Le son du grisli

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Sonny Simmons : Staying on the Watch / Music from the Spheres (ESP, 1966)

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L’illusion du progrès en arts modernes est souvent problématique. On sait bien que, sous l’effet d’une simple impression, ce qui peut sembler être une nouveauté frappante aujourd’hui peut se trouver assez vite vieilli et fatigué. Mais j’ai toujours été impressionné par la manière dont la plupart des disques ESP d’il y a cinquante ans sonnent encore frais et provocateurs aujourd’hui.

Un exemple parmi d’autres : le grand Sonny Simmons, sa musique et son jeu au saxophone alto sont tellement forts, courageux, résistants à toutes épreuves, qu’il est étonnant qu’il ne soit pas devenu un des jazzmen les plus célèbres de cette époque et même de la nôtre. Lorsqu’on réécoute son premier disque en tant que leader, Staying on the Watch, on entend la sensibilité des modernistes qui venaient de le précéder (Coltrane, Dolphy) mais aussi un lyrisme, un feu et une oreille qui lui sont propres. Notez la place qu’il réserve à l’éblouissante trompette de Barbara Donald, alors sa femme.

Leur deuxième disque, Music from the Spheres, sorti peu après sur ESP et sur lequel on entend des musiciens tels que le batteur James Zitro et Bert Wilson au saxophone ténor, tient toutes les promesses du compositeur singulier qu’est Simmons, à la fois osé et très swingant. Tous auraient dû mener une vie musicale longue et abondante, faite d’opportunités et de rencontres à la hauteur, et ne pas se contenter d’une descendance, mais voilà… En tout cas, le miracle est qu’il a non seulement survécu aux pires souffrances mais qu’il joue toujours (et comment!), plus apprécié en Europe qu’aux USA, certes, et soutenu par de jeunes labels enthousiastes, tels que Improvising Beings. Parfois, on a quand même de la chance : le bel art peut tenir aussi longtemps que toute une vie.

Sonny Simmons : Staving on the Watch (ESP)
Enregistrement : 30 août 1966. Edition : 1966.
LP : 01/ metamorphosis 02/ A Distant Voice 03/ City of David 04/ Interplanetary Travelers
Sonny Simmons : Music from the Spheres (ESP)
Enregistrement : Décembre 1966. Edition : 1966.
LP : 01/ Resolutions 02/ Zarak's Symphony 03/ Balladia 04/ Dolphy's Days
Jason Weiss © Le son du grisli

always_in_troubleJason Weiss est écrivain. Jeudi prochain, 25 octobre, il présentera son nouveau livre, Always in trouble : An oral history of ESP-Disk, the most outrageous record label in America, au Souffle Continu à Paris. Après quoi, le saxophoniste Etienne Brunet improvisera en solo.



Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions (Resonance, 2018)

eric dolphy musical prophet

Le 18 avril 1963, Eric Dolphy emmène J.C. Moses, Richard Davis et Ed Armour, sur la scène du Carnegie Hall, puis doit attendre la fin du mois de juin pour retrouver le chemin de la scène – celle, en l’occurrence, du Take Three. Sans le savoir, au fil de ces concerts, le musicien met sur pied la formation qui le suivra bientôt en studio à l’invitation du producteur Alan Douglas. (…) Début juillet 1963, sont ainsi organisées, de 16 heures à 3 heures du matin, quelques séances pendant lesquelles Dolphy essaye différentes formations, faisant appel à certains de ses partenaires réguliers (Richard Davis, J.C. Moses, Eddie Khan) aussi bien qu’à de nouvelles recrues (Sonny Simmons, Prince Lasha et Bobby Hutcherson, qui occupe au vibraphone la place laissée vacante dans le groupe par Herbie Hancock). À souligner, aussi, le remplacement d’Ed Armour par Woody Shaw, et l’intervention de Clifford Jordan au saxophone soprano. [Eric Dolphy, éd. Lenka lente, 2018]

Au son du grisli, Alan Douglas s’était souvenu : « Un jour, Monty Kay me présente Eric Dolphy, à qui je m’empresse de demander ce qu’il aimerait vraiment enregistrer. Il m’a alors parlé de ce qu’il rêvait de faire, et puis nous avons passé une semaine en studio, lui, les musiciens qu’il avait choisis et moi. Nous ne cessions d’enregistrer. » De la somme d’enregistrements, le producteur fera deux disques (Conversations et Iron Man, publiés respectivement en 1963 et 1968) puis un double album (Jitterbug Waltz, auquel succédera The Eric Dolphy Memorial Album). On ne saurait aujourd’hui dénombrer les supports sur lesquels se sont retrouvés, un jour ou l’autre, de rééditions en compilations publiées plus ou moins « légalement », les titres enregistrés par Dolphy pour Douglas : qu’importe, c’est Conversations et Iron Man que Resonance réédite aujourd’hui, mais en y mettant les formes.

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Car la référence est belle : trois disques (LP publiés à l’occasion du Record Store Day's Black Friday puis CD quelques semaines plus tard) enfermés dans un étui avec un épais livret qui raconte l’histoire de cette réédition « augmentée » et recueille la parole d’anciens partenaires ou amateurs du souffleur disparu en 1964 – Richard Davis, Sonny Simmons, Joe Chambers, Han Bennink, Henry Threadgill et aussi Oliver Lake, Sonny Rollins, David Murray, Steve Coleman ou Marty Ehrlich. L’histoire en question n’est évidemment pas celle de la réédition de Conversations et d’Iron Man, mais plutôt celle des inédits qui l’accompagnent : en 1964 avant son départ pour l’Europe, Dolphy confia quelques effets personnels à ses amis Hale et Juanita Smith – qui s’exprime elle aussi dans le livret – qui les léguèrent plus tard au musicien James Newton duquel le producteur Zev Feldman s’est, sur le conseil de Jason Moran, récemment rapproché : sur les bandes que Dolphy laissa derrière lui, quelques inédits « attendaient » en effet d’être publiés tandis que d’autres prises encore, que Blue Note avait rendues public au milieu des années 1980 sur Other Aspects, valaient bien d’être rééditées.

Faire défiler les photos de Val Wilmer et de Jean-Pierre Leloir au son de Conversations – album publié du vivant de Dolphy mais qui ne continent aucune de ses compositions – et Iron Man ajoute au charme de l’ensemble : sur la Jitterbug Walz de Fats Waller ou des deux versions de Muses for Richard Davis – le 1er juillet 1963, seuls Dolphy et Davis enregistrent, notamment cette composition de Roland Hanna qui, il y a quelques années, donna son nom à une compilation de titres rares étiquetée Marshmallow Export –, lire le souvenir que le contrebassiste garde de sa rencontre avec Dolphy, du calme et de l’humilité du souffleur… L’idée qu’il se faisait aussi de Sonny Simmons, en qui Davis voyait un possible « nouveau Dolphy ». Sur l’air de Music Matador, récréation mexicaine signée Lasha et Simmons et sur laquelle la clarinette basse « déborde » à loisir, profiter une nouvelle fois de l’entente d’Eric Dolphy et de partenaires aux allures de prophètes, mais de prophètes capables d’affranchissement – Burning Spear ou Iron Man, sur le disque du même nom, le prouvent mieux que d’autres titres.

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Parmi les inédits, ce sont d’autres versions de Mandrake, sur lequel le vibraphone d’Hutcherson semble porter tous les instruments à vent ; de Burning Spear, qui fait son lot de dissonances auxquelles œuvrent neuf musiciens dont sont les souffleurs Simmons et Lasha, Clifford Jordan, Woody Shaw, Garvin Bushell et  J.C. Moses ; de Love Me, qu’un solo d’alto peut renverser entre deux délicatesses ; d’Alone Together, que l’intention du duo Dolphy / Davis peut assombrir encore… Et puis, après cet Ode to Charlie Parker qui redit l’entente exceptionnelle du duo, trouver A Personal Statement (Jim Crow, sur Other Aspects) enregistré le 2 mars 1964 par une formation dans laquelle Dolphy côtoie le chanteur David Schwartz, le pianiste Bob James, le contrebassiste Ron Brooks et le percussionniste Robert Pozar : la composition est du pianiste, qui sert l’intérêt du souffleur pour les expériences – une pièce d’un lyrisme contemporain adopte ainsi l’allure d’une valse déboîtée. Inutile, alors, de trouver une phrase de conclusion à cette courte chronique pour dire l’intérêt de cette nouvelle référence de la discographie d’Eric Dolphy. Redire alors, comme dans le livre cité plus haut, que « rien ne vaut l’écoute ».

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Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions 
Resonance Records 
Enregistrement : 1963-1964. Edition : 2018. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Sonny Simmons & Co. : Instrumental Martial Arts of Tomorrow / Chasin' the Bird (Improvising Beings, 2014)

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Trop volage pour battre pavillon, le vaisseau dans lequel a récemment embarqué Sonny Simmons arborait quand même un étendard, qui claqua au vent avant d’être arraché au fuselage. C’est que l’engin sut atteindre les hauteurs auxquelles la mission Leaving Knowledge, Brilliance And Wisdom l’obligeait. Retrouvé en proche banlieue de Birmingham, Alabama, ce qu’il reste de cet étendard présente aujourd’hui encore, inscrite en lettres de feux, une devise qui dit assez bien le grand air de défi qu’affichaient Simmons et les membres de son équipage (Anton Mobin, AKA_Bondage, Michel Kristof et Julien Palomo) au moment du départ : Instrumental Martial Arts of Tomorrow.

Le voyage a été long, mouvementé, et ce ne sont que cinq de ses « moments » que l’Instance Bienveillante (IB) a jugé bon, sinon de révéler au public, en tout cas de ne pas taire plus longtemps. Fragmenté, c’est là un journal de bord qui raconte par le son – on y distinguera même quelques instruments – les tremblements de la machine avant son décollage, les appréhensions de ses passagers, leurs réactions contrariées devant l’Inconnue comme les façons qu’ils auront eu d’éviter ses écueils à coup d’improvisations bravaches, de disputes salutaires, d’accords suspendus, enfin, de charmes que souffle Simmons à l’approche du Serpent.

Après avoir croisé le fer avec satellites, poussières et comètes, l’appareil adressa un message à l’étranger qui, peu méfiant, répondit par une aimable invitation : là, le saxophone accuse les différents paliers de la descente, le métal fait grincer sa fatigue, et c’est la rencontre. Cordiale, surprenante même : l’hôte fit en effet part de son exaltation dans un langage imprévisible, qui fuse et crépite… de quoi plaire au commandant Simmons, qui saisit alors tout le sens de la mission rétro futuriste qui lui a été confiée (suite aux explorations de Paul Bley et Annette Peacock, Joe McPhee avec John Snyder, Anthony Braxton ou George Lewis avec Richard Teitelbaum). Sens, qu’il s’empressa de signifier à la faune en liesse – selon l’état actuel de nos recherches, employer le mot « faune » n’est pas faire injure à l’hôte en question – en usant d’un idiome qu’elle et elle seule pouvait sans doute comprendre : « Shaga-Uga ».

La formule est plusieurs fois répétée. Après quoi, silence radio. Les enregistrements ne disent rien des conditions dans lesquelles a été effectué le voyage de retour ni à quel moment ses jeunes coéquipiers se sont aperçus de la disparition du commandant. Leurs témoignages n’ont pu faire avancer l’enquête ; à cette heure, le mystère reste entier. Pour ne pas être suspectée de conspiration, l’IB a fait nommer Huey Sonny Simmons Chevalier du Grand Ordre du Clavier Galactique et, à un journaliste qui l’interrogeait sur l’affaire, a répondu en ces termes : « C’est la vie… »

Sonny Simmons : Leaving Knowledge, Wisdom and Brillance / Chasin the Bird? (Improvising Beings)
Edition : 2014.
8 CD : CD1-CD4 : Leaving Knowledge, Wisdom and Brilliance – CD5-CD8 : Chasin the Bird?
Luc Bouquet © Le son du grisli


Sonny Simmons : Leaving Knowledge, Wisdom and Brillance / Chasin the Bird? (Improvising Beings, 2014)

sonny simmons leaving knowledge wisdom and brilliance chasing the bird

Oubliez les balises, oubliez les repères, oubliez les raccords. Oubliez l’homme noir, oubliez l’homme blanc. Oubliez le musicien, oubliez le producteur. Oubliez le commerce, les traités. Mais prenez tout de Leaving Knowledge, Wisdom and Brilliance. Et prenez tout de Chasing the Bird? Prenez tout de ces huit disques, prenez tout de cette folle épopée.

Laisser (en héritage) la Connaissance, la Sagesse et la Brillance dit beaucoup de choses du délestement. Et de l’oubli. Et de la mémoire. Ici, des traces de Trane, Ustad Bismillah Khan. Et des traces du lendemain. Du lendemain sans la question. Ici, mille vibrations de cérémonies. Prêts pour la Cérémonie ? l’Inde, l’Afrique, le jeu de l’ordre et du désordre. La cathédrale indéfinie. Un festin nu, ce jazz qui pointe ? Ici, on ne garde que l’amorce. Le reste nous est donné, à compléter. Mais qui le voudrait ?

Chasin the Bird?, c’est encore l’oubli et la mémoire. Mais c’est aussi les flammes et les forges. C’est le son devenant ocre. C’est la magie noire. C’est la frayeur et la paix et encore le délestement. C’est le phrasé qui se déchire car le blues gagne toujours. C’est du crachin sonique. C’est un doux exorcisme. C’est du psychédélisme s’effaçant. C’est une montagne de sagesse en action. C’est l’autre langage. Celui que l’on n’osait plus imaginer, invoquer.

Je ne puis rien écrire sur cette musique. Je l’ai imaginé. J’étais loin du compte. Cette musique résiste au chroniqueur. Ou l’oblige à avoir quelque (petit) talent. Je vous livrerai seulement les noms de ceux qui furent les sages héros de cette épopée : Sonny Simmons, Bruno Grégoire, Michel Kristof, Julien Palomo, Anton Mobin, AKA_bondage, Nobodisoundz, Other Matter.

écoute le son du grisliSonny Simmons
Leaving Knowledge, Wisdom and Brillance (extraits)

Sonny Simmons : Leaving Knowledge, Wisdom and Brillance / Chasin the Bird? (Improvising Beings)
Edition : 2014.
8 CD : CD1-CD4 : Leaving Knowledge, Wisdom and Brilliance – CD5-CD8 : Chasin the Bird?
Luc Bouquet © Le son du grisli


Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges, 2008)

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La chose est assez rare pour qu’on la remarque : deux films – l’un consacré au saxophoniste, l’autre au batteur – montrent Sonny Simmons et Sunny Murray se croisant. Le premier : disponible sur DVD malgré ses nombreux défauts. Le second : en attente d’être diffusé autant que le méritent toutes ses qualités.

Sunny’s Time Now, donc : titre repris par le réalisateur Antoine Prum pour adresser son hommage à Sunny Murray. En ouverture, le noir et blanc souligne l’intensité d’un solo du batteur : toms, cymbales et grosse caisse, et puis le murmure du musicien, qui n’est autre qu’un chant d’extraction rare jouant les fils conducteurs pour gestes affranchis en mouvement perpétuel. Ensuite, le batteur parle, attestant qu’il ne sert à rien de mettre à mal le swing si l’on n’est pas capable, avant cela, de bien le servir.

La suite du film retrace autant le parcours de Murray qu’elle l’approche et le révèle par touches délicates. Glanant les témoignages de musiciens de choix (Cecil Taylor, William Parker, Grachan Moncur III, Tony Oxley, François Tusques, Robert Wyatt…) et d’amateurs éclairés aux souvenirs de taille (Val Wilmer, Delfeil de Ton, Daniel Caux, Ekkehard Jost…), le portrait s’en tient ailleurs à une approche plus discrète mais tout aussi parlante : prises de répétitions ou de concerts (là, trouver le sujet en compagnie de Simmons, Bobby Few, Tony Bevan ou John Edwards) sur lesquels Sunny Murray apparaît en camarade trublion ou en créateur ensorcelé. L’ensemble, organisé avec esprit et intelligence par Antoine Prum, véritable auteur qui vaudrait d’être diffusé.

Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges / La Bascule)
Réalisation : 2008.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Archives Sunny Murray


Sonny Simmons : Autour de Sonny Simmons (La vie est belle, 2009)

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Ainsi, Sonny Simmons aura résisté aux vicissitudes d’une vie qui auront abattu plus d’un musicien de jazz. Bien des années après avoir œuvré à l’avant-garde aux côtés de Prince Lasha et reçu toute la confiance d’Eric Dolphy, Simmons découvrira la drogue, dont l’usage répété le jettera à la rue. A force de soutiens, le saxophoniste s’en sort ensuite, rattrapé in-extremis mais pas assuré pour autant de ne plus voir venir à lui d’autres genres d’épreuves.

Autour de Sonny Simmons le prouve : coffret réunissant un film, un disque et un livret consacrés au septuagénaire, l’objet démontre que les meilleures intentions du monde ne peuvent pas grand-chose contre l’implacable fatalité. A voir ici, donc : un film réalisé par François Lunel, montage décousu de morceaux de vie filmée qui, sous prétexte de faire toute confiance à la force de l’image, passent à côté de leur sujet. Une courte conversation entre le saxophoniste et Sunny Murray pour toute exception ; partout ailleurs, on met en boîte un saxophoniste de taille sans lui permettre de parler beaucoup, on l’installe et le dirige dans un sordide décor de sursis aux côtés d’âmes parfois bienveillantes, parfois inconsistantes et cherchant les preuves de leur propre existence auprès de plus grand qu’eux – tous, gravitant autour d’un astre qui vacille, l'important étant avant tout d'apparaître avec lui dans le cadre.

Sonny Simmons méritait évidemment mieux, car le musicien a des choses à dire autant qu’à faire entendre. Il méritait, par exemple, un film rehaussé des présences de complices qui le connaissent et connaissent sa musique – en premier lieu desquels Marc Chaloin, qui a recueilli des années durant le témoignage de Simmons, biographe exigeant qui tient sans doute à disposition de tout éditeur audacieux les innombrables pages d’un hommage autrement sincère – et auraient pu, en images quand bien même, s’entretenir avec lui d’un autre thème à côté duquel passe le film : celui de la musique.

Heureusement quand même, les mots de Julien Palomo tissent dans un livret adjoint une biographie convaincante même si frisant parfois l’hagiographie, principales étapes d’un parcours hors-norme que le disque, non plus, n’arrive pas à illustrer : tendrement, le saxophoniste y rend avec le guitariste Jeff Ryan et le pianiste Gilbert Sigrist une musique sans saveur, bande-son d'autres films de Lunel et nouveaux espoirs déçus. Pas de ceux faciles à mettre en cage, Sonny Simmons, musicien magistral, n’aura pas permis non plus qu’on l’enferme en coffret.

Sonny Simmons : Autour de Sonny Simmons (La vie est belle)
Edition : 2009.
DVD : Together with Sonny Simmons, François Lunel. CD : Filmworks, Sonny Simmons.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Archives Sonny Simmons


Sonny Simmons : Live at Knitting Factory (Ayler, 2006)

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Enregistré au Vision Festival de New York en 2001, ce live du Sonny Simmons Trio est l’une des cinq premières références du catalogue digital fraîchement inauguré par le label Ayler records. Qui pouvait donc partir plus mal.

Epaulé par le contrebassiste Cameron Brown et le batteur Ronnie Burrage, Simmons déploie là un jazz soutenu et chaleureux, jouant des répétitions mélodiques (Cosmic Ship) ou usant de postures funk (Rev. Church) et groove (New Groove Mode) pour repenser un peu son approche musicale.

Revenant tout de même au free des origines sur le dernier titre, il fleurit sa verve d’envolées plus lyriques, comme il plaide contre les violences policières de sa voix sensible sur le speech amusé qu’est Pas bon. Prouvant que si la forme musicale peut aller voir ailleurs que jadis, la motivation première du créateur Sonny Simmons reste la même.

CD : 01/ Announcement 02/ Cosmic-Ship 03/ Rev. Church 04/ Pas bon 05/ New Groove Mode >>> Sonny Simmons - Live at Knitting Factory - 2006 - Ayler Records. Téléchargement.


Sonny Simmons: The Traveller (Jazzaway - 2005)

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Dans les années 1960, Albert Ayler, Ornette Coleman ou Don Cherry, avaient déjà confronté leurs inspirations ardentes à la froidure scandinave. En 2005, Sonny Simmons, autre représentant historique de la New Thing, tente à son tour l’expérience des contrastes géo-musicaux : The Traveller, premier volet d’un triptyque consacré à sa rencontre avec de jeunes musiciens norvégiens.

Pas tous issus du jazz, d’ailleurs. Pour servir au mieux des compositions signées Vidar Johansen, Simmons tenait à jouer en compagnie d’un quatuor à cordes. Chose faite : établissant des parallèles succincts avec la musique de John Adams (Humphrey) ou déclarant un penchant mal exploité pour la musique de film (Armada), violons et violoncelle trouvent une place de choix sur Spheres – assombrissant le propos musical de leurs interventions lointaines – ou Brainstorm – donnant dans l’unisson de phrases répétées.

S’il arrive que l’on retrouve Simmons noyé sous les cordes et un jeu de batterie trop appuyé (Armada), le saxophoniste gère, ailleurs, bien mieux sa présence. Sur Humphrey, par exemple, le grain de son alto toujours en danger, faisant son affaire d’une cadence en perdition comme des agrégats multipliés au piano par Mats Eilertsen. Sur Duet, qu’il a écrit, où il inspecte calmement la hauteur de ses notes, un peu à la manière de Steve Lacy.

Entre mise en abîme et passage de relais entre musiciens, Brainstorm se déploie au gré des répétitions acharnées, cherchant l’assurance parmi d’anciens mystères, noyé bientôt par le chaos irrémédiable d’un free jazz savant. Contraste saisissant, Sunset referme l’album au rythme lent de sa ballade suave et éthérée. Après un long voyage, Sonny Simmons sera revenu. Autant de façons que de preuves données. Posément, toujours, comme il est naturel.

CD: 01/ Humphrey 02/ Armada 03/ Spheres 04/ Duet 05/ Brainstorm 06/ Sunset 

Sonny Simmons - The Traveller - 2005 - Jazzaway. Import.



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