Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire











Interview de Michael EspositoTalweg à ParisCahiers John Butcher
En théorie : l'improvisation par l'écritJohn ButcherEvan Parker

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion, 2012) / Udarnik (L'innomable, 2011)

jonas kocher duos 2011

Avant Jonas Kocher, l’accordéon a connu de grands iconoclastes (nos premières pensées vont bien sûr à Pauline Oliveros). Cela aurait pu être d’autant plus dur pour le Suisse de faire entendre sa voix. Or, en quelques disques, il a réussi à nous familiariser avec son langage.

Après un solo du nom de Solo, c’est une compilation de duos (et d’un trio) enregistrés en 2011 du nom de Duos 2011 qu’autoproduit aujourd’hui Kocher. Hans Koch (clarinette basse) & Patricia Bosshard (violon), Christian Wolfarth (cymbales), Gaudenz Badrutt (electronics), Urs Leimgruber (saxophone), Christoph Schiller (épinette) et Christian Müller (clarinette contrebasse) sont les amis qui l’accompagnent sur ce CD. Les échanges comme au coin du feu sont différents selon la couleur des flammes.

Les plus beaux moments sont les flamboyances avec Wolfarth et Badrutt (Kocher tire sur ses aigus comme s’il cherchait à produire des sons électroniques), Leimgruber et Müller (Kocher souffle des graves qui équilibrent sa conversation avec ses partenaires). Soulignons aussi le beau travail de réalisation (et le master de Giuseppe Ielasi) : l’écoute se fait d’une traite sans qu’on y décèle le moindre accroc. Soufflant…

EN ECOUTE >>> Schiller / Kocher

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CDR : Duos 2011
Héctor Cabrero © Le son du grisli

udarnik

Jonas Kocher grogne au début de cette improvisation de 2010 avec Michel Doneda (saxophone soprano), Tao G. Vrhovec Sambolec (computer) et Tomaž Grom (superbe contrebasse). Les instruments sont différents mais leur mélange se fait naturellement et malgré les éructations, les grognements, les hurlements et les chocs sonores d’autres espèces encore, Udarnik ne parvient qu’à faire l’admiration de l’auditeur. Epoustouflant…

Michel Doneda, Jonas Kocher, Tao G. Vrhovec Sambolec, Tomaž Grom: Udarnik (Zavod Sploh/ L'Innomable, 2011)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Udarnik 1 02/ Udarnik 2 03/ Udarnik 3 04/ Udarnik 4 05/ Konstrukt
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger (Creative Sources, 2012)

Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger

Le 5 octobre 2008, Urs Leimgruber était à Cologne pour donner au Loft un concert en quartette dans lequel on trouvait Axel Dörner (trompette, électronique), Robert Landfermann (contrebasse) et Christian Lillinger (batterie). Si la formation et ses instruments sont d’un commun manifeste, on sait que ce n’est pas le cas des souffleurs qui la composent.

Auxquels s'adjoint Landfermann dès l’ouverture : sa contrebasse semble freiner, refuser l’improvisation programmée. Il faudra que le saxophoniste aille de circonvolutions en invectives adressées à la trompette pour qu’un archet noir se lève et impulse un jeu de questions-réponses claquants opposant cette fois Dörner et Lillinger. Après quoi, soprano et trompette passent de danses lasses en amorces explosives, pour s’opposer ensuite plus franchement : le premier retors, la seconde autoritaire : free jazz à la source et connaissance de tout ce qu’il est arrivé en musique depuis, l’exercice gagne en airs entêtants – solos saillants en guise de refrains ravageurs, imparables.  

Axel Dörner, Urs Leimgruber, Robert Landfermann, Christian Lillinger (Creative Sources)
Enregistrement : 5 octobre 2008. Edition : 2012.
CD : 01-07/ #1-#7
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Montreuil (Jazzwerkstatt, 2012) / 6ix : Almost Even Further (Leo, 2012)

urs leimgruber jacques demierre barre phillips montreuil

Ensemble, Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips, ont enregistré quelques références incontournables de leurs discographies respectives. Enregistré le 15 décembre 2010 aux Instants Chavirés, Montreuil est de celles-là. Remarquable, d’autant qu’il s’agissait de succéder à un imposant Albeit – paru en 2009 sur le même label.

Quatre temps. Et la mesure, d’abord. Suite d’accrochages d’éléments épars qui finissent par former une composition de fraction et d’ordre inversé. Au point que voici le piano tirant sur le clavecin et le soprano fait machine à bourdons. Une esthétique du démembrement dont les fuites et brisures sont rattrapées au vol par l’archet de Phillips. Sur le filet de voix de celui-ci, Northrope peint un ciel lourd aux éclaircies retentissantes sous lequel va le délire d’un piano-harpe : derrière lui, ce sont des frappes multipliées et des bruissements amassés jusqu’à ce qu’ils forment un épais rideau derrière lequel tout disparaîtra.

Après quoi, Leimgruber, Demierre et Phillips, entament une marche et puis une danse : le soprano cherchant l’équilibre avant de se plaire à cabrioler ; le piano et la contrebasse allant de frappes toujours décisives en incartades aptes à déstabiliser l’improvisation, « simplement » par jeu. Au ténor, Leimgruber passe enfin : le trio déboîte une nouvelle fois, du chant qu’il entame s’échappent les derniers éclats sonores, fantastiques excédents d’une imagination en partage.

Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Montreuil (Jazzwerkstatt / Amazon)
Enregistrement : 15 décembre 2010. Edition : 2012.
01/ Further Nearness 02/ Northrope 03/ Welchfingar 04/ Mantrappe
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6ix almost even further

Faire résonance de tout. Sans violence, libérer les sons enfouis. Animer le si fin qu’il en devient insupportable de beauté. Laisser scintiller tout son. Ne jamais stopper sa course. Maintenir la tension. Faire du silence un complice. Racler, encore plus profonde, la résonance. Maîtriser le geste et son rebond. Faire de l’improvisation un éveil. Laisser la crispation au vestiaire. Se délester, entièrement et totalement. Soigner la blessure. Faire oubli des dogmes. Imprimer l’oasis dans le songe. Toujours, solliciter l’inouï. Toutes choses, inestimables et inépuisables, glanées et saisies par les six (Jacques Demierre, Okkyung Lee, Thomas Lehn, Urs Leimgruber, Dorothea Schürch, Roger Turner) de 6ix.

6ix : Almost Even Further (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Almost Even Further 02/ As Now 03/ Faintly White 04/ Gorse Blossom
Luc Bouquet © Le son du grisli

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MMM Quartet : Live at the Metz' Arsenal (Leo, 2012)

mmm quartet metz arsenal

La mise en relation fut de courte durée, les questions de timidité ayant été résolues depuis longtemps. Néanmoins, s’espère, s’attend et se guette l’élément déclencheur ; celui qui, fugace et vite oublié par toute (Joëlle Léandre) et tous (Fred Frith, Alvin Curran, Urs Leimgruber) ouvrira le chemin. Le piano jouera ce rôle. Mais ceci est sans importance.

Maintenant, l’improvisation avance, trouve son territoire. Des electronics généreux brouillent le cercle, empêchent que s’ouvrent les espaces. Mais de lutte, il n’y aura point : lentement, une harmonie se trouve, se déploie. Il y aura une lenteur entretenue, des cordes raclées, des souffles volés et plus jamais les lignes ne seront encombrées. Au fil des minutes, chacun va gagner en autonomie et, ainsi, enrichir le collectif. Et faire de cette improvisation un moment rare et précieux.

EN ECOUTE >>> Live at the Metz' Arsenal (extrait)

MMM Quartet : Live at the Metz' Arsenal (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2012.
CD: 01/ Part One 02/ Part Two
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Interview de Jacques Demierre

jacques_demierre

Pour avoir développé une pratique instrumentale aussi singulière que protéiforme, Jacques Demierre est de nos sept pianos. Alors qu’il travaille à Breaking Stone, ouvrage dans lequel il interroge l’adéquation de la parole de l’autre et du langage expérimental qu’il a développé à l’instrument, ici, Demierre persiste et signe : intelligent et clair dans son discours, il est un musicien doué pour l’oralité…

Je me souviens des chansons que ma mère pouvait me chanter. Elle vient d'une région, la Gruyère, où la tradition vocale et chorale est très forte. Souvenir des chansons du soir, du coucher, mais aussi des chants traditionnels, souvent à plusieurs voix, chantés durant les fêtes de famille ou les fêtes de village, comme celles qui marquaient la montée à l'alpage ou la désalpe. Ces chants sont presque toujours des souvenirs sonores liés à des situations précises, à des lieux particuliers, à des gens, proches ou inconnus.

Quelles ont été ta formation musicale et tes premières influences ? Ma formation musicale a commencé par le piano classique. Mais mes premières influences ont fortement marqué la suite de cette formation. Je crois que mon tout premier véritable choc a été un concert de Champion Jack Dupree. Il donnait un concert en piano solo, je devais avoir 11-12 ans, j'étais au balcon, juste au-dessus de la scène. Je voyais ses mains, ses énormes mains, ses doigts étalés sur les touches, je voyais son corps, son dos, qui faisait littéralement partie du piano, et il y avait sa voix, le blues bien sûr, et le son de sa voix et le son du piano montant vers moi. Et là, j'ai été saisi, je ne me suis rien dit, j'étais bien incapable de me dire quoi que ce soit, tellement la révélation de ce son, de ce corps, de cette voix, de ce piano ouvert, m'avait transporté hors de moi. Ce n'est que plus tard que je me suis rendu compte que ce soir-là s'était imposée l'évidence de cet espace de son, de voix, d'instrument et de corps, l'évidence que c'était un lieu pour moi, un lieu que très vite j'ai eu envie d'habiter. Je me suis alors mis au blues, au piano, et aussi à l'harmonica. Un autre choc, peu de temps après, a été la découverte de la musique de Jimi Hendrix, la force du son qui était le sien, du geste sonore, de la voix entre parlé et chanté, la rencontre entre électricité et acoustique. Ensuite, tout s'est progressivement enchaîné et superposé, difficile de détailler car l'écoute était gloutonne et multidirectionnelle: le rock, Black Sabbath, MC5, beaucoup Frank Zappa, le jazz, des musiciens comme John Coltrane, Paul Bley, la musique d’Anthony Braxton qui m'a poussé vers la musique contemporaine, Luciano Berio, John Cage, Karlheinz Stochhausen, la révélation des musiques électroacoustiques, la découverte de la poésie, E.E. Cummings, James Joyce, difficile de dire davantage une influence plutôt qu'une autre, c'était plutôt un faisceau d'influences, et ces influences diverses ont finalement orienté ma formation musicale. Du piano classique, je suis parti vers le blues, puis le jazz, le free-jazz, puis vers la musique contemporaine, pour revenir ensuite à Beethoven et au conservatoire, pour aller plus tard vers la musicologie et la linguistique. Tout était superposé. Mais la boucle n'était pas bouclée, et elle n'est toujours pas bouclée d'ailleurs. Elle n'a cessé de tourner depuis et d'intégrer de nouvelles influences. Je n'ai jamais eu la sensation de progresser ou d'avancer vers un horizon qui serait devant moi, face à moi. J'ai plutôt la perception d'avoir creusé verticalement, en dessous de moi, et d'ajouter des couches, à travers les expériences, les unes après les autres, dans une sorte de sur-place qui s'épaissit, chaque nouvelle couche résonnant à travers le filtre de cet énorme palimpseste sonore.

Comment cela s’est-il traduit en termes de concerts et d’enregistrements, pour les premiers notamment ? Dès le début, le lieu du concert a été pour moi un espace à usage multiple où, suivant les occasions, je pouvais donner vie à mes projets de compositeur ou d'interprète de musique contemporaine ou d'improvisateur jouant du jazz ou de la musique expérimentale, en mélangeant d'ailleurs souvent les casquettes. Je crois que parmi mes premières expériences de concerts, celles menées avec un ensemble/collectif de compositeurs/musiciens suisses et français, Fréquence VII, ont été très intenses et marquantes, mais aussi trop discrètes. Dans un geste très libre et expérimental, on jouait autant des pièces du répertoire contemporain, que des performances Fluxus, de la musique électroacoustique ou encore de l'improvisation libre ou du musette. Cette expérience d'une écoute très large est toujours vivante en moi aujourd'hui. Ou encore certaines rencontres, comme celle avec Luc Ferrari, dont je devais interpréter de la musique pour piano et bande, et avec lequel j'ai pu partager des discussions sur la composition et l'improvisation, qui ont longtemps nourri ma réflexion et ma pratique. Mes premières expériences d'enregistrements ont elles plutôt été liées à la musique concrète. L'enregistrement instrumental, musical, est venu plus tard. L'approche de l'enregistrement a d'abord été pour moi sonore, à travers l'emploi de la microphonie, de la bande magnétique et du jeu sur des objets concrets. Le travail de la musique concrète m'a incroyablement ouvert les oreilles, et je crois que mon jeu instrumental au piano ou ma production poético-buccal, en porte finalement de plus en plus la trace.

Un de tes grands projets est ce trio que tu formes avec Urs Leimgruber et Barre Phillips. Quand est-il né ? Je crois que c'est fin 1999, à Marseille, que nous avons joué pour la première fois les trois ensemble. Nous avions tous joué les uns avec les autres précédemment, mais jamais tous les trois réunis. Et tout de suite la sauce a pris. Sans rien se dire. Et on a continué à ne rien se dire, à ne jamais parler de la musique que l'on joue. On a continué, bien sûr, à voyager ensemble, à manger ensemble, à parler de tout et de rien, à vivre le trio avec une très grande amitié au fil des ans. Mais jamais on ne parle de ce qui va se jouer sur scène. Ce n'est pas que la musique parle d'elle-même, mais si il faut parler d'elle, c'est en jouant que l'on parle ensemble de notre musique. Ce trio est un lieu de liberté extraordinaire, ce n'est pas que l'on joue tout et n'importe quoi, mais j'ai de plus en plus l'impression que tout pourrait survenir à tout instant. Et il y a une confiance absolue, qui permet à chacun de prendre des risques, de proposer de nouvelles choses, de remettre chaque fois en jeu la maîtrise que l'on peut avoir chacun de son instrument. On repart à chaque fois de zéro, ou plutôt on repart de l'endroit où l'on joue, de comment sonne la salle, on accorde le trio au lieu. Quelque soit le lieu on joue acoustique, le soundcheck sert à trouver ce rapport entre nous trois et entre le trio et le lieu, on essaye à chaque concert de jouer avec l'empreinte acoustique que le lieu laisse sur la musique du trio. Mais on joue aussi avec la mémoire, car paradoxalement sans mémoire il n'y a pas d'improvisation. Chaque nouveau concert se construit aussi à partir du souvenir du dernier concert joué. Et j'aime l'idée que ce trio soit un vrai groupe, avec un son de groupe, et qu'entre les tournées la musique du groupe continue, et que chaque nouveau concert soit comme une fenêtre ouverte sur la musique du trio.

Comment envisages-tu les rapports entre improvisation et composition ? J'improvise et je compose. J'ai parfois improvisé pour ensuite composer et j'ai aussi composé pour finalement improviser. J'ai quelquefois l'impression que ce sont les deux faces d'une même pièce et parfois il me semble qu'il n'y a rien de plus opposé que l'improvisation et la composition. Je me pose la question de savoir si les musiciens improvisateurs n'ont pas eu tort de revendiquer l'improvisation comme caractéristique essentielle de leur pratique, au point que leur musique en porte le nom. Le mot expérimental me paraît plus juste. L'improvisation n'est pas le contraire de la composition, il n'y a pas que de l'improvisation dans la musique improvisée, et la musique improvisée ne s'oppose pas à la musique composée. On sait aussi que le temps de la composition peut pour certains improvisateurs-compositeurs être égal et simultané au temps de sa réalisation. Alors y a-t-il une absence d'écriture? Opposer improvisation et écriture me semble aussi problématique, pas vraiment justifié. L'écriture, on le voit bien dans le champ littéraire et poétique actuel, a quitté le support de l'écrit strict pour aller se confronter à d'autres contextes de réalisation. On s'aperçoit que l'idée d'une composition au statut fermé et définitif, issue du 19ème siècle, n'est plus d'actualité depuis plusieurs décennies, et aussi que les pratiques musicales et sonores venant de la musique expérimentale ont valorisé l'éphémère et la non-reproductibilité, jetant ainsi des ponts avec le monde de la musique improvisée. Aujourd'hui, avec la montée en puissance des pratiques performatives live et des projets croisant les disciplines et les media, il ne me paraît plus très pertinent d'opposer encore ces deux termes. Je les verrais plutôt comme des systèmes d'inscription sonore parmi d'autres.

Tu as souvent interrogé ta musique au contact de vocalistes. Qu'est-ce qui t'attire dans le médium voix, voire dans le langage ? Oui, j'ai souvent joué avec des vocalistes et j'ai beaucoup écrit pour la voix, mais je crois que c'est mon intérêt pour le langage, pour la parole, qui est avant tout à la base de mon attirance pour la matière voix. Quand j'ai commencé à étudier la linguistique, ça a été un véritable choc pour moi, je n'ai plus jamais écouté ni la voix ni quoi que ce soit de la même manière. C'est un choc ancien maintenant, mais il n'a cessé de nourrir mon travail et mon écoute. Comme si j'écoutais tout à travers le filtre de cette capacité humaine de communiquer à travers une production sonore vocale. Il y a bien sûr le plaisir de partager la scène avec des  vocalistes, où se joue cette relation si particulière entre voix et machine, car le piano est une sorte de machine infernale qui entretient depuis toujours un rapport paradoxal avec la voix. Quoi de plus différent qu'une voix et qu'un piano, et en même temps quoi de plus proche, l'une machine à souffler, l'autre machine à frapper, deux machines qui fabriquent, qui déploient ensemble un vaste tissus sonore ? Mais il y a aussi le lien, qui existe, sous toutes ses formes, entre le son et le sens qui m'intéresse particulièrement. Un sens étendu, qui déborde sur le social, le spatial, le politique. Le travail de poésie sonore que je mène avec Vincent Barras depuis plusieurs années creuse cette voie de la parole, par opposition à la langue, avec toute cette dimension privée de l'expression langagière, son côté « sale », non maîtrisé, non codifié et surtout profondément sonore et bruitée.

Envisages-tu le piano comme outil de langage, de communication ? J'ai entamé récemment un projet qui réunit pour la première fois mon travail de poésie sonore et celui en piano solo. Il devrait en sortir une pièce pour piano et voix, texte écrit et piano improvisé, où la voix, amplifiée et diffusée simultanément dans l'intérieur de l'instrument, se retrouve légèrement modifiée et transformée par les propriétés acoustique du piano et les possibilités de son jeu. Le piano comme une extension de la voix et simultanément la parole poétique perturbée et filtrée par le geste pianistique. Et je me suis subitement rendu compte que le piano, dans sa géographie même, est comme une immense bouche, où les sons se forment en des endroits bien précis, comme les sons de la parole prennent appui sur les points d'articulation à l'intérieur de la cavité buccale. C'est vrai que de plus en plus, je rencontre des similitudes entre ce que je peux explorer dans mon travail poétique et ce que le piano me révèle, ce que sa parole me raconte. Je découvre à chaque fois davantage sa dimension individuelle, concrète et momentanée. L'accidentel m'apparaît comme toujours plus essentiel. Je vois mon piano se construire autour de ce qui est non-maîtrisé dans ma maîtrise pianistique, autour du non-codifié de son code instrumental. Mais je ne sais pas si le piano, même envisagé comme une immense bouche, est un outil de langage et de communication. Comme je ne pense pas que la scène est en soi un lieu de communication. Je vois plutôt le piano, et par extension aussi la scène, comme le lieu d'une expérience commune de la durée et de l'espace, l'expérience du public et des musiciens, réunis autour de l'écoute et partageant le même lieu. Simplement des corps présents dans un espace traversé par des sons en mouvement.

Qu’apporte, selon toi, cette expérience aux musiciens et au public ? C'est une expérience extrêmement complexe, en même temps individuelle et universelle, il doit exister quantité de réponses à cette question-là... Ce qui est sûr c'est qu'on se situe au-delà du langage. Mais si on ne peut pas vraiment parler de cette expérience, on peut parler de ce qu'elle met en jeu. D'un point de vue purement esthétique, c'est une expérience qui pourrait ressembler à un moment de compréhension face à un processus artistique, face à une œuvre d'art, la compréhension d'un « objet de pensée qu'on perçoit par les sens », comme l'écrit le curateur Jean-Christoph Ammann. Pourtant, je crois que cette expérience est encore plus large et surtout profondément humaine dans son fondement. On y vit ensemble et simultanément, public et musiciens, le temps du son et l'espace du son. Mais notre rapport à l'espace ou au temps n'est pas le même. Si on peut revenir sur ses pas dans un espace donné, on ne peut pas retourner vers ce qui a déjà sonné, le temps paraît irréversible, la flèche du temps nous force dans une direction. Vivre l'écoulement du temps est pour chacun une condition fondamentale. Et vivre l'expérience commune et synchronisée de l'écoulement du temps est une chose rare. Non seulement rare parce que les occasions qui réunissent toutes les qualités nécessaires à sa réussite ne sont finalement pas si fréquentes, mais aussi parce que les musiques et les sons qui se donnent à entendre ont souvent leur  propre temps, leur propre durée, leur propre forme. Ils se superposent davantage à l'écoulement du temps, parfois en le neutralisant, qu'ils n'utilisent ses caractéristiques. Une pièce de répertoire, un disque joué, un fichier son écouté, sont des événements sonores qui prennent peu appui sur ce qui est propre à l'écoulement du temps. Par contre, exercer une pratique sonore improvisatrice, ça signifie aussi, dans le meilleur des cas, rendre l'écoulement du temps audible et accessible à la perception, à l'instant même de la performance. Et à travers l'écoute, nous construisons  les conditions de cette perception. Contrairement aux pièces sonores plus fermées temporellement sur elles-mêmes, l'espace de la musique improvisée semble se situer à l'intérieur même de l'écoulement du temps. Tout en lui empruntant sa forme, le geste d'improvisation donne forme sonore au temps qui s'écoule.

Jacques Demierre, propos recueillis en octobre 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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Creative Sources Expéditives : Christmann, Frangenheim, Leimgruber, Stackenäs, Rodrigues, Alipio C Neto, John Berndt...

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Günter Christmann, Alexander Frangenheim, Elke Schipper : Core (Creative Sources, 2010). Cette session de janvier 2010, dans un studio berlinois, regroupe des musiciens qui se fréquentent depuis des lustres (par exemple dans le cadre des projets conduits par Christmann sous l’intitulé Vario) ; les quinze instantanés délivrés ici sont autant d’occasions de mesurer l’intime proximité du tromboniste & violoncelliste, du contrebassiste et de la vocaliste. Ces pièces, comme des noyaux d’activité, retiennent par leur qualité de concentration et de projection pétillante, bien que la théâtralisation du travail vocal (mais finalement, ni Minton ni Schürch – deux partenaires de GC – n’y échappent…) ait ses limites. Un enregistrement qui, dans cet idiome identifié, historique, est une réussite.

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Urs Leimgruber, Ulrich Phillipp, Nils Gerold : Hin (Creative Sources, 2010). Disposés de part et d’autre de la belle contrebasse de Phillipp, les deux souffleurs (saxophones soprano & ténor ; flûte & piccolo), s’ébattent en agiles dentelliers, grinçant à l’occasion, venant régulièrement refourbir pelotes et aiguilles dans de petites volières agacées, pépiantes. Est-ce manière de se conforter, de se redynamiser, d’avouer la difficulté à trouver la bonne distance, le bon pouls ? L’archet indique souvent de passionnantes directions : au travail, le trio se cherche, et se trouve parfois.

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David Stackenäs, Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Nuno Torres : Wounds of Light (Creative Sources, 2010). La combinaison instrumentale exploitée par cette formation, enregistrée en octobre 2008, est d’une élégante richesse : en une quarantaine de minutes et comme dans un atelier, la belle ingénierie (guitare, alto, violoncelle, saxophone alto) met en branle longerons, rabots, scies lentes, avec une vraie science des dosages et du brouillage des sources – qui peut évoquer, mutatis mutandis, certains travaux de Polwechsel. Un confort rêche, avec ce qu’il faut d’échardes pour rester sur le qui-vive…

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Alipio C Neto, Thelmo Cristovam : Triatoma Infestans (Creative Sources, 2010). Slaps, jeux d’anches et de clefs, étranglements, salive : soit un inventaire – en forme de jungle – établi, dans un espace réverbérant de Recife, par deux saxophonistes bien informés du bestiaire des aérophones (butchero-donediens) des quinze dernières années. Tandis que l’on y cherche une clairière, on s’inquiète de les entendre confondre grouillement (certes généreux… ou bavard) et tension inventive.

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John Berndt : New Logic for Old Saxophones (Creative Sources, 2011). D’un seul saxophone (alternativement un soprano de 1933 et un alto de 1935) dont on reconnaît le cuir des tampons sur la pochette, Berndt tire quinze pièces ou études – avec une belle ascèse, parfois rêveuse, voire lyrique, plus souvent chercheuse, éraillée, fauve – assorties de quelques dédicaces informatives, si ce n’est éclairantes (à Gianni Gebbia, Christine Sehnaoui-Abdelnour, Anthony Braxton). Quant à la « new logic » pour « old saxophones », sa dialectique fait-elle couler un « new wine » en « old bottles » ? Ce serait beaucoup dire, mais les rauques dégustations offertes sont assurément dignes d’intérêt.

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Interview de Fritz Hauser

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A seize ans, la sonorité d’une grande cymbale a ravi Fritz Hauser. Depuis, celui-ci est passé par le Conservatoire de Musique de Bâle, le groupe de rock Circus, des formations d’improvisation dans lesquelles on trouve Urs Leimgruber, Joëlle Léandre, Marilyn Crispell, quelques ensembles de jazz emmenés par Franz Koglmann (présences de Steve Lacy, Ran Blake…) ou Joe McPhee… Aux nombreux disques enregistrés en groupes, ajouter ceux, incontournables, que Fritz Hauser élabora en solo (série de Solodrumming), avant de pouvoir entendre ce Schraffur prometteur que le label Shiin s’apprête à mettre en valeur avec une démesure aussi rare qu’est singulier l’art de la mesure de Fritz Hauser.

Dans l’idée de la musique d’ameublement de Satie, beaucoup de musiciens et/ou de commentateurs parlent aujourd’hui d’une musique d’atmosphères, d’environnement ou même de rumeurs… J‘aimerais savoir si cela te parle… Je pense qu’il y a là dedans l’idée d’une architecture musicale, il s’agit de créer un espace, mais en principe je préfère le silence même si le silence n’existe plus à moins de se cacher sous terre, dans un abri fermé, et encore ce ne serait toujours pas mon idée du silence en fait… Ce que j’aime par dessus tout, c’est la transformation du silence en son. Je viens de jouer en concert Schraffur, une pièce que j’ai écrite pour un petit gong, par accident, alors que j’étais invité à jouer dans une soirée en compagnie de cinq percussionnistes : j’ai compris que ce serait le chaos technique alors j’ai développé cette pièce pour petit gong, je l’ai gratté pendant une vingtaine de minutes : j’ai trouvé cette technique, je ne frappe plus, je gratte, je décide d’étouffements puis je gratte avec des baguettes et ça créé des harmoniques incroyables. Ensuite, j’ai créé cette pièce pour la radio, 50 minutes cette fois sur la même pulsation. Là, je gratte le gong mais aussi le studio, le sol, les murs, tout ce qu’il y avait à gratter je l’ai gratté, ce qui a créé une espèce de lien entre l’espace et le son : l’espace est devenu le son et le son est devenu l’espace. Le disque sortira bientôt sur le label Shiin. On y trouvera aussi Schraffur dans sa version pour gong et orchestre symphonique : j’ai eu la chance d’enregistrer dans la grande salle du KKL de Lucerne à l’occasion du Festival de Lucerne avec une quarantaine de musiciens, des cuivres dans les chambres d’écho, de profiter des résonances, ça monte pendant sept minutes et ça retombe dans le silence… Dans cette salle, le silence c’est autre chose, un peu comme dans une église, ce n’est pas immense mais on y entend les murs, l’écho rebondit. Dans le KKL, quand tu fermes les yeux, tu sens que c’est aéré et alors tu te rends compte de ce qu’est le silence, c’est très touchant.
Par ailleurs, je pense que les musiciens aimeraient bien faire de temps en temps de la musique sans trop être observés. On peut faire partie du monde sans être trop en son centre et j’aime bien cette idée de musique d’ameublement de Satie, la musique de Morton Feldman… Mais c’est très dur de faire comprendre comment ça se déroule… Il y a trente ans, je faisais de la musique dans les rues : les gens passent sans te voir et lentement j’ai compris que j’étais comme un oiseau sur l’arbre, que je chantais, que je faisais mon truc ; parfois les gens restaient et donnaient quelque chose, mais c’est assez dur, il faut vraiment le vivre. Ma personnalité demande de l’attention, et il faut toujours jouer pour quelqu’un. Par exemple, je ne peux pas improviser s’il n’y a personne pour entendre, c’est un peu comme raconter des blagues, il faut que quelqu’un réagisse. Improviser c’est raconter des histoires, même abstraites.

Tu n’improvises jamais seul ? Non, très rarement. Lorsque je joue seul, c’est autre chose, de la recherche acoustique sur mon instrument, et là je n’essaye pas de construire une histoire. C’est comme pour gravir des montagnes : il faut se préparer, connaître les reliefs, entraîner ton corps, ton cerveau, comprendre la météo, etc. Et quand tu es prêt, alors il faut y aller…

Comment envisages-tu l’enregistrement d’un disque ? Est-ce que tu penses alors aux personnes qui l’écouteront ou seulement à ce que tu as en tête ? C’est assez difficile… Mon premier disque, Solodrumming, est assez particulier : il a été enregistré au Gropius Bau à Berlin dont l’acoustique est unique, un peu comme le Taj Mahal, sept seconds de réverbération, ça tu ne peux pas le simuler. Ca a été alors comme si je prenais le micro pour présenter ma musique. Quand j’ai commencé à faire des disques en studio, j’ai écouté ce que nous avions enregistré des 40 concerts donnés avec Urs Leimgruber : en duo ça va encore, mais si tu n’as pas quelqu’un en studio qui te dit qu’il faut y aller, alors après deux jours tu peux te perdre. C’est pourquoi j’ai commencé à inviter des gens en studio pour communiquer avec eux : des peintres, par exemple, pour avoir une connexion avec le monde. Pour ce qui est des disques en live, c’est encore autre chose, ça tient plus du document. Le dernier disque que j’ai enregistré, je suis passé au multipiste : j’ai combiné des couches sonores selon un certain plan. J’ai enregistré pendant trois jours, huit heures de musique par jour, ensuite j’ai arrangé le tout, c’est donc encore quelque chose qui diffère de la prise en direct. A chaque fois, le truc le plus difficile pour moi est ensuite de trouver un public…

Comment imagines-tu les personnes qui écoutent tes disques ? Par exemple, acceptes-tu qu’elles ne soient pas toujours aussi attentives que le mériterait la minutie avec laquelle tu construis seulement quelques secondes de musique ? Eh bien, je me souviens d’une chronique de Pensieri Bianchi, un disque que j’ai enregistré en Italie il y a 20 ans : le premier son qu’on y trouve vient d’un coup que j’ai porté à un bloc de bois. Je crois que j’ai investi 1/3 de tout le temps que j’avais pour enregistrer ce disque juste pour enregistrer ce seul son : au début, ce n’était pas le son que je voulais, avec la résonance dans la salle, etc. Alors, j’ai insisté, j’ai réarrangé les micros sans savoir pourquoi je le faisais mais j’ai dû sentir à ce moment là qu’il était important de travailler ce son. Quinze ans plus tard, j’ai lu une critique du disque dans un magazine canadien [Asymmetry, ndlr] qui disait à peu près : rien que pour la première frappe, ce disque mérite d’être acheté. Mais ça a pris 15 ans, 15 ans pour que quelqu’un me confirme : j’ai entendu ce son, je l’ai compris. Ce genre de retour est nécessaire, d’ailleurs je n’ai pas de feedback sinon : il y a les chiffres de vente des disques mais ça ne me dit rien ; les gens achètent mes disques mais ne viennent jamais me voir ensuite pour me dire ce qu’ils en ont pensé.

Pour revenir au disque, est-ce qu‘il t’est difficile d’envisager un nouvel enregistrement d’un point de vue technique ? Des fois, je ne sais pas… Là, par exemple, on va travailler l’enregistrement de Schraffur avec orchestre. Ca sonne pas mal. C’est la version du KKL et tu y entends aussi la salle. La question est de savoir ce qu’on veut transmettre… Avec Shiin et Stéphane Roux, on a eu l’idée de créer un CD et un DVD sur lesquels on trouvera toutes les versions de Schraffur : solo, orchestre, groupe de percussions, avec chanteuse, version radio, etc. Pour moi, c’est génial de trouver quelqu’un qui me permet de réaliser ça, ce sera une édition limitée, comme un objet de collection... Bien sûr, on a toujours l’espoir de trouver un public plus grand mais il faut se rendre à l’évidence : les solos, surtout, les gens en ont peur. C’est un peu comme un restaurant de spécialités libanaises avec seulement 16 couverts, on n’ose pas y entrer et puis un jour tout est fermé et ce restaurant est le seul ouvert : alors on y va et c’est excellent, on se dit qu’on y retournera mais la fois d’après on reprendra ses habitudes : italien, grec ou français… C’est assez bizarre, mais il faut l’accepter. D’ailleurs, c’est simple, à éviter le mainstream on évite aussi le grand public…

Tu sembles penser ta pratique musicale en terme d’échanges – avec le public ou avec des partenaires, qu’ils soitent musiciens, peintres ou encore danseurs. Tu ne pourrais te passer ni de l’un ni des autres ? La musique, c‚est pour moi quelque chose de très précieux. Je me souviens de Ran Blake du temps de l’enregistrement du disque avec Franz Koglmann… Il y avait un ensemble de 15 musiciens et lui était le soliste. On a répété deux jours durant en studio et on a du régler le son du piano : Ran se place devant le piano, dit qu’il est OK, et commence à jouer. Ce qu’il jouait était tellement magnifique qu’on s’est dit qu’il n’avait pas compris, qu’il pensait peut être que l’enregistrement avait débuté et qu’il fallait l’arrêter… L’ingénieur du son l’interrompt et lui demande de rejouer ensuite : il a ainsi joué trois fois et à chaque fois ça a été magnifique, à chaque fois il a tout donné. Le soir, j’ai eu envie de lui demander comment il faisait au niveau de l’énergie et tout ça, et il me répond : « Tu vois, si on me demande de jouer à 50% pour la balance, ça ne m’intéresse pas. Je ne veux même pas connaître ce feeling parce que si je peux contrôler ça, un jour il arrivera sur scène que quelqu’un pousse le bouton 50% et je ne serais plus dedans. » Pour moi quand je joue, je joue vraiment, où que ce soit. Chacun a son rythme : il y a des gens qui dorment 3 heures d’autres 12 heures ; il y a un joueur de foot africain qui dort 14 heures par jour, il joue avec un club anglais. Il doit trouver 14 heures de sommeil sinon il ne fonctionne pas. Il faut savoir l’accepter. Il faut savoir combien de temps on est capable de jouer par jour.

Et pour ce qui est de ton besoin de l’autre pour jouer ? Eh bien, si je veux faire de la musique seulement pour moi, je peux la faire à la maison. Alors, il ne faut pas demander aux gens de payer pour venir me voir faire ce que moi seul ai envie de faire. Si je te fais la cuisine, je vais vouloir savoir quels sont tes goûts, ce qu’il te ferait plaisir de manger… S’il n’y a pas ce rapport, je ne vois pas comment on peut envisager de faire de la musique. Ce serait comme écrire un livre sans avoir besoin de lecteur, non ?

J’aimerais revenir à cette idée des liens qui existent entre son et espace… Comment as-tu commencé à t’intéresser à eux ? C'est arrivé à Berlin, lorsque je faisais encore du rock : à l’époque, l’idée dominante était plutôt celle de Pink Floyd, c’est  à dire créer son propre son et ensuite l’imposer sur l’espace. Mais quand j’ai commencé à jouer en solo, en acoustique, j’ai compris qu’il fallait bien sûr jouer avec le public mais aussi avec la salle : on ne peut pas imposer un son à une salle, il faut trouver sa résonance, la dynamique qu’elle met à ta disposition… Avant d‘enregistrer Solodrumming, j’avais été invité à jouer au Gropius Bau à l’occasion d’une exposition d’architecture : ce concert, je l’ai enregistré sur cassette et j’ai envoyé une copie à Hat Hut et une autre à ECM, les deux labels qui me semblaient capables d’accueillir ma musique. Trois jours plus tard, Werner Uehlinger de Hat Hut me répond : on y va, on fait un double album de solo, rien que de la batterie. Pour moi, ça a été un rêve. Un an plus tard, je retournai au Gropius Bau pour enregistrer Solodrumming : la possibilité d’enregistrer ma musique dans cette salle, avec cette acoustique immense, m’a fait comprendre beaucoup de choses sur l’espace et le son. Après ça, il est arrivé que je me trompe aussi… Il faut toujours réfléchir, écouter les avis qu’on te donne, sentir le lieu dans lequel tu joues : si tu ne comprends pas comment fonctionne l’espace, ça ne peut pas marcher. C’est à ce moment là que j’ai commencé à changer d‘environnement pour répéter. J’ai acheté cette maison en Italie. Avec l’architecte, on a conceptualisé des espaces pour créer des sons particuliers, plutôt pragmatiquement puisque je n’ai jamais étudié l’acoustique de façon scientifique. Cette maison, je l’habite quatre à cinq mois par an, le reste du temps c’est fermé. Quand j’y retourne, j’ouvre la porte et il y a un silence incroyable. Il n’y a jamais ça. Jamais tu n’es entré dans une salle où il n’y avait rien. Si j’y habitais toute l’année, ce serait différent. Là, il y a tout : tu fais tourner l’électricité, l’eau, il y a les insectes, tout ça : tu entres et tu ressens cette énergie pure… Les énergies aussi sont une chose intéressante : c’est hallucinant ce que tu peux changer autour d’un musicien pour faire qu’il apprenne plus facilement, plus vite ou de façon plus cohérente, en prenant en compte la couleur, les espaces, les résonances, les surfaces, la grandeur de la salle… J’ai ressenti l’importance des énergies pendant des concerts ou des master class… Au final, on ne sait toujours pas ce qui joue la plus : la lumière, l’acoustique, la position du musicien…

Tu parlais d’un nécessaire changement d’environnement pour répéter, mais il y a aussi ton instrument que tu as transformé peu à peu… Quand as-tu commencé à repenser la « batterie classique » ? Ca a commencé avec le trio que nous formions avec Urs Leimgruber et Adelhard Roidinger. Ils m’ont dit tous les deux : « on voyage en train ». Ok, mais comment je fais, moi ? Il fallait trouver une solution mais j’étais jeune et j’ai transporté mes 80 kilos d’instrument. Mais en train tu peux encore te reposer un peu, même si aujourd’hui ils ont changé l’architecture des trains et qu’y voyager avec un batterie est encore plus difficile. Et puis j’ai créé ce programme avec un tambour, ce qui a été une découverte pour moi : jouer sur un seul tambour pendant une heure. Aujourd’hui [enregistrement d’A L’improviste, France Culture, ndlr], c’est la première fois que j’arrive qu’avec des baguettes. Je vais voir sur place ce que je peux utiliser…

L’étape suivante, c’est donc ? Avec les doigts !

Fritz Hauser, propos recueillis le 2 octobre 2010 à Paris.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Evan Parker, Urs Leimgruber : Twine (Clean Feed, 2010)

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C’est dans une sincère « confraternelle du souffle » – et en un Janus plus abouché que bifrons – que se présentaient les saxophonistes (ténor & soprano) Urs Leimgruber et Evan Parker en ce début 2007, au Loft de Cologne.

Leur généreuse dépense, résolue, obstinée, prenait ce soir-là un tour particulièrement abondant : deux longs duos de ténors pour encadrer celui (tout aussi consistant) des sopranos, sur un terrain d’entente que le choix gémellaire des instruments ne fait que souligner – mais c’est vainement que les comparatistes songeront aux rencontres de Parker avec McPhee (Chicago Tenor Duets, Okka) ou Lacy (Chirps, FMP)…

On casse des bogues, on érafle des troncs, pépiant d’abord ; on roule ensuite des galets, mats, en pinçant le bec : agile, on injecte, on pique, combustion réciproque, échos d’autres échos, potlatch ! Sourdant çà et là des nuées de ce palimpseste continu, émergent des unités de souffle et de matières, des stéréophonies et des oracles, des ressacs et des miracles.

Urs Leimgruber, Evan Parker : Twine (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Twine 02/ Twirl 03/ Twist
Guillaume Tarche © Le son du grisli


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La première fois que j'ai vu Evan Parker en concert, c'était à 1974 à Willisau. Il jouait en quartet avec Alexander von Schlippenbach, Peter Kowald et Paul Lovens. J'ai remarqué tout de suite que son jeu était différent de celui des autres saxophonistes… A l’époque, je travaillais avec le groupe OM, on pratiquait une musique intéressée par l’énergie du rock et la force de l’improvisation libre. Quelques années plus tard, quand j’ai commencé à jouer en solo, je suis retombé sur Evan Parker, l'une des grandes figures du solo de saxophone. Mais je n’ai alors pas beaucoup écouté sa musique en solo, son jeu était presque trop proche du mien.

Avec Steve Lacy, Roscoe Mitchell et Anthony Braxton, Evan Parker fait partie des saxophonistes les plus importants venus après Coltrane. A travers les techniques de jeu étendues (respiration circulaire, flottement de la langue, courses rapides des doigts, etc), il a contribué à faire évoluer l’usage du saxophone. Aussi bien en solo qu’en groupe, il a développé et fortement influencé la pratique de l‘« European Freemusic » ces quarante dernières années.

Ces quinze dernières années, nous nous sommes croisés quelques fois dans différentes situations. Aux Instants chavirés à Montreuil ou lors de festivals partout en Europe. Je me souviens d’un concert que j’ai donné en trio avec Barre Phillips et Jacques Demierre au festival de Parthenay : Evan était là. Il a adoré la musique du trio et nous a proposé d’enregistrer un disque pour Psi, son label. On a été enchantés par sa proposition surtout qu’on travaillait sur un enregistrement fait à Cologne. C’est ce qui a donné Idp Cologne. En 2007, on m’a aussi offert une carte blanche à l’occasion d’une série de concerts en Allemagne : je l’ai invité à jouer en duo et nous avons fait un enregistrement. C’est ce Twine, qui sort aujourd’hui sur le label Clean Feed.

Collaborer avec Evan est extraordinaire et sublime, aussi bien d’un point de vue artistique qu’humainement parlant. C’est pourquoi je peux dire qu‘Evan est un musicien unique et un excellent ami.

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Urs Leimgruber : Chicago Solo (Leo, 2010)

chicagogrisli

Comme celle d’Evan Parker, la discographie d’Urs Leimgruber compte désormais un Chicago Solo. Comme Evan Parker, Urs Leimgruber y fait état de préoccupations circulaires – voire, cycliques – et d’un art altier de l’exercice improvisé en solitaire.

Délicat voire renfrogné, impétueux sinon véhément, quelle que soit l’impression qu’il donne, Leimgruber fabrique avec la même application une structure sonore qui balance mais tient bon : l’instabilité est seulement feinte ; la résistance est même capable d’avaler cascades de notes et airs velléitaires – la vérité est en fait qu’elle s’en nourrit. Entre deux processions de notes nombreuses, le saxophoniste vérifie les clefs de son instrument ou vidange avant de repartir. La chose était presque entendue : au fil du parcours, le voilà qui abandonne tous graves aux silences, pour disparaître au son de sifflements irréductibles.


Urs Leimgruber, Chicago Solo (extrait). Courtesy of Leo Records.

Urs Leimgruber : Chicago Solo (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01-02/ Chicago Solo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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OM : Willisau (Intakt, 2010)

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OM déversa sa bouillonnante improvisation free rock entre 1972 et 1982. En attestent quelques vieux vinyls Japo dont ECM publia, il y a quelques mois, une compilation (OM – A Retrospective). Le 28 août 2008, Urs Leimgruber (saxophones), Christy Doran (guitare), Bobby Burri (contrebasse) et Fredy Studer (batterie) se retrouvaient dans le cadre du Jazzfestival Willisau.

De cette improvisation indexée en douze parties, on retiendra les fulgurances (Part VI & X) ; transes portées avec autorité et où se déchaînent les violences d’un saxophone et d’une guitare tribales. On retiendra aussi ces moments d’attente inquiète avant implosion, ce saxophone aux décrochages salivaires vérolés, cette folie d’un métallique foudroyant. Peut-être pourra-t-on regretter ces crescendos obligés, ces tentations de faire couple mais, jamais, on ne les surprendra à douter ou à cadenasser une action. Ici, ils passent d’un fiel à l’autre, les mains, toujours sales, d’un cambouis épais et résistant. OM est de retour et en bon archéologue de la chose sonique, fouille et arpente inlassablement, chaos, stridences et périls passant à sa portée. Pour la tendresse, on repassera…

OM : Willisau (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Part I 02/ Part II 03/ Part III 04/ Part IV 05/ Part V 06/ Part VI 07/ Part VII 08/ Part VIII 09/ Part IX  10/ Part X 11/ Part XI 12/ Part XII
Luc Bouquet © Le son du grisli

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