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Snus : Can't Stop Snusing (Ayler, 2012)

snus can't stop snusing

Peut-être possèdent-ils le secret des sons. Pétrissant, pénétrant et unifiant la matière, Didier Lasserre, Joel Grip et Niklas Barnö font de l’inconnu une contrée amie. Qu’il s’agisse de moduler autour d’une note unique (Believing) ou de libérer le free jazz qui couvait (Awakening), Snus refuse les brillances inutiles, les trop grands écarts.

Au plus près du silence et de la résonance, un filet de son surgit. Il se grandira : en plainte, en saccades, en précision et, toujours, ira au terme de sa course. Evitant les chocs et les arrêtes vives – et y préférant des songes bien plus circulaires – Snus concrétise les espoirs d’un premier disque, déjà remarquable. Et, ici, éblouit. Totalement.

EN ECOUTE >>> Admitting >>> Believing >>> Awakening

Snus : Can’t Stop Snusing (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Admitting 02/ Believing 03/ Deciding 04/ Surrendering 05/ Awakening
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Niklas Barnö, Joel Grip, Didier Lasserre : Snus (Ayler, 2009)

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Snus est le nom dont se sont dotés les trois hommes qui jouèrent en première partie du trio d’Alan Silva à l’occasion du 70ème anniversaire de ce dernier (fêté à l’Atelier Tampon Ramier sur l’initiative du maître des lieux Marc Fèvre). Le trio convié est alors constitué de deux activistes de la scène des musiques improvisées suédoises, et complices de longue date, et d’un percussionniste français parmi les plus passionnants de 21ème siècle naissant : Joel Grip y joue de la contrebasse, Niklas Barnö de la trompette et Didier Lasserre de la batterie.

Après une première minute tissée par les fils de Grip, Lasserre éclate le son brillant du cuivre de Barnö. Il y avait longtemps que l’on avait entendu un tel son de trompette : brut, sans artifice, sans retenue, puisant dans les racines mêmes de l’instrument (les assauts des fanfares militaires) et dans ses débuts en terre jazz (la ferveur nouvelle orléanaise). Le jeu de Barnö (joyeux, belliqueux) et plus généralement le son dégagé par ce trio d’une complicité hors du commun évoquent aussi le punk rock ; ce serait alors celui du Clash de la période Sandinista, ouvert aux quatre vents de l’improvisation et des métissages rythmiques. Car, vite, les tempi déployés par le trio s’apaiseront,  pour dégager de nouveaux espaces à investir.

Exemplaire de ce disque est le titre Smoking Flavour, qui semble promener en sa première moitié le squelette d’un vieux cool jazz, sur le point de trébucher et se désarticuler, mais ranimé ensuite car comme réveillé par la coïncidence d’une corde grattée plus fort, d’un fût percuté plus vif. Alors, contrebasse et batterie à force de tituber ensemble régleront l’une sur l’autre leur pas, bientôt emboîté par ceux de la trompette de Barnö. Ce titre témoigne du miracle que peut être parfois la musique improvisée, quand elle est à ce point jouée par des musiciens dont la virtuosité n’a d’égal que le souci du collectif et de l’écoute. Quand elle est défendue par des musiciens affranchis, libres.

Ceux-ci sont tous remarquables, mais peut-être pouvons-nous nous attarder sur le percussionniste de cette session. Didier Lasserre y est à l’aise (c'est-à-dire d’une sincérité et d’une inventivité totales) tant quand il s’agit d’aller tambour battant (le véloce Tobacco et son rythme effréné) que dans les ponctuations, les soupirs, les effleurements (Water, et ses miroitements). Avec lui, la musique est surprise, toujours. Tout comme les disques de l’Unfold Trio ou de Nuts (également signés sur Ayler Records), ce disque nous le confirme d’indéniable et implacable manière.

Niklas Barnö, Joel Grip, Didier Lasserre : Snus (Ayler Records / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ E1520 02/ Tobacco 03/ Water 04/ Aroma 05/ Salt 06/ Smoking Flavour 07/ E500
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Interview de Didier Lasserre

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La liste est longue des partenaires en compagnie desquels Didier Lasserre a déjà attesté de son bel art percussif (de Daunik Lazro à Jean-Luc Guionnet en passant par Abdelhaï Bennani ou Seijiro Murayama). Ces derniers temps, le batteur se montrait deux fois à la hauteur du bien que l'on pense de lui : en membre de Snus sur et puis de Free Unfold sur Ballades. Assez, donc, pour le passer à la question... 

Il y a quelques mois sortait sur le label Ayler Records Ballades du Free Unfold Trio. Pourriez vous évoquez la genèse, et  l'enregistrement de ce disque ? Après un premier disque enregistré en 2006 pour le label Amor fati,  et quelques (très rares) concerts, le désir s'est fait sentir de  continuer à avancer avec ce trio, et, pour Benjamin [Duboc, ndlr], en allant vers  un approfondissement, vers plus d'air, vers une musique plus "simple",  sans précipitations, en laissant la musique arriver, tranquillement. Rendez-vous fut donc pris chez Gaël Mevel et Caroline Lagouge, à la  campagne, où un beau piano et une pièce pleine de silence (et aussi  quelques oiseaux) nous attendaient. Nous avons enregistré ce que nous  avions à dire, dans cette direction, sans chercher toutefois à  "forcer" les silences, à se contenir par trop. Puis après ré-écoute,  Benjamin, qui dès le départ voulait faire un disque (vinyle), fut  très très enthousiaste, et après sélection, 28 minutes furent  choisies. Le titre Ballades s'imposa tout seul. Une souscription  fut lancée, à laquelle pas mal de personnes ont répondu, puis Stéphane Berland, le directeur d'Ayler records, après écoute chez  Benjamin, décida également de produire le disque sous forme CD. Son  ami Bernard Minier prit une photo du trio dans un jardin parisien,  pour un clin d'oeil, sans prétention, à Blue Note et au trio  d'Ornette Coleman. Fabrice Fuentes nous écrit les notes de pochette :  depuis le début donc, beaucoup d'aide, de soutien, de compréhension, d'amitié avec cet enregistrement, nous somme très chanceux, merci à  eux tous. Le disque est donc sorti sous sa forme CD en décembre 2009,  le vinyle, du fait de soucis techniques, a pris du retard, mais il  doit arriver sous peu. Voilà. Somme toute, une belle aventure. J'en  remercie encore chaleureusement mes deux compagnons de musique.

Ballads est donc sorti sur Ayler Records, un label important pour  vous car y sortirent également en 2009 trois autres disques sur les  quels vous figurez. D'abord, le trio avec Benjamin Duboc et Abdelhaï Bennani In Side, puis Symphony for Old and New  Dimensions du groupe Nuts, et enfin Snus avec Joel Grip et Niklas Barno. Comment voyez- vous aujourd'hui la place du disque dans le monde de  la musique, et plus particulièrement du free jazz et des musiques  improvisées ? Le disque compte beaucoup pour vous ? Pour des musiciens comme moi et malheureusement comme pour beaucoup d'autres, le disque, comme me le disait Benjamin Bondonneau, clarinettiste et ami, est presque le seul moyen de se faire entendre, vu les occasions peu nombreuses qui nous sont données de jouer. Le disque peut donc être un beau moyen d'exister, de faire vivre un projet, de lui donner vie parfois, de le "fixer" et le faire circuler. Et bien sûr, en tant que document "historique", et parfois bel objet, le disque a pu changer, sans exagérer, le cours de ma vie. Je pense à certains disques d'Ayler, de Coltrane, de Jimmy Lyons, et tant d'autres. Alors, bien modestement, on est content d'amener sa toute petite pierre, rien de plus. Je pense toutefois souvent à ce que disais Jimmy Lyons justement, un de mes musiciens préféré : "Nous devrions être conscients du fait qu'il y a trop de disques, trop de répétitions... Toujours les mêmes disques (...) Tout le monde peut enregistrer, et cela peut être très dangereux". Parfois je me dis que j'aurais mieux fait d'y penser un peu plus, à cette dernière phrase ! Mais bon, je n'ai pas de regrets pour l'instant, il y a des choses que je n'aime pas dans chaque disque que j'ai enregistré, mais des choses que j'aime aussi, et je sais que certains disques ont compté pour quelques personnes, alors ce n'est pas perdu. Est-ce suffisant ? Je ne sais pas... On dit parfois qu'un disque est comme une photographie, plus ou moins retouchée : je dirais juste que l'on essaie que la photo soit bonne ; mais qu'est-ce qu'une bonne photo ? Encore quelque chose que je ne sais pas. En tout cas, il est vrai que certains labels, ou plus exactement les personnes qui les font vivre, ont été et sont toujours très importants pour rendre compte de ce que j'essaye de dire, de ce que nous essayons de dire, comme Amor fati bien sûr et en premier lieu, et aussi maintenant Ayler records.

Vous évoquez les influences majeures que semblent avoir été Jimmy Lyons, John Coltrane et Albert Ayler... Et du côté des batteurs, quelles musiciens pour vous influents citeriez-vous ? Le premier qui m'a touché était Kenny Clarke, le son qu'il avait aux balais... Puis Max Roach, capable seul de créer une véritable musique, une vraie poésie. Que j'ai retrouvé ensuite chez Elvin Jones, les mailloches de The Drum Thing avec Coltrane et Garrison, cela m'a ému au plus haut point. De même que le Rashied Ali d'Intersteller Space, quelque chose qui allait au delà de l'instrument, que l'on finissait par oublier. Puis Sunny Murray, celui de Spiritual Unity, de Witches & Devils et Jump Up, c'était tout simplement "autre chose" qui se passait, musicalement, socialement. Je me disais en écoutant ça, que tout restait possible. Mais beaucoup d'autres ont compté, le jeune Tony Williams, Laurence Cook (un grand oublié), Louis Moholo (un concert à New York avec Oliver Lake où tout était suggéré, doucement, mais avec une grande force), Paul Lytton (une des plus belles choses que j'ai entendu en direct), Paul Motian, Ed Blackwell, Sam Woodyard, Tom Price, Tony Oxley, Seijiro Murayama, Makoto Sato (j'adore quand il joue doucement aux balais et mailloches)... Et puis la percussion et la musique traditionnelle coréenne, japonaise, tibétaine. Et puis le silence, et les sons de la nature.

La découverte de la batterie, l'envie d'en jouer, comment tout ça est venu ? Au départ, la batterie était un moyen pour moi d'échapper à l'ennui, à l'ennui social. J'avais 16 ans. C'était un instrument à ma portée, moi qui ne savait rien de la musique, cela me semblait moins difficile que le reste (j'avais tort !) Puis en découvrant le jazz et le free, je me suis dit qu'il fallait que j'essaye, moi aussi, modestement, de trouver cet "autre chose" à vivre, de repousser un peu les contraintes sociales, auxquelles on n'échappe malheureusement pas. Tous ces grands musiciens écoutés jour après jour me confortaient dans l'idée que l'on pouvait être soi-même et s'y tenir, même si tout était fait pour être découragé, et lâcher prise. On s'engage alors sur une route, longue, parfois difficile (sans se plaindre, c'est une chance inouïe que de pouvoir jouer) mais belle, je l'espère tout du moins pour ceux et celles qui écoutent !

Nous avons évoqué quelques uns de vos projets collectifs... Mais ce qui caractérise votre démarche, et le rapport que vous entretenez à la batterie, c'est aussi d'une part l'exercice en solo, et d'autre part, les passerelles lancées avec la peinture, la poésie, la danse, le super 8, la sculpture, la photographie.... Le solo, en tant qu'auditeur de musique, a toujours été pour moi une situation très touchante : un être humain et son instrument... J'ai des souvenirs très forts de solos, notamment à New York en 2001, Malachi Favors à la contrebasse. J'ai toujours eu l'impression que c'est à cette occasion que l'on entend un musicien être le plus lui-même. Comme l'écrivait Robert Motherwell, peintre, "c'est le travail effectué dans un mode d'expression particulier par une personne qui a vécu une expérience"... J'aime bien cette phrase.  Mais bien sûr c'est très risqué aussi, on n'a certes pas la "contrainte" du chemin de l'autre, mais on n'a pas son aide, sa générosité, tout ce qui peut faire la beauté d'un travail collectif... Seul, c'est aussi l'occasion, douloureuse parfois, de se dire : qu'est-ce que j'ai à dire ? Mais des auditeurs sont là parfois, ils donnent de l'énergie, le lieu où l'on joue aussi, et son propre instrument, qu'il faut certainement laisser nous "nourrir". En tous cas il y a deux ans il a fallu que je mette ça dans un disque, après pas mal d'essais, de recherches, de difficultés. Il y avait une forme qui revenait, donnée je crois par les caractéristiques sonores de l'instrument lui-même, il y avait des choses que je ne pouvais m'empêcher de jouer, il a fallu les fixer pour pouvoir les dépasser. Aujourd'hui je continue, dans une forme qui se précise de plus en plus, comme si elle s'imposait à moi : je la laisse donc venir. Quant aux passerelles avec les autres arts, c'est bien sûr nourrissant, même si les occasions de travail véritable sont rares. Chaque discipline a sa "matière propre" et l'équilibre est difficile à trouver avec la musique, il faut transformer ça en une matière commune... Certaines images de Tarkovski m'ont beaucoup aidé, certains poèmes aussi, comme ceux de Tristan Tzara pour ce disque enregistré seul. Travailler régulièrement avec Ly Thanh Tiên dans le domaine de la danse (sur les écrits d'Antonin Artaud) et le travail avec les films super 8 d'Hélène Paulais également (j'espère qu'un jour on découvrira enfin son travail, magnifique). D'une manière générale je recherche la poésie même si je sais bien que c'est un terme assez général et que tout le monde met ce qu'il veut là-dedans.

Que répondriez-vous à quelqu'un qui ne connaîtrait pas votre musique et qui vous demanderait de la décrire ? Je dirais simplement que ma musique, et ma façon de jouer, vise à une certaine poésie, à un rapport poétique au monde, et à mon instrument aussi (qui n'est pas considéré par beaucoup comme un instrument capable de générer ce type de rapport). Je dirais aussi que, même venant du free-jazz (et je reconnais bien modestement tout ce que je dois à ce courant musical), ma musique tente d'être tout simplement ce que je suis, et j'essaye, à travers elle, de vivre "autre chose". Et comme le disais Robert Motherwell que je cite ici à nouveau, "j'accorde de la valeur à la chaleur humaine", je veux dire aussi par là que ce que je joue, je l'espère, pourrait être entendu par n'importe qui, n'importe qui qui veuille s'en donner la peine.

Didier Lasserre, propos recueillis en mars 2010.
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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