Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : Premier bruit Trente-six échosAu rapport : Festival Le Bruit de la MusiqueParution : le son du grisli #2
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Kasper Tom, Rudi Mahall : One Man’s Trash Is Another Man’s Treasure (Barefoot, 2016)

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L’un (Kasper Tom) est adepte du rebond fertile, l’autre (Rudi Mahall) raffole des phrasés saillants. Ainsi, tambours et clarinettes vont parcourir des terres vierges avant de fixer un cap.

Dans cet aléatoire de chocs et de souffles, on sera néanmoins loin du fouet, loin des spasmes. On voguera dans l’intime, dans la conviction qu’il ne faut pas brusquer le silence. On passera par une escapade sonique peu convaincante pour, très vite, revenir au bercail. Et ce bercail, ici, se nomme rythme et réminiscence d’un jazz finalement jamais totalement abandonné. Un dernier sursaut en toute fin d’enregistrement (Here We Go Again) laissera entrevoir un fort désir de convulsion soutenue. Trop tard ?


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Kasper Tom, Rudi Mahall : One Man’s Trash Is Another Man’s Treasure
Barefoot Records
Enregistrement : 2016. Edition : 2016.
CD : 01/ Here We Go 02/ Totart 03/ Drummer Queen 04/ Frühaufsteher 05/ Die Flexitarier 06/ Halbes Publikum 07/ An der dünnen grauen Odense A 08/ Lodz 09/ Here We Go Again
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Rotozaza : Zero (Leo, 2016)

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Si c’est en quartette frissonnant que RotozazaRudi Mahall (clarinette basse), Nicola L. Hein (guitare), Adam Pultz Melbye (contrebasse) et Christian Lillinger (batterie) – entame ces trois-quarts d’heure d’improvisation libre, ce n’est pas seulement le fait du médiator impétueux du second (qui rappelle celui d’Alex Ward, même s’il fait moins impression).

En effet, Mahall n’a-t-il pas le chic pour rehausser le jeu de chacun des groupes qu’il rejoint et Lillinger ne s’est-il pas déjà montré capable d’agiter les pratiques de souffleurs de taille ? – Dörner et Leimgruber, ici, par exemple. Les sept pièces de Zero, premier disque de la formation qui nous intéresse, en démontrent donc, et de différentes façons encore…

Dans le flot rapide d’une improvisation où l’urgence fredonne quand les gestes, eux, claquent, ou sinon au son d’expériences plus lentes envisagées sur arrangements délicats ou glissements imprévisibles. Surtout, Zero fait naître un espoir : celui de voir Rotozaza devenir le groupe que Rudi Mahall pourrait enfin emmener et qui mettrait son jeu autrement en valeur que lorsqu’il joue « sur le conseil » de musiciens ô combien moins doués que lui.  

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Rotozaza : Zero
Leo Records / Orkhêstra International
Edition : 2016.
CD : 01/ Anwendung Herzstärkender Mittel 02/ Der Hammer Als Hammer 03/ Engel Mit Schutzanzügen 04/ Körper Aus Vakuum Masse 05/ Innere Minuslandschaften 06/ Zeichen Sind Wir, Deutungslos... 07/ Gestell
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Aki Takase, Alexander von Schlippenbach : So Long, Eric! (Intakt, 2014)

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L’heure (décembre avancé) est encore à l’hommage, obligé presque par un anniversaire – il y  a cinquante ans, disparut Eric Dolphy. Celui adressé par le couple de pianistes (et arrangeurs pour l’occasion) Aki Takase / Alexander von Schlippenbach a été enregistré plus tôt (19 et 20 juin 2014), en public, à Berlin – où disparut Dolphy.

Les comparses sont plus ou moins anciens – Han Bennink et Karl Berger, jadis recrues du Globe Unity, le saxophoniste alto Henrik Walsdorff ou encore Axel Dörner et Rudi Mahall, moitié de Die Enttäuschung avec laquelle Schlippenbach interprétait encore récemment l’entier répertoire de Thelonious Monk (Monk’s Casino) – qui interviennent sur des relectures que l’audace de Dolphy aurait peut-être pu inspirer davantage.

Ainsi, si de courts solos déstabilisent encore Les, si les dissonances courent d’un bout à l’autre du disque (pianos en désaccord d’Hat and Beard ou embrouillés en introduction d’Out There) et si l’on assomme le motif mélodique à force de décalages rythmiques (Hat and Beard) ou de langueur distante (The Prophet), les forces en présence font avec un manque d’allant jamais contrarié et se satisfont souvent d’évocations entendues. Après être revenu à Dolphy par l’hommage, l’heure (décembre avancé toujours) est désormais à l’envie d'aller l'entendre, lui.

écoute le son du grisliAki Takase, Alexander von Schlippenbach
So Long, Eric! (extraits)

Aki Takase, Alexander von Schlippenbach : So Long, Eric! Homage to Eric Dolphy (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 et 20 juin 2014. Edition : 2014.  
CD : 01/ Les 02/ Hat and Beard 03/ The Prophet 04/ 17 West 05/ Serene 06/ Miss Ann 07/ Something Sweet, Something Tender 08/ Out There 09/ Out to Lunch
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Die Enttäuschung : Vier Halbe (Intakt, 2012)

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Rompus au jazz et à l’improvisation « étendue » – exercices de style revus à la lumière de références hautes, citations et clins d’œil, brèves pièces décalquées – Die Enttäuschung poursuivait en 2012 son œuvre iconoclaste.

Vier Albe, donc : sur lequel Rudi Mahall, Axel Dörner, Jan Roder et Uli Jennessen, donnaient non dans le revival mais dans l’old school revigorant. Car le swing des pièces originales du groupe est souvent bancal (Die Übergebundenen, Jitterbug Five…), multipliant accidents et anicroches que l’auditeur voudra bien rattacher à la queue de l'impétueuse comète. A son passage, ce sont des airs de danses minuscules, de marches licencieuses, d’expérimentations amusées ou d’embouteillages heureux, que celle-ci distribue : toutes preuves données en vingt-et-une plages d’exception.

Die Enttäuschung : Vier Halbe (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2012.
01/ Die Übergebundenen 02/ Verzählt 03/ Aqua Satin Flame 04/ Das Jan vom Stück 05/ Falsches Publikum 06/ Vermöbelt 07/ Jitterbug Five 08/ Gekannt (A. Dörner) 09/ Trompete für Fortgeschrittene 10/ Wie Axel 11/ Eine Halbe 12/ Hereich 13/ Hello My Loneliness 14/ Vier Halbe 15/ Children's Blues 16/ Möbelrücken 17/ The Easy Going 18/ Verkannt 19/ Trompete für Anfänger 20/ Trompete für Profis 21/ Schlagzeug für Anfänger
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Adam Linson : Figures and Grounds (Psi, 2011)

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Le dessin de couverture, signé Caroline Forbes et Evan Parker, dit assez bien ce qu’on peut trouver sur Figures and Grounds, disque du Systems Quartet d’Adam Linson (contrebasse, électronique). De celui-ci, on savait l’implication : avec laquelle il instillait hier un peu d’électronique au discours de John Butcher ou tentait avec plus de peine de persuader de l’originalité de son vocabulaire sur Cut and Continuum (que Psi publia en 2006).

Si jamais Adam Linson avait besoin de partenaires d’exception pour pouvoir éblouir, alors on ne peut que saluer l’élaboration de ce Systems Quartet : Axel Dörner (trompette, électronique), Rudi Mahall (clarinette basse) et Paul Lytton (batterie, percussions) y jouent en effet les partenaires sus définis. De leurs voix singulières, Linson s’empare donc, travaillant ses effets et maniant le décalage avec inspiration.

Le parti pris est ardent sur Swamp Delta to the Sky : les ruades nombreuses donnant naissances à des morceaux de grand fracas à l’intérieur desquels l’électronique, à force d’agacements, stimule l’acoustique. Mais c’est en agitateur plus réservé que Linson créé avec le plus d’éclat, ce que City Dissolved in Light et Invisible Mornings prouvent. Là, Dörner, Mahall et Lytton, distribuent impulsions et notes claires, tous éléments mis au service d’une abstraction féconde. Ses trajectoires induites sont multiples et permettent même à l’acoustique de reprendre le dessus : Lytton multiplies les charges sèches, Dörner et Mahall emboîtent souffles et notes-réflexes. En toute discrétion, Linson peut conclure à l’archet, la confrontation électroacoustique ayant porté ses fruits, ses figures.

Adam Linson : Figures and Grounds (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 14 janvier 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ Swamp Delta to the Sky 02/ City Dissolved in Light 03/ Invisible Mornings
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Heinz Geisser, Ben Miller, Der Rote Bereich, Yannick Dauby, The Convergence Quartet, Kinetix vs Pylône, Off-Cells

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Heinz Geisser, Eiichi Hayashi, Takayuki Kato, Yuki Saga : On Bashamichi Avenue (Leo, 2010)
A Yokohama, le percussionniste Heinz Geisser rencontrait au printemps 2009 trois Japonais comme lui adeptes d’improvisation : Yuki Saga (voix, objets), Eiichi Hayashi (saxophone alto) et Takayushi Kato (guitare électrique, jouets). Flottante, la rencontre passe calmement de paysages plats en hauts reliefs accidentés. Entre les deux, de charmants soubresauts : hoquets de Saga ou emportements d’Hayashi. (gb)

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Ben Miller : Degeneration : Live performances & Radio Broadcasts (Tigerasylum, 2010)
Plus expérimental que Lee Ranaldo quand il l’est, Ben Miller présente avec Degeneration près de dix années de travail. Des bruits de guitares-casseroles accompagnent des voix saturées, des rythmes dingues déboulent et demandent qu’on attaque les guitares avec des baguettes. Délirant et même parfois stupide : à la fois jouissif et dispensable. (pc)

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Der Rote Bereich : 7 (Intakt, 2010)
En Der Rote Bereich avec Frank Möbus (guitare) et Olivier Steidle (batterie), l’excellent Rudi Mahall oscille sur 7 entre le médiocre et le curieux. Puisqu’on parle d’impression d’ensemble, voici : musique écrite (par Möbus) trop écrite (par le même), unissons rébarbatifs, ballade sans véritable raison d’être et dérives en tous sens (funk, rock, jazz ancien). L’art de Rudi Mahall et l’exception qu’est Banker’s Burning Bakeries étouffés par un parti-pris qui minaude. (gb)

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Yannick Dauby : Overflows (Sonoris, 2010)
La ville de Saint-Nazaire a récemment réaménagé sa promenade sur son front de mer mais les enregistrements de Yannick Dauby datent d’avant cela (lorsqu'ils ne viennent pas tout simplement d’ailleurs, c'est-à-dire de Taïwan). En conséquence, Overflows a quelque chose d’austère et d’agréable à la fois : on y reconnaît des tunnels dans lesquels on sent des présences pour qui le bruit de la mer fait office de drone sous tension. Aventurez-vous dans ce paysage composite : d’un port à l’autre, vous apprendrez à reconnaître les nuances du vent et celles de l’eau. (hc)

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The Convergence Quartet : Song/Dance (Clean Feed, 2010)
Brillant auprès de Rodrigo Amado ou en compagnie de Tomas Fujiwara, il aura suffit à Taylor Ho Bynum d’emmener son Convergence Quartet pour donner des signes de faiblesse. Sur Song/Dance, il sert un jazz inégal aux côtés de Dominic Lash (contrebasse et compositions encourageantes), Alexander Hawkins (piano fruste et compositions passables) et Harris Eisenstadt (batterie lourde et compositions nulles). Ici ou là, le trompettiste renoue avec les usages d’anciennes figures (Wadada Leo Smith, Donald Ayler) et rassure : il aurait pu faire mieux. (gb)

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Kinetix vs Pylône : Sonology (Sound on Probation, 2010)
Gianluca Becuzzi (alias Kinetix) et Pylône se partagent Sonology, nouvelle sortie du label Sound on Probation. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une ambient foisonnante qui vous installe dans un sous-marin pour un voyage en profondeurs ou vous susurrent des mots à l’oreille. Pas tellement orignal mais qui sait indubitablement ravir les amateurs d’expériences claustrophobiques. (pc)

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Off-Cells : 60/40 (L’innomable, 2010)
Sur 60/40, entendre une autre histoire de découpage de silences et même de temps contée par Seijiro Murayama au sein d’Off-Cells – à ses côtés : Taku Unami (guitare), Utah Kawasako (synthétiseur analogique) et Takahiro Kawaguchi (objets). L’ennui, ici, se trouve en guitare : à force d’aller chercher son salut dans la ligne pure, Unami donne dans un simplisme irritant qui gangrène l’ensemble des improvisations. D’amusement stérile en pose expérimentale, la guitare partout vous empêche d’écouter le reste. (gb)

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Interview d'Axel Dörner

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Plus que trompettiste, Axel Dörner. Et plus que musicien sans doute aussi. De Phosphor à Die Enttäuschung lorsqu’il n’agit pas seul ou dans les rangs serrés du Globe Unity Orchestra, Dörner travaille à des prospectives qui devraient lui permettre de venir un jour à bout de ce projet de découvertes de nouveaux sons et même, puisqu’on en est là, de « nouvelles formes de musiques »…

Je me souviens du tourne-disque de mes parents et des quelques disques qu’ils possédaient, essentiellement ce qu’on a coutume d’appeler de la musique classique (Beethoven, Mozart, Wagner…). C’est ce que j’entendais à l’âge de trois ou quatre ans quand mes parents avaient décidé de mettre un disque. A part ça, je m’intéressais surtout à ces disques de contes pour enfants qui sont faits autant de musique que de sons.

Comment êtes-vous arrivé à la pratique de la musique ? Ma mère nous emmenait enfants – nous étions quatre, ma sœur, mes deux frères et moi, qui suis le plus âgé – à une sorte d’éveil musical à l’école de musique de notre village, qui se situait quelque part dans la campagne entre Cologne et Bonn. J’avais six ans la première fois que je m’y suis rendu et je n’ai pas beaucoup aimé ça. L’activité était chapeautée par des professeurs très qualifiés venus de Hongrie, nous chantions et battions le rythme avec nos mains. A neuf ans, j’ai commencé à apprendre le piano mais je ne me suis jamais vraiment entraîné, seulement une fois par semaine le jour de la leçon. La méthode de piano que j’utilisais était hongroise, elle aussi, et elle contenait des partitions de Bela Bartok que j’aimais beaucoup. Et puis un peu plus tard, j’ai joué Bach, Beethoven, Mozart et Chopin, et ai commencé à m’intéresser à ce genre de musique. C’est à onze ans que j’ai commencé à jouer de la trompette. Sans savoir pourquoi, l’instrument me passionnait davantage, peut-être parce que j’en aimais le son plus que j’appréciais celui du piano qui trônait chez mes parents – c’était un très vieux piano, pas en très bon état. A la trompette, j’ai commencé à jouer avec d’autres musiciens, je suis devenu membre d’une sorte d’orchestre symphonique de cuivres qui existait dans mon village et que mon professeur de trompette dirigeait.

Comment avez-vous découvert le jazz et l’improvisation ? Adolescent, je me suis intéressé à d’autres sortes de musiques, notamment par le biais de la radio et de la télévision, et je suis peu à peu arrivé au jazz. Et puis j’ai eu la possibilité de m’inscrire à un workshop à Cologne, ce qui m’a permis de rencontrer des gens bien différents de ceux qui habitaient mon village. C’est à cette époque que j’ai improvisé pour la première fois : avant cela, à l’école de musique, seuls les compositions étaient valables, qu’on les joue en déchiffrant la partition ou par cœur. Je me souviens avoir beaucoup aimé le monde qui s’ouvrait à moi, cette façon d’inventer ma propre musique. Ensuite, j’ai rencontré des musiciens de mon âge avec lesquels j’ai monté un groupe et joué à l’occasion aux alentours de Bonn et de Cologne contre un peu d’argent.  J’ai aussi été présenté à un excellent professeur de trompette, Jon Eardley, au moment même où je commençais à me faire des contacts au sein de la scène musicale contemporaine de Cologne, ce qui m’a ouvert de nombreuses portes vers différents types d’improvisation. Je pense que, dans les années 80, Cologne a été une ville particulièrement importante sur le plan musical, avec une véritable culture du jazz (j’ai assisté à de nombreux concerts dans les différents clubs de la ville) ainsi qu’une culture conséquente de la musique contemporaine ou électronique. Cette possibilité d’entendre tous ces genres de musique incroyable m’a certainement amené à vouloir devenir musicien moi-même. Ensuite, j’ai étudié le piano en Hollande, à une période où je connaissais quelques problèmes avec la trompette, ainsi qu’à Cologne, avant de revenir à la trompette – auprès d’un professeur remarquable, Malte Burba, qui m’a permis de m'exprimer de plus en plus à la trompette, en tout cas bien plus qu’au piano. Encore ensuite, j’ai donné de premiers concerts aux alentours de Cologne et j’ai aussi quelques leçons pour pouvoir gagner ma vie.

Vous avez récemment intégré le Globe Unity Orchestra d’Alexander von Schlippenbach. Quel effet cela fait-il ? C’est bien sûr un honneur de pouvoir jouer dans ce groupe qui compte tellement d’excellents musiciens, qui plus est historiques... J’y ai beaucoup appris et j’aime particulièrement la liberté que l’on trouve dans cet ensemble. Il est très rare de rassembler autant de musiciens capables de s’écouter l’un l’autre, qui s’appliquent à cette écoute d’une façon aussi intense…

Comment s’est faite votre rencontre avec Schlippenbach ? J’ai rencontré Alexander von Schlippenbach à l’occasion d’un de mes séjours à Berlin au début des années 90, sans doute en 1992 ou 1993. Il m’a été présenté et nous avons rapidement donné ensemble des concerts dans des clubs de jazz de la ville ; il m’a aussi présenté Sven-Åke Johansson et Paul Lovens et m’a invité à jouer dans son Berlin Contemporary Jazz Orchestra. Rencontrer d’un coup d’un seul tous ces musiciens, qui venaient de partout, m’a ouvert un nouveau monde musical. Peu après, en 1994, je me suis installé à Berlin et Schlippenbach m’a demandé de donner avec lui des concerts en Europe – à l’occasion d’interprétations de Requiem de Bernd Alois Zimmermann ou encore avec le Schlippenbach Trio dont George Lewis et moi-même faisions parti) – et ces concerts ont été très importants pour mon développement musical. Il était aussi très intéressé par la musique de Thelonious Monk, tout comme Rudi Mahall et moi, et nous avons alors interprété le répertoire du pianiste en concerts à Berlin en compagnie de musiciens différents (par exemple Nobuyoshi Ino et Paul Lovens) avant d’avoir l’idée de consacrer tout un programme à Thelonious Monk avec Die Enttäuschung.

Quelle est justement l’histoire de cette formation ? Le quartette Die Enttäuschung est né en 1994 quand Rudi Mahall et moi nous sommes installés à Berlin, nous aimions tous deux les compositions de Monk et reprenions déjà ses compositions dans un groupe que nous formions avec Uli Jenneßen et Joachim Dette. Nous répétions deux fois par semaines nos propres arrangements de ses compositions et avons donné de petits concerts à Berlin et dans ses alentours, mais nous manquions d’argent pour pouvoir produire un disque de ce projet. Par chance, nous avons rencontré Robert Hödicke, un ami qui, lui, avait beaucoup d’argent, et qui a eu l’idée de financer la sortie de notre disque. Au début, nous ne l’avons pas cru et puis, après avoir dîné une ou deux fois avec nous, il s’est occupé d’organiser une séance d’enregistrement. Nous ne voulions pas d’un son studio pour notre disque, comme celui de tous les disques de jazz qui sortaient à l’époque, alors nous avons insisté pour enregistré avec seulement un micro – et, bien sûr, ni compression ni égalisation. L’enregistrement s’est bien passé, à tel point que s’est imposé l’idée de sortir un double LP sur un label que nous avons spécialement créé pour l'occasion : Two Nineteen Records. Le problème était que nous n’avions pas de distributeur et que le disque pouvait être acheté seulement dans quelques boutiques de Berlin et lors de nos concerts. Ensuite, notre contrebassiste a dû partir un temps pour New York et nous avons continué à jouer en trio, nos propres compositions cette fois. Nous avons fait un fantastique tournée dans le Sud de l’Allemagne lors de laquelle nous avons défendu une musique très abstraite. Après cela, nous avons demandé à Jan Roder, qui venait d’arriver à Berlin, de nous rejoindre et nous avons enregistré à nouveau mais pour un label qui a mit la clef sous la porte avant de sortir notre disque – l’enregistrement a plus tard été édité sur GROB. La musique était une sorte de mélange de la nôtre et de celle de Thelonious Monk. A cette période, nous avons aussi commencé à inviter Alexander von Schlippenbach à jouer avec nous les compositions de Monk et nous avons ensuite passé une semaine dans un club de Berlin où est née l’idée de jouer l’intégralité des compositions de Monk le temps d’une seule soirée, idée qui s’est concrétisée le tout dernier soir de cette semaine en question… Ce projet a été répété un peu plus tard devant un plus large public à la North German Radio d’Hambourg, concert qui a donné lieu à la publication de pas mal de papiers. C’est ainsi que, petit à petit, Die Enttäuschung s’est partagé entre deux identités : un quintette dédié au répertoire de Monk dans lequel intervenait Alexander von Schlippenbach et puis le quartette originel consacré à l’interprétation de compositions de ses membres. Bien sûr, jusqu’à maintenant, c’est le programme consacré à Monk qui a rencontré le plus de succès (au point que son nom a été changé en Monk’s Casino à l’occasion de la sortie du triple cd produit par Intakt Records) mais je pense que l’intérêt pour le quartette et ses compositions originales ne cesse de grandir…

Vous animez aussi The Contest of PleasuresThe Contest of Pleasures est né en 1999 lorsque Xavier Charles a proposé à John Butcher et à moi-même de jouer en trio avec lui au festival Musique Action de Nancy. J’avais déjà joué avec John Butcher en concerts en Angleterre et en Allemagne, mais ni lui ni moi n’avions encore rencontré Xavier Charles, et l’association s’est avérée plutôt intéressante… L’année suivante, nous avons été invités par un festival à Mulhouse où nous avons donné un concert dans une vieille chapelle, c’est ce concert qui a été enregistré et a donné notre premier CD, publié sur le label Potlatch. Plus tard, nous avons aussi effectué une tournée organisée par les Instants Chavirés qui nous a amené dans différents endroits de France, d’Angleterre et de Suisse. Depuis, nous donnons régulièrement plusieurs concerts chaque année. A mon avis, le travail que nous avons réalisé avec Laurent Sassi et Jean Pallandre à Albi a été très important et a donné une autre dimension à la musique du trio. Pour The Contest of Pleasures, l’endroit dans lequel nous jouons a toujours été important, étant donné que c’est un trio acoustique. C’est devenu un concept à l’occasion des enregistrements que nous avons faits à Albi dans différentes sortes de lieux en vue de l’édition du CD intitulé Albi Days, qui contient différents enregistrements d’environnements naturels, édités puis mixés par chacun de nous. La performance au festival d’Albi était aussi une pièce électroacoustique donnée en live, où l’amplification de la pièce et le jeu acoustique ont été utilisés d’une manière particulière – la spatialisation était l’œuvre de Laurent Sassi. L’année dernière, nous avions un projet à Ullrichsberg en Autriche qui réunissait The Contest of Pleasures et Jean Pallandre et Laurent Sassi : nous avons ajouté des sons environnementaux à la composition électroacoustique. Pendant une semaine, nous avons travaillé à Ullrichsberg et dans ses alentours, enregistrant des sons environnementaux et nos propres jeux en plusieurs endroits. Avec tout ce matériel et quelques improvisations du trio amplifiées par Laurent Sassi et Jean Pallandre, nous avons ensuite composé une pièce de musique. Ce projet de The Contest of Pleasures augmenté de Jean et Laurent s’appelle maintenant Contest of More Pleasures.

Pensez-vous intervenir de façons différentes dans ces deux projets ? Je pense que oui. En même temps, Die Enttäuschung et The Contest of Pleasures sont à la base des formations acoustiques, le premier ne jouant jamais amplifié et le second seulement en présence de Laurent Sassi. Reste qu’il s’agit là de deux univers musicaux différents, même si je pense qu’ils se ressemblent de plus en plus avec le temps. Avec Die Enttäuschung, je joue des notes plus conventionnelle que dans The Contest of Pleasures dans lequel je me concentre davantage sur la production de sonorités par l’usage de techniques étendues. Ces deux façons de jouer restent cependant des champs d’action illimités et je continue d’en découvrir dans l’un et l’autre groupe.

L’association que vous formez au sein de Die Enttäuschung avec Rudi Mahall fait inévitablement penser à celle qui réunissait jadis Eric Dolphy et Booker Little. Quels sont les musiciens de jazz qui comptent pour vous ? C’est toujours difficile pour moi de comparer mon jeu à celui de grands musiciens d’hier. Bien sûr, l’instrumentation est la même, clarinette basse et trompette. Rudi Mahall et moi connaissons bien sûr la musique d’Eric Dolphy et celle de Booker Little et l’apprécions énormément, l’avons beaucoup écoutée, mais il y a tellement de grands musiciens à nous avoir influencés. Je pense que nous jouons pourtant bien différemment d’eux, simplement parce que nous sommes d’une autre époque. J’aime les musiciens qui jouent le jazz d’une manière personnelle et qui donnent un sens à chacune des notes qu’ils jouent. J’écoute encore beaucoup de ceux-là, ceux dont le parcours a pu être documenté grâce aux disques. Ce serait trop de noms à écrire ici et tous ne sont pas si connus, certains n’ont fait qu’un disque et n’ont jamais été célèbres.

Comment vous être entré en contact avec le Territory Band de Chicago ? J'avais déjà fait la connaissance de quelques musiciens de Chicago à l’occasion de concerts en Europe aux alentours de 1997 et puis, l’année suivante, John Corbett nous a invité, Thomas Lehn, Johannes Bauer et moi, à collaborer, dans le cadre d’un projet avec le Goethe Institute, avec Ken Vandermark, Hamid Drake et Kent Kessler [DKV Trio, ndlr]. Je suis resté là-bas deux semaines, nous avons enregistré un disque et fait un concert avec eux, et nous avons aussi eu l’opportunité de participer à d’autres enregistrements et d’autres concerts à la même occasion – avec Fred Lonberg-Holm et Michael Zerang ou encore Thomas Lehn, Guillermo Gregorio et Fred Lonberg-Holm. Depuis, j’y suis retourné fréquemment, souvent en tant qu’invité de Ken Vandermark dans le Territory Band – ce qui a été possible grâce à la donation du McArthur Fellowship que Ken a reçu en 1999 – et parfois dans d’autres formations comme ce quartette avec Josh Abrams, Jeff Parker et Guillermo Gregorio.

Quels que soient vos différents champs d’action, comment envisagez-vous votre activité de compositeur ? En tant que compositeur, mon idée est de transformer mes pensées musicales en sons et des les étendre jusqu’à élaborer de nouvelles approches voire de nouvelles structures musicales. Ceci peut se faire via de nombreuses façons de s’occuper de sons. Je pense que ma démarche de compositeur est assez pluraliste.

Malgré tout, on parle souvent de « jazz » ou de « réductionnisme » pour qualifier votre musique… La plupart des termes qui tentent de décrire ou de caractériser un certain type de musique créent davantage de malentendus qu’ils ne clarifient vraiment les choses. « Jazz » peut qualifier tellement de musiques différentes aujourd’hui… Je ne sais pas ce que veut dire « réductionnisme », si j’osais, je choisirais plutôt de parler d’ « extensionnalisme », mais le mieux est encore d’abolir tous ces termes et catégories et de s’en tenir seulement aux noms de musiciens ou de groupes. C’est que des termes comme « jazz » ou « réductionnisme » tentent de découper la musique en catégories et la musique n’a pas besoin de ça. Ce problème a bien sûr à voir avec les lois du marché qui demandent de tout étiqueter pour pouvoir ensuite trouver la place adéquate dans les rayons des magasins de disques ou pour faire de la publicité. Le public aussi a besoin d’étiquettes, cette fois pour combler au mieux ses attentes…

Quels sont vos projets aujourd’hui ? J’aimerais continuer de jouer dans ces formations qui existent depuis des années et puis aussi de mettre en branle d’autres projets. Depuis quelque temps, je travaille avec des danseurs et cherche à mettre au jour une autre manière de penser la musique en interactions avec la danse. Continuer à me pencher sur les liens entre musique et vidéo m’intéresse aussi. Enfin, j’aimerais aussi travailler un peu plus ma musique électronique et trouver de nouveaux moyens de lier jazz et musique électronique abstraite ou musique acoustique. En fait, je cherche et j’aimerais tout simplement découvrir de nouvelles formes de musiques dans le futur.

Axel Dörner, propos recueillis en avril 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Photos : Peter Gannushkin © Sonic Beet & Lumix L1 © Iztokx

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Die Enttäuschung : Die Enttäuschung (Intakt, 2009)

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Cette année à Berlin, Rudi Mahall (clarinette basse), Axel Dörner (trompette), Jan Roder (contrebasse) et Uli Jennessen (batterie), se retrouvaient au sein de Die Enttäuschung, rare projet musical donnant son nom à chacun de ses enregistrements.

Die Enttäuschung cinquième du nom voit ainsi Mahall et Dörner évoquer une autre fois le couple Eric Dolphy / Booker Little pour hésiter avec superbe entre bop et free jazz sur quatorze compositions originales. D’unissons turbulents en solos imaginatifs et d’intérêts mélodiques en récréations dissonantes, les musiciens servent une musique habile qui trouve refuge sur ballade (Uotenniw, que signe Jennenssen) après avoir profité de joutes impulsives.

Rappelés sans cesse par le swing – sur Wiener Schnitzel comme partout –, les musiciens décident ici de lui obéir, là de lui jouer un autre tour : procès en latinité fait à un thème prétexte (For Quarts Only), expérimentations instrumentales ou mise à sac de l’entier vocabulaire du jazz en signe factice de mécontentement (Tatsächlich). Un peu de bop encore, contrarié bien sûr dans sa progression, et les membres de Die Enttäuschung peuvent commencer à réfléchir à la suite à donner à leur haute collaboration.

Die Enttäuschung : Die Enttäuschung (Intakt Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Rocket in the Pocket 02/ Tja 03/ Uotenniw 04/ Wiener Schnitzel 05/ Salty Dog 06/ For Quarts Only 07/ Tinnef 08/ Tue s nicht 09/ Nasses Handtuch 10/ Tatsächlich 11/ Rumba Brutal 12/ Hopfen 13/ Schienenersatzverkehr 14/ Bruno
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Aki Takase, Rudi Mahall: Evergreen (Intakt - 2009)

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Six ans après la publication, sur Leo Records, de The Dessert, Aki Takase et Rudi Mahall mettent de côté l’improvisation libre pour s’en prendre à une série de standards.

Evergreen, de donner à entendre dans un autre contexte la connivence de la pianiste et du clarinettiste (basse) : sur le blues sorti des entrailles de Mood Indigo, le procès en latinité fait au Cleopatra’s Dream de Bud Powell,  ou encore, la déconstruction aventureuse du thème de Bel Ami. Jouant souvent dans les aigus – lorsqu’il ne s’agit pas de ponctuer plus nettement sa progression –, Mahall s’amuse à changer son instrument en simili soprano ici, en alto déliquescent ailleurs : à chaque fois, convainc de la singularité de son timbre et des ses usages.

Takase, moins accaparante qu’à l’accoutumé, porte, elle, la rencontre et finit de l’installer dans le champ d’une avant-garde subtile – du genre de celles, certes différentes, de Monk, Powell, Tristano ou Herbie Nichols. Sans jamais cesser de distribuer les perversités sous les ornements de façade, le duo régénère donc avec distinction sa poignée de classiques.

CD: 01/ Mood Indigo 02/ I’ll Remember April 03/ Bel Ami 04/ Tea for Two 05/ Moonglow 06/ You and the Night and the Music 07/ How Long Has This Been Going On 08/ Cleopatra’s Dream 09/ I’m Beginning to See the Light 10/ Two Sleepy People 11/ Good Bait 12/ You Took Advantage of Me 13/ It’s Only a Paper Moon 14/ Lulu’s Back in Town >>> Aki Takase, Rudi Mahall - Evergreen - 2009 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

Aki Takase déjà sur grisli
Ornette Coleman Anthology (Intakt - 2007)
Tarentella (Psi - 2006)

Rudi Mahall déjà sur grisli
Die Enttäuschung (Intakt - 2007)
Solo (Psi - 2006)

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Alexander Von Schlippenbach: Globe Unity Orchestra – 40 Years (Intakt - 2007)

globeunityorchgrisli

40 années, donc, qu’Alexander Von Schlippenbach mène son Globe Unity Orchestra. En novembre 2006, au Jazzfest de Berlin, eut lieu une célébration qui rassembla, aux côtés du pianiste : Evan Parker, Gerd Dudek, Ernst-Ludwig Petrowsky, Rudi Mahall, Kenny Wheeler, Manfred Schoof, Jean-Luc Capozzo, Axel Dörner, George Lewis, Paul Rutherford, Jeb Bishop, Johannes Baueur, Paul Lovens et Paul Lytton.

Une équipe irréprochable, en somme, qui œuvrait à défendre trois compositions de son leader, et trois autres signées Steve Lacy, Willem Breuker et Kenny Wheeler, au son d’envolées et de débordements combinés aux façons intactes des intervenants. Prenant ici les airs d’une drôle de fanfare héroïque (Out of Burtons Songbooks), l’ensemble interprète ailleurs avec précision The Dumps (soprano de Parker contre clarinette basse de Mahall), ou sert un air de fête qui ne tardera pas à dégénérer en affrontements (Bavarian Calypso). Partout, dépeintes avec merveille, les frasques déraisonnables d’adultes contrariés.

CD: 01/ Globe Unity Forty Years 02/ Out of Burtons Songbooks 03/ Bavarian Calypso 04/ Nodago 05/ The Dumps 06/ The Forge

Alexander Von Schlippenbach Globe Unity Orchestra - 40 Years - 2007 - Intakt. Distribution Orkhêstra International.

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