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Le son du grisli
25 mai 2015

David Rothenberg, Korhan Erel : Berlin Bülbül (Gruenrekorder, 2015)

david rothenberg korhan ehrel berlin Bülbul

Cette suite de clarinette chiante. Pardon, reprenons.

Cette suite de clarinette voluptueuse

pour laquelle des oiseaux (allemands – papiere, bitte !) ont imaginé une chorégraphie (qu’en sais-je, de l’imagination des oiseaux ?).

Regardez donc comment vole sur ce son la pie-alouette ou la flouffe-de-goulette (svp, ne cherchez pas dans le dictionnaire de la LPO). De toute façon, on lui plumera le bec (de clarinette, ah !) et la tête, et la tête (de veau).

Dans le sillon ECM, David Rothenberg et Korhan Erel ont accouché d’un œuf.

Oui mais alors quoi à l’intérieur ?

Non gars, non : ni Ginette-des-Abruzzes ni Chiatique-des-prés (quoique) ! Mais une IPad-fadasse et une clari-fastoche. Mais tout ça enregistré à Berlin… Alors ? Berlin-Heureuse ?

Non, plutôt Bülbül fâché !

David Rothenberg, Korhan Erel : Berlin Bülbül (Gruenrekorder)
Edition : 2015.
CD : Berlin Bülbül
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 mai 2015

LDP 2015 : Carnet de route #14

ldp 2015 12 mai

Bielefeld, 118 mètres d'altitude. Là, le trio Leimgruber / Demierre / Phillips était attendu le 12 mai dernier. Pour y jouer, au Bunker Ulmenwall.

12 mai, Bielefeld, Allemagne
Bunker Ulmenwall

- The Bunker U. Played there a few times these past years, with Urs and Jacques, also with Malcom Goldstein. Wolfgang, the main man these past 20 years or so and who is still hanging in there tho it seems that he is not as much in charge as in the old days, was present and reminiscing. He and another face from the "old" days looking through the books and their own memories. "Oh Barre, do you remember playing here in 1974 with Paul & Limpe Fuchs?" Actually I don't. I do, of course remember Paul & Limpe and that we shared a few stage adventures we shared together 40 some years ago. I wonder what they're doing now? But these old fans, who ran the organizations that could put on concerts of the music of their choice... are slowly disappearing. Heinz Bonsack. Early 70's in the Ruhrgebiet. Heinz was a successful dentist who lost his parents during WW-2. During the war he kept his sanity together and hope in his heart aided by his sole possession, a 78 rpm jazz recording (I can't remember of which group). Taking care of this breakable disk became his purpose and Dada during that impossible time. After the war an uncle took charge of the family and dealt out orders to the younger members of what they should do. "Heinz, you will be a dentist." And Heinz followed orders,  went to school etc.etc. and by the early 70's had made a success of it. So he started to "pay back" the spirit and force that had sustained him throughout the war. He started to organize concerts  (and pay the deficits). I seem to recall the young Kurt Renker being a kind of "advisor" in terms of programming. And it was Free Jazz and other flavors that huddled around that jazz of the day that he programmed. He had a huge house and part of the deal was that you stayed there, for a day or two. And during the time in his house he was constantly taking photos, bits of film, of the invited musicians. Filming and or recording the concerts hadn't started yet. But Heinz was documenting the musicians stayiing in his house. He explained that he did it for his old age, when he would retire. To be able to listen to his vast collection of jazz LP's and look at the photos of all the musicians who had stayed at his house and whom he had filmed as they drank their way through his well stocked, quality liquor cabinet and wine cellar. He even re-did Stu Martin's entire mouth for free. A really loveable character. But that spirit, of giving a lot of time and money to jazz by producing it, seems to be dying out. Young people who have the energy, the will, the possibility to make things happen on their local music scene and do must be elsewhere than in contemporary jazz and free improvisation. Cycles - Times -  No regrets. And the next train was early in the morning.
B.Ph.

Der Bunker Ulmenwall besteht seit 1956 und zählt zu den ältesten Jazzclubs der Nachkriegszeit in Deutschland. Die Aktivitäten des Bunkers sind Teil der städtischen Kultur- und Jugendförderung. In den frühen 70er Jahren hat hier fast die ganze internationale crème de la crème des Free Jazz gespielt. Mein erstes Konzert im Bunker führt auf eine meiner ersten Auslandtourneen 1974 mit der Gruppe „OM“ zurück. Seither hatte ich immer wieder die Möglichkeit aktuelle Projekte vorzustellen. Über lange Jahre hatte der WDR zahlreiche Konzerte im Bunker aufgezeichnet, historische Momentaufnahmen improvisierter Musik.
Der Konzertraum des Bunkers, eine ehemalige Untergrundstation, umfasst verschiedene, offene Räume, die nicht voneinander abgetrennt sind. Die Musiker spielen in der Mitte.
Die Ressonanz  und die Halleinheiten im Raum unterscheiden sich, sie verändern sich, indem ich Richtung des Klangs beeinflusse. Das Publikum sitzt auf drei verschiedenen Seiten.
Eine neue Situation. Ein anderes Publikum. Wir spielen nicht in der gewohnten Aufstellung, denn das Klavier lässt sich nicht anders positionieren. Es steht da wo es steht.
Barre steht weder links noch rechts. Er steht gegenüber von Jacques und mir. Durch diese  Positionierung entsteht eine andere Hörsituation. Wir spielen ein einstündiges Konzert. Ein langes Stück mit kurzen Unterbrüchen. Im Anschluss machen wir eine ungewohnte Pause, um uns nochmals von neuem auf dem Raum einzulassen. Danach spielen wir als Fortsetzung einen zweiten Teil. Die Zuhörer nehmen aufmerksam am musikalischen Prozess teil. Wolfgang Gross, seit 20 Jahren Verantwortlicher für das Programm im Bunker meint zum Schluss: „Bei solchen Konzerten wie heute Abend weiss ich wieso ich solche Konzerte organisiere. Die Arbeit und das Engagement durch die Musik wird voll und ganz belohnt“.
U.L.

La scène du Bunker Ulmenwall de Bielefeld est unique. A la fois peu commode et pourtant toujours agréablement surprenante. On y accède directement par une sorte d'arcade, une trouée dans le béton d'un couloir parallèle au bar et l'on s'y retrouve directement entouré par le public. Comme à chaque concert avec piano, les spectateurs sont assis de part et d'autre du K. Kawai, GS-40, 1791005, soigneusement parqué ce soir contre l'unique mur de scène. Je tourne le dos à une partie du public et je regarde l'autre droit dans les yeux. Un modèle d'instrument supérieur, plus long, n'aurait pas trouvé place sur cette petite scène. La position du trio est légèrement différente du fait de l'exiguïté de l'espace. Le saxophone est en partie caché par le flanc droit du piano japonais et son absence visuelle affecte mon écoute. Pour autant les corps de Barre et Urs sont plus présents que jamais, démultipliés par un large miroir accroché au mur, au-dessus de l'entrée de scène et par une multitude de surfaces miroitantes recouvrant plusieurs piliers qui rythment l'espace séparant le triptyque salle-scène-salle. En cours de balance, ces jeux de miroirs font surgir en moi, dans un souvenir parallèle, Okkyung Lee et Tchouang Tseu, deux noms que rien ne rapproche, si ce n'est leur sonorité asiatique à mes oreilles européennes. J'avais capturé l'image réfléchie et sud-coréenne de Okkyung, il y a deux ou trois ans, avant un concert en duo dans ce même lieu, où nous avions ôté le couvercle du piano et joué face à face, piano découvert contre violoncelle, faisant ainsi sonner, yeux dans les yeux, une croix formée par l'alignement des instruments et les regards croisés des spectateurs. Le regard de quelqu'un qui écoute, public ou musicien, est toujours troublant : à la fois présent et absent, comme si il était là pour garder un secret inconnu de lui-même - l'anagramme n'est sûrement pas fortuite -, là comme la trace d'un éblouissement intérieur face au vide dont parle précisément le philosophe chinois Tchouang Tseu, quand il associe esprit et miroir pour évoquer le vide de l'esprit accompli, qui tel le miroir, ne conserve rien n'y n'anticipe quoi que ce soit. Un vide qui permet de puiser dans l'infini des possibles et de réagir spontanément aux situations nouvelles qui se présenteraient. Cinq jours après le concert à Bielefeld, j'ai trop attendu. Le vide manque pour parvenir à terminer ce texte dans un même geste spontané que ceux qui ont accompagné mes précédentes contributions au carnet de route. Car ces courts textes, ces photos sont inséparables de leur moment d'origine. Proposé initialement par Guillaume Belhomme, le principe du carnet de route a progressivement et organiquement pénétré la tournée Listening, en ajoutant au parcours dessiné par l'enchaînement des concerts, comme une extension aux sons du trio, un entrelacs polyphonique de commentaires personnels et d'images. Et là aussi, comme cela a toujours été le cas pour notre musique, privilégiant la surprise et la découverte commune dans l'instant, sans que nous en parlions ensemble.
J.D.

P1100253

Photos : Jacques Demierre

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE

10 mai 2015

Joëlle Léandre, Serge Teyssot-Gay : TRANS 2 (Intervalle Triton, 2015) / Léandre, Duch : (live at) Gråmølna (Confront, 2014)

joëlle léandre serge teyssot-gay trans 2

Ce n’est qu’en me plongeant dans cette deuxième collaboration Joëlle Léandre / Serge Teyssot-Gay que je me suis (enfin) posé la question de la signification de TRANS : transgenre ? transversale ? transmission ? transition ?

Moi qui en redemandais (lire TRANS), me voilà servi en couleurs (du rouge à l’orange et du vert au violet)… Et là le duo ne s’encombre plus de politesses mais fond sans attendre sur ses cordes tendues. Archet contre médiator, médiator contre archet, Léandre et Teyssot-Gay vous invitent dans le tipi familier. Là-dedans, le guitariste singe le thérémine de Clara Rockmore pour révéler l’indienne qui sommeille en Léandre. Sur des parallèles de cordes, la dame castafiore (du verbe...) tant et si bien qu’elle transforme en chansons ces improvisations électriques. Jusqu’aux pics. Et, croyez-moi, c’est pas des pics de hannetons.  

Joëlle Léandre, Serge Teyssot-Gay : TRANS 2 (Intervalle Triton / Souffle Continu)
Edition : 2015.
CD : 01/ Rouge 02/ Orange 03/ Jaune 04/ Vert 05/ Bleu 06/ Indigo 07/ Violet
Pierre Cécile © Le son du grisli

joëlle léandre michael duch live at gramolna

Enregistrées le 1er novembre 2013, ces six improvisations pour une ou deux contrebasse(s) agitèrent Joëlle Léandre et Michael Francis Duch. Ce sont deux archets qui se tournent autour, se cherchent dans le même temps qu’ils entament un ballet commun : qui ira au son de gestes rapides, de graves embrassant et d’harmoniques complémentaires déposés sur des trames plus ou moins discrètes. Après quoi, une suite de pizzicatos impose plus de retenue au duo : Duch aurait-il tiré Léandre par la manche ? –  seuls les spectateurs de Gråmølna pourraient le dire. En tout cas, l’effet est renversant.

Joëlle Léandre, Michael Francis Duch : (live at) Gråmølna (Confront / Souffle Continu)
Enregistrement : 1er novembre 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ The Gråmølna Duo 1 02/ The Gråmølna Duo 2 03/ The Gråmølna Solo (JL) 04/ The Gråmølna Duo 3 05/ The Gråmølna Solo (MD) 06/ The Gråmølna Duo 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 janvier 2015

Celer : Sky Limits (Baskaru, 2014)

celer sky limits

J’ai déjà été assez sévère avec Celer (Dying Star) mais je le serai moins pour ce Sky Limits sorti sur Baskaru. Moins, d’accord, mais encore ! Oui, encore, mais moins !

C’est peut-être une question de projet. En effet, s’il reste attaché à son « ambient diaphane » à base de loops de nappes de synthés, Will Long y ajoute des field recordings (de très petites choses, plus pétiques que vraiment concrètes) capturés en 2012 et 2013 au Japon. C’est donc une sorte d’invitation au voyage qu’il nous enverrait dans un digipack.

Les paysages ou les instants passés (le Shinkansen qui quitte Kyoto, le retour rue Kawaramachi) qu’il recrée avec des sons sont assez « cinématographiques », certains au volume très appuyé, d’autres étouffés au contraire. Assez proche des anciens Eno (toujours ce fichu problème d’identité), aussi, donc pas très neuf. Certes, mais quand même estimable.

Celer : Sky Limits (Baskaru)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Circle Routes 02/ (12.5.12) Making Tea Iver a Rocket Launch Broadcast 03/ In Plum and Magenta 04/ (12.21.12) On the Shinkansan leaving Kyoto 05/ Tangent Lines 06/ (12.20.12) Back in Kawaramachi, Kyoto 07/ Equal to Moments of Completion 08/ (4.8.13) A Morning 09/ Wishes to Prolong 10/ (4.8.13) An Evening 11/ Attempts to Make Time Pass Differently
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 avril 2015

Ove Volquartz, Jean Demey, Luc Bouquet : Kind of Dali (Improvising Beings, 2015)

luc bouquet jean demey ove volquartz kind of dali

Ove Volquartz, Jean Demey et Luc Bouquet se font rares. C’est une habitude qu’ils ont prise individuellement ; c’est maintenant un savoir-faire qu’ils ont en commun. En octobre 2012, les musiciens jouaient ensemble pour la première fois dans le cadre du festival belge Sons libérés. Une improvisation de bon augure mais qui ne précipita pas leurs retrouvailles. C’est que « se faire rare » demande du temps et de la distance : deux années auront passé quand Volquartz, Demey et Bouquet se retrouveront au Loft EX-I-T de Bruxelles pour composer sur l’instant les cinq plages de ce disque.

Il ne s’agira pas de souffrir une autre dissertation sur la nature de la pratique improvisée ni d’énièmes suppositions sur celle des contingences (mine de rien) de l’expression libre. D’ailleurs, le temps est désormais compté puisque le trio s’est déjà accordé sur une disposition que Varèse résuma jadis : dans la musique, « on peut tout intégrer. Si c’est justifié. » Celle à entendre ici justifiera pour sa part l’exception confirmant la règle qui veut qu’aujourd’hui l’improvisation est une chose entendue. Une question d’expériences, peut-être. Celle d’Ove Volquartz, souffleur (en clarinettes basse et contrebasse, ici) qui œuvra au Krautrock dans le groupe Annexus Quam avant de prendre place dans des ensembles dirigés par Gunter Hampel, Cecil Taylor ou Abbey Rader ; l’expérience de Jean Demey, contrebassiste qui put accompagner Steve Lacy, Mal Waldron ou Beaver Harris, avant d’éprouver un penchant pour les musiques lointaines au contact ici et là d’un griot ou d’un sitariste, ailleurs encore d’un oudiste, et d’improviser en diverses compagnies (John Russell et Jean-Michel van Schouwburg, Ove Volquartz, déjà, et Yoko Miura dans le TAG Trio) ; l’expérience, enfin, de Luc Bouquet, batteur adepte d’un jazz affranchi dont il interroge l’actualité en listener/writer (pour évoquer le titre du disque qu’il enregistra, voici dix ans, en duo avec Raymond Boni) et improvisateur réfléchi en conséquence. Trois profils – et même, trois générations – qui ont de quoi intégrer bien des choses à leur conversation.

Alors, musique. Après deux années de silence, c’est pour l’association l’éveil au son de timidités et de grincements que Volquartz relativise bientôt sous l’effet d’un entrain volontaire. L’embarcation dans laquelle ont pris place les musiciens va au son de graves retournés, d’un archet chantant, d’une frappe retenue encore. L’inconnu – c’est-à-dire, le présent – reste à écrire mais les idées abondent : de liberté révélée par ses empêchements, de mélodie réduite à tel motif répété, d’équilibre menacé par l’anicroche, d’usage instrumental réinventé, de silence partout en embuscade. Si l’expression est parfois virulente, la virulence en question n’est pas le propos du moment. Souvent, le groupe la compromet d’ailleurs en profitant de l’habileté qu’il a de battre en retraite : ce ne sont alors pas les couleurs de son panache qui changent mais seulement l’éclairage, autour duquel les graves tourneront jusqu’à leur complet effacement – sort que leur réservait, il faut croire, La malédiction de la caisse 12. Après quoi, c’est le silence et, continuant de flotter, l’équilibre de l’ensemble qui impressionne. Au point qu’on souhaite à Ove Volquartz, Jean Demey et Luc Bouquet de perdre l’habitude qu’ils ont prise de se faire rare pour remettre sur le métier, et rondement encore, ce savoir-faire qu’ils ont en commun.

Ove Volquartz, Jean Demey, Luc Bouquet : Kind of Dali (Improvising Beings)
Edition : 2015.
CD : 01/ Surreal Poem For A Multi-Eyed Lady 02/ Slow Ripples Beneath The Quiet Surface 03/ Abstract Singing In A Pink Flavoured Morning 04/ Tensions Under A Silver Lined Cloud 05/ La Malédiction De La Caisse 12.
Guillaume Belhomme @ Le son du grisli / Improvising Beings (notes du livret)

john coltrane luc bouquet

17 avril 2015

Michael Rodach, Burkhard Schlothauer, Andreas Weiser : Fuzzylogics (Timescraper, 2015)

michael rodach, burkhard schlothauer, andreas weiser fuzzylogics

Voilà un CD qui ne brille ni par sa couverture ni par son titre. Était-ce une raison pour délaisser le meeting Michael Rodar / Andreas Weiser (un guitariste et un batteur passés par la fusion dans Die Elefanten dès le début des années 80) et le violoniste Burkhard Scholthauer (qui a à son actif plusieurs références Wandelweiser) ?

Non, bien sûr. D’autant que le guitariste a sorti des pédales d’effets qui (selon toute logique) ont donné la trame du projet (et nom du trio) Fuzzylogics. La distorsion de la fuzz, d’accord, mais pas que... Jugez : chorus, overdrive, pitch shifter, trémolo… ? N’en jetez plus, il y a déjà de quoi tisser pas mal de tapis sonores que le violon et la batterie sont prêts à secouer. Et cela donne huit morceaux, mais huit morceaux liés les uns aux autres, comme les séquences d'un même fuzzyfilm.

On passe  donc du krautrock mâtiné de dub à de l’impro à drones ou à une sorte de prog rock halluciné. Malheureusement, malgré les différentes séquences, rien n’est jamais bien neuf (c’est même un peu vieillot) ni très inventif. Nul doute : un vieux Rhys Chatham et un Can passés en même temps nous auraient fait plus… d’effets !

Michael Rodach, Burkhard Schlothauer, Andreas Weiser : Fuzzylogics (Timescraper)
Enregistrement : 2011. Edition : 2015.
CD : 01-08/ Fuzzylogics
Pierre Cécile © Le son du grisli

23 mars 2015

Ideal Bread : Beating the Teens / Songs of Steve Lacy (Cuneiform, 2014)

ideal bread beating the teens

Pas toujours évident de délivrer le « pain idéal ». Steve Lacy n’a fait que cela : pétrir, brasser, agiter, secouer ce satané ideal bread. Josh Sinton et ses amis (Kirk Knuffke, Adam Hopkins, Tomas Fujiwara) tentent  d’en extraire de nouvelles saveurs. Prenant pour base les (courtes) années Saravah, le quintet fait acte de timidité, de sagesse, de rondeur. Ceci dans un premier temps. Ici, on les entend refuser les frayeurs. Et l’on s’habitue à ne plus retrouver Lacy.

Dans un second temps (et sur un second CD), la rugosité surgit. Maintenant, le blues est cocasse, les combinaisons contrebasse-baryton traversent quelques graves fissures, le cornet déborde le cadre, les tambours délivrent de sensuels  roulements. Et le baryton de quitter son terrain d’exploration-observation pour s’en aller rejoindre une cour d’école dissipée. Et Lacy d'être retrouvé (The Owl, Blinks, Lapis). En un peu plus de deux heures, trente thèmes de Lacy refont surface. A suivre. Assurément.

Ideal Bread : Beating the Teens (Cuneiform / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ Three Pieces From Tao I 02/ Obituary 03/ The Precipitation Suite 04/ Wish 05/ Lesson 06/ The Wire 07/ Paris Rip-Off 08/ Cryptosphere(s) 09/ Scarps 10/ The Highway 11/ The Wane 12/ Dreams 13/ Somebody Special 14/ Name 15/ Three Pieces from Tao II – CD2 : 01/ Three Pieces from Tao III 02/ The Owl 03/ Spell 04/ Crops 05/ Pearl Street 06/ Ladies 07/ Blinks 08/ Cryptosphere 09/ Lapis 10/ The Uh Uh Uh 11/ Torments 12/ The Oil 13/ Notre vie 14/ Roba 15/ Three Pieces from Tao IV
Luc Bouquet © Le son du grisli

23 février 2015

Frode Haltli : Vagabonde Blu (Hubro, 2014)

frode haltli vagabonde blu

Un peu d'accordéon, en ce lundi matin ? Œuvre du musicien norvégien Frode Haltli, Vagabonde Blu est le premier de ses quatre albums à être entièrement solo. En trois titres, composés à parité égale par les Italiens Salvatore Sciarrino et Aldo Clementi, ainsi que par le Norvégien Arne Nordheim, le surprenant accordéoniste prouve de main de maître que son instrument a toute sa place dans un registre contemporain – il est bien sûr à des lieues des clichés pour bals du 14 juillet et autres vieilleries pour festivals solidaires.

Notamment sur la seconde pièce, Flashing (A. Nordheim), très impressionnante de force dramaturgique et de virtuosité contenue. Par instants carrément flippantes, sans pour autant tomber dans un mauvais trip psychédélique, le morceau exprime en quatorze minutes une conviction poétique admirable, où les instants de sérénité larvée contrebalancent la violence sous-jacente du propos. Rassurez-vous, les deux autres titres valent également le détour, notamment l’admirable Ein Kleines… (A. Clementi), tout en langueur indocile et volupté post-moderne.



Frode Haltli : Vagabonde Blu (Hubro)
Edition : 2014
CD : 1/ Vagabonde Blu (Composed by Salvatore Sciarrino) 2/ Flashing (Composed by Arne Nordheim) 3/ Ein Kleines... (Composed by Aldo Clementi)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

9 février 2015

My Daily Noise (Zora, 2015)

my daily noise

My Daily Noise c’est Kasper T. Toeplitz (basse, computer) et Daniel Buess (batterie, electronics). Ici ils réciteraient (à Gare du Nord de Bâle) leur Pater Noster : donne-nous aujourd'hui notre bruit quotidien. Si on a connu des communions moins agitées, celle-là ne dispense pas non plus un Ceci est mon sang / mon corps des plus violents (on n’est pas dans le noise dur de dur).

D’ailleurs, on ne dira désormais plus noiser mais technicien de surface (fossoyeur d’ambiance, karchérisateur de muzak ou tronçonneur de sons, dépend des formations)… surface que le duo refait de fond en comble avec son électroacoustique à basses (basse électrique et grosse caisse) soutenues. Et il y a aussi ces silences, que nos gaillards ont parfois du mal à « remplir » mais dont ils raniment le pouls. Ce qui fait que leur Daily Noise correspond assez au mien, en tout cas aujourd’hui il m’allait tout à fait.

écoute le son du grisliMy Daily Noise
(extrait)

My Daily Noise (Zora / Metamkine)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ My Daily Noise
Pierre Cécile © Le son du grisli

17 février 2015

Stefano Leonardi, Stefano Pastor, Fridolin Blumer, Heinz Geisser : Conversations about Thomas Chapin (Leo, 2015)

stefano leonardi stefano pastor fridolin blumer heinz geisser conversations about thomas chapin

Se souvenir de Thomas Chapin dix-sept ans après sa disparition ne peut que réjouir un chroniqueur, déjà froissé à l’époque, par le peu de considération porté de son vivant à ce vibrant saxophoniste et flûtiste natif de Manchester (Connecticut). Aujourd’hui, si des musiciens éloignés de l’esthétique de Chapin lui rendent hommage, c’est que les traces de l’ancien élève de Jackie McLean demeurent particulièrement vives. Ainsi de Stefano Leonardi (flûte), Stefano Pastor (violon), Fridolin Blumer (contrebasse) et Heinz Geisser (batterie), nous témoignerons de cette douceur naturelle propre à transformer la mélancolie en élégie profonde.

Car oui, ces quatre-là font l’apologie de la douceur. Mais d’une douceur qui ne serait pas de guimauve ni de funérailles. Cette tendresse, entre songe et action, s’appuie sur les contrechants hantés d’un violon agile et d’une flûte insistante. Ces deux-là savent se trouver, s’amuser de leurs traits, s’effacer au profit d’un silence prenant parole. Et l’aimante et courtisée contrebasse de l’un, et la batterie résonante de l’autre de se mouvoir dans cet espace souvent microtonal et toujours recommencé. Et tous de s’effacer quelques courtes secondes avant qu’une poignante mélodie de l’au revoir ne surgisse telle un appel à revisiter l’œuvre magistral d’un saxophoniste nommé Thomas Chapin.

écoute le son du grisliStefano Leonardi, Stefano Pastor, Fridolin Blumer, Heinz Geisser
Conversations about Thomas Chapin (extrait)

Stefano Leonardi, Stefano Pastor, Fridolin Blumer, Heinz Geisser : Conversations about Thomas Chapin (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Conversations about Thomas Chapin 02/ Let the Creative Force Take Over 03/ The Way Everything Works 04/ Transcendental Journey 05/ Musix Exists Because We Love It 06/ Anima 07/ The Melody Remains
Luc Bouquet © Le son du grisli

6 novembre 2014

Simon Whetham : From the Mouths of Clay (Helen Scarsdale Agency, 2014)

simon whetham from the mouths of clay

Début 2013, Simon Whetham était en Colombie, la Casa Tres Patios de Medellín l’ayant invité à faire le voyage. Entre autres occupations, il parcourut le Museo Universitario de la Universidad de Antioquia, prélevant dans l’espace de quoi composer – et faire « parler les silences » – avant de s’intéresser de plus près à un lot d’urnes funéraires (préhispaniques, sinon récentes encore).

Inspiré par les anciens travaux d’Alvin Lucier, Whetham enregistre l’ « âme » des récipients d’argile pour y diffuser ensuite les rumeurs qu’il y a trouvées, en somme les remplir des rumeurs amplifiées. Au fond de chaque urne, non pas un œil mais la bouche promise, dont la langue est d'un surréalisme confondant : résonances arrangeant en surface sifflements, bourdons, frottements et crépitements. En seconde face, Alejo Henao et Miguel Isaza enrichissent ce ballet flottant d’autres discrétions, extraites d’antiques instruments de musique. Voilà le souvenir à conserver du passage de Whetham à Medellín, assez saisissant pour espérer que les images de l’installation présentée à la Casa Tres Patios nous parviennent un jour.  



Simon Whetham : From the Mouths of Clay (Helen Scarsdale Agency)
Enregistrement : janvier-avril 2013. Edition : 2014.
Cassette : A-B/ From the Mouths of Clay
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 novembre 2014

Bryan Eubanks, Jason Kahn : Drums Saxophone Electronics (Intonema, 2014)

bryan eubanks jason kahn drums saxophone electronics

Le titre donné au disque et le dessin utilisé pour sa pochette disent précisément l’un et l’autre de quoi retourne ce nouvel échange de Jason Kahn et Bryan Eubanks : retour à la batterie pour le premier, au saxophone soprano pour le second, qui « tissera » aussi au moyen de dispositifs électroniques personnels des fils parés pour la brouille.

Les conditions sont donc différentes de celles d’hier (Energy (Of)), mais l’élan est le même, qu’expliquait Guillaume Tarche en parlant d’ « assaut sonore », de « progression » et de « transition entre les phases du jeu ». Les fils cités plus haut sont en fait des câbles et des filins de différentes natures (acoustique du saxophone, électronique de la machinerie) et de couleurs variées, qui fondent sur le batteur et l’obligent à la réaction.

Remuant toujours, celui-ci passe de toms en caisses et de cymbales en percussions : escrime, piège puis capture telle ligne électronique lâchant un peu de lest ; provoque aussi des avalanches capables d’en anéantir de plus vaillantes et par paquets. Or, sous couvert de lutte, Eubanks et Kahn composent un ouvrage électroacoustique dont les nombreuses dérivations subliment la cohérence.



Jaosn Kahn, Bryan Eubanks : Drums Saxophone Electronics (Intonema)
Enregistrement : 17 septembre 2013. Edition : 2014.
CD : 01-05/ Drums Saxophone Electronics
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 novembre 2014

Peter Kowald, Daunik Lazro, Annick Nozati : Instants Chavirés (Fou, 2014)

peter kowald annick nozati daunik lazro instants chavirés

Tout était élevé ce soir-là aux Instants Chavirés de Montreuil. La voix d’Annick Nozati transperçait la matière. Sa voix peau-rouge visait mille cœurs. Daunik Lazro était cet inépuisable cavalier des hautes plaines. Et Peter Kowald décochait sans compter. Ce soir-là, tous trois étaient indiens et pas un seul visage blanc pour les importuner.

Le chant d’Annick N. est pour beaucoup dans ce disque-sorcier. Ici, l’âme et la tripe. Le chant profond. La source de vie. L’âme dévoilée.  Les entrailles mises à nu. Un certain Daunik L. zébrait son souffle. De l’entendre au baryton (depuis peu au ténor), on en avait oublié combien son alto était étoilé, constellé. De son côté, Peter K. activait son jazz naturel et spontané. Parfois les indiens se firent planètes folles. Puis retrouvèrent tendresses et cérémonies. Grand disque tout simplement.

écoute le son du grisliPeter Kowald, Daunik Lazro, Annick Nozati
Kow-Laz-Noz

Peter Kowald, Daunik Lazro, Annick Nozati : Instants Chavirés (Fou Records / Metamkine)
Enregistrement : 2000. Edition : 2014.
CD : 01/ Laz Noz 02/ Kow Laz Noz 03/ L’invisible 04/ Laz Kow 05/ Kow Noz 06/ Noz Laz Kow
Luc Bouquet © Le son du grisli

10 décembre 2014

Andrea Belfi, David Grubbs, Stefano Pilia : Dust & Mirrors (Blue Chopsticks, 2014)

andrea belfi david grubbs stefano pilia dust & mirrors

La recette serait toujours la même si ce n'est qu'aux fourneaux les popotiers (Stefano Pilia aux guitares et Andrea Belfi à la batterie et aux electronics), dit-on, tourneraient ? Bien, bien… Mais les popotiers en question ne suivent-ils pas le rythme du chef David Grubbs ?

Au menu de Dust & Mirrors (qui suit de quelques années l’enregistrement par le même trio d’Onrushing Cloud) le post-rock alambiqué dont l’Américain a fait sa marque. Des gimmicks de guitares et des arpèges (claires en règle générale mais qui pourront saturer un peu) renverront aux belles heures de Gastr del Sol tout en continuant de traquer l’instrumental (ambiantique, bruitiste, déluré…) qui cherche ses mots ou la chanson-puzzle.

Dans la lumière italienne brillent les mille facettes des compositions de Grubbs. Sept plages (pour sept collines ?), mais combien de refrains et de couplets cachés dans ces valses d’autistes qui ont tout compris des secrets du monde ? Peut-être autant que Dust & Mirros trouvera d’auditeurs.



Andrea Belfi, David Grubbs, Stefano Pilia : Dust & Mirrors (Blue Chopsticks / Souffle Continu)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Charm Offensive 02/ Brick DUst 03/ Cool Side of the Pillow 04/ The Distance, Cut 05/ Ambassador Extraordinaire 06/ The Headlock 07/ Foamy Originale
Pierre Cécile © Le son du grisli

9 décembre 2014

Ran Blake : Cocktails at Dusk : A Noir Tribute To Chris Connor (Impulse!, 2014)

ran blake cocktails at dusk

Pour Ran Blake, la chanson est toujours un cadre sous lequel glisser une impression personnelle. Un contexte, aussi, qui lui permet de faire œuvre d’interprète composant dans le même temps avec ses propres souvenirs. Ceux qui le ramènent à Chris Connor – comme celles d’Abbey Lincoln, de Mahalia Jackson ou d’Al Green, de ces voix qui l’ont marqué à vie – sont précis : « A 18 ans, j’ai vu Chris Connor au Village Vanguard. C’est une des chanteuses de jazz à n’être pas noire que j’ai le plus adoré. » [Entretien par téléphone, septembre 2009].

This Is Chris, redit donc Blake en compagnie de la chanteuse Laïka Fatien (sa sobriété en impose) et du saxophoniste ténor Ricky Ford (ses lents dérapages rendent, eux aussi, instables tous les codes). Sur ce noir hommage, l’art du pianiste (toucher appréhensif, phrases de notes inquiètes, digressions et divagations valant élongations) emprunte au répertoire de Connor quelques airs populaires : I Get a Kick Out of You au refrain soudain égaré, Driftwood obsessionnel au point d’avoir déjà été multiplié (Driftwoods) ou Speak Low plongé dans un brouillard épais. Le charme de l’ensemble tenant dans la nostalgie ancrée en ces refrains-souvenirs au son desquels Ran Blake continue de s’exprimer.  

écoute le son du grisliRan Blake
Cocktails at Dusk (Extraits)

Ran Blake : Cocktails at Dusk : A Noir Tribute To Chris Connor (Impulse! / Universal)
Edition : 2014.
CD : 01/ Ten Cents a Dance 02/ All About Ronnie 03/ Fine and Dandy 04/ WHy Can’t I 05/ WHere Are You ? 06/ I Get A Kick Out of You 07/ Moon Ride 08/ Go ‘Way From Being In Love 10/ Hallelujah I Love Her So 11/ Speak Low 12/ Anything Goes 13/ Driftwood
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 décembre 2014

Mesa Ritual : Mesa Ritual (SIGE, 2014)

mesa ritual sige

Mesa Ritual – l’association de William Fowler Collins et de Raven Chacon – poursuit donc sur disque SIGE son œuvre de processions. De « voltaic processions », pour reprendre le nom de son premier enregistrement, publié en 2010. 

Chacune des neuf stations annoncées balise un terrain dont le duo a plus tôt enregistré l’atmosphère mais qu’il a surtout miné en savants artificiers. Dès le premier crachin – au loin, un cri –, le terrain en question libère de multiples éléments que l’eau emporte en rigole : tremblements graves, grésillements et crépitements, motifs de guitares renversés et capables de former un rythme ou de tonner de plus en plus, plainte lente d’un violon (celui de Szu-Han Ho)…

Parvenus à Low Mountain, l’accélération soudaine du battement d’un cœur impose son rythme à cette musique de strates épaisses. Au son et à l’ombre de laquelle brillent d’étonnants alluvions – bourdons élimés, empreintes fossiles, éclats métalliques…



Mesa Ritual : Mesa Ritual (SIGE / Souffle Continu / Metamkine)
Edition : 2014.
LP / Cassette : 01/ Procession I 02/ Procession II 03/ Procession III 04/ Procession IV 05/ Procession V 06/ Procession VI 07/ Procession VII 08/ Low Mountain 09/ Procession VIII
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 septembre 2014

Rank Ensemble : Papilio Noblei (Leo, 2014)

rank ensemble papilio noblei

La résonance est amie, fondatrice. Elle s’installe en sous-sol au sein des glaises et des tourbes pour ne jamais s’évader. Dans ce havre de lenteur et de pénombre, la plus petite résonance est événement. La respiration résulte secrète, un râle de voix s’élève. Les mécaniques se dérèglent. Piano et harpe dorlotent de sombres rumeurs.

Sans effraction, Solmund Nystabakk (guitare, voix), Elena Kakaliagou (cor, voix), Saara Rautio (harpe, ukulélé) et James Andean (electronics, piano, flûte, mélodica) parcourent la large route des silences. Chaque particule de son soutient l’édifice. Chaque frôlement est tremblement d’âme. Un cor se présente à nous, des electronics réfléchissent leurs fines ondes, un mélodica module son souffle. Nous voici sous le charme. Et pour longtemps me semble-t-il.

écoute le son du grisliRank Ensemble
Papilio Noblei

Rank Ensemble : Papilio Noblei (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009-2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Janner 02/ The Promise 03/ Papilio Noblei 04/ My Lucky Star 05/ Huget 06/ Weitersfeld 07/ Revenge
Luc Bouquet © Le son du grisli

12 novembre 2014

Teletopa : Tokyo 1972 (SplitRec, 2014)

teletopa tokyo 1972

En 1970, après un séjour à Londres où il a pris des leçons de Cornelius Cardew et entendu jouer AMM, David Ahern retrouve son Australie natale. A Sydney, naît alors Teletopa  quartette qui l’associe à Peter Evans, Roger Frampton et Linda Winson (qui n’attendra pas la dissolution du groupe, en 1972, pour en finir avec lui).

Grâce aux efforts de Jim Denley, deux improvisations « japonaises » refont surface, fruits d’une dizaine de jours passés à Tokyo – dans le groupe, trouver alors Geoffrey Collins – et même tout derniers fruits du groupe. Si Teletopa donna aussi dans l’interprétation (Cardew, Christian Wolff, Steve Reich), il atteste ici un intérêt pour les sons à découvrir sur le moment qui requiert l’amplification des instruments saxophone, flûte, violon, comme des percussions nombreuses.

Approchés par les micros, ceux-là livrent alors les éléments de deux suites fantasques inquiètes d’objets sonores inusités. Sifflements, plaintes, larsens, raclements, grincements, résonances des gongs... œuvrent – en faisant souvent fi des liaisons et persistances de la musique d’AMMeublement – à une électronique crépitante ou à une musique concrète ayant retrouvé la piste de ses instruments. La découverte de Teletopa est de taille ; ses surprises sont nombreuses.

Teletopa : Tokyo 1972 (SplitRec / Metamkine)
Enregistrement  14-26 septembre 1972. Edition  2014.
2 CD / 3 LP / Téléchargement  01 Improvisation 1 02 Improvisation 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 octobre 2014

Frank Gratkowski, Achim Kaufmann, Wilbert de Joode, Okkyung Lee, Richard Barrett, Tony Buck : Skein (Leo, 2014)

frank gratkowski achim kaufmann wilbert de joode okkyung lee richard barrett tony buck skein

Le 5 mai 2013, Okkyung Lee, Richard Barrett et Tony Buck, permirent au trio que forment Frank Gratkowski, Achim Kaufmann et Wilbert de Joode – dont le plus bel ouvrage est sans doute Palaë – de devenir sextette.

Si le nombre de musiciens est pair désormais, il n’assure pas pour autant l’équilibre nécessaire à l’improvisation. D’autant que les intentions divergent : les belles sonorités mises au jour par Lee ou Buck pâtissant ici d’une intervention de Barrett (dont on regrette souvent la désuète esthétique), là du romantisme débridé de Kaufmann. Et puis, les six pièces improvisées suivent les envies aussitôt faites nécessités de Gratkowski : noires et contemplatives (quand le souffleur prend plaisir à ramper) ou hâtivement constructivistes (quand il sacrifie toute subtilité à la verticalité). Si l’effectif du groupe a doublé, ce n’était donc que pour produire un enregistrement en demi-teinte. 

écoute le son du grisliGratkowski / Kaufmann / Joode, Okkyung Lee, Richard Barrett, Tony Buck
Skein (extrait)

Frank Gratkowski, Achim Kaufmann, Wilbert de Joode, Okkyung Lee, Richard Barrett, Tony Buck : Skein (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 mai 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Tycho 02/ Axoneme 03/ Schacht 04/ Adze 05/ Limation 06/ Thrum
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 octobre 2014

Marc Baron : Hidden Tapes (Potlatch, 2014)

marc baron hidden tapes

Faut-il toujours découvrir ce qui est caché ? On sait bien ce que les découvertes archéologiques doivent aux pilleurs... à peine engouffrés, voilà un trésor, or impossible de tout emporter, on en laisse derrière, on en laisse aux archéologues justement. Pour le cas de Marc Baron, il est le pilleur et le pillé.

Ses Hidden Tapes racontent son histoire, son archéologie. Des collages, des samples & des field recordings, le tonnerre qui retourne tout, et le silence bien entendu, tout va très vite. Entendons-nous, vraiment, quatorze années de bandes enregistrées, de voix qui traînent dans notre cour, d’oiseaux passés près de la maison, de bateaux en partance (pour Valparaiso, Athènes ou le port tout juste creusé de Bucarest ?), de techno étouffée par des coussins de plumes, d’amusements d’enfants ?

Mais cette maison est-elle « notre maison » ? Peut-elle l’être ? Ces collages peuvent-ils trouver le chemin de nos sensibilités alors que nous avons déjà tant à faire avec nos propres collages, nos propres souvenirs, nos propres déchets ? Peut-être y a-t-il trop d’intime dans ces Hidden Tapes pour qu’elles trouvent notre chemin, et donc notre maison.

Marc Baron : Hidden Tapes (Potlatch)
Edition : 2014.
CD : 01/ 1991-2005 02/ 2010-2012 03/ Interlude (Romania to Paris) 04/ 2013 – A Happy Summer with Children 05/ 1965-2013
Héctor Cabrero © Le son du grisli

23 octobre 2014

Trio 3, Vijay Iyer : Wiring (Intakt, 2014)

trio 3 vijay iyer wiring

Vieilles recettes pour élan neuf ? Assurément mais avant cela, l’invité Vijay Iyer vampirise le temps d’une de ses compositions (The Prowl) le raffiné Trio 3 (Oliver Lake, Reggie Workman, Andrew Cyrille). Drumming sautillant et risqué, équilibre périlleux, contrebasse visqueuse : le tour de force vire au désastre.

Vieilles recettes pour élan neuf ? Assurément quand le quartet s’offre la liberté de creuser profond et droit : chaudes coulées de piano, convulsion naturelle de l’altiste, précision millimétrée du contrebassiste. Wiring bouscule le free des origines ; Rosmarie suspend et conditionne les espaces ; Chiara fait grincer la valse et nous rappelle au souvenir du tendre Curtis Clark.

Vieilles recettes pour élan neuf ? Précisément quand Andrew Cyrille – en solitaire – active ses toms royaux et réveille un What About (Byg Records, 1969) de grande mémoire.

écoute le son du grisliTrio 3, Vijay Iyer
Wiring (extraits)

Trio 3, Vijay Iyer : Wiring (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ The Prowl 02/ Synapse II 03/ Willow Song 04/ Shave 05/ Rosmarie / Suite for Trayvon (and Thousand More) 06/ I. Slimm 07/ II. Fallacies 08/ III. Adagio 09/ Wiring 10/ Chiara 11/ Tribute to Bu
Luc Bouquet © Le son du grisli

21 octobre 2014

Rasmus Borg, Henrik Munkeby Nørstebø : 120112 (Edition Wandelweiser)

rasmus borg henrik munkeby norstebo 120112

Il m’arrive de rêver. Et alors je rêve d’instruments de musique qui n’existent pas. Ou qui n’existent plus, qui sait ?, peut-être ont-ils existé un jour ? Lorsque je ne rêve pas, je passe des disques, et sur ces disques les instruments dont je rêve ne figurent jamais. Impossible d’entendre mes chimères. Jusqu’à ce que 120112, qui n’est qu’une date parmi d’autres, m’explique qu’un instrument dont on rêve, un instrument-chimère, peut-être la somme de deux instruments qui existent.

Le piano et le trombone, par exemple. Rasmus Borg (le piano) et Henrik Munkeby Nørstebø (le trombone) jouent chez moi, et je n’entends ni l’un ni l’autre instrument. Un orgue à leur place éprouve des difficultés à maintenir la note, et cet orgue est le trombone. Un écho reprend les notes du trombone et les déplace plus après sur la partition, et c’est le piano. Ce jour (120112) passé par Borg et Nørstebø en Norvège, mais où en Norvège ?, je l’ai fait sonner avant eux. Mais je leur suis reconnaissant de me permettre maintenant de l’entendre à ma guise.  



Rasmus Borg, Henrik Munkeby Nørstebø : 120112 (Edition Wandelweiser)
Enregistrement : 12 janvier 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ 120112a 02/ 120112b 03/ 120112c
Héctor Cabrero © Le son du grisli

9 mai 2014

Thomas Buckner, Gerald Oshita, Roscoe Mitchell : New Music for Woodwinds and Voice (1750 Arch, 1981)

thomas buckner gerald oshita roscoe mitchell new music

Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Qui ne connaît le son du conn-o-sax devra aller entendre New Music for Woodwinds and Voice. Peut-être l’instrument en question – dont jouait ici Gerald Oshita en plus du sarrussophone et du saxophone baryton –, allié à la technique vocale étendue (« extended voice ») de Thomas Buckner et à l’iconoclaste usage que fait Roscoe Mitchell d’instruments moins rares (saxophones basse et ténor, clarinette), engagea-t-il le trio à promettre cette épreuve de New Music, quitte à donner comme tant d’autres dans cet espoir rebattu de nouveauté, si ce n’est même, confiance aidant, d’inédit.

Le titre du disque – que Mutable, label de Buckner, rééditera en même temps qu’une improvisation datée de 1984, An Interesting Breakfast Conversation – incitait donc le trio à la démonstration. En guise de nouvelle musique, cet éternel rapprochement de l’écriture et de l’improvisation. Précision : c’est ici dans les compositions qu’on improvise, face A consacrée à celles d’Oshita (« Marche », « Textures for Trio ») et face B faisant défiler deux pièces de Mitchell (« Prelude », « Variations on Sketches from Bamboo, No.1 & 2 »).  

thomas buckner  roscoe mitchell

Ayant plus tôt percé le « secret de l’ancienne musique » – appelée jazz ou classique –, les musiciens aguerris (la photo est de Kris Buckner) s’en prenaient donc à la nouvelle en composant avec leurs influences éclatées : « Marche » dira sans ambages de quoi il retourne au son d’expressions affirmées toutes et emmêlées (construction anguleuse et répétitive du sarrussophone fait champ de bataille lyrique pour clarinette et voix). L’allure est entraînante et mène rapidement la troupe restreinte en paysages changeants : « Textures for Trio », seul titre qui ne fut pas enregistré en studio mais à la Pacific School of Religion de Berkeley, est un endroit aussi paisible qu’inquiétant où flâner un quart d’heure. Les graves y sont étirés puis triés par couches, les lignes se mêlent à l’horizontale, dont elles modifient sans cesse la direction. « Prelude », sur l’autre face, fera son œuvre des mêmes patiences, les graves lestant cette fois la chanson que Buckner attrape au vol, tandis que « Variations on Sketches from Bamboo, No.1 & 2 » agencera différemment encore un lot de fausses parallèles. Appliqué, voire studieux, le trio sert la mélodie écrite avec un art enrichissant du déséquilibre.

Cette nouvelle musique ne serait-elle d’ailleurs envisageable qu’en déséquilibre ? Le cours intitulé « New Concepts in Composition » que donna Oshita à l’occasion d’une université d’été organisée par Mitchell le disait peut-être. Des soupçons de réponse, forcément, s’y trouvaient. Comme d’autres se trouvent en ce disque-programme d’un trio formé en 1979 au Creative Music Studios de Woodstock et qui prit Space pour nom – preuve qu’une information peut échapper à la pochette d’un disque, même de grande taille. Avec ce Space oublié, celle de New Music for Woodwinds and Voice n’est donc pas irréprochable ; elle qui n’avait pourtant pas omis de faire figurer le nom du conn-o-sax…

lester bowie

24 juin 2017

New Routines Every Day : You Never Know What Is Enough / Unless You Know What Is More Than Enough (Pulver und Asche, 2017)

new routines every day you never know what is enough

Ce sera ma dernière chronique de l’année (scolaire) mais que les cancres ne se rassurent pas : il ne s’agit pas d’une sortie. Une promenade, tout à peine, et en Suisse encore, grâce au label Pulver und Asche qui produit un double LP du duo (= Rudy Decelière & Marcel Chagrin) New Routines Every Day : You Never Know What Is Enough / Unless You Know What Is More Than Enough, enregistré (dans les conditions du direct, comme on disait dans le temps) en 2015 par un projet datant de l’année d’avant.

Un double LP, vous le savez aussi bien que moi, c’est parfois beaucoup, et beaucoup, vous le savez aussi, c’est très souvent trop. Or, là… non… Toute « cinématographique » qu’elle nous est présentée, la musique du duo passe très bien sans l’image. Oui, d’accord, il faut aimer les field recordings exotiques ou bizarres (c’est Decelière, mais le volume n’est pas fort et les rec. ne sont pas si nombreux) et les guitares électriques suspendues à des pylônes (c’est Chagrin, qui va chercher de l’énergie à la source) qui crachouillent et tremblotent.

On pense parfois (quand on y pense) à une possible BO d’un Lynch ou d’un vieux Wanders, à la guitare électroperturbée de Martin Siewert (non, pas Ry Cooder, même si parfois…), aux expériences et à l’humour de Luc Ferrari de temps en temps. Comment dire autrement qu’en disant que tous ces champs magnético-musicaux sont jolis qu’ils le sont, jolis (et même plus). Car on en a entendu, de la guitare, après tout ; et des guitares même ; et beaucoup de guitares et vous savez comme moi que beaucoup... ! Et voilà que celle de Chagrin nous dit que tout n’était pas fini, qu’il suffisait de triturer des cordes sur des bandes pour que les bandes sonnent à merveille. Et, vous le savez comme moi : à merveille, c'est beaucoup.

NRED-cover

New Routines Every Day : You Never Know What Is Enough / Unless You Know What Is More Than Enough
Pulver und Asche
Edition : 2017.
2 LP : You Never Know What Is Enough / Unless You Know What Is More Than Enough
Pierre Cécile © Le son du grisli

le son du grisli 2

18 janvier 2014

L'étau : Choses clandestines (Bloc Thyristors / trAce, 2013)

l'étau choses clandestines

On sait Jean-Noël Cognard amateur d’improvisations ardentes, notamment consignées sur disques FMP ou Ogun. Après avoir échangé avec Michel Pilz (dont il célébra ici le Carpathes) en Binôme et en Ressuage, il retrouvait le clarinettiste (basse) les 4 et 5 mars 2013 afin de former L’étau en (exceptionnelle) compagnie de Keith Tippett et Paul Rogers. L’occasion d’enregistrer Choses clandestines fut double (deux jours passés en studio et une soirée programmée aux Instants Chavirés) quand les disques nés de celle-ci sont désormais quatre.

Enregistrés en studio, les deux premiers démontrent une entente que l’on supposera immédiate, qui profitera en tout cas à chacune des combinaisons à y trouver. Solos de Tippett, duos, trios et quartette, déroulent et imbriquent des pièces de musique différentes – free gaillard, atmosphérique bruitiste, marche ésotérique… – qu’enrichissent la fantaisie du pianiste (lyrisme récalcitrant, obsessions arpégées, recherches préparées), l’imagination instantanée du clarinettiste et les astuces imparables du duo de pompiers-pyromanes que composent Rogers (archet qui attise) et Cognard (baguettes qui avivent).

En concert, une seule combinaison : le quartette donnant, dans la mesure du pensable, deux grandes improvisations « homogènes ». Là encore, les tensions animent les conversations, et les mêmes qualités agissent : batteur féroce, Cognard exige la perte totale de repères (chose faite et bien faite sur la seconde face du troisième disque) quand Tippett multiplie les voyages à l’intérieur de son piano – la chose n’est-elle pas faite pour le « spectacle » ? – lorsqu’il ne rue pas en blues ou exige de Night in Tunisia qu’elle tombe sur Montreuil. C’est ainsi que fut relancée l’étrange machine qui a pour nom L’étau, dont personne ne pourra regretter qu’elle perde aujourd’hui, en belle boîte rose fuchsia qui plus est, un peu de sa clandestinité.

L’étau : Choses clandestines (Bloc Thyristors / trAce / Metamkine)
Enregistrement : 4 et 5 mars 2013. Edition : 2013.
LP1 : A1/ Sophistiqué barbare A2/ Le rideau déchiré B1/ Créer l’émotion puis la préserver B2/ Trois scripts abandonnés B3/ La danseuse blessée B4/ Couloir circulaire – LP2 : A1/ Projection de la scène A2/ Le rectangle de l’écran doit être chargé d’émotion A3/ La galerie des murmures A4/ Fondus dans l’arrière plan A5/ Dipôle – LP3 : A/ Une enseigne lumineuse faisant la réclame d’une revue musicale – Partie 1 B/ Une enseigne lumineuse faisant la réclame d’une revue musicale – Partie 2 – LP3 : A/ Plancher authentique permettant de bien entendre le bruit des pas – Partie 1 B/ Plancher authentique permettant de bien entendre le bruit des pas – Partie 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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