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Le son du grisli
30 mai 2013

Alessandro Bosseti : Renard (Frac Franche-Comté, 2013)

alessandro bosetti renard

Une vidéo du Musée du Quai Branly a appris à Alessandro Bosetti que certains anciens, en Afrique, prédisaient l’avenir en perçant les mystères d'objets lancés devant eux. Le compositeur s’est essayé à cette pratique, mais pour en faire un disque. Avec Annette Stahmer, il a choisi les objets que l’on peut voir sur la pochette et avec le clarinettiste Laurent Bruttin et le guitariste Seth Josel, il s’est mis à déchiffrer leur combinaison à voix haute.

L’expérience a dû demander de la concentration, cela se sent dès les premiers instants d'une étonnante chanson baroque, et aussi de l’entregent car la musique de chambre de Renard est souvent impénétrable. La clarinette et la guitare se répondent quand Bosetti questionne le quotidien, le sens de l’image, la force des mots (on pense parfois à Satie récité par Raymond Devos comme à d’autres moments à I Am Sitting in a Room d’Alvin Lucier). Bien sûr, ses interrogations sont toutes transmises aux musiciens, qui réagissent. Et entre art conceptuel et musique, l’Italien et ses acolytes parviennent à maintenir notre attention… Connaissant Bosetti, ça, c’était prévisible !

Alessandro Bosetti : Renard (Frac Franche-Comté / Les Presses du Réel)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Perdre A2/ Des réponses A3/ Forme – B1/ La nourriture B2/ Polyforme B3/ Flirt B4/ Multiforme B5/ La vieille dame
Héctor Cabrero © Le son du grisli

25 mai 2013

John Wiese : Teenage Hallucination 1992-1999 (Troniks, 2005)

john wiese teenage hallucinations

« Connard » est forcément le premier mot qui nous vient lorsque l'on joue Teenage Hallucination sur la platine CD sans avoir pris garde de baisser le volume auquel on écoute d'habitude Simon and Garfunkel. Bien fait, dit le connard en question ?

Alors on s'excuse : ce « connard » n'était pas contre vous, John Wiese, que je respecte étant donné le bruit que vous faîtes (que vous faisiez, devrais-je dire, puisqu'il s'agit ici d'une compilation de vos premiers essais de bruits), mais plutôt contre nous même, qui avons fait confiance ne serait-ce qu'une demi seconde à un hystérique adepte du format court, à un taré notoire et même à un blaireau certain qui remue plus d'un décibel et crache du son perforateur d'oreille (52 fois sur ce CD !!!) comme d'autre leur dernier souffle.

Mêmes compliments à vos aides de camp : GX Jupitter-Larsen, Corydon Ronnau, Lonnie Davis... Comment faire écouter ça, et à qui, quadruple malade ? D'autant que ma copine est partie à cause, et me voilà seul avec votre folie destructrice pour toute compensation...

John Wiese : Teenage Hallucination 1992-1999 (Troniks)
Enregistrement : 1992-1999. Edition : 2005.
CD : 01/ Hwm 02/ Decelerator 03/ Acrobats 04/ Lock 1 05/ Lock 2 06/ Lock 3 07/ Lock 4 08/ Acrobats 09/ Go-Go-A-Go-Go 10/ Cowgirls 11/ Untitled (Batman) 12/ Sixth Dimension 13/ Untitled 14/ Untitled 15/ Astonomy 16. BD 17/ Attack Clouds 18/ Untitled 19/ Harpsichord 20/ Jets 21/ Untitled 22/ Orchestration Coincier 23/ Stars 24/ Casiopia and Apollo 25/ Catwoman-A 26/ Catwoman-B 27/ Un titled CS (28)-A 28/ Untitled CD (28)-B 29/ T2 30/ Hydro 1&2 31/ H3 32/ 90 Chop 33/ Untitled CS (97)-A 34/ Untitled CS (97)-B 35/ Selectric 1 36/ Selectric 2 37/ Selectric 3 38/ Selectric 4 39/ Untitled 40/ Untitled 41/ Untitled 42/ Untitled (Sissy Spacek) 43/ Untitled CD (96)-A 44/ Untitled CD (96)-B 45/ Static Whale 46/ Untitled CS (95)-A 47/ Untitled CS (95)-B 48/ Intro 49/ Untitled CS (94) 50/ Untitled CS (94) 51/ Untitled CS (92)-A 52/ Untitled CS (92)
Pierre Cécile © Le son du grisli

22 mai 2013

Spoo : Freaks (Les Nourritures Terrestres, 2013)

spoo freaks

Spoo (Eric Vagnon, Nicolas Lelièvre, Eric Brochard) aime le bruit, la fureur, le danger. Après tout, Spoo est peut-être en colère.

Ces trois-là aiment la caresse du fouet, les cris et les gesticulations. On dira rock hardcore et on n’aura rien dit. Spoo est une machine de dérégulation massive. Chez eux, l’axe est le plus souvent répétitif. Il enfle jusqu’à sa perte. Et si le trio calme parfois le jeu, le temps d’une frêle respiration, il ne quitte jamais la brûlure ancestrale. Le socle est maintenant tribal, sauvage. En ce sens, il rappelle les meilleures heures de The Ex.

Le saxophoniste s’époumone à s’en faire péter les jugulaires comme disent les poètes. Le batteur martèle un tempo brutal. Le bassiste sature ses riffs, rejette toute douceur. Et ce sont nos tympans qui, plongés dans cette foudroyante apocalypse, demandent que cesse ce doux ballet. N’en doutons point : live, ça doit être pire.

EN ECOUTE >>> Freaks (extraits)

Spoo : Freaks (Les nourritures terrestres)
Edition : 2013.
LP / DL : 01/ A Random Insanity Continuum 02/ Spoodification 03/ Vampyre 04/ When u Put a Finger 05/ Technical Details 06/ A Permanent Failure 07/ Koo Koo Part 2 08/ Koo Koo Part 1
Luc Bouquet © Le son du grisli

14 mai 2013

Charlemagne Palestine, Z’ev : Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (Sub Rosa, 2013)

charlemagne palestine z'ev rubhitbangklanghear rubhitbangklangear

S’ils ont attendu 2007 pour enfin jouer ensemble, Charlemagne Palestine et Z’ev se connaissaient depuis le milieu des années 80. Avec Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear, ils franchissent un autre pas… celui de l’enregistrement. Et c’est Sub Rosa qui a l’honneur d’éditer ce double CD – dans une nouvelle collection, « Laboratoire Central / Sub Rosa Sessions », consacrée à des lives sans public.

Le premier CD renferme trois dialogues sur lesquelles le (ci-dedans) carillonneur tinte et résonne alors que le percussionniste l’enveloppe sous ses murmures et ses gémissements. Affront fait au minimalisme : son allure est toujours mise en déroute, la plus belle preuve étant donnée par le troisième duo, où le sonneur de métaux prend le dessus sur le sonneur de cloches. S’ensuivent trois duos : un de Palestine (crescendo, il cadence ses coups et ses contrecoups, ses échos et ses retours d’échos…) et deux de Z’ev (le premier, superbe, bat un tambour qui change cent fois de peau ; le second, trois fois plus long, expérimente avec un art du hasard finement ciselé). Comme par miracle, ces trois solos qui se répondent  montrent une autre manière de dialoguer et une autre manière d’accorder des intérêts vieux (disons) d'une vingtaine d’années. Cognac !

EN ECOUTE >>> Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (extraits)

Charlemagne Palestine, Z’ev : Rubhitbangklanghear Rubhitbangklangear (Sub Rosa)
Enregistrement : 18-20 juin 2010. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Duo C/Z #1 02/ Duo C/Z #2 03/ Duo C/Z #3 04/ Solo C #1 05/ Solo Z #1 06/ Solo Z #2
Pierre Cécile © Le son du grisli

3 mai 2013

Marteau rouge : Noir (Gaffer, 2012) / Jean-Marc Foussat : L'oiseau (Fou, 2012)

marteau rouge noir

C’est un peu toujours la même planète (ou est-ce peut-être une étoile noire ?) que l’on redécouvre quand on écoute un nouveau Marteau rouge (Jean-Marc Foussat, VCS 111 et voix, Jean-François Pauvros, guitares, Makoto Sato, batterie). A chaque fois, le trio enfonce des clous et fait du bruit, parfois beaucoup de bruit… mais à la fin, pourtant, la construction s’avère différente.

L’explication ? C’est que, certes, c’est toujours la même planète, mais à chaque fois peuplée d’autochtones différents. Cachés par les reliefs ou enfouis sous la terre, ils travaillent à un prog rock psyché free qui pourrait faire la bande-son d’un remake de la Guerre des Mondes qu’aurait signé David Cronenberg. La musique risquerait d’ailleurs d’être plus intense que le film : elle est parfois harassante et parfois bouleversante ; on revient donc de Noir harassés et bouleversés.

EN ECOUTE >>> Noir 03

Marteau rouge : Noir (Gaffer Records)
Edition : 2012.
CD : Noir
Pierre Cécile © Le son du grisli

jean-marc foussat l'oiseau

L’oiseau est l’hommage de Jean-Marc Foussat à son fils Victor. Synthés, bandes, voix en faction... dézinguent vingt minutes durant un Kindertotenlieder ultra concret. Bien sûr, le CD est poignant, mais ses sonorités avilissent souvent sa musicalité. Alors, Foussat revient à la voix qu’il a perdue, à la voix qui l’habite, et l'écoute avec nous.

Jean-Marc Foussat : L’oiseau (Fou)
Edition : 2012.
CD : L’oiseau
Pierre Cécile © Le son du grisli

21 mars 2013

Florian Wittenburg : Sympathetic, (a)symmetric (NurNichtNur, 2012)

florian wittenburg sympathetic

Tout aussi actif dans les domaines électronique, électroacoustique que plus classiquement « acoustique », Florian Wittenburg livre, avec cette brassée de pièces récentes, un convaincant recueil consacré au seul piano. Le compositeur y prend en charge les quatre parties de ses propres Patterns in a chromatic field (évidemment in memoriam Morton Feldman) avant de laisser son répertoire et le clavier, alternativement à Nico Huijbregts et Daan Vandewalle.

Sous les doigts de son auteur, la longue suite liminaire s'affranchit intelligemment de l'influence déclarée pour révéler, dans la réitération des motifs, une belle chorégraphie et, à l'occasion, des gestes de carillonneur. Après cette déambulation, le programme se déroule en déclinant de différentes façons la dialectique du statique et du mouvant : trois brefs moments « à drones » (commandés par e-bows) ; une réflexion inspirée par une sculpture de LeWitt (Sol) et le recours au hasard de Cage (John) ; une tentative de lévitation... Soit un art qui, s'il n'est pas renversant, illustre, avec sa délicatesse, ses scrupules et ses suspensions, une passion attentive.

Florian Wittenburg : Sympathetic, (a)symmetric – New music for piano (NurNichtNur)
Edition : 2012.
CD : 01/ Patterns in a chromatic field I (2008-2009) – IM Morton Feldman 02/ Patterns in a chromatic field II (2008-2009) – IM Morton Feldman 03/ Patterns in a chromatic field III (2008-2009) – IM Morton Feldman 04/ Patterns in a chromatic field IV (2008-2009) – IM  Morton Feldman 05/ Three Drones I (2008) 06/ Sol meets John I (2009) 07/ Sol meets John II (2009) 08/ Three Drones II (2008) 09/ Chords in slow motion (2000) 10/ Three Drones III (2008)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

14 mars 2013

Charbel Haber : It Ended Up Being a Great Day, Mr. Allende (Al Maslakh, 2012)

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Amateurs de guitare et de têtes de mort, l’auberge que tient Charbel Haber est faite pour vous. Seul (et contre tous), le guitariste libanais a faussé compagnie à ses Scrambled Eggs pour concocter sur deux jours It Ended Up Being a Great Day, Mr. Allende

A tel point inspiré par les trois nouvelles de La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño, Haber a accouché de quatre pièces instrumentales. Leur minimalisme expérimental se cherche et se trouve souvent entre deux notes, débite des gimmicks qui se fondent dans des paysages nappés d’effets. Dans la veine d’un Glenn Branca sous héroïne (mou à en crever) quand ce n’est pas dans celle d’un Taylor Deupree foutriquement expérimental (sur Two Germans at the End of the Earth), Haber signe un beau disque de musique électrique ondulo-jubilatoire. 

Charbel Haber : It Ended Up Being a Great Day, Mr. Allende (Al Maslakh)
Enregistrement : 16 et 17 janvier 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Itinerant Heroes of the Fragility of Mirrors 02/ Wandering Women of Letters 03/ Two Germans at the End of the Earth 04/ Magicians, Mercenaries and Miserable Creatures
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 mars 2013

Irene Kurka : Hildegard von Bingen : John Cage (Edition Wandelweiser, 2012)

irene kurka john cage hildegard von bingen

Quand on se rend compte qu'une idée est bonne, on se demande quelquefois si l'on aurait pu l'avoir. C’est ce qui m'est arrivé en écoutant cet enregistrement de la soprano Irene Kurka. Associer la voix profonde d’Hildegard von Bingen et le chant intérieur de John Cage (ou vice-versa), quelle belle idée, n'est-ce pas ?

Et c’est Irene Kurka elle-même qui semble l'avoir eu. Elle qui interprète neuf fois Hildegard et elle qui donne sa version de Sonnekus² (en neuf temps que Je te veux de Satie inspira à Cage). Elle qui mélange, enfin, les dix-huit pièces déjà chantées. Elle qui fait se confondre l’attachement à la foi et le détachement envers toutes choses, le latin et l'élévation qu'il encourage et l'anglais pressé et sa fuite en avant, le sens des mots et le non-sens de leur expression, etc. Elle : Irene Kurka. Qui ressucite une langue morte et cristallise notre modernité. C'est elle, qui a eu l'idée.

Irene Kurka : Hildegard von Bingen : John Cage (Wandelweiser)
Enregistrement : 22 juin 2011. Edition : 2012.
CD : 01-09/ Hildegard von Bingen 10-10/ John Cage : Sonnekus² 19-36/ Hildegard von Bingen, John Cage
Héctor Cabrero © Le son du grisli

20 février 2013

Lasse Marhaug, Bruce Russell : Virginia Plane (The Spring Press, 2013)

lasse marhaug bruce russell virgina plane

Ce n'est pas la première fois que Bruce Russell et Lasse Marhaug collaborent. Mais Virginia Plane – où le label The Spring Press nous promet de la musique concrète, du dub, des power electronics et du free noise – pourrait être à ce jour l'ouvrage le plus concluant qu'ils aient fabriqué ensemble.

Quatre morceaux par face de trente-trois tours gondolé à force de cracher des bruits qui piquent (marteau piqueur ou machine à coudre, M. Marhaug ?), motorisent, grincent, percutent (des bols ou un piano), déferlent en canalisations creusées profond, croulent et explosent sous le chutes de gravats, etc. Musique concrète : ok. Power electronics & free noise : ok.

Pour le dub, il faut attendre les sirènes en rut de Pyjamarama (un nom comme un autre) qui dansent sur du melodica étendu et bien sûr Numberer Dub. Mais, on s'en doutait, ce dub est loin d'en être, car il est plutôt récréation avant qu'un orgue ne revienne en démontrer. Ses drones résistent à l'appel des crépitements sur une conclusion, In A Dream-Home, qui résumerait à elle seule  l'attraction qui fait que Marhaug et Russell jouent régulièrement ensemble : le goût des bruits que tout oppose et qui pourtant s'arrangent au poil.

Lasse Marhaug, Bruce Russell : Virginia Plane (The Spring Press / Metamkine)
Edition : 2013.
A01/ Both Ends Burning A02/ Remake/remodel A03/ For Your Pleasure A04/ The Numberer B01/ Do the Strand B02/ Pyjamarama B02/ Numberer Dub B03/ In a Dream-home
Pierre Cécile © Le son du grisli

19 février 2013

Lean Left : Live at Café Oto (Unsounds, 2012)

lean left live oto unsounds

Ainsi donc sont ici retranscrits les premiers sets donnés par Lean Left au Café Oto ces deux soirs de septembre 2011. On sait de The Ex les guitares brouillonnes – qui révèlent leurs charmes comme les visages frippés le font dans la ride profonde ou même la cicatrice –, empêchées donc nerveuses, interrompues souvent dans leur élan, et puis rudes autant que peut être sévère et implacable la frappe de Nilssen-Love.

Soit : le cadre idéal, pour Vandermark, qui invente en free tendu et passe de saxophone en clarinette excités par la dispute. Dans son dos, les guitares peuvent se chercher, tisser de concert une tapisserie de sons vengeurs ou inventer au contraire quelques atmosphères en latence qui, chargées en électricité, ne demandent qu'à entendre anches et peaux résonner. Le laisser-aller est de mise et convainc jusqu'au médiator : il faut écouter mais renvoyer aussi le matériau qui claque, et puis se laisser abattre par l'air qu'il a toujours de balayer d'un coup toute tentative de compromis.

Lean Left : Live at Café Oto (Unsounds)
Enregistrement : 11 et 12 septembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Koevoet 02/ Drevel
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 février 2013

Interview de Jac Berrocal

jac berrocal

Jamais là où on l'attend le Berrocal. Avec pour preuve, alors qu'il fut un temps où la presse de jazz hexagonale le couvrait de lauriers, sa présence ô combien symbolique dans le Dictionnaire du rock, juste avant Chuck Berry ! Ses influences représentent à elles-seules un invraisemblable kaléidoscope, en phase avec l'envoûtant bric-à-brac qu'est sa discographie, faite de fulgurances qui ne sauraient s'étiqueter. Jazz, impro, no wave, indus : rien ne lui aura échappé. Avec lui, chez lui, dans la pénombre d'une fin d'après-midi automnale, dans ce salon où passèrent Jon Hassell et Vince Taylor, un micro Elvis à portée de main, et au milieu d'ex-voto, de gisants et d'icônes, ces mots rares d'un très GRAND ayant fait l'acteur jusque chez Mocky…

Quels ont été tes premiers chocs musicaux, ceux qui t’ont initié ? Voyons voir… Lorsque j’étais enfant, oui c’est bien ça, enfant, premier choc, dans une clairière des Charentes, avec le passage d’un autorail rouge et beige tout-au-dessus des grands arbres… L’année de mes huit ans, j’ai aussi été ébloui par les cuivres éclairés de bleu de l’orchestre de Fred Adison se produisant sous un chapiteau de cirque… J’ai ressenti la même chose sur la scène du Châtelet, avec Georges Guétary entouré d’une cinquantaine de girls dans La Rose de Noël… Quoi encore ? Les Petits chanteurs de l’Etoile, avec qui, dès 1956, j’ai appris des motets de la Renaissance. Et puis les orgues, toutes les grandes orgues… Et, à la radio, par-dessus la voix saccadée du speaker, les vrombissements du bolide de Juan Manuel Fangio. Tout ceci mixé avec les accordéons d’André Verchuren et Marcel Azzola, et le son du film Un Condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson. En 1963 j’ai assisté à tous les concerts de Duke Ellington, subjugué par son élégance. A la même époque j’entrais par effraction dans le combo de Mick Drot : à la troisième chanson outrageusement yaourt-rock, croyant à une syncope, les pompiers refermaient le rideau rouge sur moi, tandis que backstage, craignant pour ma santé, trois jeunes filles se précipitaient – ma mère était verte de honte… Au même moment, sur Europe 1, Ornette Coleman et Don Cherry jouaient Lonely Woman : je suis plombé !

Parmi ce qui se fait aujourd’hui, qu’écoutes-tu ? Juste à côté de Louis Armstrong, Zarah Leander, Gerry Mulligan, Suzy Solidor, Sonic Youth, Albert Ayler, Pierre Henry pour la musique du film L’Homme à la caméra, eh bien j’écoute Hélène Grimaud, dans le Piano concerto n° 2 de Rachmaninov, car cette grâce me permet d’écrire. Je suis également très fan du pianiste Samson François dont je me soûle régulièrement. Idem de la B.O. du film Downtown 81 sur Jean-Michel Basquiat, parce que cette scène no wave new-yorkaise de la fin des seventies, je la trouve très forte, riche… FUN, BABY ! Et puis, DANS LE NOIR TOTAL, sous climatisation réglée à 16°, j’aime écouter Marylin Manson, ses atmosphères lourdes, lancinantes et totalement funèbres.

Ton parcours est singulier. Qu’est-ce qui t’a poussé à toutes les rencontres qui l’ont jalonné ? Depuis fort longtemps sujet à de fréquents troubles neurasthéniques, 24 heures sur 24, je suis en lisière d’anémie : IL FAUT DONC QUE JE BOUGE ! Si une manière d’envisager la musique m’ennuie, je dois changer de cap : c’est une question de survie. Si quelque chose doit me faire entrer en transe : je fonce ! Je pense par exemple au groupe MKB dont j’adore le traitement guitares / machines sur textes de F.J. Ossang : NOISE’N’ROLL TRANCHANT ! Je pense à une douche de trompette, en suspension autour des poésies de Jacques Doyen, TERRIBLEMENT BOULEVERSANT… Paradoxalement je dirais que l’excentricité ne me convient pas. Une fusion réussie, c’est rare, simple et totalement mystérieux… Lors d’une répétition chez Yvette Horner, je me suis ainsi trouvé à hurler un cantique criminel et gothique sur fond de batterie métallique : TOUTE CHOSE EST POSSIBLE, MÊME UNE RESTAURATION MONARCHIQUE !

Dans quelles circonstances as-tu rencontré Vince Taylor avec qui tu as enregistré le mythique Rock’n’Roll Station, repris par Nurse With Wound ? C’était tout bêtement chez des amis, au début des seventies. Vince était comme un OVNI allant et venant avec une souplesse de félin : un voyant et un séducteur au regard faisant mouche. C’était pile l’année, où, à Londres, à la station Tottenham Court Road précisément, il avait désigné à Bowie, sur une carte d’état-major, l’emplacement secret des caches d’armes que les extra-terrestres avaient fixé pour envahir l’Europe… Vince Taylor a incarné le rock à un point inimaginable de folies sensuelles et scéniques. Si certains, depuis, ont élevé le rock comme un art, LUI SEUL EN A FAIT UNE MESSE IMPREVISIBLE ET TROUBLANTE. Alors, lorsque l’idée de Rock’n’Roll Station m’est venue, son image s’est imposée immédiatement, et l’enregistrement fut bouclé en une heure.  Rock’n’Roll Station, c’est une chose qui m’a complètement échappée ; un geste rapide que j’ai mis vingt ans à chanter sur scène.

Peu de temps après, tu as rencontré James Chance avec qui tu as également enregistré.Ah oui… Baltimore, cette étrange factory par des températures en-dessous des normales saisonnières ; et ce taux d’insécurité croissant après 9 heures du soir ! L’enregistrement des Freezing Sessions avec James Chance, Ron Anderson, Mick Evans, Jason Willett, et deux canards dans l’évier : c’était vraiment THE TRASH WAY OF LIFE ! Après avoir mis en boîte un standard de Billie Holiday et rejoué Satan Dance de Giuseppi Logan, nous allions nous réchauffer, en fin de soirée, dans un restaurant où des étudiants fêtaient Mozart. On ne manquait jamais d’y évoquer Roland Kirk. Nous regardions des films d’Ed Wood… Je me souviens d’un truc délirant des Cramps, pour les enfants, tourné dans un hôpital psychiatrique. Puis, micros au ras du plancher, nous changions les paroles de I Wanna Be Your Dog d’Iggy : le 25 cm Flash! résume bien la situation.

Le milieu du jazz en France, les musique dites improvisées, c’est-à-dire aussi ceux qui ont relayé jusqu’à un certain point ton travail : eh bien, finalement, ces mileux, t’y es-tu jamais reconnu ? En ce qui concerne « les musiques dites improvisées », elles ont, en quelque vingt ans, dévié d’une spontanéité irreproductible dans une théatralisation joyeuse de l’extrême, avant qu’on n’y voie plus que des musiciens brillants aux balises consanguines, vendant leurs concerts la tête dans le sac, et le public avec. JE NE PENSE PAS, ACTUELLEMENT, QUE L’ON PUISSE ASSISTER, SUR UNE SCENE COUVERTE DE SABLE ET DE PAROIS FRIGORIFIQUES, A UN CONCERTO POUR PIANO, CAISSE DE BIERE ET MOBYLETTES JAILLISSANTES, PENDANT QU’UN GUITARISTE S’AFFAIRERAIT AVEC DES LEGUMES. Le Sens’ Music Meeting des années 1970 fut l’apothéose de ces manifestations. Le milieu musical trembla un moment, car ce qui choquait, c’était d’y voir en action de sacrés tempérament d’artistes, doublés d’un égal talent pour l’autodestruction : soit une autre manière d’envisager la musique…

Aurais-tu aimé jouir d’une reconnaissance plus large que celle associée à ton statut, si tu me permets l’expression, d’artiste culte ? Tu sais, je jouis déjà, et ma reconnaissance est encore plus large que mon culte ! (Rires) Mais pour cela j’ai UN SECRET : bouger sans cesse afin de n’être pas repéré.

Cela ne t’embête donc pas que d’autres, moins doués, aient tiré les marrons du feu à ta place ? Question un peu stupide, j’en conviens ! Pour paraphraser les propos de Simon de Montfort en 1209, disons que Dieu reconnaîtra les siens !

Pour finir, avec qui rêverais-tu d’enregistrer ?J’aurais fortement aimé participer à l’album Tilt de Scott Walker : une symphonie étrange où l’on perd pied sur des perles baroques d’un autre monde. Et puis, cette grâce de haute-contre improbable, au bord du gouffre… J’en frémis.

Jac Berrocal, propos recueillis en 2005 (ou pas loin).
Philippe Robert © Le son du grisli

 

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6 février 2013

Ernesto Rodrigues, Radu Malfatti, Ricardo Guerreiro : Late Summer (Creative Sources, 2012)

rodrigues malfatti guerreiro late summer

Naturellement, le fait de retrouver le tromboniste Radu Malfatti entouré des cordes d'Ernesto Rodrigues (alto) et de l'ordinateur de Ricardo Guerreiro remet en tête le fameux trio que le souffleur formait il y a quinze ans avec Durrant et Lehn sur les disques Beinhaltung et Dach ; pourtant le rapprochement, s'il n'est pas complètement vain – davantage que la fine pyrotechnie de Lehn, le  travail de tramage qu'opère Guerreiro, par exemple, évoquerait celui de Klaus Filip (dans Imaoto ou Building Excess) – atteint vite ses limites...

C'est à Lisbonne, au lendemain d'un concert commun et lors de deux sessions consécutives (les 21 et 22 septembre), dans deux studios distincts, que le trio s'est retrouvé : les deux disques qui rendent compte de ces séances d'enregistrement recèlent chacun, avec une qualité toute paysagère, quarante minutes de la discrète rumeur d'un monde. Le silence habité qui règne, ni aride ni crispé, est celui de l'attention – nocturne, minutieuse, d'une certaine sensualité lente, comme perméable au climat de cet été finissant et aux sons extérieurs.

Posément réparties, les interventions des musiciens opèrent en rehauts, en respirations, et si la présence de Malfatti (paradoxale dans son retranchement) agit comme une influence, le groupe n'en est pas plus tétanisé que l'auditeur qui trouve où circuler, silencieux, en chaussettes...

Est-ce pieds nus que l'on écoutera le live du 20 septembre au Musica Viva Festival ? Le label du tromboniste, B-Boim, l'a conservé sous le titre Shimosaki.

Ernesto Rodrigues, Radu Malfatti, Ricardo Guerreiro : Late Summer (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 21 et 22 septembre 2012. Edition : 2012.
CD1 : 20120921 – CD2 : 20120922
Guillaume Tarche © Le son du grisli

4 février 2013

Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : Who We Had Left (Mikroton, 2012)

alessandro bosetti chris abrahams who we had left

En 2010, c’est avec Chris Abrahams qu’Alessandro Bosetti travaillait son art électronique, opposant son iconoclastie aux obsessions du réputé pianiste.

Des progressions tortueuses d’un art musical télégraphique (We Also Dress Today) aux vaines entourloupes d’arpèges qui n’en finissent pas, empêtrés en plus dans les cordes lâches d’une basse de synthèse (We Arrange Our Home), le duo cherche – où trouver en effet l’équilibre à lui aller ? – et puis trouve : si ce n’est une interprétation anecdotique de la Waltz for Debby chère à Bill Evans, le disque consigne une maintenant irréprochable entente.

Ce sont alors un délicat morceau d’atmosphère (We See Infancy), une pièce minimaliste jouant de dissonances et d’inserts électroniques illuminés (When They Are Overhead), enfin, une chanson sur laquelle la voix de Bosetti fait, en anglais, corps avec l’instrument classique pour mieux le retourner : celui-ci accuse alors le coup d’une poésie sonore qui cultive le mystère et brille par les airs qu’elle trouve à dire.

Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : Who We Had Left (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : 10 avril 2010. Edition : 2012.
01/ We Also Dress Today 02/ We Arrange Our Home 03/ We Cannot Imagine 04/ We See Infancy 05/ When They Are Overhead 06/ Waltz For Debby
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 janvier 2013

Richard Chartier : Recurrence (LINE, 2012)

richard chartier recurrence

Nouvel auditeur dans le monde de Richard Chartier, je ne connaissais de lui que d'éparses contributions, souvent intrigantes, à diverses compilations – et d'autant moins, par conséquent, son disque Series (référence inaugurale du label LINE en 2000), dont il reprend aujourd'hui certains éléments qu'il recompose sous la forme de deux longues pièces microsoniques pénétrantes. Conçues pour être spatialisées par un complexe de haut-parleurs, elles sont ici ramenées à une stéréo déjà très convaincante, au casque ou sur un bon système hi-fi

Enveloppant tout en se laissant oublier, incertain, souvent aux marges de la perception, le monde sonore qu'elles déploient, fondu au gris le plus pâle, semble inventé ou imaginé par l'écoute même. Sourds ronronnements dans la cale, éraflés d'accrocs, ruissellements infimes : un sillage sans étrave, un mirage peut-être, un long remous à la lente mais imprévisible ondulation. Confinant à une expérience très concrète et physique de perception, qui reconfigure l'espace, l'audition de cette musique qui relève certainement autant des sciences que des arts plastiques et de l'architecture, est un puissant exercice d'envoûtement.

Autant de qualités que Will Montgomery réussissait à formuler, en termes choisis, dès les premières lignes de son essai critique sur le travail de Chartier [On the Surface of Silence : Reticence in the Music of Richard Chartier, dans Blocks of Consciousness and the Unbroken Continuum (Sound 323, 2005)]...

Listening to Richard Chartier's work is like sitting in a room at dusk while the light fades. As colours and detail drain away, the eye seeks to compensate, peering eagerly at the slowly disappearing surroundings. The fade-out stimulates both ambition and anxiety in the perceiving gaze, and the awareness of seeing and not-seeing becomes as important as the objects of the perception. Similarly, Chartier's music plays a double game of seduction and evasion with the ear. It is no surprise that he once titled a track 'Afterimage'. He makes extremely reticent work, with sounds often pitched at one or other end of the audible spectrum, and mastered at such low volume that it is hard to make the compositions fully present to the ears.

EN ECOUTE >>> Recurrence (room/crosstones)

Richard Chartier : Recurrence (LINE)
Edition : 2012.
CD : 01/ Recurrence (room/crosstones) 02/ 02/ Recurrence (series)
Guillaume Tarche © Le son du grisli 2013

14 janvier 2013

Maggie Nicols, Phil Hargreaves : Human (Whi, 2012)

hargreaves nicols human

Réalisé par correspondance, morceau après morceau, Human est un disque de poésie sonore et même parfois musicale. D’un expérimental peu commun mais qui ne convainc pas à chaque fois, il mêle la voix de Maggie Nicols (langages inventés, récitation d’onomatopées, respirations profondes), quelques field recordings (morceaux de nature attrapés) et mille instruments qui claquent ou bourdonnent sur le mouvement de Phil Hargreaves.

Seuls un vieil orgue miniature et sa boîte à rythmes dissipent le mystère que cet Human contient. Ailleurs, ce sont partout les chants instables d’un folk incantatoire et les tentatives désespérées de dire encore dans le sillage de l’improvisation libre d’hier. Au détour d’une plage ombreuse, Nicols délivre peut-être un message : « Yes, we are searching ». Les recherches tiennent de la quête ésotérique et du théâtre de poche. C’est donc de façon étrange qu’elles mettent au jour des traces d'expression qui charment, interrogent ou déroutent. 

EN ECOUTE >>> Human (10 premières minutes)

Maggie Nicols, Phil Hargreaves : Human (Whi Music)
Enregistrment : 2008-2012.
CD : Human
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 2013

26 juillet 2012

Snus : Can't Stop Snusing (Ayler, 2012)

snus can't stop snusing

Peut-être possèdent-ils le secret des sons. Pétrissant, pénétrant et unifiant la matière, Didier Lasserre, Joel Grip et Niklas Barnö font de l’inconnu une contrée amie. Qu’il s’agisse de moduler autour d’une note unique (Believing) ou de libérer le free jazz qui couvait (Awakening), Snus refuse les brillances inutiles, les trop grands écarts.

Au plus près du silence et de la résonance, un filet de son surgit. Il se grandira : en plainte, en saccades, en précision et, toujours, ira au terme de sa course. Evitant les chocs et les arrêtes vives – et y préférant des songes bien plus circulaires – Snus concrétise les espoirs d’un premier disque, déjà remarquable. Et, ici, éblouit. Totalement.

EN ECOUTE >>> Admitting >>> Believing >>> Awakening

Snus : Can’t Stop Snusing (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Admitting 02/ Believing 03/ Deciding 04/ Surrendering 05/ Awakening
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 décembre 2012

Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger (Creative Sources, 2012)

Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger

Le 5 octobre 2008, Urs Leimgruber était à Cologne pour donner au Loft un concert en quartette dans lequel on trouvait Axel Dörner (trompette, électronique), Robert Landfermann (contrebasse) et Christian Lillinger (batterie). Si la formation et ses instruments sont d’un commun manifeste, on sait que ce n’est pas le cas des souffleurs qui la composent.

Auxquels s'adjoint Landfermann dès l’ouverture : sa contrebasse semble freiner, refuser l’improvisation programmée. Il faudra que le saxophoniste aille de circonvolutions en invectives adressées à la trompette pour qu’un archet noir se lève et impulse un jeu de questions-réponses claquants opposant cette fois Dörner et Lillinger. Après quoi, soprano et trompette passent de danses lasses en amorces explosives, pour s’opposer ensuite plus franchement : le premier retors, la seconde autoritaire : free jazz à la source et connaissance de tout ce qu’il est arrivé en musique depuis, l’exercice gagne en airs entêtants – solos saillants en guise de refrains ravageurs, imparables.  

Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger (Creative Sources)
Enregistrement : 5 octobre 2008. Edition : 2012.
CD : 01-07/ #1-#7
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 décembre 2012

Antoine Beuger : S’approcher s’éloigner s’absenter (Erstwhile, 2012)

antoine beuger s'approcher s'éloigner s'absenter le son du grisli

De l’attente, une note filtre, fait une boucle et puis disparaît. S’approcher s’éloigner s’absenter est une composition d’Antoine Beuger qu’interprètent ici Barry Chabala (guitare), Dominic Lash (contrebasse) et Ben Owen (électronique).

D’instants de mesure en nécessités d’entendement, de bruits permis par le silence (voitures à passer dans la rue, amplis qui ronronnent…) en tensions qui insistent – il n’est plus possible de garder celui-ci plus longtemps –, les musiciens balancent et leur trajectoire est courbe. La guitare de Chabala comme l’archet de Lash suivent le mouvement : vibrato, résonance, feedback, les éléments se chargent d’abord de l’affirmer : comme la nature aurait horreur du vide, le silence ne supporterait pas les « blancs » dans la conversation.

Les présences s’imposeront ensuite. Dans les lignes longues déposées par couches (à un aigu d’Owen un grave de Lash fera face) puis le temps d’une confrontation : y tonne l’acoustique quand l’électronique glisse dans le paysage des images empruntées à des scènes de panique (rafales, sirènes…). L’abstraction chercherait-elle à illustrer le temps qui passe dans le même temps que sa chanson ? La partition de Beuger donne les clefs qu’elle veut bien ; il faudra donc qu’on y revienne.   

Antoine Beuger : S’approcher s’éloigner s’absenter (Erstwhile / Metamkine)
Enregistrement : 1er septembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ S’approcher s’éloigner s’absenter
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 décembre 2012

Kihnoua : The Sybil’s Whisper (Metalanguage, 2012)

kihnoua the sybil's whisper le son du grisli

The Sybil’s Whisper : l’improvisation date du 20 octobre 2011 et implique, rassemblés sous le nom de Kihnoua, Larry Ochs (saxophones ténor et sopranino), Dohee Lee (voix, percussions), Wilbert de Joode (contrebasse) et Scott Amendola (batterie, electronics).

La nostalgie qu’illustrent ces trois mannequins démembrés de couverture marque les débuts de l’enregistrement : contrebasse et sopranino s’y mêlent avant qu’une voix ne se lève enveloppée d’électronique menue. Le baroque de la situation n’échappe pas même aux improvisateurs, qui abandonnent bientôt toute pondération au profit d’une discorde plus inspirante.

C’est alors le ténor et de grands tambours qui forcent le groupe à jouer des épaules et des coudes : avec Grip Bone débuterait ainsi un disque fait d’écarts instrumentaux et de langages inédits (celui de Lee, premier de tous) contraints de s’accorder. Or, avec Grip Bone, il se termine aussi : les échanges des deux titres qui lui succèdent, certes vindicatifs et même parfois imposants (premières secondes du dernier titre sur lequel brillent l’archet de Joode sur la batterie d’Amendola), traînent en longueur et finissent pas lasser.

Kihnoua : The Sybil’s Whisper (Metalanguage)
Enregistrement : 20 octobre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Flutter 02/ Grip Bone 03/ Erase the Sky 04/ …in progress…
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 novembre 2012

Nikos Veliotis, Klaus Filip : Slugabed (Hibari Music, 2012)

nikos veliotis klaus filip slugabed le son du grisli

Un archet autour duquel rôde une présence, ainsi débute Slugabed de Nikos Veliotis et Klaus Filip – qu’Hibari réédite aujourd’hui. Pour avoir signé de grands ouvrages d’électroacoustique sinueuse (le premier avec Looper notamment, le second en compagnie de Radu Malfatti ou Toshimaru Nakamura), les musiciens s'appliquèrent, un premier mars de quelle année, à soigner leur rencontre. 

L’écoute, de le confirmer : dans le champ électronique percé par un rayon, s’engouffre un paquet d’oiseaux affolés. Voici le violoncelle lévitant, ses notes sont les maillons d’une chaîne qui délimite une belle aire de rumeurs en attente d’élévation. Fusionnant bientôt – ce qui ne va pas sans l’apparition de quelques parasites –, les instruments synchronisent leurs chants, lignes d’aigus et nappes de graves grossissant pour bientôt disparaître. L’imposant spectre sonore né de l’association Nikos Veliotis / Klaus Filip fera de même, toutefois longtemps après que le disque aura fini de tourner.

Nikos Veliotis, Klaus Filip  : Slugabed (Hibari Music)
Enregistrement : un 1er mars. Réédition : 2012.
CD : 01/ Slugabed
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

23 novembre 2012

Richard Francis, Jason Kahn, Bruce Russell : Dunedin / Richard Francis : Warmth (CMR, 2012)

richard francis jason kahn bruce russell dunedin le son du grisli

C'est à l'occasion d'un séjour néo-zélandais de Jason Kahn (synthétiseur analogique, radio, table de mixage) que ce concert du 28 janvier 2011, en compagnie de Richard Francis (synthétiseur modulaire, ordinateur) et Bruce Russell (électronique), à Dunedin, a été enregistré.

Si Francis avait déjà collaboré (séparément) avec l'un et l'autre de ses partenaires, la rencontre des trois univers avait tout de même de quoi intriguer... et l'improvisation de moins de quarante minutes, cachée ici sous une bien sévère pochette, comble largement les attentes : non seulement en dépassant la contemplation atteinte dans le duo avec Kahn (paru en 2009 chez Monochrome Vision), mais en proposant également une interaction différente de celle arrangée avec Russell pour Garage Music (sur Alone at Last).

Variées, les textures – poussiéreuses ou électriques, vibratoires – que le trio génère se mêlent, se couvrent puis s'imbriquent, dans un mouvement de propulsion auquel on ne se soustrait pas, immergé que l'on est dans ce flux complexe. Délicatement puissante, évoluant au rythme des faisceaux qui traversent son épaisseur, crachée de trois turbines sensibles, cette musique fait mieux que satisfaire, elle conquiert.

Richard Francis, Jason Kahn, Bruce Russell : Dunedin (CMR)
Enregistrement : 28 janvier 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Dunedin
Guillaume Tarche © Le son du grisli

richard francis warmth le son du grisli

Élaboré (à l'aide des synthétiseur, ordinateur et field recordings de Richard Francis) à Auckland début 2012, ce bref recueil se présente comme une collection de vignettes évocatrices de souvenirs, d'impressions ou de « moments sonores » ; néanmoins, rien d'explicite ni d'illustratif dans ces sourds empilements qui grésillent, comme des lambeaux s'entre-parasitant. Austère et intrigant.

Richard Francis : Warmth (CMR)
Enregistrement : 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Love Sounds 02/ Rainy Dub 03/ Rivet 04/ Generational Radio 05/ Let Noise In
Guillaume Tarche © Le son du grisli

13 novembre 2012

Way Out Northwest : The White Spot (Relative Pitch, 2012) / Butcher, Viltard, Prévost : All But (Matchless, 2012)

way out northwest viltard butcher prévost

La publication simultanée de ces deux enregistrements et la similarité de l'instrumentarium convoqué (soit l'association éprouvée du saxophone, de la contrebasse et de la batterie), plus qu'à une aride comparaison, invitent à une écoute particulièrement attentive du travail sonore accompli par John Butcher (saxophones soprano & ténor) dans deux contextes qu'il serait très hasardeux d'opposer – en termes caricaturaux : Amérique contre Europe, ou « jazz option free » contre « improvisation à l'anglaise »... Le fait est que les choses ne sont, ici, ni si tranchées ni si décidables.

C'est dans le cadre d'une session pour une radio de Seattle, en juin 2008, que Torsten Müller (contrebasse), Dylan van der Schyff (batterie) et Butcher renouent, un an précisément après le premier disque de Way Out Northwest gravé en concert (pour le label Drip Audio). Neuf brèves improvisations s'enchaînent, comme autant de tentatives de se frayer un « passage du nord-ouest » – là où Rollins avait préféré viser plein ouest avec son trio de 1957 – vers quelque white spot inexploré des cartographes. La compacité délibérée de ces pièces favorise la multiplication des combinaisons : forages puissants au ténor rauque, cisailles arco, poinçons ou éclaboussures de cymbales, soprano vrillant. En une série d'instantanés, le groupe circonscrit, par ces approches successives, sèches et bien penchées sur le son, de belles aires animées,  plus attentives aux détails que l'auditeur ne l'aurait imaginé de prime abord.

En compagnie d'Eddie Prévost (batterie), qui a fomenté entre mai et décembre 2011 une série de rencontres, en trio, avec d'autres « saxophonistes remarquables » (dont Evan Parker, Jason Yarde et Bertrand Denzler), ce n'est pas à une extension de leur splendide duo que notre souffleur est convié : non seulement parce que Prévost est ici à la batterie – et point aux percussions & tam-tam de leurs Interworks – mais aussi car le contrebassiste Guillaume Viltard apporte une contribution passionnante. À trois reprises (deux quarts d'heure puis une autre demi-heure), avec une immédiateté et une dramaturgie assez admirables, se déploient chants spontanés, pouls épaulés, séquences articulées qui s'emboîtent et déboîtent. Trois puissantes énergies à l'œuvre, portées sur un drive partagé (qui, à l'occasion, confine au swing explicite), complexe et bien tendu. Tenue, foisonnante : une musique de haute volée.

On pourra compléter l'audition de ces deux volumes en allant rechercher les 12 Milagritos enregistrés en 1998 par le saxophoniste, dans la même configuration de trio, avec Matthew Sperry et Gino Robair (sous étiquette Spool) : une autre perspective encore...

Way Out Northwest : The White Spot (Relative Pitch)
Enregistrement : Juin 2008. Edition : 2012.
CD : 01/ Graminea 02/ Mespili 03/ Impressum 04/ Hymenae 1 05/ Schoepfiae 06/ Earlianum 07/ Hymenae 2 08/ Mali 09/ Saponariae

John Butcher, Guillaume Viltard, Eddie Prévost : All But – Meetings with Remarkable Saxophonists – Volume 2 (Matchless / Metamkine)
Edition : 2012.
CD : 01/ All But – part 1 02/ All But – part 2 03/ All But – part 3
Guillaume Tarche © Le son du grisli

10 novembre 2012

Andrew Lamb : Honeymoon on Saturn (CIMP, 2012) / Rhapsody in Black (NoBusiness, 2012)

andrew lamb honeymoon rhapsody

Habitué du Vision Festival, Andrew Lamb a peu enregistré. En 1994 pour Delmark et puis en 2003 avec Tom Abbs déjà – autre musicien rare sur disque malgré d’imposantes qualités. Pourtant, Lamb a étudié auprès de Kalaparusha, fréquenté les orchestres d’Alan Silva et de Cecil Taylor. Surtout, possède un souffle capable de mettre saxophone, clarinette ou flûte, au service d’une forte identité. Cette année, il confirme deux fois sur disque son entente avec Abbs (à la contrebasse, au tuba et au didgeridoo).

Sur Honeymoon on Saturn, d’abord, en trio avec Warren Smith. Enregistré en avril 2008, Lamb y défend des compositions personnelles faites de vrais et de faux départs, de convulsions amalgamées – à l’alto, il peut rappeler Jackie McLean –, d’instants amorphes accoucheurs de transformations, enfin de mélodies parfois minces mais rattrapées par la manière qu’a le trio de les maquiller. D’aspect brouillon d’abord, l’invention d’Andrew Lamb ne tarde pas à démontrer ici qu’elle est aussi dense que détachée d’apparence.

Sur Rhapody in Black ensuite, daté du mois de novembre de la même année. Cette fois, Lamb et Abbs font front commun avec les batteurs Michael Wimberly et Guillermo E. Brown. Marches défaites et chants décousus – mécaniques grippées contre éléphants en tubes –, ânonnements et même répétitions bravaches, orientalisme au romantisme évanoui et hymnes de forts des Halles (c’est d’ailleurs sans doute au ténor que Lamb dit le mieux de quoi retourne son art), font de cette épreuve un nouvel élément d’une discographie qui pourrait bien n’être faite que de références.

EN ECOUTE >>> Initiation >>> Song of the Miracle Lives

Andrew Lamb : Honeymoon on Saturn (CIMP)
Enregistrement : 10 & 11 avril 2008. Edition : 2012.
CD : 01/ Land of the Pure at Heart 02/ Honeymoon on Saturn 03/ Year of the 13th Moon 04/ The Call of Love's True Name 05/ A Alegria E O Prazer de uma boa Tarte 06/ Dance of the Prophet 07/ Theme for Radio Crude Oil
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Andrew Lamb : Rhapsody in Black (NoBusiness)
Enregistrement : 14 novembre 2008. Edition : 2012.
CD : 01/ Initiation 02/ Rhapsody in Black 03/ To Love in the Rain 04/ Song of the Miracle Lives
Guillaume Belhomme © le son du grisli

9 novembre 2012

LHZ+H : Scope (Monotype, 2011)

lhzh scope

Du synthétiseur de Thomas Lehn partent des projectiles sonores faits (et j’ose le dire sûrement pensés) pour nous abattre. Et ce dessein, Carl Ludwig Hübsch, Philip Zoubek et Franz Hautzinger le font leur sur ce CD du groupe-initiales LHZ+H.

Scope est sans doute le nom de code de l’attaque. Coups de piano préparé et cris de sirènes sont les éléments du chaos lent de la première piste. De là à la deuxième, les instruments vrillent et les échanges plus énergiques composent avec pertes et fracas (le tuba ne cesse malgré cela de sonner la charge). Puisque nous sommes protégés par la distance qui nous sépare des musiciens, ce n’est pas pour l’auditeur qu’il faut craindre. La preuve dans la conclusion : cette électroacoustique là abat des murs de sons dont la chute anéantira même les instruments. C’est bien fait !  

LHZ+H : Scope (Monotype)
Edition : 2011.
CD : 01/ Zoom 02/ Scope 03/ Lesn 04/ Hal
Pierre Cécile © le son du grisli

6 novembre 2012

Vinny Golia, Marco Eneidi : Hell-Bent in the Pacific (NoBusiness, 2012)

vinny golia marco eneidi hell-bent

Sur le feu, Vinny Golia convainc de l’association qu’il pensa pour Hell-Bent in the Pacific, lot de pièces quiètes et même réfléchies enfermées entre deux grands moments de tension – pour ne pas dire de free intense.

Ainsi donc, trouve-t-on aux côtés du souffleur : Marco Eneidi, ancien élève de Jimmy Lyons, recrue de Bill Dixon et par voie de conséquence saxophone alto singulier, et la paire rythmique Lisa Mezzacappa / Vijay Anderson. Saxophones (ténor, sopranino et soprano) à moudre et clarinettes à traîner trouvent là et un partenaire incitatif et un soutien de choix : l’empreinte d’Eneidi marquant même l’improvisation de ses enraiements multiples. En place, le groupe fait preuve d’un équilibre qui transforme toute provocation en déstabilisation nécessaire : de fioritures piquantes, Hell-Bent fait un bouquet de fleurs sauvages – pétales et tiges désormais accessoires.

EN ECOUTE >>> Everything Imaginable Can Be Dreamed >>> Lop-sided Heels and Frayed Shoes

Vinny Golia : Hell-Bent in the Pacific (NoBusiness)
Edition : 2012.
CD : 01/ Meteorites 02/ Inessential melancholies 03/ Everything imaginable can be dreamed 04/ Deformities and discords 05/ Pendulum 06/ Fumbling fulminations 07/ Prisoner of a gaudy and unlivable present 08/ Lop-sided heels and frayed shoes 09/ Catholic comstocking smut-hound 13'17"
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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