Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Inscription à la newsletter du son du grisli
suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Lettre ouverte de Joëlle Léandre aux Victoires du jazzle son du grisli #3Conversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Tchangodei : L’Arc (Volcanic, 2012)

tchangodei le son du grisli steve lacy oliver johnson

Tchangodei, en béninois, signifie le Tonnerre, la Foudre. Tchangodei est pianiste, et sa musique est incarnée en une vingtaine de disques, joués en compagnie de musiciens de très haut niveau, aux univers profondément originaux : Archie Shepp, Mal Waldron, Louis Sclavis, Sonny Simmons, Sunny Murray, Itaru Oki, Kent Carter… Ou encore Steve Lacy et Oliver Johnson, comme sur The Bow, disque enregistré en trio en 1984, qui reparait aujourd’hui.

Ne pas compter sur cette réédition pour dissiper quelques peu la brume qui entoure le pianiste. Pour seules notes de pochette, Tchangodei rend hommage à son ami cher, le percussionniste Oliver Johnson,  disparu en de tristes circonstances en 2002. Ne pas chercher que l’Afrique dans sa musique, mais aussi l’exil. Ne pas chercher de tradition dans sa démarche : l’autodidacte joue d’un piano sans ascendance, ou alors celle de figures solitaires telles Monk (l’itération, les trous) et Cecil Taylor (le flux, les blocs). Sous ce titre, L’arc, nous trouvons The Bow, augmenté de deux morceaux dialogués avec le contrebassiste Henri Texier, et un autre avec Oliver Johnson.

Dès le premier morceau, on saisit ce que Tchangodei appelle de ses vœux : « l’urgence vitale ». Le trio avance décidé, sous l’impulsion irrésistible et sans cesse relancée d’Oliver Johnson. La complicité entre le pianiste et le percussionniste est sidérante, et Steve Lacy n’a plus, alors, qu’à se laisser porter par la vague, se glisser dans quelque anfractuosité puisretrouver l’air à grandes goulées. Les six titres qui suivront ce premier morceau, nommé The Bow et laissant ainsi son empreinte sur ce qui sera alors joué, offriront de contrastées perspectives : piano solaire et irisé ou orageux et électrisé, saxophone soprano chantant ou se déréglant, batterie jouée à mains nues ou par le bois percutée. Rarement, dans un disque, tendresse et tourment ne s’étaient si avidement recherchés et si heureusement trouvés. C’est, à vrai dire, une sorte de miracle.

EN ECOUTE >>> The Bow

Tchangodei : L’Arc (The Bow) (Volcanic)
Enregistrment : 1984. Réédition : 2012.
CD : 01/ The Bow 02/ Growth of Life 03/ War-dance 04/ Clichés 05/ African Dance 06/ Spirale 07/ The Wasp 08/ Face à la vie 09/ Lumière dans le brouillard 10/ Sans couleur 11/ L’arc (duo avec Oliver Johnson)
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Kent Carter : It Will Come (Le Chant du Monde, 1979)

KENT CARTER IT WILL COME

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Parcourir de multiples directions. Affiner ses compétences en matière de composition parallèlement à l’improvisation. Ne pas négliger l’organisation. Allier les qualités d’un orchestre de chambre à la cohésion d’une petite formation de jazz : ce sont là quelques-uns des axes que le bassiste (également violoncelliste) Kent Carter a inventoriés.

Dès qu’il a commencé de s’exprimer sous son propre nom, son vocabulaire s’est tout de suite enrichi de nouvelles dimensions associées à la composition, envisagée comme une sorte d’accomplissement dans sa vie musicale. Chez lui, composer a correspondu à un besoin intérieur, quasi viscéral, ce dont témoignent Beauvais Cathedral (Emanem) et Kent Carter Solo With Claude Bernard (Sun Records), tous deux issus d’un travail entrepris dans l’Oise, près de Paris, au Château de Maignelay où s’est installé Kent Carter pendant un temps.

kent carter 2

C’est au début des sixties, à Boston, aux Etats-Unis, que Kent Carter commença de s’illustrer dans le jazz après avoir suivi l’enseignement de la Berklee School of Music. Fort des leçons d’Herb Pomeroy, il intégra d’abord la rythmique d’un club local, At Lennie’s, en compagnie du pianiste Mike Nock et du batteur Alan Dawson, accompagnant les Booker Ervin, Zoot Sims, Phil Woods, Charlie Mariano ou Sonny Stitt de passage. Plus intéressant, il fit rapidement partie du trio du pianiste Lowell Davidson, dont un album paru chez ESP offre à entendre Gary Peacock à sa place – dommage pour Kent Carter… Sauf que ce groupe, pendant les quatre ans dont il allait en faire partie, l’amena à rencontrer à New York ceux qui allaient révolutionner le jazz : Bill Dixon, Cecil Taylor, Carla Bley et Mike Mantler qu’il côtoya tous, notamment au sein du Jazz Composers’ Orchestra, avant d’enregistrer en trio avec Paul Bley et Barry Atlschul. A la suite de quoi l’Europe fut parcourue, en quête d’expériences, dont les plus célèbres demeureront celles menées avec Don Cherry, puis, régulièrement, aux côtés de Steve Lacy.

Kent Carter a beaucoup écouté Henry Grimes, mais aussi Scott LaFaro, Gary Peacock, Alan Silva, tous bassistes émancipés. Faire progresser son instrument, au milieu des seventies, l’interpelle. Et à ce titre, il initie une rencontre intitulée Paris Bass Revolution, ce dont rendit compte un concert au Musée d’Art Moderne de Paris en compagnie de Peter Warren, Beb Guérin, Jean-François Jenny-Clark, Jean-Jacques Avenel et Oliver Johnson. Un rendez-vous malheureusement raté par manque de préparation selon l’instigateur lui-même – dommage… 

kent carter 1

Dans sa collection dédiée aux instruments de musique, le label Le Chant du Monde donnera toutefois à Kent Carter l’occasion de se rattraper en travaillant, cette fois, d’arrache-pied. En 1975, Kent Carter avait d’ailleurs été du disque consacré par cette même enseigne au piano, et confié à Michael Smith – un disque sans compromis d’aucune sorte, singulier, complexe.

Complexe, It Will Come ne le sera pas moins, qui se consacre donc à la contrebasse, et dont les notes de pochette insistent sur l’histoire. Diversité des formes associées à l’instrument et des bois utilisés, importance du luthier, variétés d’archets : tout ceci est évoqué. Ceux qui ignorent tout de l’archet allemand (différent du français) apprendront que sa hausse, plus large, nécessite une prise différente à l’origine d’effets spécifiques. Le didactisme de bon aloi que voici ! Hommages sont aussi rendus à Bertram Turetzky, Gary Karr et Pops Foster : Bass is beautiful! 

carter 3

Pour autant, cet album dont les deux faces s’articulent différemment n’a rien d’un inventaire. Ou bien alors il s’avère si subtil qu’on ne s’en rend pas compte. La Face A s’ouvre par un blues au tempo de marche typique du pizzicato, suivi par un quatuor à cordes avec section rythmique (contrebasse et batterie) précédant le morceau-titre en trio avec Takashi Kako au piano et Oliver Johnson à la batterie. La Face B quant à elle surprend : il s’agit d’une suite pour orchestre à cordes et deux solistes, en quatre mouvements. L’orchestre s’y compose de deux flûtes, quatorze premiers violons, huit deuxièmes violons, quatre altos, six violoncelles et quatre contrebasses – y participent l’épouse de Kent Carter, Michala Marcus (à qui fut autrefois dédiée une bien belle ballade), et Carlos Zingaro.

De l’ensemble se dégage un univers éminemment personnel, rigoureux, et à rapprocher – dans un registre différent – du premier opus de Barre Phillips en solo, de son duo avec Dave Holland également, voire de Taxi de Joëlle Léandre, ou encore des Conversations entre François Méchali et Beb Guérin.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Steve Lacy : The Sun (Emanem, 2012)

steve_lacy_the_sun

Sous le nom de The Sun, Emanem réédite des disques Roaratorio (LP01) et Quark (LP 9998) puis Emanem (CD 4004) augmentés d’inédits datant de 1967 et 1968. Ce faisant, le label élabore un recueil d’importance, qui consigne de charismatiques engagements mis en musique par Steve Lacy sur des « paroles » de Buckminster Fuller, Lao Tseu ou Guillevic. Pour cible de cette salve d’autres shots : la guerre du Vietnam, les massacres faits éléments de civilisation.

Puisqu’il faut nuancer à l’aune des grands textes les définitions simplistes de notions qui en imposent, comme celle, surpassant toutes autres, de « civilisation », reprendre Les transformations de l’homme de Lewis Mumford : « Le comble de l’irrationalité de la civilisation fut d’inventer l’art de la guerre, de le perfectionner et d’en faire une composante structurelle de la vie civilisée (…) La guerre a été l’invention spécifique de la civilisation : son drame fondamental. L’ultime négation de la vie, qui justifiait tragiquement toutes celles qui avaient précédé. » Qui se passionnera pour le sujet pourra aller lire aussi Requiem des innocents, de Louis Calaferte.

Retour au disque. Pour donner d’autres couleurs au monde tel qu’il va, The Sun, première des pièces inédites datées de février 1968, se lève en optimiste sur une exhortation à l’humanité signée Fuller : Irène Aebi en récitante accompagnée de Lacy, Karl Berger (omniprésent au vibraphone), Enrico Rava (trompette) et Aldo Romano (batterie), y défend un théâtre de l’absurde que The Gap changera en morceaux de clameurs retentissants. Enregistrée l’année précédente, Chinese Food (Cantata Polemica) est une protest song qui dirige les mots de Lao Tseu contre la guerre du Vietnam : Lacy, Aebi et Richard Teitelbaum, qui improvise ici pour la première fois aux synthétiseurs, y évoluent en personnages d’un virulent cabaret électroacoustique. Son chant contraste avec deux prises de The Way et deux improvisations enregistrées à Rome quelques mois plus tard par le même trio, inspiré par le même penseur. Cette fois, l’allure est lente : la voie est celle d’un morceau d’atmosphère énigmatique : les longs rubans et galons perturbés d’un Teitelbaum obnubilé par le son du theremin enveloppent les adjurations d’un soprano-ciselet et les conseils lus par Aebi : « The way to do is to be ».

Pour finir, entendre, enregistré à Zurich en 1973, ce Steve Lacy Quintet dans lequel on trouva longtemps, aux côtés de Lacy et Aebi (au violoncelle aussi), Steve Potts (saxophone alto), Kent Carter (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie). En quatre temps (inspirés par Anthony Braxton, Buster Bailey, Alban Berg et Lawrence Brown), The Woe rend hommage à Hô Chi Minh au son d’un exercice de poésie et de musique mêlées : un jazz qui clopine lorsqu’il n’est pas anéanti par les combats que les instruments et la mitraille saisissent à même les sons. Une dernière fois, Aebi scande : des mots d’Eugène Guillevic, tirés de Massacres, qui racontent, épaulés par le soprano et sur le tambour de Johnson, ce qu’on gagne à jouer avec les inventions de la civilisation au point de la changer, pour citer Mumford encore, en « long affront à la dignité humaine. »

On a pris ceux-là
Qui se trouvaient là.

On les a mis là
Pour en faire un tas.

On les a mis là
Et maintenant voir

Comme ils font le cri,
Comme ils font la gueule.

Massacres, Eugène Guillevic.

Steve Lacy : The Sun (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1967-1973. Edition : 2012.
CD : 01/ The Sun 02/ The Gap 03/ The Way (introduction) 04/ The Way (Take 5?) 05/ Improvisation (Numero Uno) 06/ The Way (Take 6) 07/ Improvisation (Numero Due) 08/ Chinese Food (Cantata Polemica) 09-12/ The Woe : The Wax (09) The Wage (10) The Wane (11) The Wake (12)
Guillaume Belhomme © le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Steve Lacy : Blinks (HatOLOGY, 2011)

blinksli

Sur pellicule (avec l’essentiel documentaire de Peter Bull : Steve Lacy – Lift the Bandstand) ou devant les micros d’un studio (par exemple pour ces Songs d’anthologie avec Brion Gysin), les premières années des eighties lacyennes furent particulièrement fertiles… sans parler des concerts dont les disques continuent à témoigner… comme ce grand live à la Rote Fabrik de Zurich, en février 1983 !

Steve Lacy (saxophone soprano), Steve Potts (saxophones alto & soprano), Irène Aebi (voix, violon, violoncelle), Jean-Jacques Avenel (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie) y délivrent une musique intense, pleine d’ardeur, qu’on pourrait mettre en rapport chronologique et esthétique avec deux autres concerts édités chez Hat : les incontournables The Way (quintet, 1979) et Morning Joy (quartet, 1986).

Impeccablement soudé (dans les énoncés bien sûr, mais également dans l’art de la composition spontanée), compact, le groupe communique une belle énergie organique : swing & surprise, danse & recherche ! Si la scrupuleuse précision d’écriture des « thèmes à cellules » (Stamps, Blinks, Wickets) trouve son pendant – tout comme le sopraniste trouve le sien chez l’altiste – dans le débridement qui la prolonge, la musique est toujours lisible, même dans l’improvisation collective de Prospectus (ce morceau a longtemps servi d’indicatif, de pièce d’ouverture, offrant également par sa structure harmonique l’occasion à chacun de s’accorder) ou la jungle de Clichés. Au cours même de pièces qui s’étirent, Lacy sait, flottant sur le tempo, faire basculer les ambiances, changer d’optique, choisissant ici la sinueuse invention linéaire, là une dramaturgie de l’attente. Comme y invite Blaise Cendrars, par la voix d’Irène Aebi qui chante son Prospectus, visitez donc cette île !

Visitez notre île / C’est l’île la plus au sud des possessions japonaises / Notre pays est certainement trop peu connu en Europe / Il mérite d’attirer l’attention / La faune et la flore sont très variées et n’ont guère été étudiées jusqu’ici / Enfin vous trouverez partout de pittoresques points de vue / Et dans l’intérieur / Des ruines de temples bouddhiques qui sont dans leur genre de pures merveilles

Quelques mots encore pour une brève digression discographique qu’on voudra bien me pardonner : l’enregistrement présenté par Hat avait déjà été publié à deux reprises par ledit label, sous l’intitulé Steve Lacy Two, Five & Six – Blinks ; d’abord en un splendide double vinyle sous coffret à tranche rouge, en 1984 [comprenant, en sus de pièces du quintet, le duo des Three Points et le sextet au complet sur The Whammies] ; puis sous la forme d’un double disque compact en 1997 [reprenant les deux LP’s et complétant l’enregistrement avec Stamps et Prospectus]. La version qui nous est proposée aujourd’hui écarte les pièces en duo et en sextet pour remplir à ras bord un seul disque concentré sur le quintet – bien que ce choix d’édition dont les raisons restent obscures surprenne, il n’entame pas notre plaisir…

Steve Lacy : Blinks (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1983. Réédition : 2011.
CD : 01/ Stamps 02/ Blinks 03/ Prospectus 04/ Wickets 05/ Clichés
Guillaume Tarche © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Steve Lacy : In Berlin (FMP, 2010)

lacyberlinsliCompte tenu du fait que ce disque est publié dans le cadre de la vaste rétrospective historique d’un éditeur phonographique, on comprendra que ledit label ait complété (ou « chargé ») la réédition du splendide LP solo de 1975, Stabs (dont l’ordre des faces est ici inversé), par la moitié – mais seulement… on le déplorera – d’un autre beau vinyle, Follies (1977)… Sans doute est-il vain d’ergoter car, somme toute, ce document a le mérite de présenter les deux faces essentielles de l’activité lacyenne durant ces très fructueuses « scratching seventies » : le solo (depuis le fameux concert d’Avignon, en 1972) et le quintet – que forment, autour de Steve Lacy (saxophone soprano), Steve Potts (saxophones alto), Irène Aebi (violoncelle), Kent Carter (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie).

Impeccablement réfléchi et aussi complexe que la compression d’ouvre-boîtes (angles & réitérations) qui orne la couverture du disque, le programme solitaire que le sopraniste déroule fait alterner plages pensives, broderies de haute altitude et séquences maniaques qui, à bout de permutations géométriques et d’épuisements combinatoires, jusqu’au growl parfois, délivrent un lyrisme unique, refroidi et profondément humain, porté par une extraordinaire sonorité. Grand solo.

Plus débridé, le quintet ne sacrifie pas sa puissance vrombissante (la pochette d’époque, un dessin d’Antoine Nicoglou, présentait un groupe bien allumé – au milieu d’un sacré bestiaire, Lacy, braguette ouverte, faisant se lever les lames du parquet !) à la lourdeur : contrebasse & violoncelle, s’ils fondent le microcosme harmonique d’Esteem, dégagent sur Follies une pneumatique originale (bounce propulsif & bourdons arco) sur laquelle Potts & Lacy peuvent faire jouer leurs ressorts dramatiques respectifs (spirales, dérapages, abeilles, surf)…

Steve Lacy : In Berlin (FMP / Instant Jazz)
Enregistrement : 1975/1977. Réédition : 2010.
CD : STABS (solo) : 01/ Cloudy 02/ Moon 03/ Stabs 04/ No Baby 05/ Deadline 06/ Coastline 07/ The Duck – FOLLIES (quintet) : 08/ Esteem 09/ Follies
Guillaume Tarche © Le son du grisli

fmpsli

Ce disque est l'un des douze (rééditions ou enregistrements inédits) de la boîte-rétrospective que publie ces jours-ci le label FMP. A l'intérieur, trouver aussi un grand livre de photographies et de textes (études, index de musiciens, catalogue...) qui finit de célébrer quarante années d'activités intenses.   

Commentaires [1] - Permalien [#]

Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody, 2003)

liftthegrisli

Près d'un paravent, un Steve Lacy visiblement intimidé par la caméra introduit Evidence de Thelonious Monk. Ainsi débute le film que Peter Bull consacra, dans les années 1980, au saxophoniste. Les couleurs respirent leur époque et cèderont la place à des archives en noir et blanc lorsqu'il s'agira d'illustrer une longue interview de Lacy, dans laquelle il fait un bilan raisonné de son expérience musicale.

Dès le départ, c'est à Monk qu'il rend hommage, et aux précieux conseils qu'il reçut du maître du temps où il jouait à ses côtés. Pourtant tous indispensables, l'un d'entre eux se détache et offre au film à la fois un fil conducteur et un titre choisi : Lift the Bandstand, sorte de quête précieuse de l'envol en musique, de l'instant où les interprètes contrôlent leurs thèmes sans vraiment y penser, ressentent loin des contraintes pour gagner comme jamais en efficacité. Le principe déclaré, Steve Lacy peut maintenant annoncer qu'il croit avoir mené cette quête, sinon à son terme, du moins à un point de chute satisfaisant : deux extraits d'un concert donné en 1985 avec son sextette en offrent un aperçu. Irene Aebi scande Prospectus et Gay Paree Bop sur l'entente d'un groupe formé depuis douze ans. Inutile de dire qu'aux côtés du leader et de sa partenaire, Bobby Few, Jean-Jacques Avenel, Steve Potts et Oliver Johnson n'ont pas à simuler l'entente.

Pour en arriver là, Lacy déclare qu'il n'y a pas de secrets. Simplement une accumulation d'expériences qui font une histoire. Celle qui le mena de ses premiers cours en compagnie de Cecil Scott à sa rencontre avec Cecil Taylor, de ses expérimentations aux côtés de Roswell Rudd à sa découverte des permissions allouées par le refus de la mélodie. Autant de facteurs qui l'ont amené à se connaître, auxquels il ajouta certaines découvertes personnelles (l'emploi du soprano, ou une manière particulière d'utiliser les mots dans le jazz) pour en arriver enfin à se construire et s'imposer. Précis et précieux, retraçant son parcours sans oublier d'être redevables aux maîtres comme aux figures qu'il a croisées (l'émulsion bénéfique qu'a pu lui procurer la concurrence d'un autre soprano de taille, John Coltrane), Steve Lacy trouve au "Lift The Bandstand" de Monk une réponse adéquate, qui est aussi une célébration de l'accord parfait entre musiciens, "when the music really takes place".

Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody Films)
Edition : 2003.
DVD : 01/ Evidence 02/ Prospectus 03/ About Sidney Bechet 04/ About Cecil Taylor 05/ About Gil Evans 06/ About Thelonious Monk 07/ About John Coltrane 08/ Gay Paree Bop
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

>