Madame Luckerniddle (Vandoeuvre, 2012)

De ce concert-labyrinthe, il faut connaître la genèse : Sainte Jeanne des Abattoirs est créé en 1929 par le jeune Bertolt Brecht. En 1998, Marie-Noël Rio avec l’aide de seize acteurs-musiciens met en scène la pièce de Brecht. Tom Cora en compose la musique. Parallèlement, Tom Cora, Zeena Parkins, Luc Ex et Michael Vatcher créent Madame Luckerniddle du nom d’un des personnages de la pièce. Quelques semaines avant le concert du quartet au Musique Action de Vandoeuvre, Tom Cora disparait. Ses amis (Catherine Jauniaux, Phil Minton, Zeena Parkins, Christian Marclay, Otomo Yoshihide, Luc Ex, Michael Vatcher, Veryan Weston) décident alors de lui rendre hommage.
De ce concert-labyrinthe, il faut reconnaître l’éclat, l’intensité. La révolte brechtienne est là qui trouve son écho dans les compositions du violoncelliste : harmonie minimale interrompue par des improvisations vocales emportées, modulations ouvrant la porte à toutes les euphories-utopies. Le chant se porte haut et fort : césures perçantes, rigoureuses et bouleversantes de Catherine Jauniaux (Chut) ; sensibilité du couple Weston-Minton (Helliphant). Le concert s’achève avec The Anarchist’s Anthem : n’en doutons point, les quatre murs sont déjà là.
Madame Luckerniddle : Madame Luckerniddle (Vandoeuvre / Allumés du jazz)
Enregistrement : 1998. Edition : 2012.
CD : 01/ Madame Luckerniddle, Part 1 02/ Madame Luckerniddle, Part 2 03/ Madame Luckerniddle, Part 3 04/ Helliphant 05/ Indicible 06/ A nous ! 07/ Madame Luckerniddle, Part 4 08/ Madame Luckerniddle, Part 5 09/ On the Other Side 10/ Him 11/ Chut 12/ The Anarchist’s Anthem
Luc Bouquet © Le son du grisli

Clare Cooper, Chris Abrahams : Germ Studies (Splitrec, 2011)

Un poster livré avec Germ Studies fait apparaître un tableau de « germes » dessinés qui ont inspiré Clare Cooper (à la cithare / guzheng) et Chris Abrahams de The Necks (au synthétiseur DX7). Sur 5 ans, le duo a donné voix (et donc bruits) à ces monstres inventés sous le crayon de ses connaissances (allons-y : Oren Ambarchi, Lawrence English, Axel Dörner, Otomo Yoshihide, Xavier Charles, Tony Buck, Clayton Thomas, Robbie Avenaim, Jim Denley, Tetuzi Akiyama, Sean Baxter, Mazen Kerbaj, C Spencer Yeh, Robin Fox, Anthea Caddy, Annette Krebs, Andy Moore, Andrea Neumann, Stephen O’Malley, Robin Hayward, Kai Fagaschinski, Keith Rowe, Werner Dafeldecker, Jean-Philippe Gross, Mike Pride…).
Leurs études d’entomologie imaginaire auront pris cinq ans à Cooper et Abrahams. Leur mémoire de fin d’étude tient en deux CD. Une collection de miniatures sonores qui partent dans tous les sens. Cela peut être abstrait, électronique, concret, rythmé ou non, ou tout cela à la fois. Sous le microscope, les microsystèmes, pour qu’on les laisse tranquilles, lâchent un son ou deux ; Abrahams et Cooper peuvent passer au suivant. A la fin, une germination folle a donné un projet surréaliste et méritant. Locality & Reproduction?
Chris Abrahams, Clare Cooper : Germ Studies (Splitrec / Metamkine)
Enregistrement : 2003-2005. Edition : 2011.
2 CD + 1 Affiche : Germ Studies
Pierre Cécile © Le son du grisli

Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS, 2010)

Ces allurements, autrement dit attirances, concerneraient des musiques expérimentales envisagées à Berlin pour l’une, à Vienne pour l’autre, à Tokyo pour les dernières. Non pas nationales, mais géographiques, réunies en 2005, et trois jours durant, à Donaueschingen (latitude : 47.9594, longitude : 8.4989).
Sorte de jumelage concrétisé en terrain d’entente, ces Allurements of the Ellipsoid sont quatre qui célébrèrent autant de pratiques instrumentales délicates – si l’on compte pour une et une seule celle d’Otomo Yoshihide qui manie ici électronique, platines et guitare, et à qui le présent quartette aurait dû emprunter le nom. Ses trois autres éléments : Sachiko M (ondes sinus), Axel Dörner (trompette) et Martin Brandlmayr (batteries et percussions).
Tous engins de pressions intiment à l’instant de former sa musique à partir de souffles blancs, de frottements sur caisse claire ou de métal en résonance, de ronflements et d’aigus courts ou longs. Parmi l’ensemble et tout en l’augmentant sans cesse, les musiciens parviennent à faire œuvre de cohésion. Les éléments les plus concrets – la frappe régulée de Brandlmayr, les cordes lasses dans lesquelles bute Yoshihide – n’affaiblissent pas l’abstraction du propos mais l’encadrent et l’ennoblissent, la parachèvent.
Dörner, en débiteur de courant d’air ou en soliste monomaniaque, et Sachiko M, en projeteuse d’aigus et de microcontacts, agissent davantage en perturbateurs nécessaires : il faut que sonne l’heure des luttes pour provoquer l’invention et faire que ses formes varient. La fin sera d’ailleurs ténébreuse : la guitare s’y lèvera pour geindre avant que le calme l’emporte : sa trajectoire est une dernière ellipse.
Otomo Yoshihide, Axel Dörner, Sachiko M, Martin Brandlmayr : Allurements of the Ellipsoid (NEOS / Codaex)
Enregistrement : 10-12 octobre 2005. Edition : 2010.
CD1 : 01/ Allurement 1 02/ Allurement 2 – CD2 : 01/ Allurement 3 02/ Allurement 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Zai Kuning, Otomo Yoshihide, Dickson Dee : Boof from Hell (Doubt, 2010)

Souvenir d’un concert organisé par Zai Kuning (Singapour, 18 septembre 2008), Book From Hell donne à entendre le guitariste et vocaliste improviser en compagnie d’Otomo Yoshihide (guitare, platines, percussions) et Dickson Dee (électronique).
Une longue pièce mise en place sur chuintements d’éléments de percussions métalliques. Une incantation, ensuite, qu’ose Kuning en ouverture : la voix invoque et fait se lever un bataillon de chocs et de sifflements, de larsens et de grondements. Mais l’invective de Book from Hell sera aussi – presque davantage, même – de rétentions.
Souvent, en effet, le trio trouve refuge en discrétions et en silences. Longs, ceux-là. A bien y écouter, le silence semble non plus être envisagé comme référent ou recours, mais comme retraite anticipée, qui sera prolongée d’autant que l’invective à le précéder fut véhémente. Alors, d’un silence à l’autre, le trio compose avec intelligence, qu’il en appelle à un rythme régulier ou refuse à ses interventions tout rapport au temps qui passe. S’il joue des contrastes, Book from Hell les arrange surtout avec un à-propos musical prodigieux et un troublant art de la mesure.
Zai Kuning, Otomo Yoshihide, Dickson Dee : Book from Hell (Doubt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 18 septembre 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Boof From Hell
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Cette chronique n'est pas tirée du deuxième hors-série papier du son du grisli, sept guitares. Elle n'illustre donc pas le portrait d'Otomo Yoshihide.

Emergency! : Live in Copenhagen (Jvtlandt, 2010)

Fin 2006, Emergency! – Otomo Yoshihide et Ryoichi Saito (guitares), Hiroaki Mizutani (basse) et Yasuhiro Yoshigaki (batterie) – donnait en concert à Copenhague ses lectures de compositions d’origines éparses : Re-Baptizum (Yasuhiro Yoshigaki), Sing Sing Sing (Louis Prima), Fables of Faubus (Charles Mingus) et The Inflated Tear (Roland Kirk).
La composition du batteur est une pièce d’atmosphère longue et un mélange brouillon de rock et de jazz où les musiciens se contentent assez bien de lentement tourner à vide. Mieux : le titre de Prima revêt les atours d’une danse amusée qui croulera bientôt sous les guitares.
Mieux encore – au point que le disque commence ici à intéresser enfin –, cette lecture des Fables of Faubus : le rythme est ralenti, les graves abondent et déstabilisent l’installation du thème avant que les guitares s’emmêlent joliment sur un gimmick que Mizutani tient par la gorge. Dans le sillage, The Inflated Tear ira à son rythme et en flottant, distribuant larsens et bourdons avec un art grandiloquent de la provocation. Aux amateurs de guitare et d’électricité, l’heureux soulagement en standards de jazz réanimés.
Emergency! : Live in Copenhagen (Jvtlandt)
Enregistrement : 12 juillet 2006. Edition : 2010.
CD : 01/ Re-Baptizum 02/ Sing Sing Sing 03/ Fables of Faubus 04/ The Inflated Tear
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Otomo Yoshihide : Bells (Doubt, 2010)

Dans le même temps qu’il servait son obsession pour Lonely Woman, Otomo Yoshihide prenait la tête du même New Jazz Trio et du même New Jazz Trio augmenté – Sachiko M et Jim O’Rourke – le temps d’investir deux fois Bells d’Albert Ayler.
En quintette : la relecture est fauve, qui compose d’abord avec les agressions des ondes sinusoïdales et les vociférations de la guitare électrique ; la dérive est faite de multiples déviations instrumentales, parmi lesquelles Yoshihide parviendra à glisser les notes arrêtées de l’hymne inspirant. En trio : la guitare électrique désormais sans effets mais déformée par un vibrato obséquieux en appelle à une autre évocation. Qui fera pourtant elle aussi avec la multiplication de bruits que chance et opportunités transporteront autant que le transport roulant de la section rythmique. Dernières inspections des tirants et Yoshihide termine sous l’archet d’Hiroaki. Si la préférence ira à Lonely Woman, ces deux versions de Bells seront conseillées quand même.
Otomo Yoshihide’s New Jazz Trio : Bells (Doubt / Metamkine)
Enregistrement : 5 août 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Bells 02/ Bells
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Otomo Yoshihide : Lonely Woman (Doubt, 2010)

C’est une vieille habitude, pour Otomo Yoshihide, que celle de reprendre Lonely Woman. Si Guitar Solo en consigne déjà une version enregistrée en 2004, ce disque-là en assemble six, interprétées seul encore, en New Jazz Trio ou New Jazz Trio augmenté des présences de Sachiko M et Jim O’Rourke.
Le quintette se charge d’ailleurs des première et dernière versions à entendre sur le disque : lente divagation autour du thème d’Ornette Coleman conclue sur rendez-vous d’aigus tenaces ; jeu de miroirs opposant leurs motifs abstraits. Seul, Yoshihide élabore, au son d’une guitare acoustique brisée et plus tard d’une guitare électrique, deux approches de l’œuvre : nonchalante obligée et bruitiste défroquée. En New Jazz Trio promis, il donne avec Mizutani Hiroaki (basse) et Yoshigaki Yasuhiro (batterie) deux autres relectures : digression enlevée de guitare électrique contre versant mélodique où se réfugie la guitare acoustique. Malgré le spectre, pas une fois la redite. Lonely Woman conseillé en conséquence.
Otomo Yoshihide’s New Jazz Trio : Lonely Woman (Doubt / Metamkine)
Enregistrement : 5 août 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Lonely Woman 02/ Lonely Woman 03/ Lonely Woman 04/ Lonely Woman 05/ Lonely Woman 06/ Lonely Woman
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo, 2009)

S'il avait déjà enregistré auprès d'Otomo Yoshihide et de René Lussier, restait à Martin Tétreault (platines disques) de réunir les deux guitaristes à ses côtés : chose faite en 2008, à l'occasion d'un concert donné au festival de Victoriaville.
L'Elektrik Toboggan à sortir de la rencontre se prend d'abord dans les cordes des guitares, tend des lignes sombres et suspectes avant de céder à tous effets : distorsion, réverbération, oscillation, drones et larsens. Et puis, le jeu de construction s'efface au profit du grésillement de la platine : les silences se font plus pressants, les gestes concentrés à tel point qu'on croirait les guitaristes maintenant attachés à défendre un jazz aux lignes claires, si d'autres parasites ne se chargeaient de convaincre d’une nouvelle évolution : guitares amalgamées par de rapides médiators évoquant ici quelques travaux de Branca ou usages expérimentaux aux conséquences assez fades comparées aux premières minutes de la rencontre – transport du ciel au sol promis par le disque sur le modèle du toboggan.
René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 mai 2008/ Edition : 2009.
CD : 01/ Boum 02/ Bam 03/ Bim 04/ Bom 05/ Badaboum 06/ Bang 07/ Baoum 08/ Glou Glou
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Cédric Dupire, Gaspard Kuentz : We Don’t Care About Music Anyway (Studio Shaiprod, 2009)

Les premières minutes du film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz font craindre la mise en scène exagérée : Sakamoto Hirochimi s’adonne au violoncelle dans un bâtiment désaffecté après en avoir arpenté les couloirs, titubant en illuminé. Arrachant de son instrument les premières notes de We Don’t Care About Music Anyway*, il rassure pourtant.
S’ils ne cachent pas leurs intentions de donner à entendre, à voir et même à fantasmer, le Japon autrement, Dupire et Kuentz soignent dans l’ensemble avec plus de subtilité leurs partis pris musical et graphique. Réunis en société secrète, les sujets, musiciens reconnus voire installés, bavardent sous noirs et blancs : Hirochimi, donc, et puis Otomo Yoshihide, L?K?O, Numb et Saidrum, Takehisa Ken, Yamakawa Fuyuki, Shimazaki Tomoko. Entre les discussions, trouver des extraits de représentations : d’éclats de voix en micro-contacts, de guitares électriques en platines, les musiciens défendent chacun à leurs façons une musique protéiforme, de l’avertissement tardif et du chaos inspiré.
Désenchantés – ou feignant de l’être –, les acteurs convainquent toujours davantage en musiques, replaçant leurs mouvements sur enjeu esthétique quand les images et les discours effleurent quelques fois l’opposition simplissime à une société de consommation frénétique à en perdre toutes ses réalités. Parce que ce genre d’expériences sonores ne peut rien, véritablement, contre cette société-là, We Don’t Care About Music Anyway trouve son importance ailleurs : dans les stériles mais beaux assauts d’artistes aussi fragiles que belliqueux, pour qui la meilleure des défenses sera toujours l’attaque.
* Au programme des Ecrans documentaires d'Arcueil, le 30 octobre à 22 heures.
Cédric Dupire, Gaspard Kuentz : We Don’t Care About Music Anyway (Studio Shaiprod)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Derek Bailey, Tony Bevan, Paul Hession, Otomo Yoshihide : Good Cop, Bad Cop (No-Fi, 2009)

Sur Good Cop, Bad Cop, quatre musiciens différemment arrangés : Derek Bailey, Otomo Yoshihide, Tony Bevan et Paul Hession, enregistrés en 2003 à Liverpool en duos et quartette.
A quatre, l’improvisation commande à Bailey d’opposer ses interventions sur guitare au volume changeant à un drone serti de râles d’origines différentes. Plus loin, les libertés de l’association s’accordent sur un jeu de plaintes précipitées du saxophone et de larsens élaborés par Yoshihide.
Par la suite, la rencontre se réserve des duos aux conséquences diverses aussi : virulence de la réaction provoquée par la collision des cordes claires de Bailey et des mouvements frénétiques d’Hession ; écarts singuliers des trouvailles sonores de Yoshihide et des roulements du même Hession ; enfin free soutenu de Bevan contrastant avec la ligne claire prônée, une fois n’est pas coutume, par Derek Bailey. La rencontre valait d'être enregistrée.
Derek Bailey, Tony Bevan, Paul Hession, Otomo Yoshihide : Good Cop, Bad Cop (No-Fi / Metamkine)
Enregistrement : 2003. Edition : 2009.
CD : 01/ No Hiding Place / Softly Softly 02/ Morse 03/ The Bill 04/ Good Cop, Bad Cop 05/ Flying Squad
Guillaume Belhomme © Le son du grisli























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