Le son du grisli

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Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions (Resonance, 2018)

eric dolphy musical prophet

Le 18 avril 1963, Eric Dolphy emmène J.C. Moses, Richard Davis et Ed Armour, sur la scène du Carnegie Hall, puis doit attendre la fin du mois de juin pour retrouver le chemin de la scène – celle, en l’occurrence, du Take Three. Sans le savoir, au fil de ces concerts, le musicien met sur pied la formation qui le suivra bientôt en studio à l’invitation du producteur Alan Douglas. (…) Début juillet 1963, sont ainsi organisées, de 16 heures à 3 heures du matin, quelques séances pendant lesquelles Dolphy essaye différentes formations, faisant appel à certains de ses partenaires réguliers (Richard Davis, J.C. Moses, Eddie Khan) aussi bien qu’à de nouvelles recrues (Sonny Simmons, Prince Lasha et Bobby Hutcherson, qui occupe au vibraphone la place laissée vacante dans le groupe par Herbie Hancock). À souligner, aussi, le remplacement d’Ed Armour par Woody Shaw, et l’intervention de Clifford Jordan au saxophone soprano. [Eric Dolphy, éd. Lenka lente, 2018]

Au son du grisli, Alan Douglas s’était souvenu : « Un jour, Monty Kay me présente Eric Dolphy, à qui je m’empresse de demander ce qu’il aimerait vraiment enregistrer. Il m’a alors parlé de ce qu’il rêvait de faire, et puis nous avons passé une semaine en studio, lui, les musiciens qu’il avait choisis et moi. Nous ne cessions d’enregistrer. » De la somme d’enregistrements, le producteur fera deux disques (Conversations et Iron Man, publiés respectivement en 1963 et 1968) puis un double album (Jitterbug Waltz, auquel succédera The Eric Dolphy Memorial Album). On ne saurait aujourd’hui dénombrer les supports sur lesquels se sont retrouvés, un jour ou l’autre, de rééditions en compilations publiées plus ou moins « légalement », les titres enregistrés par Dolphy pour Douglas : qu’importe, c’est Conversations et Iron Man que Resonance réédite aujourd’hui, mais en y mettant les formes.

double dolphy

Car la référence est belle : trois disques (LP publiés à l’occasion du Record Store Day's Black Friday puis CD quelques semaines plus tard) enfermés dans un étui avec un épais livret qui raconte l’histoire de cette réédition « augmentée » et recueille la parole d’anciens partenaires ou amateurs du souffleur disparu en 1964 – Richard Davis, Sonny Simmons, Joe Chambers, Han Bennink, Henry Threadgill et aussi Oliver Lake, Sonny Rollins, David Murray, Steve Coleman ou Marty Ehrlich. L’histoire en question n’est évidemment pas celle de la réédition de Conversations et d’Iron Man, mais plutôt celle des inédits qui l’accompagnent : en 1964 avant son départ pour l’Europe, Dolphy confia quelques effets personnels à ses amis Hale et Juanita Smith – qui s’exprime elle aussi dans le livret – qui les léguèrent plus tard au musicien James Newton duquel le producteur Zev Feldman s’est, sur le conseil de Jason Moran, récemment rapproché : sur les bandes que Dolphy laissa derrière lui, quelques inédits « attendaient » en effet d’être publiés tandis que d’autres prises encore, que Blue Note avait rendues public au milieu des années 1980 sur Other Aspects, valaient bien d’être rééditées.

Faire défiler les photos de Val Wilmer et de Jean-Pierre Leloir au son de Conversations – album publié du vivant de Dolphy mais qui ne continent aucune de ses compositions – et Iron Man ajoute au charme de l’ensemble : sur la Jitterbug Walz de Fats Waller ou des deux versions de Muses for Richard Davis – le 1er juillet 1963, seuls Dolphy et Davis enregistrent, notamment cette composition de Roland Hanna qui, il y a quelques années, donna son nom à une compilation de titres rares étiquetée Marshmallow Export –, lire le souvenir que le contrebassiste garde de sa rencontre avec Dolphy, du calme et de l’humilité du souffleur… L’idée qu’il se faisait aussi de Sonny Simmons, en qui Davis voyait un possible « nouveau Dolphy ». Sur l’air de Music Matador, récréation mexicaine signée Lasha et Simmons et sur laquelle la clarinette basse « déborde » à loisir, profiter une nouvelle fois de l’entente d’Eric Dolphy et de partenaires aux allures de prophètes, mais de prophètes capables d’affranchissement – Burning Spear ou Iron Man, sur le disque du même nom, le prouvent mieux que d’autres titres.

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Parmi les inédits, ce sont d’autres versions de Mandrake, sur lequel le vibraphone d’Hutcherson semble porter tous les instruments à vent ; de Burning Spear, qui fait son lot de dissonances auxquelles œuvrent neuf musiciens dont sont les souffleurs Simmons et Lasha, Clifford Jordan, Woody Shaw, Garvin Bushell et  J.C. Moses ; de Love Me, qu’un solo d’alto peut renverser entre deux délicatesses ; d’Alone Together, que l’intention du duo Dolphy / Davis peut assombrir encore… Et puis, après cet Ode to Charlie Parker qui redit l’entente exceptionnelle du duo, trouver A Personal Statement (Jim Crow, sur Other Aspects) enregistré le 2 mars 1964 par une formation dans laquelle Dolphy côtoie le chanteur David Schwartz, le pianiste Bob James, le contrebassiste Ron Brooks et le percussionniste Robert Pozar : la composition est du pianiste, qui sert l’intérêt du souffleur pour les expériences – une pièce d’un lyrisme contemporain adopte ainsi l’allure d’une valse déboîtée. Inutile, alors, de trouver une phrase de conclusion à cette courte chronique pour dire l’intérêt de cette nouvelle référence de la discographie d’Eric Dolphy. Redire alors, comme dans le livre cité plus haut, que « rien ne vaut l’écoute ».

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Eric Dolphy : Musical Prophet. The Expanded 1963 New York Studio Sessions 
Resonance Records 
Enregistrement : 1963-1964. Edition : 2018. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Sonny Simmons : Autour de Sonny Simmons (La vie est belle, 2009)

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Ainsi, Sonny Simmons aura résisté aux vicissitudes d’une vie qui auront abattu plus d’un musicien de jazz. Bien des années après avoir œuvré à l’avant-garde aux côtés de Prince Lasha et reçu toute la confiance d’Eric Dolphy, Simmons découvrira la drogue, dont l’usage répété le jettera à la rue. A force de soutiens, le saxophoniste s’en sort ensuite, rattrapé in-extremis mais pas assuré pour autant de ne plus voir venir à lui d’autres genres d’épreuves.

Autour de Sonny Simmons le prouve : coffret réunissant un film, un disque et un livret consacrés au septuagénaire, l’objet démontre que les meilleures intentions du monde ne peuvent pas grand-chose contre l’implacable fatalité. A voir ici, donc : un film réalisé par François Lunel, montage décousu de morceaux de vie filmée qui, sous prétexte de faire toute confiance à la force de l’image, passent à côté de leur sujet. Une courte conversation entre le saxophoniste et Sunny Murray pour toute exception ; partout ailleurs, on met en boîte un saxophoniste de taille sans lui permettre de parler beaucoup, on l’installe et le dirige dans un sordide décor de sursis aux côtés d’âmes parfois bienveillantes, parfois inconsistantes et cherchant les preuves de leur propre existence auprès de plus grand qu’eux – tous, gravitant autour d’un astre qui vacille, l'important étant avant tout d'apparaître avec lui dans le cadre.

Sonny Simmons méritait évidemment mieux, car le musicien a des choses à dire autant qu’à faire entendre. Il méritait, par exemple, un film rehaussé des présences de complices qui le connaissent et connaissent sa musique – en premier lieu desquels Marc Chaloin, qui a recueilli des années durant le témoignage de Simmons, biographe exigeant qui tient sans doute à disposition de tout éditeur audacieux les innombrables pages d’un hommage autrement sincère – et auraient pu, en images quand bien même, s’entretenir avec lui d’un autre thème à côté duquel passe le film : celui de la musique.

Heureusement quand même, les mots de Julien Palomo tissent dans un livret adjoint une biographie convaincante même si frisant parfois l’hagiographie, principales étapes d’un parcours hors-norme que le disque, non plus, n’arrive pas à illustrer : tendrement, le saxophoniste y rend avec le guitariste Jeff Ryan et le pianiste Gilbert Sigrist une musique sans saveur, bande-son d'autres films de Lunel et nouveaux espoirs déçus. Pas de ceux faciles à mettre en cage, Sonny Simmons, musicien magistral, n’aura pas permis non plus qu’on l’enferme en coffret.

Sonny Simmons : Autour de Sonny Simmons (La vie est belle)
Edition : 2009.
DVD : Together with Sonny Simmons, François Lunel. CD : Filmworks, Sonny Simmons.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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