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The 360 Degree Music Experience : In: Sanity (Black Saint, 1976)

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Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

360 Degree Music Experience : le nom de ce groupe en dit long et signifie qu’avec lui, il s’agira avant tout d’expérimenter, et de le faire sans imposer de limites à la ronde. Et surtout pas de celles invitant à tourner le dos à la tradition, ce sur quoi il était nécessaire d’insister à l’époque où émergea cette formation, tant l’idée de lutte inhérente au Black Power (alors quasi systématiquement associée au free jazz) avait fini par l’emporter au profit du seul cri – de colère, de révolte – comme unique esthétique possible – pas d’avant-garde sans rupture avec les anciens, pensait-on hâtivement dans le public de fervents qu’avait fini par se gagner le free jazz.

A la batterie, Beaver Harris fut d’abord repéré aux côtés d’Albert Ayler, dans le cadre d’une tournée mise sur pied par le promoteur George Wein. A la même affiche, Noirs et Blancs, musiciens classiques et avant-gardistes : Ayler donc, Sonny Rollins, Max Roach ; mais aussi Dave Brubeck, Stan Getz & Gary Burton ; ou encore Sarah Vaughan et Willie « The Lion » Smith. En quelque sorte un panorama complet du jazz d’alors, sur 360 degrés.

A la batterie, dans les années 1970, on s’était habitué à entendre Beaver Harris en compagnie d’Archie Shepp. A l’époque toutefois, Archie Shepp, étiqueté activiste dans les sixties, était devenu la cible d’anciens laudateurs lui reprochant d’avoir édulcoré son message – ou tout du moins ce qu’ils avaient cru bon d’entendre derrière son jeu au cours de la décennie précédente. Dans le cœur des amateurs de la New Thing, musique et politique avaient fini par fusionner, générant parfois des débats lourdement biaisés.

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Ce que rappelle Beaver Harris, et ceci dès le premier disque de ce groupe autoproduit dont le titre fait quasiment figure de manifeste (From Ragtime To No Time), c’est que le free jazz n’a pas émergé de nulle part, et que ses piliers étaient bien évidemment capables de jouer «  à l’ancienne », et donc d’y revenir si nécessaire – véritable gage d’une liberté conquise de haute lutte. A Gérard Rouy et Thierry Trombert, dans Jazz Magazine, Beaver Harris : « Ce qu’il faut, c’est montrer aux jeunes que le tempo est aussi important que l’avant-garde, aussi important que le hors-tempo. Cela rejoint ce que disait Archie Shepp : Scott Joplin fut d’abord d’avant-garde, tant sa musique parut étrange quand on l’entendit pour la première fois. Il en a été de même pour Willie « The Lion » Smith ou Duke Ellington. » Plus loin, dans le même entretien, Beaver Harris assène une métaphore bien sentie : « On ne peut pas cueillir des pommes ou des oranges avant qu’une graine n’ait été plantée et qu’on l’ait laissée se développer. » Voilà qui explique que Doc Cheatham et Maxine Sullivan aient pu être invités par le 360 Degree Music Experience. Car effectivement, sans le premier, pas de Lester Bowie. Et en l’absence de la seconde, pas d’Abbey Lincoln qui tienne.

A l’origine, le 360 Degree Music Experience fut conçu comme une coopérative dont firent partie Dave Burrell, Cecil McBee, Jimmy Garrison, Cameron Brown, Howard Johnson, Hamiet Bluiett, Keith Marks, Bill Willingham et deux musiciens singuliers : Francis Haynes (steel drum) et Titos Sompa (congas). L’un comme l’autre, ainsi que le sitariste Sunil Garg, apportèrent des couleurs inédites au génial In: Sanity où l’importance du steel drum est capitale, tant mélodiquement que rythmiquement parlant. Il suffit d’écouter « Tradewinds » pour s’en convaincre, très beau thème signé par Dave Burrell, et dont émerge le saxophone particulièrement inspiré d’Azar Lawrence.

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D’ailleurs, tout du long, In: Sanity jamais n'évite arrangements et entrelacs complexes, pas plus qu’il ne ferait fi, en certains longs passages free (deux faces entières en réalité), de l’urgence à jouer. Car quoi qu’il en soit, ici, tous savent décomposer dans l’allégresse les architectures savamment agencées, comme revenir – quand il le faut – à la fête comme instance originelle.

Inaugurant et clôturant ce double-album, les faces A et D figurent parmi les plus délicatement achevées du free jazz (Beaver Harris fut aussi du Trickles de Steve Lacy qui possède ces mêmes qualités). Tandis que les faces B et C, à l’inverse, ne sont que démesure tendant à élargir l’osmose entre rythme et harmonie, jusqu’à en offrir des échos merveilleusement disloqués.

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Jazz Expéditives (Rééditions) : Eric Dolphy, Byron Allen, Ornette Coleman, Albert Ayler, Olive Lake, John Carter, Bobby Bratford

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miles davis digMiles Davis : Dig (Prestige, LP, 2014)
Maintes fois réédité (parfois sous le nom de Diggin’ With the Miles Davis Sextet), voici Dig une autre fois pressé en vinyle. Le 5 octobre 1951 en studio – dans lequel baguenaudaient Charlie Parker et Charles Mingus –, Miles Davis enregistrait en quintette dont Sonny Rollins et Jackie McLean étaient les souffleurs. Sur Denial, Bluing ou Out of the Blue, voici le bop rehaussé par le cool encore en formation du trompettiste. L’effet sera immédiat, à en croire Grachan Moncour III : « Dig a été l’un des disques les plus populaires auprès des musiciens de jazz. »

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Eric Dolphy, Booker Little : Live at the Five Spot, Vol. 1 (Prestige, LP, 2014)
A la mi-juillet 1961, Eric Dolphy et Booker Little emmenèrent au Five Spot un quintette d’exception – présences de Mal Waldron, Richard Davis et Ed Blackwell. Des deux volumes du Live at the Five Spot consigné ensuite, seul le premier est aujourd’hui réédité sur vinyle. Incomplet, donc, mais tout de même : Fire Waltz, Bee Vamp et The Prophet. Dissonances, tensions et grands débordements réécrivent les codes du swing, et avec eux ceux du jazz.

byron allen trioByron Allen : The Byron Allen Trio (ESP-Disk, CD, 2013)
Sur le conseil d’Ornette Coleman, ESP-Disk enregistra le saxophoniste alto Byron Allen. Sous l’influence du même Coleman (hauteur, brisures, goût certain pour l’archet), Allen emmena donc en 1964 un trio dans lequel prenaient place Maceo GilChrist (contrebasse) et Ted Robinson (batterie). Le free jazz est ici brut et – étonnamment – flottant, après lequel Allen gardera le silence jusqu’en 1979 – pour donner dans un genre moins abrasif, et même : plus pompier (Interface).

ornette coleman golden circleOrnette Coleman : Live at the Golden Circle, Volume 1 (Blue Note, LP, 2014)
Pour son soixante-quinzième anniversaire, Blue Note rééditera tout au long de l’année quelques-unes de ses références sur vinyle – reconnaissons que le travail est soigné*. Parmi celles-ci, trouver le premier des deux volumes de Live at the Golden Circle : Coleman, David Izenzon et Charles Moffett enregistrés à Stockholm en 1965. La valse contrariée d’European Echoes et le blues défait de Dawn redisent la place à part que l’altiste sut se faire au creux d’un catalogue « varié ».

albert ayler lörrach paris 1966Albert Ayler : Lörrach, Paris 1966 (HatOLOGY, CD, 2013)
Ainsi HatOLOGY réédite-t-il d’Albert Ayler ces deux concerts donnés en Allemagne et en France en 1966 qu’il coupla jadis. Le 7 novembre à Lörrach, le 13 à Paris (Salle Pleyel), le saxophoniste emmenait une formation rare que composaient, avec lui et son frère Donald, le violoniste Michel Sampson, le contrebassiste William Folwell et le batteur Beaver Harris. Bells, Prophet, Spirits Rejoice, Ghosts… tous hymnes depuis devenus standards d’un genre particulier, de ceux qui invectivent et qui marquent.

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Oliver Lake : The Complete Remastered Recordings on Black Saint and Soul Note (CAM Jazz, CD, 2013)
Désormais en boîte : sept disques enregistrés pour Black Saint par Oliver Lake entre 1976 et 1997. Passés les exercices d’étrange fusion (Holding Together, avec Michael Gregory Jackson) ou de post-bop stérile (Expandable Language, avec Geri Allen ; Edge-Ing avec Reggie Workman et Andrew Cyrille), restent deux hommages à Dolphy (Dedicated to Dolphy et, surtout, Prophet) et un concert donné à la Knitting Factory en duo avec Borah Bergman (A New Organization). Alors, la sonorité de Lake trouve le fond qui va à sa forme singulière.

john carter bobby bradford tandemBobby Bradford, John Carter : Tandem (Remastered) (Emanem, CD, 2014)
Emanem a préféré na pas choisir entre Tandem 1 et Tandem 2. En conséquence, voici, « remasterisés », les extraits de concerts donnés par le duo John Carter / Bobby Bradford en 1979 à Los Angeles et 1982 à Worcester désormais réunis sous une même enveloppe. Dans un même élan (au pas, au trot, au galop), clarinette et cornet élaborent en funambules leurs propres blues, folklore et musique contemporaine, quand les solos imaginent d’autres échappées encore. Tandem est en conséquence indispensable. 

blue note 75* Dans la masse de rééditions promises pas Blue Note, quelques incontournables : Genius of Modern Music de Thelonious Monk, Black Fire d'Andrew Hill, Unit Structures de Cecil Taylor, Complete Communion de Don Cherry, Out to Lunch d'Eric Dolphy, Blue Train de John Coltrane, Spring de Tony Williams ou encore Let Freedom Ring de Jackie McLean.

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Marion Brown : Juba-Lee (Fontana, 1966)

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Soyons clairs : Juba-Lee est l’une des précieuses pépites de la free music. Jamais vraiment rééditée. Une obscure réédition japonaise à la toute fin des années quatre-vingt et, depuis, plus rien.

Juba-Lee, ce n’est pas un disque enregistré à la va-vite et où l’on rémunère les musiciens à coup de substances illicites (ça peut donner de belles choses, toutefois). Juba-Lee, c’est un disque de feu intérieur, un disque qui pense l’ailleurs. C’est un disque qui ne veut plus des dissonances faciles. C’est un disque qui sait d’où il vient (le jazz sans le blues, les musiques contemporaines) et qui sait jusqu’où il pourrait essaimer.

Il y a Marion Brown et son alto éclaté. Son souffle est un souffle de saccades et de douces lacérations. Encore plus qu’auparavant (les disques ESP), il en appelle au rassemblement des troupes. L’avenir nous dira que peu l’entendirent. Il y a Bennie Maupin (vif, convulsif et à fleur de peau), Reggie Johnson (rond et délié), Beaver Harris (clair comme l’eau de roche, sobre et intense aux balais), Dave Burrell (conquérant et partisan : un convoi d’inquiétudes et de mystères jamais complètement résolu). Il y a aussi – et surtout – Alan Shorter et son bugle grave, profond, hypnotique. Entre silences et percées foudroyantes, il naviguait, alors, trop souvent en solitaire. Son souffle déblayait bien des idées reçues. Et si peu de monde pour s’en apercevoir. Oui, une pépite à rééditer d’urgence.

Marion Brown : Juba-Lee (Fontana)
Enregistrement : 1966.
CD : 01/ 512 e 12 02/ The Visitor 03/ Juba-Lee 04/ Iditus
Luc Bouquet © le son du grisli

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Archie Shepp: Steam (Enja, 1976 /2007)

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S’il n’est pas l’enregistrement sur lequel Archie Shepp fait le plus preuve de personnalité, Steam – aujourd’hui réédité – reste l’une des références incontournables de la discographie du ténor.

Enregistré en mai 1976 aux côtés du contrebassiste Cameron Brown et du batteur Beaver Harris, le disque trahit en effet l’influence prédominante qu’exerce encore à l’époque Coltrane sur le Shepp. Qui ne s’en cache pas, traduisant à un rythme effréné A Message From Trane, ou investissant un swing introspectif et rocailleux sur Invitation.

Ailleurs, le saxophoniste peut lâcher son instrument de prédilection pour un piano sacrifiant tout au décalage (Solitude) ou privilégier de grands dialogues avec ses partenaires (Ah-Leu-Cha). Quelque manière qu'il emploie, ne lâche pas un instant l’inspiration ardente à l’origine du chef-d’œuvre.

Archie Shepp : Steam (Enja / Harmonia Mundi)
Edition : 1976. Réédition : 2007.
CD : 01/ A Message From Trane  02/ Solitude 03/ Invitation 04/ Ah-Leu-Cha 05/ Steam 06/ 52nd Street Theme
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Albert Ayler : Holy Ghost (Revenant, 2004)

albert ayler holy ghost

Elever un monument sonore à Albert Ayler, telle était l’idée du label Revenant. Concrétisée, sous la forme de 9 disques, d’un livre de 200 pages et de quelques fac-similés, réunis dans un coffret. Une boîte noire, retrouvée coincée entre le cœur et le cerveau d’un corps repêché dans l’East River, dans laquelle est inscrite un parcours peu commun.

En un coup porté, l’objet répertorie bon nombre des mille éclats d’Ayler, de la toute première session, enregistrée auprès d’Herbert Katz en 1962 (au Summertime prêt à en découdre avec qui voudrait encore mettre en doute la maîtrise technique du saxophoniste), à la captation de sa dernière prestation, au sein du sextet de son frère Donald, en 1969.

Entre ces deux moments, Ayler aura su trouver une forme musicale adéquate à une vérité qu’on a plutôt coutume d’infliger sous forme de claques retentissantes. Rouges, les oreilles auront eu de quoi siffler : Ayler, Murray et Peacock, au Cellar Café de New York, en 1964, instaurant l’ère des free spirituals (Ghosts) ; en quintette, deux ans plus tard à Berlin, transformant une marche folklorique en hymne à la vérité, perspicace et bancal, se souciant aussi peu de justesse que le monde de justice (Truth Is Marching In) ; crachant ailleurs un rythm’n’blues insatiable, genèse d’un free jazz pour lequel Ayler œuvre, s’en souciant pourtant moins que d’établir le contact avec n’importe quel esprit.

D’esprit, justement : les vivants d’en manquer souvent, c’est auprès d’une armée de fantôme qu’Ayler trouvera le réconfort nécessaire et transitoire. Dans une interview donnée au Danemark, il dit être sûr qu’un jour on comprendra sa musique. Aurait-il pu croire que l’intérêt irait jusqu’à la récolte proposée l’année dernière par Revenant ?

Albert Ayler : Holy Ghost, Rare and Unissued Recordings (1962-1970) (Revenant)
Edition : 2004.
9 CD : Holy Ghost
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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