhee, Chris Corsano : Under A Double Moon (Roaratorio / Metamkine)
Enregistrement : 16 mars 2010. Edition : 2011.
LP : A1/ Dark Matter (1st Part) A2/ Dark Matter (2nd Part) B1/ New Voices B2/ For Giuseppe Logan B3/ In Lieu of Flowers
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

John Edwards, Chris Corsano : TSKTSKING (Dancing Wayang, 2009)

tsksli

Sur un carton glissé avec le 33 tours à l’intérieur de sa pochette, des notes signées Evan Parker racontent la première rencontre du saxophoniste avec Chris Corsano. Pour parer à toute éventualité – notamment celle d’avoir à faire face à un jeune batteur au jeu possiblement décevant –, Parker avait alors requis la présence de John Edwards. De la réunion naquirent quelques projets, dont un enregistrement du nom d’A Glancing Blow édité par le label Clean Feed.

Dans ces mêmes notes, Parker note que ses deux partenaires s’entendent assez bien pour se permettre maintenant d’enregistrer sans lui. L’auditeur est prévenu, qui devra écouter TSKTSKING, disque sur lequel un contrebassiste et un batteur attestent de leur complémentarité : Edwards en démontrant sur archet frénétique (descentes parfois vertigineuses) ou pizzicatos fuyants quand Corsano désosse sa batterie pour fomenter au son de chacun de ses éléments roulements engageants ou la multiplication de quintuples rebonds. Le chant improvisé soulevé à grand renforts de gestes larges : grandiose.

John Edwards, Chris Corsano : TSKTSKING (Dancing Wayang)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
LP : TSKTSKING
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7batteries75sli

Cette chronique, jusque-là inédite, est extraite du hors-série sept batteries / le son du grisli. Dix exemplaires peuvent encore être commandés en suivant les instructions ci-aliénées.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Paul Dunmall, Chris Corsano : Identical Sunsets (ESP, 2010)

identicalgrislis

C’est au son d’une cornemuse que Paul Dunmall invite Chris Corsano à l’échange : sifflant en insatiable, le premier commande au second un usage instrumental avoisinant du sien : les cymbales prennent alors fait et cause pour une rumeur commune.

Et puis le dialogue se veut plus vif : Dunmall, cette fois au ténor, maniant la turbulence jusqu’au vertige ; Corsano réagissant en partenaire idéal, rebonds et attaques sèches à la réception. Franche, la frappe de Corsano épouse les idées chaotiques du ténor ou sinon lui laisse la possibilité de toujours s’immiscer en contre-reliefs. Sous les nervures d’Identical Sunsets, les écarts multipliés et les à-coups dispendieux composent quatre pièces intenses. 

Paul Dunmall, Chris Corsano : Identical Sunsets (ESP / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD / LP : 01/ Identical Sunsets 02/ Living Proof 03/ Better Get Another Lighthouse 04/ Out of Sight
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Interview de Chris Corsano

Corsasli

D’origine américaine, Chris Corsano est un des batteurs les plus talentueux à être apparu ces dernières années. Il fait partie de ces musiciens qui font de l’ubiquité un principe et un art de vivre. De la noise à l’improvisation en passant par le free rock, il s’illustre dans un grand nombre de genres avec une facilité déconcertante. La liste de ses collaborations est éloquente : Thurston Moore, Paul Flaherty, Evan Parker, Joe McPhee, Keiji Haino, Mick Flower, Björk

Quelle a été ta formation musicale et comment en es-tu venu à l’improvisation ? J’ai commencé à jouer de la batterie quand j’avais 14 ans. Au début, j’ai pris quelques leçons, mais elles ne m’ont pas vraiment donné l’impulsion nécessaire. Puis, vers mes 19 ans, j’ai vraiment eu envie de me lancer dans l’improvisation en voyant des concerts de Paul Flaherty (saxophone) avec Randall Colbourne (batterie), de Test, de William Parker (contrebasse).... Ensuite, des groupes comme Ascension, Sun City Girls et pas mal de sorties sur les labels Majora et Siltbreeze (durant la seconde moitié des années 1990) m’ont ouvert les yeux sur la possibilité d’improviser dans un contexte rock/punk ou en tout cas avec des instruments plus souvent utilisés dans le rock. Ce fut une étape importante pour moi, dans le sens où a priori je ne me sentais pas du tout attiré par le fait de jouer du « jazz ».

Tu sembles avoir une relation forte avec le saxophoniste Paul Flaherty. Peux-tu nous rappeler comment tu l’as rencontré et décrire ce qui vous a rassemblé ? Après l’avoir vu jouer avec Randall Colbourne, je suis allé les trouver pour leur acheter quelques disques et leur dire à quel point j’avais aimé le concert. Quelques mois plus tard, je leur ai demandé de jouer lors d’une soirée que j’organisais. Mon groupe faisait la première partie et j’ai donné à Paul un de nos disques, qui était mon premier essai enregistré d’improvisation libre. Il m’a écrit une lettre quelques temps après, et peut-être un an plus tard, il me demandait si je voulais jouer avec lui.

Pourquoi avez-vous nommé un de vos albums The Hated Music (Ecstatic Yod, 2001) ? C’est Flaherty qui en a eu l’idée. Avec Byron Coley (qui a sorti le disque), nous évoquions le peu de chances qu’il récupère l’argent investi dans ce projet. En effet, l’improvisation ne jouit pas d’une bonne couverture médiatique et de nombreux critiques jazz (grand public) n’aiment pas ce genre musical. Flaherty a remarqué que c’était vraiment la musique détestée ce à quoi Byron répliqua que nous tenions notre titre d’album.

Peux-tu citer tes batteurs favoris et dire quelques mots sur ce qu’ils t’ont appris ? Milford Graves, Adris Hoyos, Sean Meehan, Muhammad Ali, George Hurley. Il y en a plein d’autres. Je pense que ce que j’ai appris de tous ces batteurs (et de tous mes musiciens favoris en général) est qu’ils ont tous un son et une approche uniques ainsi qu’un style personnel fort inventif. Je pense aussi qu’ils sont tous au service d’un idéal musical, chacun selon leurs propres conceptions. Ils ne fournissent pas seulement un cadre rythmique, ils se préoccupent tout aussi bien de tons, de textures et de densités. Pour moi, le concept de développement est une part importante de l’improvisation. Si tu réponds toujours de la même manière à une situation donnée, c’est que tu n’improvises pas réellement. J’aime mélanger instruments et approches afin d’essayer de garder les choses nouvelles et inédites.

Cela semble facile pour toi d’aller d’un genre à l’autre (free noise, improv, free jazz…) Dirais-tu que tu as toujours la même approche ou que tu as une idée précise de la façon dont tu abordes chaque style ? Pour moi, tout cela est fait avec la même intention. La musique de chaque groupe révèle les relations entre chaque participant. Ainsi, si je peux compter sur ce que chacun apporte et vice-versa, alors quelque chose d’intéressant peut être créé.

Tu as joué avec Evan Parker et John Edwards récemment. Peux-tu dire quelques mots sur eux ? Par ailleurs, quels sont tes autres projets en cours ? Evan et John sont des incroyables improvisateurs. Les entendre sur disque fut une révélation, les voir en concert fut encore plus frappant et actuellement jouer avec eux me montre encore plus comme ils sont extraordinaires. Cette année, j’ai principalement joué avec Mick Flower (du Vibracathedral Orchestra). J’ai enregistré avec Sir Richard Bishop et Ben Chasny (de Six Organs of Admittance) et, je l’espère, nous devrions faire une tournée en Europe le printemps prochain. Maintenant que je vis à nouveau aux USA, je projette de jouer à nouveau avec des gens comme Paul Flaherty, Bill Nace et Thurston Moore.

Peux-tu citer certains de tes albums favoris ? Récemment, j’ai écouté beaucoup de John Lee Hooker. Sittin’ Here Thinkin’ a été un favori pendant un bon bout de temps. Il y a peu, j’ai écouté le Live at Disobey de Charles Gayle (ndr : Blast First, 1994) et cela m’a aussi beaucoup plu. Enfin, le disque de Group Inerane sur Sublime Frequencies m’a vraiment renversé.

Chris Corsano, propos recueillis en novembre 2009.
Jean Dezert © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Chris Corsano : Another Dull Dawn (Ultra Eczema, 2009)

chriscorsisli

Qui a déjà pu voir une performance du batteur et multi instrumentiste Chris Corsano ne peut être qu’impressionné par sa fougue, sa liberté et sa technique incroyables. Qu’il soit seul ou aux côtés d’autres artistes (d’Evan Parker à Thurston Moore en passant par Keiji Haino, C Spencer Yeh et bien d’autres), il s’investit totalement dans une approche autant redevable au noise-rock qu’au free jazz ou à l’improvisation la plus acérée. Son but ne semble jamais être d’élaborer un simple contrepoint rythmique à ses coreligionnaires, mais bien de créer un véritable monde sonore dans lequel toute une série d’objets (cordes, papier collant, mélodica, anche de saxophone, jouets…) sont aussi importants que ses baguettes, cymbales et autres grosses caisses.

Lors de ses performances en solo, comme le laisse entendre The Young Cricketer (paru initialement en CD-R en 2006 et réédité en vinyle sur Family Vineyard en 2008), le musicien  pousse encore plus loin l’exploitation de tous ces procédés. Another Dull Dawn enfonce le clou en concentrant ces effets, en les alternant, parfois en les superposant. Cette incroyable capacité d’ubiquité laisse parfois supposer que le batteur est accompagné, mais il n’en est rien. Les pièces, relativement courtes, exposent un primitivisme sophistiqué qui évoque tantôt certaines musiques traditionnelles (les bols chantants de The Mistaken Reaction), tantôt les dérives furieuses d’un free jazz incendiaire forgé entre autres par le label ESP dans les années 1960 (Kittenish Gnawing, Part 1).

Entre drones hypnotiques, emballées percussives et/ou bruitistes et notes étranges tirées de jouets pour enfants (Kittenish Gnawing, Part 2), le musicien américain parvient à créer un album fascinant d’un bout à l’autre, combinant parfaitement recherche d’idées et spontanéité bien sentie.


Chris Corsano, Another Dull Dawn. Courtesy of Ultra Eczema.


Chris Corsano, Kittenish Gnawing, Part 1. Courtesy of Ultra Eczema.

Chris Corsano : Another Dull Dawn (Ultra Eczema)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
LP : A1/ Another Dull Dawn A2/ Kittenish Gnawing, Part 1 A3/ The Threshing Machine A4/ The Mistaken Reaction A5/ The Drunken Doctor's Blunder Shrugged Away A6/ The Anger Of Kings A7/ Kittenish Gnawing, Part 2 A8/ The Frayed Elevator Cable B1/ The Quick Collapse Of Ice B2/ The Opaque Gasp B3/ The Misread Altimeter B4/ The Wreck B5/ The Hurried Adze B6/ The Knotted Silk Cord B7/ The Chair Dustless In The Tiled Room.
Jean Dezert © Le son du grisli

Archives Chris Corsano

Commentaires [0] - Permalien [#]


  1  2