Lol Coxhill Expéditives


Lol Coxhill : Instant Replay (Nato, 2011)
Lol Coxhill en France, au début des années 1980. L’idée – pour lui comme pour Nato, qui réédite aujourd’hui Instant Replay – d’en profiter. Alors, entendre le soprano fantasque en compagnie de Joëlle Léandre, Christian Rollet, Annick Nozati et Sven-Ake Johansson (notamment le temps d’une relecture théâtrale d’Embraceable You), Louis Sclavis, Raymond Boni, Tony Coe, le Bagad de Kimperlé ou la Chantenaysienne sous la direction d’Yves Rochard (au son de chansons d’enfance). Et puis, avec Jac Berrocal ou Paul Rutherford, un supplément d’âme : la finesse de Coxhill servant une formidable imagination partagée.

Erik Satie et autres messieurs : Airs de jeux (Nato, 2011)
Autre réédition Nato et hommage à Erik Satie. Lol Coxhill est de ces « autres messieurs », parmi lesquels on trouve aussi Ulrich Gumpert (qui va de Sarabandes en Gnossiennes avec autant d’application que de liberté), Tony Hymas, Steve Beresford, Dave Holland, Tony Coe, Philipp Wachsmann… La forme des interprétations est diverse, le soprano faisant le pari de tentatives transgenres des plus facétieuses.

Lol Coxhill, Barre Phillips, JT Bates : The Rock on the Hill (Nato, 2011)
Enregistré au Théâtre Dunois (déplacé) en 2010, The Rock on th Hill donne à entendre Lol Coxhill et Barre Phillips auprès du batteur JT Bates. Le soprano y divague avec allure sans prendre ombrage des reliefs changeants décidés par ses partenaires ou sert avec délicatesse des mélodies qui rappellent le duo Lacy / Waldron de One More Time. Ce sont là de belles pièces improvisées dans l’écoute, l’arrangement sur le vif voire la cohésion instinctive.

Lol Coxhill, Alex Ward : Old Sight New Sounds (Incus, 2011)
Enregistré en 2010, Old Sight New Sounds est la rencontre d’un Coxhill au soprano agile, subtilement décousu ou rappelant ailleurs les premiers temps du free (Joseph Jarman en tête), et d’Alex Ward à la clarinette. Après s’être cherchés un peu, les vents tissent un parterre de sons disposés en cercles : volubiles.

GF Fitz-Gerald, Lol Coxhill : The Poppy-Seed Affair (Reel, 2011)
Un DVD et deux CD font The Poppy-Seed Affair, à ranger sous les noms de GF Fitz-Gerald et Lol Coxhill. Un film burlesque qui accueille dans son champ sonore des solos de guitare en force, des élucubrations de Fitz-Gerald (guitare, cassettes, boucles et field recordings) et surtout un concert enregistré en 1981 par le duo : sans effet désormais, la guitare fait face au soprano : deux fantaisies se toisent sur un heureux moment.

Raymond Boni : Welcome (Emouvance, 2012)

Il y a un territoire Boni. Un territoire sans frontières. Un territoire ouvert, accueillant. Parfois, la solitude s’y installe. Mais cette solitude est peuplée. Peuplée d’amis (Patrick Williams) et d’inspirateurs (John Coltrane, Nina Simone). Ce territoire, il fait bon y naviguer.
C’est un territoire d’invitation et de tendresse. Y résident un harmonica facétieux et quelques guitares bagarreuses. L’une est acoustique. Elle frôle le blues, l’espérance, les vents épais. L’autre est électrique, manouche et paquebot. Elle furète le chaos, nous questionne. Combien pour nos âmes (How Much For Your Soul) ? Combien de temps encore pour ouvrir nos cœurs et nos sens (Welcome) ? Raymond Boni tel qu’en lui-même : fort, fragile, infini.
Raymond Boni : Welcome (Emouvance)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Welcome 02/ Petite rivière 03/ How Much For Your Soul 04/ Un Manouche dans New York 05/ Gitano Marinero 06/ Des coquelicots dans les Bleuets 07/ Black Is The Colour Of My True Love’s Hair
Luc Bouquet © le son du grisli

Joe McPhee : Topology (Hat Hut, 1981)

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.
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Pour avoir voulu connaître à quoi ressemblait son premier souvenir de musique, j’obtins de Joe McPhee ceci : « C’est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. »
L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse : au jazz qu’il découvrit au contact de Clifford Thornton – sur la boîte de carton de Topology, McPhee précise pour expliquer une reprise de « Pithecanthropus Erectus » que l’écoute de Charles Mingus lui révéla de quoi retournait le jazz moderne –, voici ce que Joe McPhee imposa souvent. Le raccourci veut ce qu’un raccourci peut valoir ; il conseille, en tout cas, de revenir à ce disque que le multi-instrumentiste (trompette d’abord, saxophone ténor ensuite, mille autres choses alors) enregistra avec John Snyder au synthétiseur au milieu des années 1970 : Pieces of Light, publié par le peintre Craig Johnson sur CjRecords – réédité sur CD par Atavistic.

Après Johnson, ce sera Werner Uehlinger qui assurera Joe McPhee de son soutien : « Après être tombé sur les premières productions de CjR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CjR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records. »
Après avoir publié un concert daté de 1970, Black Magic Man, Uehlinger prescrit à McPhee quelques séjours en Europe pour le bien de son catalogue : l’Américain y donne des concerts à Willisau et Bâle (The Willisau Concert, Rotation), y enregistre en 1976 un solo de taille (Tenor) et puis rencontre André Jaume et Raymond Boni, avec lesquels il enregistrera souvent : en duos, trios, et plus large ensemble, comme c’est le cas ici – « Topology », morceau-titre qui occupe deux des quatre faces du double LP, est d’ailleurs signé du trio. Dans cette version originelle du Joe McPhee Po Music, assemblée les 24 et 25 mars 1981, on trouvera aussi : Daniel Bourquin (saxophones alto et baryton), Pierre Favre (percussions), Radu Malfatti (trombone, micro-electronics, percussions), François Méchali (contrebasse), Michael Overhage (violoncelle), Irène Schweizer (piano) et Tamia (voix).

L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse, Boni s’en charge d’abord sur « Age » : à force de courtes phrases, Schweizer réveille, elle, un volcan sur les flancs duquel rouleront des sonorités rares. De plaintes délirantes en hymne déboussolé (celui de « Blues for New Chicago »), le groupe va et investit bientôt le champ de la reprise : ce sera « Pithecanthropus Erectus ». L’absence de contrebasse et la voix de Jackie McLean manquent, à la première écoute, mais ceci n’est qu’une question d’habitudes, que le collectif s’occupe de mettre à mal : le baryton de Bourquin et le ténor de McPhee en verve, le trombone de Malfatti en inquiétudes, l’unisson d’envergure auquel se plient tous les souffleurs enfin, auront fait vriller l’erectus sus-cité. Un hommage à Pia, et voici l’heure de donner à entendre de quoi retourne cette Po Music, concept que le musicien tira de ses lectures d’Edward de Bono. McPhee, vingt-cinq ans plus tard : « Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage. »
Les réactions en chaîne que l’on trouve en « Topology » montrent de quoi la méthode est capable : décharges en cascades modelant toute atmosphère quiète, interaction de principes opposés commandant de grands renversements. McPhee encore : « Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible. » Les disques à suivre du Joe McPhee Po Music – par lequel passeront Milo Fine, Léon Francioli, Urs Leimbgruber ou Fritz Hauser – le diront à leur tour : « tout change et tout devient possible. »


Raymond Boni : Rêve en couleurs (Palm, 1976)

Tellement de choses dans ce Rêve en couleurs : une fourmilière de sons, de couleurs, d’idées, de sensations toujours très fortes.
La guitare de Raymond Boni est d’abord de nylon. Elle parle d’un certain Indio et d’une autre Amérique. Une Amérique chaude et latine. Maintenant l’électricité prend le dessus : balayages sourds et grinçants ; la guitare est lancée à vitesse-Boni c'est-à-dire à très grand vitesse. Sol y sombra ou guitare millefeuilles ou, bien encore, guitare mille-couches ; les cordes s’étirent, tissent des ciels magnifiques. Et puis, soudain et pour quelques secondes seulement, surgit une valse, activée par on ne sait quelle mémoire. Une valse qui reviendra un peu plus tard en une furia métallique et ultime.
Nous voici en fin de face : le nylon reprend ses droits. Le rêve est devenu berceuse (Tu viens Bastien). Le vinyle est maintenant retourné. Voici la seconde face. Une face intensément solaire avec ses éruptions capricieuses, soudaines, incontrôlables. Le stylo est tombé. Le rêve se poursuit.
Raymond Boni : Rêve en couleurs (Palm)
Enregistrement : 29 mars-1er avril 1976. Edition : 1976.
LP : A01/ Chanson pour Indio A02/ Thème imaginaire A03/ Les clowns A04/ Tu viens Bastien B01/ Face au soleil couchant B02/ Invitation au rêve B03/ Rêve en couleurs
Luc Bouquet © Le son du grisli

Cette chronique est tirée du deuxième hors-série papier du son du grisli, sept guitares. Elle illustre le portrait de Raymond Boni.

Daunik Lazro : Horizon vertical (Hors Œil, 2011)
Depuis une dizaine d’année Daunik Lazro a délaissé l’alto au profit du baryton. Moins de satellites, plus de possibilités : les sons qui sortent du baryton de Lazro sont des sons qui écorchent le convenu. Ce sont des sons de batailles, propulsés contre l’arrogance des chefs. Ce sont des sons que beaucoup ne veulent pas entendre et que beaucoup n’entendront jamais. Des sons qui interrogent et bousculent un monde (à jamais ?) servile. Ce sont surtout de sons qui s’accordent et se réfléchissent aux partenaires du saxophoniste (ici Raymond Boni, Jérôme Noetinger, Jean-Luc Guionnet, Emilie Lesbros, Clayton Thomas, Kristoff K.Roll, Aurore Gruel, Michel Raji, Louis-Michel Marion, Qwat Neum Sixx). Au détour d’un concert, le saxophoniste dit le plaisir d’avoir joué quelque chose qui n’était jamais apparu jusque-là.
Et puis Daunik parle. Il parle de sa rage, de son désespoir, de ses tourments, de la perte, des expériences passées, des influences (Bechet, Dolphy, Ornette, Lyons, Portal). Avec le photographe Horace, il se souvient d’Ayler à Pleyel, des spectateurs qui partaient en masse, de ceux qui hurlaient leur dégoût et des autres qui criaient leur joie. Encore une bataille. Perdue ou gagnée ? Sommes-nous assez sereins, aujourd’hui, pour seulement envisager d’y répondre ? Et il parle encore. Il parle d’astrologie, du corps qui flanche, des substances illicites qui l’ont transporté dans une autre dimension.
Souvent, Christine Baudillon filme le saxophoniste, immobile. Minutieusement, elle enregistre le vent dans les branches. Elle superpose les axes. Un filet d’eau coule. Des feuilles mortes jonchent le sol. Le mouvement est lent et Tarkovski n’est pas loin. Et surtout, elle n’impose rien, ne bouscule rien. Cinéaste humble et investie, elle n’interfère pas : elle enregistre et témoigne. Seulement cela. Et ce cela est immense.
En bonus, un livret de photographies commentées par le saxophoniste lui-même. Un passé pas si lointain : des duos, des trios, des quartets et des visages jamais figés, toujours en mouvement. Un DVD indispensable mais vous l’aviez sans doute compris.
Christine Baudillon : Daunik Lazro : Horizon vertical (Hors Œil Editions)
Edition : 2011.
Luc Bouquet © Le son du grisli

Raymond Boni, Luc Bouquet: Talk About… The Listener Writer (Impro Jazz - 2007)
Enregistrement d’un concert donné en 2005, Talk About… The Listener Writer donne à entendre le guitariste Raymond Boni et le batteur Luc Bouquet improviser, ensemble ou en solo, une musique sous tensions.
Baignant d’abord dans une atmosphère leste faite d’expérimentations combinées – guitare électrique sous delay contre chaos percussif –, le duo évalue de différentes manières un travail qu’il dédie au son. Champs libres et souvent réverbérés accueillent alors toutes les tentatives : brouhaha sorti d’un amas d’effets (La route d’Uzès), redites pseudo mélodiques et soupçons de rythmes jazz (No Weapons…), illusions rock et swing glissées en progression instable (Talk About).
Sur courant alternatif, ailleurs, Boni dépose, parfois outrancier, un blues soumis à quelques charges électriques (How Much for Your Soul) quand Bouquet se fait plus concret, au son d’un solo allant crescendo qui rappelle ici ou là le jeu de Sunny Murray. Pour parfaire l’enregistrement percutant, alerte et intense, qu’est Talk About...
CD: 01/ Talk About 02/ How Much for Your Soul 03/ La route d’Uzès (pour Géraldine) 04/ No More Crazy Woman 05/ (Until) The Last Shout 06/ No Weapons… Instruments… Only
Raymond Boni, Luc Bouquet - Talk About... The Listener Writer - 2007 - Impro Jazz.

New Lousadzak : Human Songs (Emouvance, 2006)
Emmené par le contrebassiste Claude Tchamitchian depuis 1994, Lousadzak voit sa formation la plus récente qualifiée de « new », qui prouve sur Human Songs tout l’intérêt de porter un projet sur le long terme.
A l’appel du cornet solennel de Médéric Collignon, l’ensemble des huit musiciens se met en Marche dans l’idée de rendre hommage à quelques résistances, aperçues de Prague à Pékin. Dans les pas, donc, du Liberation Orchestra de Charlie Haden et de son désir d’aller voir partout – free jazz rock initié par la guitare de Raymond Boni sur Marche, impression orientale et cuivrée de Fanfare, ou mouvement romantique fantasmant Prokofiev sur Ostinato.
Ailleurs encore, l’ensemble dessine une valse lente et langoureuse gonflée par les roulements de batterie de Ramon Lopez puis décorée par les drones élaborés de Boni et Rémi Charmasson (Place Tien-An-men), ou oppose en ouverture de la deuxième Suite les notes longues sorties des saxophones de Daunik Lazro et Lionel Garcin et la préhension allant crescendo d’une contrebasse fulminant (Khor Virap).
Des méandres où l’on fomente les réactions (Human Song) aux places où le mouvement leur est insufflé – assauts grandiloquents et cacophonie rageuse de New Delhi – la musique du New Lousadzak aura tout évoqué, n’oubliant pas de porter haut des airs cuivrés de fête quand telle opération aura porté ses fruits.
New Lousadzak : Human Songs (Emouvance / Abeille)
Edition : 2006.
CD : 01/ Ouverture 02/ Marche 03/ Ostinato 04/ Fanfare 05/ Chant final 06/ Khor virap 07/ Tautavel 08/ New Dehli 09/ Place Tien-An-men 10/ Prague 11/ Human Song
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

McPhee, Boni, Lazro, Tchamitchian: Next to You (Emouvance - 2006)

Fomenté depuis plus d’une dizaine d’années par Joe McPhee, Raymond Boni, Daunik Lazro et Claude Tchamitchian, Next to You a profité d’un récent passage en studio du quartette pour paraître enfin sur disque. Fruit d’accointances régulières, l’enregistrement traîne son improvisation sur une grille à respecter, dont les musiciens n’ont même plus à s’entretenir au préalable.
Ouvert au rythme des impulsions fracassantes, le disque prône avant toute chose la conduite batailleuse, succession rapide des accords de guitare de Boni, contrebasse menée par l’archet insatiable de Tchamitchian, et spirales avalant l’alto de Lazro. Sorte de compromis entre un free jazz sans bornes et le post-punk new-yorkais des années 1980 (Folie dure). Provoquant la rupture, la contrebasse instigue un passage en brumes apaisant, dissipé bientôt par les interventions extatiques du guitariste et les emportements hautains du saxophone de Lazro (The Last Border). McPhee, lui, se démarque véritablement sur Next to You, y fabriquant au son de sa trompette de poche des électrons rythmiquement indépendants, quand Boni tisse des redondances liant les propositions de l’entier quartette.
Jouant des delays, il prescrit aussi des résonances métalliques sur des pièces de cordes percussives (One More Step) ou travaille un zen poli tant et si bien qu’il finit par grincer (Softitude). Ailleurs, c’est au duo des vents de tout rafler, le soprano de McPhee accompagnant l’alto furieux de Lazro (Straight Knife), avant de laisser place nette aux parties instaurées et défendues à 4.
Other Warriors, d’abord, impressionnante de densité. Le règne du calamar géant, surtout, que les musiciens appellent depuis le début, où saxophone et contrebasse évoluent sur les constructions métalliques élevées par la guitare. De l’amalgame obtenu s’échappent des ondes sombres et pénétrantes, d’une intensité enveloppant les domaines de l’improvisation, du free savant et des musiques nouvelles. Comme partout sur le disque, mais sous une forme exacerbée. Voilà pourquoi Le règne du calamar géant sonne avec emphase l’heure de la conclusion.
CD: 01/ Folie dure 02/ The Last Border 03/ Next to You 04/ Shorty 05/ One More Step 06/ Other Warriors 07/ Softitude 08/ Straight Knife 09/ Le règne du calamar géant
Joe McPhee, Raymond Boni, Daunik Lazro, Claude Tchamitchian - Next to You - 2006 - Emouvance.

Raymond Boni, Joe McPhee: Voices & Dreams (Emouvance - 2001)

Si Voices fut composé par Joe McPhee pour être interprété en duo avec John Snyder, c’est en compagnie de Raymond Boni qu’il l’enregistra en 2000. Saxophones et trompette de poche firent donc face à une guitare électrique plutôt qu’à un synthétiseur, le temps de 4 interprétations du thème et de 3 improvisations tirant parti de la relation profonde qu’entretiennent les deux musiciens.
Ouvert par les slides réverbérés de Boni, Voices I trouve là le décor adéquat à une progression suave, oscillant entre ballade feutrée et blues perdu dans les brumes. Présentation du thème, aussi. Qui gagne en densité, ici déjà, selon le lyrisme servi graduellement par le saxophone, et par les instincts percussifs de Boni, de moins en moins retenus au fil des versions. Jusqu’à faire hésiter le guitariste entre le relâchement évanescent conseillé par la méthode (accompagnement à sa charge et phrase mélodique revenant à McPhee) et les touches bruitistes plus instinctives (Voices IV).
Forcément plus permissives, les improvisations multiplient les directions : surnombre des effets de guitare brouillant le propos pendant la tenue duquel la trompette de poche s’essaye aux plus fins volumes (Dream I), expérimentations de McPhee sur son alto avant la montée en puissance d’un free battu par les notes étouffées dévalant de la guitare en cascade (Dream II), ou interventions moins perturbées d’un couple qui manie les effets délicats (Dream III).
Rappelant dans l’idée Beyond the Missouri Sky de Charlie Haden et Pat gling gling Metheny, Voices & Dreams offre un dialogue bien plus particulier, qui ne s’interdit pas le recours à l’introspection quand il pourrait toujours réclamer l’échange. Le charme en plus, pour l’auditeur, d’être invité à s’immiscer dans la sphère privée d’une relation véritable, pour beaucoup dans l’élaboration d’un monde étrange et singulier.
CD: 01/ Voices I 02/ Dream I 03/ Voices II 04/ Dream II 05/ Voices III 06/ Dream III 07/ Voices IV
Raymond Boni, Joe McPhee - Voices & Dreams - 2001 - Emouvance. Distribution Abeille Musique.

Interview de Joe McPhee
Figure incontournable du free jazz et symbole de la scène new-yorkaise des années 1970, le multi instrumentiste Joe McPhee distribue aujourd’hui encore ses enregistrements éclatants, preuve supplémentaire que le meilleur arrive souvent de musiciens inassouvis. Court entretien pour marquer la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de deux disques soignés, Remembrance (CJR) et Next to You (Emouvance).
Quand et où êtes vous né ? Je suis né à Miami, Floride, le 3 novembre 1939.
Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon tout premier souvenir est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. Mon deuxième souvenir à ce sujet est les cours de trompette que je prenais avec mon père.
Vous avez débuté en tant que professionnel aux côtés du trompettiste Clifford Thornton. Quel est le rôle exact qu’il a joué dans votre carrière ? Clifford Thornton a été l’un des moteurs essentiels de mon parcours musical. Je l’ai rencontré à l’époque où je commençais à essayer de me frotter au jazz, et il m’a fait découvrir une version écrite de Four de Miles Davis. Un peu plus tard, il m’a invité à participer à l’enregistrement de son Freedom And Unity. Ca a été mon premier enregistrement. En compagnie du fantastique Jimmy Garrison, qui plus est…
Quelles sont les images que vous gardez de la scène jazz new-yorkaise des années 1970 ? C’était comme vivre à l’intérieur d’un volcan… Hot, rapide, sans cesse en mouvement, politisé, légèrement dangereux parfois, lorsque vous n’y étiez pas assez préparé, mais aussi ouvert et accueillant. Il était simple de faire la connaissance des musiciens légendaires que nous connaissons aujourd’hui : Ornette Coleman, Jimmy Garrison, Elvin Jones, Jackie McLean, Dewey Redman, Sam Rivers, et tant d’autres.
Pourquoi avez-vous fondé, en compagnie du peintre Craig Johnson, votre propre maison de disque, CJR ? Que vous a-t-elle permi d’obtenir ? En fait, c’est plutôt Craig Johnson qui a monté ce label après m’avoir entendu jouer au sein d’un groupe local. Selon moi, posséder son propre label permet à un musicien d’avoir le contrôle absolu des décisions artistiques à prendre.
Cela vous a aussi permis d’enregistrer malgré la défaillance de votre propre pays à vous destiner l’attention que vous méritiez… Jusqu’à ce que vous trouviez un soutien de choix auprès du label suisse Hat hut. Pouvez-vous me parler de son fondateur, Werner Uehlinger, et de la relation que vous avez nouée ensemble ? Après être tombé sur les premières productions de CJR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CJR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records.
A vos yeux, qu’est-ce qui a changé ces 40 dernières années concernant la scène jazz internationale ? Selon moi, le changement le plus important a été l’irruption chez des musiciens de toutes nationalités d’une faculté commune à développer leurs propres concepts de « jazz » et de musique improvisée, et de ne plus dépendre du seul modèle américain. Je pense qu’il est essentiel de reconnaître les origines d’une forme d’art sans pour autant en devenir l’esclave.
Aujourd’hui, tous les jazzmen connaissent assez bien l’histoire de la musique de jazz. Il me semble même qu’ils font de ce savoir un matériau de base à l’élaboration d’un langage qui peut apparaître très individualiste. Pour résumer : ils investissent un style qui a évolué au gré des réflexions collectives de musiciens, pour s’attaquer au domaine en indépendants, leurs collaborations n’étant plus qu’extensions de leur propre personnalité… Êtes-vous d’accord avec ça ? Oui, c'est exact! Et c’est bien regrettable. Il me semble que c’est plus ou moins au moment de la mort de John Coltrane qu’une évolution est apparue, qui s’est mise en tête de trouver le nouveau Messie. C’est une sorte de narcissisme. Et la mentalité vidéo clip d’MTV n’a rien fait pour aider.
Concernant votre propre évolution, comment l’estimez-vous entre la sortie d’un disque comme Nation Time et celle de vos derniers enregistrements ? Et qu’en est-il de l’évolution de votre jeu ? Pour répondre aux deux questions, j’espère m’être développé en tant que musicien aussi bien qu’en tant qu’être humain, et que je continuerai à le faire.
Votre actualité ne connaît presque plus de répit. Pouvez-vous me parler un peu de Remembrance et de Next to You ? Concernant Remembrance, Raymond Boni était à cette époque à Chicago pour un concert. C’était juste après la catastrophe du 11 Septembre, et Charles Gayle ne tenait pas à prendre l’avion jusqu’à Seattle où il devait donner un concert organisé par l’Earshot Jazz Festival. Le contrebassiste Michael Bisio nous a alors invité, Raymond et moi, à le rejoindre pour honorer ce concert. Craig Johnson, qui habite maintenant Seattle, nous a hébergé. J’ai enregistré le concert, et le reste, c’est de l’histoire. Le titre fait référence au 11 Septembre. Quant à Next to You, c’est en quelque sorte le travail d’une dizaine d’années. Notre quartette (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian et moi) avons enfin au l’opportunité d’entrer en studio après une tournée. Ca a été une formidable expérience et nous espérons donner d’autres concerts ensemble cette année.
Vous paraissez apporter beaucoup d’attention à vos lectures… De temps à autre, vous parlez d’Edward de Bono, dont les théories vous auraient inspiré l’élaboration de la « Po Music ». Pouvez-vous m’expliquer ce concept, et est-il la clef de votre évolution personnelle ? Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage.
Ce concept est-il facile à employer ou nécessite-t-il des conditions particulières ? Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible.
Des résultats que l’on publie aujourd’hui au rythme insatiable de vos enregistrements… Ceux que vous menez, et ceux auxquels vous participez en tant que sideman. Ne vous arrive-t-il par de vous sentir comme l’un des derniers prophètes vers qui tous accourent pour recevoir la bonne parole ? Non ! J’ai assez de chance pour être encore capable de faire ce qu’il me plaît de faire, et avec les gens que j’apprécie.
Quels sont vos projets pour l’année 2006 ? En février, je jouerai à Anvers aux côtés de Dave Burrell, puis à Rome, à Paris (Sunside, le 25 mars, ndlr), à Amsterdam et Vilnius. En mai au sein du Peter Brötzmann Chicago 10tet, et en septembre, en France, avec Next to You Quartet. J’espère avoir bientôt un peu plus d’informations sur mes prochains enregistrements.
Joe McPhee, janvier 2006. Remerciements à Guillaume Pierrat.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli























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