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Le son du grisli
28 mai 2009

Gavin Bryars : Silva Caledonia (GBR, 2009)

gavin bryars silva caledonia

Consacrant en moins de six minutes tout l’attachement de Gavin Bryars aux pays baltes, Silva Caledonia impose à l’Estonian National Male Choir, conduit par Kaspars Putnins, de souffler lentement le chaud et le froid.

Sur une sélection d’illustrations de textes tirés de l’œuvre de deux poètes écossais (Edwin Morgan et George Bruce), Bryars ne s’embarrasse pas de lyrisme suspect et soulève avec une mesure rare des voix qui lui font face : sur l’air d’un folklore suranné soudain redécouvert (Memento) ou de la seule composition n’étant pas de lui (O Oriens, signé Toivo Tulev), ou sur les soubresauts causés par un chœur scindé en deux camps s’affrontant au rythme de manœuvres lentes (The Summons).

S’il lui arrive évidemment d’évoquer la musique de Grieg ou celle d’Arvo Pärt, Silva Caledonia profite aussi de la singularité de son auteur : contrebassiste ayant confié ici son rôle d'intervenant à Daniel Nix sur Ian In The Broch, danse dissonante mêlée aux faux-espoirs d’un gloria sauvage donnée en guise de conclusion grandiose.

Gavin Bryars : Silva Caledonia
GBR / Codaex
Edition : 2009.
CD : 01/ Farewell to St. Petersburg 02/ Memento 03/ Silva Caledonia 04/ O Oriens 05/ The Summons 06/ Ian The Broch
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 février 2009

Ken Vandermark: Collected Fiction (Okka Disk - 2008)

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Sur Collected Fiction, Ken Vandermark improvise l’une après l’autre ses rencontres avec quatre contrebassistes de taille : Kent Kessler, Ingebrigt Håker Flaten, Nate McBride et Wilbert de Joode.

Deux disques, nécessaires alors, pour revenir sur les échanges : avec les fidèles que sont Kessler – aux côtés duquel Vandermark passe de clarinette basse en saxophones, et avec qui il donne autant dans la déconstruction rageuse que dans un swing sombre d’allure, lorsqu’il n’élève pas des odes à quelques mélodies frêles –  et McBride – là, s’imposent deux voix distinctes, sur atmosphères lentes et souvent ténébreuses.

Aux côtés d’Håker Flaten, membre d’Atomic ou de The Thing, Vandermark doit composer avec des obsessions qui ne sont pas les siennes : gimmicks plus qu’insistants sur lesquels la clarinette basse trouve une place de choix, ou archet long auquel il emboîte le pas au son d’une succession de notes étirées. Enfin, avec Wilbert de Joode – rencontré à l’occasion d’une collaboration avec le trio d’Ab Baars –, l’Américain passe de déferlantes commandées par de sombres mécaniques installées sur l’instant en distributions d’aigus à l’occasion d’un dialogue s’en tenant subitement à une succession de phrases courtes. Au final, quatre manières d’entendre et de dire, toutes redoutables.

CD1: 01/ Contour I 02/ Torus III 03/ Prop I 04/ Contour II 05/ Ellipse III 06/ Spiral 07/ Curve I 08/ Torus I 09/ Extension 10/ Torque 11/ Curve II – CD2 : 01/ Spline 02/ Arc 03/ Ellipse I 04/ Torus II 05/ Ellipse II 06/ Ellipse IV 07/ Torus IV 08/ Contour III 09/ Prop II 10/ Curve III 11/ Torus IV >>> Ken Vandermark - Collected Fiction - 2008 - Okka Disk. Distribution Improjazz.

Ken Vandermark déjà sur grisli
DISTIL (Okka Disk - 2008)
Beat Reader (Atavistic - 2008)
4 Corners (Clean Feed - 2007)
Journal (Atavistic - 2006)
Gate (Atavistic - 2006)
Free Jazz Classics 3 & 4 (Atavistic - 2006)
Alchemia (Not Two - 2005)
Interview

4 mai 2009

Ronnie Boykins: The Will Come, Is Now (ESP - 2009)

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« Bernard Stollman nous approchait à l’occasion de concerts, venait nous parler puis nous offrait la possibilité d’enregistrer un disque », confiait récemment Henry Grimes au moment d’évoquer The Call, disque qu’il signa pour ESP. Après avoir fait, dans les années 1960, la connaissance de Sun Ra, le producteur s’empressa de faire la même proposition à Ronnie Boykins, contrebassiste de l’Arkestra qui prit son temps avant d’entrer en studio pour l’enregistrement de The Will Come, Is Now, unique référence de sa discographie personnelle.

Aujourd’hui réédité par ESP, l’enregistrement, datant de 1974, retient de brillantes preuves du talent de compositeur de son leader : premières secondes imposant sans attendre la langueur d’un morceau-titre qu’épouseront les solos des saxophonistes Jimmy Vass, Monty Waters et Joe Ferguson, et du tromboniste Daoud Haroom avant que Boykins donne un aperçu définitif de son art à l’archet.

Plus loin, l’alto de Vass rappelle celui de Dolphy sur une ballade vieille école à la progression chancelante (Starlight at The Wonder Inn) avant qu’une confusion amusée ne s’empare de Demon’s Dance et de The Third I – ici, Boykins passé au sousaphone. Reste à célébrer Dawn Is Evening, Afternoon, boucle lasse et tombante (gimmick de contrebasse contre unisson des souffles) interrompue par des parcelles d’un swing déviant sur lequel s’accordent toutes pratiques libertaires. Se poser alors la question : combien de musiciens à discographie débordante accepteraient de renoncer à celle-ci pour un seul disque de la qualité de The Will Come, Is Now ? Autant, sans doute, qu’il pourrait en exister de sensés.

CD: 01/ The Will Come, Is Now 02/ Starlight At The Wonder Inn 03/ Demon’s Dance 04/ Dawn Is Evening, Afternoon 05/ Tipping on Heels 06/ The Third I >>> Ronnie Boykins - The Will Come, Is Now - 2009 (réédition) - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International.

13 juin 2006

Polwechsel: Archives of the North (Hat Hut - 2006)

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Avec Archives Of The North, Polwechsel - quartette autrichien formé en 1993, deux fois remaniés depuis, suite aux départs du tromboniste Radu Malfatti en 1997, et du guitariste Burkhard Stangl six ans plus tard - accueille les percussionnistes Martin Brandlmayr et Burkhard Beins. Et fait de son quatrième disque un chef d'oeuvre d'ambient électro-acoustique.

Enfilant les notes soutenues de son saxophone ténor, John Butcher emmène d'abord sa formation le long d'un schéma répétitif, à l'origine d'un monde de métaux réverbérés, évoquant Eno ou Xenakis (Datum Cut), avant d'offrir aux nouveaux venus l'ouverture de Mirror. Là, les batteurs jouent des résonances, explorent les possibilités sonores des cymbales, soit : usent de schémas rythmiques non aboutis, empêchant le violoncelle dissonant de Michael Moser ou les souffles que le même traite à l'ordinateur d'être recadrés.

Pas à l'abri des perturbations, le groupe instaure ensuite quelques instants d'exécutions rapides (Core Cut), puis improvise totalement Magnetic North, amas d'interventions délicates rendant une atmosphère diaphane à force d'avoir été étirée. A intervalles réguliers, un dialogue entre la contrebasse de Werner Dafeldecker et les percussions s'immisce en Site And Setting, dernière plage d'une réalité plus concrète, oscillant entre le grincement du violoncelle et les combinaisons circulaires d'un saxophone travesti en flûte indienne.

A l'arrivée, l'essentiel a moins été dit qu'inventé et donné à entendre. Les explications, déjà subjectives, changeront au fil des écoutes. La seule évidence étant la qualité indéniable d'Archives Of The North, signé d'un Polwechsel encore plus loin devant.

CD: 01/ Datum Cat 02/ Mirror 03/ Core Cut 04/ Magnetic North 05/ Site And Setting. Hat Hut, 2008. Distribution Harmonia Mundi.

24 septembre 2008

William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity, 2008)

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En 2007, au Vision Festival de New York, William Parker emmenait un ensemble de seize musiciens au son des mouvements d’un Double Sunrise Over Neptune plaidant la cause d’une réconciliation universelle à provoquer en musique.

Des musiciens affiliés au jazz (le trompettiste Lewis Barnes, les saxophonistes Rob Brown, Sabir Mateen et Dave Sewelson, le guitariste Joe Morris ou les percussionnistes Gerald Cleaver et Hamid Drake), quelques cordes (dont le violon de Jessica Pavone) et la chanteuse indienne Sangeeta Bandyopadhyay emboîtent ainsi le pas à Parker, qui, intervenant au doso n’goni, laisse la contrebasse aux soins de Shayna Dulberger : chargé d'ouvrir Morning Mantra, pièce appelée à prendre de l’ampleur qui mêle musique classique indienne à des dissonances arabo-andalouses.

Ailleurs, Parker se donne des airs de gnawa et soulève un autre fantasme d’amalgame musical avec une conviction efficace : lyrisme insistant des instruments à vent sur répétitions entêtantes : Lights of Lake George et Neptune’s Mirror, qui enrichissent encore l’exposé altier de musiques du monde réinventées par William Parker, excusant à lui seul des décennies de pauvres tentatives faites par d'autres dans le même domaine.


William Parker, Morning Mantra (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2008.
CD : 01/ Morning Mantra 02/ Lights of Lake George 03/ O’Neal’s Bridge 04/ Neptune’s Mirror
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

16 mai 2006

Harry Miller's Isipingo: Which Way Now (Cuneiform - 2006)

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Contrebassiste sud-africain exilé en Angleterre, Harry Miller a pu y rencontrer dans les années 1970 certains compatriotes (notamment le pianiste Chris McGregor et le batteur Louis Moholo) collaborant déjà avec quelques improvisateurs locaux (Keith Tippett, John Surman…). Ayant choisi, parmi eux tous, les membres de son propre groupe, il enregistrera avec Isipingo un seul et unique album : Family Affair.

C’est dire l’importance du document qu’est Which Way Now, enregistrement d’un concert donné en 1975 à Brême, par un sextette dans lequel on trouve Miller, Tippett et Moholo aux côtés de Nick Evans (trombone), Mongezi Feza (trompette) et Mike Osborne (saxophone alto). Sur les pas du Brotherhood of Breath de McGregor, le groupe installe un jazz chatoyant et efficace, ponctué ici par les dissonances du piano (Family Affair) ou là par les attaques nerveuses de la batterie (Eli’s Song).

Déposant le thème à l’unisson en ouverture et fermeture des quatre compositions, les musiciens se succèdent entre les deux le temps de solos presque tous convaincants (sinon : Tippett plutôt laborieux sur la fin d’Eli’s Song, Osborne peu inspiré par Children At Play). Marquant les structures de ses gimmicks puissants, Miller ne cesse d’élargir le champ des possibilités de ses partenaires, ce qui permet, par exemple, de changer un swing allègre en combinaison plus complexe d’improvisations emmêlées (Which Way Now).

Un peu à la manière dont Ronnie Boykins – autre contrebassiste – avait, de l’autre côté de l’Atlantique, fomenté The Will Come, is Now, Harry Miller réussit à rendre accessible l’avant-garde turbulente d’une époque, à coups d’interprétations espiègles autant que frondeuses. Et à Brême, en plus.

CD: 01/ Family Affair 02/ Children At Play 03/ Eli’s Song 04/ Which Way Now

Harry Miller's Isipingo - Which Way Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra.

12 juin 2008

New York Art Quartet : New York Art Quartet (ESP, 2008)

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Après sa courte aventure au sein du New York Contemporary Five aux côtés de Don Cherry et Archie Shepp, John Tchicai composait en 1964 une autre formation fulgurante, qui faisait appel à Roswell Rudd, Lewis Worrell et Milford Graves : New York Art Quartet dont ESP réédite aujourd’hui le premier (de trois) enregistrements.

Amalgames de phrases longues et appuyées sorties du trombone et de l’alto, fulgurances et réponses aléatoires apportées par une section rythmique qui interroge son rôle parmi les postures libertaires, tout ici célèbre un free jazz que l’on délaye et décore sous les effets d’un lyrisme étrangement approprié. En invité, Amiri Baraka récite Black Dada Nihilismus, exercice réussi de spoken word qui convoque ses symboles sur l’accompagnement d’un quartette à l’écoute. Puisque tout plaidait en faveur de cette réédition.

New York Art Quartet : New York Art Quartet (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1964. Réédition : 2008.
CD : 01/ Short 02/ Black Dada Nihilismus 03/ Sweet 04/ Rosmosis 05/ Untitled 06/ No.6
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 avril 2006

Joe McPhee: N.Y.N.Y. 1971 (HatOLOGY - 2006)

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Captation d’un concert donné en 1971 par le Survival Unit de Joe McPhee, N.Y.N.Y. 1971 est l’enregistrement qui décida Werner Uehlinger à fonder Hat Hut, label fêtant aujourd’hui ses 30 ans au son d’une réédition prenant les allures intactes d’un savant retour aux sources.

Auprès de Clifford Thornton, son mentor, McPhee passe du saxophone ténor à la trompette, conduisant d’abord un free hurlant à l’intensité portée par les coups de grosse caisse d’Harold E. Smith (Black Magic Man), pour déconstruire ensuite son Nation Time. Moins vif que dans sa version originelle (publiée jadis par CJRecords, rééditée aujourd’hui par Atavistic), le morceau profite de l’apport du piano de Mike Kull pour afficher des intentions plus lascives, parmi lesquelles celle de Thornton, déposant au cor un lyrisme charmeur.

Ainsi, un parallèle évident avec le quartette historique de Coltrane court ici ou là : sur Song For Lauren, progression distinguée que l’on bouscule parfois, ou Harriet, rappelant tous deux Alabama. Ailleurs, un free expiatoire prend le dessus, qu’il soit mené par les intersections sans nombre des instruments à vent (Message from Denmark), ou par les répétitions lancinantes de McPhee et Thornton, les interventions compulsives de l’alto de Byron Morris (The Looking Glass I).

Les attaques virulentes toujours contrebalancées par quelques résolutions délicates, N.Y.N.Y. 1971 s’impose aujourd’hui encore comme un enregistrement de premier ordre. Qui, un des premiers, aura porté au jour l’éclat déroutant des contrastes.

CD: 01/ Annoucement 1 02/ Black Magic Man 03/ Annoucement 2 04/ Nation Time 05/ Song For Lauren 06/ Annoucement 3 07/ Message from Denmark 08/ The Looking Glass I 09/ Harriet

Joe McPhee Survival Unit - N.Y.N.Y. 1971 - 2006 (réédition) - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.

20 avril 2006

Joëlle Léandre: At The Le Mans Jazz Festival (Leo - 2006)

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Retour, le temps de deux disques, sur la carte blanche offerte à Joëlle Léandre par l’Europa Jazz Festival du Mans édition 2005. Occasion pour laquelle la contrebassiste conviait aux dialogues quelques uns des plus brillants représentants du jazz et de l’improvisation d’aujourd’hui.

Après s’être entendu à merveille avec la chanteuse Lauren Newton (Face It!), Léandre composait en compagnie d’Irène Schweizer avec la voix de Maggie Nicols. Ensemble, à nouveau, Les Diaboliques s’accordent sur les schémas répétitifs du piano (Meeting One), mariant les constructions abruptes de Léandre aux éclairs facétieux ou plus incantatoires de Nicols (Meeting Two).

Après le trio insatiable, le florilège fait honneur à un duo de contrebasses hors normes. Là, Léandre et William Parker se mesurent à coups d’archets grinçants, gagnant sans cesse en vitesse comme en densité (Meeting Three). Sur Meeting Five, Parker passe de la flûte à la contrebasse, optant pour l’usage de la paraphrase autarcique en réponse à l’improvisation sensible de sa partenaire.

Après avoir mené leur Firedance, Léandre et la violoniste India Cooke réinventent leur entente, nouée par de précieux réseaux de cordes, qui combinent expérimentations tourmentées (Just Now Two) et propositions mélodiques (Just Now One). Cooke jouant ici le rôle qu’investira ensuite le trompettiste Markus Stockhausen, déposant ses phrases claires sur la progression raffinée qu’installent contrebasse et percussions – celles, en l’occurrence, d’un Mark Nauseef rappelant à l’occasion Andrea Centazzo – sur Just Now Four.

Pour terminer, la sélection extrait quatre morceaux du concert donné par la contrebassiste en compagnie de Paul Lovens (batterie), Sebi Tramontana (trombone) et Carlos Zingaro (violon). Plus déconstruit encore, l’ensemble avance en terres dissonantes et répétitives (Just Now Six), indéchiffrables. Histoire de conclure dans les brumes une sélection infaillible, plaidant pour la qualité évidente d’un Europa Jazz 2005 qu’on aura bien fait de confier à Joëlle Léandre.

CD1: Joëlle Léandre, Maggie Nicols, Irène Schweizer: 01/ Meeting One 02/ Meeting Two - Joëlle Léandre, William Parker: 03/ Meeting Three 04/ Meeting Four 05/ Meeting Five - CD2: Joëlle Léandre, Indian Cooke: 01/ Just Now One 02/ Just Now Two 03/ Just Now Three - Joëlle Léandre, Mark Nauseef, Markus Stockausen: 04/ Just Now Four 05/ Just Now Five - Joëlle Léandre, Paul Lovens, Sebi Tramontana, Carlos Zingaro: 06/ Just Now Six 07/ Just Now Seven 08/ Just Now Eight 09/ Just Now Nine

Joëlle Léandre - At Le Mans Jazz Festival - 2006 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

10 avril 2006

Product (Cronica Electronica - 2006)

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Sixième compilation de la série Product initiée par le label Cronica electronica, celle-ci rassemble 4 projets soucieux de varier le propos d’une ambient expérimentale parfois trop rigoriste. L’enjeu, pas impossible, demandait pourtant d’autres efforts.

Ouvrant le bal, Pawel Grabowski imbrique field recordings et drones, reverses et larsens, dans le but d’illustrer cette étrange fatalité, qui veut qu’un citoyen polonais installé en Irlande ne peut avoir d’autre état d’esprit que celui du désespoir. N’apportant rien de plus à ce qui a déjà été fait dans le domaine, But I’m Not n’a pourtant rien à envier à l’Ariane de Jorge Mantas (The Beautiful Schizophonic), qui réécrit sur effets de masses une nouvelle bande originale au film Eraserhead.

Se contentant de quelques souffles rapportés (Elektra, Nadja) ou d’une promenade en méandres obscurs (Lorelei), Mantas termine en conciliant une nouvelle atmosphère pesante et une chansonnette, légère et hors sujet, extraite du film La captive (Aquatica). Impeccable de lourdeurs, donc, jusqu’au bout.

Pour effacer ses maladresses, il faudra au Product convier les aînés : le Portugais Paulo Raposo et l’Américain James Eck Rippie. Sur Natureza morta, le duo mêle avec inspiration la musique concrète, le field recording et des inserts électroniques choisis. Installant sans y toucher une progression récréative, les deux hommes démontrent que l’ambient, même expérimentale, a d’autres cartes à jouer que celle, assommante, de l’affliction sans âme.

CD: Pawel Grabowski, But I'm Not : 01/ But I'm Not 02/ Product Silence - The Beautiful Schizophonic, Love Songs for a Psychoacoustic Girl : 03/ Ariane (I have tasted the fire in her mouth) 04/ Nympha (Sleep is my favourite innocence) 05/ Neina (Is she dreaming me?) 06/ Venusiana (Post-romantic suite) 07/ Oriana (Draconian girlfriend) 08/ Nadja (I still can smell the darkness in her skin) 09/ Elektra (Skywatcher) 10/ Sophia (Lonely hearts are the new deads) 11/ Lorelei (She always makes love with the dark on) 12/ Aquatica (Canto-beijo) 13/ Product Silence James Eck - Rippie & Paulo Raposo, Natureza Morta : 14/ Natureza Morta 15/ The Beautiful Schizophonic: A Feather in My Bathtub (Physical evidence of a dreamscape)

Product - 2006 - Cronica Electronica.

24 janvier 2005

Milo Fine: Ikebana (London Encounters 2003) (Emanem - 2004)

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Quelques semaines passées à Londres au printemps 2003 furent l'occasion pour Milo Fine, multi instrumentiste de Minneapolis et adepte forcené de l'improvisation la plus libre, de rencontrer quelques-uns des plus iconoclastes de ses homologues anglais. De les affronter, même, à  l'aide d'expressifs usages de clarinettes, piano ou batterie, au sein de quatre formations différentes. Deux disques sont nécessaires à la présentation de la somme d'enregistrements réalisés.

Aussi fournis qu'inventifs, ils présentent d'abord un Milo Fine menant, en octet, une pièce de près de 40 minutes, April radicals, ou les solutions choisies par les improvisateurs sont le plus souvent frénétiques, angoissantes, mêlant programmations minimalistes et courtes plaintes acoustiques, réponses des unes aux autres, ou bien assimilées. Bien que radicale, l'expérience nous mène subtilement à travers les méandres inédits d'un cabinet de curiosités zoologiques.

Selon la même méthode jubilatoire, Fine se mesure ensuite à Alex Ward. Deux clarinettes tentent des combinaisons, faites d'harmoniques étirées ou de notes aiguës sur montagnes russes (Only Two Clarinets, Still Only Two Clarinets). Convaincant déjà, le duo se fait épatant lorsqu'à la clarinette de Ward répondent les attaques ressenties du batteur (Fine Ward Mill Hill). Quant au trio Milo Fine, Paul Shearsmith et Gail Brand, associant clarinette / batterie, trompette de poche et trombone, il pousse à son paroxysme les moments d'inspiration rageuse (Skinny frogs).

Elaborées en sextet, cinq pièces servent un même titre, May radicals. D'une discrétion ayant peut être à voir avec une mise en place timide, May Radicals Minus One superpose les notes échappées d'un piano déconstruit et les frôlements grinçants d'archets sur violons et contrebasse avant de l'emporter tout à fait dans son approche d'une dissonance musicale sombre et fournie. Choisissant de soutenir l'effort des cordes par des bribes de rythmes (May Radicals Three) ou des trouvailles lumineuses à la clarinette (May Radicals Four), Milo Fine aide le sextet à trouver naturellement sa place, qui, si elle n'est pas confortable, est assez bien disposée pour nous convaincre de ne jamais rien refuser à l'intuition. Encore que celle-ci est celle, rare, de musiciens aussi brillants qu'iconoclastes.

CD1: 01/ April Radicals 02/ Only Two Clarinets 03/ Still Only Two Clarinets 04/ Fine Ward Mill Hill 05/ Skinny Frogs - CD2: 01/ May Radicals Minus One 02/ May Radicals Two 03/ May Radicals Three 04/ May Radicals Four 05/ May Radicals Five

Milo Fine - Ikebana (London Encounters 2003) - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

19 janvier 2005

Zu & Spaceways Inc: Radiale (Atavistic - 2004)

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Parfois genre en musique, le terme Fusion est décrit par le Robert comme "union intime résultant de la combinaison ou de l'interpénétration d'êtres ou de choses". Concernant Radiale, les êtres en question sont le saxophoniste Ken Vandermark - suivi bientôt d'Hamid Drake et Nate McBride, avec lesquels il forme Spaceways Inc - et le trio italien Zu. Quant aux choses, il s'agit là des influences diverses des six musiciens, qui vont du funk au métal, du rock labellisé Sub pop au jazz.

C'est d'ailleurs à ce dernier genre qu'on accolera le terme tout juste redéfini, pour qualifier ce disque rare - insatisfait pourtant d'utiliser une dénomination le plus souvent génératrice d'oeuvres impropres - de jazz fusion. A l'écoute, Ken Vandermark et Zu développent ensemble, sur les quatre premiers titres, un jazz puissant étoffé par des références éclectiques : circonvolutions éclairées du saxophoniste (Vegetalista) ou attaques convulsives du Zu-bassiste Massimo Pupillo (Thanatocracy), respectivement rappels modernes du free des années (19)70 et du rock underground américain des années (19)90.

Une fougue qui, parfois compressée dans sa forme, ne concède jamais une once de son énergie, efficace et convaincante comme ne l'aurait peut-être pas été une rencontre entre Joe McPhee, période Nation time, et Ministry. Or, Zu et Vandermark maîtrisent mais ne peuvent s'en contenter. La question n'est pas, pour eux, d'argumenter huit fois. Quatre suffiront, avant qu'ils choisissent d'aller voir autrement, et convient Hamid Drake et Nate McBride à l'élaboration de la seconde partie de l'album. Deux trios se font face et s'attaquent à l'interprétation de quatre reprises.

Les forces en présence multipliées refusent intelligemment la surenchère, et donnent deux versions respectueuses et sensibles de Funkadelic (Trash A-Go-Go, You And Your Folks, Me And My Folks), une double citation de Sun Ra (We Travel the Spaceways/Space Is the Place) et une reprise irrésistible de l'Art ensemble of Chicago (Theme de Yoyo). Les deux trios se font, ensemble, brass band hétérodoxe (puisque sans cuivres), et concluent majestueusement un album bicéphale, qui insuffle une vitalité d'aujourd'hui aux trouvailles d'hier.

CD: 01/ Canicula 02/ Thanatocracy 03/ Vegetalista 04/ Pharmakon 05/ Trash a-go-go 06/ Theme de Yoyo 07/ You and your folks, me and my folks 08/ We travel the spaceways/Space is the place

Zu & Spaceways Inc - Radiale - 2004 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

1 avril 2008

Blue Note, A Story of Modern Jazz (Euroarts - 2007)

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Il y a une dizaine d’années, Julian Benedikt réalisait Blue Note : A Story of Modern Jazz, documentaire consacré au label et à l’itinéraire de ses fondateurs : Alfred Lion et Francis Wolff, expatriés allemands partis, en terre lointaine, à la recherche du « black sound ».

Si les débuts du film font craindre l’agencement fruste d’images (pochettes de disques signées Reid Miles, photos en noir et blanc de Wolff) et de son (extraits de concerts et illustration sonore décidée par quelques grands thèmes obligatoires), Benedikt parvient à cerner son sujet lorsqu’il abandonne la technique du clip pour mettre en valeur la parole de témoins convoqués pour l’occasion – parmi d’autres : Max Roach, Ron Carter, Herbie Hancock, Horace Silver, Lou Donaldson ou Rudy Van Gelder.

Au gré des témoignages et d’une trame calquée sur le parcours de Lion (de la création du label en 1939 à son retrait des affaires en 1968), le documentaire saisit l’importance d’une maison qui aura d’abord profité de l’acuité de ses créateurs – l’oreille de Lion et de Wolff, souvent célébrée par les musiciens, davantage que leur sens du rythme – et des relations qu’ils ont su entretenir avec quelques uns des plus emblématiques jazzmen de leur époque.

Blue Note, A Story of Modern Jazz - 2007 - Euroarts. Distribution Harmonia Mundi.

6 novembre 2004

Albert Mangelsdorff: And His Friends (MPS - 2003)

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Albert Mangesldorff And His (Six) Friends. On a très peu d’amis, sans doute, mais les six duos minimalistes et baroques enregistrés entre 1967 et 1969 privilégient l’entente plutôt que le foisonnement.

En ouverture, une discussion entre Mangelsdorff et Don Cherry sur un thème de Terry Riley, I Dig It, ici rebaptisé I Dig It, You Dig IT, principe en filigrane de l’album entier. La complicité mène à l’amusement et, de répétitions entrelacées en improvisation souriante, les deux musiciens exploitent entièrement leur instrument, autant musicalement que physiquement (sons sortant de l’instrument, puis de l’embouchure seule). La voix de Don Cherry prononce, enfin, le titre du morceau, et clôt le duo le plus emblématique publié ici, l’âme, presque, du projet mené par le tromboniste allemand.

Aux côtés d’Elvin Jones (My Kind of Time), Mangelsdorff écoute d’abord le swing imposé, avant de suivre. Allégeance discrète faite au batteur, le tromboniste se montre plus volubile lorsqu’il enregistre avec Karl Berger (Way Beyond Cave), au vibraphone sage et précis, ou en compagnie d’Attila Zoller (Outox), dont la guitare, pas impressionnante, cherche la réponse adéquate à l’imagination de Mangelsdorff, ne la trouvant qu’à la toute fin du morceau.

Al-Lee, courte improvisation aux influences hongroises, démontre un Lee Konitz capable du meilleur dans le domaine. Braxton policé, le saxophoniste entame une véritable course contre le trombone, jusqu’à le rejoindre, et à faire du duo une démonstration irréprochable de l’entente de deux musiciens jouant, on peut le croire, d’un seul et unique instrument.

Dernier instrument à prendre place auprès du trombone, le piano de Wolfgang Dauner entame, en maltraitant les cordes, une romance là pour soigner. Succession de notes intemporelle et rarement de bon goût confrontée à l’avant-garde de cette fin d’années 1960, My Kind of Beauty, morceau baroque et décalé, est une couverture idéale, étouffant d’accalmie le chaos imposé tout au long du disque par Albert Mangelsdorff et ses amis.

Albert Mangelsdorff : And His Friends (MPS)
Enregistrement : 1967-1969. Réédition : 2003.
CD : 01/ I Dig It, You Dig IT 02/ My Kind of Time 03/ Way Beyond Cave 04/ Outox 05/ Al-Lee 06/ My Kind of Beauty
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 mars 2008

Maybe Monday : Unsquare (Intakt, 2008)

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Monté il y un peu plus de dix ans par Fred Frith, Miya Masaoka et Larry Ochs, le projet Maybe Monday enregistrait l’année dernière son troisième album, et invitait pour l’occasion quelques musiciens efficients, parmi lesquels le batteur Gerry Hemingway, la harpiste Zeena Parkins et l’électronicienne Ikue Mori.

Improvisé, forcément déconstruit, Unsquare installe des pratiques expérimentales complémentaires, révélant quelques fois un lyrisme inattendu (violon de Clarla Kilhestadt, notamment) mais le plus souvent attirées par ce genre d’intensité que l’on découvre sur le vif. Alors, voici assemblées le japonisme soigné de Parkins, les expériences toujours ludiques de Frith, les couacs et à peu-près sonores d’Ochs aux sopranino et ténor.

Hemingway, pour faire tenir l’ensemble : indispensable lorsque Mori, Frith et Ochs commandent une pièce magistrale d’abstraction bruitiste, bientôt consolidée par l’archet frénétique de Kilhestadt : Unturned, qui referme ce recueil de musique électroacoustique extravagante.

Maybe Monday : Unsquare (Intakt / Orkhêstra International)
Edition : 2008. 
CD : 01/ G 02/ Nitrogen 03/ Saptharishi Mandalam 04/ Septentrion 05/ Unturned
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 mars 2006

My Cat Is An Alien : From The Earth To The Spheres Vol. 1 - Vol. 4 (Opax / Very Friendly, 2004)

my cat is an alien from the earth to the spheres 1-4

De la série de quatre albums partagés par My Cat Is An Alien et un invité, tirés chacun à une centaine d'exemplaires vinyl, rien de trouvable ne restait plus. Et vint l'idée fameuse de rééditer l'ensemble sur CD. Pour ne plus soupçonner jamais le rock expérimental de se satisfaire d'une poignée d'amateurs à l'affût de l'objet rare plutôt qu'intéressé, comme tout le monde, à agrandir son tissu relationnel.

Quatre volumes, donc : albums deux titres inaugurés toujours par l'exercice de l'invité (Thurston Moore, Thuja, Jackie-O Motherfucker, Christina Carter & Andrew MacGregor). Par ordre d'apparition - inaugurant donc l'intégrale -, Thurston Moore donne, frénétique, dans la pratique d'un piano déglingué. Trouvant un confort lénifiant dans l'usage des échos, il prône la liberté artistique pour mieux tout se permettre, sans jamais rien tenter. Au final, American Coffin n'est qu'un brouillon d'effets bruitistes grossiers exposés sous cloche, que viendra fendre d'une révolte plus concrète My Cat Is An Alien. Progression élégante, Brilliance in the outer space superpose l'oscillation de nappes de guitares électriques à une programmation électronique succombant petit à petit à ses parasites. L'envolée est bruyante, et tient de la noblesse ce qu'elle a de plus sûr : la crasse véritable.

Thuja peut donc poursuivre la célébration d'un son grouillant devenu presque unique objet d'attention. Sur décorum sombre, The magma is the brother of the stone n'en finit pas d'asséner des coups aux cordes et aux micros des guitares électriques, accueille favorablement quelques intrusions électroniques, en boucle certaines, multiplie les échantillons sonores, avant de retourner sa veste pour arborer enfin l'envers acoustique des choses : banjo et guitare concluant discrètement 18 minutes intenses. Utilisant la même méthode de superposition que précédemment, My Cat Is An Alien remonte ensuite une boîte à musique suspecte, crachant, répétitive, des bribes de ritournelle sur le bourdon instable des masses électriques (When the earth whispered your name).

Décevant, tout de même, sur From The earth To The Spheres, vol. 3, au son d'une progression sans charme en perte de vitesse, les Italiens laissent se porter toutes les attentions sur l'invité Jackie-O Motherfucker. Convaincant lorsqu'il défend une pièce répétitive et galactique charriant les chants étranges de sirènes mâles, le groupe finit par se contenter du minimum - deuxième partie de Braking, construction rythmique tiède abusant de voix d'ambiance. Et aurait permis à Christina Carter et Andrew MacGregor de ne rien craindre d'une comparaison.

Or, c'est à contre-pied que le duo engage We know when we are thinking about each other. Là, une guitare timide et une basse déposent une partition redondante, jouant du changement léger de la vitesse d'exécution et des apports fantasques des dissonances impromptues. Mêlant leurs voix à l'ensemble, Carter et MacGregor fabriquent sur la longueur une musique enivrante et riche, qui dérange autrement. Alors, la virginité retrouvée pourra reprendre des couleurs, au gré de l'ambient tournant à l'excès sonique qu'est The circle of life & death. L'éternel retour mis en musique par My Cat Is An Alien, conduisant From The earth To The Spheres des cendres originelles aux cendres définitives, le long d'un parcours chaotique rendu plus impraticable encore par quelques agités, afficionados des heurts et de la chute.

My Cat Is An Alien : From the Earth to the Spheres Vol. 1 - Vol. 4 (Opax / Very Friendly / Differ-ant)
Edition : 2004.
4 CD : CD1: From The earth To The Spheres, vol.1 : 01/ Thurston Moore - American Coffin 02/ My Cat Is An Alien - Brilliance in the outer space - CD2:
From The earth To The Spheres, vol.2 : 01/ Thuja - The magma is the brother of the stone 02/ My Cat Is An Alien - When the earth whispered your name - CD3: From The earth To The Spheres, vol.3 : 01/ Jackie-O Motherfucker - Breaking 02/ My Cat Is An Alien - Blank view - CD4: From The earth To The Spheres, vol.4 : 01/ Christina Carter & Andrew MacGregor - We know when we are thinking about each other 02/ My Cat Is An Allien - The circle of life & death
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 janvier 2006

Paul Dunmall: Bridging The Great Divide Live (Clean Feed - 2003)

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Après l’avoir enregistrée une première fois en 2000, Paul Dunmall revoit, deux ans plus tard, la copie de sa composition The Great Divide. Devant public, il se charge de son entame au son de sa cornemuse avant de changer l’ordre d’intervention des solistes de son octette. L’introduction passée, le contrebassiste Paul Rogers peut lancer le swing explosif sous lequel évoluera l’interprétation.

Chacun des musiciens aura tout loisir de fulminer - Dunmall au saxophone ténor, Tony Levin à la batterie – quand Keith Tippett se contente, derrière son piano, de jouer les accompagnateurs discrets. Jusqu’à la consécration d’une pause, qu’il instaure avec le soutien de Levin, pour mieux l’abandonner, ses attaques sèches ravivant les intentions furieuses de l’ensemble des musiciens.

Retrouvé, le pandémonium court maintenant le long d’un swing jouant davantage des dissonances. La trompette de Gethin Liddington ou le trombone de Paul Rutherford tirant leur épingle du jeu sur la redondance efficace de la contrebasse. La conclusion célèbrera le retour du duo Tippett / Dunmall, défenseur surprenant d’un free jazz voué à tout embraser, jusqu’aux cendres.

En guise de rappel, une improvisation. A 4, cette fois : Dunmall, Tippett, Rogers et Levin, s’essayant de nouveau à l’exercice. Energique et ramassée, Wind est une pièce qui concilie la progression retenue du pianiste et l’ardeur des phrases du saxophone, et prend ainsi les allures d’un compromis agile et pertinent. Complétant à merveille la relecture d’un thème écrit tout en s’en démarquant.

CD: 01/ The Great Divide 02/ Wind

Paul Dunmall - Bridging The Great Divide Live - 2003 - Clean Feed. Distribution Orkhêstra International.

28 août 2005

Irène Schweizer: Live at Taktlos (Intakt - 2005)

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Ah, Zürich, dans les années 1980... Et en février... Derrière les promesses évidentes d'une époque et d'un lieu, fallait-il soupçonner, pour tout bonus, la bande-son remarquable élaborée méthodiquement par le Festival de Taktlos, 1984 ? Là, Irène Schweizer avait été conviée à investir le champ improvisé, sur trois jours, en compagnie d'acolytes qu'elle aura pris soin de choisir elle même.

Premier élu, George Lewis, multi instrumentiste ici au trombone, qui a fait ses classes au sein de l'A.A.C.M. Sur First Meeting, il doit lutter contre les illuminations cycliques du piano de Schweizer lorsqu'il n'accompagne pas ses fuites fantasques. Irréprochable, il installe une pause en sourdine, décide sur l'instant de cantabiles, clôt enfin le débat à grands coups de vibrato obscur.

Roulements sur toms de Günter Sommer et incantations angoissées de Maggie Nicols - chanteuse au savoir-faire exubérant - inaugurent Lungs And Legs Willing ? Invitée à servir sans se poser de question l'intensité dramatique qui la caractérise, Irène Schweizer emmène le trio jusqu'au chaos lumineux, avant de suivre ses inspirations ironiques au son d'une fantaisie latine virant au ragtime éclaté.

Aux côtés de Joëlle Léandre et de Paul Lovens, le discours n'attend pas pour se montrer virulent (Trutznachtigall). L'archet grave de la contrebassiste - même si, en retrait - allié aux coups rèches que reçoit la batterie de Lovens, révèle à Schweizer une autre direction, la précipitant bientôt à la recherche du cri primal. Par dessus les thèmes minuscules du piano, heureusement imbriqués sans cohérence, elle lance quelques appels à destination de ses accroches à la Great Black Music, avant de singer un air fantasmé d'opéra français.

A bout de souffle, sans doute, elle cède sa place au duo Maggie Nicols / Lindsay Cooper, sur Every Now And Then, combinaison d'un peu plus d'une minute d'un récitatif grinçant et d'un (autre) piano désaxé. Soit, un My Fair Lady sous acide, en guise de conclusion de près de 45 minutes d'improvisation forcenée, démontrant comment un piano classique peut, avec un peu d'imagination, décrêter un punk. Alors, à la place de Londres, en 1984, Zürich, pourquoi pas...

CD: 01/ First Meeting 02/ Lungs And Legs Willing ? 03/ Trutznachtigall 04/ Every Now And Then

Irène Scwheizer - Live at Taktlos - 2005 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

31 décembre 2007

Burton Greene: Bloom In The Commune (ESP - 2007)

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Augmenté d’extraits d’interviews (de Burton Greene et de Bernard Stollman, patron du label ESP), voici réédités les fruits d’une séance inspirée : qui assurait le pianiste du meilleur des soutiens possibles auprès de Marion Brown (saxophone alto), Frank Smith (saxophone ténor), Henry Grimes (contrebasse), Dave Grant et Tom Price (percussions).

Dès Cluster Quartet, Greene se laisse aller à couvrir le piano d’un bout à l’autre, commande un peu de swing ou va voir à l’intérieur de son instrument, quand il ne laisse pas toute la place à ses partenaires : grand solo de Grimes disposé entre les unissons de Brown et Smith. D’une romance que le pianiste peut changer en morceau de free sophistiqué – faisant toute confiance à l’efficacité des déstabilisations de ses partenaires (Balade II) –, passer alors à la défense de pandémoniums alertes (Taking it Out of the Ground, et Bloom In The Commune, portrait de Monk parmi les ténèbres).

En guise de document, entendre Greene déplorer ne jamais avoir pu enregistrer en compagnie d’Albert Ayler, et devoir se satisfaire de rencontres ayant pris place sur scène. Alors, se termine Bloom In The Commune, premier album enregistré par le pianiste pour le compte d’ESP, qui valait évidemment d’être réédité.

CD: 01/ Interview: His Early Band/His First ESP Recording 02/ Cluster Quartet 03/ Ballade II 04/ Bloom in Commune 05/ Taking it Out of the Ground 06/ Interview: Recap of Session (Bernard Stollman) 07/ Interview: Recap of Session (Burton Greene) 08/ Interview: How He Got Involved with ESO 09/ Interview: The Music Scene 10/ Interview: Music is Life 11/ Interview: The Mindset of That Time 12/ Interview: Albert Ayler at Slugs’ Saloon

Burton Greene - Bloom In The Commune - 2007 - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International. 

1 novembre 2007

Marc Ribot: La corde perdue / The Lost String (La Huit, 2007)

marc ribot the lost string la corde perdue

En suivant le guitariste Marc Ribot dans les rues de New York, la réalisatrice Anaïs Prosaïc signe le portrait sobre et efficace d’un guitariste en quête d’expériences différentes.

Pas toujours heureuses, d’ailleurs, tant Ribot semble chercher davantage à multiplier les interrogations qu’à mettre la main sur une solution définitive. L’effet du doute, sûrement, mis en images : archives datant des années 1990 (tentatives inquiètes sur la scène de la Knitting Factory), témoignages d’anciens partenaires (Arto Lindsay), ou extraits de concerts auprès des Cubanos Postizos.

Ailleurs, le guitariste raconte ses origines familiales, donne tous les gages du père anxieux mais attentif, interroge la capacité de la musique à répondre efficacement à la marche du monde, enfin, ballade ses inquiétudes d’un continent à l’autre, sur lesquels il donne en représentations autant de gestes adroits que d’hésitations formelles. Comme en 2003, à Pau, où Prosaïc aura filmé l’interprétation de quatre morceaux en solo, pour n’oublier aucune des nécessités imposées par son sujet, et achever son film saisissant.

Anaïs Prosaïc : Marc Ribot. La corde perdue / The Lost String (La Huit)
Edition : 2007. Réédition : 2015.
DVD : La corde perdue / The Lost String
Guillaume Belhomme @ le son du grisli (2007 / 2015)

21 septembre 2007

William Parker: Corn Meal Dance (AUM Fidelity - 2007)

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Deuxième album enregistré par William Parker à la tête de son Raining Moon Ensemble, Corn Meal Dance donne à entendre la chanteuse Leena Conquest auprès de musiciens d'ordinaire inspirés : Parker, donc, mais aussi Eri Yamamoto (piano), Rob Brown (saxophone alto), Lewis Barnes (trompette) et Hamid Drake (batterie).

Touchés peut être par un chant qui, pour être apprêté n’en distribue pas moins avec générosité des effets galvaudés et ses manières épaisses, les musiciens ne peuvent pas grand chose pour relever le niveau de l'ensemble - Brown et Barnes capables, même, de céder aux avances clinquantes de phrases rococo. Ici ou là, quand même, le groupe fait mieux, et dessine des impressions plus réussies : Tutsi Orphans ou Old Tears. Les ressources de William Parker sont connues et empêchent de douter qu’il mette bientôt la main sur un essai autrement remarquable, qui saura annuler ce précédent.

CD: 01/ Doctor Yesterday 02/ Tutsi Orphans 03/ Poem for June Jordan 04/ Soledad 05/ Corn Meal Dance 06/ Land Song 07/ Prayers 08/ Old Tears 09/ Gilmore’s Hat

William Parker / Raining On The Moon - Corn Meal Dance - 2007 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.

21 novembre 2006

Efzeg : Krom (HatOLOGY, 2006)

kromsliSi la musique électroacoustique d’Efzeg donne dans l’ambient expérimentale, Krom a ceci de spécial qu’il investit le genre avec singularité, mêlant l’électronique à des phrases (mal) traitées de saxophone et de guitares, et ses soucis d’intelligence à la défense d’un folklore inventé.

Ainsi sur Intron, premier morceau lancé au son de nappes oscillantes et de grésillements sortis d’amplis changé bientôt en amas de danses folles. Pour étayer son propos, Efzeg fomente ensuite le crescendo féroce d’une combinaison de notes de guitares répétées et de souffles perdus en saxophones (Som), ou institue quelques boucles ordinatrices d’un univers partagé entre effets de masses et grésillements, interventions étouffées de clavier et bourdon électronique (Exon).

Apposant de multiples sections sur les lignes mélodiques qu’ils tracent, les musiciens prônent une dernière fois leur abstraction géométrique en imbriquant l’intervention grave d’un bassstation et quelques chocs sur le piezzo des guitares (Ribo). Jusqu’à obtenir le larsen ultime, qui avalera, pour le mettre en bouteille, la cosmogonie atmosphérique, organique et revêche, exposée sur Krom.

CD: 01/ Intron 02/ Som 03/ Exon 04/ Ribo

Efzeg - Krom - 2006 - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.

3 mai 2007

Expedition : Live at the Knitting Factory (ESP, 2006)

expesliQuartette au nom bâtard, Expedition sortait en 2006 un disque à la couverture capable de provoquer la nausée. Un live, enregistré en 2001 à la Knitting Factory, fameux lieu new-yorkais qui aura programmé autant de musiciens superbes que d’amateurs malheureux du tout électrique. Alors, le doute s’installe.

A l’écoute, Expedition expose pourtant une musique abrasive, qui donne une réalité à un mélange sur lequel beaucoup avaient essayé de mettre la main - celui du jazz et d’un rock enfoui estampillé No Wave - avant de perdre la tête à jamais, et, avec elle, la capacité d’évaluer avec lucidité tout espoir de fusion.

Ici, par contre, la basse électrique de Chris Dahlgren parvient à ne pas gâter l’ensemble - voire, le relève (Setting Out With Aggressive Intent) -, la guitare d’Hans Tammen, malgré ses interventions ardues, sait les limites à ne pas dépasser (sauf sur Place That Has Emotional Significance), imposant ailleurs de grandes plages bruitistes. Au saxophone, Alfred 23 Harth enfonce le thème de From One Place to Another ou fait de Many Have Passed Rigorous Courses une transe chargée en compagnie de Jay Rosen, batteur brillant déjà repéré aux côtés de McPhee
ou Charles Gayle, capable de force définitive autant que de finesse (From One Place to Another).

Comme toute découverte récente aux conséquences inédites, cet enregistrement d’Expedition nous invite à revoir nos certitudes, et même, à en changer. Alors, si l’on savait l’existence (certes, douloureuse) du jazz rock, nous voici convaincus qu’il en est de qualité.

CD: 01/ Setting Out With Aggressive Intent 02/ Taken at A Leisurely Place 03/ Many Have Passed Rigorous Courses 04/ Considerable Amount of Time and Distance, A 05/ Retained Notions of Speed and Purpose 06/ Brief Pleasurable Trip, A 07/ From One Place to Another 08/ Long Trip By Water, A 09/ Place That Has Emotional Significance, A 10/ Returning to The Place Where It Began

Expedition - Live at the Knitting Factory - 2006 - ESP. Distribution Orkhêstra International.

2 avril 2007

Graham Collier : Hoarded Dreams (Cuneiform - 2007)

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En 1983, le contrebassiste anglais Graham Collier abandonnait son instrument au profit de la direction d’un orchestre d’exception, qui comptait dans ses rangs John Surman, Ted Curson, Tomasz Stanko ou Kenny Wheeler - 4 musiciens auprès de 16 autres, partis défendre ensemble Hoarded Dreams.

Dans les pas de George Russell, Collier interroge ici le rapport d’un jazz qu’il a toujours servi et d’une musique contemporaine décomplexée. Sortis des brouillards dissonants, une valse emportée ou un grand swing peuvent alors voir le jour ; ailleurs, une musique de chambre tourmentée ou un brin de funk rehaussé par les cuivres se disputent les faveurs de la composition. Toutes combinaisons faisant place, à intervalles presque réguliers, à un free jazz brouilleur de cartes.

Décelables parmi les envolées, les gestes précis de solistes remarquables : la trompette de Curson et le saxophone baryton de Surman sur Part 2, la flûte de Geoff Warren sur le mouvement lent de Part 4. Gratifications supplémentaires à celles déjà offertes par une pièce réfléchie, menée d’une main vicieuse par Graham Collier lui-même.

Graham Collier : Hoarded Dreams (Cuneiform / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1983. Edition : 2007.
CD : 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6 07/ Part 7
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 juin 2007

Dajuin Yao + Li Jianhong + Yan Jun: Pisces Isacriots (Kwanyin Records - 2006)

iscgrisliEnregistré en 2004 au 2pi Festival, Pisces Iscariots imbrique les vues expérimentales de trois acharnés de la scène improvisée chinoise: Dajuin Yao, Li Jianhong et Yan Jun, qui se partagent ici bandes et platines.

Envisageant le récit d’un voyage fait entre la campagne et la ville, les musiciens usent de sons capturés dans la nature (vent, cours d’eau, chouette) avant de leur opposer des interventions plus angoissées : turntablism imparfait, attaques nerveuses d’aigus électroniques, déflagrations diverses (du façonnement d’un drone sombre à la formation d’un langage universel par l’appropriation de lectures glanées en différents points du monde).

D’autres souffles s’imposent alors, se font ronflement sourd chassé bientôt par d’autres conversations et le bruit des transports collectifs. La ville, expérimentale, évoquée à la manière dont les futuristes italiens imaginaient leurs trains. A bon port, envisager le parcours : réfléchi et parfois excessif, curieux ou évident, Pisces Iscariots raconte un autre environnement dans un même univers.

CD: 01/ Pisces Iscariots

Dajuin Yao + Li Jianhong + Yan Jun - Pisces Iscariots - 2006 - Kwanyin Records.

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