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Le son du grisli
3 octobre 2012

Pão : Pão (Clean Feed, 2012)

pao_pao_clean_feed

Soit Pão, trio portugais réunissant le saxophoniste Pedro Sousa, le claviériste-percussionniste Tiago Sousa et le manipulateur de bandes et d’objets Travassos.

Petits frères de The Necks, leurs songes sont hypnotiques, lancinants. Leur horizon est de brumes et de nappes. Leurs paysages sont désertés et ne s’y dépose aucune autre harmonie que celle, minimale, s’éternisant sur les trois longues plages du disque. Le saxophoniste ténor module parfois ses effets : le voici prolongeant l’harmonique, caquetant son souffle ou poussant de poignants cris de désolation. Ainsi, passant de l’apaisement à l’épuisement mais ne remettant jamais en cause la tournure originelle, la musique de Pão navigue, impassiblement, en un vaste océan aux troubles et pesantes lenteurs.

EN ECOUTE >>> Dyson Tree

Pão : Pão (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Gods Wait Do Delight in You 02/ Dyson Tree 03/ It Was All Downhill After the Sling
Luc Bouquet © Le son du grisli

31 octobre 2012

Pascal Battus, Bertrand Gauguet, Eric La Casa : Chantier 1 (Another Timbre, 2012)

battus gauguet la casa chantier 1

Jeunes, nous aimions traîner aux abords du grand chantier. Avec la nuit, les bruits l’avaient fui, le silence et ses mystères avaient repris leurs droits. Des années à profiter de l’excavation, à tourner autour des poteaux de béton et à se méfier des câbles, à se faufiler sous le ciel en ouvertures qui donnaient d’une future pièce à un futur couloir, d’un futur couloir à un escalier de trois ou quatre marches seulement... Aujourd’hui l’immeuble de notre aire de jeu dépasse nos maisons d’enfance de huit étages.

Voilà le souvenir qui m’est revenu en voyant la pochette de ce CD de Pascal Battus (surfaces rotatives, objets trouvés), Bertrand Gauguet (saxophones et effets) et Eric La Casa (micros et enregistrements). Voilà le souvenir qui m’est revenu en lisant que les deux premières pièces du CD ont été improvisées en studio par des musiciens qui se souvenaient avoir joué ensemble sur un chantier : c’est l’expérience du 13 septembre 2011 que l’on peut entendre sur les plages 3 à 7.

Un autre jeu sur ce chantier du quatorzième arrondissement de Paris. L’improvisation avec ses imprévus puisque les musiciens cheminent dans le labyrinthe et rencontrent des ouvriers qui y travaillent. A l’un d’eux, un membre du trio avoue : ils sont venu faire « de la musique avec tous les sons. » L’occasion pour les musiciens de se mesurer à un lieu de travail au quotidien, des sons qui lui appartiennent et des manies qui le font tourner. J’entends donc à mon tour que l’on tape, que l’on frotte, que l’on ajuste, que l’on perce : comme souvent chez La Casa, on est venu chercher ce qu’un enregistrement in situ peut nous révéler aussi bien que nous cacher, ce qu’il induit, ce qu’il soupçonne. Il y a aussi la conversation des ouvriers qui couvre soudain le saxophone de Gauguet ou les objets de Battus : de qui le chantier est d’abord l’espace ?

En studio, Battus remet en marche les moteurs, Gauguet revient sur les crissements, La Casa s’engouffre encore dans le risque. Les murs ont changé de place parce que la réinvention est poétique, tout sauf concrète. D'ailleurs, ces sons résonnent bien dans ma maison d’enfance, plus sombre elle aussi aujourd'hui qu’avant.

Pascal Battus, Bertrand Gauguet, Eric La Casa : Chantier 1 (Another Timbre)
Enregistrement : 13 septembre 2010 & 28 avril 2011. Edition : 2012.
CD : 01-07/ Chantier 1
Héctor Cabrero © Le son du grisli

29 octobre 2012

Fanny Paccoud, Jean-Marc Montera : 13 impros (GRIM, 2012)

fanny paccoud jean-marc montera 13 impros

13 impros inspirées par autant de peintures d’artistes de Marseille (de toutes époques, leurs noms donnent leurs titres aux morceaux) à Fanny Paccoud (violon, alto, doudouk, scie musicale…) et Jean-Marc Montera (guitares, synthétiseur analogique). On peut se laisser aller à la rêverie musicale ou voir dans ces œuvres (reproduites et assemblées avec le disque vinyle dans un coffre à bijoux) des partitions graphiques d’un nouveau genre puisque, vous dit-on, elles s’improvisent.

Mais au diable la méthode ! D’autant que la paire Paccoud / Montera sait se montrer efficace – notamment pour faire oublier à leurs auditeurs qu’ils sont pour l’essentiel en présence d’un violon et d’une guitare. Sur le fil elle tisse un folk souterrain, un minimalisme automate, un baroque déclinant ou une ambient fantomatique. Sans perdre son âme le violon se laisse convaincre par une guitare amatrice d’éclectisme électrique – que Montera a en partage avec Lee Ranaldo, Thurston Moore (cf. Les anges du pêché) … – et de ruptures chromatiques. Enhardie par l’expérience de son partenaire, Paccoud brise les codes et mélange les genres pour réaliser la bande-son que ne pouvait espérer Marseille 2013 (impros). La parenthèse est enchantée et enchanteresse !

Fanny Paccoud, Jean-Marc Montera : 13 impros (GRIM)
Edition : 2012.
LP : A01/ Baquié A02/ Autard A03/ Ceccarelli A04/ Puget A05/ Klemensiewicz A06/ Delbès B01/ Scoccimaro A02/ Boyer A03/ Alt A04/ Daumier A05/ Camoin A06/ Bolino
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

29 octobre 2012

Platform 1 : Takes Off (Clean Feed, 2012)

platform 1 takes off

Au nombre des projets de Ken Vandermark, il faudra désormais compter avec Platform 1, qui l’associe à deux recrues de Resonance (Magnus Broo, Steve Swell) ainsi qu’à Joe Williamson (contrebasse) et Michael Vatcher (batterie). Les 5 musiciens se partagent les compositions.

Ce qui d’abord implique la mise en place d’un brass band affolé (Tempest, épreuve dolphyenne signée Swell, combinée à 2A>2B de Broo) au sein duquel le saxophone ténor jouera des coudes avant de plier sous la force d’un vent latin. Imposant Station, Vandermark répond à l’affront qui lui a été fait par une pièce de réflexion, qui joue d’unissons et de gimmicks mêlés. La trompette de Broo y trouve à dire autant que sur Compromising Emanations (Swell) à l’occasion des récréations que la composition réserve aux instruments à vent.

Le sombre climat de Deep Beige (Williamson) prouvera encore qu’une émotion profonde peut être exprimée pleinement quand un hommage à Roswell Rudd (In Between Charis, Vandermark) rétablira la balance en offrant à Williamson et Vatcher le soin de conduire un bel exercice de bop outragé. Et Takes Off aura tout dit ; pleinement.

Platform 1 : Takes Off (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 27 et 28 mai 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Tempest – 2A>2B 02/ Portal 33 03/ Station 04/ Dim Eyes 05/ Compromising Emanations 06/ Deep Beige + For Derek’s Kids 07/ In Between Charis
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 septembre 2012

Barry Chabala : Unbalanced In (unbalanced Out) (Another Timbre, 2012)

barry chabala unbalanced

Le nom de l’instrument de prédilection de Toshimaru Nakamura, le no-input mixing board, a toujours eu sur moi un effet paralysant. Sur ce CD, on l'entend à côté des matériels électronique et informatique de Bonnie Jones et Louisa MartinBarry Chabala (à qui l’on doit ce projet, réalisé par correspondance), Tisha Mukarji et  Gabriel Paiuk me réconfortent par leur présence : leurs instruments sont la guitare et le piano. Qu’ils en soient ici remerciés.

Morton Feldman disait que ce que nous entendons est ce dont nous nous souvenons. Il s’agit sur cet enregistrement reconstruit pas Chabala d'un microcosme électronique plutôt agité que la guitare et les deux pianos accompagneront tour à tour. Parfois, cela sonne comme les cloches d’une petite église autour de laquelle se pressent des électrons ; un Clochemerle où brillent, c’est selon, les cancans et l’ingéniosité. Les plus beaux moments sont lorsque Nakamura cherche à se défaire des branches d’une plante à cordes ou quand l’ordinateur (si je ne me trompe) soulève beaucoup de poussière grise. C’est un piano (mais celui de Mukarji ou de Paiuk ?) qui m’a renvoyé à Feldman : nous entendons, c’est vrai, ce dont nous nous souvenons.

Barry Chabala, Bonnie Jones, Louisa Martin, Tisha Mukarji, Toshimaru Nakamura, Gabriel Paiuk : Unbalanced In (Unbalanced Out) (Another Timbre / Metamkine)
Edition : 2012.
CD : 01/ Unbalanced In (Unbalanced Out)
Héctor Cabrero © le son du grisli

3 septembre 2012

Jason Kahn, Bryan Eubanks : Energy (Of) (Copy For Your Records, 2012)

jason kahn bryan eubanks energy (of)

Reproduisant un concert donné en septembre 2011 (durant une tournée américaine de neuf dates), ce disque de quarante minutes s'inscrit d'une certaine façon dans le prolongement du solo de Jason Kahn intitulé Beautiful Ghost Wave : mêmes éraillements et mêmes matériaux explosibles... A ceci près qu'il s'agit d'un duo et que Bryan Eubanks pousse efficacement non seulement dans le sens de l'assaut sonore, mais aussi dans celui de la progression, de la transition entre les phases de jeu.

Si la densité d'événements reste donc très grande, la lisibilité, ou l'audibilité, de l'ensemble reste néanmoins bonne (en termes d'équilibre des forces, de clarté, et également en termes de structure – ce qui n'est pas rien dans le cadre d'une pièce longue en concert). Et les instruments électroniques d'Eubanks, faits maison, ont beau crépiter en défibrillateurs destroy ou balancer leurs déflagrations chaotiques, le système de Kahn (synthétiseur analogique, table de mixage, micros contact) postillonne, crache ondes et boulons, trouvant des nuées communes à charger d'énergie électrique, voire quelques trouées à ménager – quand apparaissent des bribes d'enregistrements faits sur les lieux mêmes.

Décapant et énergétique.

Jason Kahn, Bryan Eubanks : Energy (Of) (Copy for your Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
01/ Energy (Of)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

31 juillet 2012

Guardian Alien : See the World Given to a One Love Entity (Thrill Jockey, 2012)

guardian alien see the world given

Dans une pochette moche à souhait (pour y échapper on peut télécharger le disque mais en même temps attendons la suite de la chronique avant de prendre une quelconque décision merci), il y a un disque qui ne fait pas quarante minutes, See the World Given to a One Love Entity, le second de Guardian Alien du batteur Greg Fox (que celui ou celle qui l’a entendu frapper dans Teeth Mountain ou  Liturgy lève la main).

Pour donner une suite à Swill Children paru l’année dernière, le batteur a choisi ses fûts les plus solides et les guitaristes ont sorti les racks d’effets. Dans l’esprit, un genre de rock-psyché mené à la baguette qui part facilement en vrille, c'est-à-dire qu’il peut ralentir si l’envie lui prend le cerveau ou tout donner à un solo de guitare que Merzbow trouverait bien faiblard… En bref, c’est un exercice de folk-alien dans le style d’Oneida, pour un résultat tout aussi aléatoire : pas intolérable à l’écoute, ce mélange de posts (post-folk, post-psyché, post-krautrock, post-post-rock…), mais loin d’être brillant.  

Guardian Alien : See the World Given to a One Love Entity (Thrill Jockey)
Edition : 2012.
CD : See the World Given to a One Love Entity
Pierre Cécile © le son du grisli

30 juillet 2012

Rodrigo Amado : Burning Live at Jazz ao Centro (JACC, 2012)

rodrigo amado burning live

Ils n’ont pas besoin de se chercher puisque se trouvant dès la première seconde. Eux, ce sont Rodrigo Amado et Jeb Bishop, respectivement saxophoniste et tromboniste. En ce jour du 28 mai 2011, dans le cadre du Jazz ao Centro Festival de Coimbra, le second rejoint le Motion Trio du premier.

Leurs souffles ne sont là que pour s’embraser, s’étreindre, se concurrencer. Le tromboniste aime à aggraver le cercle, à lui pulvériser l’écorce protectrice. Le saxophoniste, lui, fait de l’âpreté un royaume flamboyant. Jamais séparés trop longtemps, ils peinent à trouver le chemin de la douceur.  Le trouvant, ils s’en détachent rapidement. A leurs côtés, Miguel Mira et Gabriel Ferrandini rejoignent l’incendie d’une fire music qui n’en finit pas d’irriguer leurs pourpres élans.

EN ECOUTE >>> Red Halo

Rodrigo Amado Motion Trio, Jeb Bishop : Burning Live at Jazz ao Centro (JACC Records)
Enregistrement : 28 mai 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Burning Live 02/ Imaginary Caverns 03/ Red Hallo
Luc Bouquet © Le son du grisli

6 juillet 2012

The Thing, Barry Guy : Metal! (NoBusiness, 2012)

the thing barry guy metal

Inviter un quart à venir l’augmenter tient maintenant de l’habitude pour The Thing. Joe McPhee, Ken Vandermark, Otomo Yoshihide, Jim O’Rourke… Aujourd’hui, les conviés ont pour noms Neneh Cherry (sur The Cherry Thing dont l’écoute s’avère bien dispensable, pour ne pas dire déconseillée) et Barry Guy – contrebassiste avec lequel Gustafsson avait déjà signé Sinners, Rather than Saints sous étiquette NoBusiness.

Le 3 avril 2011, ce sont donc deux contrebasses et quatre amateurs de graves qui échangèrent à l’église Sainte Catherine de Vilnius – où fut enregistré le disque Guy / Gustafsson plus tôt mentionné. Håker Flaten à gauche, Guy à droite, Gustafsson à l’avant et Nilssen-Love à l’arrière : l’équipe ne tarde pas à développer un discours commun, âpre et surtout moins cadré que de coutume. Bien sûr, The Thing joue encore des épaules, mais il entame dans le même temps une conversation avec l'instrument basse qui change ses manières.

Ainsi les cordes lustrent-elles le cuir épais de « la chose » – Guy et Håker Flaten profitant de beaucoup d’espace (Praseodymium, Neodymium) – et la transformation agit, sans toutefois réussir à étouffer toute la furie du baryton, tous les grondements de la batterie. Et puis, au contact de Guy, The Thing perd de son intérêt pour le crescendo implacable : son inspiration joue maintenent de déliages et de contrastes. Les arabesques sensibles de la quatrième face abandonnées enfin pour une récréation-réceptacle de tous emportements racontent ainsi assez bien de quoi retourne cet impressionnant goût de Metal!

EN ECOUTE >>> Lanthanum >>> Europium

The Thing, Barry Guy : Metal! (NoBusiness)
Enregistrement : 3 avril 2011. Edition : 2012.
LP : A1/ Lanthanum A2/ Cerium B1/ Praseodymium B2/ Neodymium C1/ Promethium C2/ Samarium C3/ Europium D1/ Gadolinium D2/ Terbium D3/ Dysprosium D4/ Ride the Sky
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

jazz à luz grisli Barry Guy est trois fois annoncé au programme du festival Jazz à Luz. Le samedi 7 juillet aux côtés du danseur Thomas Hauert, le dimanche huit en solo et le lundi 9 en trio avec Evan Parker et Paul Lytton.

 

 

18 juin 2012

Willem Breuker : Amsterdamned Jazz (La Huit, 2012)

willem breuker amsterdamned jazz

Le visage fatigué, Willem Breuker ne baisse pas la garde : « Il ne faut jamais gâcher une seconde dans la musique » nous dit-il. Il poursuit : « Je m’endors et me réveille avec la musique ». Le voici dans sa gargantuesque discothèque : l’homme est curieux, confesse tout écouter même ce qu’il n’apprécie guère.  Car oui, cet homme était musique. On peut regretter qu’il ne dise que très peu de chose sur ses années free (rien sur Machine Gun ou l’ICP ici) ou sur les révoltes et illusions passées.

Le saxophoniste vit pour le présent : les concerts, les répétitions, le négoce, la composition, l’humour pince-sans-rire aussi bien sûr. Le réalisateur Daniel Jouanisson n’a aucun mal à capter l’implication du musicien, son faux détachement et la plus belle conquête de Breuker : la musique. Rien que la musique. Un acte de foi ni plus ni moins.

Un concert du Kollektief (immense solo de violon de Lore Lyne Tritten) ainsi que les interviews de Johann Van Der Keuken, Konrad Boehmer et Misha Mengelberg (le réalisateur comprend-t-il ce qui se passe ici ?) complètent cet attachant et nécessaire DVD.

Willem Breuker Kollektief : Amsterdamned Jazz (La Huit)
Edition : 2012.
2 DVD : Amsterdamned Jazz
Luc Bouquet © Le son du grisli

21 mai 2012

Patrick Farmer, Sarah Hugues : No Islands / Droplets (Another Timbre, 2011)

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Au Four6 de John Cage, Patrick Farmer (platine, électronique), Kostis Kilymis (électronique), Sarah Hugues (cithare) et Stephen Cornford (piano amplifié) ajoutent sur ce CD deux improvisations. Ce qui n’empêche pas les trois pièces d'être des boîtes gigognes (de la plus petite à la plus grande : Improvisation #1, Improvisation #2, Four6) comme autant de No Islands.

De ces boîtes fuit une électroacoustique qui filtre des sons en résonance et entre en contact avec le bruit que fait un avion qui passe, des oiseaux qui pépient. L’accueil de la nature fait le charme de cette démarche sonore, participative & destructurée. Le quatuor opère à la manière des impressionnistes mais arrange ses compositions comme un collectif d'abstraits. Entre les phrases que jetent les instruments il y a la nature. Cette nature est artificielle. Rien d’anormal, puisque les îles du quatuor ne sont qu’un mirage.



Patrick Farmer, Kostis Kilymis, Sarah Hugues, Stephen Crawford : No Islands (Another Timbre)
Edition : 2011.
CD : 01/ Improvisation #1 02/ Improvisation #2 03/ Four6
Héctor Cabrero © le son du grisli

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Sarah Hugues et Patrick Farmer appartiennent au Set Ensemble du contrebassiste Dominic Lash. Sur Droplets, les trois improvisent ou interprètent des œuvres d’Eva-Maria Houben et Taylan Susam (du Collectif Wandelweiser). C’est à ce moment que des field recordings (j’entends une mouche ou une cascade, de la pluie ou un avion, des moutons…) s’invitent dans un solo de contrebasse qui célèbre la rondeur et la gravité de l’instrument. Impressionnant de solennité. 

Dominic Lash, Patrick Farmer, Sarah Hugues : Droplets (Another Timbre)
Edition : 2011.
CD : 01/ For Maaike Schoorel  (realisation #1) 02/ Elusion 03/ For Maaike Schoorel 04/ Nachtstück
Héctor Cabrero © le son du grisli

23 mai 2012

The Boats : Ballds of the Research Department (12k, 2012)

the boats ballads of the research department

En manque de Stars Of The Lid ? Sous perfusion Tim Hecker (encore que je trouve son récent Ravedeath, 1972 nettement en retrait de ses prédécesseurs) ? Vous rêvez la nuit de Machinefabriek ? Ne cherchez plus, chers lecteurs, j'ai la solution à tous vos tourments, elle prend les traits du trio british The Boats et c'est sans nul doute le plus beau disque ambient néo-classique produit ces derniers temps.

On peut même le dire sans beaucoup d'hésitation, Ballads of the Research Department sera dans la discographie finale d'Andrew Hargreaves, Craig Tattersall et Danny Norbury leur White Album, leur Ralf & Florian. Dans un genre tellement sclérosé par tant de pratiques échappées dans des cieux dont ils ne retombent jamais, les trois complices déploient sur quatre titres d'une immense beauté sonore un sens inné de la composition et du développement harmonique - parfois, j'ai songé à un Radiohead entrepris par Peter Broderick dans les (nombreux) instants atmosphériques de l'album - notamment ceux où Chris Stewart entonne une sourde complainte vocale. Entre mille autres idées originales et convaincantes.

The Boats : Ballads Of The Research Department (12k)
Edition : 2012
CD : 1/ The Ballad For Achievement 2/ The Ballad Of Failure 3/ The Ballad For The Girl On The Moon 4/ The Ballad Of Indecision
Fabrice Vanoverberg @ Le son du grisli

3 mai 2012

Anthony Pateras : Errors of the Human Body OST (Editions Mego, 2012)

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Bande originale du film éponyme tourné par un certain Eron Sheean à l’Institut Max Planck – l’équivalent allemand de l’Institut Pasteur – de Dresde, Errors Of The Human Body se suffit TRES largement à lui-même pour ses propres qualités musicales. Jouée par sept instrumentistes, dont le compositeur australien Anthony Pateras au piano (éventuellement préparé), à l’orgue et à l’électronique, l’œuvre développe en vingt-et-une transitions une narration mélodique qui fait fi des seuls emplâtres ambient post-Tangerine Dream.

Atteignant parfois le sublime dans sa quête tonale (le saisissant Burton), Pateras et ses acolytes touchent également au but lorsqu’ils s’épreignent de Morton Feldman (Research From Unexpected Places) – tout en ne négligeant pas le Tuxedomoon lunaire de A Ghost Opera (qu’ils emmènent du côté de György Ligeti). Faut-il l’écrire, tant l’évidence est là, s’il ne faut guère s’attendre à de grandes envolées expressives, le sens überraffiné du détail impressionniste mis en place par l’homme de Down Under – dont c’est la première collaboration avec le réalisateur ???????? – vaut des louanges par cent et par mille. Mais oui, à ce point.

Anthony Panteras : Errors of the Human Body OST (Editions Mego / Souffle Continu)
Edition : 2012.
CD / 2 LP : Errors of the Human Body OST
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

23 avril 2012

Volume : Tungt Vand (Nith World, 2011)

volume tungt vand

A Volume, rajouter fort plutôt que faible. Ecrire de Mikolaj Trzaska qu’il fait de l’éructation un principe premier et conclure qu’entre Brötzmann et Zorn, il restait une petite place.

Souscrire, à nouveau, aux joyeux barrissements de Johannes Bauer. Prendre les gazouillis soniques de la basse électrique de Peter Friis Nielsen pour ce qu’ils sont : des assauts chroniques. Ne pas oublier qu’un batteur de la trempe de Peter Ole Jorgensen peut trouver de nouveaux codes à la rébellion. Mais aussi s’enchanter des duels-disputes de deux souffleurs irréconciliables. Et à l’arrivée, prendre part et plaisir à leurs gargantuesques agapes.

Volume : Tungt Vand (Ninth World Music)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Washing Time 02/ Diving in Sound 03/ Megasus 04/ Light Shinning on a Black Surface 05/ Tungt Vand (Deuterium Oxide)
Luc Bouquet © Le son du grisli

12 avril 2012

Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure, 2011)

phonography meeting

Je ne pensais pas pouvoir trouver de sens à une compilation de field recordings – présentés à New York au Phonography Meeting en 2007. Un disque de la sorte, c'est-à-dire d’eau, de vents, d’oiseaux, d’engins, tous attrapés au vol par les micros de Scott Smallwood (ou) Sawako (ou) Seth Cluett (ou) Ben Owen (ou) Civyiu Kkliu.

Et pourtant, je me suis laissé avoir en écoutant ces bruits de tous les jours (de nouveaux bruits de tous les jours, qui ne sont pas les miens, ni ceux de mes voisins ou des passants que je croise). Qui a entamé cette conversation alors ? Où courent ces enfants ? Où vont ces cloches ? Pourquoi le micro crépite-t-il ? Qui a éteint la lumière ? Et la grande question : à qui tous ces bruits appartiennent-ils ? A ceux qui les ont captés ? Ou à moi qui suis peut-être le dernier à les avoir entendus ?

EN ECOUTE >>> Phonography Meeting

Scott Smallwood, Sawako, Seth Cluett, Ben Owen, Civyiu Kkliu : Phonoraphy Meeting 070823 (Winds Measure)
Enregistrement : 23 août 2007. Edition : 2011.
CD : Phonography Meeting 070823
Héctor Cabrero © Le son du grisli

24 février 2012

Quatuor Bozzini : Aberrare / Le mensonge et l'identité / Sens(e) Absence (Ambiances magnétiques, 2011)

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Après avoir interprété Cage, Malcolm Goldstein et quelques autres, le Quatuor Bozzini (Charles-Edouard Marchand : violon, Clemens Merkel : violon, Stéphanie et Isabelle Bozzini : violon alto et violoncelle) s’intéresse aux œuvres de Martin Arnold, compositeur contemporain installé à Toronto.

Dans ces quatre œuvres, quelques constantes : continuité et étirements-déplacements de la mélodie, silences, réminiscence de musique ancienne, unissons, variantes des hauteurs et refus de la bride, du motif, de la phrase. Soit une répétition-juxtaposition de mélodies que l’on croirait instantanées, improvisées ; mélodies d’une simplicité enfantine, toujours tempérées et profondes.

Quatuor Bozzini : Aberrare (Ambiances magnétiques / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Contact;Vault 02/ Slew & Hop 03/ Liquidambars 04/ Aberrare 1 05/ Aberrare2 06/ Aberrare 3 07/ Aberrare 4
Luc Bouquet © le son du grisli

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Avec Jean Derome et Joane Hétu, compositeurs de cette œuvre, le Quatuor joue et parle (présentation des musiciens, citations diverses). En trois mouvements, Le mensonge et l'identité creuse et multiplie la cassure. Les cordes sont stridentes, acérées, oppressantes. Le quatuor à cordes est ici appréhendé comme un modèle de société, comme une communauté. Il témoigne des désunions (enchevêtrements des pièces), se déplace et se perd, sature la violence jusqu’à l’ultime tension mais maintient toujours le cap de l’échange et du partage. Bel exploit.

Quatuor Bozzini : Le mensonge et l'identité (Ambiances magnétiques / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01-19/ 1er mouvement 20-23/ 2ème mouvement 24-25/ 3ème mouvement
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Sur Sens(e) Absence, le Quatuor Bozzini tend ses cordes et les arrange en fils télégraphiques. Sous l’archet, ceux-ci respirent : donc, se répètent. Mais sans lasser, tant les nuances et déviations inspirent de subtilité à ces deux pièces, signées Ernstalbrecht Stiebler et Daniel Rothman, couplées pour être d’un contemporain subtil.

Quatuor Bozzini : Sens(e) Absence (Ambiances magnétiques / Orkhêstra International)
CD : 01/ Sehr langsam 02/ Sense Absence
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 février 2012

S/S Motsol : Parallel Pleasures (Creative Sources, 2011)

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Une quarantaine de minutes ; dix moments brefs enchaînés que leur instrumentation distingue ; une entrée en matière intéressante, sur duo de batterie sèche (Ståle Liavik Solberg) et voix (Stine Janvin Motland) sans théâtre – soit S. MOTland + S. SOLberg = S/S Motsol ?

Tout semble disposé au mieux et l'inclusion progressive du cor (Hild Sofie Tafjord), du tuba (Børre Mølstad), de la trompette (Eivind Lønning), du piano même (Nils Henrik Asheim), confère à l'orchestre norvégien, dans les meilleurs instants, une dimension chambriste qui évoque presque Chris Burn, tout en restant bien « ancré ». Mais, au fil de l'écoute et dès le milieu du disque, les choses se gâtent tandis que l'agitation gagne, par bouffées qu'attisent saxophone alto (Klaus Ellerhusen Holm) et contrebasse (Per Zanussi) : le travail des timbres pâtit de ces mêlées et l'orchestre y perd de l'originalité qui se révélait au mieux dans les pièces les plus posées. Pourquoi ne pas se cantonner à ces tutti plus réfléchis que dispersés ?

S/S Motsol : Parallel Pleasures (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 11 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01-10/ S/S1 – S/S10
Guillaume Tarche © le son du grisli

9 février 2012

Michel Redolfi : Sons-Frissons (INA, 2012)

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On « connaît » Michel Redolfi pour la musique qu’il diffuse dans l’eau. Sons-Frissons nous fait sortir la tête de l’eau et teste sa musique au contact de l’air…avant de nous remettre la tête sous l’eau.

Et il faut bien avouer que c’est une excellente façon de faire connaissance. Pas avec la musique subaquatique de Redolfi (puisqu’il faudrait que l’on s’immerge en piscine) mais avec ses expérimentations, hors des sentiers battus. Cette compilation de morceaux datés de 1990 à 2001 offre mille-facettes : visionnaire, science-fictionnelle, brute, synthétique, mécanique, métallique…

Les sons-frissons de Redolfi sortent des boîtes à musique que lui ou ses partenaires (Christoph Harbonnier, Thomas Bloch, Fabrice Di Falco, Ciro Carcatella, Martine Iti, Nathalie Larquet, Lanie Goodman et Melissa Morgan) tripatouille(nt) : synthétiseurs, ondes Martenot, harpes, flûtes et gorges chaudes ! Le tout créé une galaxie-énergumène où le beau côtoie le rare et le drôle tutoie le sérieux.

Michel Redolfi : Sons-Frissons (INA)
Enregistrment : 1990-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ History of Sound 02-05/ L'ombre de la méduse 06/ Son frisson : deep EEG 07-10/ Songes drôlatiques 11/ Son frisson : light EEG 12/ Sonic immersion 13/ La galaxie du caïman
Pierre Cécile © le son du grisli

8 février 2012

Zeitkratzer : Karlheinz Stockhausen (Zeitkratzer, 2011)

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Ce sont d’abord des cordes saisissantes : un effet de masse naît des mouvements d’une lourde plaque de sons. Ensuite, l’insistance des instruments à vent. Diffuse, l’inquiétude est celle d’une partition de Karlheinz Stockhausen, Aus Den Sieben Tagen, interprétée sur scène par Zeitkratzer.

Après avoir servi John Cage, Jammes Tenney et Alvin Lucier, Reinhold Friedl augmente la série Old School de cet hommage au compositeur allemand. Ses arrangements, comme ses partenaires, changent le ton de la partition : cette Nachtmusik aux souffles perdus est la bande-son que respecte l’allure d’un sombre vaisseau dont les moteurs, dissimulés, sont le trombone d’Hilary Jeffery et l’achet de contrebasse d’Uli Philipp. Une fois le navire passé, la rumeur qu’il laisse dans son sillage cristallise l’œuvre de Stochkausen en réarrangeant les combinaisons de clarinette (Frank Gratkowski), violoncelle (Anton Lukoszevieze), guitare (Marc Weiser) et piano (Friedl, donc). Zeitkratzer a encore (bel et bien) frappé.

Zeitkratzer : Karlheinz Stockhausen (Zeitkratzer / Souffle continu)
Enregistrement : 12 avril 2011. Edition : 2011.
CD : 01-05/ Aus Den Sieben Tagen : 01/ Unbegrenzt 02/ Verbindung 03/ Nachtmusik 04/ Intensität 05/ Setz Die Segel Zur Sonne
Guillaume Belhomme © le son du grisli

18 janvier 2012

Alex Mincek : Lift-tilt-filter-split (Carrier, 2011)

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Les cinq pièces récentes d'Alex Mincek regroupées ici constituent une bonne introduction à l'univers de ce jeune compositeur : abordant d'une façon ou d'une autre – mais toujours avec une énergique clarté – les problématiques de la répétition et de la modification, de l'identité et de la distinction, de la progressivité et de la soudaineté, ce répertoire intéresse dès la première audition.

Dans leurs jeux de reprises, les Pendulum III et V – ce dernier ferait presque songer à certaines conductions de Butch Morris – tout autant que Poco a poco, servis par l'efficace Wet Ink Ensemble, exposent leurs séquences et combinaisons d'une façon aussi incisive que la composition Lift-tilt-filter-split : le JACK Quartet (ledit quatuor à cordes s'est par exemple fait connaître dans Xenakis, pour le label Mode) y exprime son mordant avec une rauque électricité. Le duo Nucleus (pour saxophone & percussion, par Michael Ibrahim & Eric Poland) quant à lui, n'est pas moins digne d'intérêt ; davantage peut-être pour ses principes de composition que pour son monde sonore (qui ne surprendra guère l'amateur de Butcher & Sanders).

Un corpus de belle tension, qui mérite vraiment d'être découvert !

Alex Mincek : Lift-tilt-filter-split (Carrier Records)
Edition : 2011.
CD : 01/ Pendulum V (2009) 02/ String Quartet n°3 : lift-tilt-filter-split (2010) 03/ Pendulum III (2010) 04/ Poco a poco (2009) 05/ Nucleus (2007)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

10 janvier 2012

Fonosextant : Fonosextant (Setola di Maiale, 2011)

fonosextant

Pas facile de dégager une ligne claire à ce Fonosextant (Gianni Lenoci, Gianni Mimmo, Marcello Magliocchi, Matthias Boss + invités). Les appels à se rassembler (répétition des motifs, enchâssement piano-soprano) échouent presque toujours – les inquiétudes larvées de certaines pièces vont, elles, jusqu’à terme – et si fourmille et gronde une masse, elle évolue sans logique ni point d’appui.

En choisissant de nier l’axe collectif, d’éclater plus que de coutume l’improvisation, cette musique s’ouvre, de fait, à la maladresse et à l’excès. Et c’est là, précisément, où elle atteint son but : être libre de ses éclats et de son refus des évidences. On lui reconnaîtra donc sa belle impolitesse et on louera de ces quelques extraits pris sur le vif d’une tournée helvète, un indéniable talent à consommer l’insaisissable.

Fonosextant : Fonosextant (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Rendez-vous 1 02/ Rendez-vous 2 03/ Rendez-vous 3 04/ Rendez-vous 4 05/ Rendez-vous 5
Luc Bouquet © Le son du grisli

27 décembre 2011

Max Roach : We Insist! (Candid, 1960)

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C'était il y a longtemps, à la fin du siècle dernier, je débutais dans ma découverte du jazz, potassant quelques bouquins sur le sujet. J'étais un blaireau, un tout jeune blaireau selon le langage des jazzophiles avertis. Et sans doute reste-t-on éternellement blaireau étant donné la quantité d'enregistrements que le passé nous a légués. Bref... Il faut relativement peu de temps et de lecture pour discerner les quelques grandes strates empilées de cette musique afro-américaine : un ou deux Que-sais-je ?, l'incontournable Dictionnaire du Jazz dirigé par Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli, L'Histoire du Jazz de Lucien Malson (ce dernier piqué au Forum du Livre, dont le portique anti-vol était en cours de travaux...) et, surtout, Free Jazz / Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli.

C'est ainsi que, étudiant désargenté (pléonasme), commençant à farfouiller dans les bacs d'une boutique de disques d'occasions aujourd'hui défunte, je fis mon premier achat d'un disque « de jazz » en connaissance de cause avec ce volume 14 de la série IV des Génies du Jazz aux éditions Atlas : Max Roach, We Insist! Freedom Now Suite, évidemment sans le livret, alors que pourtant « ce disque compact ne peut être vendu séparément du fascicule qui l'accompagne* ». Peu m'importait. Mon sang n'avait fait qu'un tour. Ce n'était pas une anodine compilation s'attardant sur les années de formation d'un jazzman hors pair, mais l'intégralité de l'album We Insist! Freedom Now Suite agrémenté d'autres titres d'une session d'enregistrement très proche dans le temps vu la composition du personnel annoté sur l'unique carton recto-verso faisant office de pochette. Chauffé à blanc par les quelques auteurs cités plus haut, je me souviens encore de mon retour dans le bus, scrutant avec des frissons dans le dos ce Max Roach aux lunettes noires derrière sa batterie Gretsch et relisant la liste des musiciens, le «  line up » : Abbey Lincoln (vocal), Coleman Hawkins (tenor sax), Walter Benton (tenor sax), Booker Little (trumpet), Julian Priester (trombone), James Schenck (bass), Michael Olatunji (conga drums), Raymond Mantillo, Tomas du Vall (percussion), Max Roach (drums).

Dès la première écoute ce disque fut un choc. Chaque nouvelle écoute est un choc. Driva Man commence par une Abbey Lincoln poignante, quasiment a capella pendant une minute, s'il n'y avait cette baffe régulière sur un tam-tam, puis rejointe par un combo de cuivres et percussions pour un jazz tournant au ralenti, continuant à suivre cette frappe régulière, imperturbable, comme un laborieux coup de bêche dans une terre asséchée par le soleil, comme un coup de fouet sur une bête trop endolorie pour avancer. Le titre suivant Freedom Day avance à la même allure, pesante. Abbey Lincoln continue de chanter de cette voix déterminée et débarrassée de toute expression de joie qui la dévirait de son dessein émancipateur. Le troisième titre est un coup de poignard dans l'âme : Triptych. Même le titre a un je ne sais quoi de mythologique, telle une crucifixion peinte sur trois panneaux de bois d'époque médiévale. Le « morceau de jazz » est ici une performance théâtrale. Quelques touchés de toms par un Max Roach toujours aussi économe de moyens pour un maximum d'effets. Il en fait beaucoup moins qu'un roulement de tambour avant une exécution à la guillotine, mais l'effet est aussi mortellement saisissant. Il accompagne une Abbey Lincoln vocalisant dans les aigus, jouant avec cette voix maîtrisée qui peut faire passer toutes les émotions par une infime variation d'intonation, mais qui, là, explose, disjoncte en un déchaînement indescriptible, entre rite de possession et accès de démence. Cris, râles, hurlements, quasiment insupportables par moments, puis gémissements, souffles, soupirs... Et le retour de ses vocalises aiguës, maintenant libérées d'un poids, d'un mal qui la rongeait.

La catharsis ainsi réalisée semble permettre le retour à cette Afrique des origines que les Afro-Américains ne connaissent que comme mythe lointain, effacé, nié. Ce triptyque débouche sur un All Africa évidemment très « africanisant », doté d'un long passage aux multiples percussions et congas. Sur le morceau suivant Tears For Johannesburg la peine est toujours là, la voix d'Abbey Lincoln est toujours plaintive, mais elle laisse bientôt place à une libération émotionnelle, à une réunion trépidante de jazz post-bop et de percussions chaloupées. Le tout fut enregistré à la fin de  l'été 1960, soit au beau milieu des années de luttes pour les droits civiques. We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite est une œuvre magnifique de temps de combats. Elle est surtout une œuvre marquante et poignante à tout jamais quand on comprend, au bout de plusieurs années, que la force du jazz, son moteur, est de s'être construit en formidable contre-pied à la volonté de progression historique hégelienne qui bouffe l'Occident par la moelle.

Max Roach : We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (Candid / Atlas & Black Lion)
Enregistrement 1960. Edition : 1960 (Candid). Réédition : 1990 (Atlas / Black Lion)
CD : 01/ Driva Man 02/ Freedom Day 03/ Triptych 04/ All Africa 05/ Tears For Johannesburg 06/ African Lady 07/ A New Day 08/ We Speak 09/ Cliff Walk
Eric Deshayes © Le son du grisli

* Je remercie grandement toute personne en possession de ce fascicule de m'en transmettre une copie, pour que je comble enfin ce manque.

20 décembre 2011

Scrambled Eggs, “A” Trio : Beach Party at Mirna el Chalouhi (Johnny Kafta’s Kids Menu, 2011)

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Voici de qui sont faites les deux formations à entendre sur Beach Party at Mirna el Chalouhi : Charbel Haber (guitare électrique, électronique), Tony Elieh (basse) et Malek Rizkallaf (batterie) pour Scrambled Eggs : Mazen Kerbaj (trompette, voix), Sharif Sehnaoui (guitare acoustique) et Raed Yassin (contrebasse et voix) pour “A”  Trio. L’enregistrement s’est fait en studio début 2009, qui scelle l’entente possible d’un groupe de post-rock et d’un trio d’improvisateurs inspirés.

Au son de deux pièces longues que sépare un interlude écrit – Koji Kabuto, chanson amusée qui doit autant à Primus qu’à Rashied Taha (le jeune). Sur le morceau-titre, l’association arrange revendications bruitistes et besoins de silences avec habileté. Alors la musique est lente, aride aussi comme doit l’être tout folk en perdition ; ensuite, la voici colossale pour avoir tout à coup cédé aux bruits. Sur l’autre grande pièce, Uninterruptible Power Supply, Scrambled Eggs et “A” Trio mettent en branle une mécanique grinçante mais capable encore d’accorder avec intensité grognements, larsens et inserts hors-normes. Beach Party at Mirna el Chalouhi : où l’on entend l’“A” Trio sous influence tonitruante et Scrambled Eggs sur conseil musical avisé. 

Scrambled Eggs, “A” Trio : Beach Party at Mirna el Chalouhi (Johnny Kafta’s Kids Menu)
Enregistrement : 5 et 6 janvier 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Beach Party at Mirna el Chalouhi 02/ Koji Kabuto (Ya Akruto) 03/ Uninterruptible Power Supply
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 décembre 2011

Interview de Daunik Lazro

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Si l'on ne présente plus l'essentiel Daunik Lazro, on se réjouit de pouvoir s'entretenir avec lui à l'occasion de la sortie de trois remarquables disques, en cascade : Some Other Zongs (solo, Ayler Records), Pourtant les cimes des arbres (trio avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre, Dark Tree Records), Curare (trio avec Jean-François Pauvros & Roger Turner, NoBusiness Records)...

Le film (Horizon vertical) que Christine Baudillon t'a récemment consacré s'appuie sur quantité de situations de scène, mais il te montre également beaucoup « aux champs », au contact des saisons et de la nature, dans une sorte de retraite, ou de retrait. Tu sembles néanmoins particulièrement actif, comme en témoigne la salve des trois disques publiés cet automne et les concerts les accompagnant... Comment s'articulent ces deux aspects de ton existence aujourd'hui, concrètement et artistiquement ? Assez peu de concerts mais quelques disques, cela convient à mon organisme fatigué. La route, les voyages, les tournées, le relationnel qui va avec, merci bien, je ne pourrais plus. Des regrets ? À peine. En revanche, vivre à l’écart de la mégapole m’a permis de mesurer l’enjeu de chaque concert et de penser (à) la musique un peu différemment.

Les trois disques que j'évoquais forment un intéressant portrait de toi-même – sous trois angles, pourrait-on dire (le solo, le trio délicat, le trio ferrailleur). Quelle urgence leur publication revêtait-elle pour toi ? En quoi témoignent-ils de tes préoccupations esthétiques actuelles ? Ce n’est pas moi qui décide de sortir un disque, mais le producteur qui a suscité ou accepté le projet. La maquette du solo sur Ayler Records, Stéphane Berland l’a immédiatement mise en œuvre. Le trio sur Dark Tree a été voulu par Bertrand Gastaut, on l’avait enregistré en août 2010. Et le trio Curare a trouvé preneur chez NoBusiness Records, après avoir patienté un temps. D’autres musiques auraient pu se faire disquer, il y a eu des projets avortés, la contingence joue son rôle, mais je suis content de ces trois nouveautés. Un beau triptyque.

Dans quelles circonstances se sont formés ces deux nouveaux trios (avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre ; avec Jean-François Pauvros & Roger Turner) ? Il faudrait demander à Bertrand Gastaut le pourquoi de son désir d’un trio Lazro / Duboc / Lasserre, mais je crois que c’est une bonne idée, au bon moment. Quant au trio Curare, on avait plus ou moins loupé deux concerts il y a… 20 ans ( ?), et réécoutant Messieurs Pauvros et Turner, j’ai eu envie de vérifier si ce trio avait pris de la graine. C’est chose faite.

Selon Steve Lacy, se produire (beaucoup, ou trop) en solo, c'est courir le risque de « l'incestueux »... Qu'en penser ? Ah, intéressant ! Si j’avais à jouer en solo quatre jours de suite, ça m’inquiéterait. Comment se renouveler, physiquement et musicalement ? Ressasser les mêmes tournures ennuie tout le monde, moi le premier. Mais inventer du tout beau tout neuf, chaque jour, n’est pas à ma portée. J’ai besoin que la vie s’écoule, que mon désir musical soit revivifié (Ornette Coleman : Beauty Is a Rare Thing). Besoin de me ressourcer À L’ÉCOUTE des musiques d’autrui, surtout.

Tu montres, et différemment dans chacun de ces récents enregistrements, tout ton attachement au son en tant que tel, matière que le corps du musicien façonne... bien loin des « artistes du sonore » ou des « physiciens et conceptuels »... Le sage Hampâté Bâ : « Être trop sérieux n’est pas très sérieux ». C’est ce que j’aurais envie de dire à Radu Malfatti, quand j’écoute ses travaux récents de compositeur. Et des impros de bruit ambiant avec quatre beaux sons de trombone à l’heure ne me font pas pâmer. Il est bon, ou légitime, sans doute, qu’il y ait des intellos musiciens, voire théoriciens. Ne serait-ce que pour évacuer la sur-inflation marchande des corps séducteurs et spectaculaires. Tous les musiciens n’ont pas à être des James Brown, heureusement que de la pensée, de l’abstraction, ont (re)conquis droit de cité. L’univers musical ne se réduit pas au FIGURATIF qui « raconte des histoires / peint des paysages ». Mais priver la musique de toute vie organique, de sa chair, relève pour moi de la posture ou de la perversion intellectuelle. Et pue la bourgeoisie blanche. Quant aux godelureaux atteints de boutonnite, qui considèrent les instrumentistes comme des attardés et croient détenir les clefs du musical nouveau, ce sont juste d’ignorants connards. Au-delà du syndrome Malfatti, l’arrivée de la lutherie électro a chamboulé le paysage, en déstabilisant le virtuosisme instrumental : les athlètes du manche de guitare,  les bodybuildés du saxophone s’en sont trouvés ringardisés, et tant mieux. Micros, machines, systèmes de captation et de diffusion sont autant des outils musicaux que piano ou violon. Autre bonne nouvelle : beaucoup d’improvisateurs qui comptent aujourd’hui sont à la fois instrumentistes et « physiciens » du son, récepteurs, émetteurs et transformateurs, hommes de terrain et de labo, musiciens complets.

Finalement, que dit la musique ? Parle-t-elle d'autre chose que d'elle-même ? De même que la littérature est un vaste intertexte de livres s’écrivant les uns à la suite des autres (rares sont les auteurs qui ne sont pas aussi et d’abord lecteurs, au moins des chefs-d’œuvre passés), la musique est presque toujours « méta » : Trane a écouté Bird lequel a d’abord imité Lester. Toute musique est « cagienne » en ce qu’elle se nourrit des musiques d’avant, d’autour et d’autrui. En même temps, la musique ne dit rien mais est BRUISSANTE de l’état du monde, inévitablement. Fables of Faubus épingle un salaud mais tout Mingus évoque l’Amérikkke de l’apartheid. (À chaque auditeur de faire avec ce qu’il entend.)

A la sortie du film de Baudillon, en début d'année, j'ai été frappé que si peu de journalistes ne tentent (épargnons celui qui s'y est grossièrement essayé dans Jazz Magazine) de mettre en rapport tes propos sur drogue, astrologie et musique... A mon sens, ces trois pratiques (ou modes d'appréhension du monde) ont trait au Temps et aux façons de s'y soustraire, de l'envisager selon d'autres échelles, d'échapper à sa gravitation... Que Jazzmag ait expédié, pour ne pas dire exécuté le DVD, m’a attristé. Que de grands pros (qui suivent mon travail depuis trente ans et souvent l’ont apprécié) n’aient pas jugé bon d’accuser RECEPTION, révèle que ce film ne leur a pas montré ce qu’ils auraient aimé y voir.  En attente d’un documentaire circonstancié, ils n’ont pas « vu » le film ou ont résisté au malaise qu’il instaure. Christine Baudillon ne s’appelle pas (encore) Tarkovski ou Rivette, soit. La musique, par essence art du Temps. Elle donne à ressentir son écoulement, elle peut aussi le perturber, le dilater, le figer, le dissoudre, voire le multiplier ; conduire à la transe, à l’extase… Comme sont aptes à le faire certaines substances, haschisch et hallucinogènes en tête. Relation passionnante qu’on trouve incarnée dans le chamanisme et dont moult auteurs ont traité, à commencer par Baudelaire, Huxley, Michaux, Castaneda. L’astrologie, elle, même fréquentée de loin, permet d'approcher une connaissance de soi qui se déploie au cours de la vie, processus dynamique comme peut l'être une psychanalyse. Surtout, elle amène à considérer les cycles planétaires dans leur interdépendance, donc une pluralité de temps (de tempi, de rythmes, d’allures, de trajectoires…), chacun différents mais qui fonctionnent « ensemble », coexistent dans le temps cosmique. Pas mal pour penser le temps musical en sa complexité.

Daunik Lazro, propos recueillis en novembre et décembre 2011.
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Photographies : @ Yann Dintcheff @ Christine Baudillon

16 décembre 2011

Joe McPhee, Michael Zerang : Creole Gardens (NoBusiness, 2011) + Christoph Erb / Jim Baker / Michael Zerang (Exchange, 2011)

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Ces « jardins créoles » ont fleuri sur le souvenir d’un concert, daté de 2009, que Joe McPhee et Michael Zerang ont donné ensemble. Ils sont un hommage à la Nouvelle-Orléans que rehausse une entente d’exception développée en Survival Unit ou Brötzmann Chicago Tentet...

En ouverture, la trompette est distributive et la caisse claire inquiète de récupérer chacune de ses notes sur frottements légers. Mais Zerang ose bientôt des éléments de ponctuation que McPhee respecte au son d’un hymne pénétrant. Il fera de même un peu plus tard à l’alto : ce qu’il dit à l’instrument, qu’il soit trompette ou saxophone, personne d’autre que lui n’aurait pu le dire, ni même l’inventer. C’est que derrière chacune des phrases de McPhee, sereines en apparence, pointe une anxiété tenace. 

Aires de jeu obligeant ses usagers à évoluer en véloces, ces Creole Gardens se souviennent du passage des marching bands et des milliers d’airs qui ont contribué à l’histoire de la ville. Mais ce sont aussi des œuvres ouvertes que McPhee et Zerang arrangent selon l’instant, en carré du recueillement éclairé par d’intenses lueurs d’espoir.

EN ECOUTE >>> Congo Square Dances / saints and Sinners >>> Crescent City Lullaby

Joe McPhee, Michael Zerang : Creole Gardens (New Orleand Suite) (NoBusiness)
Enregistrement : 24 septembre 2009. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Congo Square Dances / Saints and Sinners 02/ Rise / After the Flood 03/ Crescent City Lullaby 04/ And Now Miss Annie, The Black Queen 05/ The Drummer – Who-Sits On-The-Drum
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sur cet échange qui date du 11 juin 2011, Michael Zerang improvise en compagnie de Jim Baker (synthétiseur analogique, piano) et Christoph Erb (instruments à vent). Si Zerang est celui des trois qui fait le plus œuvre d’inventions et si Erb sait se montrer surprenant aussi bien au saxophone ténor qu’à la clarinette basse, ne leur reste plus qu’a espérer que Baker parvienne lui aussi à convaincre. Fantasque au synthétiseur mais souvent démonstratif, pâtissant d’une inspiration aléatoire au piano, il peut tout de même, de temps à autre, rendre la rencontre irréprochable.

Christoph Erb, Jim Baker, Michael Zerang : Erb / Baker / Zerang (Exchange)
Enregistrement : 11 juin 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Situr 02/ Opisthoproctidae 03/ Fesch 04/ Tauch 05/ Sakana 06/ Ogcocephalus 07/ Devon
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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