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Le son du grisli
31 août 2016

Rotozaza : Zero (Leo, 2016)

rotozaza zero

Si c’est en quartette frissonnant que RotozazaRudi Mahall (clarinette basse), Nicola L. Hein (guitare), Adam Pultz Melbye (contrebasse) et Christian Lillinger (batterie) – entame ces trois-quarts d’heure d’improvisation libre, ce n’est pas seulement le fait du médiator impétueux du second (qui rappelle celui d’Alex Ward, même s’il fait moins impression).

En effet, Mahall n’a-t-il pas le chic pour rehausser le jeu de chacun des groupes qu’il rejoint et Lillinger ne s’est-il pas déjà montré capable d’agiter les pratiques de souffleurs de taille ? – Dörner et Leimgruber, ici, par exemple. Les sept pièces de Zero, premier disque de la formation qui nous intéresse, en démontrent donc, et de différentes façons encore…

Dans le flot rapide d’une improvisation où l’urgence fredonne quand les gestes, eux, claquent, ou sinon au son d’expériences plus lentes envisagées sur arrangements délicats ou glissements imprévisibles. Surtout, Zero fait naître un espoir : celui de voir Rotozaza devenir le groupe que Rudi Mahall pourrait enfin emmener et qui mettrait son jeu autrement en valeur que lorsqu’il joue « sur le conseil » de musiciens ô combien moins doués que lui.  

rotozaza

Rotozaza : Zero
Leo Records / Orkhêstra International
Edition : 2016.
CD : 01/ Anwendung Herzstärkender Mittel 02/ Der Hammer Als Hammer 03/ Engel Mit Schutzanzügen 04/ Körper Aus Vakuum Masse 05/ Innere Minuslandschaften 06/ Zeichen Sind Wir, Deutungslos... 07/ Gestell
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 août 2016

Norman Westberg : MRI (Room40, 2016) / The All Most Quiet (Hallow Ground, 2016)

norman westberg mri the all most quiet

Révéré pour son intense activité dans Swans, Norman Westberg tâte aussi de la guitare en solo. Dans un tout autre genre, ou presque, si l’on en croit les deux disques (CD & LP) qu’il sort ces temps-ci : MRI sur le Room40 de Lawrence English et The All Most Quiet sur Hallow Ground.

On aurait tort de voir dans cette échappée belle (car oui elle est bien belle cette échappée) une foucade qui prendrait le prétexte d’un trémolo-drone (c’est comme ça que commence MRI) pour amasser de l’instrument loin des commandements de M. Gira. Non, ce n’est pas si simple que ça, comme ne sont pas si simples malgré les apparences le minimalisme de Steve Reich ou les couches de guitares de Glenn Branca.

Car les cordes électriques bouclées sur delay / chorus de Westberg ont le volume qui défaille (ou même qui déraille). Car elles crachotent des surnotes diaphanes. Car leurs triades répétées se rapprochent puis s’éloignent à la barbe de toute bienséance hipstérienne. Car leur apparence (même) n’arrête pas de changer. A tel point qu’on ne pourrait pas dire que les solos de Westberg sont la face cachée-honteuse des lourds morceaux de Swans. Non. Ils sont plutôt un coup de canif dans le contrat. Dont l’entaille laisse passer la lumière.

mri

Norman Westberg : MRI
Room40
CD : 01/ MRI 02/ 410 Stairs 03/ Lost Mine
Enregistrement : 2012-2015. Edition : 2016.

 

the all most quiet

Norman Westberg : The All Most Quiet
Hallow Ground
LP : A/ The All Most Quiet – B/ Sound 2
Edition : 2016.
Pierre Cécile © Le son du grisli

20 juin 2016

Vijay Iyer, Wadada Leo Smith : A Cosmic Rhythm with Each Stroke (ECM, 2016)

vijay iyer wadada leo smith a cosmic rhythm with each stroke

Avant d’en découdre avec A Cosmic Rhythm with Each Stroke, suite en sept parties dédiée à l’artiste indienne Nasreen Mohamadi, Vijay Iyer et Wadada Leo Smith inaugurent leur duo avec Passage. Arpèges crépusculaires, trompette déchirant la voute céleste, le duo sélectionne les espaces à conquérir, ceux à bannir. Après A Cosmic Rhythm with Each Stroke, pianiste et trompettiste évoquent Marian Anderson. Chant crépusculaire, larges spectres, larges souffles, piano se libérant, la structure est ajustée, manifeste.

Au centre : A Cosmic Rhythm with Each Stroke, ou l’art des lignes crépusculaires et ininterrompues. Dans ce territoire de consonances : un seul paysage, une seule contrée. Le piano hèle la trompette, lui indique le chemin à suivre. Le temps de s’éparpiller et de se jauger, le désordre semble adopté. Puis se rétracte et réintègre l’harmonie initiale. Mais rien de monocorde ici, juste une grande et envoûtante résonance.



each stroke

Vijay Iyer, Wadada Leo Smith : A Cosmic Rhythm with Each Stroke
ECM / Universal
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Passage 02/ All Becomes Alive 03/ The Empty Mind Receives 04/ Labyrinths 05/ A Divine Courage 06/ Uncut Emeralds 07/ A Cold Fire 08/ Notes on Water 09/ Marian Anderson
Luc Bouquet © Le son du grisli

2 juin 2016

Cheval de Frise : Cheval de Frise (Sonore, 2000)

cheval de frise cheval de frise

Duo de rock expérimental formé à Bordeaux en 1998, Cheval de Frise (Thomas Bonvalet, guitare, et Vincent Beysselance, batterie) donne à entendre une énergie fulgurante, un langage puissant. Riffs assymétriques et géographies alambiquées se bousculent pour nous donner l'essentiel.

Cheval de Frise compose une musique en constante évolution où les connexions entre les deux musiciens sont presque palpables. On sent des influences du côté de Gastr del Sol ou Don Caballero.



cheval de frise

Cheval de Frise : Cheval de Frise
Sonore
Edition : 2000.
CD : 01/ Connexion monstrueuse entre un objet et son image 02/ Noblesse de l'échec 03/ Construction d'écorces d'arbres 04/ Langue hastee 05/ Lundi deux mars 06/ Un pont et des eaux noires limoneuses 07/ Incline et chenu 08/ Le feu, le lin et la bougie 09/ Les canaux sont ouverts, les moustiques meurent, le monstre disparait 10/ Mille courbettes 11/ Douche froide, harmonium 12/ Le vestibule de lâches 13/ Noblesse de l'échec
Colin Faivre © Le son du grisli

le son du grisli

faivre colin

Musicien improvisant au banjo baryton, Colin Faivre s'apprête à sortir son troisième disque, Les dormeurs des abysses.

24 mai 2016

Paal Nilssen-Love Large Unit : Ana (PNL, 2016)

paal nilssen-love large unit ana

C’est une drôle d’école de samba qu’a ouverte Paal Nilssen-Love au Royaume de Norvège d’où nous arrivent les trois pièces d’Ana. Inspiré par la MPB – moins ClarA Nanes ou Elis RegAna que batucada –, le Large Unit qu’il emmène depuis 2013 se défait de son épaisseur le temps d’expériences rafraîchissantes.

« The Fat Is Gone », une fois pour toute ? Au son de motifs rythmiques et mélodiques rendus déposés par les invités Paulinho Bicolor et Celio de Carvalho, l’ensemble entamera deux pièces de quinze minutes (Ana et Circle in the Round, composées l’une et l’autre autour d’une phrase de quelques notes, redites par les vents à l’unisson quand ne s’y accrochent pas d’heureuses déclinaisons) et une autre de trente : Riofun, que le batteur a composé Bahia en tête.

Ouverte au berimbau, celle-ci (aussi disponible sur EP) disserte en quatre temps sur un thème exotique, fait porter à d’autres gimmicks des solos affolés et s’arrange aussi d’oppositions, met enfin son bel entrain au service d’une marche funèbre. Voilà les façons qu’a trouvées Nilssen-Love pour insuffler un peu de légèreté à ses franches habitudes ; et son jeu y gagne.



ana

Paal Nilssen-Love Large Unit : Ana
PNL Records
Enregistrement : 14 août 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Ana 02/ Riofun 03/ Circle in the Round
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

19 mai 2016

Uliben Duo : Shared Memory (Creative Sources, 2015)

uliben duo shared memory

En temps réel, les live-processing d’Ulrich Phillipp percutent la contrebasse de Benoît Cancoin. Le mouvement ne s’égare pas, ne se transforme pas mais s’enrichit, accroît les harmonies d’archet. La boucle s’affermit, la contrebasse se déconnecte, le grésillement heurte le premier plan (Common Reservoir).

En quarante minutes, Joint Repository brosse le bois, fouette les borborygmes. La contrebasse lance l’accord et les ruches se rejoignent. Le bois scintille, saigne. L’archet se fait long, horizontal, Peter Kowald passe par là. Entre vertiges et contrôles, on glisse et on s’éloigne.

Les coups sont donnés, les coups sont rendus. La mémoire des chaos s’illumine. On gravit marche à marche sans oublier de rebondir (Concerted Recollection). Balayage des cordes ou bourdons, contrebasse et live-processing ne sont plus concurrents. Ils cheminent désormais côte à côte : ogres et fraternels (Mutual Memorization).

shared memory

Uliben Duo : Shared Memory
Creative Sources / Metamkine
Enregistrement : 2014 . Edition : 2015.
CD : 01/ Common Reservoir 02/ Joint Repository 03/ Concerted Recollection 04/ Mutual Memorization
Luc Bouquet © Le son du grisli

>>> A Strasourg, le 29 mai, l'Uliben Duo entamera une tournée de cinq dates. Tous les détails peuvent être lus ici.

18 mai 2016

Daniel Menche : Cave Canem (Daniel Menche Bandcamp, 2016)

daniel menche cave canem

Voilà longtemps qu’on n’avait plus de nouvelles de Daniel Menche. Autant dire que Cave Camen (trois morceaux que l’on peut écouter / acheter sur le Bandcamp de l’Américain) nous rassure dronement.

L’impression de retrouver l’univers de Road Rash (un vieux jeu Sega, pour les plus jeunes… mais y a-t-il ici des plus jeunes ? Ou même --- les plus jeunes existent-ils ?) ne fait pas long feu, parce que des stomps nous propulsent en plein Mad Max (du coup, c’est plus les mêmes motos…). Mais arrêtons de nous servir dans l’imagerie populaire.  

A la « single string bass slide guitar », le Menche, et aussi aux vibraphones, à la batterie et à l’électronique. Bien sûr pas tout d’un coup, mais tout petit à petit, qui s’installe presque tranquillement mais qui menace à chaque fois dès le début. Et le « petit à petit » va vite, on a perdu le fil d’une percussion ou la piste d’une des couches et voilà qu’on entend des voix ou des saturations électriques qui refileraient la frousse à la plus aguerrie des Natascha Kampusch… Bref, notre homme s’y prend comme le Menche qu’il est, même si certains le regretteront moins noise qu’avant. Alors qu’on pourrait s’en féliciter, non ? Ce serait un comble (de cave) !

cave canem

Daniel Menche : Cave Canem
Daniel Menche Bandcamp
Edition : 2016.
DL : 01/ Cave Canem 1 02/ Cave Canem 2 03/ Cave Canem 3
Pierre Cécile © le son du grisli

13 mai 2016

Adam Gołębiewski : Pool North (Latarnia, 2016)

adam golebiewski pool north latarnia

La batterie étant boite à trésors, Adam Gołębiewski ne se prive pas d’en tirer quelques polyphonies démesurées.  A l’aide d’objets, de métaux, d’adhésifs, d’un micro et de dizaines d’autres sources, il lessive, percute, entasse, malaxe, râcle, gratte, part à l’assaut. Parfois, s’éclaire quelque relief de cymbales, parfois se perçoivent les peaux et cercles des tambours.

Mais le plus souvent n’existe qu’une symphonie de grondements, crissements, chocs, carillons, tumultes, roulements et balayages. La batterie n’est alors que frénésie de fantômes hurleurs et malveillants.



pool north

Adam Gołębiewski : Pool North
Latarnia Records

Enregistrement : 2014. Edition : 2016.
CD : 01/ Straight, Mute 02/ Decay 03/ Left Hand Shake 04/ Ellington Tradition 05/ Half Blame 06/ Manner & Timbre 07/ Glass of Seawater
Luc Bouquet © Le son du grisli

24 avril 2016

LDP 2015 : Carnet de route, épilogue

carnet de route listening ldp 2015

Daté du 6 avril dernier, ce message de Barre Phillips referme le carnet de route que le trio LDP a adressé au son du grisli au gré des dates de la tournée LISTENING. Le mois prochain, le carnet de route, revu et augmenté, paraîtra aux éditions Lenka lente.

6 avril 2016, Puget-Ville, France

Slash and burn, slash and burn. Name of the game. We played "burn baby burn" during June & July 2015. Getting past that, re-surface, re-constitution, re-orientation, took months and months, is still going on today,  and may take the rest of my earth-planet time. And then, just for good measure, the 10th of December 2015, a hearty dose of slash, just to be sure. There is no such thing as a minor operation in the surgical world.
I'd hate to have to find out what a major operation consists of. Dangling bits.
All my adventures with the medical world have been very rough and have plundered the life of the Ldp Anniversary Tour. But my friends have risen to the occasion in very inventive, supportive & life saving ways. Saving the life of the trio and its music. Giving it a deeper meaning than ever before and creating a future that will carry on until the last drop, the last sigh, the last stroke. God bless the child.    
B. Ph.

ldp

14 avril 2016

Survival Unit III : Straylight (Live at Jazzhouse Copenhagen) (Astral Spirits / Monofus Press, 2015)

survival unit iii straylight

En concert le 15 décembre 2013 à Copenhague, Survival Unit III faisait entendre ce que partout où il passe on peut décidemment goûter : une musique qui pourrait passer pour faite déjà – et que l’on trouverait plaisir quand même à entendre, puisqu’il s’agit toujours de Joe McPhee, Fred Lonberg-Holm et Michael Zerang – mais qui soudain vrille.

Ainsi, à peine a-t-on jugé le set tranquille que la déferlante s’abat – c’est que l’archet de violoncelle a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffré le trio. Certes, la prise de son ne rend pas hommage à ces trois moments de concert, mais ce-dernier impressionne quand même, le trio y envisageant des reliefs qu’il doit patiemment gravir et puis descendre rapidement, chacun menant les deux autres à son tour.

Sur l’autre face, d’autres approches : McPhee vocalise en minimaliste concentré sur un violoncelle caressé à peine (If Not Now), avant de s’engager sur le conseil de Zerang sur une épreuve moins tranquille où quelques notes suffisent à former des motifs capables de tourner avec force (When?). Puisque la force est constance chez Survival Unit III.



straylight

Survival Unit III : Straylight (Live at Jazzhouse Copenhagen)
Astral Spirits / Monofus Press
Enregistrement : 15 décembre 2013. Edition : 2015.
Cassette : A1/ Blood of a Poet – B1/ If Not Now B2/ When
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 avril 2016

Giovanni Di Domenico, Oriol Roca : Sounds Good (Spocus, 2012)

giovanni di domenico oriol roca sounds good

Au piano, Giovanni Di Domenico disperse les notes au gré des courants. Prêche une angoisse latente. Laisse s’épanouir l’espace. Etale la phrase. Aime à filtrer les mêmes sentiers. Frôle le sirop ECM. Emprunte la résonance à Monsieur Paul B. Déambule et, encore, étale. Consulte le drame. Censure sa main gauche. Racle le plus profond des fréquences graves. Retrouve l’angoisse originelle.

A la batterie, Oriol Roca martèle amoureusement ses fûts. Laisse la vibration se fendre jusqu’à terme. Emprunte la résonance à Monsieur Paul M. Convoque un tempo métronomique sur cymbale usée. Abuse le bol tibétain. Ce que font pianiste et batteur n’est pas nouveau, n’est pas révolutionnaire. Mais sensible : assurément.

sounds good

Giovanni Di Domenico, Oriol Roca : Sounds Good
Spocus Records

Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/Soundabout  02/Hermafrobeat  03/Avoid a Void  04/H.I.M.R.  05/Don’t Doubt Here Doubt There  06/Neve Marina  07/Music Not Going Anywhere  08/Song for Masha  09/Psycho Tropics
Luc Bouquet © Le son du grisli

21 mars 2016

Tim Hecker : Love Streams (4AD, 2016)

tim hecker love streams

C’est bizarre, la musique d’aujourd’hui. Souvent ça patauge dans les références et ça se contente de tout mélanger sans qu’il se passe grand-chose. Ce qui n’empêche pas qu’on écoute : c’est la fatigue qui explique et puis (après tout) y’a des mélanges qui tiennent.

Prenons le dernier CD de Tim Hecker par exemple, Love Streams, à sortir sur 4AD (jusque-là, c’était Alien8 & Kranky qui s’étaient chargés des recs du Canadien). Moins sombre que certains de ses précédents, ce sont pourtant les mêmes collages synthétiques (beaucoup de claviers dans l’affaire) où s’immiscent des loops d’instruments acoustiques (clarinette basse, luth, steel-pan…) et des voix (d’un liturgique souvent grotesque, au Cocteau Twins / Bel Canto exacerbé).

Sa pop ambient, Hecker la voudrait complexe mais elle n’est que trop chargée. Les voix beuglent pour se faire entendre au-dessus d’une prototechno dislexique… La lutte pourrait être belle faute d’être originale mais plus les secondes passent plus le mélange s’avère indigeste. Trop de sucre épaissit le sirop et c’est donc au risque de s’engluer qu’on parcourra Love Streams.

love streams

Tim Hecker : Love Streams
4AD
Edition : 2016.
CD / LP / DL : 01/ Obsidian Counterpoint 02/ Music of the Air 03/ Bijie Dream 04/ Live Leak Instrumental 05/ Violet Monumental I 06/ Violet Monumental II 07/ Up Red Bull Creek 08/ Castrati Stack 09/ Voice Crack 10/ Collapse Sonata 11/ Black Phase
Pierre Cécile © Le son du grisli

10 mars 2016

Interview d'Herbert Distel

interview herbert distel le son du grisli

Dans ses œuvres sonores comme dans ses sculptures (voir notamment son célèbre Musée en Tiroirs), l’artiste Herbert Distel trahit un goût pour la miniature – plus précisément : pour l’accumulation de miniatures. Changé en procédé, cet intérêt accouche souvent d’œuvres imposantes et, sur disques, de paysages fournis : après ceux de Die Riese, La Stazione et Railnotes, c’était celui de Travelogue qui, récemment, impressionnait.

le son du grisli

hatOLOGY, un label qui vous est fidèle, a récemment publié Travelogue. Comment présenteriez-vous cette nouvelle œuvre sonore ? Travelogue, c’est à la fois la continuation et le rapprochement de mes précédents disques, Die Reise et La Stazione – c’est donc bien un « récit de voyage », Reisebericht, en Allemand.

Quel a été, en tant qu'artiste, votre premier projet musical ? C’était en 1971, un LP qui s’appelait We Have a Problem… C’était un mix des voix de l’équipage d’Apollo 13 et de la Rhapsody in Blue de Gershwin.

Quels étaient les musiciens que vous écoutiez à cette époque ? Terry Riley, La Monte Young, Steve Reich, John Cage, Maurizio Kagel, Gavin Bryars… Et puis, aussi, beaucoup, Morton Feldman.

Vos travaux sonores évoquent aussi, et avant tout, Walter Ruttmann et R. Murray Schafer : ces deux personnages sont-ils pour vous des influences ? En ce qui concerne Ruttmann, il ne m’a pas influencé d’un point de vue sonore mais son film de 1927, Berlin, die Sinfonie der Grosstadt, m’a bien sûr encouragé à utiliser quelques parties de mes pièces audiophoniques – comme autant de soundtracks ou comme des quasi-partitions pour images – et m’a motivé à réaliser mes vidéos intitulés Music Pictures, ainsi que Die angst die macht die bilder des zauberlehrlings (1993), Milano Centrale (2014) ou ROTATION (2015).Quant à Murray Schafer, je ne le connais pas bien.



Le train tient une place prépondérante dans votre démarche sonore. Avez-vous d'autres « obsessions » que celle-ci ? Ce n’est pas du tout une obsession ! Le train est une sorte d’instrument, très souvent à percussion, qui est donc en charge du rythme. C’est comme les cigales qu’on entend à un moment dans Die Reise…. Ce sont des « étant donnés ».

Vous avez composé Die Reise pour la radio, n’est-ce pas ? Oui, c’est une sorte de commande ; La Stazione aussi, qui a été jouée plusieurs fois sur France Culture (ou France Musique…)

A l’écoute de ces (maintenant) disques, on a l’impression que leurs trains roulent pour toujours, comme un train miniature. Etait-ce votre intention ? Non.

Oublions donc les trains miniature pour évoquer d’autres de ces engins que l’on peut entendre sur disques, comme ceux de Pierre Schaeffer ou, plus récemment, ceux de Chris Watson. Schaeffer est-il une influence ? Connaissez-vous les disques de Watson ? Ecoutez-vous d’ailleurs des disques de musique que l’on pourrait comparer à la vôtre ? Bien sûr, je connais un peu l’œuvre de Pierre Schaeffer, par contre je ne connais pas celui de Chris Watson. Mais ce qui m’a certainement influencé le plus est le film de Ruttmann, Berlin, die Sinfonie der Grossstadt. Pour ce qui est de la musique que j’écoute, elle ne ressemble pas vraiment à la mienne. Le côté répétitif de mon travail sonore est, si l’on peut dire, fondamental : je dois avouer que les deux concerts (Los Angeles 1971 et Paris 1972) de Terry Riley sortis sous le nom de Persian Surgery Dervishes m’ont fortement influencé…



Vous vous servez de field recordings pour composer, finalement, des œuvres sonores assez abstraites. Faites-vous un lien entre votre production d’artiste plastique et vos travaux d’artiste sonore ? Mes œuvres plastiques étaient de la sculpture, et ça remonte à mes premières années d’artiste plastique, j’étais encore très jeune. J’ai terminé ce chapitre de ma vie en 1970, avec une sculpture flottante (Projekt Canaris) : cet œuf en polyester, de trois mètres de long, qui a relié l’Afrique de l’Ouest à Trinidad. La même année, j’ai présenté Denkmal (Monument), un œuf aux dimensions identiques mais cette fois en granit, qui pesait 22 tonnes. Cette pièce se trouve au Giardino di Daniel Spoerri, en Toscane, où j’ai pu réaliser une vidéo de cette sculpture avec une bande-son à la field recording. Denkmal est le titre de la vidéo, sortie en 2012 : elle dure 27 minutes. La boucle a été bouclée.

Le Musée en tiroirs est votre œuvre emblématique : celui-ci renferme environ 500 minuscules œuvres d’artistes autres que vous. Il est fait en quelque sorte de « récupérations ». Cette démarche est-elle similaire à celle qui vous permet de créer sur disque… en empruntant ? Les 500 œuvres originales du Musée en tiroirs composent un cliché de l’aire du temps (Zeitgest) des années 1960 et 1970. Les œuvres y apparaissent comme les pierres d’une mosaïque. On peut donc en effet parler de création de l’emprunt… En 1993, est sortie la vidéo Die angst die macht die bilder des zauberlehrlings, construite de la même façon, qui montre une image qui raconte l’entier XXe siècle.

Pour l’un de vos récents projets, Rotation, vous avez collaboré avec les violonistes Maya Homburger et Charlotte Hug et le contrebassiste Barry Guy. C’est encore une fois une pièce assez répétitive, inspirée de la danse des derviches… Oui, en fait, avec Rotation se ferme le cercle inspiré par les derviches de Terry Riley. J’ai écrit cette musique en 2009 : la danseuse, Petra Otahal, tourne au rythme de la musique qu’elle entend grâce à des écouteurs tandis qu’une caméra est accrochée à sa poitrine.

Est-ce, entre autres, la musique d’Homberger, Hug et Guy que vous écoutez aujourd’hui ? Quels sont les derniers musiciens qui ont réussi à retenir votre intérêt ? Je dois avouer que la musique de la violoniste chinoise Weiping Lin m’a beaucoup impressionné sur The Violin Works de Giacinton Scelsi. J’ai d’ailleurs eu la chance de l’entendre à l’occasion d’un concert solo à Vienne.



Herbert Distel, propos (en français) recueillis entre décembre 2015 et janvier 2016.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 mars 2016

Ueno Park : Dix-mille yeux (Tropāre, 2016)

ueno park dix-mille yeux

Première signature du tout nouveau label Tropāre, lancé par Amaury Cornut, Dix-Mille Yeux regroupe dix pièces de choix (parmi une soixantaine) improvisées par le guitariste Manuel Adnot (Sidony Box, April Fishes, Aeris). Dix morceaux à appréhender comme autant d’instantanés d’une quête au long cours qui l’aura vu, durant une année, arpenter, au sens propre comme au figuré, quelques terres familières ou étrangères (Uneo Park fait notamment référence au parc éponyme situé à Tokyo).
 
Attachement aux lieux (un couloir, une chapelle, un studio d’enregistrement), donc, dans lesquels le musicien a investi à la fois les cordes nylon de sa guitare et leur mise en sons acoustique. Pour Manuel Adnot, il ne s’agit pas seulement, en effet, d’habiter un espace choisi mais aussi de s’y (re)poser afin de le donner à entendre, sinon à voir. De le visiter, c’est-à-dire d’en saisir la présence, réelle ou rêvée. Le ton de l’album s’avère, de fait, volontiers méditatif. La prise directe des enregistrements favorise un rendu sonore instrumental sans fioritures d’où se dégage un sentiment d’étroite proximité. Les arpèges sont délivrés avec parcimonie, les lignes mélodiques réduites à leur plus simple et pure expression, faisant cas des silences comme autant de respirations nécessaires. La tonalité des morceaux dessine une géographie sonore discrètement contrastée, davantage fantasmée qu’appuyée, presque en sourdine, évitant l’écueil d’un exotisme mal venu. Et quand le rythme s’accélère, les remous de picking provoqués ne viennent nullement perturber la surface harmonique de cette musique dormante.
 
S’avancer hors de soi dans l’intimité rythmique de la musique. Usité le procédé de « conversation avec soi-même », via le recours à l’overdubbing, génère un phénomène de discrets dédoublements sonores, une série d’échos à peine perceptibles qui figurent un dialogue singulier démultiplié durant lequel le guitariste se met à l’écoute de ce que le lieu a à lui dire. De quoi la musique est-elle alors le reflet ? De celui qui joue ou du lieu joué ? Conjugaison de l’un et l’autre qui donne chair aussi bien à l’instrument choyé qu’à l’espace environnant.    


ueno park

Ueno Park : Dix-mille yeux
Tropāre
Edition : 2016.
LP / DL : 01/ Erell 02/ Cosmos 03/ Flugio 04/ Tous pourtant prenaient part au songe 05/ La voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui 06/ Orenda 07/ Steredenn 08/ Formin 09/ Tiu busund augu 10/ Enez Groe
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

15 mars 2016

Eryck Abecassis : Ilumen (Entr’acte, 2015)

eryck abecassis ilumen

Echappé de Sleaze Art, c’est en solitaire qu’Eryck Abecassis pensa Ilumen, sept compositions électroniques enregistrées en 2013 et 2014, au synthétiseur modulaire notamment.  

Sur la plus longue des plages, le morceau-titre rappellera, pour employer en plus une basse électrique, l’art de Toeplitz au son de graves qui pétaradent et de bruits bouclés et amassés. Mais c’est avant et après Ilumen, sur ses trois premiers et ses trois derniers titres – en quelque sorte, ses morceaux-satellites – que le disque révèle ses véritables ambitions analogiques.

Ceux-ci composent ainsi dans l’urgence avec des aigus instables et des basses qui oscillent, des sirènes dont la voix porte encore malgré l’insistance de quelques éléments de noise, des ronflettes en déroute et des bourdons tremblants. C’est là un chaos qui inspire un curieux retrogaming musical qui, lui, fait preuve d'un magnétisme certain.



ilumen

Eryck Abecassis : Ilumen
Entr’acte / Metamkine
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Ark 02/ (No HumXn) Cry for Help 03/ La griffe du chien 04/ Ilumen 05/ Ilu Who Men 06/ La Née 07/ Partout, Zéro, Nulle Part
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 mars 2016

Garrison Fewell, Gianni Mimmo : Flawless Dust (Long Song Records, 2016)

garrison fewell gianni mimmo flawless dust

Sachant l’amour que Garrison Fewell portait à l’Italie, il fallait bien qu’un jour il croisât la route de Gianni Mimmo. Flawless Dust a été enregistré, par les soins de Stefano Ferrian, le 31 octobre 2014.

Neuf pièces improvisées pour tout Outcome – mais c’est ici l’Outcome d’un duo d’héritiers et non pas d’usurpateurs : Fewell et Mimmo, c’est d’ailleurs, tous les deux assumés, le geste d’avant celui de Derek Bailey et le souffle d’avant celui de Steve Lacy. Si le disque atteste parfois un goût ancien pour le bavardage (Mimmo, surtout, qui court souvent après la mélodie et s’y laisse parfois emporter), il réserve aussi quelques plages à des conversations plus réfléchies.

Le morceau-titre en est le meilleur exemple – qui rappelle, lui, la rencontre d’une autre guitare (celle de Billy Bauer) et d’un alto (celui de Lee Konitz) sur Inside Hi Fi –, dans les pas duquel Fewell invente : en milieu de demi-caisse, en taping et tout en retenue expressive. S’il pourra ici ou là passer pour accompagnateur, Fewell peut aussi retourner la situation le temps d’une miniature (Other Song) ou d’un dernier morceau de bravoure (Grainy Fabric). Alors, le geste d’avant celui de Bailey a beau jeu de se souvenir ; ce que le souffle d’après celui de Lacy atteste.



flawless dust

Garrison Fewell, Gianni Mimmo : Flawless Dust
Long Song Records
Enregistrement : 31 octobre 2014. Edition : 2016.
CD : 01/ Flawless Dust 02/ Song 03/ Coherent 04/ News from Beyond 05/ Struggente 06/ Other Song 07/ A Floating Caravan 08/ Other Chat 09/ Grainy Fabric
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 mars 2016

LDP 2015 : Carnet de route #44

ldp 2015 44

C'est à Poitiers qu'Urs Leimgruber, Jacques Demierre et, malheureusement par procuration, Barre Phillips, terminaient l'année 2015 et, avec elle, Listening, longue tournée qui chanta les quinze ans de leur trio, ldp. Si les quarante-quatre stations de leur odyssée peuvent être lues et relues au son du grisli, leur carnet de route polyglotte paraîtra, dans une édition revue voire corrigée, en avril aux éditions Lenka lente  – le livre peut d'ores et déjà être précommandé à cette adresse. Merci à Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips, et longue vie au trio ldp dont nous ne manquerons pas de fêter les 20 ans en 2020 !

11 décembre, Poitiers
Carré Bleu

“Hey guys – Operation & everything going fine. I’m still in the hospital but hopefully will get out tomorrow, XOXOX“... “Good boy, Barre. We are with you to play the final concert!“
Love, Urs... “Yes, yes – Waves of sound!”
Heute ist Barre im Spital in Toulon, ihm sind die Lymphknoten am Hals operiert worden.
Wir sind froh, dass die Intervention offensichtlich gut verlaufen ist. Die Stimmung im Saal steigert sich. Es kommen viele junge und alte Leute – Liebhaber der freien Improvisation. Einige kommen von weit her, eineinhalb Stunden Fahrtzeit zum Konzert Jazz à Poitiers Carré Bleu ist ein langer Weg. Der historische Ort für Jazz und improvisierte Musik wurde vor siebzehn Jahren von Bernard Prouteau gegründet und anschließend von Matthieu Périnaud und seinem Team weitergeführt.
« Jazz à Poitiers. Jazz donc, mais pas que. Ou en tout cas dans ses formes les plus contemporaines. Ce qui s’invente aujourd’hui dans les champs jazzistiques et ses nombreux affluents. Mais aussi, et surtout, musiques improvisées. Et toutes les esthétiques connexes qu’une telle pratique peut irriguer. Free, noise, contemporain, rock, électro... Et au-delà des étiquettes, la volonté depuis 1997 de présenter au public des artistes et des pratiques trop souvent boudés par les médias. Soyez curieux ! »
Ich beginne aus dem Nichts und spiele geräuschhaft das Sopran. Kontinuierlich in und out.
Multiphonisch und rhythmisch abstrakt, mit Luft gegen den Ton, flatternd und mit Slaps, hoch und tief, lang und kurz, leise und laut, hart und weich und mit natürlichen feedbacks... die Improvisation entsteht, indem sie entsteht. Ein Bogen von fünfzehn Minuten, solo.
Jacques schließt an. Heute steht ihm ein Steinway & Sons, D, 501760 zur Verfügung. Sheets, waves and beats of sound auf der Klaviatur, sowie im Innern des Instruments. Er spielt mit seinen Händen auf den Tasten und mit den Saiten im Innern des langen Flügels extensive Glissandi. Klänge werden zum Objekt. Sein Spiel ist extrem dynamisch, rhythmisch, atonal, eruptiv und grenzenlos. Es spielt ein ganzes Orchester, kraftvoll und radikal. Am Schluss spielt er plötzlich eine kurze Melodie, dann folgt Stille – und ein tiefer, dumpfer Ton klingt aus... Barre solo, auf Video aufgenommen in der Chapel St. Philomène, erzählt, wie er als Kind den Klang und den Raum für Freiheit entdeckte, wie er den Kontrabass kennenlernte und wie Musik zu seinem Lebensinhalt wurde. Anschließend folgt ein Ausschnitt von einem Solokonzert im Porgy & Bess in Wien. Zum Schluss beginnen Jacques und ich, während eines längeren crossfade zusammen mit Barre und im Geist des Trios zu spielen, extensiv bis zum Ausklang.
Das Konzert im Carré Bleu ist unser letztes der Jubiläums-Tour. Wir blicken und hören auf ein ereignisvolles Jahr zurück. Das lange Stück ohne Anfang ist noch lange nicht zu Ende.
U.L.

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En solo ce soir, pour un temps, face à un STEINWAY & SONS, un STEINWAY & SONS modèle D plus précisément, arborant le numéro 501760. En solo et jouant le dernier piano à queue du dernier concert de la tournée LISTENING : fin du Carnet de route – nous le savions, le cadre avait été donné – mais continuation intense et intime du ldp spirit. Pour autant, pas de grand soir révolutionnaire, presque rien de spécial, ou plutôt, au contraire, je dirais que tout est spécial, comme à chaque fois où la balle est remise en jeu et où l'urgence de l'expérience nous engage ensuite à réfléchir et à préciser notre pensée. En solo, justement, chaque moment de jeu relève de l'exception et est remarquable d'unicité. En solo, à chaque instant joué, le rapport entre l'action sonore et celui ou celle qui la produit se trouve modifié. En solo, toujours, à chaque performance est questionnée la connaissance de la situation qu'offre la pratique du sonore. Il faut sans cesse préciser son propre geste, le rythmer, lui trouver sa propre économie, en solo, afin d'épouser le flux des modifications continuelles. Tout comme la perception de la vie elle-même que chacun aiguise et épure en voulant unifier les différents chemins, ceux du corps et de l'esprit confondus, conduisant les actions sonores. En solo, enfin, pour donner corps aux sons, manière de recréer le monde à petite échelle, la division et l'éparpillement sont évités et, au moment de jouer, il y a actualisation, dans un mouvement unificateur, de ce qui devient forme de la réalité. Et c'est de l'intérieur, dans l'action même et dans une circulation corporelle recomposée et naturellement agissante, que jaillissent spontanément les sons.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE

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24 février 2016

Thomas Borgmann Trio : One for Cisco (NoBusiness, 2016)

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Au milieu des années 1990, on a pu entendre Thomas Borgmann auprès de Lol Coxhill ou de Peter Brötzmann, mais c’est en trio avec Wilber Morris et Denis Charles – que Reggie Nicholson remplacera à sa disparition – qu’il a surtout travaillé sa sonorité aux saxophones ténor, soprano et sopranino.

Après avoir documenté l’association Borgmann / Morris / Nicholson (Nasty & Sweet), NoBusiness publie un enregistrement récent du saxophoniste, en trio encore : le 31 janvier 2015, celui-ci se produisait ainsi au Tenor Sax Festival de New York aux côtés du contrebassiste Max Johnson et du batteur Willi Kellers – deux autres habitués du label lituanien.

C’est de façon plutôt informelle que débute cette improvisation en deux parties – bien distinctes l’une de l’autre, le vinyle ne gêne donc pas l’écoute. Allégeance faite à l’école FMP, Borgmann ne craint pas les comparaisons et emmène son trio avec une volonté certaine, mais avec subtilité aussi. D’autant que ses phrases turbulentes comme ses élans retenus profitent d’un archet accrocheur et d’une batterie changeante – si c’est à Nicholson que Kellers fait penser en première face, c’est à Charles qu’il semble en appeler en seconde. Reste à un harmonica de conclure : la gentillesse des deux notes entre lesquels il va et vient « excuse » tous les écarts dont le jeu s’est nourri.



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Thomas Borgmann Trio : One for Cisco
NoBusiness Records
Enregistrement : 31 janvier 2015. Edition : 2016.
LP : A/ One for Cisco (Part 1) – B/ One for Cisco (Part 2)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 février 2016

Ugo Boscain, Fred Marty : Estasi (Creative Sources, 2015)

ugo boscain fred marty estasti

Ugo Boscain (clarinette contrebasse) & Fred Marty (contrebasse) : l’alliage des graves. Fondations solides. Résistent aux secousses sismiques. Soubresauts d’archet et lignes claires des deux. Tout est affaire de contrebasse : en cordes ou en anches. Peurs ancestrales et cavernes résonantes. Cérémonie joyeuse pourtant.

Ugo Boscain & Fred Marty : cherchent l’écho des silences. Raclent et raclent encore. Effraient l’unisson. Réfléchissent l’espace (église de Gauriac, Gironde). Exhalent. Ugo Boscain & Fred Marty : larges voiles. Chant profond des entrailles souterraines. Sauvages jusque dans la tendresse. Marche dodécaphonique. Jeu(x) se découvrant peu à peu. Ugo Boscain & Fred Marty : ne mentent jamais.



estasi

Ugo Boscain, Fred Marty : Estasi
Creative Sources / Metamkine
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Orgasmo non apofantico 02/ Spazio in attesta 03/ Materia obscura 04/ L’amore dodecafonico 05/ La nascita del grido
Luc Bouquet © Le son du grisli

2 février 2016

Kalimi : Otona No Kagaku (Silent Water, 2014)

kalimi otona no kagaku

C’est pour le moment la seule référence de Kalimi, duo que forment Giovanni Di Domenico (électronique et claviers) et Mathieu Calleja (batterie) – la paire est déjà associée dans le quartette Going –, mais elle promet.

De voir se développer, notamment, une association qui fait de l’acharnement instrumental le premier élément de ses franches conversations. Au Rhodes, Di Domenico sature souvent quand son électronique multiplie les sorties de piste ou façonne de longs signaux. Quant à Calleja, qu’il agace son partenaire ou marque mollement le temps, il bout sans discontinuer et entretient la flamme qui fait de cette improvisation ex abrupto un bien joli baptême.


kalimi

Kalimi : Otona No Kagaku
Silent Water
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
LP : A1/ Forever High A2/ 7 .1 A3/ Selfie My Ass A4/ B’hier – B1/ Mad at The Machine B2/ Otona No Kagaku B3/ 9.2   
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

2 février 2016

Alfredo Costa Monteiro : Um Em Um (Monotype, 2015)

alfredo costa monteiro um em um

Un accordéon et des objets, c'est l’instrumentarium d’Alfredo Costa Monteiro sur cet enregistrement solo qui nous vient de Varsovie (16 novembre 2014).

Soufflant sifflant, c’est de l’accordéon, mais ça pourrait bien être aussi de la scie égoïnomusicale ou du cri de serpent, parce qu’ACM est un charmeur. Même les parasites (qu’ils émanent de sa propre personne ou de ses objets) adoptent le rythme des va-et-vient  de son piano à bretelles. Et notre oreille balance, d’un plateau sur l’autre, d’une note aigue à une autre, grave… Et si l'on fait toute confiance à son équilibre, alors il ne reste plus qu'à se laisser aller dans le son.



alfredo costa monteiroAlfredo Costa Monteiro : Um Em Um
Monotype / Metamkine
Enregistrement : 16 novembre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Um Em Um
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 février 2016

Alice Hui-Sheng Chang, Jason Kahn : Voices (Pan Y Rosas, 2016)

alice hui-sheng chang jason kahn voices

On avait pris l’habitude de l’entendre seul et voici que Jason Kahn nous revient accompagné : heureusement, Alice Hui-Sheng Chang, est, comme ici notre Américain de Zurich, à la voix – le détail est, dans un premier temps, rassurant. Après Songline, Kahn a ainsi donc encore le cœur à chanter.

Et à chercher aussi, autrement que seul. Voix de tête contre voix de gorge, mais aussi voix de nez et même de palais, la conversation, improvisée, fait état d’intentions peut-être différentes – la voix étant le premier instrument de tous, la voici étendue comme les autres sous l’effet de l’inspiration d’Hui-Sheng Chang ; la voix étant un instrument de plus, la voici qui déshinibe Kahn davantage que les autres – mais souvent accordées.

Après celles de Songline, ce sont donc de Kahn d’autres plaintes, d’autres cris, d’autres appels, qui nourrissent un échange et, dans le même temps, le fragilisent. Comme leur parcours, ses intentions et celles d’Hui-Sheng Chang sont bel et bien différentes : parfois faites comme un Z, elles peuvent ici et là accoucher de beaux airs – pour peu qu’on goûte les rengaines bruitistes.  

hui-sheng chang kahn

Alice Hui-Sheng Chang, Jason Kahn : Voices
Pan Y Rosas
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
Téléchargement (gratuit) : 01-04/ Voices
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 janvier 2016

Bruno Duplant : Fictions (Aussenraum, 2015)

bruno duplant fictions

N’ayant pas (encore) abandonné la contrebasse, Bruno Duplant sait néanmoins s’en passer. C’est en tout cas ce qu’il a récemment prouvé à l’orgue (Là où nos rêves se forment / Là où nos rêves s’effacent, Immobilité…) et ce qu’il prouve aujourd’hui dans un autre domaine, celui de la composition électroacoustique d’un genre inquiet.

S’il s’est bien gardé de les visiter (une affaire de précaution), Duplant est allé chercher l’inspiration à Prypiat et Futaba, « capitales » des zones d’exclusion circonscrites après les accidents nucléaires de Tchernobyl et de Fukushima. L’intention est donc différente de celle des Sounds From Dangerous Places de Peter Cusack, et si l’on ne tient pas à reprendre le terme de « fiction » qu’utilise le musicien, on parlera ici de fantasmes capables de faire illusion.

Quelle est alors la provenance de ces bruits de basse-cour et de ces grincements métalliques ? Quel est l’usage que l’on fait encore de ces rails sur lesquels un lourd wagon glisse ? Quelle est la véritable nature – non, pas un réacteur – de ce monstre endormi, à la respiration rauque, au flanc duquel Duplant a posé ses micros ? Les questions se posent au fil des tours que fait le disque sur lui-même et qui le distendent : c’est ainsi que le compositeur gagne encore en espace, qu’il fleurit de différentes manières avec un à-propos qui bruisse et captive.

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Bruno Duplant : Fictions
Aussenraum
Edition : 2015.
LP : A/ Prypiat – B/ Futaba
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 janvier 2016

Chris Cundy, Thanos Chrysakis : Music for Chamber Organ & Contra Bass Clarinet (Aural Terrains, 2015)

thanos chrysakis chris cundy Music for Chamber Organ & Contra Bass Clarinet

Le titre est clair, qui dit à quels instruments on trouve ici Thanos Chrysakis et Chris Cundy – auteurs, avec le guitariste James O’Sullivan, d’Asphodels Abide – sur ce disque enregistré à l’été 2014.

Un orgue de salon et une clarinette contrebasse, donc, au son desquels le duo tourne d’abord en rond – le reproche est le même que celui d’hier, et l’on craint un temps la rencontre informelle et le disque creux – avant que Chrysakis cesse de pianoter dans le vide et dépose un bourdon.

Peut-être pour ne plus avoir à faire acte de présence, le voilà travaillant à autre chose : deux ou trois notes qu’il répète, un accord qu’il étouffe et puis étoffe aussi dans le secret. De seconde en minutes, la discrétion le gagne. Cundy, lui, se laisse aller à une improvisation qui vrille et dérape souvent. Bientôt, les idées qu’il remue ont donc raison de l’orgue.

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Chris Cundy, Thanos Chrysakis : Music for Chamber Organ & Contra Bass Clarinet (Aural Terrains)
Enregistrement : 28 juin 2014. Edition : 2015.
CD : 01-05/ Part I - Part V
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 janvier 2016

Tim Olive, Ben Owen : 63-66 (845 Audio, 2016)

tim olive ben owen 63-66

On renverra le lecteur aux « archives » Tim Olive pour le persuader de l’intérêt que celui-ci porte à l’improvisation en duo. A sa galerie de collaborateurs, c’est le portrait de Ben Owen qu’il accroche aujourd’hui – la rencontre, enregistrée à New York, date d’octobre 2014 – au son de quatre pièces numérotées de 63 à 66 et qui font de cinq à vingt minutes.

C’est, une fois encore, une abstraction peu rassurante, balistique ; mais une abstraction sur laquelle les instruments (micros électromagnétiques pour Olive, radio ondes courtes, oscillateurs et micro-contacts pour Owen) jouent de discrétion et même d’effacement – l’amour que le second porte au gaufrage (voir les objets qu’il publie sous étiquette Winds Measure) aurait-il influencé la rencontre ?

Sur la première plage, peut-être. Le souffle qui effleure de temps à autre une ou deux cordes tendues en tubes épais (c’est ce qu’on imagine, à l’écoute du disque) exprime en marge de l’échange ce qu’il aurait pu être d’un bout à l’autre. Or, la suite est différente : conversation atone d’un larsen et d’un ronronnement qui transforme les chuchotements en susurrement qui agace et finalement ravit ; usinages s’accordant sur une poésie concrète et donc électrique ; accrocs instrumentaux qui menacent de plus en plus et livrent le gaufrage à son pire ennemi : le contraste fauve. Peut-être est-ce là – station 66 – qu’Olive et Owen se disent enfin les choses ? C'est à dire dans « le son dont des mots veulent naître », comme l’écrivait Bonnefoy.

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Tim Olive, Ben Owen : 63-66
845 Audio Records / Metamkine
Enregistrement : 25 et 28 octobre 2014. Edition : 2016.
CD : 01/ 63 02/ 64 03/ 65 04/ 66
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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