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Le son du grisli
26 février 2014

Kate Soper, Wet Ink Ensemble : Voices from the Killing Jar (Carrier)

kate soper wet ink voices from the killing jar

Possible petite sœur de Shelly Hirsch, Kate Soper tient à mettre en scène des personnages aussi antithétiques que Murakami, Henry James, Camille Desmoulin ou Emma Bovary. Et on ne sait, à vrai dire, comment cela tient debout.

Ce que l’on sait par contre c’est que son chant – encensé par ses admirateurs pour ses ruptures de ton et autres sorties de route – résulte ici d’une clarté absolue. Ce sont plutôt les meurtrissures et le côté inéluctable des compositions de la jeune femme qui garantissent à cet enregistrement une aura de mystère insondable. Brouillages et unissons poreux, débrayages acides, chant mortuaire et répétitif, opéra classique, accents carnatiques, parodies de musique médiévale : autant de détails sagement entretenus ayant pour but de maintenir éveillée notre bienveillante écoute.

écoute le son du grisliKet Soper, Wet Ink
Voices from te Killar Jar (extraits)

Kate Soper, Wet Ink Ensemble : Voices from the Killing Jar (Carrier)
Edition : 2013.
CD : 01/ Prelude: May Kasahara 02/ My Last Duchess: Isabel Archer 03/ Palilalia: Iphigenia 04/ Midnights Tolling: Lucile Duplessis 05/ Mad Scene: Emma Bovary 06/ Interlude: Asta Solija 07/ The Owl and the Wren: Lady Macduff 08/ Her Voice Is Full of Money: Daisy Buchanan
Luc Bouquet © Le son du grisli 

4 février 2014

Arnold Dreyblatt, Megafaun : Appalachian Excitation (Northern Spy, 2013)

arnold dreyblatt megafaun appalachian excitation

Si Jim O’Rourke signe les courtes notes de pochette d’Appalachian Excitation, est-ce que le folk moderne de Megafaun et l’excentricité minimaliste d’Arnold Dreyblatt – ancien élève de Pauline Oliveros, La Monte Young et Alvin Lucier, qui dut souvent inventer les instruments capables de donner corps à son invention sonore – ont su y trouver un équilibre ?

A l’ « excited String Bass » (qui pourra nous renvoyer à l’Orchestra of Excited Strings qu’il fonda à la fin des années 1970), Dreyblatt s’applique en compagnie du jeune trio (lui aussi obnubilé par les cordes : guitares, banjo, basse, mandoline…) à une musique aux mélodies simples qui pêche en différents lacs (post-rock, folk, pop, drone…). Si quelques sonorités relèvent l’ensemble et si l'on trouve même un certain plaisir à entendre cet étrange Edge Observation qui croise bourdons, harmoniques et parasites, l’essentiel de l’ouvrage se satisfait de marches aux idées minces mais exploitées jusqu’à la corde. Des longueurs, en conséquence, et lorsqu’une idée se concrétise, voici que Dreyblatt et Megafaun l’abattent comme d’autres assomment la truite.

écoute le son du grisliArnold Dreyblatt, Megafaun
Home Hat Placement

Arnold Dreyblatt, Megafaun : Appalachian Excitation (Northern Spy)
Enregistrement : 10 septembre 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Recurrence Plot 02/ Home Hat Placement 03/ Edge Observation 04/ Radiator
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 novembre 2013

Ballister : Mi casa es en fuego (Ballister, 2013) / Pandelis Karayorgis : Circuitous (Driff), 2013)

ballister mi casa es en fuego

Cette maison incendiée devant public, le 7 avril 2012, par Ballister (Rempis, Lonberg-Holm et Nilssen-Love) est la Casa del Popolo de Montréal. Même si pyromane, le trio fait preuve de patience : choisit lentement un coin où faire naître une étincelle, engendre une première flamme (archet du violoncelliste et batterie s’y employant avec endurance) qu’il entretiendra à coups de solos impétueux (Rempis à l’alto d’abord) et de brusques embardées de concert.

Bientôt – la fumée, peut-être –, le trio vacille mais exulte toujours : modules nerveux et répétitions affirmées jusqu’au dernier souffle ; enfin, la marche contrariée mais vaillante de Smolder (le temps duquel Lonberg-Holm passe à la guitare) et les derniers coups défaits de Phantom Box System en disent long sur une torpeur aussi inspirante que fut étourdissant le brasier qui la précéda. Reste à Rempis, au ténor et au baryton, d’apaiser les esprits et de promettre l’ouverture d’une cellule de crise. On préférera cependant faire longtemps avec l’enivrant trauma.

Ballister : Mi casa es en fuego (Ballister)
Enregistrement : 7 avril 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Cockloft 02/ Smolder 03/ Phantom Box System
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

pandelis karayorgis quintet circuitous

D’un premier voyage fait de Boston (où il réside) à Chicago en 2007, le pianiste Pandelis Karayagis a pensé un quintette. A l’intérieur – comme l’atteste cet enregistrement de concert donné le 16 janvier 2012 –, trouver Dave Rempis, Keefe Jackson, Nate McBride et Frank Rosaly. Maladresse possible, lorsqu’il faut aux partenaires suivre les compositions un brin précieuses du pianiste ; gêne, lorsque Karayorgis ne mesure pas combien son piano clinque ; indulgence, lorsque Rempis et Jackson s’emparent des reines pour, avant toute chose, nouer bien fort les cordes du piano.

Pandelis Karayorgis : Circuitous (Driff)
Enregistrement : 16 janvier 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Undertow 02/ Nudge 03/ Swarm 04/ Circuitous 05/ Vortex 06/ Evenfall 07/ Blue Line 08/ Here in July 09/ Souvenir
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 mai 2012

Zusaan Kali Fasteau : Prophecy (Flying Note, 2011)

zusaan kali fasteau prophecy

Ni CD-carte de visite, ni performance sportive, Prophecy récapitule les pôles d’intérêt de Zusaan Kali Fasteau. Ces derniers passent par plusieurs axes : le plus évident reste celui des musiques carnatiques que la musicienne frôle sans totalement y succomber. Ailleurs, l’improvisation demeure le pôle le plus consistant voire le plus convaincant. Et quand la musicienne embouche un serein et fluide soprano, le jazz ressuscite quelque peu. Restent quelques lignes transgenres n’appartenant à aucune communauté identifiable. Preuve que la multi instrumentiste (sheng, ney, mizmar, kaval, saxophone, violoncelle, piano, batterie…) prend très au sérieux son rôle de musicienne sans frontières.

En plusieurs étapes, William Parker, croise les cordes de sa ronde contrebasse avec celles, très inquiètes, du violoncelle de SZ Fasteau. Et, parfois le violon anxiogène de Shela Somalia Richards trouble encore plus cette étrange et pénétrante friction. Au soprano, Zusaan délivre chocs et uppercuts puis convoque une confusion des plus troublantes. Restent que ces improvisations, trop souvent écourtées, mériteraient des chapitres plus entiers et plus autonomes. Une prochaine fois sans doute.

Zusaan Kali Fasteau : Prophecy (Flying Note)
Enregistrement : 1987-1992. Edition : 2011.
CD : 01/Prophecy 02/ Nomad’s Festival 03/ Inner Ear 04/ Lunar Wisdom 05/ Invocation 06/ Encoding Delight 07/ Birsong 08/ The Message 09/ The Gyre 10/ Sonic Deep 11/ Monsoon 12/ Celestial Sea 13/ Curved Space 14/ Cosmopolis 15/ Benevolence
Luc Bouquet © Le son du grisli

14 décembre 2013

Field Recordings Expéditives : Rodolphe Alexis, Michael Trommer, Artificial Memory Trace, Cathy Lane, Aymeric de Tapol...

field recordings expéditives le son du grisli

rodolphe alexis mornes diablotinsRodolphe Alexis : Morne Diablotins (Gruenrekorder, 2013)
Après s’être demandé à quoi pouvaient ressembler les îles des Caraïbes avant l’arrivée de Christophe Colomb, Rodolphe Alexis a pris l’avion en début d’année pour la Dominique. La faune de l’île, assez préservée, lui a offert des concerts d’oiseaux, de grenouilles des arbres, d’insectes et de pluie qui tombe comme nulle part ailleurs. A écouter la nuit, pour respecter le décalage horaire, comme en signe de respect pour ce beau documentaire sonore. (pc)

htoMichael Trommer : HTO (3Leaves, 2012)
C’est son lac qui donna son nom à la ville de Toronto… Il y a peu, Michael Trommer est allé avec un matériel d’enregistrement inspecter ce qui lie à jamais la ville et... ce lac. Il a ramené HTO – hypothèse : H(²O)TO(ronto) ? – où l’on entend une mégapole submergée, des flux mélodiques et une présence glacée (pas HOT !) qui touche tout ce qui l’approche. Nous voilà contents mais humides. (pc)

artificial tidalArtificial Memory Trace : Tidal (Aufabwegen, 2013)
Slavek Kwi, c’est juré, ne touchera à aucun des sons (si ce n’est à ceux des dauphins) qu’il ramènera de ses voyages au Canada, en Irlande… Ces sons, il est allé les chercher une installation sonore en tête et sont tous répertoriés : des portes, des chats, des plantes aquatiques, une eau ruisselante, une mère démontée... Des morceaux de nature dont il se sert sur Tidal, un horizon peut-être lointain pour nous mais pas dénué d’intérêt. (pc)

hebrides suiteCathy Lane : The Hebrides Suite (Gruenrekorder, 2013)
Cathy Lane est partie à la recherche des traces sonores (je cite) que l’histoire a laissées sur les îles Hébrides, au large de l’Ecosse. Au milieu des bêlements, des bruits de pas et de moteurs, on découvre sur le CD de nombreux témoignages d’habitants qui peuvent parler en même temps ou que Lane peut transformer en les copiant et collant pour en faire de drôles de loops (là on est à la frontière de la « réalité augmentée »). Impossible de suivre toutes les nuances de la langue et de l’accent… il faut alors se raccrocher aux rythmes de ce document qui en devient poétique.  (pc)

aymeric de tapolAymeric de Tapol : Méridiens (Tanuki, 2013)
Comme Aki Onda dans ses Cassettes Memories, Aymeric de Tapol se rappelle deux voyages sur cette k7 bleue jaquetée de jaune. En face A, nous suivons (peut-être pas dans l’ordre) les étapes d’un séjour au Sénégal et au Mali fait en 1999 en écoutant des bruits de trafic, des musiciens parader, un enfant siffler… En face B, nous voici à Istanbul (2012 = meilleur enregistrement) au milieu de musiciens des rues ou à la portée des muezzins. Le trip ego-naturaliste révèle donc des intentions musicales… envoûtantes ! (pc)

christina_kubisch-ecki_guether-gruen_131Christina Kubisch, Eckehard Güther : Mosaïque Mosaic (Gruenrekorder, 2013)
Pour qui voyage (et non pas « fait »), chaque pays traversé sera de couleurs et de sons changeants. Invités par le Goethe-Institut de Yaoundé, Christina Kubisch et Eckehard Güther ont, en 2010, tendu leurs micros au Cameroun tout entier. La distance entre le pays d’origine et le pays d'accueil certifiait-elle que la chose enregistrée serait d’un quelconque intérêt ? Or, écoutons : les bruits (de marchés, ateliers, rues, transports, cultes…) défilent simplement, que notre duo capte en ravis : musicalement, presque rien ; quant à la chose documentaire, presque nulle. (gb)

daniel menche

Daniel Menche : Raw Fall (Tapeworm, 2010)
Tunnel falls at the eagle creek trail in Columbia River Gorge & South Falls in Silver Falls State Park located in the Oregon Cascade Mountains ated in the Oregon Cascade Mountains : voilà les sources de ces deux prises (une pour chaque face de cette cassette Tapeworm). Derrière l’accablant mur d’eau, Daniel Menche découvre un passage qui le ramène à un naturel tout tellurique : à ses mystères, à son évidence, à sa vérité. Voilà pourquoi il cite alors Roger Steen : « There is a reason for this madness and that is waterfall. » (gb)

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7 décembre 2013

Atolón, Chip Shop Music : Public Private (Another Timbre, 2013) / Atolón : Concret (Intonema, 2012)

atolon chip shop music public private

La rencontre barcelonaise d’Atolón (Ruth Barberán, Alfredo Costa Monteiro et Ferran Fages) et de Chip Shop Music (Erik Carlsson, Martin Küchen, David Lacey et Paul Vogel) date du 3 février 2012 et s’est faite en deux temps : avec public, et puis sans.

Avec, ce sont près de trois quart d’heure d’improvisation nocturne – Dans le noir, nous verrons clair, mes frères ! –, qui cherche d’abord à occuper l’espace à coups de propositions timides : tintement répété, souffle grave, frottements et craquements, maintenant aigus. Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite ! – Pièces-modules imbriquées et, aux croisements, des coups portés (de rage ? d’impatience ?) aux instruments par simple principe offensif – Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé ?

Sans public, c’est un peu plus de vingt minutes et davantage d’allant. L’accordéon sur deux notes, l’électronique perçant et les techniques rentrées des instruments à vent dressent une inquiétante machine à son – Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes ! – que fuit un bestiaire forcené – Comme je vais t’écarteler !

Est-ce la radio de Martin Küchen qui, en interférences, a craché des morceaux de Michaux : Contre !, pour dire tout l’inverse.  

Atolón, Chip Shop Music : Public Private (Another Timbre)
Enregistrement : 3 février 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Public 02/ Private
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

atolon concret

Ce Concret, enregistré le 15 janvier 2011, trouve d’abord ses marques en deux notes d’accordéon. Lentes à renier leur origine, celles-ci font face aux plaintes d’objets rayés et à quelques grincements. Au mitan de l’enregistrement long de vingt-cing minutes, le trio commence à intéresser : une trompette tremblante attire à elle des morceaux de ferraille que l’on traîne et dont on entend jusqu’à la rouille. L’accordéon peut conclure.

écoute le son du grisliAtolón
Concret

Atolón : Concret (Intonema)
Enregistrement : 15 janvier 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Concret
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 septembre 2013

NYMPH : New Millennium Prayer (Northern Spy, 2013)

nymph new millennium prayer le son du grisli

Alors, bon, quoi, disons le une bonne quoi fois pour toutes, tout en musique serait question d'équilibre. Posons même la question franchement : en musique tout ne serait que question d'équilibre ? Qu'en dit NYMPH, « sept pièces Brooklyn habitant » (Brooklyn-based seven-piece, je cite), qui oeuvre (labeure ?) dans le psych noise jazz (je cite encore, et c'est pas fini).

Sept ans d'expérience (dernière citation), et quid de l'équilibre ? Sept ans à chercher à tenir debout sur un fil tiré sec entre deux buildings pour quel résultat ? Une bonne basse, certes, un gimmick no wave comme on en fait encore plein, ok, mais une poudre asiatique dans la voix d'Eri Shoji, chanteuse qui tire la couverture à elle, c'est à dire : vers le bas. Le free rock est hystérique ? Super, en concert... mais sur disque ?

Sur disque, on s'ennuie ferme au bout de quelques minutes (des minutes qu'on a passées à rêver qu'on tenait entre les mains un disque un peu fou et formidable)... Tout est long, et peut-être même feint, à entendre ces instrumentaux sans tête ni queue, le blah blah de la guitare et cette voix (encore) qui prend son micro pour une lanterne. New Millennium Prayer est le second enregistrement de NYMPH ; sa seconde tentative de tenir debout sur un fil.

EN ECOUTE >>> Battle Funk

NYMPH : New Millennium Prayer (Northern Spy)
Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Beyond 02/ Battle Funk 03/ Raag Mon 04/ New Millennium Prayer
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 septembre 2013

Giuseppi Logan : More (ESP, 2013) / ...And They Were Cool (Improvising Beings, 2012)

giuseppi logan more

Ce qui était OVNI hier le reste aujourd’hui. Chez Giuseppi Logan, la dissonance est une nature première. Rarement chez un souffleur de la new-thing (Marzette Watts, Bill Dixon pour me faire mentir), la périphérie n’aura jamais été aussi évidente, aussi inspirante. Il y a chez Logan un besoin incompressible de pervertir une matière déjà bien débauchée. Nul doute qu’ailleurs, dans d’autres sphères, le résultat aurait été le même.

Ici, le voici flûtiste aux bouffées sataniques, clarinettiste aux instances baroques, pianiste impudique, altiste transgressif. A ses côtés, le pianiste Don Pullen (longues coulées d’instabilité), les contrebassistes Reggie Johnson ou Eddie Gomez et le batteur Milford Graves (tous les tambours du monde en un seul set), tirent plus d’une fois la couverture à eux (Logan se greffant sur l’improvisation plus que ne la dirigeant) mais, toujours, abondent de justes chaleurs et ingéniosités. Un OVNI bienveillant donc.

Giuseppi Logan : More (ESP / Orkhêstra International)
Energistrement : 1965. Réédition : 2013.
CD : 01/ Mantu 02/ Shebar 03/ Curve Eleven 04/ Wretched Saturday
Luc Bouquet © Le son du grisli

giuseppi logan and they were cool

Le guitariste Ed Pettersen a un jour retrouvé Giuseppi Logan après s’être demandé (comme beaucoup) où (si ?) il était (encore). Enregistrer avec lui était donc la moindre des choses : suite au Giuseppi Logan Project, le duo retournait en studio accompagné de Jessica Lurie (flûte) et de Larry Roland (basse). Free des origines ragaillardi par les insistances encourageantes du guitariste (Taking A Walk In The Park), mystère déroutant enfoui sous les rumeurs d’un accompagnement réfléchi (With My Dog Sam), jusqu’à ce que le piano (Logan posté derrière) brise l’harmonie. Alors, des titres plus conventionnels, de poursuites en minauderies, disent que deux faces de quarante-cinq tours auraient suffi aux retrouvailles.

Giuseppi Logan : … And They Were Cool (Improvising Beings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 26 juin 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ Taking A Walk In The Park 02/ With My Dog Sam 03/ Singing The Blues 04/ Trying To Decide 05/ Which Path To Choose 06/ And Which To Avoid
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 juin 2013

Richard Pinhas : Desolation Row (Cuneiform, 2013)

richard pinhas desolation row

La musique de Richard Pinhas est un monstre à la gueule béante dans laquelle on saute de bon cœur parce qu’on sait qu'une fois passée la gorge on est sûr de tomber sur des trucs de toutes les couleurs, des guitares qui saturent et des rythmes en pamoison qui profitent de la première qualité qu’a Pinhas : celle d’oser !

Oser par exemple combiner le fuzz et le chorus sur des rythmes de mini synthés, réverbérer les solos pour faire croire qu’il a enregistré au (zabriskie) point le plus enfoui de la Death Valley, résumer toute l’histoire du New Age dans un bouillon sonore apocalyptique ou exploser celle du psychédélisme dans un arpège d’un goût... douteux. Avec les pédales grégaires, les electronics et les beats usurpés des invités Lasse MarhaugOren Ambarchi, Noël Akchoté, Duncan Nilsson, Eric Borelva et Etienne Jaumet, le guitariste laboure une terre de contrastes dont South nous offre un beau panorama (le plus intéressant des six que contient Desolation Row, alors qu'il est (justement parce qu'il est ?) le plus monotone).

A force d'être chamboulé, maltraité, arrive le moment où on se rebiffe. Et voilà que le monstre à gueule béante nous recrache à terre. Encore sonné et tout gluant, on se met à sourire, pas peu fier de l’expérience mais pas mécontent non plus d’en être ressorti. Bizarre ?!?

EN ECOUTE >>> Circle

Richard Pinhas : Desolation Row (Cuneiform / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ North 02/ Square 03/ South 04/ Moog 05/ Circle 06/ Drone 1
Pierre Cécile © Le son du grisli

6 juin 2013

Ivo Perelman : The Edge, Serendipity, The Art of the Duet, The Gift, Living Jelly, The Clairvoyant (Leo, 2012-2013)

Ivo Perelman Expeditives

the edgeIvo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Edge (Leo Records, 2013)
Sur The Edge, Ivo Perelman, Matthew Shipp et Michael Bisio invitent Whit Dickey (toujours une bonne idée que d’inviter Whit Dickey). Ensemble, entre soupirs et exultations, ils marquent d’un rouge vif des improvisations sans préavis. Soufflent le feu et la braise (magnifique duo ténor-batterie in Fatal Thorns) et alimentent en continu de hautes fièvres. Et gardent au cœur du sujet, le partage et le désir de plonger dans un free brûlant et profondément intemporel.

serendipity

Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker, Gerald Cleaver : Serendipity (Leo Records, 2013)
Où il faut se méfier de leurs fausses errances, de leur fausse décontraction et de leurs habitudes trop bien respectées-répétées-huilées. Car c’est au moment où l’on s’y attend le moins qu’Ivo Perelman, Matthew Shipp, William Parker et Gerald Cleaver trouvent quelque salvatrice sortie. Et là, creusant la matière et inspectant sa portée, ils dévoilent leur âme, oublient la convulsion facile, interceptent le cri, en désossent le cliché. Oui, free jazz dans le sens où la liberté ne peut leur échapper.

art of the duet

Ivo Perelman, Matthew Shipp : The Art of the Duet (Leo Records, 2013)
Si l’art du duo pouvait être celui de l’éloignement et du rejet des connivences (Duet #06 et Duet #07 pour me faire mentir), ce disque ferait école. Pour Ivo Perelman : le sens inné du lié et du détaché, l’alternance des harmoniques et des ultra-aigus. Pour Matthew Shipp : de noires harmonies et un curieux absentéisme de l’écoute. Et pourtant, à l’arrivée, une incompressible impression de réconciliation et de fraternité. Volume 1 nous dit la jaquette ; ceci nous laissant espérer de nouvelles pistes pour les autres volumes.

the gift

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Michael Bisio : The Gift (Leo Records, 2012)
Sur The Gift, Ivo Perelman vagabonde. Désagrège un motif. Met en veilleuse la convulsion pour mieux la chouchouter quelques minutes plus tard.  Sur The Gift, Perelman se remémore quelques souffles de jazz. Pleure des larmes de fiel. Insiste sur la périphérie. Sur The Gift, Matthew Shipp et Michael Bisio puisent dans leurs forces et talents de quoi argumenter le souffle épique du prolifique Brésilien.

living jelly

Ivo Perelman, Joe Morris, Gerald Cleaver : Living Jelly (Leo Records, 2012)
Ici, le saxophoniste donne raison aux spasmes de son ténor. Ici, Joe Morris guitariste curieux et vindicatif, dérange l’harmonie, caresse les contrepoints fédérateurs de son saxophoniste. Ici, Gerald Cleaver envisage chaque plage comme un nouvel envol, choisit la sensibilité la plus juste et la plus appropriée aux errances de ses partenaires inspirés.

the clairvoyant

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Whit Dickey : The Clairvoyant (Leo Records, 2012)
Ne laissant à Matthew Shipp qu’un rôle d’accompagnateur zélé – et néanmoins indispensable –, nous retrouvons dans cet enregistrement, intacte et démultipliée, la scintillante verve du saxophoniste. Modulant une poésie presque microtonale ou retrouvant les blessures du free, Ivo Perelman résolutionne le chaos, enrobe la ritournelle de ses visions toxiques. Quant à Whit Dickey, il confirme ce que l’on avait déjà pressenti dans le quartet de David Spencer Ware : il est le batteur idéal pour que se hissent au sommet les plus convulsives clameurs de ses enthousiastes coéquipiers.

a

10 mai 2013

Glenn Jones : My Garden State (Thrill Jockey, 2013)

glenn jones my garden state

Glenn Jones, avec sa guitare et son banjo, défrisera plus d’un hipster chercheur de pépites à quarante euros le vinyle rayé – pas soigné, le look, et d’un classique dans la fioriture ! Mais ce n’est pas là son principal mérite, non. Le principal mérite du guitariste est qu’il donne une actualité, et comme pour lui-même, à l’ « American Primitive Guitar » de John Fahey – ce qui ne l’empêche pas de rappeler parfois le jeu d’Egberto Gismonti ou de Ralph Towner (The Vernal Pool).

Parfois accompagné de Laura ou Meg Baird, Jones tisse un ouvrage (son troisième sur Thrill Jockey) un brin mélancolique, aux mélodies qui ont souvent la simplicité de l’évidence, qui illustrent une aventure de Buster Keaton (Accross the Tappan Zee) ou adressent un clin d’œil à Charles Ives (Like A Sick Eagle Looking at the Sky). Capodastre tendu, arpèges et lignes de basse assurés, tapping, picking, pull-off… tout concourt à mettre au jour le goût d’hier qui coule dans les veines de Jones.

Et comme par enchantement, folk, country, blues, se mélangent au profit d’une légèreté musicale / bande-son de beaux moments contemplatifs (il arrive à Jones de dialoguer avec un orage ou le vent dans les arbres) et même parfois : poignants (Berger County Farewell, à déguster ci-dessous).

Glenn Jones : My Garden State (Thrill Jockey)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Chimes 02/ Across the Tappan Zee 03/ Going Back to East Montgomery 04/ Blues for Tom Carter 05/ The Vernal Pool 06/ Alcouer Gardens 07/ My Garden State 08/ Like a Sick Eagle Looking at the Sky 09/ Bergen County Farewell 10/ Chimes II
Pierre Cécile © Le son du grisli

31 mars 2013

Dedalus : Dedalus (Potlatch, 2013)

dedalus

Fenêtres ouvertes, c'est au bruissement du monde que se tresse la musique des trois pièces composées par Antoine Beuger et Jürg Frey, qu'interprète l'Ensemble Dedalus de Didier Aschour (guitare) – pour l'occasion, en cette fin avril 2012, à Montreuil : Cyprien Busolini (alto), Stéphane Garin (percussion, vibraphone) et Thierry Madiot (trombone), rejoints par les auteurs, respectivement à la flûte et à la clarinette.

Un calme souffle qui bâtit ses arches douces en « canons incertains », évoquant autant les trios pour flûte, percussion et piano de Feldman que le Darenootodesuka de Malfatti ; un pouls sans métronome ; un continuum où se fondent pâles rumeurs et touches subtiles, tenues et tuilages. Entre les mains de Dedalus (et après son disque consacré à Tom Johnson), vingt ans après la formation du collectif Wandelweiser, l'esthétique (aux « canons ouverts ») élaborée s'épanouit pleinement, essaime (en séduisant Potlatch après Another Timbre) et passionne qui s'y immerge.

Ensemble Dedalus : Dedalus (Potlatch / Souffle Continu)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Méditations poétiques sur quelque chose d'autre (Beuger) 02/ Canones incerti (Frey) 03/ Lieux de passage (Beuger)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

26 janvier 2013

Sélectives expéditives : Creative Sources

sélectives expéditives cd

cs1

Ernesto Rodrigues, Angharad Davies, Guilherme Rodrigues, Alessandro Bosetti, Masafumi Ezaki : London (Creative Sources, 2005). En quelques lignes, « faire le tri » parmi les références Creative Sources, et de même dans la discographie du violoniste qui anime le label, Ernesto Rodrigues. Commencer par cet enregistrement d’un concert donné à Londres en 2005 : en compagnie d’Angharad Davies (violon), Guilherme Rodrigues (violoncelle), Alessandro Bosetti (saxophone soprano) et Masafumi Ezaki (trompette), l’alto peint un de ces paysages de craie qui l’obnubilent. Les techniques instrumentales, à bout de souffle, révèlent par le soupçon des confidences qui font  tanguer tout décor, et enfin vous chavire. (gb)

cs2

Los Glissandinos : Stand Clear (Creative Sources, 2005). Clarinettes contre ondes sinus : sous un nom exotique (Los Glissandinos), Klaus Filip et Kai Fagaschinski enregistraient Stand Clear en juillet 2004. De longues notes, suspendues, s’y superposent, convergent ou interfèrent selon la force du vent et la trajectoire des ondulations ; surtout : quadrillent un territoire d’ébats que se disputent sifflements et chuchotements au creux desquels il arrive aux voix de Filip et Fagaschinski de se confondre avec subtilité. (gb)

cs3

Birgit Ulher, Mazen Kerbaj, Sharif Sehnaoui : 3:1 (Creative Sources, 2006) Six pièces improvisées en 2006 par deux trompettistes (Birgit Ulher, Mazen Kerbaj) et un guitariste (Sharif Sehnaoui) aux usages peu communs. Coups de pression entretenant l’effervescence, la musique se nourrit du bruit de cordes interrogées à la baguette, de projectiles soufflés et d’effets d’aiguilles redessinant sans cesse la partition. Dans le discours expérimental, ce bel art partagé de l’insinuation, qui de l’improvisation abstraite relève la saveur et explique avec superbe tous les remuants efforts. (gb)

cs4

Bertrand Denzler, Jean-Luc Guionnet, Kazushige Kinoshita, Taku Unami : Vasistas (Creative Sources, 2005). Les yeux levés vers le vasistas du 31 Nevill Road, à Londres, on enregistre ce qui en traverse le cadre ce 19 septembre 2003 : les souffleurs du groupe Hubbub sont associés à Kazushige Kinoshita (violon) et Taku Unami (laptop, guitare) pour près de soixante-dix minutes d'affût tendu (allons, il y a tout de même quelques moments creux) ; la trame du fog – archet & machine – est perforée çà et là de brusques libérations – clapets, slaps, pizz' – étranglées qui s'agglutinent en petites concrétions. Sévère mais admirable broderie pour l'auditeur qui accepte l'épreuve d'endurance. (gt)

cs5

Xavier Charles, Bertrand Denzler, Jean-Sébastien Mariage, Mathieu Werchowski : Metz (Creative Sources, 2004). C'est un plaisir renouvelé que de réécouter cette demi-heure de musique enregistrée par Jean-Luc Guionnet en octobre 2003 au Temple Neuf de Metz ! Tirant parti de l'acoustique réverbérante des lieux, clarinette, saxophone ténor, guitare électrique et violon poussent leurs séquences de jeu (que des pauses silencieuses organisent) avec une fine élégance : travail « dans le son » collectif, changements de plans et efflorescences aboutissent à un développement organique passionnant. (gt)

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Günter Müller, Jason Kahn, Christian Wolfarth : Drumming (Creative Sources, 2005). En neuf pastilles effervescentes (taillées cut dans une session au WIM de Zurich, fin octobre 2004), les drummers Müller (iPod, electronics), Kahn (laptop) et Wolfarth (percussion) appliquent à l'art tambourinaire une définition extensive... ou très littérale : à force d'entrelacs, de chevauchements, de prolifération, les pouls entrent en ébullition et crépitent ; anamorphoses, boucles, basses et balais, dans leur intrication, confèrent grain et complexité au flot – que prolongera, en 2009, le disque Limmat. (gt)

28 janvier 2013

French Doctors : Au chevet des blessés (Ronda)

french doctors au chevet des blessés

Il faut toujours retourner un disque vinyl. On ne sait jamais, quoi qu’ait pu contenir sa première face, ce qui nous attend sur la seconde. Prenons l’exemple d’Au chevet des blessés, un enregistrement né d’une résidence des French Doctors (Sébastien Ogrob Borgo, Olivier Manchion, Frank de Quengo, Nicolas Bondage Marmin, Edward Perraud) aux Instants Chavirés en 2004, soigneusement rangé dans sa poche(tte) de sang…

Ainsi ça partait plutôt mal : les Doctors ayant voté à l’unanimité des frappes chirurgicales (bien sûr) de prog rock à drone et neutron qui manque trop de cohésion pour être efficace. Une vindicte molle qui fait un peu de bruit mais ne casse pas grand-chose. Mais c’est comme si ça tombait bien quand même : car le temps (celui de la face B) est venu pour les French Doctors de… réparer. Une basse tourne et retourne et la sauce-mercurochrome prend enfin. La mollesse de tout à l’heure prend les couleurs d’une indolence élégante et narcotique. Pris dans un champ de tirs électriques, l’auditeur profite à la maison d’une séance d’acupuncture pas comme les autres. Une fois celle-ci terminée, il pourra applaudir au beau LP une face qui l’a soigné !

French Doctors : Au chevet des blessés (Ronda)
Edition : 2012.
LP : Au chevet des blessés
Pierre Cécile © Le son du grisli

29 décembre 2012

Hans Koch, Gaudenz Badrutt : Social Insects (Flexion, 2012) / Jonas Kocher, Gaudenz Badrutt : Strategy of... (Insub, 2012)

hans koch gaudenz badrutt social insects

Qui sont ces insectes sociaux (sociables ?) qui sifflent sous nos têtes ? Voilà la question de Gaudenz Badrutt (electronics) et Hans Koch (clarinette basse) : l’un frissonne et l’autre siffle mais les deux donnent dans le sempiternel parallèle entre infiniment petit et difficilement audible…

Et il y a quelque chose d’organique dans ces sons. De petites bêtes passent en soufflant, sifflant, gueulant aussi de temps en temps, et l’instrumentarium est leur terrain de jeu (ils peuvent entrer dans la clarinette et y caracoler). Leur musique peut être concrète, abstraite ou ambient. On pourra qualifier cette ambient de « scientiste » pour parler de la grande découverte que Badrutt et Koch ont faite sur ce CD. Au diable la terminologie, c’est là qu’ils sont le plus original !

EN ECOUTE >>> Social Insects (extrait)

Hans Koch, Gaudenz Badrutt : Social Insects (Flexion)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2012.
CD : Social Insects
Pierre Cécile © Le son du grisli

jonas kaucher gaudenz badrutt strategy

Enregistré à Berlin le 13 octobre 2011, Strategy of Behavious in Unexpected Situations (qui peut être téléchargé ici) pourra être écouté avant ou après Social Insects, dont l’écoute se sera faite avant ou après celle des Duos 2011 de l’accordéoniste Jonas KocherBadrutt et lui y posent une autre question : lequel des deux souffle électronique, et lequel des deux siffle grave à ce point ? Mais on se rend compte que cette question est moins importante que cette autre : comment le rapprochement de deux instruments que tout oppose peut-il faire muer le minimalisme en noise corrosive ?

Gaudenz Badrutt, Jonas Kocher : Strategy of Behavious in Unexpected Situations (Insubordinations)
Enregistrement : 13 octobre 2011. Edition : 2012.
CD : Strategy of Behavious in Unexpected Situations
Pierre Cécile © Le son du grisli

14 décembre 2012

Cremaster : Live at Audiograft / Pluie Fine (Consumer Waste / Potlatch, 2012) / Astero : Nadir (Agxivatein, 2012)

cremaster angharad davies

Vingt-six minutes et quelque enregistrées en concert au Modern Art Oxford en mars par Cremaster (le duo d’Alfredo Costa Monteiro et Ferran Fages). Voilà pour les premières informations sur Live at Audiograft. Mélomanes certainement je n’en doute pas germanophiles, nos deux hommes fabriquent une électroacoustique glacée dont le centre est gangréné de parasites et les bords sont tranchants. Plus électronique que les autres travaux qu’on leur connaît (que je leur connais en tout cas), le disque peint des avions au décollage et des collisions de bateaux-tamponneurs avec une force déroutante.

Mais pas aussi déroutante que sur Pluie Fine, CD qui sort chez Potlatch (qui a récemment produit le très bon Sei Ritornelli) que Cremaster a enregistré avec la violoniste Angharad Davies (par correspondance de 2010 à 2012 : tiens, je t’adresse ce bruit… Merci, voilà un peu de crin crin pour toi… Bien reçu, reçois ce drone des familles… etc.). Le problème c'est qu'à force d’être dérouté, me voilà perdu ! Les dispositifs électroacoustiques et la table de mixage des compères s’agitent avec trop de sérieux peut-être, en tout cas sans grande originalité. Désagréable cette impression de rentrer dans un tunnel (qui ne nous protège même pas de la pluie fine) et de n'en jamais voir le bout… Dommage cette fois.

Cremaster : Live at Audiograft (Consumer Waste)
Enregistrement : mars 2012. Edition : 2012.
CD : Live at Audiograft

Cremaster, Angharad Davis : Pluie Fine (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010-2012. Edition : 2012.
CD : Pluie Fine
Pierre Cécile © Le son du grisli

astero nadir

Astero est un autre duo-projet de Monteiro. Avec Juan Matos Capote et ses oscillateurs de sa confection, le Portugais met ses devices électroacoustiques au service d’une noise fouineuse. Buzzs, drones, crashs, sifflets, le tout fait penser à un Francisco Lopez qu’on aurait plongé dans le bitume chaud. Là, d’accord, Alfredo !

Astero : Nadir (Agxivatein)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : Nadir
Pierre Cécile © Le son du grisli

21 novembre 2012

Eric La Casa, Cool Quartett, Lina Nyberg : Dancing in Tomelilla (Hibari, 2012)

eric la casa cool quartet dancing in tomelilla

On pourra voir dans ces chaises, tabourets, sofa et fauteuil vides de couverture, les meubles reprisés installés dans une salle de danse peu ordinaire : le groupe qu’on y attend a pour nom Cool Quartett (ses musiciens ceux d’Axel Dörner, Zoran Terzic, Jan Roder et Sven-Åke Johansson), qui accompagnera la chanteuse Lina Nyberg.

Malgré les qualités des musiciens du quartette en question, le concert – que le disque retient sur ses quatre dernières plages – ne donne pas grand-chose : pire, déçoit beaucoup. Un lot de standards soumis aux chiches voire racoleuses vocalises de Nyberg – sirop de jazz pour tout souteneur. Si le swing vacille bien un peu sur un solo de Dörner ou une excentricité soudaine de la section rythmique, ce qui fait le sel de l’enregistrement est une présence qui rode : c’est qu’Eric La Casa promène là son micro : et les choses bougent enfin.

Ainsi sur My Old Flame décide-t-il de jouer de la distance qui le sépare des musiciens, finit par leur échapper pour rejoindre le public, s’intéresser à ses conversations, mettre ses rires en boîte... La musique n’est plus qu’un élément de l’endroit dont La Casa enregistre la rumeur, et même l’existence. Pour remettre la chose (ou le concert) dans son contexte, il s’empare des trois premières pistes du disque et raconte ou réinvente une vie de coulisse (échauffement, frigo qui bourdonne, vieux disques de jazz qui tournent au loin…) et une vie de club (bruits de la rue à qui on ouvre la porte, craquements du plancher, premiers applaudissements…).

Un concert en particulier, certes, mais plus encore toutes les choses qui tournent autour d’un concert comme un autre : voilà ce qu’a enregistré La Casa le 6 septembre 2008. Voilà la vérité qu’il révèle aujourd’hui sur référence Hibari.

Eric La Casa, Cool Quartett, Lina Nyberg : Dancing in Tomelilla (Hibari / Metamkine)
Enregistrement : 6 septembre 2008. Ediion : 2012.
CD : 01-03/ September in Tomelilla 04/ Softly as in A Morning Sunrise 05/ September in the Rain 06/ My Old Flame 07/ April in Paris 08/ Long Ago and Faar Away
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

tomelilla

In 2008 I was going to quit as a director of the Art Museum in Ystad, a place I made a venue for music, sound art and visual arts. Among those I worked with were Sonic Youth, Jim O´Rourke, Yoshimi, Ikue Mori, Christine Abdelnour, Mats Gustafsson, Peter Brötzmann, Peter Kowald, Kim Gordon and many others. But among those I worked with the most was my old friend Sven-Åke Johansson. He followed my doings over the years. In September 2008 I decided to arrange my last music festival and invited Sven-Åke Johansson, Axel Dörner, Annette Krebs, Andrea Neumann, Christine Abdelnour and many others as well. In the art museum we planned to days with ad hoc playing and different groups. But Sven-Åke gave me the idea that Cool Quartett should play for dancing in Stora Hotellet, Tomelilla, Grand Hotel, Tomelilla, really an old fashioned place in a village, where people would meet on Saturday evening to drink and dance. A place where they never heard of Sven-Åke Johansson or whatever free music. So, this is what happened. We asked the hotel owners and they were enthusiastic. They would have a normal dance evening and promised to cook very traditionally south Swedish food.

This very evening we went there with all the participants of the sound and experimental music festival. And especially for this evening I had invited one of Sweden´s top jazz vocalists to sing the melodies. It was really meant to be a dance evening and not a jazz concert. Cool Quartet played for hours from the American song book and Lina sang the songs, no one was supposed to play a solo longer than a chorus. They were playing for dance. And people did dance. Many couples came there only to dance and they were smartly dressed up and to be able to drink they had booked rooms in the hotel. Thus the evening went on in the name of foxtrot etc… All the musicians danced. Even me. So I had the opportunity to dance with Christine Abdelnour, Annette Krebs and Andrea Neumann as well. And also the other visitors, the members of the very local jazz club, and the inhabitants of Tomelilla also danced with the many foreign guests. A young girl from Tomelilla asked me to dance, and asked me about the great orchestra. I explained this was part of a sound art project in Ystad Art Museum. She had never heard about this museum.

The evening turned out into a great party. Everybody was satisfied. But what I did not expect was that so many of the local dancing audience decided to come to the museum next day to listen to the music. Now indeed experimental, they way you know it. And they stayed for hours, because they recognized for example Annette Krebs and others they had talked to and danced with. They did not find this music difficult, only different. And they felt at home.

Eric La Casa, yes he was part of the festival. All the evening he spent recording from different angles, even from the toilet or upstairs. And this is the result of his efforts, the first half being a kind of sound collage and the second being a recording of how the band sounded this evening. Then you have to imagine all the beer, wine, egg cakes, pork, salads for the vegetarians and dark south Swedish rye bread, that were also part of the evening. After the concert I walked with Christine and asked her once again if she liked jazz music, she had denied that so many times before. She said again, no, she had no connections whatsoever with this music.

Do I have to tell you that Barcelona Series, Christine, Annette and all the others made tremendously good music in the Art Museum, and that I am very happy that some of the inhabitants of Tomelilla had the opportunity to enjoy it in different shapes. Tomelilla by the way is just 20 kilometers away from Ystad. So this is the little story behind this record.

27 septembre 2012

The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN, 2012) / Gianni Mimmo : Name of the Game (Setola di Maiale, 2012)

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D’accrochages en accrochages, d’embardées en embardées, le Radiata Quintet n’a aucun mal à nous convaincre du bien-fondé de son improvisation...

Quintet en mouvement, préférant le trouble à l’organisé, Stefano Ferrian (saxophone ténor), Cecilia Quinteros (violoncelle), Claudio Milano (voix), Luca Pissavini (contrebasse) et Vito Emanuele Galante (trompette) introduisent quelques frêles balises à leur musique. Et de ces frêles balises, naîtront de raides et rudes scénarios. Dialoguant en des espaces réduits puis allongeant la prose jusqu’à envahir leur propre sphère, ils se répandent en illuminations croisées. Suppliques, cris et gesticulations de la voix ; cordes stressantes et jamais liantes ; saxophone débraillé ici, evanparkerien ailleurs, la strangulation est proche, annoncée. A découvrir…

The Radiata 5tet : Aurelia Aurita (dEN Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Bile dal Po 02/ Eumetazoa 03/ Planula larvae 04/ Diploblastic 05/ Single Germ Layer 06/ Echinoderms 07/ Spiralia 08/ Radially Symmetrical Cnidarians 09/ Vectensis 10/ (c)tenophores
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

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Ce quelque chose de familier que proposent Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavini et Stefano Giust ne cache aucune révolution, aucune redéfinition des codes. Il s’agit, seulement et simplement, d’improvisation. Ici, la guitare de Stefano Ferrian distille quelques étranges saveurs : l’arpège n’est jamais tranquille, la corde frise l’excès et entretient de désagréables trouées. A l’opposé, le soprano de Gianni Mimmo – beaucoup moins lacyen que d’ordinaire – mise sur des phrasés aux chauds contours. Foisonnants et jamais en reste d’un motif à étrangler, Luca Pissavini et Stefano Giust, respectivement contrebassiste et percussionniste, maintiennent l’improvisation à haut niveau. Ainsi de ces paysages familiers, se perdant parfois en des virées utopiques (humour et chaos ne font jamais bon ménage cf. Essi), on louera, plus que toute chose, l’unité offerte, ici, intensément.

Gianni Mimmo, Stefano Ferrian, Luca Pissavii, Stefano Giust : Name of the Game (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD: 01/ Tu 02/ Io 03/ Egli 04/ Voi 05/ Essi 06/ Noi
Luc Bouquet © Le son du grisli

26 octobre 2012

Neil Campbell, Robert Horton : Trojandropper (Zum, 2012)

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Deux expérimentateurs touche-à-tout, Neil Campbell (Astral Social Club, Vibracathedral – faire apparaître entre parenthèses le nom de groupes ne signifie pas que le rédacteur les connaît vraiment) et Robert Horton (vieux briscard de The Appliances ou Plateau Ensemble), s’attaquent au disco en rendant hommage au virus qui infecta l’ordinateur personnel d’Horton

C’est dire de quelle nature est le projet et que le disco dont on parlera ici ne sera pas celui de Monsieur Toulemonde. En effet, cette musique dansante là est foutraque, tour à tour rétrofuturiste, noise, big beat, impulsive, mécanique, débordante d’instruments (basses et guitares électriques, casios et harmoniums, etc. et le saxophone soprano de Dan Plonsey). D’un expérimental magnifique et efficace en diable, Trojandropper se réserve sur sa fin un sample de disco (le vrai celui-là) et nous convainc que Campbell et Horton avaient raison dès le début : c’est bien là du disco ! Mais un disco d’un nouveau siècle. Et on en redemande !

Neil Campbell, Robert Horton : Trojandropper (Zum)
Edition : 2012.
LP : A1/ Child's Tongue Flicks A2/ Three-Wave Virtual Heart A3/ Slush Flotsam Bunny A4/ Panharmoni Particle Radio – B1/ Multi-Colored Canopy Dropper B2/ Cut-Free Taste Death B3/ Utterly Free World Without God's Curse - Multi-Sky Wave Joy
Pierre Cécile © Le son du grisli

10 octobre 2012

Paul Van Kemenade : Kaisei Nari (Stemko / Orkhêstra International)

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De Paul Van Kemenade, quinquagénaire néerlandais, on ne connait que peu de choses. A l’occasion de ce Kaisei Nari, on lui découvre une sonorité d’alto sèche et tranchante se partageant entre Art Pepper pour la férocité du phrasé, Bobby Watson pour les vives contorsions et Ornette Coleman pour le côté tête chercheuse.

En duo avec Aki Takase, le grain s’invite tendre et sableux puis se perd en une inutile virtuosité quand entre en piste la caisse claire d’Han Bennink. Avec le Three Horns and a Bass (Angelo Verploegen, Louk Boudesteijn, Wiro Mahieu), les contrepoints sucrés de la west-coast ne sont jamais très loin. Mais avec le Renaissance Vocal Ensemble, c’est un alto sans âme qui brode autour d’une messe de Pierre de la Rue puis s’égare en un flamenco masadien particulièrement sirupeux. Le pire ne s’évite pas et offre ainsi une triste conclusion à cet enregistrement en demi-teinte.

Paul Van Kemenade : Kaisei Nari (Stemko / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2012.  
CD : 01/ Cherry 02/ Kaisei Nari 03/ For A.T. 04/ Eva 05/ Song for Hope 06/ The Joy 07/ Mex 08/ Lullaby for a Petulant Guy 09/ Une couleur différente
Luc Bouquet © Le son du grisli

24 juillet 2012

Eli Keszler : Catching Net (PAN, 2012)

eli keszler catching net

Savoir si une installation (qui sonne) peut passer au format CD sans être trahie derechef est une interrogation qui en vaut bien une autre dans le domaine de l’art contemporain – et de la reproduction phonographique. Ici, je n’oserais pas de réponse mais ferais le constat de Catching Net, où Eli Keszler a rassemblé des sons d’installations de ces deux dernières années.  

Ça se lève d’abord comme la tempête. Le batteur, avec Greg Kelley (trompette), Ashley Paul (saxophone), Geoff Mullen (guitare préparée), Reuben Son (basson) et Benny Nelson (violoncelle), nous fourre la tête dans un marasme enchanteur et puis c'est le corps entier. On se laisse envahir par  les chocs de résonance, on prend quelques coups de lame, mais les quelques bleus qu’on y gagne valent le coup. Après quoi, Keszler pense pouvoir écrire pour un quatuor à cordes… Et il fait bien. Dans un lieu qui résonne lui aussi, Ikue Mori arrache des cris à son piano (j’entends parfois une guitare). Ces cris, le Providence String Quartet cherche à les étouffer. Et la musique tient en haleine son auditeur (au point d’en oublier l’installation dont elle découle). En conclusion, Keszler complote seul, joue avec des cordes de piano et de l’eau, et sa musique s’en trouve enténébrée. Comme quoi, quand l’artiste est à la hauteur, l’installation peut se résoudre à n’être que musique…

EN ECOUTE >>> Catching Net (extrait)

Eli Keszler : Catching Net (PAN / Metamkine)
Edition : 2012.
LP : Catching Net
Pierre Cécile © Le son du grisli

4 juillet 2012

Craig Shepard : On Foot (Edition Wandelweiser, 2011)

craig shepard on foot

Craig Shepard a parcouru la Suisse pendant un mois en 2005. De ce voyage fait à pied, On Foot révèle les compositions que l’homme a écrites et interprétées in situ à la trompette de poche (bien que son instrument de prédilection soit le trombone). Les bruits quotidiens (et parfois mystérieux) de la Suisse y rencontrent la musique de Shepard, jouée maintenant sur ce CD, dans l’ordre d’apparition : par Antoine Beuger (flûte), Katie Porter (clarinette), Christian Wolff (mélodica), Jürg Frey (clarinette), Tobias Liebezeit (percussions) & Marcus Kaiser (violoncelle).

Certains reviennent de voyage et disent qu’ils « ont fait » tel pays – comment souffrir d’entendre parler ainsi de leur expérience? Shepard, par la voix de ses colporteurs, raconte ses découvertes de vent dans les sapins, de cloches qui se balancent, de transports lents, de résonances (le duo Kaiser / Liebezeit revient sur ces résonances pendant une merveilleuse demi-heure)… Pour leur part, les mélodies d’On Foot sont des respirations dans toutes ces vignettes. Leur poésie relève du quotidien et leur joliesse tient de l’évidence.

Craig Shepard : On Foot (Edition Wandelweiser)
Edition : 2011.
CD : 01/ Crêt de La Neuve, Le 20 juillet 2005 02/ Grottes de L’Orbe, le 22 juillet 2005 03/ Vallorbe, le 23 juillet 2005 04/ St. Cergue, le 19 juillet 2005 05/ Genève, le 17 juillet 2005 06/ Dornach, Den. 2, August 2005
Héctor Cabrero © le son du grisli

25 juin 2012

Charles, Gross, Hautzinger, Marchetti : Tsstt! (Monotype, 2012) / Zea : Bourgeois Blues (OOCCII, 2012)

charles hautzinger gross marchetti tssst

Tsstt ! Bzzz ! Wooshhhh ! Clkt ! En cinq pièces courtes et moins d'une demi-heure, à coups de zips, de zaps et de sulfateuses portatives, l'association de Xavier Charles (clarinette), Franz Hautzinger (trompette quart de ton), Jean-Philippe Gross (dispositif électroacoustique) et Lionel Marchetti (magnétophone Revox B77, radio), relève le défi de maintenir l'attention de l'auditeur sans lasser. Si cela tient, à n'en pas douter, à l'heureuse brièveté de ce disque enregistré en janvier 2010 à Metz, il faut également l'imputer à la variété des climats créés.

Busy & buzzy, le groupe (qu'un Thomas Lehn ne déparerait pas – on ne peut non plus s'empêcher de penser à Jérôme Noetinger ou eRikm pour la section des « machines ») évite l'asphyxie de la seule course aux effets, aux scratches ou aux pétarades de flipper ; des nappes d'attente, crénelées de stridences, savent se bâtir et quand la bâche de la pochette se soulève, une bribe dixie, oui, s'échappe, un mécanisme s'emboucle, un jet de vapeur fuse... Sans renverser les codes de ce genre d'électrimpro mixte, le quartet déploie un bel art de l'espace et une intelligente effervescence.

Xavier Charles, Jean-Philippe Gross, Franz Hautzinger, Lionel Marchetti : Tsstt ! (Monotype)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01-05/ 01-05
Guillaume Tarche @ Le son du grisli

zea xavier charles bourgeois blues

On retrouve Xavier Charles sur un 45 tours que publie Zea (Arnold de Boer) : Bourgeois Blues. Sous le blues promis par ce titre de Lead Belly dont Mark E. Smith retoucha les paroles, trouver des chansons en anglais qui oscillent entre pop et folk : Charles y intervient en effronté qui ornemente et assure de son soutien une guitare (folk ou électrique) obnubilée par les rythmes d’Afrique. Pour la seconde face, surtout.

EN ECOUTE >>> Bourgeois Blues

Zea, Xavier Charles : Bourgeois Blues (OCCII)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
45 tours : A/ Bourgeois Blues B1/ It’s Quiet B2/ Insecurity Expert
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

14 février 2012

Steve Lacy : The Sun (Emanem, 2012)

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Sous le nom de The Sun, Emanem réédite des disques Roaratorio (LP01) et Quark (LP 9998) puis Emanem (CD 4004) augmentés d’inédits datant de 1967 et 1968. Ce faisant, le label élabore un recueil d’importance, qui consigne de charismatiques engagements mis en musique par Steve Lacy sur des « paroles » de Buckminster Fuller, Lao Tseu ou Guillevic. Pour cible de cette salve d’autres shots : la guerre du Vietnam, les massacres faits éléments de civilisation.

Puisqu’il faut nuancer à l’aune des grands textes les définitions simplistes de notions qui en imposent, comme celle, surpassant toutes autres, de « civilisation », reprendre Les transformations de l’homme de Lewis Mumford : « Le comble de l’irrationalité de la civilisation fut d’inventer l’art de la guerre, de le perfectionner et d’en faire une composante structurelle de la vie civilisée (…) La guerre a été l’invention spécifique de la civilisation : son drame fondamental. L’ultime négation de la vie, qui justifiait tragiquement toutes celles qui avaient précédé. » Qui se passionnera pour le sujet pourra aller lire aussi Requiem des innocents, de Louis Calaferte.

Retour au disque. Pour donner d’autres couleurs au monde tel qu’il va, The Sun, première des pièces inédites datées de février 1968, se lève en optimiste sur une exhortation à l’humanité signée Fuller : Irène Aebi en récitante accompagnée de Lacy, Karl Berger (omniprésent au vibraphone), Enrico Rava (trompette) et Aldo Romano (batterie), y défend un théâtre de l’absurde que The Gap changera en morceaux de clameurs retentissants. Enregistrée l’année précédente, Chinese Food (Cantata Polemica) est une protest song qui dirige les mots de Lao Tseu contre la guerre du Vietnam : Lacy, Aebi et Richard Teitelbaum, qui improvise ici pour la première fois aux synthétiseurs, y évoluent en personnages d’un virulent cabaret électroacoustique. Son chant contraste avec deux prises de The Way et deux improvisations enregistrées à Rome quelques mois plus tard par le même trio, inspiré par le même penseur. Cette fois, l’allure est lente : la voie est celle d’un morceau d’atmosphère énigmatique : les longs rubans et galons perturbés d’un Teitelbaum obnubilé par le son du theremin enveloppent les adjurations d’un soprano-ciselet et les conseils lus par Aebi : « The way to do is to be ».

Pour finir, entendre, enregistré à Zurich en 1973, ce Steve Lacy Quintet dans lequel on trouva longtemps, aux côtés de Lacy et Aebi (au violoncelle aussi), Steve Potts (saxophone alto), Kent Carter (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie). En quatre temps (inspirés par Anthony Braxton, Buster Bailey, Alban Berg et Lawrence Brown), The Woe rend hommage à Hô Chi Minh au son d’un exercice de poésie et de musique mêlées : un jazz qui clopine lorsqu’il n’est pas anéanti par les combats que les instruments et la mitraille saisissent à même les sons. Une dernière fois, Aebi scande : des mots d’Eugène Guillevic, tirés de Massacres, qui racontent, épaulés par le soprano et sur le tambour de Johnson, ce qu’on gagne à jouer avec les inventions de la civilisation au point de la changer, pour citer Mumford encore, en « long affront à la dignité humaine. »

On a pris ceux-là
Qui se trouvaient là.

On les a mis là
Pour en faire un tas.

On les a mis là
Et maintenant voir

Comme ils font le cri,
Comme ils font la gueule.

Massacres, Eugène Guillevic.

Steve Lacy : The Sun (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1967-1973. Edition : 2012.
CD : 01/ The Sun 02/ The Gap 03/ The Way (introduction) 04/ The Way (Take 5?) 05/ Improvisation (Numero Uno) 06/ The Way (Take 6) 07/ Improvisation (Numero Due) 08/ Chinese Food (Cantata Polemica) 09-12/ The Woe : The Wax (09) The Wage (10) The Wane (11) The Wake (12)
Guillaume Belhomme © le son du grisli

8 février 2012

Taylor Ho Bynum : Apparent Distance (Firehouse 12, 2011) / Bill Dixon : Envoi (Victo, 2011)

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Entendues ici et ailleurs, ces suites constituées de thèmes, d’enchevêtrements et de déstructuration free attirent presque toujours les impasses. Et ici, il n’y a aucun génie à déclarer, aucune imposture à épingler. Juste la précautionneuse mise en place d’une musique qui ne dit rien du brûlant, parfois repéré chez Taylor Ho Bynum, Bill Lowe, Jim Hobbs, Mary Halvorson, Ken Filiano et Tomas Fujiwara en d’autres occasions.

L’aventure tourne court faute de spontanéité et d’intensité rarement dévoilée. On se raccroche donc aux détails surgissant ça et là et  que l’on imagine et espère plus longuement explorés / exploités en concert : l’alto vrillant de Jim Hobbs, la guitare canaille de Mary Halvorson, le solo introductif du leader sous forte influence Dixon, l’archet lacérant de Ken Filiano. Moments forts mais n’arrivant pas à dissiper une trop lourde impression de déjà-entendu.

Taylor Ho Bynum Sextet : Apparent Distance (Firehouse 12 / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Part I : Shift 02/ Part II : Strike 03/ Part III : Source 04/ Part IV : Layer
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Un mois avant de disparaître, Bill Dixon emmenait un nonette à Victoriaville, et donnait son dernier concert. A ses côtés, les musiciens déjà présents sur Tapestries for Small Orchestra : Taylor Ho Bynum, Stephan Haynes, Rob Mazurek, Graham Haynes et Michel Côté, Glynis Loman, Ken Filiano et Warren Smith. En deux temps, Envoi arrange des parallèles et provoque quelques perturbations qui interrogent leur résistance : l’ouvrage de traîne est captivant, que rehausse en plus les incursions qu’y taille la clarinette contrebasse de Côté.

Bill Dixon : Envoi (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 22 mai 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Envoi, Section I 02/ Envoi, Section II 03/ Epilogue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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