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Marc Ribot Trio : Live at the Village Vanguard (PI, 2014)

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Dans les années 1960, le Village Vanguard accueillit parfois Trane ou Ayler. L’histoire se poursuit-elle aujourd’hui, quand le mythique club new-yorkais invite Marc Ribot, Henry Grimes (qui n’y avait plus joué depuis décembre 66) et Chad Taylor ? A  vrai dire, la question est stupide et je m’en voudrais presque de l’avoir posée...

Ce que je sais et entends ici, c’est que ces Messieurs n’ont pas abandonné l’idée de faire parler quelques poudres noires et soniques. Coltrane se voit célébré par une chaude et précise interprétation de Sun Ship (on sera plus réservé sur Dearly Beloved qui ouvre cet enregistrement). Quant à Ayler, on pourra s’étonner d’entendre son Wizard mâtiné à la sauce country-rock, mais on n’aura pas d’autre choix que de se rendre aux délices, loopings, crochets et ricochets contenus dans Bells.  Et quand la guitare de Ribot associe Hendrix au grand Albert (Bells toujours), on se dit que ces trois-là n’ont pas fait fausse route.

Marc Ribot Trio : Live at the Village Vanguard (PI Recordings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.  
CD : 01/ Darly Beloved 02/ The Wizard 03/ Old Man River 04/ Bells 05/ I’m Confessin’ 06/ Sun Ship
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Steve Lacy : School Days (Emanem, 2011)

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Rétrospectivement, on est amusé de penser qu'un prudent délai d'une douzaine d'années avait été respecté par « l'industrie phonographique » avant la première mise en circulation de cet enregistrement historique de 1963 : Steve Lacy (saxophone soprano), Roswell Rudd (trombone), Henry Grimes (contrebasse) et Denis Charles (batterie), à force de distillation, y trouvaient leur passage dans le répertoire monkien...

C'est Martin Davidson qui s'était chargé d'assurer la disponibilité du disque au fil des années 70, avant que la maison Hat ne prenne le relais, sous format compact (en 1994 et 2002) ; aujourd'hui, le disque revient chez Emanem, dans une soigneuse édition revue et augmentée de deux morceaux live présentant Lacy aux côtés de Thelonious Monk (piano), Charlie Rouse (saxophone ténor), John Ore (contrebasse) et Roy Haynes (batterie) en 1960 – si leur intérêt intrinsèque est évident, l'éclairage qu'ils apportent au disque en tant que tel n'est pas déterminant mais permet néanmoins une bonne contextualisation.

Au long des sept pièces que le micro a réussi à sauver, c'est tout un monde qui est convoqué : l'art géométrique, harmonique et chorégraphique de Monk étant porté à une « température qui rende les choses malléables », le miroir étant traversé, les quatre tisserands peuvent rivaliser, dans la danse et le contrepoint, de verve et d'invention. Effectivement collective, l'improvisation confine au transport euphorique !

Toujours également enthousiasmé au fil des écoutes, j'ai voulu demander à trois des meilleurs connaisseurs de l'univers lacyen leur avis sur cet extraordinaire disque...

D'après Jason Weiss (auquel on doit le livre Steve Lacy : Conversations, chez Duke University Press, ou le disque Early and Late, du quartet de Lacy & Rudd, pour Cuneiform), « School Days est important non seulement en tant que témoignage (comme enregistrement de concert, au lieu d’être sorti en son temps sur un label, comme un disque-projet) du premier groupe consacré à la musique de Monk, mais plus spécifiquement en tant qu'exemple d’un vrai lancement out sur sa musique. Pour Steve comme pour Roswell, c’était une façon de poursuivre et de concentrer dans une seule pratique leurs expériences du Dixieland et de l’avant-garde. Monk était le langage parfait pour eux, surtout à cette étape dans leurs trajets musicaux. Ce disque marque aussi, pour Monk, les débuts d'un nouveau jeu à partir de son œuvre, un rajeunissement de son esprit et également une sorte de légitimation par l'hommage de jeunes musiciens qui le comprennent. Pour les auditeurs d’aujourd’hui, School Days est remarquable par son profond swing en même temps que son audace, sa liberté ; la musique ne me semble pas avoir vieilli. Bien que je ne l'aie pas écouté depuis deux ou trois ans, le disque reste frais dans ma mémoire, vivifiant. »

Pour Gilles Laheurte (musicien new-yorkais, ami intime de Lacy), « en 1963, le jeune Steve avait 29 ans. A peine connu, sinon de quelques oreilles averties. Qui donc se donnait vraiment la peine d’aller l’écouter dans ces petits clubs new-yorkais sans prestige ni visibilité ? Mais Georges Braque l’avait bien dit : c’est le fortuit qui nous révèle l’existence au jour le jour – aphorisme que Steve avait bien noté et repris dans son album Tips, seize ans plus tard. Et ainsi, un soir, le fortuit était là : un amateur accro dans le public, l'impulsion soudaine d’enregistrer le concert, un micro comme par hasard (?) disponible, une communion entre quatre âmes totalement dévouées à la musique (et pas n’importe laquelle !)… Oui, il fallait oser les jouer, ces compositions de Monk souvent considérées comme « bancales » à l’époque, et ces quatre intrépides complices ont osé. La Chance sourit aux audacieux. Un Moment éphémère mais précieux a été capturé pour toujours. Un événement, ce disque, pour Steve, pour Monk, mais aussi pour nous tous qui aimons les créations spontanées de l’âme, sans complaisance, hors des sentiers (commerciaux) battus. Près de cinquante ans plus tard, c’est une musique qui continue de nous prendre aux tripes dès les premières notes et qui étonne toujours autant qu’à la première écoute. C’est une éternelle exubérante fraîcheur, une énergie contagieuse, un « trip » dans un univers aux couleurs soniques d’une grande lumière. Un album qu’on ne se lasse pas d’écouter. »

Selon, Patrice Roussel (éminent discographe, producteur), « c'est le privilège de chaque époque de commenter les faits et gestes des générations passées avec une certaine condescendance. Mais essayons l'inverse, à savoir, dans le cas qui nous occupe, de nous replonger au début des années 60, en tentant d'ignorer ce qui s'est passé ensuite. Nous sommes donc assis à quelques chaises de Paul Haines, dans un café de Greenwich Village. Il y a un quartette qui joue exclusivement le répertoire de Monk, indiquant qu'aucun des quatre musiciens n'est passé par une école de commerce. Quelle idée ! Une musique pratiquement injouable, taillée sur mesure, réputée n'allant à personne d'autre, et ce dans un lieu fréquenté par des touristes plus habitués au prêt-à-porter du jazz. Et que dire du choix des instruments des deux solistes ? Un trombone et un soprano, ce saxophone tombé en désuétude. Du Monk sans piano ni ténor ?! On pourrait presque parler d'hérésie, si ce n'est que Monk et sa musique tenaient plus de la secte occulte que d'une religion établie. Quel culot, ou quelle insouciance fallait-il pour deviner une combinaison gagnante dans une telle entreprise ! Mais pour le reste des mortels, il a fallu quelques décennies pour transformer l'incongru en nécessité. »

Steve Lacy : School Days (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1963. Réédition : 2011.
CD : 01/ Bye-Ya 02/ Pannonica 03/ Monk's Dream 04/ Brilliant Corners 05/ Monk's Mood 06/ Ba-lue Bolivar Ba-lues-are 07/ Skippy + 08/ Evidence + 09/ Straight no Chaser
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Rashied Ali, Henry Grimes : Spirits Aloft (Porter, 2010)

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Pris sur le vif, en concert et sans filet, Henry Grimes et Rashied Ali aiguisent archets et baguettes.

Pour Henry Grimes, l’archet est rasoir, matière coupante et torturante, encore plus fureteuse que d’ordinaire. Le violon est tranchant, crissant, broyeur de notes, pollueur d’espace. La contrebasse est de combat, de lutte à mort contre le convenu. Ou plus simplement : comment faire éclater–exploser le cercle d’un trop plein de blessures et d’oubli.

Les baguettes de Rashied Ali résonnent d’une mitraille d’avant-poste. Le rebond est écrasé pour que se libère la mélodie ; le rythme n’est plus de souci mais d’éloignement. Tantôt observateur ou témoin, tantôt animateur d’un mouvement continu, Ali altère la forme ; toujours persiste et résiste. Henry Grimes et Rashied Ali : deux musiciens pris sur le vif et généreux jusqu’à l’excès.

Henry Grimes, Rashied Ali : Spirits Aloft (Porter / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010. 
CD : 01/ Moments 02/ Rapid Transit 03/ Oceans of the Clouds 04/ Larger Astronomical Time 05/ Arcopanorama 06/ Priordained 07/ The Arch Stairwells
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Charles Tyler : Charles Tyler Ensemble (ESP, 2009)

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Trente-cinq minutes à peine : celles sorties du premier enregistrement de Charles Tyler en leader : en 1966, pour ESP (label pour lequel il enregistra un peu plus tôt en compagnie d’Albert Ayler), aux côtés de Joel Friedman (violoncelle), Charles Moffett (vibraphone), Henry Grimes (contrebasse) et Ronald Shannon Jackson (batterie).

Trente-cinq minutes qui vont à merveille à la concentration et à la précision des musiciens. Ici, aucun lyrisme exacerbé, mais tout, plutôt, dans la miniature et la netteté des traits. Et si l’alto de Tyler rappelle celui d’Ayler l’alter-ego (sur le folk divagant de Lacy’s Out East et le thème opaque de Three Spirits), trouver la singularité dans des arrangements qui font toute confiance aux deux archets (Strange Uhuru) et le jeu répété de disparition / apparition du meneur.

La densité d’une voix dans le déploiement de quatre microcosmes au creux desquels il arrive à Charles Tyler de vociférer un peu, non pour la forme à donner à l’ensemble mais pour la relance toujours indispensable, pour que l’énergie ne s’évapore si ce n’est pour conclure : Black Mysticism pour tout exemple, cette fois. L’alto amortit chacun des soubresauts commandés par Jackson, cédant l’espace aux frénésies de Friedman puis de Grimes, avant d’hurler enfin. Rien qu’une fois, et pour en finir avec les preuves à faire.

Charles Tyler : Charles Tyler Ensemble (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Réédition : 2009.
CD : 01/ Strange Uhuru 02/ Lacy’s Out East 03/ Three Spirits 04/ Black Mysticism
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Profound Sound Trio : Opus de Life (Porter, 2009)

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Combien de concerts intenses et grandioses perdus à jamais à cause de l’absence d’enregistrement ? Combien d’enregistrements pirates gardés jalousement par quelques aficionados avisés et que nous ne découvrirons jamais ? Par chance, les micros traînaient en ce soir du 14 juin 2008 sur la petite scène new-yorkaise du Clemente Soto Velez Cultural Center. Et c’était une sacrée bonne idée que ces micros soient là !

Sur scène : Andrew Cyrille, Paul Dunmall, Henry Grimes. Inutile de faire les présentations. D’emblée, ils jouent comme si c’était la dernière fois de leur vie. Les voici dans le vif du sujet, bataillant une musique (appelez-là free jazz si ça vous chante) saisissante et torrentielle. Ce soir, ils jouent comme s’ils avaient été réduits au silence des années durant (pour Grimes, la chose n’est pas tout à fait fausse). Ce soir, ils jouent avec grandeur et insolence. Alors, à quoi bon décrire tout cela ? Voici le Britannique comme un poisson dans l’eau face aux deux vétérans de la new thing. Les voici rajeunis, mitraillant et jouant sans discontinuer. Parfois se combinent et s’enchâssent les timbres (violon et cornemuse) et c’est magnifique. Car oui, Henry Grimes est un violoniste sidérant et nous ne le savions pas.

Il n’y aura donc pas de temps mort, pas de round d’observation mais une transe irréelle et continue. S’agissait-il de leur premier concert ? On voudrait le croire tant cette musique dit le bonheur et l’euphorie des premières fois. Retrouveront-ils un tel état de grâce ? La suite au prochain numéro. 


Profound Sound Trio, This Way Please. Courtesy of Porter Records.

Profound Sound Trio : Opus de Life (Porter Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ This Way, Please 02/ Call Paul 03/ Whirligigging 04/ Beyonder 05/ Futurity
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Ronnie Boykins: The Will Come, Is Now (ESP - 2009)

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« Bernard Stollman nous approchait à l’occasion de concerts, venait nous parler puis nous offrait la possibilité d’enregistrer un disque », confiait récemment Henry Grimes au moment d’évoquer The Call, disque qu’il signa pour ESP. Après avoir fait, dans les années 1960, la connaissance de Sun Ra, le producteur s’empressa de faire la même proposition à Ronnie Boykins, contrebassiste de l’Arkestra qui prit son temps avant d’entrer en studio pour l’enregistrement de The Will Come, Is Now, unique référence de sa discographie personnelle.

Aujourd’hui réédité par ESP, l’enregistrement, datant de 1974, retient de brillantes preuves du talent de compositeur de son leader : premières secondes imposant sans attendre la langueur d’un morceau-titre qu’épouseront les solos des saxophonistes Jimmy Vass, Monty Waters et Joe Ferguson, et du tromboniste Daoud Haroom avant que Boykins donne un aperçu définitif de son art à l’archet.

Plus loin, l’alto de Vass rappelle celui de Dolphy sur une ballade vieille école à la progression chancelante (Starlight at The Wonder Inn) avant qu’une confusion amusée ne s’empare de Demon’s Dance et de The Third I – ici, Boykins passé au sousaphone. Reste à célébrer Dawn Is Evening, Afternoon, boucle lasse et tombante (gimmick de contrebasse contre unisson des souffles) interrompue par des parcelles d’un swing déviant sur lequel s’accordent toutes pratiques libertaires. Se poser alors la question : combien de musiciens à discographie débordante accepteraient de renoncer à celle-ci pour un seul disque de la qualité de The Will Come, Is Now ? Autant, sans doute, qu’il pourrait en exister de sensés.

CD: 01/ The Will Come, Is Now 02/ Starlight At The Wonder Inn 03/ Demon’s Dance 04/ Dawn Is Evening, Afternoon 05/ Tipping on Heels 06/ The Third I >>> Ronnie Boykins - The Will Come, Is Now - 2009 (réédition) - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International.

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Burton Greene: Bloom In The Commune (ESP - 2007)

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Augmenté d’extraits d’interviews (de Burton Greene et de Bernard Stollman, patron du label ESP), voici réédités les fruits d’une séance inspirée : qui assurait le pianiste du meilleur des soutiens possibles auprès de Marion Brown (saxophone alto), Frank Smith (saxophone ténor), Henry Grimes (contrebasse), Dave Grant et Tom Price (percussions).

Dès Cluster Quartet, Greene se laisse aller à couvrir le piano d’un bout à l’autre, commande un peu de swing ou va voir à l’intérieur de son instrument, quand il ne laisse pas toute la place à ses partenaires : grand solo de Grimes disposé entre les unissons de Brown et Smith. D’une romance que le pianiste peut changer en morceau de free sophistiqué – faisant toute confiance à l’efficacité des déstabilisations de ses partenaires (Balade II) –, passer alors à la défense de pandémoniums alertes (Taking it Out of the Ground, et Bloom In The Commune, portrait de Monk parmi les ténèbres).

En guise de document, entendre Greene déplorer ne jamais avoir pu enregistrer en compagnie d’Albert Ayler, et devoir se satisfaire de rencontres ayant pris place sur scène. Alors, se termine Bloom In The Commune, premier album enregistré par le pianiste pour le compte d’ESP, qui valait évidemment d’être réédité.

CD: 01/ Interview: His Early Band/His First ESP Recording 02/ Cluster Quartet 03/ Ballade II 04/ Bloom in Commune 05/ Taking it Out of the Ground 06/ Interview: Recap of Session (Bernard Stollman) 07/ Interview: Recap of Session (Burton Greene) 08/ Interview: How He Got Involved with ESO 09/ Interview: The Music Scene 10/ Interview: Music is Life 11/ Interview: The Mindset of That Time 12/ Interview: Albert Ayler at Slugs’ Saloon

Burton Greene - Bloom In The Commune - 2007 - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International. 

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Henry Grimes, William Parker: Signs Along The Road Poems / Who Owns Music? (Buddy's Knife - 2007)

Grimes_TitelLa ligne éditoriale des éditions Buddy's Knife est simple: donner aux jazzmen la possibilité d'écrire sur leur art. Premières références du catalogue, Signs Along The Road Poems et Who Owns Music? sont l'oeuvre de deux contrebassistes de générations différentes: Henry Grimes et William Parker.

Après avoir joué aux côtés de Thelonious Monk, John Coltrane, Sonny Rollins ou Albert Ayler, Henry Grimes dut mettre sa carrière entre parenthèses pendant une vingtaine d'années années, avant de reprendre du service grâce à l'implication d'un de ses admirateurs: William Parker. Pendant son absence, Henry Grimes a écrit. Des poèmes, essentiellement, recueillis ici et présentés par le guitariste Marc Ribot – qui invita le contrebassiste à prendre place dans son Spiritual Unity Quartet, formation consacrée au répertoire d'Albert Ayler. Expression d'un homme contraint au renoncement, les poèmes de Grimes parlent d'amour, de tâches à accomplir, de solitude et de mystique, ici fille illégitime de la résignation. L'écriture, anguleuse, porte en elle les preuves de la respiration, mais permet surtout au contrebassiste de renouer avec la musique sans l'aide de son instrument: parlant de l'évolution qu'aura connu le blues, ou évoquant quelques fantômes (Bessie Smith ou W.C. Handy) que n'aurait pas reniés Ayler.

Parker_TitelDans un « Sound Journal » qu'il tient depuis plus de vingt ans, William Parker ne cesse d'interroger sa pratique musicale. Who Owns Music? d'offrir un aperçu exhaustif de l'intérêt que Parker voue aux mots. Etudes théoriques ramassées, poèmes, souvenirs, pensées, le contrebassiste multiplie les expériences pour dévoiler une esthétique hors du commun et une sagesse qui l'aide à faire avec l'étrange marche du monde. Alors, après avoir adressé un hommage à quelques contrebassistes (Ron Carter, Richard Davis, Malachi Favors, Henry Grimes, Peter Kowald...), Parker explique le rapprochement qu'il fait entre musique et peinture, avance que la musique permet au monde d'échapper au pire faute d'être plus efficace en le rendant tout simplement beau. En chercheur, il tente de définir son et mélodie ou d'éclairer le rôle du critique ; mystique, il dit le musicien disciple de dieu, s'interroge sur la part que doit prendre la vérité en toute chose. Les sujets éclatés convergent ainsi sous la plume de William Parker, pour mieux exposer l'oeuvre d'une vie animée par une quête tenace.

Henry Grimes, Signs Along The Road Poems, Cologne, Buddy's Knife, 2007 & William Parker, Who Owns Music?, Cologne, Buddy's Knife, 2007. Ces deux ouvrages (en anglais) sont disponibles par correspondance auprès des éditions Buddy's Knife.

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Vision Volume 3 (Arts for Art - 2005)

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Depuis dix ans, le Vision Festival de New York célèbre le jazz moderne. Chaque année, à sa manière délicate et irréprochable, savamment distillée en petits lieux. Preuves apportées par Vision Volume 3, double compilation revenant sur les moments forts de l’édition 2003, et plateau exceptionnel de présences.

Le temps de 9 extraits choisis, le disque démontre les allures diverses ou le teint changeant de jazzmen qui, toutes générations confondues, servent, en sereins continuateurs du free jazz des premières heures, la création sur l’instant. Envoûtés par les classiques du genre et leurs façons de sonner, comme Fred Anderson (Trying to Catch the Rabbit) ou Rob Brown (expliquant aux côtés d’Henry Grimes les saveurs polyrythmiques sur Resonance excerpt No.1) ; partis à la recherche d’un modèle inédit de musique appuyée comme Matthew Shipp et Daniel Carter (Surface and Dream - Excerpt No.1) ou Patricia Nicholson (imposant avec Joseph Jarman et Cooper-Moore un blues rugueux jouant des diversions free sur Rise Up) ; aux intentions plus lestes privilégiant l’émulsion brute, suivant le modèle déposé par William Parker.

Contrebassiste incontournable, Parker ne ménage pas ses efforts et se glisse dans des combinaisons variées, toutes concluantes. Auprès de Joe McPhee et Roy Campbell, il souligne le jeu éclairé du batteur Warron Smith avant de décider d’un riff lancinant entraînant l’ensemble de ses partenaires à sa suite (War Crimes and Battle Scars : Iraq). De taille à donner la réplique aux facéties et départs masqués d’Andrew Cyrille (Quilt), il dirige enfin les 17 musiciens de son Jeanne Lee Project sur Bowl of Stone Around the Sun. Là, quatre chanteurs – dont Thomas Buckner – établissent des canons et rivalisent d’idées sur les reliefs d’un décor instrumental répétitif.

Comme la vue ne pourrait se passer d’images, Vision Volume 3 rassemble sur un DVD d’autres extraits de concerts et quelques interviews. Le Jeanne Lee Project de prendre encore plus d’ampleur (Song for Jeanne Lee), Roscoe Mitchell invitant Thomas Buckner à gagner la scène (Improvisation No. 1073) ou Jin Hi Kim dans une démonstration de komungo - ancien instrument à cordes coréen (Once Again). Complet autant que déroutant, l’exposé tient du miracle et du dosage chanceux. L’ensemble reste en place alors même qu’il explose.

CD / DVD: 01/ WHIT DICKEY QUARTET: Coalescence One 02/ FRED ANDERSON/HARRISON BANKHEAD: Trying To Catch The Rabbit 03/ MATTHEW SHIPP QUARTET : Surface and Dream - Excerpt #1 04/ ROY CAMPBELL / JOE McPHEE QUARTET: War Crimes and Battle Scars: Iraq 05/ THOMAS BUCKNER : Improvisation #1073 - Excerpt #1 06/ ANDREW CYRILLE / KIDD JORDAN / WILLIAM PARKER: Quilt 07/ PATRICIA NICHOLSON'S PaNic : Rise Up 08/ ROB BROWN's RESONANCE : Resonance Excerpt #1 09/ WILLIAM PARKER's JEANNE LEE PROJECT: Bowl of Stone Around the Sun

Vision Volume 3 - 2005 - Arts for Art. Distribution Orkhêstra International.

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Frank Wright: The Complete ESP'Disk Recordings (ESP - 2005)

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La réédition des deux albums qu’il signa en tant que leader pour le compte du label ESP, accompagnés d’une interview, nous rappelle aujourd’hui la singularité de Frank Wright, personnage discret et saxophoniste aux fondements du free jazz le plus déluré.

Enregistré en 1965 en compagnie d’Henry Grimes et de Tom Price, The Earth prône l’avantage aux escapades individuelles. Capable de rondeurs lorsqu’il instaure un free défensif baignant dans les excès, Wright attise son propos jusqu’à laisser la parole à la section rythmique. Le contrebassiste joue alors de breaks minuscules pour régénérer au mieux les impulsions (Jerry), quand Price, d’une sobriété à la limite de la gêne, explore les possibilités des toms (The Earth).

En 1967, en quintette, le saxophoniste mène des efforts sur lesquels on a su s’accorder. Sur chaque morceau, les musiciens jouent le thème à l’unisson avant d’en improviser des digressions et, enfin, de le rapporter. Au passage, on a gagné un batteur : Muhammad Ali, fabuleux d’inventivité (The Lady, Train Stop).

Les phrases lascives du saxophone de Wright et de la trompette de Jacques Coursil imposent la marche à suivre, qu’égaye souvent l’alto d’un Arthur Jones en verve (No end). Sans limites, aussi, le groupe se laisse aller à un concert de stridulations porteuses de doléances, capable de sérénité, même si éphémère (Fire of Spirits).

Moins prévisible encore, le blues angoissé qu’est Your Prayer, interrompu par des cris d’encouragement sortis du tréfonds des musiciens. L’expérience est fluctuante, provoque le moindre équilibre installé, et porte à la lumière un free jazz vieilli en cave. Assez pour se souvenir aujourd’hui d’un musicien de choix. Sideman recherché après s’être attaqué avec grâce aux exercices de leader.

CD1: 01/ The Earth 02/ Jerry 03/ The Moon 04-12/ Interview - CD2: 01/ The Lady 02/ Train Stop 03/ No End 04/ Fire of Spirits 05/ Your Prayer

Frank Wright - The Complete ESP'Disk Recordings - 2005 (réédition) - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International.

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