Le son du grisli

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971 (Corbett vs. Dempsey, 2015)

brötzmann van hove bennink 1971

Pour nous faire réentendre le trio que formèrent Peter Brötzmann, Fred Van Hove et Han Bennink, aux rééditions Atavistic (Balls, Brötzmann/Van Hove/Bennink) et Cien Fuegos (deux mêmes références et aussi Tschüss ou Einheitsfrontlied), le label Corbett vs. Dempsey ajoute aujourd’hui celle d’une pièce publiée jadis sur une double compilation d’extraits de concerts enregistrés au New Jazz Meeting de Burg Altena de 1971 (2. Internationales New Jazz Meeting Auf Burg Altena) augmentée de deux inédits.

Faut-il revenir sur l’autorité de l’expression alors chère au trio ? Vive, écorchée peut-être, Brötzmann hurlant en conséquence et invectivant – sans le chercher – la foule présente ce 26 juin. Certes, le son ne rend pas hommage aux claques que Bennink administre aux cymbales, mais une course-poursuite opposant saxophone et piano commande bientôt au batteur un accompagnement autrement musical : défait mais exalté, mutin mais aussi féroce.
 
A cette épreuve succèdent deux pièces jusque-là inédites, enregistrées quelques semaines plus tôt dans les studios de Radio Bremen. L’occasion pour le trio d’improviser différemment, d’envisager d’autres combinaisons (une autre prise de son permettant par exemple à Van Hove d’aller caresser à la cuillère l’intérieur de son piano), c’est-à-dire de jouer de contrastes qui n’en seront pas moins balayés sous les effets d’une ferveur qu’il faut croire irrésistible. Pour Brötzmann, en premier lieu, qui changera, pour finir, les interventions de ses partenaires en murmures profonds.



1971

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971
Corbett vs Dempsey / Orkhêstra International
Enregistrement : 20-22 février & 26 juin 1971. Edition : 2015.
CD : 01/ Just for Altena 02/ Filet Americain 03/ I.C.P. No. 17
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World (Wolke, 2014)

peter brötmann we thought we could change the world conversations with gérard rouy

Il y a du When We Were Kings – poigne, panache et nostalgie – dans ce recueil de conversations qui datent du tournage de Soldier of the Road. A Gérard Rouy, Brötzmann répond donc et raconte tout. Au journaliste (et ami, précise le musicien dans sa postface), ensuite, de rassembler les fragments qui formeront We Thought We Could Change the World.

Alors, les conversations – que Rouy augmente d’autres témoignages, de nombreux musiciens – n’en font plus qu’une, qui suit une pente naturelle balisée par quelques chapitres : premières années (apprentissage du saxophone ténor en autodidacte, influences de Nam June Paik, Don Cherry et Steve Lacy), grandes collaborations (Peter Kowald, Misha Mengelberg, Evan Parker, Derek Bailey, Carla Bley, Fred Van Hove, Sven-Ake Johansson et Han Bennink, puis Paal Nilssen-Love, Mats Gustafsson et Ken Vandermark), expériences diverses (FMP, Moers, trio Brötzmann / Van Hove / Bennink), arts plastiques (Brötzmann, comme en musique, inquiet ici de « trouver des formes qui vont ensemble »), famille et politique culturelle.

Toujours plus près du personnage, Rouy consigne le regard que celui-ci porte sur son propre parcours (« Ce que nous faisons aujourd’hui est toujours assez dans la tradition jazz de jouer du saxophone. ») et l’engage même à parler de son sentiment sur la mort. En supplément, quelques preuves d’une existence qui en impose : photographies de travaux plastiques datant des années 1970 à 2000 et discographie à laquelle la lecture de We Thought We Could Change the World n’aura pas cessé, ne cessera pas, de nous renvoyer.  

Peter Brötzmann : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy (Wolke)
Edition : 2014.
Livre : We Thought We Could Change the World. Conversations with Gérard Rouy. 191 pages.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Quat Quartet : Live at Hasselt (NoBusiness, 2013)

quat quartet live at hasselt

L'étude – enregistrée en public le 18 juin 2011 – est périlleuse. Son sujet : l'effet du temps sur la force de frappe de Fred Van Hove et de Paul Lovens. Sa conclusion est rassurante, voire heureuse.

Auprès des deux frappeurs annoncés, en trouver deux autres : Els Vandeweyer, jeune vibraphoniste belge, et Martin Blume, percussionniste entendu jadis aux côtés de Phil Wachsmann, Frank Gratkowski ou Joëlle Léandre. Alertes, impulsives, en d'autres mots faites pour s'entendre, quatre pratiques célèbrent un art de l'emportement qui accuse un faible pour les répétitions et les incartades bravaches.

Sur la troisième pièce, les musiciens se passent le relais avant que Van Hove et Vandeweyer (dont le vibraphone s'interdit tout bavardage – chose rare dans le métier) rivalisent de fantaisie : ardents eux aussi, voici les accords transportés par les franches coupes de Lovens, les rattrappages rythmiques de Blume. Du bout des doigts, il est déjà temps de conclure : l'étude qu'est ce Live at Hasselt n'était, tous comptes faits, pas périlleuse, mais promise  à de merveilleux accidents ; surtout, elle fut menée de mains de maîtres.

EN ECOUTE >>> 2 >>> 3

Quat Quartet : Live at Hasselt (NoBusiness)
Enregistrement : 18 juin 2011. Edition : 2013.
CD : 01-04/ 01-04
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

meteo Ce samedi 31 août, Fred Van Hove improvisera à Mulhouse en duo avec Shih-Yang Lee. Pour cadre... Météo.

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Interview de Radu Malfatti (1/2)

interview radu malfatti le son du grisli

Quand il aura pu s’échapper d’orchestres imposants (Brotherhood of Breath, ICP Tentett, MLA Blek, London Jazz Composers Orchestra, GrubenKlangOrchester, King Übü Orchestru…), Radu Malfatti n’aura cessé de réévaluer son « dire musical » à la lumière d’interrogations très personnelles. A chaque fois ou presque, sa musique s’en est trouvée redéfinie. Après avoir servi jazz et improvisation en explorateur instruit, il revendique aujourd’hui – de concert avec le collectif Wandelweiser – le recours à une tempérance saisissante, voire le droit de ne pas intervenir du tout sous prétexte d’expression. Première partie d’une interview qui en comptera deux…

… Selon Alfredo Tomatis (1920-2001), mon premier souvenir de musique remonterait à l’été et à l’automne 1943, époque à laquelle j’étais bien en sécurité dans les entrailles de ma mère, l’écoutant chanter et siffler… En fait, j’espère que ce n’est pas le cas… Elle était bien mauvaise chanteuse et chantait même toujours complètement faux. Remarque, ceci pourrait expliquer cela… En fait, le premier souvenir véritable d’écoute ou de faire de la musique a sans doute à voir avec ces moments où mon père jouait ces vieux vinyles du Golden Gate Quartet et ces étranges chansons du folklore russe : dense, et profondément mélancolique. Il y eut notamment celle – je ne sais laquelle de toutes – dans laquelle il y avait un refrain au son duquel mon père a jeté une lance dans la porte en bois, au moment exact où se faisait entendre le dernier accent de la mélodie. C’était sans doute une façon pour lui de se débarrasser de toutes ses frustrations, de la colère et de la haine qu’il engrangea pendant les deux guerres mondiales. Mais c’était fort ! J’ai eu peur et j'ai été fasciné dans le même temps. J’ai adoré ça et détesté ça tout à la fois. Serait-ce là une des explications de mon amour pour la musique expérimentale ? – là je plaisante… et suis sérieux.

Quand avez-vous commencé la musique et quel a été votre premier instrument ?  Je ne sais pas vraiment quand j’ai commencé à apprendre la musique, je ne me souviens même pas quand j’ai commencé à apprendre une langue pour parler. Par contre, mon premier instrument a été l’accordéon, ensuite je suis passé à la guitare et enfin au trombone. Il y a eu aussi un peu de piano, du saxophone, entre les deux de la contrebasse, mais rien de très concluant. A l’accordéon, j’ai commencé par jouer des chansons de Bill Haley, du genre Rock Around the Clock, des chansons idiotes des années 1950 et sans doute de la musique folklorique tyrolienne (tout aussi idiote). Après être passé à la guitare, j’ai rapidement commencé à envisager mes propres mélodies – que je n’ose appeler compositions –, j’en ai transcrites quelques-unes sur le papier et sinon je m’en souvenais assez bien pour les chanter à mes amis – à l’époque, j’en avais deux.

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Comment avez-vous découvert l’improvisation et êtes venu aux représentants européens du genre ? Je suis venu à eux ou ils sont venus à moi. Pour être honnête, ma première rencontre avec le free jazz s’est faite à travers les disques et ensuite par le biais d’Eje Thelin, un grand musicien, vraiment, qui a été mon professeur adoré à Graz où j’apprenais la musique. Ensuite, j’ai été invité à Hambourg pour participer à une rencontre de jazz : là, j’ai fais connaissance avec John Surman, Alan Skidmore et Tony Oxley. En 1969, je me suis rendu à Londres où Surman m’a hébergé : j’ai donné quelques concerts avec lui et d’autres, j’ai aussi rencontré Chris McGregor et ses amis sud-africains. Et aussi Evan Parker et Derek Bailey. Ce n’était que le début de mon parcours, et vois où ça m’a mené !

Quels musiciens de jazz écoutiez-vous à l’époque ? Je dirais un peu de Coltrane, Monk, Miles (l’ancien, c'est-à-dire celui d’avant la catastrophe Bitches Brew) et bien sûr Ornette, Don Cherry et beaucoup d’autres… Albert Ayler, Charlie Haden… Les mêmes que beaucoup d’autres, je pense.

Rencontrer Evan Parker ou Derek Bailey a sans doute fait évoluer votre façon d’envisager la musique… Oui, bien sûr. Je me souviens que la toute première fois que j’ai entendu Derek, je n’étais pas sûr du tout de ce qu’il faisait mais j’ai tout de suite été fasciné. Pour ce qui est d’Evan, je le connaissais d’avant et j’étais un grand amateur de son jeu. Lorsque je suis arrivé à Londres, j’ai été heureux de pouvoir les rejoindre et de travailler avec eux. Ensuite, j’ai rencontré d’autres musiciens encore, comme Paul Lytton ou Phil Wachsmann : petit à petit, tous m’ont aidé à transformer mon jeu et ma façon de penser. Je crois que ça a été vrai pour toutes les périodes de ma vie, j’ai toujours eu assez de chance pour rencontrer la bonne personne au bon moment : chacune de mes collaborations a été une histoire d’influence partagée, que pouvait parfois renforcer nos conversations à propos de choses et d’autres – je rappelle qu’à l’époque on ne parlait pas beaucoup musique, c’était comme « interdit » aux improvisateurs : « vas-y, fais ton truc, mec ! »… Aujourd’hui, c’est différent. Les personnes que je rencontre aujourd’hui et celles avec qui je travaille adorent parler musique, discuter de tas de choses, te piquer tes idées, et sont ravis lorsque tu fais de même avec les leurs. On ne dit pas « piquer » d’ailleurs, ce serait plus « être influencé par quelqu’un »…. Une fois j’ai eu une longue discussion avec Antoine Beuger à ce sujet et nous sommes finalement tombés d’accord sur le fait que si quelque te permet de lui « piquer » ses idées, alors c’est un signe de grande amitié. Parce qu’à la fin, chacun fait de toute façon son propre truc, même si telle ou telle influence y joue un rôle non négligeable.

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Avec Joe McPhee par exemple, aviez-vous l’impression de jouer une autre musique que celle que vous improvisiez en Angleterre ? Je ne pense vraiment pas que je jouais différemment avec Joe. Bien sûr, la musique qu’il apportait était souvent différente, mais je faisais de toute façon comme j’en avais l’habitude à cette époque. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il m’a demandé de rejoindre son groupe ? Je ne sais pas, il faudrait lui demander…

Pensiez-vous l’improvisation européenne comme une sorte de genre ou de « concept » ? Pas comme un concept, non, je ne pense pas. Bien sûr j’étais au courant que nous faisions quelque chose de différent du reste. Mais l’ « improvisation européenne » n’était pas aussi connotée. Les Hollandais étaient différents des Anglais, qui l’étaient eux-mêmes des Français, Allemands, Italiens, Scandinaves, etc. – à l’époque, l’Autriche avait disparu de la carte. Je sais que tout le monde jouait à peu près avec tout le monde, mais il existait encore beaucoup de différences entre les réalités géographiques de chacun, dans la façon de blaguer ou de nous moquer les uns des autres par exemple. Donc je n’appelerais pas ça un « concept ». A Amsterdam, j’ai  passé de merveilleux moments, mais c’est en Angleterre que je me suis réellement senti chez moi, et à plus d'un titre. Tout le reste a suivi…

Reprenons la chronologie… Une autre étape d’importance dans votre parcours a été ces allers et retours entre Zürich et Florence dans les années 1970. Quels souvenirs en gardez-vous ? En fait, je ne suis pas si sûr que ça ait été une étape d’une telle importance, étant donné que je faisais plus ou moins les mêmes choses qu’auparavant – en tout cas, je crois. Mes souvenirs tournent néanmoins autour du travail que j’ai réalisé avec Stephan Wittwer, ça a été de grands moments. Musicalement, je n’ai pas beaucoup évolué à cette époque. J’ai essayé quelques trucs stupides, du genre introduire l’ « humour » et l’ « action » dans ma musique, ce qui fut une erreur quand j’y pense aujourd’hui. Le vrai changement est intervenu au début des années 1980, quand j’ai commencé à réintroduire des parties écrites dans mes travaux – je ne tiens pas encore à parler de « composition », ça ce sera pour après… J’ai commencé à m’intéresser à de plus en plus de choses qui me changeaient de l’habitude que j’avais prise de me répéter encore et toujours. J’ai commencé à ressentir un certain dogmatisme dans la façon de jouer et de penser. Ca a été un tournant important et à partir de là j’ai cherché à faire des choses neuves, et parfois même inconfortables pour moi, ce qui était nécessaire à la poursuite de mes activités. Et plus je me suis enfoncé là dedans, plus j’ai aimé ça, ce qui m’a finalement mené à trouver la voie que je continue à suivre aujourd’hui et qui m’a rapproché des musiciens du Wandelweiser.

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Quels sont les premières réponses que vous avez apportées pour combattre ce « dogmatisme » ? Je ne pense pas que « combattre » soit le mot approprié – dans son acception courante – pour parler de ce qu’il s’est passé à cette époque. Comme je l’ai dit, j’ai seulement ressenti une forme d’inconfort à faire la même chose, encore et encore. Et ce sentiment m’a mené à quelque chose de nouveau, tout du moins ai-je essayé d’y arriver… A cette époque, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, mais je savais par contre ce que je ne voulais plus faire, et ceci m’a mené aux portes d’un champ d’incertitude, d’insécurité même : là, j’ai dû prendre en compte les choses qui étaient disposées devant moi, m’en emparer pour enfin essayer d’en sortir quelque chose. Ca n’a pas été un combat, mais plutôt une investigation ou une recherche curieuse et fructueuse. Il m’est apparu clair qu’une des manières qui me permettrait de continuer était de revenir à la musique écrite, ou tout du moins à certains de ses aspects. Ohrkiste a été une tentative faite dans cette direction. J’ai pu regrouper certains des meilleurs improvisateurs de mon entourage et leur dire, par le biais de mes partitions, quoi faire et à quel moment. Cela fait une certaine différence avec l’ « improvisation » normale… Ce qui s’est passé, c’est que j’ai, au préalable, écouté très attentivement chacune des individualités du groupe et transcrit leur langage sur le papier, ces choses qu’elles faisaient par elles-mêmes. La différence – en tout cas, selon moi à l’époque – était qu’ils ne pourraient pas faire ces choses à n’importe quel moment, qu’ils auraient à « obéir » à un certain ordre, qui – je l’espérais en tout cas – proposait une voie permettant de sortir de la traditionnelle façon de faire qui veut que l’on émerge pour ensuite ralentir le mouvement avant d’aller crescendo puis decrescendo et ainsi de suite. Evidemment, certains des membres du groupe ont beaucoup aimé cette idée quand d’autres n’ont pu s’y faire ou même l’on détestée. Une fois, Fred Van Hove m’a dit qu’il craignait d’effleurer les touches du piano pendant mes pièces ; Evan Parker m’a quant à lui déclaré que dire aux musiciens ce qu’ils avaient à faire à tel moment était une façon de les limiter. Eh bien oui, mon cher Evan, c’est exactement ce que je voulais faire. Mieux, même : c’est ce que je voulais pour moi. Pas vraiment nous « limiter » mais plutôt nous mener dans une nouvelle direction, aussi infime que soit sa nouveauté. Pour finir, je dois préciser que ce ne sont pas de « premières réponses » que j’ai apportées-là, mais de premières propositions et/ou suggestions, parce que je crois davantage dans les propositions que dans les réponses ou solutions.

Plus tard, vous avez fait d’autres propositions encore, que vous partagez désormais avec le collectif Wandelweiser. Quand avez-vous rencontré Antoine Beuger ? J’ai rencontré Antoine à Cologne au début des années 1990 je crois ; ça a été et c’est encore un échange très prolifique d’idées et de façons de pensées et par conséquent de jeu.

Pourriez-vous comparer vos relations avec les musiciens de ce collectif avec celles qui vous unissaient à Bailey, Parker ou encore Wachsmann ? Oui, je pourrais mais je n’y tiens pas. Ce sont deux situations trop différentes l’une de l’autre. Le profit que j’ai tiré de ma rencontre avec ces musiciens en Angleterre semble ressembler à celui que je tire de ma relation avec chacun des membres dudit collectif, mais en réalité cette ressemblance est superficielle. Je ne serais jamais assez redevable à toutes ces joutes organisées avec mes amis et collègues britanniques, j’ai tellement appris auprès d’eux. Mais à un moment donné j’ai ressenti qu’il me fallait partir dans une autre direction. Ailleurs même ; ce qui ne diminue en rien ni l’influence ni l’impact qu’ils ont eu sur moi. C’était seulement comme vouloir – ou devoir – passer du dixieland au swing et ensuite au bebop – au passage, j’avoue ici que je n’ai jamais vraiment pu jouer tous ces styles, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. A cette époque, j’essayais seulement d’imiter des gens qui jouaient un certain style de musique, alors que plus tard, en développant mon propre style, il m’a fallu m’éloigner de ce que j’avais « atteint ». Là, c’est une tout autre histoire, bien plus difficile, mais aussi bien plus épanouissante… [LIRE LA SECONDE PARTIE]

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Radu Malfatti, propos recueillis en décembre 2012.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP, 1973)

brötzmann van hove bennink

L'un de mes albums préférés de Brötzmann est Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP 130), enregistré en studio en 1973. Il se compose de dix pièces plutôt courtes et aérées privilégiant d'insolites et délicates collisions de timbres et de couleurs. Dans l'atmosphère ouatée du studio, chaque musicien semble prendre son temps, Brötzmann a le loisir de pouvoir s'approcher et s'éloigner à son aise du micro et de jouer avec le souffle et le velouté, de plus on entend (enfin) pleinement le piano (et le célesta !) de Van Hove en très grande forme. Un album lumineux qui aborde avec élégance et délectation des relations singulières avec la mélodie, le rythme et la forme.

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : Brötzmann/Van Hove/Bennink (FMP)
Enregistrement : 25 février 1973. Edition : 1973. Réédition : 2003 (CD Atavistic)
LP : A1/ For Donaueschingen Ever A2/ Konzert Für 2 Klarinetten A3/ Nr.7 A4/ Wir Haben Uns Folgendes Überlegt A5/ Paukenhändschen Im Blaubeerenwald A6 / Nr.9 - B1/ Gere Bij B2/ Nr.4 B3/ Nr.6 B4/ Donaueschingen For Ever
Gérard Rouy © Le son du grisli

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Soldier of the Road. A Portrait of Peter Brötzmann (Cinésolo, 2011)

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Saluant le soixante-dixième anniversaire de Peter Brötzmann, ce documentaire de plus de 90 minutes (augmentées d'une heure d'interviews complémentaires – avec Evan Parker, Han Bennink, Fred Van Hove, Michael Wertmüller, Jost Gebers, Brötzmann – et d'extraits de concerts principalement captés courant 2009 : le Chicago Tentet, le trio d'anches Sonore avec Gustafsson et Vandermark, le quartet avec McPhee, Kessler et Zerang) est servi par une image, un son et un montage impeccables que l'on doit à Bernard Josse ; il se bâtit autour d'entretiens menés par le journaliste & photographe Gérard Rouy – certainement le meilleur connaisseur en la matière – que viennent ponctuer archives historiques, témoignages, séquences de concerts, scènes au jardin, à l'atelier, à l'hôtel ou dans la nature.

Au fil du déroulement biographique & thématique de ce film, s'élabore le portrait d'un musicien (et peintre de valeur !) d'une vraie modestie et d'une belle lucidité ; son regard rétrospectif sur les années 68, par exemple, est édifiant : Brötzmann explique que la réception de la musique improvisée y était difficile, les avant-gardes politiques de l'époque préférant Joan Baez au free « trop élitiste » (le récit de l'épisode où le futur libéral-libertaire vert Cohn-Bendit s'oppose à la tenue d'un concert vaut le coup...). La question politique est intelligemment prise en compte, sans emphase inutile, et si la pensée peut être « globale » (lorsque s'anime Evan Parker contre le rouleau niveleur de l'Europe bureaucratique et normalisatrice), l'action sait se faire « locale » (Brötzmann s'envisageant comme simple fédérateur de collectifs, manières de micro-sociétés temporaires). La dimension historique et spécifiquement allemande se voit également abordée de façon fort pertinente, qu'il s'agisse du désir de rompre avec le passé, du souvenir des années 45-50 (qui m'a ramené à certaines des plus belles pages de Günter Grass) ou de l'enracinement à Wuppertal (dont Wenders filma lui aussi le tramway suspendu dans son hommage à Pina Bausch).

On comprend vite, devant ce très beau documentaire, que si son titre – Soldier of the Road – peut attirer certains amateurs de clichés sur « le free teuton et guerrier », il est à entendre bien différemment (Parker en glisse d'ailleurs l'explication dans son intervention, et l'on pourra se rappeler que le film de Laurence Petit-Jouvet sur Kowald s'intitulait Off the Road...) : chemineau, arpenteur du monde, « forçat » d'une route qu'il envisage dans sa continuité, Peter Brötzmann a quelque chose aussi du Wanderer.

Bernard Josse, Gérard Rouy : Soldier of the Road. A Portrait of Peter Brötzmann (Cinésolo / Instant Jazz
Edition : 2011.
DVD.
Guillaume Tarche © Le son du grisli

meteo11Soldier of the Road sera diffusé le jeudi 25 août au cinéma le Palace, Mulhouse, dans le cadre du festival Météo. Entrée libre sur réservation.

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Fred Van Hove : Requiem for Che Guevara (MPS, 1968)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Nous sommes le 10 novembre 1968, au Berlin Jazz Festival, après que Don Cherry, au même endroit, ait couché sur disque et en public Eternal Rhythm. La programmation est engagée, politiquement notamment, au travers d’hommages rendus à Martin Luther King, John F. & Robert Kennedy, Malcolm X et Che Guevara. Dans Matériaux de la révolution, le Che écrit : « J’ose prétendre que la vrai révolutionnaire est guidé par un grand sentiment de l’amour. Il est impossible d’imaginer un vrai révolutionnaire sans ces qualités. » A l’époque, A Love Supreme de Coltrane et Karma de Pharaoh Sanders ont déjà été enregistrés, deux œuvres effectivement habités par l’amour et révolutionnaires. MPS, label allemand dont beaucoup des références témoignent de ce qui s’est passé au Berlin Jazz Festival, a parfois rendu compte de cet engagement, et même de son passage par l’église : on se souvient par exemple de Black Christ Of The Ands de Mary Lou Williams, sorti par SABA, étiquette directement liée à MPS.

Dans les notes de pochette de Requiem For Che Guevara, opus curieusement attribué au seul Fred Van Hove qui pourtant n’a droit qu’à une face (l’autre étant signée Wolfgang Dauner), celui-ci écrit : « Nous sommes convaincus : le jazz, en tant que musique la plus vivante, la plus universelle et la plus vitale et créatrice de notre temps, a une place dans l’église. Mais nous sommes également convaincus qu’elle ne peut prétendre y accéder que si elle est utilisée dans un sens créateur, artistique, et d’une manière égalant les normes fixées par la grande et vénérable tradition de la musique d’église, de Bach en passant par Bruckner jusqu’à Pepping. »

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Forts de ce genre de réflexions, les organisateurs du Berlin Jazz Festival programmèrent une soirée intitulée Jazz In The Church, à l’église Südstern, répartie en deux concerts dus à Wolfgang Dauner puis Fred Van Hove. Si le premier offrit une prestation seulement intéressante (en tous cas loin de l’esprit du fameux Free Action), prestation dont on retiendra surtout l’Amen lancé par un Eagle Eye Cherry âgé d’à peine un an, le second, par contre, délivra une singulière pièce pour orgue et groupe de jazz, propulsée par Peter Kowald et Han Bennink Cel Overberghe, Kris Wanders, Willem Breuker et Ed Kröger constituant un chœur de soufflants dont les unissons évoquent par endroits l’idée qu’Albert Ayler se faisait du sacré.

Fred Van Hove : « Avec des mots, il est très facile de mentir : je peux écrire des mots comme Révolution, Lutte Sociale et Conscience, je peux les employer pour me donner une image, il n’y a jamais de preuve que je crois vraiment aux choses dont je parle. » La musique de Fred Van Hove, quant à elle, ne ment jamais, et sa route mènera régulièrement son interprète dans des églises, comme sur ces trois improvisations en duo avec le saxophoniste Etienne Brunet, données à l’église St Germain à Paris, et à St Pierre / St Paul à Montreuil. L’orgue, que Fred Van Hove, plutôt que la piano, sollicite en de pareilles circonstances, s’accorde bien à la « free music » – en témoignerait d’ailleurs, si besoin était, cet autre duo que forment Veryan Weston et Tony Marsh.

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Van Hove, Dunmall, Rogers, Lytton : Asynchronous (Slam, 2010)

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C’est la présence de Fred Van Hove qui interpelle d’abord sur Asynchronous, rencontre du pianiste et d’un trio de Paul qui se connaissent par cœur – Dunmall (saxophone ténor) / Rogers (contrebasse) / Lytton (batterie) – lors de l’édition 2008 de l’Europe Jazz Festival du Mans.

Jadis, Van Hove essouffla Peter Brötzmann, Don Cherry ou Albert Mangelsdorff : en conséquence, Dunmall doit faire face et ne tarde pas : ainsi, il titube certes mais tient bon sur les volutes rapides au son desquelles le pianiste investit la première plage d’improvisation, et puis vocifère encore quand le même se fait plus lyrique, décidant d’un changement de climats sous les effets d’aigus remontés. Alors, le saxophoniste trouve refuge dans les graves et commande de nouveaux emportements que soutiennent avec ferveur et même majesté le duo Rogers / Lytton.

Bien sûr, on peut regretter la fâcheuse tendance qu’a parfois Van Hove de donner l’impression de jouer tout ce qui lui passe par la tête sans jamais faire usage d’aucun tamis de circonstances, mais la critique s’arrête sur la fin de la première des deux plages à trouver sur le disque. En effet plus subtil sur Moves, le pianiste agit en élément concentré autant que ses partenaires sur un développement musical lent : l’archet appuyé de Rogers et les assauts fomentés ensemble par Dunmall et Lytton l'invitant à distribuer de simples et brefs accords. Cohérent maintenant – c'est-à-dire après avoir déjà beaucoup convaincu – le quartette dépose ses dernières notes, les espaçant de plus en plus jusqu’au moment de disparaître.

Fred Van Hove, Paul Dunmall, Paul Rogers, Paul Lytton : Asynchronous (Slam / Improjazz)
Enregistrement : 11 mai 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Asynchronous 02/ Moves
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Peter Brötzmann: The Complete Machine Gun Sessions (Atavistic – 2007)

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L’occasion (réédition augmentée de Machine Gun) faisant le larron angliciste : Peter Brötzmann conduisait, en 1968, la dream team de la Free Music européenne. Fast & Furious.

Aux côtés d’Evan Parker, Willem Breuker, Fred Van Hove, Peter Kowald, Buschi Niebergall, Sven-Åke Johansson et Han Bennink, Brötzmann décide de tout sacrifier à un défoulement exutoire : maelström de pratiques permissives hurlantes, découpées ou gonflées de plaintes qui savent faire usage d’ironie mordante – free jazz évaporé à l’arrivée d’une fanfare soul sur Machine Gun, ou écarté au son d’un mambo soudain rendu à l’unisson sur Responsible.

Les ruades de piano solo de Music for Han Bennink passées, voici d’autres versions des œuvres rares que sont les deux pièces citées plus tôt : prises alternatives ou enregistrement concert (auquel participe aussi le saxophoniste Gerd Dudek) qui réaffirment l’évidence selon laquelle : s’il faut avoir chez soi un disque de jazz fomenté en Europe à cette époque, alors, il s’agit de Complete Machine Gun Sessions.

 

Peter Brötzmann : The Complete Machine Gun Sessions (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1968. Edition : 2007.

CD: 01/ Machine Gun 02/ Responsible / For Jan Van De Ven 03/ Music for Han Bennink 04/ Machine Gun (2nd Take) 05/ Responsible / For Jan Van De Ven (1st Take) 06/ Machine Gun (Live)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Fred Van Hove: Fin Trio (WIM - 2002)

vanhovefingrisliAgitateur emblématique de la musique improvisée européenne, Fred Van Hove fait partie de ces figures imposantes, riches d’histoire et d’expériences, qui refusent d’avoir un jour à dire leur dernier mot. Alors, les témoignages se suivent et tâchent de ne pas se ressembler. Parfois même, font preuve d’une morgue délurée.

C’est le cas de l’enregistrement que le pianiste flamand réalisa, en 2001, aux côtés d’Ivo Vander Borght (percussions) et Nikos Veliotis (violoncelle). Explorant encore et toujours les mille voies probables de l’improvisation, les musiciens se mettent rapidement d’accord, et engagent la conversation sur les pentes houleuses.

Tirant profit des notes percutantes et des suspensions (Woken), les tentatives du piano et du violoncelle mènent le plus souvent une danse ignorant tout des effets d’intention (Quietus). Les silences approuvés installent peu à peu une sobriété dominante, qu’il faudra bientôt mettre à mal (Into the Night). Alors, on se penche sur les cartes et on imagine des offensives.

De fuites euphoriques en échappées désespérées (Montagnes russes), on multiplie les rêves de conquête : celles d’un ailleurs fantasmé (No Tango on Mars) ou d’un lointain évoqué (Vander Borght rappelant Cyro Baptista ou Vasconcelos sur Drops et Into the Night). Puis, les nappes oscillantes d’un accordéon laissent le champ libre aux fantaisies du violoncelle (Chemical Chord).

Ensemble, les deux instruments jouent des accrocs, des harmoniques et des redondances. Patients, ils extirpent plus qu’ils ne fabriquent des atmosphères épaisses et bousculées (No Tango On Mars), aux couleurs changeantes. L’occasion a réuni un Fin Trio fait disque, qui, après un parcours chaotique et superbe, gagne la quiétude des grands repos.

CD: 01/ Woken 02/ Drops 03/ Bending Metals 04/ Quietus 05/ Montagnes russes 06/ Chemical Chord 07/ Urban Jungles 08/ No Tango On Mars 09/ Into The Night

Fred Van Hove - Fin Trio - 2002 - WIM. Distribution Orkhêstra International.

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