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Le son du grisli
6 décembre 2016

R. Lee Dockery, Smokey Emery : Cathedrelic / Rankin-Parker, Pearce : Odd Hits / Ben Bennett : Trap (Astral Spirits, 2016)

rois astral spirits

R. Lee Dockery, Smokey Emery : Cathedrelic (Astral Spirits, 2016)
Alourdissant leurs discographies respectives – fournie, celle de Smokey Emery ; encore assez légère, celle de R. Lee Dockery – d’une nouvelle cassette, Daniel Hipolito (bandes, synthétiseurs, électronique) et Lee Dockery (basse, synthétiseurs, électronique) y font aussi œuvre commune. Au son d’une drôle d’ambient, ils retournent des plaques de tôle et libèrent des spectres chantant quand ils ne se plaisent pas à traîner à terre une série de graves qui crachent. Assourdissante, l’épreuve est aussi étourdissante.  

Teddy Rankin-Parker, Daniel Pearce : Odd Hits (Astral Spirits, 2016)
En 2014, Astral Spirits publiait une cassette du Broken Trap Ensemble – un quartette, dans les faits – dont sont membres Teddy Rankin-Parker et Daniel Pearce. En duo, passée une première phase d’improvisation entendue, le violoncelliste et le batteur fabriquent des miniatures instrumentales inspirées, qu’elles adoptent une lourde démarchent, frémissent ou même cavalent (le jeu de violoncelle n’y étant pas pour rien). Pour les amateurs, trouver là une « alternative », avec quelques ressemblances, aux épreuves de Lonberg-Holm.



Ben Bennett : Trap (Astral Spirits, 2016)
Hier c’était un solo de Will Guthrie qu’Astral Spirits publiait sur cassette. Aujourd’hui, c’est Ben Bennett – batteur entendu notamment auprès de Jack Wright – qui dépose sur bande douces pièces instrumentales enregistrées seul. A la rumeur de sa frappe appuyée et endurante, Bennett ajoute les cinglements de préparations ficelées, quelques sifflements aussi et puis des bruits de moteurs. Lorsqu’il se veut plus subtil, le batteur est malheureusement moins « à l’aise » et c’est alors une claque que prend l’attention de l’auditeur : soudain évanouie.

20 octobre 2020

Harutaka Mochizuki : Flageolet Ni Tokeru Chocolate (Klageto, 2020)

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Ce que je recherche, c’est la perfection. Forcément, la plupart du temps, j’échoue. Ce que je recherche avant tout, en fait, c’est chanter davantage. La confidence date du printemps 2018, et ce nouvel enregistrement solo d’Harutaka Mochizuki, Flageolet Ni Tokeru Chocolate – deux plages datées de 2019 et 2020 – pourrait en être la parfaite illustration.

Progressant toujours comme sur un fil, Mochizuki passe de saxophone en clavier et donne même de la voix : une série d’airs différents, de presque chansons succinctes, passe comme autant de séquences subtilement enchaînées. L’emballement d’une machine peut l’inciter à s’essayer à la poésie sonore quand ce n’est pas la tentation d’une pop naïve qui le travaille. Mais la foucade passée, le musicien retourne au saxophone alto : glisse avec lui le long de pentes légères, engouffre dans l’instrument deux voix presque semblables, tremble enfin jusqu’au silence.

kommissar125Les tergiversations expressives de Mochizuki, qui filent une même poésie, ne datent pas d’hier. C’est ce dont témoigne les trois pièces que le Japonais a déposées sur un vinyle qu’il partage avec les doyens de Negativland (deux récréations passées au collage sans susciter de grand intérêt) et Kommissar Hjuler und Frau (un théâtre inquiet qui convoque respiration souffreteuse et musical antalgique). En 2004 et 2012, Mochizuki chantait déjà : au piano, avec un peu de percussions (à moins que ce ne soit là le grelot agité par un chat), il élabore une chanson qui fait grand cas de distance et de silences. C’est là un art du lâcher-prise qui exprime autant qu’il cache, et qui touche.

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Est-ce cette peur de l’échec qui, malgré tout, conduit Harutaka Mochizuki à s’essayer à d’autres expériences encore ? Sur la compilation 聖みろくさんぶ, on le retrouve ainsi en compagnie du guitariste et chanteur Atsushi Noda (qui présente ici quelques-uns de ses projets personnels) sur deux titres d’une pop instable. Au saxophone et à la voix encore, il œuvre à une chanson qui flotte cette fois entre plages délicates et écueils. Noda a eu raison d’embarquer le saxophoniste : l’étrangeté de sa pratique augmente sa pop désuète (on pense à 800 Cherries) d’autres dissonances, décisives celles-là.

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Harutaka Mochizuki : Flageolet Ni Tokeru Chocolate
Klageto / An'archives
Edition : 2020. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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affiche loti somm

1 octobre 2016

Roy Nathanson : Nearness And You (Clean Feed, 2016)

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Au Stone, entre le 2 et le 6 juin 2015, Roy Nathanson conviait ses amis en dialogue profond, cherchait et trouvait proximité et écoute, s’amourachait à cinq reprises d’une Nearness of You qu’il ne voyait que tendre et lumineuse.

La plupart du temps en duo, rarement en trio, il variait les angles, exposait son alto serpentin aux délices de l’instant. Le baryton chuchotait à l’oreille de Marc Ribot avant de crépiter de toutes ses clés. L’alto s’époumonait face au placide trombone de Curtis Fowkles. Ce même alto faisait jeu égal avec le piano du grand Chico O’Farrill. Son soprano papillonnait autour du clavier d’Anthony Coleman avant d’effectuer avec celui-ci un très convaincant numéro de derviche tourneur. Et si Nathanson, devenu pianiste le temps de quelques minutes, se raidissait, c’était pour mieux border Ida Lupino (Carla Bley) de sa tendresse rentrée avant de s’initier aux denses arabesques de dame Melford. Au Stone, entre le 2 et le 6 juin, Roy Nathanson trouvait la route de l’intime pour ne jamais la quitter.

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Roy Nathanson : Nearness and You
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 2-6 juin 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ The Nearness of You 02/ The Low Daze 03/ Indian Club 04/ What’s Left 05/ The Nearness of Ewes 06/ The Nearness of You 07/ The Nearness of Jews 08/ What? Shoes? 09/ Ludmilla’s Lament 10/ Ida Lupino 11/ An Other’s Landscape 12/ And Then Some 13/ A Surprisingly Pastoral Moment 14/ The Nearness of You Too
Luc Bouquet © Le son du grisli

30 septembre 2016

Dragonfly Breath : Live at the Stone (Not Two, 2016) / Yoni Kretzmer : Five (OutNow, 2016)

dragonflybreath live at the stone

C’est une réduction de fanfare qui, dès l’ouverture du concert qu’elle donna le 24 novembre 2015 – dans le cadre des célébrations du soixantième anniversaire de Steve Swell organisé un week-end durant au Stone, New York –, vola en éclats. Non pas sous l’effet du souffle du dragon, mais sous celui du troisième passage de la libellule – nulle trace du second, quand le premier avait paru déjà sur Not Two.

C’est dire la puissance du trombone et celle des saxophones de Paul Flaherty. Les beaux éclats chassés par un solo de batterie – les coups de Weasel Walter sont étouffés, est-ce dû à la prise de son ? –, l’improvisation perd en intensité. Mais c’est l’histoire de quelques minutes seulement. L’archet vindicatif de C. Spencer Yeh, les expérimentations de Swell (qui pourra par exemple donner l’impression de se noyer dans son instrument) et l’affront avec lequel Flaherty « challenge » ses partenaires ont certes battu en retraite, mais une retraite qui n’en est pas moins trublionne.

dragonfly breath

Dragonfly Breath III : Live at the Stone: Megaloprepus Caerulatus
Not Two
Enregistrement : 24 novembre 2015. Edition : 2016.
CD : Live at the Stone: Megaloprepus Caerulatus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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C’est un autre orchestre miniature qu’emmène Yoni Kretzmer sur cinq compositions personnelles : quintette dans lequel on retrouve Swell aux côtés de Thomas Heberer, Max Johnson et Chad Taylor. Marqué davantage par le blues, on croirait parfois entendre le Vandermark 5 allant entre unissons décidés (belle association cornet / trombone) et quartiers libres. A défaut d’être originales, les compositions de Kretzmer ont le mérite de permettre à son jeu de ténor de démontrer qu’il tient la route sur laquelle tracent ses quatre partenaires.

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Yoni Kretzmer : Five
OutNow
Enregistrement : 22 juillet 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ July 19 02/ Quintet I 03/ Quintet II 04/ Feb 23 05/ For DC
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 septembre 2016

Yann Gourdon, Maxime Petit, Jean-Luc Guionnet : Soli (BeCoq, 2016)

yann gourdon maxime petit jean-luc guionnet soli

Soli est un « fanzine audio » dont les soufflets, recouverts de dessins signés Fredox, Céline Guichard et 38fillette, renferment trois disques pour autant de solos, signés Yann Gourdon à la vielle à roue, Maxime Petit à la basse électrique et Jean-Luc Guionnet aux claviers de différentes espèces.

Ce sont là deux affaires de bourdon et une autre de recherche – cette dernière est due à Maxime Petit, qui peine malheureusement à convaincre : timide voire souffreteuse, son improvisation enfile sans en imposer tapotements étouffés, va-et-vient entre deux notes, harmoniques, larsens et saturations. L’expérience est courte, c’est ce qu’elle a de remarquable.

Les cordes de Yann Gourdon (que l’on peut lire ici, répondant aux questions d’Alexandre Galand) intéressent davantage. Enregistré le 9 octobre 2015 à Liège, Gourdon fait tenir une note à son instrument avant d’en travailler les couches. S’il rappelle le minimalisme de Chatham ou de Landry, l’exercice compose une musique qui, sur « son » fil presque autant que lorsqu’elle perd le nord, peut surprendre et, parfois même, magnétise.

C’est en concert à la Malterie qu’on entendra ensuite Jean-Luc Guionnet derrière orgues Hammond et Bontempi : dans un jeu donnant aux souffles autant d’importance qu’aux notes endurantes qu’ils commandent, le musicien interroge l’équilibre de son inspiration. Les longues notes – tentées toutes par l’effacement – qu’il arrange en séquences peuvent rivaliser avec le bruit, évoqué, d’un train qui passe au loin ou le battement de quelques rythmes rentrés. A force de diversifier son approche, Guionnet provoque des dérivations acoustiques qui le portent où bon, et bien, lui semble.

soli

Yann Gourdon, Maxime Petit, Jean-Luc Guionnet : Soli
BeCoq
Edition : 2016.
3 CD : CD1 : Yann Gourdon : Liège – CD2 : 01/ Maxime Petit : Love Fuck Love – CD3 : Jean-Luc Guionnet : Plugged Inclinations
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

21 juin 2016

Rapoon : The Kirghiz Light (Zoharum, 2015)

rapoon the kirghiz light

Après avoir quitté le cultissime Zoviet France, Robin Storey forma le projet Rapoon. Encore un peu indus mais surtout ambient-ique et (surtout au carré) d’inspiration ethnomusicologique, ce n’est pas The Kirghiz Light (première collaboration de Storey avec la vocaliste Vicki Bain, sortie à l’origine sur Staalplaat) qui nous dira le contraire.

Réédité aujourd’hui par l’écurie Zoharum, le double album est enrichi d’un troisième, un remix 2016 de cette production qui date de vingt ans. Si l’on ne sent pas forcément que la remasterisation est passée par là, l’atmosphère est toujours moins étouffante que sur les ZF. Nappes de synthé, loops sur loops (d’un répétitif tech tout simplement ralenti) de voix célestes ou d’instruments souvent exotiques (tablas, cithare…), peu de rythmes et encore moins d’envolées…  

C’est ce qui est intéressant, d’ailleurs, même dans les moments un peu longuets (et il y en a plusieurs, étant donné les deux CD), cette « platitude », si je puis dire… ce jusqu’au-boutisme ambient-ethno-indus assez bellement réactualisé sur le remix par d’autres synthés (beaucoup de cordes), la même voix (mise plus en avant) et les mêmes percussions (mises en arrière)… Un pas de plus vers l’étrange pour le Rapoon et Robin Storey, et c’est normal : le monde n’est-il pas plus étrange qu’il y a vingt ans ?



kirghiz light

Rapoon : The Kirghiz Light
Zoharum
Réédition : 2016.
3 CD : The Kirghiz Light
Pierre Cécile © le son du grisli

27 mai 2016

Jason Kahn, Patrick Farmer, Sarah Hugues, Dominic Lash : Untitled for Four (Cathnor, 2015)

jason kahn patrick farmer sarah hugues dominic lash untitled for four

Sur les cartons qui enferment ces deux disques Cathnor courent des lignes – dont les trajectoires, déjà mystérieuses, peinent à s’accorder – extraites de la partition graphique d’Untitled for Four. Avec Jason Kahn (aux synthétiseur analogique, table de mixage et radio), son compositeur, Patrick Farmer (platines CD, enceintes préparées), Sarah Hugues (cithare, piano) et Dominic Lash (contrebasse) en donnent deux lectures.

Chacune des lignes, toutes de l’épaisseur d’un cheveu, chantera selon son interprète : lui, ou elle, trouvera ici l’occasion de trembler, là celle de supposer, ailleurs encore celle de se taire – plutôt : de ne rien oser d’autre que de suivre la ligne. Du discret usinage s’élèvent des rumeurs diverses qu’un archet épais avalera bientôt. C’est en conséquence (et semble-t-il) la contrebasse qu’il faut renverser : face à son insistance, Kahn, Farmer et Hugues envisagent des pièges – discrètement d’abord, avec force ensuite (sur la seconde version de la pièce, les larsens pénètrent ainsi davantage) – que Lash accueille avec une indifférence élégante. Ses compagnons l’acceptant, Untitled for Four profite d’élégances subtilement additionnées.



untitled for four

Jason Kahn, Patrick Farmer, Sarah Hugues, Dominic Lash : Untitled for Four
Cathnor
Enregistrement : 2012. Edition : 2015.
2 CDR : CD1 : 01/ Untitled for Four Version 1 – CD2 : 01/ Untitled for Four Version 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 mai 2016

Stefan Thut : Un/Even and One (Intonema, 2016)

stefan thut un even and one

On sait depuis Pierre Nicole que « le silence a aussi son langage ». C’est ce qu’aujourd’hui les éditions Wandelweiser, au catalogue desquelles on trouve cette partition de Stefan Thut, ne cessent de démontrer et même, parfois, saisissent.

Enregistré le 23 juin 2015 à l’Experimental Sound Gallery de Saint-Petersbourg, cette interprétation d’Un/Even and One occupa six musiciens de l’endroit – à seulement l’entendre, on n’aurait peut-être pas dit « six », mais c’est pourtant le chiffre exact : en plus de Thut (violoncelle), trouver ici Yuri Akbalkan (ondes sinus), Ilia Belorukov (saxophone alto et objets), Andrey Popovskiy (violon et objets), Denis Sorokin (guitare acoustique, ebow), enfin, Anna Antipova (boîte, playback et déplacements).

Les images – ci-dessous, celles de l’interprétation donnée au même endroit le lendemain de l'enregistrement – aideront à la compréhension des règles qui régissent ce lent brassage de cordes, d’électronique et de vents. Sur un effleurement, une note peut percer et même se faire entendre quelques secondes durant. Mais ce sont surtout, passées au tamis, les rumeurs d’archets et les ondes discrètes qui marquent cette musique qui confine au soupçon. Si, maintenant, elle manque peut-être d’autorité, ses quarante minutes ne sont pas perdues pour autant.   



un even and one

Stefan Thut : Un/Even And One
Intonema
Enregistrement : 23 juin 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Un/Even And One
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6 mai 2016

Alan Sondheim, Azure Carter, Luke Damrosch : Threnody (Public Eyesore, 2015)

alan sondheim azure carter luke damrosch threnody

Du bagout et de l’autorité. Des bibelots, une panoplie : une panoplie de bibelots. Un au-delà des habitudes, un au-delà des folklores. Des musiciens adeptes du crissant et des multi-usages. Un guzheng rouillé. Une voix par delà les monts et les vaisseaux. Une guitare presque classique, désaccordée jusqu’à l’excès. Des souffles volcaniques. Un blues martien. Du Chadbourne détroussé. Du flamenco contrarié…et contrariant. Une flûte embrouillée. Une cacophonie grinçante.

A vrai dire, je ne sais pas ce qui passe par la tête d’Alan Sondheim (celui-ci souvent en solitaire ici), Azure Carter et Luke Damrosch et leurs étonnants instruments (guzheng, madal, revrev, alpine zither, cura saz, qin, madal, ergu…) mais je sais que leur musique broute hors des territoires et des clichés. Sans doute pas une révolution mais un désir certain de secouer le cocotier. Attention aux chutes !



threnody

Alan Sondheim, Azure Carter, Luke Samrosch : Threnody: Shorter Discourses of the Buddha
Public Eyesore
Edition : 2015.
CD : 01/ Comeforme 02/ Violaguzheng 03/ Altoclar 04/ Qin 05/ Screentest 06/ Guitar 1 07/ Shakuhachimadal 08/ Banjo 09/ Threnrevrev 10/ Guqin 11/ Death 12/ Altorecorder 13/ Guitar 2 14/ Oudmadal 15/ Harmonrevrev 16/ Qinguzheng 17/ Sarahbernhardt 18/ Eguitclar 19/ Pipa 20/ Longsaz 21/ Bone 22/ Oud 23/ Lastpiece 24/ Alltracks
Luc Bouquet © Le son du grisli

27 avril 2016

Henry Threadgill, Ensemble Double Up : Old Locks and Irregular Verbs (Pi, 2016)

henry threadgill ensemble double up old locks and irregular verbs

L’actualité se nourrit d’événements qui souvent se chassent l’un l’autre, et même parfois s’avalent. Ainsi cet hommage à Butch Morris qu’a composé Henry Threadgill aurait pu souffrir des honneurs (Pullitzer Price) récemment adressés à In for a Penny, In for a Pound de son Zooid. Et puis non.

Après tout, ce Double Up n’est-il pas, de l’aveu même de Threadgill, une « extension » du Zooid ? Dans la formation, qu’il emmène à la baguette, trouver deux pianistes (Jason Moran et David Virelles), deux saxophonistes alto (Curtis MacDonald et Roman Filiu), un tubiste (Jose Davila), un violoncelliste (Christopher Hoffman) et un batteur (Craig Weinrib).

L’évocation de Morris – musicien passé comme Threadgill par l’octette de David Murray avant de diriger, d’une manière toute personnelle, ses propres formations – passe en quatre temps. Au début du premier, les pianos entament une marche défaite que les (remarquables) saxophones emporteront bientôt : c’est « un » jazz, alors, que la composition commande avant d’aller au son de modules différents, où affleure parfois quelque lyrisme.

Si le groupe (septette dirigé de main de maître ? octette ? double quartette ?) détonne, ses musiciens ne se valent pas tous – à moins que le rôle qu’on leur a attribué affuble injustement tel ou tel d’entre eux d’un handicap. Mais les lourdeurs de l’exécution de Moran (est-ce Virelles ?) par exemple se feront oublier au son d’un solo de Weinrib, d’une idée d’Hoffman ou d’une saille de Filiu. Ce qui rassure, surtout, est que Threadgill ne s’est pas oublié à force de s’étendre. Et même : n’a pas aujourd’hui volé ce prix qu’il aurait dû recevoir hier.  



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Henry Threadgill, Ensemble Double Up : Old Locks and Irregular Verbs
Pi Recordings / Orkhêstra International
Enregistrement : 22 mai 2015. Edition : 2016.
CD : 01-04/ Part One – Part Four
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 avril 2016

The Contest of (More) Pleasures : Ulrichsberg (Confront, 2015)

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C’est ici la suite du patient jeu d’équilibre auquel se livrent, depuis 1999, John Butcher, Axel Dörner et Xavier Charles sous le nom de Contest of Pleasures. Pour expliquer ce (More) désormais bien en place dans le nom du trio, retour à l’interview donnée par Dörner en 2010 au son du grisli : « L’année dernière, nous avons travaillé avec Jean-Léon Pallandre et Laurent Sassi à Ulrichsberg et dans ses alentours, enregistrant des sons environnementaux et nos propres jeux en plusieurs endroits. Avec tout ce matériel et quelques improvisations du trio, nous avons composé une pièce de musique. Ce projet, The Contest of Pleasures augmenté de Jean et de Laurent, s’appelle maintenant The Contest of (More) Pleasures. »

C’est donc cette pièce de près d’une heure, enregistrée le 12 juin 2009, que le label Confront publie aujourd’hui dans une boîte dans laquelle a été glissé un lot de cartes – photos prises de l’expérience et texte de David Toop. Aux phonographies (faune amplifiée, cloches balançant, rumeurs des éléments ou preuves d’activités humaines) et improvisations préalablement enregistrées par Pallandre et Sassi et sélectionnés par les musiciens, le quintette répondra au son d’une nouvelle improvisation réfléchie, faite de souffles naissant changés bientôt en vents contraire, de sirènes manifestes, d’explosions rentrées, de silences intéressés aussi : « Ayons les oreilles plus attentives que les yeux », écrivait Russolo : grâce au tact du Contest, écouter Ulrichsberg c’est déjà en envisager les contours, et même apercevoir les existences qui y remuent.  



ulrichsberg

The Contest of (More) Pleasures : Ulrichsberg
Confront / Metamkine
Enregistrement : 12 juin 2009. Edition : 2015.
CDR : 01/ Ulrichsberg
Guillaume © Le son du grisli

17 mars 2016

Steve Lacy Quintet : Last Tour (Emanem, 2015)

steve lacy last tour

Ce concert jusque-là inédit se fait remarquer parmi les enregistrements plus anciens de Steve Lacy publiés récemment – par hatOLOGY (Shots) et Emanem (Avignon and After Volume 2 et Cycles). C’est qu’il consigne une des dernières prestations d’un quintette qui datait de 2001 (enregistrement à Paris de The Beat Suite) et réunissait le sopraniste, Irène Aebi, George Lewis, Jean-Jacques Avenel et John Betsch.

A la voix d’Aebi, Lacy ajoute ici la sienne : abîmée, mais néanmoins largement mise à contribution, ainsi récite-t-il William Burroughs, Robert Creeley, Bob Kaufman ou Ann Waldman et Andrew Schelling quand il ne prévient pas avec une certaine ironie l’audience présente à Boston ce 12 mars 2004 : « This is a real jazz tune ». Les textes des poètes, une fois repris par Aebi (qui ne s’embarrasse malheureusement que rarement de nuances, sur As Usual ou Train Going By), donneront leur titre à ces exercices de swing appliqué à quelques ritournelles.

Comme souvent celles de Lacy, les inventions de Lewis étonnent : expression rentrée en trombone sur Naked Lunch ou implacable solo sur l’un des classiques du sopraniste, Blinks. La musique qui se joue là est celle d’une formation qui navigue à vue sur des thèmes qui, sous leurs airs de légèreté, dissimulent une intensité étonnante. C’est l’effet de l’élégance qui n’aura jamais quitté Steve Lacy.

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Steve Lacy : Last Tour (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 12 mars 2004. Edition : 2015.
CD : 01/ The Bath 02/ Morning Joy 03/ As Usual 04/ Naked Lunch 05/ Baghdad 06/ Train Going By 07/ Blinks 08/ In the Pocket
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 mars 2016

Keith Rowe, Costa Monteiro, Belorukov, Liedwart : Contour (Mikroton, 2014) / Rowe, Belorukov, Liedwart : Tri (Intonema, 2014)

keith rowe alfredo costa monteiro kurt liedwart contour

C’est une belle couverture : les mains de Keith Rowe, un balai miniature et sa guitare à plat, instruments et ustensiles attendant la prochaine préparation, quelques pédales ; la précision du geste est artisanale, derrière laquelle l’artiste (mais non pas le musicien) s’efface.  

Auprès du guitariste, ce 29 avril 2013, c’est Alfredo Costa Monteiro à l’accordéon, Ilia Belorukov au saxophone alto et à l’électronique et Kurt Liedwart aux objets et à l’électronique lui aussi. A deux (Rowe & Costa Monteiro) puis à quatre, les musiciens lèvent timidement un lot de grisailles – on imagine les préparations d’avant le commencement « véritable », l’ébauche avant l’apparition du paysage –, déposent un larsen sur des plaques tournantes, remuent dans un même souffle. Un rythme peut même éclore, qui atteste que l’artisan ne s’interdit rien et que les musiciens en présence se sont accordés sur son savoir-faire, à deux, et puis à quatre.

contour

Keith Rowe, Alfredo Costa Monteiro, Ilia Belorukov, Kurt Liedwart : Contour
Mikroton / Metamkine
Enregistrement : 29 avril 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Two (R+CM) 02/ Four (R+CM+B+L)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


keith rowe tri

Sans Alfredo Costa Monteiro, les mêmes donnaient deux jours plus tôt un concert à Saint Petersbourg : avec (première plage) ou sans public (seconde). Bruitiste davantage, l’électronique se joint aux souffles pour mieux faire effet sur les lignes de guitare. Magnétique, l’improvisation marie aigus et graves dans un effleurement, mais aussi insistances (de l’alto) et discrétions (grésillements, crépitements, chuintements, toutes notes éparpillées comme autant de bruits secrets).

tri

Keith Rowe, Ilia Belorukov, Kurt Liedwart : Tri
Intonema / Metamkine
Enregistrement : 27 avril 2013. Edition : 2014.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

contourLe samedi 19 mars, le trio Keith Rowe / Ilia Belorukov / Kurt Liedwart jouera à Nantes en compagnie de Julien Ottavi, dans le cadre des concerts intimes organisés par l'association APO33.

16 janvier 2016

Songs : 1 & 2 (Intonema, 2015)

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Sur le premier disque du quartette Songs, c’est l’alto de Catherine Lamb qui perce d’abord : au son d’une note tenue que reprendront le trombone de Rishin Singh (qui signe les deux compositions qui font ce disque), la clarinette de Lucio Capece puis la voix de Stine Sterne. Et c’est Sterne qui transforme la ligne conductrice en chanson.

Pas une chanson de tous les jours, bien sûr. Mais une chanson lente – à l’instar de celles de Marianne Schuppe – faite de mots précautionneusement déposés sur les longues notes que se repassent les instruments et qui parfois se chevauchent. A l'arrière du grand vaisseau que conduisent ses trois accompagnateurs, Sterne chante des couplets rompus aux discrétions de phrases suspendues, et arrive le refrain.

C’est en fait une seconde chanson (Three Lives), qui accordera la voix de Sterne et celle de Lamb. Unissons ou légers décalages, le mot est moins rare et, comme la lenteur instrumentale est la même, on peut le croire impatient. Plus affectée, la seconde chanson est en conséquence plus conventionnelle. On préférera ainsi le couplet au refrain, en attendant d'entendre une troisième chanson.

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Songs : 1 & 2 (Intonema)
Enregistrement : 2014-2015. Edition : 2015.
CD : 01/ Six Scenes of Boredom 02/ Three Lives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

23 janvier 2016

Christian Buck, Christian Wolfarth : The Music of Katharina Weber… (Edition Wandelweiser, 2016)

christian buck christian wolfarth the music of katharina weber

En compagnie du guitariste Christian Buck, Christian Wolfarth s’essayait récemment à la lecture de compositeurs contemporains de générations différentes : Jack Callahan, Katharina Weber, Alfred Zimmerlin et Alex Goretzki. Les quatre compositions sont, elles toutes, récentes.

Toutes, aussi, permettent à Buck et Wolfarth de multiplier les angles d’interprétation sur des structures déjà capricieuses, voire complexes. Ainsi, les six duos que Weber case dans une poignée de minutes les obligent-ils au dialogue et même à la question-réponse : un rythme minuscule commandant glissandos et tirandos sur guitare classique, et c’est un subtil jeu de construction qui commence.

Au véritable commencement – New Piece, du jeune Callahan –,  il y a bien quelques oscillations et un aigu de cymbale qui menace : le son de la guitare aurait pu être soigné davantage (ce n’est pas ici une affaire de partition), mais celle-ci préfère travailler à quelques surprises. Cordes soudainement lâchées, lentement pincées, arpèges changeant dans la discrétion (voilà pour Zimmerlin) et même médiator allant sur une (autre) chanson de rien chassé par une chinoiserie qui glisse sous le coup de frêles baguettes. Les modules sont nombreux, la guitare classique gagne en assurance et les percussions s’étoffent dans le même temps. Les quatre compositeurs apprécieront.

écoute le son du grisliChristian Buck, Christian Wolfarth
Flüchtige Weile – 6 Duos für Gitarre und Schlagzeug

 

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Christian Buck, Christian Wolfarth : The Music of Katharina Weber, Jack Callahan, Alex Goretzki & Alfred Zimmerlin
Edition Wandelweiser
Enregistrement : 29 et 30 décembre 2014. Edition : 2016
CD : 01/ New Piece 02/ Flüchtige Weile – 6 Duos für Gitarre und Schlagzeug 03/ Spaziergang in der Abenddämmerung (C.D.F.) 04/ Squall Line Territories
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

une minute une seule le son du grisli

4 janvier 2016

Kosmose : Kosmic Music from the Black Country (Sub Rosa, 2015)

kosmose kosmic music from the black country

Le label Sub Rosa déterre un groupe pas banal et belge en plus : Kosmose. Ces 2 CD (ou 2 LP, au choix) sont la seule référence de ce groupe qui opéra dans la région de Charleroi entre 1973 et 1978. Pour résumer, c’est une bande d’improvisateurs pileux nés d’un premier groupe du nom de SIC

Aux claviers, guitares, saxophones, flûtes, batteries, etc. il y a Francis Pourcel, Daniel Malempré, Alain Neffe, Paul Kutzner, Michel Demonceau, Guy-Marc Hinant (l’un des fondateurs de… Sub Rosa !), des concitoyens qui aimaient le rock mais aussi le punk, le kraut, le psyché et la kosmische. Quarante ans après, je fais leur connaissance sur de la musique qui plane beaucoup (genre Pink Floyd), où les solos sont peu fréquents mais où les musiciens peuvent déboîter quand même (mention spéciale à la batterie d’Hinant sut The Fourth Untitled Track & The Ninetieth Untitled Track)…

Quand la musique plane moins, c’est d’ailleurs plus intéressant. Au gré des ans, le groupe découvre le drone et la boîte à rythmes. Ça modifie son travail sans non plus lui permettre d’atteindre à la félicité (= rivaliser avec les parangons des genres cités ci-dessus). Mais à quoi bon puisqu’en 1978, Kosmose c’est déjà fini. Pour Neffe et Hinant, c’est une autre aventure qui commence, avec Pseudo Code et sa potlatch music.



Kosmose : Kosmic Music from the Black Country (Sub Rosa)
2 CD / 2 LP : 01/ The Second Untitled Track 02/ The Third Untitled Track 03/ The Fourth Untitled Track 04/ The Fifth Untitled Track 05/ The Ninetieth Untitled Track 06/ The Tenth Untitled Track 07/ The eleventh Untitled Track 08/ The Sixth Untitled Track 09/ The Seventh Untitled Track 10/ The Twelfth Untitled Track 11/ The Eighth Untitled Track
Pierre Cécile © Le son du grisli

2 décembre 2015

LDP 2015 : Carnet de route #29

ldp 2015 carnet de route 29

C’est à New York – second soir au IBeam – que Jacques Demierre et Urs Leimgruber auront passé Halloween. Et donc ? Eh bien, quand même !, les présences (pour ne pas dire les esprits) de Shelly Hirsch, Nate Wooley, Paul Lytton et Sylvie Courvoisier...  Avant de laisser place aux souvenirs, un mot sur un projet : parution du livre Listening en mars prochain.



31 octobre, Brooklyn, New York
IBeam

Heute ist Halloween! Viele Leute gehen maskiert und kostümiert auf die Strasse, sie lassen ihrer Fantasie und ihren Emotionen freien Lauf. Jacques und ich treffen uns um 7:00pm im Ibeam mit Kevin und Harald. Heute laden wir Shelly Hirsch, Nate Wooley und Paul Lytton für ein Zusammenspiel mit uns ein. Im ersten Teil spielen Shelly, Paul und Jacques im Trio. Das Trio beginnt entschlossen. Auf- und Abbau wechseln sich ab. Nach einzelnen Eruptionen wird die Musik immer wieder in die Stille zurückgeführt. Es entsteht ein mehrteiliges Stück, bestehend aus Klangräumen und abrupten Wechseln. Die Stimme, das Klavier und das Schlagzeug entwickeln kammermusikalisch einen extensiven Bogen mit wechselnder Dynamik. Anschliessend spielen Nate und ich im Duo. Ich kenne ihn als Spieler, treffe ihn jedoch das erste Mal für ein Zusammenspiel. Wir beginnen geräuschhaft aus dem Nichts. Der Zugang ist leicht. Der Funke springt sofort und wir stehen unmittelbar im gleichen Raum. Im offenen Schlagabtausch entstehen polyrhytmische und multiphone Klänge und Sequenzen. Nach einer Pause spielen wir alle im Quintett. Stille geht voraus. Kurze Einsätze, schroffe Töne, das Innehalten von Pausen manifestieren sich reduktiv und expressiv als klangliche Struktur. Wir entwickeln gemeinsam, wir zersetzen Aufgebautes abrupt in schnellen Wechseln. Klänge stehen blitzartig im Raum. Donnerndes Getöse hallt nach. Das Stück nimmt seinen Verlauf. Es wird wieder mal klar, die Musik beginnt mit der Auswahl Musiker. Das Casting hat heute definitiv gestimmt. Die Zuhörer sind begeistert und bedanken sich mit herzlichem Applaus.
U.L.

P1100547

« Vous êtes des "warriors" », me dit en souriant la pianiste et amie Sylvie Courvoisier au sortir de cette seconde soirée au IBeam. La métaphore guerrière me surprend, car aucun désir belliqueux ne vient nourrir mes sons, mais je la comprends : je perçois souvent ma pratique sonore comme une sorte d'art martial. Un art qui ne s'occuperait pas que du combat, mais qui, comme les arts martiaux traditionnels, intègrerait la dimension spirituelle, au sens large. Un art qui réunirait autant les aspects externes, techniques, de la pratique sonore improvisée, que ses dimensions les plus internes, énergétiques. Ainsi, assis devant ce même piano SCHIMMEL, 1885, numéro 295.196, tout se passe comme si, prêt une seconde fois au « combat » en deux jours, l'engagement des forces, de mes forces, était, l'expérience se renouvelant performance après performance, d'entrer en contact avec ce que je pourrais décrire comme un champ magnétique entourant chacun des éléments de la situation de concert. Il me faut entrer en contact avec les forces animant ce champ, les laisser effectuer toute modification sur moi-même, les laisser agir sur l'équilibre et le positionnement des formes en jeu. Combat particulier, où je dois céder, je dois abandonner toute résistance pour que ces forces « magnétiques » s'expriment le plus librement et le plus largement possible. Mais comment accéder à ce champ ? Quelle voie emprunter pour permettre cet échange ? La pensée en tant que telle est inadéquate, je crois en avoir déjà parlé dans ce Carnet de route, car elle introduit une distance entre elle-même et son objet. Le jeu improvisé n'est pas lieu de pensée, il est pensée autonome, qui déroule ses propres modes d'action à travers le corps jouant. Car c'est là, oui, dans le corps, que se construit notre rapport à l'instant, que s'élabore la qualité des liens tissés entre notre présence à lui-même et ce que nous sommes en train de faire. Mais ce corps n'est pas neutre. Par une longue pratique, le vide qu'il parvient à convoquer n'est pas néant, mais présence potentielle de tout ce qui pourrait survenir, même et peut-être surtout, ce qui relèverait de l'inouï et de l'imprévisible. Peut-être sommes-nous des « warriors » dans la manière que nous avons de projeter nos modes d'action non rationnels afin de créer un pont entre le dedans de notre expérience intérieure et le dehors de la situation de concert. Des « warriors » qui jouent, comme des enfants, à un jeu en continuelle transformation, où la moindre modification intérieure ou extérieure, change de façon radicale autant notre rapport à nous-mêmes que notre rapport au monde. Subtil équilibre céleste du jaillissement spontané, souvent perturbé par l'humain désir de plaire...
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

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2 novembre 2015

The Necks : Vertigo (ReR, 2015) / Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : A Heart That Responds from Schooling (Unsounds, 2015)

the necks vertigo

Trois quarts d’heure d’impro sur un filin assurent forcément à un moment ou à un autre qu’on soit sujet au (voire la proie du !) vertige, puisque tel est le nom du nouvel album de The Necks.

On connaît la recette et eux la touillent depuis longtemps (avec les mêmes gestes, bien sûr = le tissage du piano, la pause rythmique, l’arcodrone…) mais le trio arrive encore à nous surprendre. Ça peut être avec un soupçon d’électronique, des cordes de piano qui éclatent sous la pression ou un renversement acoustique / organique qui conduit Abrahams / Buck / Swanton à progresser non plus dans la tension mais avec un leste tout aussi impressionnant…

Et si le passage à la Ray Manzarek sous morphine ne vous captive pas, voilà que la basse le chasse et institue quelques minutes de bourdonnement multicouches qui ne peuvent que faire mouche. Non ce n’est pas de vertige que l’on souffre, mais de l’affalite que prescrivait l’autre jour Xavier Charles.



The Necks : Vertigo (ReR)
Edition : 2015.
CD : 01/ Vertigo
Pierre Cécile © Le son du grisli

alessandro bosetti chris abrahams

L’échange auquel se livrent ici Chris Abrahams et Alessandro Bosetti est à l’origine de sept pièces on ne peut plus variées : électroacoustique pour piano feldmanien et close-up vocal, reprises de standards (Esteem de Lacy et Bridges de Milton Nascimento) qui pourront rappeler Ran Blake ou Patty Waters et permettent à Bosetti de jouer avec les limites de sa tessiture, instrumentaux étouffants ou poésie déconstruite. Si l’ensemble est inégal, ici ou là, « c’est possible que… ».

Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : A Heart That Responds from Schooling (Unsounds)
Edition : 2015.
CD : 01/ Eye 02/ Reservoirs 03/ Esteem 04/ Observatories 05/ Bridges 06/ Greenhouses 07/ La Nourriture
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 octobre 2015

LDP 2015 : Carnet de route #19

ldp 2015 5 & 6 pctpbre

Désormais à Londres, les deux-tiers du trio ldp : au Cafe Oto, où se pressent quelques habitués du grisli et où Jacques Demierre entame un intéressant entretien avec la violoniste et chercheuse Anouck Genthon

5 & 6 octobre, Londres, Royaume-Uni
Cafe Oto

05./06.10. – Konzerte, Cafe OTO London
Ein ähnliches Programm wie in Luzern führen wir in London auf. Am ersten Abend spielen wir im Anschluss an die Gruppe AMM zusammen mit Roger Turner im Trio.
Der zweite Abend wird mit dem Video von Barre Phillips eröffnet. Im letzten Teil des Videos spielen die Musiker des Quintetts zusammen mit Barre. Nach einer Pause spielt das Quintett mit Angharad Davies, Urs Leimgruber, Rhodri Davies, Jacques Demierre und Hannah Marshall ein Konzert als zweiten Teil. Im Sinne ein anderer Raum – ein neues Konzert.
U.L.

C'est en observant le piano Yamaha C3, placé côté jardin de la scène du Cafe OTO londonien et portant le numéro 61922428, que John Tilbury me parle de son désir de clavicorde. J'y entends immédiatement un lien entre la discrétion sonore de cet instrument et la qualité unique des attaques que le pianiste anglais parvient à produire dans ses interprétations de Morton Feldman. Ou en improvisant, comme ce fut le cas ce même soir en compagnie de Eddie Prévost, dont les regards vers son collègue totalement absorbé par son jeu magnifiquement radical de semi-intentionnalité sont restés profondément inscrits dans ma mémoire. Impression de me trouver à la frontière d'une solitude abyssale. Le tranchant du trio avec Roger Turner et Urs m'a rappelé certaines épices particulièrement relevées que nous avions expérimentées, il y a peut-être deux ans de cela, avec Barre et Urs, dans ce restaurant turc où les artistes visuels Gilbert et George ont leur Stammtisch depuis de nombreuses années. Nous les avions croisés, sortant du lieu avec classe et modestie dans un murmure d'une discrétion royale. Depuis trois jours qu'a commencé le Fall Tour, nous projetons chaque soir, en début de première ou de seconde partie, une vidéo faite d'un montage d'images où l'on voit Barre parler, Barre jouer, Barre jouer et parler. Son absence est grande, sa présence aussi. Certains de ses mots prononcés tournent en boucle en moi, des mots qui parlent de cette longue route qu'il n'a cessé de dérouler depuis 50 ans, cette longue route qui le mène aujourd'hui encore à essayer de comprendre ce qu'est la musique, ce qui est en jeu durant un concert, ce que nous retirons d'un concert passionnant ou d'une expérience musicale particulièrement inspirante. Ce sont ces questions qui viennent d’être abordées dans un entretien mené en vue de la création radiophonique "expérience sonore", réalisée par Anouck Genthon et Emmanuelle Faucilhon, dans le cadre de la "Nuit de la découverte" initiée par France Culture. De cet entretien, j'ai transcrit les passages qui me semblent les plus représentatifs de mon état d'esprit à l'écoute répétée de ces mots de Barre. J'y entends le sens bien sûr, mais au fur et à mesure de la répétition des écoutes, le son devient primordial, l'expérience du son de la voix de Barre, comme une expérience sonore autonome et non duelle. Je suis redevable à la violoniste et chercheuse Anouck Genthon (AG) d'avoir abandonné cet interview enregistré à la subjectivité de ma transcription, où, à l'inverse des autres courts textes de ce Carnet de Route, j'ai voulu conserver la trace sonore du langage parlé.
JD- C’est toujours difficile de parler d’une expérience sonore… d’une expérience sonore vécue, j’ai l’impression que c’est une chose qui est loin des mots et que si on la met en mots, forcément on la trahit, forcément on trahit cette expérience du son…on est davantage dans la description de comment on perçoit cette expérience, mais on n’est pas dans la description de l’expérience elle-même qui reste presque indescriptible…en même temps tout cela est très intéressant puisque pour pouvoir ré-élaborer des choses ensuite ou simplement jouer, on travaille finalement plus sur comment on perçoit les choses, comment est-ce qu’on vit une expérience du son plutôt que sur l’expérience du son elle-même, j’ai vraiment ce sentiment-là…
AG- C’est comme une deuxième lecture d’une certaine manière, on est dans la résonance de ce vécu-là. L’idée n’est pas de pouvoir décrire mais plus de raconter ce qui reste, de mettre à jour les traces de cette expérience…
JD- J’ai l’impression qu’il y a deux plans, le plan de l’expérience elle-même et le plan de l’amont-aval de l’expérience, comme l’adret et l’ubac qui ne peuvent dire la montagne autrement que dans le mouvement menant de l’un à l’autre…l’expérience du son est elle-même issue de niveaux très différents, de réalités qui peuvent être très très différentes, qui peuvent être musicales, qui peuvent être non-musicales, qui peuvent être d’ordre acoustique, qui peuvent être d’ordre émotionnel, d’ordre social….de tout ça l’expérience sonore va se nourrir pour exister, comme une espèce de matériau textuel, textuel au sens large du terme…ce soir-là en l’occurrence on a donné un concert où pour des raisons de santé Barre est absent, un concert où on célébrait son anniversaire, cette absence finit forcément par être jouée, elle aussi…un film sur Barre est projeté dans ce même lieu, un théâtre, à l’acoustique assez sèche, assez peu faite pour le son instrumental, peut-être davantage pour la parole, un lieu rarement utilisé pour la musique improvisée, avec éventuellement des tensions entre les gens du théâtre et les gens qui l’investissent pour l’occasion, enfin il y a comme toute une série de textes, de textes de base qui vont agir sur l’expérience sonore, et j’ai l’impression que l’expérience sonore, en tous les cas vue en amont, se constitue bien avant, les conditions de cette expérience sonore  démarrent longtemps en amont, elles peuvent dépendre par exemple du train que l’on va prendre le matin, elle dépend des mails échangés avec l’organisateur, enfin il y a une dimension sociale, pratique, et pas uniquement musicale, j’ai l’impression que c’est à travers ces éléments-là que va se constituer l’expérience sonore et j’ai l’impression que la virtuosité la plus grande c’est d’arriver à jouer avec tous ces éléments-là, à jouer avec l’absence de quelqu’un, avec l’émotion que cela peut susciter, avec le saxophoniste qui doit trouver une anche qui soit acceptable dans un tel espace… il y a une sorte de virtuosité qui ne relève pas que du son, mais qui relève d’une série d’expériences beaucoup plus larges dont on ne parle pas vraiment avant de jouer, mais  qui constitue le texte de cette musique improvisée, c’est un peu un paradoxe, mais j’ai absolument l’impression qu’il y a un texte qui sous-tend tout ça, que de toutes façons, c'est un texte qu'on joue...(à suivre)
J.D.

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Ste. Philomène - 6 october 2015
My friends are now in London and I'm still home.   It feels strange but right in the way of what I must do to be able to join them later.   Yesterday the movers came and took away the hospital bed.    Like removing the tube from my nose some days before it was yet another step, a new level of this ongoing adventure.   Tomorrow the nutritionist will come to check up on me and take away all the rest of the gear, artificial food bags and accompanying paraphernalia.   And yesterday I took the bag off of the bass, for the first time in four months.    My ear/brain still remembered the right pitches for tuning the bass.   I started by playing a few notes pizz.   As I played more jazz than classical music from my beginnings in 1947 my foundations are basically pizzicato.    I had been looking forward to this moment for some weeks.   Four months without touching a bass.   It is the first time in my life to not touch a bass for so long.    I couldn't imagine what would happen.    I knew that I wasn't going to look to regain the technique I had lost by not playing but to remain open to whatever would come out and work with that.    From the first note - an A natural on the G string, my ears went right back to the last concert I had played, with Urs and Jacques in Arles, France on the 21st of May.    Amazing.   My body wasn't all there, but mostly.   The finger tips have no more callous.   The muscles in my hands are flabby and need stretching.    But my mind and my ear went right back to where I left off.     What a surprise.   But I accepted it.   Thirty minutes of playing, all pizz, and I had to stop.    Ouch!   That hurts!   And today I have been busy at the computer and running errands but this evening we will meet again and carry on the adventure. Amen!   Wait, Wait a bit more.   Here I come.
B.Ph.

Pour en revenir à l’idée de “texte” évoquée dans le feuillet précédent, les conditions en amont de cette soirée londonienne du 6 octobre font que "mon" piano Yamaha numéro 61922428 ne sonne pas comme hier, bien que sa facture n’ait en rien changé. J’observe mon instrument comme soumis à différents régimes de pressions, acoustiques, sociales, musicales, technologiques, professionnelles, etc., et comme pris dans un mouvement d’effet sonore qui raconte le point de vue, le point d’écoute privilégié que devient cet objet piano. Le quintet harpe, violoncelle, saxophone, violon, piano, placé dans cet ordre sur scène, de cour à jardin, déploie une musique horizontale traversée de fulgurances verticales. Et toujours la même difficulté de dire cette musique après l'avoir jouée, de décrire à Baobao, jeune pianiste chinoise avide de comprendre l'incompréhensible, les hasards et la non-intentionnalité qu'il a fallu pour que surgisse un son tel que nous l'avons partagé ce soir. Evoquant le clavicorde, un auditeur, mélomane turc et particulièrement avisé, Serdar Akman, attire mon attention sur la musique de Muzio Clementi, et plus particulièrement sur l’interprétation du duo de Hammerklavier formé par Galina Draganova & Vasily Ilisavsky, jouant des pianos Broadwood 1798. Il m'ouvre aussi un champ de possibles insoupçonnés en tissant librement des liens entre les oeuvres de ce musicien-compositeur contemporain de Beethoven avec les enjeux pianistiques des deux musiciens pianistes en présence ce soir au Café OTO, en l’occurrence John Tilbury et moi-même. Le surgissement impromptu de ces réalités temporellement et spatialement croisées me ramène à la matière de l'interview, là où je l'ai laissée, là où je dis que, de toute façon, c’est un texte que l’on joue…
AG- Parce que ça s’inscrit dans un contexte…
JD- Ça s’inscrit dans un contexte, mais on arrive pas dans ce contexte depuis l’extérieur du contexte, c’est un processus qui s’est construit au fur et à mesure et cette expérience du son, c’est comme une cristallisation de tous ces éléments qui préexistent et qui tout à coup prennent forme sonore, qui sont fonction de l’empreinte acoustique du lieu, du nombre de personnes, du nombre de gens qui sont venus peut-être davantage pour la deuxième partie, tous ces paramètres sont des éléments qui font partie du texte et qu’on ne maîtrise pas non plus, qu’on maitrise d’une manière peut-être inconsciente, d’une manière spontanée, et qui sont à la base de cette expérience sonore…après avoir vécu cette expérience sonore, en aval du moment vécu, j’ai l’impression que l’on se retrouve dans cette même impossibilité de décrire cette expérience parce que les conditions du texte ont disparu…si on essaie de décrire l’expérience du son par la simple explication ou la description de toutes ces conditions qui ont amené l’expérience sonore, on ne la retrouve pas, c’est trop pauvre aussi… je pense que l’expérience du son est une chose extrêmement étrange, je parle là de la musique improvisée, avec la musique écrite c’est un peu différent, il y a création d’un objet qui est quasi préexistant et qu’on va mettre dans un certain cadre temporel, alors que là on essaie de se situer à l’intérieur du flot des événements où l’on tente de se positionner le mieux possible afin de produire du son à l’intérieur de cette continuité, cela semble pour moi être un lieu à la fois très difficilement prévisible et aussi très difficilement traduisible après coup, c’est une expérience de l’ordre de l’expérience, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas en parler, évidemment, là d’ailleurs on en parle, mais on est tout le temps en manque de termes adéquats… il faudrait pouvoir presque en parler en même temps, il faudrait presque pouvoir exprimer en même temps l’effet que produit sur nous cette expérience du son…on trouve ça dans d’autres cultures, ça peut être à travers la danse, ça peut être des cris, dans notre culture aussi, à l’opéra, les gens qui applaudissent au milieu d’un air, les gens qui sifflent, qui crient, c’est un rapport qui est beaucoup plus direct et qui est lié au même temps, pour moi cet aspect temporel est très fort, il unifie, c’est le temps vécu ensemble par les musiciens et le public qui unifie leurs expériences sonores, quand on sort de cette unité de temps il nous manque finalement l’élément le plus important, on est dans un autre temps, on parle d’un objet qui n’existe plus temporellement, on est dans la description d’un objet qui a perdu sa spécificité, mais ce n’est pas particulier à la musique d’ailleurs…
AG- …qui a perdu sa substance car il est ancré dans ce présent-là, comme une entité à laquelle tout le monde prend part, comme si il y avait un élément agglomérant qui existait comme une tension dans la réunion par l’écoute de toutes ces choses, et quand ça prend fin il y a un relâchement…
JD- Oui, mais si on en parle, si par exemple ce sont des textes écrits après coup, je pense que les textes les plus intéressants sont les textes qui décrivent l’expérience de l’après coup la plus intéressante, la description de quelqu’un qui arriverait à décrire sa propre impossibilité à parler de l’instant présent mais qui arrive à décrire quelle a été sa manière de percevoir cette expérience du son, plutôt que l’expérience du son en tant que telle…
AG- Même si on fait partie prégnante de cette entité-là qu’on partage, chacun a ses oreilles, chacun a sa propre perception par rapport à son propre contexte…
JD- Oui mais comment expliquer que l’on puisse vivre une même expérience, il y a tout de meme des éléments vécus en commun…
AG- J’ai l’impression qu’à un endroit donné on accepte de lâcher une partie de nous, qu’on dépose quelque chose, je viens évidemment écouter avec ce que je suis, mais je viens aussi en me déchargeant d’une partie de ce que je suis que je dépose pour m’ouvrir à cette expérience du son…comme si à cet endroit-là je pouvais déposer les armes, enlever les couches de mon moi. Pour se plonger dans une écoute il faut accepter, me semble-t-il, une certaine mise à nu, tout autant que les musiciens qui sont eux-mêmes également dans cette mise à nu en jouant. Et c’est possible par la confiance de cette microsociété faite de respect et de partage entre individus qui sont présents pour vivre communément quelque chose… (à suivre)
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

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25 septembre 2015

Keith Rowe, John Tilbury : Enough Still Not to Know (SOFA, 2015)

keith rowe john tilbury enough still not to know

C’est à la demande Kjell Bjørgeengen que Keith Rowe et John Tilbury se sont retrouvés en studio, les 17 et 18 juillet 2014. Il s’agissait de mettre en musique une installation vidéo de l'artiste : si le beau coffret nous prive de l'image, il n’en consigne pas moins quatre disques capables de remplir cet écran noir aux airs de reps qui a commandé les couleurs de l’objet.

Partageant avec Rowe et Tilbury un goût pour la poésie de Beckett, Bjørgeengen nomme, dans un livret, le titre du dernier poème de l'écrivain, What is the word : voir —/ entrevoir — / croire entrevoir — / vouloir croire entrevoir — / folie que de vouloir croire entrevoir quoi — / quoi — / comment dire.  Il suffira de substituer « entendre » à « entrevoir » pour chercher ensuite à dire comment le duo est parvenu à emprunter à Beckett son savoir-faire sur le fil.

En équilibre, ce sont là d’autres silences et d’autres rumeurs, des accords en progrès (au début de la troisième partie, Tilbury lui-même les dit, une fois n’est pas coutume, « envahissants ») ; en déséquilibre, un piano timide d’où chutent de rares notes et des bruits divers jetés dans l’espace (crissements et crépitements, bourdons graves, ronronnements de moteurs et air de violon que diffuse la radio…).

Peut-être la vidéo montre-elle, malgré ses noirs, deux surfaces planes qui se frôlent et, pour peu qu’on les envisage à distance, ne font bientôt plus qu’une, agacée bientôt par les lignes de fuite qu’arrange la bande-son : Enough Still Not to Know, qui atteste à son tour, comment dire… que Keith Rowe et John Tilbury font à la manière de Pénélope, soit : pour mieux défaire ensuite, en secret.  

Keith Rowe, John Tilbury : Enough Still Not to Know (SOFA)
Enregistrement : 17-18 juillet 2014. Edition : 2015.
4 CD : 01-04/ First Part-Fourth Part
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 septembre 2015

Luca Pissavioni, Dalila Kayros : A Spectral Work (Bunch, 2014) / Giancarlo Mazzu, Luciano Troja : Tasting Beauty (SLAM)

luca pissavini dalila kayros a spectral work giancarlo mazzu luciano troja tasting beauty

Un grand raffut nous accueille. Les voix se dédoublent, s’étirent, s’entrechoquent, s’entretuent. Les échos sont partout. Les cordes scellent un mouvement sans fin. Cris et vociférations prennent le dessus. Une furia percussive fait surface. C’est une bourrasque. Le fracas s’éternise. Des déflagrations entretiennent le chaos. Peu à peu, le mouvement ralentit, se perd, se rétrécit et apparaissent alors entrechats de cordes (violoncelle et contrebasse). D’autres voix s’élèvent, d’outre-tombe maintenant. Le chaos n’est plus, la matière stagne. Du fracas jusqu’au silence, Luca Pissavini (compositions, contrebasse, violoncelle, viola, cithare, daxophone, percussions, electronics) et Dalila Kayros (voix) signent ainsi une essentielle séance d’exorcisme musical...

... Pas toujours inutile, la bonne vieille mélodie. Surtout quand elle a quelque chose à dire, traduire, transmettre. Giancarlo Mazzu est guitariste et Luciano Troja est pianiste. Tous deux aiment la clarté mais aussi le vagabondage. On les entend quitter le chemin et fouiller les fossés. Dans ces fossés, ils ne trouveront aucune dissonance mais apprendront à se séparer et à faire fructifier de nouvelles pistes. Improvisant, ils chouchoutent la mélodie puis s’amusent à défaire le cadre. Quelques petites choses glanées chez Mal Waldron pour l’un, un zeste de prog chez l’autre : ça sonne juste et précis. Souvent profond.

Luca Pissavioni feat Dalila Kayros : A Spectral Work (Bunch Records)
Edition : 2014.
CD : 01/A Spectral Work
Luc Bouquet © Le son du grisli

Giancarlo Mazzu, Luciano Troja : Tasting Beauty (SLAM)
Enregistrement : 2013. Edition : 2015.
CD : 01/ Tasting Beauty 02/ Blues for Giuseppino 03/ Quando amavamo l’America 04/ Qui 05/ Barbara & Blaise 06/ Somiglia 07/ Natural Wisdom 08/ Fat Mouse in Brooklyn 09/ Village Flowers 10/ Caserta
Luc Bouquet © Le son du grisli

18 septembre 2015

Earth Tongues : Rune / Frantz Loriot : Reflections on an Introspective Path (Neither/Nor, 2015)

earth tongues rune

Avec Earth Tongues – c’est-à-dire une combinaison originale qui oppose au percussionniste une trompette (Joe Moffett) et un tuba (Dan Peck) –, Carlo Costa aborde d’une manière différente l’improvisation telle qu’il la défendit, par exemple, avec les deux archets de Natura Morta.

Pour répondre aux phrases courtes de Costa, deux cuivres donc (aux techniques étendues, il va de soi). Qui « font la taille » avec tel grincement long de cymbale ou répondent rondement à des coups plus volontaires. Autant que les gestes, les souffles sont ramassés ; mais l’association n’en compose pas moins de grands paysages suspendus qui se chargent de notes en fuite – augmentées parfois d’une autre, tenue, sortie d’une platine cassette (Peck) – sans jamais rien perdre de leur équilibre.

Earth Tongues : Rune (Neither/Nor)
Enregistrement : 17 janvier 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Porous Phase 02/ Sunblind 03/ Lithosphere 04/ Depths
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

frantz loriot reflections

Sur le même label, Frantz Loriot (violoniste alto sorti de Natura Morta) publiait récemment un enregistrement solo. C’est d’abord, sur les trois temps de Confluences, un instrument mis à rude épreuve : d’insistants va-et-vient y travaillent une première note qui, à force d’agression, accouchera d’une seconde, parfois d’une troisième – à la somme, il faudra ajouter quelques chants de friction.

Ailleurs, Loriot installe, au son de cordes lâches et de l'accrochage d'un archet précipité, des mobiles qu’un orage peut soudain emporter (Wick Machine). C’est la résistance de l’alto qui est ici à chaque fois expérimentée, presque autant qu’un possible art musical né de son éreintement.

Frantz Loriot : Reflections on an Introspective Path (Neither/Nor)
Enregistrement : 20 décembre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Confluences – Movement 1 02/ Confluences – Movement 2 03/ Confluences – Movement 3 04/ Equilibrium 05/ Wick Machine 06/ Thwart Path 07/ Attained
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 janvier 2016

Ernesto Rodrigues, Axel Dörner, Nuno Torres, Alexander Frangenheim : Nor / WTTF 4tet : Berlin Kinesis (Creative Sources, 2015)

ernesto rodrigues axel dörner nuno torres alexander frangenheim nor

Ce disque noir est l’œuvre d’Ernesto Rodrigues, Axel Dörner, Nuno Torres et Alexander Frangenheim, enregistrés par ce-dernier le 2 mai 2014 à Berlin.

Déjà, l’archet du violoniste effleure l’alto et les souffles cherchent en trompette et saxophone des trajectoires à dessiner. Ce n’est pas l’hésitation mais l’habitude – celle de prendre son temps, qu’ont Rodrigues, Dörner et Torres – qui commande les premières minutes de l’improvisation. Et c'est Frangenheim qui, le premier, interrompt le jeu de patience et met un terme à l’attente d’un auditeur qui redoutait avoir déjà entendu Nor alors qu’il ne l’avait pas encore sorti de sa boîte.

Tournant, c’est donc Frangenheim qu’il stimule. D’un archet long ou d’un soudain accrochage, le contrebassiste oblige ses partenaires à abandonner le propos étouffé de techniques pourtant étendues. Sans le bouleverser non plus, la contrebasse rebat le jeu et transforme ses minutes de discrétion en saisissante musique d’attente : alors une longue note de trompette, la répétition d’un grincement ou l’insistance d’un aigu, donnent à l’exercice un charme opérant.

Ernesto Rodrigues, Axel Dörner, Nuno Torres, Alexander Frangenheim : Nor (Creative Sources)
Enregistrement : 2 mai 2014. Edition : 2015.
CD : 01-03/ Nor
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



wttf quartet berlin kinesis

On retrouve Frangenheim dans le WTTF Quartet qu’il compose avec Phil Wachsmann, Pat Thomas et Roger Turner. Il faudra attendre qu’une des machines du premier s’en empare pour qu’intéresse enfin le piano de Thomas – voilà un instrument de plus, le Thomasmann, que l’on doit à l’invention de Wachsmann. Quelques fois, les musiciens s’accordent le loisir d’y aller franchement ; le plus souvent, leurs gestes sont précieux, peaufinant des sons qui commandent d’autres gestes. Ici, l’association convainc ; ailleurs, elle pique.

WTTF Quartet : Berlin Kinesis (Creative Sources)
Enregistrement : 26 août 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ More Way 02/ Take It Back 03/ Little More Front 04/ Less Little More 05/ Slightly Front 06/ Back To More 07/ Front Less More Little 08/ That More
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 novembre 2015

Zea : The 7’’ Cassette (Makkum, 2015)

zea the 7 cassette copy

Nerveux, répétitif, hyperactif, surprenant voire incontrôlable : There’s something wrong with me, chante Arnold de Boer sur le dernier titre de cette compilation de raretés de son Zea.

Déjà publiés – mais les tirages sont souvent limités – ou non, les quatorze morceaux de cette cassette attestent l’instabilité de l’inspiration du désormais chanteur de The Ex : sur le souvenir, bon ou mauvais, du rock indépendant – et de son enterrement au son du « single » qui ouvre l’objet en question –, Arnold de Boer s’est construit une identité certes « éclatée » mais aussi cohérente.

Ainsi, jongle-t-il avec les références : avec une effronterie qui sied à l’énergie qui le transcende, il reprend à la cantonnade (Wim T Schippers, Coldplay ou le Wallias Band, qu’il aborde comme hier Jimi Tenor réécrivait le Caravan d’Ellington) ou entame des refrains personnels qui rendent – malgré eux peut-être – hommage à The Byrds, The Stooges, Marc Ribot, Daniel Johnston, Pavement, Violent Femmes… Les emprunts sont nombreux, mais puisque la musique s’affranchit de tout…



Zea : The 7’’ Cassette (Makkum)
Edition : 2015.
Cassette : A1/ We've buried indierock years ago A2/ Ya ya ya (Looking for my baby) live at VPRO A3/
Dance Electric A4/ Clocks A5/ My country lost A6/ Why do good things happen to bad people (live at the BBC) – B1/ Atomic heart B2/ Stuck on you B3/ Muziqawi silt B4/ You sound like an iTunes fade-out B5/ Faster B6/ Ich hab ein Riesenkopf B7/ I am searching for an MP3 B8/ An experience of trouble (by Peter Carbonu)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

8 septembre 2015

Eric Hofbauer : Prehistoric Jazz – Volumes 1 & 2 (CNM, 2014)

eric hofbauer prehistoric jazz 1 & 2

Toute musique étant jazzifiable, Le Sacre du Printemps l’est donc aussi. Et c’est ce que le guitariste bostonien Eric Hofbauer tente aujourd’hui. Prenant source sur la boutade (?!) de Bernstein qui conseillait au timbalier de l’orchestre de jouer un jazz préhistorique pendant l’exécution de l'œuvre de Stravinsky, Hofbauer intitule son nouveau projet Prehistoric Jazz. Comprenne qui pourra.

Ce que l’on entend ici fait écho aux relectures des œuvres de Mahler par Uri Caine. Mais là où le pianiste s’autorisait pas mal de sorties de route, le guitariste reste fidèle à la partition originale. En découle un vrai travail d’orchestration et de mise en espaces (même si celui-ci gomme les complexités rythmiques de l’œuvre) où s’insèrent quelques vrais morceaux de jazz (solos inspirés de clarinette ou de trompette). Une réussite qui ne fait aucun doute mais bien moins poil à gratter que l’original. Et Nijinski n’est plus là pour ajouter au scandale.

Beaucoup moins bienveillant à l’égard du jazz que Stravinski, Olivier Messiaen composa le Quatuor pour la Fin du Temps dans les conditions que l’on sait. Le quatuor devient ici quintet (Eric Hofbauer, Jerry Sabatini, Todd Brunel, Junko Fujiwara, Curt Newton)… et l’œuvre résiste à la jazzification. Idée saugrenue et résultat plus que mitigé malgré la présence d’une clarinette parfois poignante (on n’en dira pas autant de l’accompagnement poussif du guitariste-orchestrateur). Bref : ça ne marche pas à tous les coups.

Eric Hofbauer Quintet : Prehistoric Jazz – Volume 1 / The Rite of Spring (Creative Nation Music)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ A Kiss of the Earth: Introduction 02/ The Augurs of Spring 03/ Ritual of Abduction 04/ Spring Rounds 05/ Ritual of the Two Rival Tribes 06/ Processions of the Oldest & Wisest One 07/ The Kiss of the Earth 08/ Dancing Out of the Earth 09/ The Exalted Sacrifice 10/ Mystic Circle of the Young Girl 11/ The Naming and Honouring of the Chosen One 12/ Evocation of the Ancestors 13/ Ritual Action of the Ancestors 14/ Sacrificial Dance

Eric Hofbauer Quintet : Prehistoric Jazz – Volume 2 / Quintet for the End of Time (Creative Nation Music)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Liturgie de cristal 02/ Vocalise, pour l’ange qui annonce la fin du temps 03/ Abîme des oiseaux 04/ Intermède 05/ Louange à l’éternité de jésus 06/ Danse de la fureur, pour les sept trompettes 07/ Fouillis d’arcs-en-ciel, pour l’ange 08/ Louange à l’immortalité de Jésus
Luc Bouquet © Le son du grisli

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