Canalblog Tous les blogs Top blogs Musique & Divertissements Tous les blogs Musique & Divertissements
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le son du grisli
26 août 2010

Berlin-Buenos Aires Quintet : Berlin-Buenos Aires Quintet (L'innomable, 2010)

berlingrisliaires

L'une des particularités du Berlin-Buenos Aires Quartet est de compter deux pianistes, dont une œuvrant à l'intérieur de son isntrument : Andrea Neumann. L'autre, à peine plus conventionnel, est Gabriel Paiuk. Restent donc trois places : attribuées à Robin Hayward (tuba), Lucio Capece (saxophone soprano et clarinette basse) et Sergio Merce (saxophone ténor et machines).

Datant de 2004, la rencontre avait pour cadre le Goethe Institut de la capitale argentine : là, le quintette d'exception se sera accordé sur un développement musical sorti du silence de toutes origines. Mécanique de cordes et de bois contre râles engoncés en instruments à vents, déflagrations électroniques passagères et rivalités d'aigus multiples et de silences prégnants, graves étouffés de piano respectant des distances longues comme dix bras mis bout à bout. Les heurts sont inévitables – conséquences de tensions sous-jacentes – mais passagers : les aigus de Merce emportent les derniers soupirs. Le silence véritable peut suivre, mais il lui manque désormais quelque chose.

Berlin-Buenos Aires Quintet : Berlin-Buenos Aires Quintet (L'innomable)
Enregistrement : 2004. Edition : 2010.
CD-R : 01/ Berlin-Buenos Aires Quintet
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

a

La pianiste Andrea Neumann jouera ce jeudi soir aux côtés de Sophie Agnel, Bertrand Gauguet et Benjamin Maumus, dans le cadre (de piano) du Festival Météo.

26 août 2010

Paal Nilssen-Love, Anders Hana : AM/FM (PNL, 2010)

amfmsli

Ne cessant plus de trahir un faible pour le duo (récemment encore en compagnie de Sten Sandell ou Frode Gjerstad), Paal Nilssen-Love décida d'une autre sorte de confrontation sur AM/FM

Sous médiator, la guitare électrique d'Anders Hana obéit d'abord aux frottements rapides et passe de vociférations bruitistes en précipitations sonores étouffées ; et puis, justement au moment où l'on commençait à craindre la surenchère démonstrative voire l'échange mâle, la rencontre emboîte le pas plus lent d'une musique grave : sous les coups de balais, Hana compose des déflagrations à partir de grondements ou de sifflements et puis s'empare d'un archet. Autrement frénétique, la méthode épouse les contours abrupts d'une rythmique éclatée et rapproche deux pratiques tempétueuses sur un peu plus de trente minutes : soit, la durée idéale, c'est à dire celle au delà de laquelle concilier de telles ferveurs n'est presque plus possible.

Paal Nilssen-Love, Anders Hana : AM/FM (PNL Records)
Edition : 2010.
CD : 01/ AM/FM
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

a

Ce vendredi 26 août, Paal Nilssen-Love pourra être entendu aux côtés notamment de Mats Gustafsson en The Thing augmenté au Festival Météo.

12 mai 2010

Ideal Bread : Transmit (Cuneiform, 2010)

trsmisli

C’est au cours d’un entretien avec Quinsac & Hardy, publié en avril 1976 dans le numéro 243 de Jazz Magazine dont le sopraniste faisait d’ailleurs la couverture, que Steve Lacy évoqua, en français (!), ce « pain idéal » à la recherche duquel il était. [« Comme un boulanger fait le pain, moi je fais la musique. Je travaille tout le temps. Aujourd’hui c’était bon, mais demain, je ferai autre chose de meilleur avec ça… pour rester vivant. Si je fais le même pain demain, ça m’ennuie… pas possible… Je dois refaire… je dois faire mieux… Le pain d’aujourd’hui, c’est pas bon pour demain. Je cherche toujours le pain dont j’avais l’idée… le pain idéal. »]

La formule semble avoir plu (du moins davantage que l’autre qualificatif que Steve avançait dans la même interview : « C’est une substance, stuff, shit… je l’appelle ‘merde’… le shit, la chose que je fais. ») à Josh Sinton (saxophone baryton), Kirk Knuffke (trompette), Reuben Radding (contrebasse) et Tomas Fujiwara (batterie) au point qu’ils l’ont adoptée, en anglais, pour baptiser le quartet qu’ils vouent – comme le trio allemand Lacy Pool – au répertoire lacyen.

Suivant le disque inaugural de la formation (The Ideal Bread, label KMB), Transmit s’acquitte fidèlement de sa tâche de perpétuation sans ânonner avec trop de révérence les sept pièces retenues. Dans leur éventail, ces dernières permettent non seulement d’aborder plusieurs périodes et facettes du compositeur, mais surtout d’illustrer le bel engagement des quatre musiciens dont l’association rappellera aux amateurs certains quartets de Lacy avec baryton (Charles Davis, Charles Tyler) ou trompette (Don Cherry, Enrico Rava)…

Le groupe met intelligemment – jusqu’à la citation de la Locomotive monkienne, dans le morceau final – en évidence et les sinuosités (The Dumps) typiques, chantantes, de la plume du sopraniste, et certains délicats aspects de ses conceptions rythmiques – tantôt presque gauche, flottant, tantôt acéré, tout de placements, ou encore combinant ces mouvements (dans les lancinants As Usual et Longing), le geste lacyen est d’une élégance qui ne laisse pas d’intriguer. La « transmission » de ce levain étant assurée, c’est avec attention qu’on suivra la fermentation (sous l’œil de Steve-‘slow food’-Lacy) et l’annonce de la troisième fournée de nos boulangers new-yorkais !

Ideal Bread : Transmit, Vol. 2 of the music of Steve Lacy (Cuneiform / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ As Usual 02/ Flakes 03/ The Dumps 04/ Longing 05/ Clichés 06/ The Breath 07/ Papa’s Midnite Hop
Guillaume Tarche © Le son du grisli

6 mai 2010

Interview d'Axel Dörner

doernersli

Plus que trompettiste, Axel Dörner. Et plus que musicien sans doute aussi. De Phosphor à Die Enttäuschung lorsqu’il n’agit pas seul ou dans les rangs serrés du Globe Unity Orchestra, Dörner travaille à des prospectives qui devraient lui permettre de venir un jour à bout de ce projet de découvertes de nouveaux sons et même, puisqu’on en est là, de « nouvelles formes de musiques »…

Je me souviens du tourne-disque de mes parents et des quelques disques qu’ils possédaient, essentiellement ce qu’on a coutume d’appeler de la musique classique (Beethoven, Mozart, Wagner…). C’est ce que j’entendais à l’âge de trois ou quatre ans quand mes parents avaient décidé de mettre un disque. A part ça, je m’intéressais surtout à ces disques de contes pour enfants qui sont faits autant de musique que de sons.

Comment êtes-vous arrivé à la pratique de la musique ? Ma mère nous emmenait enfants – nous étions quatre, ma sœur, mes deux frères et moi, qui suis le plus âgé – à une sorte d’éveil musical à l’école de musique de notre village, qui se situait quelque part dans la campagne entre Cologne et Bonn. J’avais six ans la première fois que je m’y suis rendu et je n’ai pas beaucoup aimé ça. L’activité était chapeautée par des professeurs très qualifiés venus de Hongrie, nous chantions et battions le rythme avec nos mains. A neuf ans, j’ai commencé à apprendre le piano mais je ne me suis jamais vraiment entraîné, seulement une fois par semaine le jour de la leçon. La méthode de piano que j’utilisais était hongroise, elle aussi, et elle contenait des partitions de Bela Bartok que j’aimais beaucoup. Et puis un peu plus tard, j’ai joué Bach, Beethoven, Mozart et Chopin, et ai commencé à m’intéresser à ce genre de musique. C’est à onze ans que j’ai commencé à jouer de la trompette. Sans savoir pourquoi, l’instrument me passionnait davantage, peut-être parce que j’en aimais le son plus que j’appréciais celui du piano qui trônait chez mes parents – c’était un très vieux piano, pas en très bon état. A la trompette, j’ai commencé à jouer avec d’autres musiciens, je suis devenu membre d’une sorte d’orchestre symphonique de cuivres qui existait dans mon village et que mon professeur de trompette dirigeait.

Comment avez-vous découvert le jazz et l’improvisation ? Adolescent, je me suis intéressé à d’autres sortes de musiques, notamment par le biais de la radio et de la télévision, et je suis peu à peu arrivé au jazz. Et puis j’ai eu la possibilité de m’inscrire à un workshop à Cologne, ce qui m’a permis de rencontrer des gens bien différents de ceux qui habitaient mon village. C’est à cette époque que j’ai improvisé pour la première fois : avant cela, à l’école de musique, seuls les compositions étaient valables, qu’on les joue en déchiffrant la partition ou par cœur. Je me souviens avoir beaucoup aimé le monde qui s’ouvrait à moi, cette façon d’inventer ma propre musique. Ensuite, j’ai rencontré des musiciens de mon âge avec lesquels j’ai monté un groupe et joué à l’occasion aux alentours de Bonn et de Cologne contre un peu d’argent.  J’ai aussi été présenté à un excellent professeur de trompette, Jon Eardley, au moment même où je commençais à me faire des contacts au sein de la scène musicale contemporaine de Cologne, ce qui m’a ouvert de nombreuses portes vers différents types d’improvisation. Je pense que, dans les années 80, Cologne a été une ville particulièrement importante sur le plan musical, avec une véritable culture du jazz (j’ai assisté à de nombreux concerts dans les différents clubs de la ville) ainsi qu’une culture conséquente de la musique contemporaine ou électronique. Cette possibilité d’entendre tous ces genres de musique incroyable m’a certainement amené à vouloir devenir musicien moi-même. Ensuite, j’ai étudié le piano en Hollande, à une période où je connaissais quelques problèmes avec la trompette, ainsi qu’à Cologne, avant de revenir à la trompette – auprès d’un professeur remarquable, Malte Burba, qui m’a permis de m'exprimer de plus en plus à la trompette, en tout cas bien plus qu’au piano. Encore ensuite, j’ai donné de premiers concerts aux alentours de Cologne et j’ai aussi quelques leçons pour pouvoir gagner ma vie.

Vous avez récemment intégré le Globe Unity Orchestra d’Alexander von Schlippenbach. Quel effet cela fait-il ? C’est bien sûr un honneur de pouvoir jouer dans ce groupe qui compte tellement d’excellents musiciens, qui plus est historiques... J’y ai beaucoup appris et j’aime particulièrement la liberté que l’on trouve dans cet ensemble. Il est très rare de rassembler autant de musiciens capables de s’écouter l’un l’autre, qui s’appliquent à cette écoute d’une façon aussi intense…

Comment s’est faite votre rencontre avec Schlippenbach ? J’ai rencontré Alexander von Schlippenbach à l’occasion d’un de mes séjours à Berlin au début des années 90, sans doute en 1992 ou 1993. Il m’a été présenté et nous avons rapidement donné ensemble des concerts dans des clubs de jazz de la ville ; il m’a aussi présenté Sven-Åke Johansson et Paul Lovens et m’a invité à jouer dans son Berlin Contemporary Jazz Orchestra. Rencontrer d’un coup d’un seul tous ces musiciens, qui venaient de partout, m’a ouvert un nouveau monde musical. Peu après, en 1994, je me suis installé à Berlin et Schlippenbach m’a demandé de donner avec lui des concerts en Europe – à l’occasion d’interprétations de Requiem de Bernd Alois Zimmermann ou encore avec le Schlippenbach Trio dont George Lewis et moi-même faisions parti) – et ces concerts ont été très importants pour mon développement musical. Il était aussi très intéressé par la musique de Thelonious Monk, tout comme Rudi Mahall et moi, et nous avons alors interprété le répertoire du pianiste en concerts à Berlin en compagnie de musiciens différents (par exemple Nobuyoshi Ino et Paul Lovens) avant d’avoir l’idée de consacrer tout un programme à Thelonious Monk avec Die Enttäuschung.

Quelle est justement l’histoire de cette formation ? Le quartette Die Enttäuschung est né en 1994 quand Rudi Mahall et moi nous sommes installés à Berlin, nous aimions tous deux les compositions de Monk et reprenions déjà ses compositions dans un groupe que nous formions avec Uli Jenneßen et Joachim Dette. Nous répétions deux fois par semaines nos propres arrangements de ses compositions et avons donné de petits concerts à Berlin et dans ses alentours, mais nous manquions d’argent pour pouvoir produire un disque de ce projet. Par chance, nous avons rencontré Robert Hödicke, un ami qui, lui, avait beaucoup d’argent, et qui a eu l’idée de financer la sortie de notre disque. Au début, nous ne l’avons pas cru et puis, après avoir dîné une ou deux fois avec nous, il s’est occupé d’organiser une séance d’enregistrement. Nous ne voulions pas d’un son studio pour notre disque, comme celui de tous les disques de jazz qui sortaient à l’époque, alors nous avons insisté pour enregistré avec seulement un micro – et, bien sûr, ni compression ni égalisation. L’enregistrement s’est bien passé, à tel point que s’est imposé l’idée de sortir un double LP sur un label que nous avons spécialement créé pour l'occasion : Two Nineteen Records. Le problème était que nous n’avions pas de distributeur et que le disque pouvait être acheté seulement dans quelques boutiques de Berlin et lors de nos concerts. Ensuite, notre contrebassiste a dû partir un temps pour New York et nous avons continué à jouer en trio, nos propres compositions cette fois. Nous avons fait un fantastique tournée dans le Sud de l’Allemagne lors de laquelle nous avons défendu une musique très abstraite. Après cela, nous avons demandé à Jan Roder, qui venait d’arriver à Berlin, de nous rejoindre et nous avons enregistré à nouveau mais pour un label qui a mit la clef sous la porte avant de sortir notre disque – l’enregistrement a plus tard été édité sur GROB. La musique était une sorte de mélange de la nôtre et de celle de Thelonious Monk. A cette période, nous avons aussi commencé à inviter Alexander von Schlippenbach à jouer avec nous les compositions de Monk et nous avons ensuite passé une semaine dans un club de Berlin où est née l’idée de jouer l’intégralité des compositions de Monk le temps d’une seule soirée, idée qui s’est concrétisée le tout dernier soir de cette semaine en question… Ce projet a été répété un peu plus tard devant un plus large public à la North German Radio d’Hambourg, concert qui a donné lieu à la publication de pas mal de papiers. C’est ainsi que, petit à petit, Die Enttäuschung s’est partagé entre deux identités : un quintette dédié au répertoire de Monk dans lequel intervenait Alexander von Schlippenbach et puis le quartette originel consacré à l’interprétation de compositions de ses membres. Bien sûr, jusqu’à maintenant, c’est le programme consacré à Monk qui a rencontré le plus de succès (au point que son nom a été changé en Monk’s Casino à l’occasion de la sortie du triple cd produit par Intakt Records) mais je pense que l’intérêt pour le quartette et ses compositions originales ne cesse de grandir…

Vous animez aussi The Contest of PleasuresThe Contest of Pleasures est né en 1999 lorsque Xavier Charles a proposé à John Butcher et à moi-même de jouer en trio avec lui au festival Musique Action de Nancy. J’avais déjà joué avec John Butcher en concerts en Angleterre et en Allemagne, mais ni lui ni moi n’avions encore rencontré Xavier Charles, et l’association s’est avérée plutôt intéressante… L’année suivante, nous avons été invités par un festival à Mulhouse où nous avons donné un concert dans une vieille chapelle, c’est ce concert qui a été enregistré et a donné notre premier CD, publié sur le label Potlatch. Plus tard, nous avons aussi effectué une tournée organisée par les Instants Chavirés qui nous a amené dans différents endroits de France, d’Angleterre et de Suisse. Depuis, nous donnons régulièrement plusieurs concerts chaque année. A mon avis, le travail que nous avons réalisé avec Laurent Sassi et Jean Pallandre à Albi a été très important et a donné une autre dimension à la musique du trio. Pour The Contest of Pleasures, l’endroit dans lequel nous jouons a toujours été important, étant donné que c’est un trio acoustique. C’est devenu un concept à l’occasion des enregistrements que nous avons faits à Albi dans différentes sortes de lieux en vue de l’édition du CD intitulé Albi Days, qui contient différents enregistrements d’environnements naturels, édités puis mixés par chacun de nous. La performance au festival d’Albi était aussi une pièce électroacoustique donnée en live, où l’amplification de la pièce et le jeu acoustique ont été utilisés d’une manière particulière – la spatialisation était l’œuvre de Laurent Sassi. L’année dernière, nous avions un projet à Ullrichsberg en Autriche qui réunissait The Contest of Pleasures et Jean Pallandre et Laurent Sassi : nous avons ajouté des sons environnementaux à la composition électroacoustique. Pendant une semaine, nous avons travaillé à Ullrichsberg et dans ses alentours, enregistrant des sons environnementaux et nos propres jeux en plusieurs endroits. Avec tout ce matériel et quelques improvisations du trio amplifiées par Laurent Sassi et Jean Pallandre, nous avons ensuite composé une pièce de musique. Ce projet de The Contest of Pleasures augmenté de Jean et Laurent s’appelle maintenant Contest of More Pleasures.

Pensez-vous intervenir de façons différentes dans ces deux projets ? Je pense que oui. En même temps, Die Enttäuschung et The Contest of Pleasures sont à la base des formations acoustiques, le premier ne jouant jamais amplifié et le second seulement en présence de Laurent Sassi. Reste qu’il s’agit là de deux univers musicaux différents, même si je pense qu’ils se ressemblent de plus en plus avec le temps. Avec Die Enttäuschung, je joue des notes plus conventionnelle que dans The Contest of Pleasures dans lequel je me concentre davantage sur la production de sonorités par l’usage de techniques étendues. Ces deux façons de jouer restent cependant des champs d’action illimités et je continue d’en découvrir dans l’un et l’autre groupe.

L’association que vous formez au sein de Die Enttäuschung avec Rudi Mahall fait inévitablement penser à celle qui réunissait jadis Eric Dolphy et Booker Little. Quels sont les musiciens de jazz qui comptent pour vous ? C’est toujours difficile pour moi de comparer mon jeu à celui de grands musiciens d’hier. Bien sûr, l’instrumentation est la même, clarinette basse et trompette. Rudi Mahall et moi connaissons bien sûr la musique d’Eric Dolphy et celle de Booker Little et l’apprécions énormément, l’avons beaucoup écoutée, mais il y a tellement de grands musiciens à nous avoir influencés. Je pense que nous jouons pourtant bien différemment d’eux, simplement parce que nous sommes d’une autre époque. J’aime les musiciens qui jouent le jazz d’une manière personnelle et qui donnent un sens à chacune des notes qu’ils jouent. J’écoute encore beaucoup de ceux-là, ceux dont le parcours a pu être documenté grâce aux disques. Ce serait trop de noms à écrire ici et tous ne sont pas si connus, certains n’ont fait qu’un disque et n’ont jamais été célèbres.

Comment vous être entré en contact avec le Territory Band de Chicago ? J'avais déjà fait la connaissance de quelques musiciens de Chicago à l’occasion de concerts en Europe aux alentours de 1997 et puis, l’année suivante, John Corbett nous a invité, Thomas Lehn, Johannes Bauer et moi, à collaborer, dans le cadre d’un projet avec le Goethe Institute, avec Ken Vandermark, Hamid Drake et Kent Kessler [DKV Trio, ndlr]. Je suis resté là-bas deux semaines, nous avons enregistré un disque et fait un concert avec eux, et nous avons aussi eu l’opportunité de participer à d’autres enregistrements et d’autres concerts à la même occasion – avec Fred Lonberg-Holm et Michael Zerang ou encore Thomas Lehn, Guillermo Gregorio et Fred Lonberg-Holm. Depuis, j’y suis retourné fréquemment, souvent en tant qu’invité de Ken Vandermark dans le Territory Band – ce qui a été possible grâce à la donation du McArthur Fellowship que Ken a reçu en 1999 – et parfois dans d’autres formations comme ce quartette avec Josh Abrams, Jeff Parker et Guillermo Gregorio.

Quels que soient vos différents champs d’action, comment envisagez-vous votre activité de compositeur ? En tant que compositeur, mon idée est de transformer mes pensées musicales en sons et des les étendre jusqu’à élaborer de nouvelles approches voire de nouvelles structures musicales. Ceci peut se faire via de nombreuses façons de s’occuper de sons. Je pense que ma démarche de compositeur est assez pluraliste.

Malgré tout, on parle souvent de « jazz » ou de « réductionnisme » pour qualifier votre musique… La plupart des termes qui tentent de décrire ou de caractériser un certain type de musique créent davantage de malentendus qu’ils ne clarifient vraiment les choses. « Jazz » peut qualifier tellement de musiques différentes aujourd’hui… Je ne sais pas ce que veut dire « réductionnisme », si j’osais, je choisirais plutôt de parler d’ « extensionnalisme », mais le mieux est encore d’abolir tous ces termes et catégories et de s’en tenir seulement aux noms de musiciens ou de groupes. C’est que des termes comme « jazz » ou « réductionnisme » tentent de découper la musique en catégories et la musique n’a pas besoin de ça. Ce problème a bien sûr à voir avec les lois du marché qui demandent de tout étiqueter pour pouvoir ensuite trouver la place adéquate dans les rayons des magasins de disques ou pour faire de la publicité. Le public aussi a besoin d’étiquettes, cette fois pour combler au mieux ses attentes…

Quels sont vos projets aujourd’hui ? J’aimerais continuer de jouer dans ces formations qui existent depuis des années et puis aussi de mettre en branle d’autres projets. Depuis quelque temps, je travaille avec des danseurs et cherche à mettre au jour une autre manière de penser la musique en interactions avec la danse. Continuer à me pencher sur les liens entre musique et vidéo m’intéresse aussi. Enfin, j’aimerais aussi travailler un peu plus ma musique électronique et trouver de nouveaux moyens de lier jazz et musique électronique abstraite ou musique acoustique. En fait, je cherche et j’aimerais tout simplement découvrir de nouvelles formes de musiques dans le futur.

Axel Dörner, propos recueillis en avril 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Photos : Peter Gannushkin © Sonic Beet & Lumix L1 © Iztokx

19 avril 2010

Five Rooms : No Room for Doubt (Amirani, 2009)

grisroom

No Room for Doubt s’ouvre sur un chant, celui de The Door, sur lequel la voix de Jean-Michel van Schouwburg rivalise de présence avec l’excellent soprano de Gianni Mimmo – qui pose d’emblée la question : tout sopraniste est-il forcément lacyen ?

La présence du guitariste John Russell oriente peut-être la suite : improvisations (ou « Music Instant Compositions by Five Rooms ») relevées soudain par la présence des cordes sans lesquelles la réunion irait de jolis moments en instants perdus, comme passe la voix de Schouwburg d’exclamations râleuses en discussions vaines ou de belles réclamations de fausset en interjections de pas grand-chose. Parce qu’aussi les autres musiciens (le tromboniste Angelo Contini, le violoncelliste Andrea Serrapiglio et, sur les deux derniers titres, le contrebassiste Paolo Falascone) respectent avec application les codes d’une improvisation entendue, quitte à laisser au commun acceptable toute la place du doute.

Five Rooms : No Room for Doubt (Amirani)
Edition : 2009.
CD : 01/ The Door 02/ No Room for Doubt 03/ Other Conspiracy 04/ Promises : the Farewell Speech 05/ train Jumper 06/ Afternoon Revelation 07/ The Next Room Interlude 08/ Cried Reasons 09/ Threshold Lyric 10/ Conspiracy #2 11/ Briskly Done 12/ Cracknel (Clouded Marble) 13/ Attractive Theory 14/ Conspiracy #1 15/ Abstract 16/ Neglected Garden 17/ Calls & Rumours
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 avril 2010

Little Women : Throat (AUM Fidelity, 2010)

littleg

Non, ce ne sont pas des prises inédites du Machine Gun de Peter Brötzmann qui ouvrent ce décapant Throat mais Little Women, quatuor new-yorkais composé de deux saxophonistes (Travis Laplante, Darius Jones), d’un guitariste (Andrew Smiley) et d’un batteur (Jason Nazary).

Punk-jazz : pour une fois, on pourrait être (presque) d’accord. La guitare cisaille, les métaux sont en ébullition, la batterie pilonne sans discontinuer. Et quand surgissent des unissons de cuivres, ils ne sont qu’angoisse et menace. On l’aura compris : le chaos n’est jamais très loin. Maintenant, un hymne surgit ; contrepoint baroque et sérum fielleux débouchant sur un insolite slow. Puis, très vire, ressurgissent les dissonances, les traumatismes. Chassez le naturel… A vrai dire, Little Women aime à fouiller le chaos, à brutaliser et distancer les bornages. Ce ne sont ni les premiers, ni les derniers à le faire, mais cette messe sonique à écouter très fort de préférence (c’est le groupe qui vous le conseille) ne peut laisser indifférent. C’est bon signe, non ?


Little Women, Throat I (extrait).


Little Women, Throat III (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

Little Women : Throat (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.   
CD : 01/Throat I  02/Throat II  03/Throat IV  04/Throat IV  05/Throat V 06/Throat VI  07/Thraot VII
Luc Bouquet © Le son du grisli

19 mars 2010

Sounds of Liberation : Sounds of Liberation (Porter, 2010)

soundsofgrisliration

C’est sur un canevas essentiellement binaire (rock ou funk) que se déployait le Sounds of Liberation de Khan Jamal. Publié à l’origine sur le label Dogtown, la musique du groupe déversait en 1972 du côté de Philadelphie, un groove sale mais où pouvait néanmoins se nicher quelque espoir d’aléatoire. Bref, mettre un peu de risque dans un genre convenu et calibré.

Ces grains de sable étaient surtout à la charge de Byard Lancaster et de Monnette Sudler. Le premier, au souffle généreux et titanesque, ne se privait pas de déverser ses flots convulsifs et continus au dessus d’une armada percussive parfois encombrante. La seconde, au contraire, préférait la rupture et l’irréfléchi au discours fleuve. Un jeu aux avortements secs, certes, mais d’une liberté absolue. Une pièce de plus à verser au dossier du jazz binaire des seventies déjà bien documenté par les rééditions Atavistic du BAG de Luther Thomas et du Nation Time de Joe McPhee.


Sounds of Liberation, New Life (extrait). Courtesy of Porter Records.

Sounds of Liberation : Sounds of Liberation (Porter Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1972. Réédition : 2010
CD : 01/Happy Tuesday  02/New Horizons II  03/Billie One  04/We’ll Tell You Later  05/New Horizons I  06/New Life
Luc Bouquet © Le son du grisli

16 février 2010

René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo, 2009)

elektrikgrisli

S'il avait déjà enregistré auprès d'Otomo Yoshihide et de René Lussier, restait à Martin Tétreault (platines disques) de réunir les deux guitaristes à ses côtés : chose faite en 2008, à l'occasion d'un concert donné au festival de Victoriaville.

L'Elektrik Toboggan à sortir de la rencontre se prend d'abord dans les cordes des guitares, tend des lignes sombres et suspectes avant de céder à tous effets : distorsion, réverbération, oscillation, drones et larsens. Et puis, le jeu de construction s'efface au profit du grésillement de la platine : les silences se font plus pressants, les gestes concentrés à tel point qu'on croirait les guitaristes maintenant attachés à défendre un jazz aux lignes claires, si d'autres parasites ne se chargeaient de convaincre d’une nouvelle évolution : guitares amalgamées par de rapides médiators évoquant ici quelques travaux de Branca ou usages expérimentaux aux conséquences assez fades comparées aux premières minutes de la rencontre – transport du ciel au sol promis par le disque sur le modèle du toboggan.

René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 mai 2008/ Edition : 2009.
CD : 01/ Boum 02/ Bam 03/ Bim 04/ Bom 05/ Badaboum 06/ Bang 07/ Baoum 08/ Glou Glou
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

8 janvier 2010

Fred Anderson : 21st Century Chase (Delmark, 2009)

Fredchasesli

Fred Anderson fêtait récemment ses 80 ans. Pour l’occasion, donnait un concert en trio dans son endroit, le Velvet Lounge, en compagnie du saxophoniste Kidd Jordan, du guitariste Jeff Parker, du contrebassiste Harrison Bankhead et du batteur Chad Taylor. Comme souvent maintenant (et comme il l’avait déjà fait avec Fred Anderson pour Timeless), le label Delmark a choisi de produire le même enregistrement sous forme de CD et de DVD.

Si l’image n’est pas obligatoire (en bonus, le film donne la parole à Henry Grimes), elle permet quand même de suivre les gestes d’Anderson, silhouette à la courbe fière, qui laisse Jordan ouvrir seul la première des deux parties de 21st Century Chase. Déjà, le son est profond, la musique intense et l’ensemble astreignant : impossible à l’auditeur de se détacher du discours ici mis en place, d’autant que l'octogénaire rattrape maintenant son partenaire intempestif. Reste à la fougueuse section rythmique d’accompagner le tout et à Parker de changer rapidement ses premières saillies mièvres en colliers d’aigus autrement convaincants, qu’il destine à sa soudaine coalition avec Jordan, insistant lui aussi dans les hauteurs. La seconde partie du titre verra le guitariste jouer davantage l’incitateur éclairé et mener les musiciens d’expérimental minimaliste en free jazz apothéotique [soumettre un autre adjectif].

En conclusion, Ode to Alvin Fielder, malgré l’hommage, peine à convaincre sur un swing gauche : restent seulement les entrelacs des saxophones ou la solution du retour aux deux premières plages.

Fred Anderson : 21st Century Chase (Delmark / Amazon)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD / DVD : 01/ 21st Century Chase Part 1 02/ 21st Century Chase Part 2 03/ Ode to Alvin Fielder
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 décembre 2009

Georges Aperghis : Avis de tempête (Cypres, 2005)

avisdegrisli

« Tempête dans les esprits, dans les textes, dans les musiques, entre instruments / voix / sons électroniques qui écrivent et effacent à tour de rôle comme une vaste respiration. Construire - raconter puis perturber - effacer. Comme une histoire sans cesse recommencée. Le corps du spectacle mis à mal par des perturbations internes. Moby Dick, Le Roi Lear, l'Homme au paratonnerre, ne sont que des allégories de la tempête mentale qui déchire le texte et le spectacle de l'intérieur. Tempêtes immobiles aussi. Sorte de nouveauté de notre siècle. Tempêtes verticales - quasi calmes - beaucoup plus effrayantes que les tonnerres de campagne. » Georges Aperghis – Notes de travail (livret du CD).

Avis de tempête est probablement la pièce de théâtre musical la plus achevée du compositeur Georges Aperghis. Afin de créer une image du phénomène de la tempête intérieure, « mentale », le livret alterne extraits de Melville, Kafka, Shakespeare, Baudelaire ou encore Hugo et phonèmes déclamés, chantés et invectivés. La musique comprend une partie instrumentale acoustique et une électronique. Pour cette dernière, Sébastien Roux, de l’Ircam, a trouvé un processus compositionnel proche de la technique de cut-up employée pour le texte en fragmentant des échantillons sonores avant de remonter les grains obtenus de manière aléatoire.

Mis en présence, tous ces éléments s’unissent en une entité dont les aspects musicaux dépassent avec bonheur toute idée d’action traditionnelle. Car le texte n’est pas là pour raconter. Il est là parfois pour évoquer, mais le plus souvent pour sonner. La performance des vocalistes est à cet égard très impressionnante. Leur travail rappelle d’autres compositions d’Aperghis, comme Récitations ou Jactations, où la tension naît d’une parole dont l’emballement apparent est régi par une partition stricte et précise.

Cette prédominance de la voix, tantôt plaintive et trébuchante, tantôt presque hystérique, confère au spectacle une grande sensualité, renforcée par la texture granuleuse et le sens du mouvement de l’accompagnement électronique. Cette partie revêt les attributs de la tempête : elle gronde avant d’éclater et de bousculer chants et instruments. Si la représentation inclut également vidéos, chorégraphies et autres éléments visuels, l’écoute de son enregistrement constitue une expérience hautement jubilatoire. Œuvre d’art totale, Avis de tempête fait de la perturbation, du déséquilibre et de la faille des principes directeurs dont la gestion contrôlée impose un ensemble d’un souffle et d’une énergie imparables. « Soufflez vents à crever vos joues ! faites rage ! soufflez ! feux de souffre immédiats comme l'idée, avant-coureurs de foudres fendeuses de chênes, venez. » (extrait du livret)

Georges Aperghis : Avis de tempête (Cypres / Amazon)
Livret de Georges Aperghis et Peter Szendy. Opéra créé en 2004 à l’Opéra de Lille par les chanteurs Donatienne Michel-Dansac, Johanne Saunier, Lionel Peintre et Romain Bischoff et l’orchestre ICTUS.
Enregistrement : 2004. Edition : 2005.
Jean Dezert © Le son du grisli

2 décembre 2009

Paul Dunmall : Deep (FMR, 2009)

dunmalldeepsli

L’étrange couverture de Deep faisait craindre le pire pour la forme de ce reportage consacré à Paul Dunmall. La suite confirma la crainte. Heureusement, reste Paul Dunmall.

Sur la forme, le film multiplie en effet maladresses et lourdeurs : inventivité quasi nulle, montage fait à la hache et illustrations sonores enfilées sans le moindre rythme et avec encore moins d’à-propos. C’est donc le sujet qui l’emporte ici : Paul Dunmall revenant face caméra sur son parcours : enfance auprès d’un père batteur, premières leçons de clarinette et premier voyage aux Etats-Unis (Alice Coltrane, Johnny Guitar Watson), retour à Londres et nouvelles expériences musicales (entendre Louis Moholo, jouer aussi bien auprès de Tim Richard que de Danny Thompson).

Parfois, on oublie un peu le parcours chronologique pour donner quelques preuves de réel : extraits de concerts (avec le Profound Sound Trio, notamment), vision de Dunmall passant en revue ses instruments-fétiches ou témoignages de quelques-uns des partenaires du saxophoniste (Paul Rogers, Hamid Drake). Ces preuves redisent ainsi la complexité et l’importance du personnage, qui méritait mieux qu’un reportage de décrochage régional mais dont l’humilité saura sans doute s'en satisfaire.

Paul Dunmall : Deep (FMR)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 décembre 2009

The Necks : Drive By (Rer, 2003)

drivebygrisli

Hey mon ami ! Tu es en voyage ? Tu cherches comment dormir n’importe où ? Very simple ! Ecoute The Necks ! Tu mets ton casque, tu t’affales tranquille, tu glisses le disque Drive By. Ok ? C’est peut-être un des meilleurs albums de ce surprenant trio australien. Dès le début je kiffe. As de la variation : c’est lent comme quand tu roules à 180 km/h sur l’autoroute A4 juste dans la descente avant la sortie Fresnes-en-Woëvre dans le sens Paris / Strasbourg.

Chris Abrahams (piano), Tony Buck (drums), and Lloyd Swanton (bass) forment cet orchestre. Jamais pareil, pourtant un peu semblable,  tout bouge, tout reste, comment dire ce qui les animent ? Une transe du tympan ? Le son fait vibrer les mêmes terminaisons, excite les mêmes molécules de viande... Je sais pas comment ça marche, mais on sent bien que le chemin parcouru se répète sans jamais s’imiter et toi tu décolles doucement mais sûrement, le son fait son effet, drogue légal, toujours pas interdite en France, étonnant...Profitons en encore tant qu’il est temps.

La musique de ce trio australien, m’a beaucoup servi ... Et oui, ça sert la musique ! Elle m’a aidé à dormir, à me réveiller, à regarder la nature, à imaginer, à rouler, bref, c’est comme qui dirait platement mais sûrement un terreau fertile... Alors pour cette revue j’ai réécouté Aquatic / Drive By / Mosquito / See Through, que du bon... Y a un site web sur lequel tu trouves tout ! Bonne écoute ! Au fait, le dernier est sorti y a peu, pas encore écouté... Silverwater. Affalons-nous !

The Necks : Drive By (Rer)
Edition : 2003.
CD : 01/ Drive By
Xavier Charles © Le son du grisli

dla

Xavier Charles est clarinettiste. Entendu mercredi à Stockholm auprès de John Butcher et Axel Dörner, il entame ce soir une tournée avec Dans les arbres : Nantes (Pannonica ce soir), Tours (Festival Total Meeting le 5), Berne (Dampfzentrale le 8), Genève (Cave 12 le 9), Oslo (le 10) et Hamburgsund (le 12).

27 novembre 2009

Grutronic : Essex Foam Party (Psi, 2009)

grutrosli

Pour qui ignorerait l’identité des membres de Grutronic, un passage par le site du label Psi peut être utile. On peut en effet y lire que Stephen et Nick Grew, Richard Scott et David Ross, sont tous passés par l’acoustique avant de se servir exclusivement de claviers, samplers, processeurs, oscillateurs, etc.

Sur Essex Foam Party, deux invités rejoignent le quartet : Orphy Robinson (dont le vibraphone a plus que son importance sur le premier titre, Plonk) et Paul Obermayer (au sampler). Si elle peut être rangée dans le tiroir expérimental, la musique de ce Grutronic augmenté est capable de facéties jouissives et même de compositions dansantes. Des bulles et des projections sonores rebondissent d’un bout à l’autre du disque, sur lequel on imaginerait presque entendre de temps à autre Aphex Twin s’adonner à l’avant-garde. Très étonnant...

Grutronic : Essex Foam Party (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Plonk 02/ Essex Foam Party 03/ Concussion Vibes 04/ Nose-Up 05/ Ball Pool Blues 06/ Madness and Civilization 07/ Foam Sweet Foam
Pierre Cécile © Le son du grisli

gru1

Légèrement moins « réussi » qu’Essex Foam Party mais très recommandable quand même, Live Grutronic est un enregistrement du groupe publié par le netlabel Earth Monkey Productions et gratuitement téléchargeable ici.

10 novembre 2009

Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia , 2009)

orcuttsli

Durant les années 1990, la guitare incendiaire de Bill Orcutt accompagne les hurlements et le jeu extrême à la batterie de sa compagne Adris Hoyos au sein du groupe de hard core Harry Pussy. Depuis la fin de cette aventure en 1997, les deux activistes sonores ont donné peu de nouvelles. C’est pourquoi cet album solo de Bill Orcutt paraît débarquer de nulle part. Cette impression de singularité est renforcée par l’achèvement stylistique atteint par le guitariste.

En effet, rarement le son d’une guitare acoustique aura paru aussi sauvage, notamment grâce à un accordage particulier et à l’enlèvement des cordes de La et Ré. Si les influences hard core se font toujours sentir, la rugosité du blues d’un Fred Mc Dowell, la recherche de déconstruction adoptée par John Fahey à la fin de sa carrière et l’expressionnisme unique de Derek Bailey semblent avoir marqué Bill Orcutt. Surtout, le guitariste s’intéresse peu aux effets que la technologie pourrait apporter à son jeu. Le son qui résulte d’une telle approche est d’une grande présence physique et prend place dans un espace révélé par divers parasites comme un coup de téléphone, le bruit du trafic…

Souvent, les notes se succédent dans un flux incontrôlé, comme si le musicien luttait avec son instrument. Entièrement investi, Bill Orcutt ne peut s’empêcher d’accompagner ses notes de hurlements bruts. Un album de blues et de fureur qui devrait faciliter toute entreprise cathartique.


Bill Orcutt, My Reckless Parts (extrait). Courtesy of Palilalia.

Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia Records)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
LP : A1/ Lip Rich A2/ Sad News from Korea A3/ Pocket Underground A4/ Too Late to Fly B1/ My Reckless Parts B2/ Street Peaches B3/ A New Way to Pay Old Debts B4/ Cold Ground.
Jean Dezert © Le son du grisli

3 novembre 2009

Supernova 2 (Interstellar, 2009)

supergrisla

Huit ans après le passage d'une première Supernova, le label Interstellar publie une deuxième compilation regroupant des titres d’une sélection intéressante de pourfendeurs de quiétude.

Une face vinyle pour chacun : Bulbul, qui donne avec l’aide d’Heimo Wallner dans une country amatrice de drones et de batterie ravageuse ; Merzbow, qui opte lui pour des déferlantes de sons saturées et un futurisme aux bruits exacerbés ; Peach Pit, au post-rock grapillant un peu partout et néanmoins décevant ; Wolfgang Fuchs, pour terminer, qui compose à partir de bourdons et de crépitements deux grands morceaux répétitifs. Espérons que la suite arrive avant neuf autres années... 

Supernova 2 (Interstellar Records)
Edition : 2009.
10’’ : A1/ Bulbul & Heimo Wallner : Grand Kratzscha B1/ Merzbow : 11339 C1/ Peach Pit : Vertigo C2/ Peach Pit : O Biciklizmu C3/ Peach Pit : Ru-fruitcake2 D1/ Wolfganag Fuchs : Laurenz D2/ Rundschau
Pierre Cécile © Le son du grisli

13 octobre 2009

Omni : Omni (Presqu'île, 2009)

omnisli

Depuis trois ans, Kato Hideki (basse, synthétiseur), Tetuzi Akiyama (guitare électrique préparée) et Toshimaru Nakamura (guitare électrique préparée, mixer), confectionnent au sein du projet Omni une musique expérimentale qui leur échappe simplement parce qu’ils refusent de s’accorder sur ses intentions – même pas sur celle d’interagir, précise Hideki sur son site internet.

Omni (le disque) est l’enregistrement d’une récente prestation du trio et permet de mettre enfin l’oreille sur un projet musical jusque-là somme toute confidentiel. Au commencement, les guitares ont du mal à sortir d’une tirade d’effets étouffants et il semble que chacune de leurs cordes fourbit des assauts esthétiques qui sont autant d’échappatoires : les coups pleuvent et, en conséquence, l’emballement collectif vacille. Irrémédiablement, puisque la musique née de cette collaboration est une construction qui est aussi la cible de nihilistes contraints de s’en prendre aux propres fruits de leur expression, l'ensemble se désagrège. Brutal, bruitiste et bruyant, il n’en reste pas moins qu’Omni (le disque, toujours) touchera au cœur les amateurs d’eastern sounds ultramodernes.


Omni, 40:10 (extrait). Courtesy of Presqu'île.


Omni, 40:10 (extrait). Courtesy of Presqu'île.

Omni (Kato Hideki, Tetuzi Akiyama, Toshimaru Nakamura) : Omni (Presqu’île Records)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01. 40:10 02/ 05:02
Pierre Cécile © Le son du grisli

3 octobre 2009

Rhodri Davies, Michel Doneda, Louisa Martin, Phil Minton, Lee Patterson : Midhopestones (Another Timbre, 2009)

midgrislhopes

J’aime beaucoup, dans la langue anglaise, le mot « pace » qui désigne à la fois une allure, une sorte de pas ou de pouls, comme le pacemaker l’entend – littéral « faiseur d’allure » – et je trouve à ce disque certaines de ces qualités : mesure, flux, ressac. Au-delà, il est même un véritable réinventeur ou redimensionneur d’espace, il laisse une sorte de creux dans l’air, un sillage, un halo persistant dans son évanouissement.

En une heure et quatre pièces délicates mais toujours consistantes, Rhodri Davies (harpes), Michel Doneda (saxophone soprano – anche de sable & branchies rouges), Louisa Martin (laptop), Phil Minton (voix – qui trouve ici une place utilement discrète) et Lee Patterson (objets amplifiés) tirent de longues gerbes de fuseaux frissonnant vers un plateau quasiment pastoral – bien que l’enregistrement ait eu lieu dans une église près de Sheffield, début janvier 2009 – de petites sonnailles et de bourdons voletant. Un continuum organique, impeccablement cardé (non pas rempli mais densément ondulatoire, riche de crépitements fondus), crêpé, souvenir cornant à peine, en lambeaux, dans les brumes. Une pépite de plus pour le label !


Davies, Doneda, Martin, Minton, Patterson, Midhopestones. Courtesy of Another Timbre.

Rhodri Davies, Michel Doneda, Louisa Martin, Phil Minton, Lee Patterson : Midhopestones (Another Timbre)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Strines 02/ Crow Edge 06/ Wharncliffe Side 04/ Deepcar
Guillaume Tarche © Le son du grisli

30 septembre 2009

Interview de Birgit Ulher

birgitsli

Née en 1961 à Nuremberg, Birgit Ulher est une trompettiste allemande qui a acquis ces dernières années une excellente réputation dans le domaine de l’improvisation. Organisatrice du festival Real Time Music durant de nombreuses saisons, elle a mené des recherches esthétiques qui se sont traduites notamment par la réalisation de polaroids retravaillés à l’aide de techniques mixtes. Que ce soit en solo ou en groupe (le quartet Nordzucker, ses duos avec Ute Wasserman ou encore Gino Robair), les principaux aspects de son travail résident dans sa quête de nouveaux sons et procédés. L’usage du silence et l’écoute réflexive prennent dans son œuvre tout leur sens. Ses deux derniers albums Blips and Ifs (en duo avec Gino Robair, Rastatscan, 2009) et Radio Silence No More (en solo, Olof Bright, 2009) constituent une excellente introduction à un univers riche et poétique. Le 24 octobre prochain, elle jouera en compagnie du saxophoniste Heddy Boubaker lors du Festival Densités.

Quel a été ton apprentissage musical et quelles sont tes premières influences ? Plus jeune, j'ai commencé deux fois à prendre des cours de guitare, mais à chaque fois, je n'ai pas persévéré plus d'une année. En ce qui concerne la trompette, j'ai pris quelques cours, mais je suis essentiellement autodidacte. Je me suis lancée dans l'improvisation en jouant du free jazz dans un groupe pendant un certain temps. Je me suis d'abord intéressée principalement au free jazz, avant de me plonger dans l'improvisation et les nouvelles musiques européennes. Les artistes qui m'ont le plus influencée alors sont, entre d'autres, Paul Lovens, Manfred Schoof, Günter Christmann, Alexander von Schlippenbach, Derek Bailey, Roger Turner, John Stevens, Phil Minton, Joëlle Léandre, Annemarie Roelofs et Peter Kowald.

L'approche que tu partages avec des artistes comme Mazen Kerbaj ou Axel Dörner se distingue de l'improvisation européenne des années 60 et 70. Certains ont désigné ce renouvellement du langage musical de réductionnisme. Quelle est ton opinion par rapport à cette désignation et quelles sont les caractéristiques de ta musique qui s'en rapprochent le plus ? Je pense que l'utilisation de termes comme celui de réductionnisme est toujours simplificatrice. A mon avis, le réductionnisme consiste à se concentrer sur certains aspects de la musique, les sons peu élevés et le silence par exemple, une approche que je peux partager. Je n'aime pas beaucoup le fait qu'il sous-entende qu'il manque quelque chose à la musique, qui aurait été « réduite », ce qui n'est pas le cas. Ou dans un certain sens, c'est toujours le cas, puisque tout genre musical réside dans une focalisation sur certains aspects sonores. Beaucoup de musiciens sont à mon sens injustement réduits à ce terme. Cependant, il y a de nombreuses caractéristiques de ma musique que l'on pourrait associer au réductionnisme, bien que je ne me sois jamais sentie inféodée à cette étiquette. Depuis que je suis installée à Hambourg, je n'ai pas entretenu beaucoup de relation avec les musiciens qui ont commencé à travailler dans cette voie à Berlin, bien que je sois au courant de leurs recherches. Ce type d'approche repose trop souvent sur des règles strictes qui peuvent conduire à un certain formatage. J'ai toujours préféré travailler selon une approche individuelle plutôt que suivre des règles conceptuelles précises. J'apprécie beaucoup le travail de réductionnistes « originaux » comme Axel Dörner ou Andrea Neumann, qui ont développé quelque chose de vraiment neuf à un moment crucial. Mais, comme avec beaucoup de genres musicaux, certains musiciens le font d'une manière forte et convaincante et puis d'autres suivent et ne sont pas vraiment à la hauteur. C'est ainsi qu'il y a quelques années, le réductionnisme en est arrivé au point mort à Berlin, probablement parce que trop dogmatique. Les musiciens sont alors allés dans d'autres directions.

Favorises-tu parfois un travail de composition. Si oui, comment peux-tu le décrire ? Comme la composition a une bien meilleure réputation dans notre société, certains improvisateurs ont défini leur travail comme des compositions instantanées. Je ne peux pas dire que je favorise un travail de composition. Disons qu'il s'agit d'une autre approche avec des résultats différents. Par moments, il n'y a pas de grande différence entre la composition et  l'improvisation, surtout lorsque tu travailles en solo. Il y a plus de flexibilité dans l'improvisation, tu n'as pas le contrôle sur les musiciens avec qui tu joues, ce qui est pour moi « plus un défi ». De toute façon, peu importe que la musique soit composée ou improvisée, du moment qu'elle est de qualité. J'ai été influencée par des compositeurs comme John Cage bien sûr, mais aussi Christian Wolf, Morton Feldman, Helmut Lachenmann, pour n’en citer que quelques-uns. J'aime beaucoup le travail de composition de Michael Maierhof : très précis, avec de beaux sons durs et beaucoup de silence. Il utilise des sons divisés, comme on peut l’entendre dans le quartet Nordzucker (avec Lars Scherzberg, Chris Heenan et moi-même). Ce que j'apprécie également dans l'improvisation, c'est l'égalité qui existe entre les musiciens. Tu n'as pas de hiérarchie avec le compositeur d'un côté et les interprètes de l'autre. Un autre avantage de la musique improvisée est que tu peux, par la pratique, approfondir la connaissance que tu as de ton instrument. Cela permet de développer de nouveaux sons et langages musicaux. Ces raisons me conduisent à penser que pas mal de musique improvisée actuelle sont beaucoup plus intéressantes que certaines musiques composées.

Y a-t-il des échanges entre ta pratique de la musique et celle des arts visuels ? J'ai toujours aimé le travail de nombreux artistes visuels qui se concentrent sur certaines problématiques bien précises. L'usage de bonnes proportions ainsi que le type de matériel employé sont très importants dans les deux disciplines. Comme j'ai cette formation en arts plastiques, je sais comme il est important de placer les sons exactement au bon endroit. Ensuite, certaines des plus intéressantes idées usitées dans la musique improvisée sont issues des arts plastiques, comme jouer de la guitare sur une table par exemple. Keith Rowe a en effet eu l'idée de Jackson Pollock, qui peignait ses toiles sur le sol. Autre analogie de la musique avec les arts plastiques, je considère le silence et le son comme les aspects négatif et positif d'une même chose, comme une sculpture et l'espace autour d'elle. Pour moi, les passages entre les sons sont aussi importants que les sons eux-mêmes. Quelque part, ils forment les sons. Une des meilleures choses qui puissent arriver dans n’importe quelle pratique artistique, musique comprise, c’est le changement de ta perception. Cela survient parfois après un bon concert, lorsque tu perçois ton environnement sonore différemment qu’avant. Une perception très proche de celle que l’on peut avoir de murs que l’on croyait connaître et qui paraissent différents après un travail de décollage. Les influences d’autres media peuvent être variées. Parfois, tu as l’idée d’enregistrer des sons de la vie quotidienne après avoir vu un spectacle de Sigmar Polke qui a documenté sa vie et celle d’autres artistes en utilisant la photographie. Ou, à d’autres moments, tu t’inspires d’idées conceptuelles, comme jouer chaque jour à un moment précis pour une durée déterminée. Les influences résident également dans le choix de ton matériel, dans la façon dont tu l’utilises, dans ton type de jeu et dans la façon dont l’interaction avec d’autres musiciens se déroule.

Peux-tu citer quelques-uns de tes disques favoris ?
Astro Twin / Cosmos (Ami Yoshida et Utah Kawasaki), Astro Twin + Cosmos (F.M.N. Sound Factory, 2004)
Tears (Ami Yoshida et Sachiko M), Cosmos (Erstwhile Records, 2002)
Nmperign (Bhob Rhainey et Greg Kelley), Nmperign (Selektion, 2001)
Hiss (Pat Thomas, Ivar Grydeland, Tonny Kluften et Ingar Zach), Zahir (Rossbin Records, 2003)
Greg Kelley et Jason Lescallet, Forlorn Green (Erstwhile Records, 2001)
Michael Maierhof, Collection 1 (Durian, 2006)
Agnès Palier et Olivier Toulemonde, Rocca (Creative Sources Recordings, 2005)

Birgit Ulher, propos recueillis en juillet 2009.
Jean Dezert © Le son du grisli

21 septembre 2009

Louis Moholo-Moholo Unit : An Open Letter to My Wife Mpumi (Ogun, 2009)

mohoslimohosli

Rarement Unit aura si bien porté son nom. Drivé par un Louis Moholo-Moholo en grande forme et toujours aussi foisonnant derrière ses fûts, il faut entendre saxophones (Jason Yarde, Ntshuks Bonga), piano (Pule Pheto), vibraphone (Orphy Robinson), contrebasse (John Edwards) et voix (Francine Luce), s’unir et se séparer, s’entrecroiser et se métisser.

Tout semble si simple ici : il y a le rythme, toujours libre et animé, que le batteur déplace et bouscule en de longues vagues successives et il y a le chant, simples riffs joués à l’unisson et que l’on n’abandonne jamais car éléments moteurs de cette musique. De fait, et parce que cette musique n’en a nul besoin, il n’y aura pas de solos. Seulement un élan commun porté par toute et tous. Et quand vibraphone et batterie se retrouvent en duo (Fine Line), c’est tout l’orchestre que l’on croit entendre.

De ce chant profond et d’une liberté rêvée, perce quelque chose du grand Albert : la générosité, le partage, la fougue, la douceur, la fureur. Music Is the Healing Force of the Universe : ici, l’évidente preuve.

Louis Moholo-Moholo Unit : An Open Letter to My Wife Mpumi (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Mark of Respect 02/ Dikeldi Tsa Phelo 03/ The Tag 04/ Thank U 4 2 Day 05/ Sonke 06/ Russia 07/ Zanele 08/ Fine Line 09/ Two Alto Hit
Luc Bouquet © Le son du grisli

28 septembre 2009

John Hébert : Byzantine Monkey (Firehouse 12, 2009)

byzantinegrisli

C’est par une vieille chanson cajun que commence ce disque. La voix d’Odile Falcon, qui interprète La reine de la salle, semble être un préliminaire, narrer une préhistoire, sur laquelle vient se greffer la contrebasse de John Hébert qui réenchante la mélodie. Très vite, les saxophones de Tony Malaby et Michaël Attias entrent dans la danse, et lorgnent du côté d'Albert Ayler. Rappelons nous, Ayler lui aussi aimait convoquer les folklores, les spirituals bien sûr mais aussi la Marseillaise… Car, pour Hébert aujourd’hui comme pour Ayler hier, le propos n’est pas de célébrer avec nostalgie une période dorée mais de démontrer que le jazz n’est jamais aussi moderne que quand il plonge à pleines mains dans le patrimoine populaire.

John Hébert est né à la Nouvelle Orléans et y retournera dans ce disque à l’occasion de la ballade Cajun Christmas, magnifiée par le flûtiste Adam Kolker. L’inspiration, nous dit Hébert, lui vient souvent à l’occasion de voyages…  En témoignent Acrid Landscape et Ciao Monkey imaginés en Italie, et l'oriental Fez. L’usage que fait Satoshi Takeishi (décidément un musicien précieux) de ses percussions, plutôt que de souligner l’exotisme, brouille les pistes et nous perd.

Tous les morceaux de ce disque, et en particulier New Belly (dernier et peut-être plus beau morceau du disque), sont emprunts de la complicité qui unit Hébert au batteur Nasheet Waits. Les deux hommes sont en totale osmose, semblent entretenir de télépathiques relations renforcées par l’absence de piano qui leur laisse champ libre pour tisser la toile rythmique de la musique jouée ici.

Par le passé, tous deux jouèrent dans l’orchestre du pianiste Andrew Hill, décédé 13 mois avant l’enregistrement de Byzantine Monkey. Ce dernier, dont la disparition pourrait être symbolisée dans ce disque par l’absence de pianiste, y est cependant très présent (For A.H. lui est d’ailleurs dédié). On retrouve chez Hébert cette posture « au carrefour des musiques orale et écrite », comme l’écrivait le critique Arnaud Robert au sujet d'Hill. Qui ajoutait : « Andrew Hill libérait l’espace sans renoncer à la structure. Il était un dandy de la note tordue. » Tout comme John Hébert, qui signe là avec ce sextet son plus beau disque.

John Hébert : Byzantine Monkey (Firehouse 12 Records / Instant Jazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 1/ La reine de la salle 2/ Acrid landscape 3/ Run for the hills 4/ Blind pig 5/ Ciao monkey 6/ Cajun Christmas 7/ Fez 8/ For A.H. 9/ Fez II 10/ New Belly
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

9 juillet 2009

Kommissar Hjuler & Mama Bär : Asylum Lunaticum (Intransitive, 2009)

mamagrisli

Couple d’artistes se suffisant quelque part à l’extrême nord de l’Allemagne, Kommissar Hjuler et Mama Bär publient aujourd’hui Asylum Lunaticum, compilation d’œuvres musicales dispersées jusque-là sur disques et cassettes autoproduits.

Au moyen de leurs voix, de micros et magnétophones, Hjuler et Bär construisent un langage qui pourrait bien n’appartenir qu’à eux : art forcément brut rehaussé d’influences ayant donné dans la provocation (Kurt Schwitters, Dada, Fluxus) qui oscille entre musique expérimentale et poésie sonore. Enregistrée sur cassette, une voix s’en trouve bientôt ralentie, que l’on oppose au refrain insistant d’une autre qu'elle, plus éloignée ; imbriqués ailleurs, souffles et projectiles sonores, silences concrétisés sur bandes ou bribes d’un discours évoquant le proche Danemark.

Surtout, Ehrfurcht, près de trente minutes de chants à se chevaucher : airs approximatifs et textes indéchiffrables posent enfin la question d’un format-chanson enfin débarrassé des contraintes de temps et d’uniformité rassurante. A la place, quelques field recordings accompagnent une berceuse étrange au point d’en devenir dérangeante. On ne peut alors rien reprocher à Kommissar Hjuler et Mama Bär, sinon d’oser inventer et de déranger parfois quand d'autres artistes vivent de restes inoffensifs.   

Kommissar Hjuler, Mama Bär : Asylum Lunaticum (Intransitive Recordings / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ HJVCGrimmelshausen 02/ Lichtblicke 03/ Ehrfurcht 04/ Meine erste Zeitmaachine 05/ de nye Rigspolitichefen 06/ Lauf in Eine Herde 07/ Asylum Lunaticum

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 septembre 2009

Octante : Lúnula (Another Timbre, 2009)

grunula

Déjà remarqués sur leurs enregistrements respectifs publiés par Another Timbre ou Etude Records, le guitariste Ferran Fages (ici aux oscillateurs) et l’accordéoniste Alfredo Costa Monteiro (toujours à l’accordéon) se retrouvent pour la deuxième fois sur disque en Octante, quartette composé aussi de la trompettiste Ruth Barberan et de la bassiste Margarida Garcia.

Plutôt inquiète, la formation improvise dans l’ombre deux grandes pièces au développement lent mais chaotique, aux propositions inattendues et incertaines, qui convoquent autant de sifflements que de râles, de plaintes et de larsens – assez changeant, tous, pour ne pas s’imposer longtemps. D’accords suspendus en revirements bruitistes, les quatre musiciens vont et composent une musique électroacoustique perturbée et grandiose, que finissent d’imposer les dernières secondes d'Onda 2904.


Octante, Onda 2856 (extrait). Courtesy of Another Timbre.

Octante : Lúnula (Another Timbre)
CD : 01/ Onda 2856 02/ Onda 2904
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 septembre 2009

Markus Eichenberger : Atemketten 20.8/Atemkreis (Unit, 1986)

markuseichengrisberg

I am Kommissar Hjuler from Flensburg, Germany, and I have a huge collection of experimental music, also my own music can be regarded as really absurd and weird, Thurston Moore stated that my music and the music of my wife Mama Baer belong to the most experimental music he knows.

One of my favourite LPs is Markus Eichenberger Atemketten 20.8/Atemkreis on Unit Records, a recording for bass-clarinet and tape / bass-saxophone and tape. The record is from 1986, the German Markus Eichenberger has made two records and several tapes, the second record is even more jazz-oriented clarinet, but my favourite one is not compareable to music one knows. In 1991, Bob Ostertag presented his LP Sooner or Later, that is a bid in the vein of the Eichenberger LP, but not that poignant. The Eichenberger is to me art brut with simple arrangement and highest musical output. I am sure that only few people love this LP. I first listened to it at Uli Rehberg's UNTERM DURCHSCHNITT / Walter Ulbrich Schallfolien AG in Hamburg in 1986, Asmus Tietchens and Uli Rehberg (Ditterich von Euler-Donnersperg) played the record at the store and were amused about it, just laughing about the music, whereas I was astonished about such crazy music never heard before.

For Atemketten 20.8, the tapes consists loops with clarinet, that reminds of male voice, alike cut-ups, in repetition, and the tapes where used as background for some clarinet play in the vein of Jim Sauter, but one mostly focusses on this weird and pregnant background. For Atemkreis, he used smooth tape like floating background with few saxophone play, droning music. Atemketten 20.8 is the music, that made me buy the record. Each cover of the LP is unique. If you try to find some information on Markus Eichenberger you will find a clarinet player named Markus Eichenberger at world wide web, but if you write to him, it is possible, he returns a letter, that he is often mixed up with another Markus Eichenberger, he does not know. Possibly he wants no contacts, possibly there is someone else, who made this phantastic LP.

Markus Eichenberger : Atemketten 20.8/Atemkreis (Unit Records)
Enregistrement : 1986.
Kommissar Hjuler © Le son du grisli

kombaerKommissar Hjuler est artiste et musicien. Il a récemment vu le label Intransitive publier Asylum Lunaticum, compilation des travaux de musique expérimentale qu'il mène en compagnie de sa compagne Mama Bär.

4 septembre 2009

Faust : C'est com... com... compliqué (Bureau B, 2009)

complisli

Petite mise au point en préambule, le légendaire groupe "krautrock" Faust plus au moins formé sous les hospices de Polydor en 1970 est aujourd'hui une hydre à deux têtes, avec d'un côté Hans-Joachim Irmler et de l'autre Jean-Hervé Péron, deux fractions légitimes et divergentes. Il s'agit ici de la branche péronne pour ce C'est com... com... compliqué. Jean-Hervé Péron ne croyait pas si bien dire il y a trois ans lorsqu'il projetait déjà de publier sous ce titre la matière sonore enregistrée et mixée à Hambourg en été 2006 par Colin Potter et Steven Stapleton de Nurse With Wound.

En puisant dans cette matière, c'est d'abord un Disconnected qui fut publié en 2007, puis en reprenant le mixage à zéro (sans Potter et Stapleton), et en grande partie en se basant sur des morceaux  distincts, c'est finalement ce C'est com... com... compliqué qui a vu le jour sur le label Bureau B. Ces tergiversations en sont peut-être elles-mêmes la conséquence, le Faust mené par Jean-Hervé Péron est plus fier et conquérant que jamais. Les morceaux s'imposent par leur puissance, leur longueur et leurs structures répétitives. Tout semble pouvoir chavirer à chaque instant et tient l'auditeur sur la brèche. Les rythmiques austères comme du béton de Zappi Diermaier y sont pour beaucoup, tout comme les drones à la guitare d'Amaury Cambuzat (ex-Ulan Bator). Péron, également à la guitare, est surtout présent à la voix. Il psalmodie des textes aux allures surréalistes au point que chaque phrase s'impose comme un nouveau leitmotiv inébranlable (Ce chemin est le bon, En veux-tu des effets, en voilà en voilà...).

Il n'y avait pas d'équivalent dans la discographie de Faust (tout juste pense-t-on à IV de 1974), il n'y en aura pas dans le futur. Amaury Cambuzat a jeté l'éponge (trop de pression semble-t-il), tout comme Zappi Diermaier arrêtant pour cause de douleurs lombaires persistantes. Jean-Hervé Péron tourne depuis avec d'autres musiciens.

Faust : C'est com... com... compliqué (Bureau B / Amazon)
Edition : 2009.
CD : 01/ Kundalini tremolos 02/ Accroché à tes lèvres 03/ Ce chemin est le bon 04/ Stimmen 05/ Petits sons appétissants 06/ Bonjour Gioacchino 07/ En veux-tu des effets, en voilà 08/ Lass mich, version originale 09/ C'est com...com...compliqué
Eric Deshayes © Le son du grisli

andré_salmon_léon_léhautier

23 juillet 2009

Evan Parker : The Moment's Energy (ECM, 2009)

thegrislimoment

Si le premier enregistrement de l’Electro-Acoustic Ensemble avait été, il y a une douzaine d’années, une passionnante découverte – la « cellule anglaise » (Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton) s’y trouvant pistée par son « shadow trio » (Phil Wachsmann, Walter Prati, Marco Vecchi) – le cinquième* album du groupe (toujours chez ECM) ne renouvelle pas complètement l’enchantement.

L’accroissement de l’effectif (culminant ici à quatorze membres, dont Agustí Fernández, Joel Ryan, Richard Barrett et Paul Obermayer) au fil des disques, un temps vanté par des chroniqueurs admiratifs de ce qu’ils prenaient pour une performance (de quoi ?), ne fait rien à l’affaire – mais ne l’aggrave pas non plus, à mon sens ; l’impression d’empâtement semble davantage tenir à la nature même et à la densité des interactions à l’œuvre. Le principe parkérien de prolifération donnant de merveilleux résultats hallucinatoires et poétiques dans le contexte du solo (voire du solo « traité », comme avec Prati dans Hall of Mirrors [CD MM&T] ou Lawrence Casserley dans Solar Wind [CD Touch]), un jeu supplémentaire de diffractions croisées peut confiner à l’obscurcissement des beaux labyrinthes de verre, comme si, par inflation, on passait d’un essaim turbulent à un avion gros-porteur, masse vrombissante creusant la nuit en clignotant puis virant pesamment sur une aile. On guette alors, dans ce flux laminaire, tout autant les festons du soprano que les trouées de Ned Rothenberg (clarinettes, shakuhachi), les éclaircies de Peter Evans (trompette, trompette piccolo) que l’impeccable sho de Ko Ishikawa, véritable générateur acoustico-électronique…

*Après Toward the Margins (6 musiciens, 1996), Drawn Inward (7 musiciens, 1998), Memory/Vision (9 musiciens, 2002), The Eleventh Hour (11 musiciens, 2004)

Evan Parker : The Moment's Energy (ECM / Universal)
Edition : 2009.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV 05/ V 06/ VI 07/ VII 08/ Incandescent Clouds
Guillaume Tarche © Le son du grisli

Archives Evan Parker

Newsletter