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Le son du grisli
1 octobre 2014

Tetuzi Akiyama, Jason Kahn, Toshimaru Nakamura : ihj/ftarri (Winds Measure, 2014) / Dotolim Live Series_01 (Dotolim, 2014)

tetuzi akiyama jason kahn toshimaru nakamura ihj ftarri

Till We Meet Again (For 4 Ears, 2005) annonçait bien que Tetuzi Akiyama et Jason Kahn se retrouveraient un jour. Ce fut à Tokyo, (notamment) à l’occasion de deux concerts donnés les 18 août et 12 octobre 2012 – improvisations réunies sur disque par Winds Measure.

A L’International House of Japan (ihj) et Ftarri (ftarri), le duo n’avait pas Utah Kawasaki pour partenaire (Luwa, Ailack) mais Toshimaru Nakamura. Ainsi guitares et synthétiseur analogique étaient deux fois associés au no-input mixing board.

La première fois, une guitare folk glisse, arpège ou bruite, sur les expressions larvées d’expérimentateurs différents – les longues nappes de Kahn (qui fantasment parfois l’usage d’un violoncelle) contrastent en effet avec les trouvailles abrégées de Toshimaru – dont l’association réussira pourtant à emmêler le jeu de cordes lâches. La seconde fois, le trio s’accorde sur un retour d’ampli pour décider ensuite de cheminer en compagnons. Dans le nuage qu’ils soulèvent, beaucoup d’aigus : cordes hautes et tendues, sifflements et larsens de la machinerie. Deux façons, obligées peut-être par deux formes d’espace, de retourner un environnement avec un même énergie.   

écoute le son du grisliTetuzi Akiyama, Jason Kahn, Toshimaru Nakamura
ftarri (extrait)

Tetuzi Akiyama, Jason Kahn, Toshimaru Nakamura : ihj/ftarri (Winds Measure)
Enregistrement : 18 août et 12 octobre 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Ihj 02/ ftarri
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

hong chulki, tetuzi akiyama, jin sangtae dotolim live series

Le 11 décembre 2010, Tetuzi Akiyama donnait un concert en compagnie de deux improvisateurs (souvent) remontés : Hong Chulki (platine) et Jin Sangtae (hard drives). De la rencontre d’une basse ronflante et d’aigus perçants naît une machinerie terrible que nourriront toutes les propositions du trio : grattements, sifflements, cordes pincées ou frappes et retours d’ampli : du chaos naîtra la nécessité d’entendre enfin les arpèges courts d’une guitare heureuse d’en avoir réchappé.


Hong Chulki, Tetuzi Akiyama, Jin Sangtae : Dotolim Live Series (Dotolim)
Enregistrement : 11 décembre 2010. Edition : 2014.
CD : 01/ Dotolim Live Series_01
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 septembre 2014

Oren Ambarchi, Eli Keszler : Alps (Dancing Wayang, 2014)

oren ambarchi eli keszler alps

Avec le soin qu’on lui connaît, le label Dancing Wayang – dans son catalogue, déjà deux duos recommandables : Okkyung Lee / Phil Minton et John Edwards / Chris Corsano – a enveloppé Alps, vinyle lourd qui retient deux improvisations enregistrées le 26 juin 2013 par Oren Ambarchi et Eli Keszler.

Le premier est à la guitare électrique et aux cymbales, le second à la batterie, aux percussions, aux crotales et aux cymbales aussi. Celles-là tournent forcément : sous l’archet, leurs sifflements de cristal accordent même les musiciens avant qu’ils ne s’expriment plus âprement. Quittant la rumeur (pour y revenir un peu plus tard), c’est alors Keszler qui crible sa batterie de coups secs et rapides, obligeant Ambarchi à intensifier ses plaintes persévérantes.

En seconde face, le guitariste prendra, sinon sa revanche, au moins le dessus : n’est-ce pas lui qui, le long d’un possible hommage à son camarade Keiji Haino, manie la saturation psychédélique qui presse la frappe de Keszler ? Deux fois convaincant, le duo se sera donc montré volontaire après avoir été plus subtilement turbulent.

Oren Ambarchi, Eli Keszler : Alps (Dancing Wayang)
Enregistrement : 26 Juin 2013. Edition : 2014.
LP : A/ Alps I B/ Alps II
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 juillet 2014

Christian Wolfarth : Scheer (Hiddenbell, 2013) / Wintsch, Weber, Wolfarth : Willisau (hatOLOGY, 2013)

christian wolfarth scheer

Jason Kahn, qui signe les notes de Scheer, confirme rapidement : Christian Wolfarth use ici de cymbales et de cymbales « seulement ». Pas simplement, par contre, et d’une manière si efficace qu’elle lui fera écrire : « He presses time to the forefront of our perception, leading us to a heightened sense of the now and allowing us to reflect on this through the beauty of sound. »

Il n’était pas question de traduire l’impression de Kahn pour raconter l’effet que peut avoir sur nous l’art de Wolfarth. Il faudra par contre donner les noms des références auxquelles Kahn compare ici Wolfarth (Eliane Radigue, Maryanne Amacher, Phill Niblock) pour insister avec lui sur la veine minimaliste de ces deux pièces enregistrées à Scheer, en Allemagne.

Sur Scheer 1, c’est donc à quelques cymbales que le carillonneur s’accroche afin d’y dessiner au balai des reliefs assez hauts pour dissimuler d’épais ronflements. La balance des aigus et des graves est travaillée, leur histoire est celle d’une suite d’apparitions et de disparitions subtilement coordonnées. Sur résonances impressionnantes, Wolfarth fera de Scheer 2 une berceuse ensorcelante. Des drones y naissent à force de régularité et s’épanouissent pour trouver dans le studio un beau terrain de prolifération. Deux fois donc, démonstration – faut-il enfin traduire les propos de Kahn rapportés plus haut pour dire ce que Wolfarth démontre ici ? – et son impressionnent tout autant.

Christian Wolfarth : Scheer (Hiddenbell Records)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Scheer 1 02/ Scheer 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

wintsch weber wolfarth willisau

Enregistré en concert le 25 août 2012 au lieu-dit, Willisau est, après WWW et The Holistic Worlds Of, la troisième référence de la collaboration Michel Wintsch / Christian Weber / Christian Wolfarth. Qui ne sera pas la première à aller entendre, tant Wintsch, au piano et au synthétiseur, perd ici en retenue et là en subtilité. On pourrait louer quand même les talents de Weber et Wolfarth, mais la prise de son est trop mauvaise et, encore une fois, le piano impossible.

Michel Wintsch, Christian Weber, Christian Wolfarth : Willisau (hatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 25 août 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ 2.8 Feet Below, Tiny Fellows, Distant Neighbours 02/ Fragile Paths 03/ North West
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18 août 2014

François Tusques : La reine des vampires 1967 (Cacophonic, 2014) / La jungle du Douanier Rousseau (Improvising Beings, 2014)

françois tusques la reine des vampires

A Barney Wilen, Beb Guérin, Eddy Gaumont – avec qui il travaille alors sous la conduite du saxophoniste – et Jean-François Jenny-Clark, François Tusques aurait fait entendre quelques thèmes destinés à illustrer Les femmes vampires que Jean Rollin s’apprêtait à tourner. Le temps pour les intervenants de se souvenir y avoir entendu un piano que celui-ci a déjà disparu. A eux de retranscrire alors l’atmosphère des compositions.

Si l’expérience tient du Mystère (de la fantaisie ?), les onze prises – celles qui furent utilisées en face A, celles qui furent rejetées en face B – de La reine des vampires 1967 impressionnent : car non seulement elles se passent aisément d’images, mais elles sont autant de séquences d’un autre objet de cinéma, sans trame, celui-ci, dont l’empreinte est aussi nette que celles laissées à la même époque par New York Eye and Ear Control d’Ayler ou les plus libres compositions de Komeda.

Sur la première face, les cordes (nombreuses, puisque Gaumont a, pour l’occasion, abandonné sa batterie pour un violon) vont lentement, défaussent et installent un théâtre d’ombres que se disputeront un piano caverneux, un ténor spectral, deux contrebasses lâches et un (remarquable) archet fuyant. En seconde face, ce sont donc des airs de défaites : chutes épatantes qui valent combien de morceaux finis, sur lesquelles Wilen, plus résolu, ramène le groupe à un free moins atmosphérique, autrement licencieux.

François Tusques : La reine des vampires 1967 (Cacophonic / Souffle Continu)
Enregistrement : 1967. Edition : 2014.
LP : A1/ La Reine des vampires Theme Take 5 A2/ La Reine des vampires Theme Take 4 A3/ La Reine des vampires Theme Take 3 A4/ La Reine des vampires Theme Take 2 A5/ La Reine des vampires Theme Take 1 – B1/ La Reine des vampires Unused Cue 1 B2/ La Reine des vampires Rejected Theme 1 B3/ La Reine des vampires Unused Cue 6 B4/ La Reine des vampires Unused Cue 11 B5/ La Reine des vampires Rejected Theme 2 B6/ La Reine des vampires Unused Cue 9
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

tusques grimal guérineau la jungle du douanier rousseau

Enregistré le 22 février 2013 à Ackenbush, Malakoff, La jungle du Douanier Rousseau donne à entendre Tusques auprès de deux saxophones ténor : Alexandra Grimal et Sylvain Guérineau. C’est là un CD... à deux faces, selon que le pianiste – moderne, tout comme le peintre, capable de mouvement rétrograde – converse courtoisement avec l’une ou donne du leste au second. En filigrane, blues et swing confondus, l’amour de la chanson et de ces airs de Monk : de l’aîné, Tusques et son Douanier ont conservé cet éternel va-et-vient entre l’audace brillante et l’unisson de trop.

François Tusques, Alexandra Grimal, Sylvain Guérineau : La jungle du Douanier Rousseau (Improvising Beings)
Enregistrement : 22 février 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Dick Twardzick 02/ Sérénité 03/ A tâtons 04/ Au chat qui pêche 05/ Orgue à bouche 06/ Don Cherry Blue 07/ Alexandrins africains 08/ Tout est possible 09/ La jungle du Douanier Rousseau 10/ Move the Blues
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 août 2014

NG4 Quartet : A Quartet for Guitars (Mikroton, 2014) / Rick Reed, Keith Rowe, Bill Thompson : Shifting Currents (Mikroton, 2013)

ng4 quartet a quartet for guitars

Si elle rappelle (ou évoque ?) une partition célèbre de Cornelius Cardew, celle présentée en couverture d’A Quartet for Guitars en est une autre tout en n’en étant peut-être pas une. Aurions-nous en effet sous les yeux une tablature remplie de numéros de cases et d’intentions d’effets ? Il faudrait le demander à Keith Rowe, ou Anthony Taillard, Emmanuel Leduc, Julien Ottavi, puisqu’ils sont de ce quartet… de cette réunion de guitaristes qui touchent aussi à l’électronique.

Il ne sera donc pas surprenant d’entendre quatre guitares (électriques) déroutées, qui filent l’usage mécréant, trahissent un goût pour la perversion mélodique. Respectant des découpages mais libres aussi vraisemblablement de donner dans l’indétermination, les musiciens dessinent des points d’exclamation (larsens et feedbacks, cordes pincées, notes plus longues...) et des points d’interrogation (glissandi, harmoniques filantes, notes étouffées ou dérapantes…) qui font toutes leurs phrases. A la place des mots qui manque il y a des silences et des signaux codés que l’on prendra plaisir à déchiffrer, à défaut de toujours les capter.

écoute le son du grisliNG4 Quartet
Ineptitude

NG4 Quartet : A Quartet for Guitars (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Affetuoso E Sostenuto 02/ Ineptitude 03/ Awkward 04/ Gaucheness 05/ Underwhelm 06/ Failing
Héctor Cabrero © Le son du grisli

rick reed keith rowe bill thompson shifting currents

Plus tôt, Mikroton publia les rencontres en 2009 (en deux endroits) de Keith Rowe, Rick Reed (synthétiseur) et Bill Thompson (électronique) : Shifting Currents. C’est là un disque-double qui expose une installation de Thompson (basée sur la modification en temps réel d’une collection d’une centaine de pièces sonores) réarrangée par la suite, qui joue de silences et craque sous la juxtaposition de rumeurs et de field recordings, puis une électronique sur laquelle les basses tremblent et les effets abondent – les tensions, mal contenues peut-être, pourront avoir raison des présences, au point qu’on y perdra parfois le guitariste. Heureusement, le premier disque est le plus long des deux.

Rick Reed, Keith Rowe, Bill Thompson : Shifting Currents (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : mai-novembre 2009. Edition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ 1 – CD2 : 01/ 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 décembre 2015

Phantom Plastics : Dreams of the Incorruptibles (Korm Plastics, 2015) / Chalkboard Dust / Stay Alive (Geräuschmanufaktur, 2015)

phantom plastics dreams of the incorruptibles chalkboard dust stay alive

Sous le nom de Phantom Plastics, Michael Esposito a pris l’habitude de publier des quarante-cinq tours, flexibles et carrés, à surfaces déstabilisantes, élaborées avec des partenaires qui ont le même goût que lui pour les sons et mêmes les musiques parasites : Jochen Arbeit, Michael Muennich, Leif Elggren, Per Svensson, Chris Connelly, Scanner, John Duncan, CM von Hausswolff

Avec Dreams of the Incorruptibles (une face seulement), Frans de Waard fait son entrée dans cette liste des collaborateurs. Pendant près de six minutes, il manipule ici une sélection d’EVP qu’Esposito a bien voulu lui confier, mettant en valeur ce qu’on soupçonne être une phrase – par qui prononcée ? –, canalisant les souffles et les « défauts » de l’enregistrement, donnant enfin une certaine destination (voire une cohésion) à des captations qui n’ont plus guère d’origine.

Sur Chalkboard Dust / Stay Alive (deux faces, cette fois), Esposito retrouve Michael Muennich puis laisse faire John Duncan. Avec le premier, il organise de nouvelles grisailles à l’énergie contenue, dont la somme mettra en branle un moteur minuscule. Après quoi Duncan entame sa chanson étrange : deux mots (Stay / Alive) qu’il répète d’une voix qui le montre prêt à rendre son dernier souffle. Autrement que le « recadrage » de Waard, l’association de l’abstraction et de la ritournelle renouvelle ainsi l’intérêt pour l’étrange projet qu’est Phantom Plastics.

Phantom Plastics : Dreams of the Incorruptibles (Korm Plastics)
Edition : 2015.
7’’ (flexi) : A/ Dreams of the Incorruptibles

Phantom Plastics : Chalkboard Dust / Stay Alive (Geräuschmanufaktur)
Edition : 2015.
7’’ (flexi) : A/ Michael Muennich & Michael Esposito : Chalkboard Dust – B/ John Duncan : Stay Alive
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 avril 2014

Matana Roberts : Coin Coin Chapter Two: Mississippi Moonchile (Constellation, 2013)

matana roberts coin coin chapter 2

Mississipi is a beautiful place ! C’est (enfin, c’était, l’année dernière) le retour de Matana Roberts et de Coin Coin, son projet qui puise aux racines de la musique noire américaine (s’il faut donner une couleur à la musique) pour remettre au goût du jour la légendaire... danse des canards (bon).

Pour nous convaincre, la saxophoniste remet la parole (le chant masculin peut parfois heurter l’oreille) et la « tradition » au centre des enjeux. Le blues, le ragtime, le swing, le jazz de l’AACM ou du Brotherhood of Breath, tout inspire bien le Mississipi Ness que télécommande de main de maître Miss Roberts. Alors, après Gens de Couleur Libre, on est bien obligé de saluer la deuxième apparition du Coin Coin et en répondre : oui, il existe, et bel, et bien !

Matana Roberts : Coin Coin Chapter Two: Mississippi Moonchile (Constellation / Souffle Continu)
Edition : 2013.
CD / LP / DL : Coin Coin Chapter Two: Mississippi Moonchile
Pierre Cécile © Le son du grisli

2 avril 2014

John Cage : Variations V (Mode, 2013)

john cage variations v

Quarante-huitième publication de la série, estampillée Mode, The Complete John Cage Edition, Variations V – dont c’est la première édition commerciale – consigne deux versions de la pièce du même nom : l'une, avec images, illustrée en 1965 à Hambourg par la Merce Cunningham Dance Company ; l'autre, sans images, enregistrée l'année suivante à Paris. A chaque fois, Cage est associé à David Tudor et Gordon Mumma.

Hallucinante, la version filmée associe une composition d'un concret tapageur et des visions de Stan VanDerBeek et Nam June Paik. Sous une pluie de sons hétéroclites – électronique bruitiste jouée sur l’instant pour instruments de création (magnétophones, antennes et cellules photo-électriques) –, les danseurs se déplacent, évitant les éléments d’un décor lui aussi en mouvement. Sur quelques câbles électriques, les corps en surimpression rivalisent de turbulence avec la musique et le jeu des lumières. En 1966 à Paris, Cage, Tudor et Mumma, précisent leurs gestes, les ralentissent, décidant d’un repli dans les graves. C’est donc une autre Variations V, comme rendu en négatif, mais qui captive à son tour.

John Cage : Variations V (Mode / Metamkine)
Enregistrement : 1965-1966. Edition : 2013.
DVD : Variations V
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 mars 2014

Wooley, Yeh, Chen, Carter : NCAT (Monotype, 2013) / Wooley, Morris, Fernández : From the Discrete... (Relative Pitch, 2012)

nate wooley c spencer yeh audrey chen todd carter ncat

Au croisement de l’improvisation (Nate Wooley, C. Spencer Yeh et Audrey Chen) et du (re)modelage (Todd Carter), NCAT prend positions : bruitistes, dérangées, voire anxieuses.

Du matériau improvisé par le trio – qui nous renvoie au souvenir de Silo et à celui, plus récent, de Seven Storey Mountain III & IV –, Carter fait un ouvrage de belle angoisse : allumant les mèches de feux d’artifice installés en tunnels, il commande une série de causes et d’effets qui auront quelque répercussion sur les « airs » de trompette, de violon et de violoncelle, à trouver sur le disque. Bruissements, crissements, vrombissements ; accords égarés, passes perdues, sirènes et cris d’effroi… se disputent, sûrs tous de leur suprématie musicale, ces cinq pièces d’un noir que rehausse les préoccupations et obsessions personnelles de Todd Carter.

Nate Wooley, C. Spencer Yeh, Audrey Chen, Todd Carter : NCAT (Monotype)
Enregistrement : 2008. Edition : 2013.
LP (12’’) : A1/ - A2/ - A3/ - A4/ - B1/ -
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



joe morris agusti fernandez nate wooley from the discrete to the particular

L’exercice est plus conventionnel – concert donné le 14 juillet 2011 au Firehouse 12 – mais n’en impressionne pas moins : From the Discrete To the Particular donne à entendre Nate Wooley en compagnie de Joe Morris (à la guitare) et d’Agustí Fernández sur sept pièces d’une improvisation accidentée. Alerte encore davantage, elle profite, en plus des trois expériences avérées, d’un art de l’à-propos partagé. 

Joe Morris, Agustí Fernández, Nate Wooley : From the Discrete To the Particular (Relative Pitch)
Enregistrement : 14 juillet 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Automatos 02/ As Expected 03/ Bilocation 04/ Hieratic 05/ Membrane 06/ That Mountain 07/ Chums of Chance
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

2 août 2013

Nicolas Wiese : Living Theory Without Anecdotes (Corvo, 2013)

nicolas wiese living theory without anecdotes

A l'index, il faudra ajouter une entrée sous le patronyme de Wiese : prénom, Nicolas. Toutefois pas dans le même tiroir que le bruyant John, parce qu'à l'efficiente perte d'audition Nicolas Wiese préfère l'ambient... “bizarre”.

La première face de ce vinyl jette toutes les cartes (et d'ailleurs : les meilleures) : de quoi joue N. Wiese ? Peu importe, car avec l'Ensemble Adapter ou Thorsten Soltau, il signe des morceaux d'une ambient... “bizarre” (donc) au noise confiné, aux instruments irrepérables (on y reconnaît bien des à cordes mais ils font l'effet de guitare jouet sur une molle électronique), aux voix d'outre-bombe discrètes mais envahissantes, mais néanmoins au balancement estival.

Avec Tom Rojo Poller, suit une collaboration audiovisuelle sans véritable intérêt, encore ambient, avec quelques effets parasites qui interviennent mais trop tard, avec une transparence qui ne doit surtout pas nous fair oublier que, seul ou presque, Nicolas Wiese a prouvé qu'il était l'homme d'une face et d'une seule, la première, la stupéfiante.

Nicolas Wiese : Living Theory Without Anecdotes (Corvo Records)
Enregistrement : 2009-2011. Edition : 2013.
2 LP : LP1 : A1/ Due to Idle A2/ Subterfile A3/ Der Elefant Im Porzellankäfig – LP2 : B1/ El jardin revisitado
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 octobre 2013

Luís Lopes Humanization 4tet : Live in Madison / Yells at Eels : Colorado at Clinton (Ayler, 2013)

luis lopes humanization quartet live in madison

La guitare de Luís Lopes est sale. Sale et robuste. On peut lui trouver quelques airs sharrockiens voire hendrixiens. C’est une guitare hurlante et qui n’a de politesse que dans l’irrespect. Elle est soupir de sang, torture et récif.  Elle broie le noir et n’enfante que du plus noir. Souvent, elle entre en querelle avec le saxo batailleur de Rodrigo Amado. A vrai dire souvent. Voire très souvent. En vérité : tout le temps. Le ténor portugais qui y déploie lyrisme et venin ne lâche jamais prise.

Les deux frangins Gonzalez (Aaron : contrebasse, Stefan : batterie) mettent la finesse au placard et prennent soin de jeter la clé très loin. Ils ne sont pas dentelle mais scie. Scie acérée et tranchante. Parfois – mais rarement –, tout ce beau monde demande grâce : respiration nécessaire que se charge de pervertir à foison l’empoisonnante guitare de Luís Lopes. Chassez le naturel…

EN ECOUTE >>> Big Love >>> Two Girls

Luís Lopes Humanization 4tet : Live in Madison (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 8 juillet 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Bush Baby 02/ Jungle Gymnastics 03/ Long March for Frida Kahlo 04/ Big Love 05/ Two Girls 06/ Dehumanization Blues
Luc Bouquet © Le son du grisli

yells at eel colorado at clinon

Commencé mollement (Devil’s Slide), Colorado in Clinton trouve rapidement ses marques. Le climat sera automnal et n’atteindra que très rarement le rouge feu de l’incendie (Dokonori Shiito). Nouveau venu dans le Yells at Eels, Akash Mittal est un saxophoniste appliqué et au lyrisme largement malabyen. Du côté de la Gonzalez Family, tout baigne : Dennis brode quelques piquants solos, Aaron – malgré une prise de son quelconque  égalise souplesse et profondeur, Stefan détermine quelques tempos célestes. Et quand cornet et contrebasse marient leurs élans sur un poignant Constellations on the Ground, nous n’avons d’autre choix que se rendre à l’art bienfaisant de la maison Gonzalez.

EN ECOUTE >>> Shades of India

Dennis Gonzalez / Yells at Eels : Colorado at Clinton (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Devil’s Slide 02/ Shadows 03/ Wind Streaks in Syrtis Major 04/ Shades of India 05/ Constellations on the Ground 06/ Dokonori Shiito
Luc Bouquet © Le son du grisli

27 octobre 2013

Alvin Lucier : Paris, Auditorium du Louvre, 27 octobre 2013

alvin lucier paris 27 octobre 2013

« Minimal » ; « Expérimental » ; « Sinusoïde » : Alvin Lucier, ses recherches et sa musique attirent depuis quarante ans les mêmes signifiants. Non pas qu'ils soient erronés, Alvin Lucier étant effectivement, avec Gordon Mumma et Robert Ashley au sein du Sonic Arts Union, et à côté d'autres artistes sonores comme Max Neuhaus, une figure de la recherche expérimentale en musique ; cette recherche donnant lieu à des performances et des partitions souvent d'apparence minimale (en aucun cas minimaliste) ; ces performances et ces partitions témoignant d'un intérêt marqué pour les phénomènes d'interactions, de résonances, de longueurs d'onde, et donc de sinusoïdes. Tout cela est parfaitement expliqué dans les divers écrits du et sur le compositeur (par exemple Michael Nyman, Experimental Music, chez Allia).

Mais en se rendant à la rencontre d'Alvin Lucier en personne, et de ses singuliers interprètes (le violoncelliste Charles Curtis ; les guitaristes Oren Ambarchi et Stephen O'Malley ; le metteur en sons Hauke Harder), ce soir dans l'Auditorium du Louvre, c'est d'autres signifiants qui viennent à l'esprit.

Le premier est : « rare ». Car la dernière fois qu'il nous fut donné d'entendre une œuvre de Lucier, c'était en 2011, au Plateau, pour le mémorable Music for a solo performer : un concert de percussions généré, via des capteurs d'ondes alpha, par l'activité cérébrale de Hauke Harder yeux fermés... A plus de quatre-vingt ans, Alvin Lucier est donc enfin reconnu en France – par une institution muséale, certes ; mais gageons que bientôt, festivals et conservatoires suivront.

« Froid » et « distance », deux autres signifiants, pourraient aussi traduire les sentiments que l'on éprouve à l'écoute d'un concert d'oeuvres de Lucier. Rien de commun avec le froid des laboratoires ou des sonorités électroniques, supposées telles. Le froid puissant dont il est question ici agit plutôt comme un révélateur d'espaces et de brillants foyers sonores, exactement comme peut l'être le froid arctique, par transparence. On écoute donc Charles Curtis (2002), pour violoncelle et oscillateur d'ondes pures, et Slices (2008), pour violoncelle et orchestre préenregistré, comme si on sortait de la station Concordia. On ne ressent pas le froid, trop brûlant : on le voit.

Et, par le froid, on ressent la distance. Lorsqu'il écoute Alvin Lucier lire le protocole d'I'm Sitting In A Room, la distance frappe littéralement l'auditeur. La même phrase, il l'entendra (aucune autre pièce contemporaine n'exhibe à ce point la tension entre l'entendre et l'écouter) résonner successivement une vingtaine de fois, réverbérant graduellement les fréquences de l'auditorium jusqu'à ce qu'aucun mot ne soit identifiable et qu'à la place, une sorte de mélopée vibre harmoniquement. Musique spectrale, en un sens – différent. Mais rien moins qu'inhumaine, au contraire : Alvin Lucier se réfère, dans la dernière phrase de la pièce, à la parole humaine et à l'expérience qu'il en fait, caractérisée dans son cas par un léger handicap – son bégaiement. (« un moyen d'aplanir les irrégularités de mon discours »).

De bégaiement, naturellement, il n'y eut pas dans l'interprétation donnée ce soir d'I'm Sitting In A Room par Alvin Lucier. Sa voix était fluette, la diction à peine entravée. En manifestant sa reconnaissance vis-à-vis de l'artiste et du chercheur, la salle comble resserra la distance.

Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

14 janvier 2013

Luc & Brunhild Ferrari : Programme Commun (Sub Rosa, 2012)

luc & brunhil ferrari programme commun

Les titres donnés à ses compositions par Luc Ferrari sont toujours riches d’enseignement. Sur le premier CD de cette sortie de deux, on trouve par exemple Programme commun pour clavecin et bande magnétique (1972), Didascalies 2 (1993) et Les émois d'Aphrodite (1986-1998). Une invitation faite à notre écoute autant qu’au rêve que la musique soulage ou accompagne. Jouée par Elisabeth Chojnacka, la première composition est la lutte superbe du clavecin et du monde moderne ; jusqu’ici disponible sur vinyle uniquement, Didascalies 2 voit mis son « caractère obsessionnel » à la portée de ceux qui ne possèdent pas ou plus de platine ;  moins confondant, Les émois d’Aphrodite par le San Francisco’s MC Band sonnent rock expérimental dont la prêtresse est une clarinette.

Le second disque est l’œuvre de Luc & Brunhild Ferrari – qui y reprend les travaux inachevés de son mari. Ce genre d’ « affaire » (reprise ou collecte d’archives) est toujours délicat, mais Madame Ferrari se tire adroitement de toutes les difficultés. Avec une science peu commune, elle conceptualise sur Dérivatif des enregistrements de terrain (beaucoup de paroles d’hommes et de femmes de la rue) sans se départir de l’humour cher à Luc Ferrari. Deux autres pièces composent avec celle-ci un triptyque : un Brumes du réveil moins documenté et en conséquence plus mystérieux ainsi que de Tranquilles impatiences qui est une belle progression musicale comme a pu en inventer Eliane Radigue par exemple. C’est dire que ce double-volume s’avère indispensable…

Luc Ferrari, Brunhild Ferrari : Programme Commun (Sub Rosa)
Edition : 2012.
2CD : CD1 : 01/ Programme commun pour claveçin amplifié et bande magnétique 02/ Didascalies 2 03/ Les émois d’Aphrodite – CD2 : 01/ Derivatif 02/ Brumes du réveil 03/ Tranquilles impatiences
Héctor Cabrero © Le son du grisli 2013

9 juillet 2012

Wozzeck : Act III: Comics (Intonema, 2012)

wozzeck comics

Evadés du jazzcore, le saxophoniste Ilia Belorukov et le bassiste électrique Mikhail Ershov invitent quelques-uns de leurs amis musiciens (Dmitriy Vediaskhin, Dmitriy Krotevich, Mikhail Tsypin, Maria Grigpryeva) à venir partager leur tendu capharnaüm.

Avec pour référant le Zorn des Cobra et autre Archery, voici donc que s’incrustent quelques échos familiers : grouillements et gargouillis, chocs et chaos, irruptions et mitraille sonique. Rien de neuf sous le soleil, on en conviendra. Le remix à la charge d’Arturas Bumsteinov et Piotr Kurek bénéficie, lui, d’une horizontalité perturbée par la clarinette lancinante du second. Le résultat, ici, est plus convaincant.

Un disque de courte durée : 33 minutes. En aurions-nous supporté plus ?

Wozzeck : Act III : Comics (Intonema)
Enregistrement : 2008, 2010 & 2011 / Edition : 2012
CD : 01/ Act III: Comics  02/ Act III: Remix
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 octobre 2015

Martijn Tellinga : Positions (Crónica, 2015)

martijn tellinga positions

Sur ces cinq pièces du compositeur Martijn Tellinga (enregistrées à différentes époques), c’est l’espace dans lequel se positionnent (positions obligent) les instrumentistes qui est inspecté, questionné et (même, ça arrive) lu…

Si l'on peut craindre la collision pour ces trois trombones (Nathan Lane, Milton Rodriguez & Facundo Vacarezza) leur évolution dessine une chorégraphie de cornes qui troue la brume. C’est une note et une seule que trois contrebassistes (Mike Majkowski*, Rory Brown & Sam Pettigrew) modifient aussi dans un semblable délire monochrome.

L’auditeur se demande sans cesse quel est le positionnement de tel musicien et s’il prend celui-ci en compte dans son jeu (dans l’attaque, le volume, la durée…). Il faut donc plusieurs écoutes pour établir la carte de Tellinga, d’autant qu’il va jusqu’à mettre le public à contribution (celui-ci doit réagir dans une salle sans musiciens) et donc prolonge incroyablement l’espace scénique. Intéressant, non ?

Martijn Tellinga : Positions (Crónica Electronica)
Enregistrement : 2011-2013. Edition : 2015.
CD : 01/ Three Modulators, for Trombones 02/ Truth, Exercise for a Listener 03/ Branching into Others, for a Large Instrumental Field 04/ Three Modulators, for Basses 05/ Positions, for Those Involved
Pierre Cécile © Le son du grisli

densités* Ce dimanche 25 octobre, Mike Majkowski sera de ce Lotto ! organisé par le festival Densités.

11 février 2016

Keiko Higuchi : Between Dream And Haze (Improvising Beings, 2016)

keiko higuchi between dream and haze

Piano butant sur les récifs, voix en demande de drames (Keiko Higuchi), cordes électriques enferrées dans le béton (Masami Kawaguchi, Louis Inage), fracas des métaux (Tatsuya Nakatani) : beau traité de déconstruction-dévastation ici.

Et puis cette voix. Cette voix qui rode, psalmodie, supplie, menace, plane. Le murmure est poison, le cri est délivrance. Mais il n’y aura pas de cri. Il n’y a que des formes en désordre, des calmes avant la tempête. Mais il n’y aura pas de tempête. Il y a cette voix, petite sœur de Linda S et grande sœur sortie du caveau de Nina S. le temps d’un bouleversé I’ll Be Seeing You. Et le jazz dans tout ça ? outragé, couché, terrassé. En haut : le rire du Malin.



keiko higuchi

Keiko Higuchi : Between Dream And Haze (Improvising Beings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Summertime Devastated 02/ Burning 03/ 3 04/ Moon of Alabama 05/ Funeral Song 06/ Nothing Is Real 07/ 7 08/ 8 09/ I’ll Be Seeing You
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

1 juillet 2015

LDP 2015 : Carnet de route #16

ldp 2015 carnet de route 16

Si le ldp Trio n’a pu assurer le concert prévu à L’AMR de Genève le 23 mai 2015, Jacques Demierre y a joué, en duo avec le percussionniste Julian Sartorius. Il raconte ci-dessous les raisons de cet empêchement, et se souvient d'un conseil de Threadgill : Stop playing but don't stop the music.



23 mai, Genève, Suisse
AMR

Des raisons médicales nous ont fait annuler le concert en trio à l'AMR de Genève, mais la musique, celle qui nous réunit depuis une quinzaine d'années, ne s'est pas pour autant arrêtée. Elle continue, se poursuit de la fin du Spring Tour au Fall Tour, début octobre, et retentira au-delà. Stop playing but don't stop the music, disait Henry Threadgill, dirigeant alors une version européenne de l'Instant Composer Pool hollandais, où je partageais le piano avec Misha Mengelberg, lequel me laissait jouer toutes les parties écrites et passait pendant mes solos son menton par-dessus mon épaule pour observer le mouvement de mes doigts improvisant sur les touches. Le concert terminé, à peine sorti de scène, il poursuivait backstage, alors que le public l'applaudissait encore, une partie d'échec entamée quelques concerts auparavant avec Han Bennink. Stop playing but don't stop listening dit le trio ldp depuis sa création. Listening comme statement, comme titre de tournée, comme action de jeu. Car on n'écoute pas quelque chose, on écoute. On est dans l'action, on produit de l'écouté. C'est précisément pour questionner cette production aurale que j'ai proposé au batteur Julian Sartorius, en remplacement du trio, de jouer un duo mélangeant les outils piano et batterie pour un travail sur la masse sonore, tel celui du vent sur la surface de l'eau. Le titre de ce projet, Nouvelles Vagues, est moins un clin d'oeil au mouvement cinématographique de la fin des années 1950, qu'une manière de proposer un point d'écoute autre que celui imposé par le Mainstream, le courant principal, pour rester dans la métaphore maritime. Le Mainstream suggère une écoute qui ne fait pas de vague. C'est en tous les cas ce que j'ai compris quand l'AMR m'a informé que, comme leur piano à queue Steinway & Sons est réservé, je cite, "aux concerts plus "classiques" (sic) dans le jeu", je devrai utiliser le Yamaha, S6, 5614778. Si jouer sur l'ancien piano de concert du lieu ne constituait en l'occurrence aucun problème, j'ai lentement réalisé que cette restriction instrumentale dissimulait surtout une restriction de l'écoute et de sa liberté essentielle. Troublant d'entendre ça dans un lieu né du free jazz et de sa détermination à voir et à écouter le monde différemment. Laisser à l'écoute sa pleine liberté, c'est effectivement prendre le risque de mettre le réel à l'épreuve de l'écouté. Ironie du sort, c'est en jouant pourtant exclusivement et "classiquement" sur les touches du Yamaha S6 qu'une corde grave s'est subitement rompue en cours de concert. Cette confirmation malicieuse des craintes de l'organisateur montre avant tout que la force de l'écoute, davantage qu'un mode de jeu nécessairement non-conventionnel, est souvent à la source d'une tension, d'ailleurs fortement expressive, entre la facture instrumentale et le matériau sonore. Si un processus de répétitions rapides des touches graves de l'instrument peut par exemple donner lieu à des sonorités surprenantes jaillissant des cordes ainsi frappées par les marteaux, il peut aussi entrainer, aidé par l'accumulation des fréquences de résonance, un effet de fatigue du métal qui, suivant le degré de fatigue de la corde elle-même, conduit parfois à la rupture. Ce qui n'est pas bien grave en soi, il faut le dire, mais qui symboliquement représente le risque à prendre pour que le processus d'écoute ait une chance de s'étendre à l'infini. Inversement, si l'on refuse ce risque, on comprend aisément combien la liberté utopique d'écouter s'en trouve restreinte. C'est l'écoute du pianiste qui devrait façonner et transformer le piano et non le piano qui façonne et maintient le pianiste dans un prêt-à-écouter. Si, dans un autre domaine, mais comme en résonance à travers les siècles, le philosophe chinois Confucius disait que "les rituels de deuil sont là pour fatiguer la douleur", à nous aujourd'hui de continuer sans relâche à fatiguer les cordes de nos instruments, à jouer la transformation de leurs sons, à remettre du mouvement, de la vie dans le carcan instrumental.
J.D.

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Photo : Jacques Demierre

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE

 

30 septembre 2015

Rhodri Davies, John Butcher : Routing Lynn (Ftarri, 2014) / Mark Fell : A Pattern for Becoming (The Tapeworm, 2015)

rhodri davies john butcher routing lynn

Ce sont trente-cinq minutes d’exception que renferme Routing Lynn, disque enregistré en concert (14 mars 2014) par John Butcher (saxophones amplifiés ou non) et Rhodri Davies (harpes) sur la lecture d’une composition quadriphonique de Chris Watson – faite déjà de Butcher et de Davies (éléments plus tôt glanés en concert à Routing Lynn) en plus d’environnements.

Ainsi aux pépiements et sifflements d’oiseaux affolés, Butcher oppose des souffles inattendus et Davies des vibrations qui, les uns comme les autres, semblent faire effet sur la bande enregistrée. C’est dire la force des réactions des musiciens : leurs longues notes tenues ou leurs vifs échanges proposant un chapelet d’extensions éphémères à la pièce de Watson. Sous l’effet de parasites agissant (et créatifs), la voici bel et bien agitée.

écoute le son du grisliRhodri Davies, John Butcher
Routing Lynn (extrait)

écoute le son du grisliRhodri Davies, John Butcher
Routing Lynn (autre extrait)

Rhodri Davies, John Butcher : Routing Lynn (Ftarri  / Metamkine)
Enregistrement : 14 mars 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Routing Lynn
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

mark fell a pattern for becoming

On retrouve Rhodri Davies sur une cassette Tapeworm contenant deux interprétations d’A Pattern for Becoming, pièce pour sept enceintes mouvantes et un soliste signée Mark Fell. Le 22 janvier dernier, le harpiste réagissait ainsi aux signaux de l’environnement qu’on avait préparé pour lui à la Blue Room de la Royal Festival Hall : ainsi les cordes – tremblantes, pincées ou vibrantes – délimitent-elles un irrésistible champ magnétique. Sur l’autre face c’est, au même endroit mais deux mois plus tard, Okyung Lee qui rayait à l’archet cette partition de signaux avant d’en faire fléchir le volume dans de grands et beaux gestes.

Mark Fell, Rhodri Davies, Okkyung Lee : A Pattern for Becoming (The Tapeworm / Touch Shop)
Enregistrement : 22 janvier 2015 & 26 mars 2015. Edition : 2015.
Cassette : A/ A Pattern For Becoming, with Rhodri Davies – B/ A Pattern For BEcoming, with Okkyung Lee
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 janvier 2016

Larry Ochs : The Fictive Five (Tzadik, 2015) / Larry Ochs, Don Robinson : The Throne (Not Two, 2015)

larry ochs the fictive five tzadik

Ces gens-là (Larry Ochs, Nate Wooley, Ken Filiano, Pascal Niggenkemper, Harris Eisenstadt) se croisent, s’entrecroisent, dissertent, discernent, réactivent une Ascension de fraîche mémoire (et l’on sait Larry Ochs très attaché à la composition de Trane). Puis ils dégrafent les tempos, baissent la garde, font plier les lamentations. Et le sopranino de s’élever en de brusques hauteurs. Ceci pour les vingt-cinq minutes de Similitude.

Ensuite, les tableaux s’enchaînent, la composition ne se cache plus. Et subitement, ils éteignent leurs paroles (A Market Refraction). Ensuite, encore, ils espèrent. Ils espèrent l’oasis proche, l’eau essentielle. Maintenant, ils pivotent et survolent, les contrebasses grondent, Wooley charrie un solo inspirant-important et tous désertent leur verbe pour mieux s’unir (By Any Other Name). Ensuite, et enfin, ils défient le silence de leurs souffles frêles. Et drapent de fines mélodies (Translucent). Et le tout est extrêmement convaincant.



larry ochs the fictive five

Larry Ochs' Fictive Five : The Fictive Five (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Similitude 02/ A Market Refraction 03/ By Any Other Name 04/ Translucent
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

larry ochs don robinson the throne

Avec Don Robinson, batteur du genre direct, Larry Ochs enregistra neuf titres en juillet et septembre 2011. Epais en conséquence, le saxophoniste (aux ténor et sopranino) n’en perd pas son sens du swing sur des échanges qui pourront rappeler le duo Jackie McLean / Michael Carvin : ici les mêmes fulgurances, là des longueurs similaires. 

the throne

Larry Ochs, Don Robinson : The Throne
Not Two
Enregistrement : 2011. Edition : 2015.
CD : 01/ Open to the Light 02/ Red Tail 03/ Push Hands 04/ Song 2 05/ El Nino 06/ Breakout 07/ Failure 08/ Muddy on Mars 09/ The Throne
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

2 février 2015

Darius Jones, Matthew Shipp : Cosmic Lieder: The Darkseid Recital

darius jones matthew shipp cosmis leader the darkseid recital

On se doutait bien qu’après avoir investi la marge, Darius Jones sauterait un jour dans l’inconnu des précipices. Et cela arrive aujourd’hui. Précisément en compagnie de Matthew Shipp, pianiste aux angoisses actives. Un premier CD (Cosmic Leader) nous avait habitués à leurs harmonies malveillantes, à leurs spirales fiévreuses. Aujourd’hui, ils récidivent et réveillent le démon. Ils déraillent, égosillent le bon sens. Et encore plus qu’hier font du spasme leur terrain de jeu favori.

Leur musique broie, tranche, brise. Elle s’éternise sur le garrot. Elle fait du cri le cri définitif. On les aimerait parfois moins déraillants. Voire plus bienveillants. Vous ne trouverez aucune trace de douceur ici, aucun sas de délicatesse. Juste des éclats de violence et rien que des tapages acides. Et dans ces précipices aux sourdes torsions, l’alto de Jones ne se ménage pas. Il confirme sa singularité, sa fatale épaisseur, et donne à espérer quand, ailleurs, tout semble épuisé.  

Darius Jones, Matthew Shipp : Cosmic Lieder: The Darkseid Recital (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011-2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Celestial Fountain 02/ 2, 327, 694, 748 03/ Granny Goodness 04/ Gardens of Yivaroth 05/ Lord of Woe 06/ Life Equitation 07/Sepulchre of Mandrakk 08/ Divine Engine 09/ Novu’s Final Gift
Luc Bouquet © Le son du grisli

darius jones the oversoul manual

De là où on ne l’attend pas surgit Darius Jones. Là où, précisément, surgissent les voix de l’Elizabeth-Caroline Unit (Sarah Martin, Jean Carla Rodea, Amirtha Kidambi, Kristin Slipp). De ces motets sans âge, Jones a choisi de n’agripper qu’épure et stricts unissons. Cette invitation en magie noire, loin des préoccupations habituelles du saxophoniste, ajoute une pièce de plus au puzzle Darius Jones. Et tout nous indique que le meilleur – et le plus étonnant – reste à venir.

Darius Jones : The Oversoul Manual (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
CD : 01-15/ The Oversoul Manual
Luc Bouquet © Le son du grisli

john coltrane luc bouquet lenka lente

1 septembre 2015

Rydberg (Monotype, 2015)

werner dafeldecker nicholas bussmann rydberg

On ne saurait reprocher à Werner Dafeldecker de chercher, et de chercher toujours. En Polwechsel, Ton-Art, Till The Old World's Blown Up And A New One Is Created… Avec John Tilbury, Valerio Tricoli, Simon James Phillips, Paul Baran… Et même seul (Long Dead Machines I-IX). Sous le nom de Rydberg, c’est avec Nicholas Bussmann (dont l’électronique a déjà gangréné l’art de Martin Brandlmayr en Kapital Band 1) qu’on peut aujourd’hui l’entendre.

Non plus à la contrebasse, ni à la guitare, mais au « function generator & electronics ». Le changement d’instrument peut permettre que l’on change de langage ; or, le changement de langage peut menacer jusqu’à une identité. Avec Bussmann, trois temps alors : le premier, Elevator, traîne en longueur, certes. Mais la pièce vaut à elle seule l’écoute du disque : ses volées de cloches transformées, ses basses électriques et ses pulsations sourdes y dessinent en effet une ambient inquiète, qui captive.

Les deux titres à suivre, Gardening et And the Science, ne feront malheureusement pas le même effet. C’est ici une techno minimaliste à peine perturbée par une insistante boucle de corde, et là – dira-t-on « pire » ? – un trip Dorado que l’effet des saturations ne suffit pas à rajeunir. Cette inconstante de Rydberg est-elle viable ? S'avérera-t-elle inébranlable ? 

Rydberg (Nicholas Bussmann & Werner Dafeldecker) : - (Monotype)
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Elevator 02/ Gardening 03/ And the Science
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 décembre 2014

Jon Hassell, Brian Eno : Fourth World Vol. 1 / Possible Musics (Glitterbeat, 2014)

brian eno jon hassell possible musics fourth world vol 1

La trompette de Jon Hassell (son timbre travaillé au contact de Karlheinz Stockhausen, des minimalistes américains et du raga de Pandit Pran Nath) surprend encore, et ce à la combientième écoute de sa collaboration avec Brian Eno, Possible Musics ? On l’a taxée de « future primitive », cette trompette, et « Fourth World » fut le nom trouvé par Hassell pour décrire la musique qu’elle jouait en long en large et en travers.

Il faut donc remonter le Nil dans son entier pour arriver aux sources de ce disque qu’habitent avec Hassell & Eno une clique de créateurs universalistes  : Nana Vasconcelos et Ayibe Dieng aux percussions, Percy Jones et Michael Brook aux basses électriques et Paul Fitzgerald aux electronics. Aujourd’hui encore, impossible de percer le mystère de ce chef d’œuvre d’ambient tribal auquel Hassell aura d’ailleurs du mal à donner une suite de même qualité et qui continue d’inspirer des musiciens de toutes générations (à commencer par la trompette de Molvaer). Enfin une réédition qui en valait la peine !



Jon Hassell, Brian Eno : Fourth World Vol. 1 / Possible Musics (Glitterbeat)
Edition : 1980. Réédition : 2014.
CD : 01/ Chemistry 02/ Delta Rain Dream 03/ Griot (Over “Contagious Magic”) 04/ Ba-Belzélé 05/ Rising Thermal 14°16’N ; 32°28’E 06/ Charm (Over “Burundi Cloud”)
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

 DERNIERS EXEMPLAIRES

2 juillet 2015

Courtis/Moore : Bring Us Some Honest Food (Dancing Wayang, 2015)

anla courtis aaron moore bring us some honest food

Si ce n’est pas la première fois que le duo Anla Courtis / Aaron Moore interroge d’autres instruments que la guitare et la batterie qui ont servi à l'élaboration de leur signature, Bring Us Some Honest Food soumet la méthode à un principe de réécriture – l’enregistrement date du 22 mars 2014, que Moore a réinventé sur la première face et Courtis sur la seconde.

Ici un piano, que le duo démonte et sur lequel il chante ; là une guitare nouvelle, dans quel bayou retrouvée ? S’ils permutent, Courtis et Moore tiennent néanmoins à leur pop expérimentale qui, de chanson déglinguée compactant des airs de This Heat / Joy Division... en folk rompu, de boucles de basse-fosse (de moindre intérêt) en outros appelés à faire refrain de chaque son minuscule, fait souvent effet.

En seconde face, les musiciens imbriquent quelques combinaisons rythmiques de fer et de bois qu’augmentent reverses, morceaux de trompette et de piano, cordes étouffées et peaux graves… Concentrés, ils cherchent peut-être ici à se souvenir de la chanson révélée par la face précédente. Peinant à remettre la main dessus, ils se défaussent avec panache et inventent à la place : tant mieux puisque, comme d’autres la science, Courtis et Moore ont la pop infuse.

Alan Courtis, Aaron Moore : Bring Us Some Honest Food (Dancing Wayang)
Enregistrement : 22 mars 2014. Edition : 2015.
LP : A1/ Portions of Honesty A2/ The Honest Waitress A3/ Honest Pork Pie – B1/ Dishonest Dessert
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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2 avril 2015

King Woman : Doubt (Flenser, 2015)

king woman doubt flenser

Ce n’est pas parce que Patrick Dils y tient une des guitares que King Woman, groupe de l’US Côte Ouest (la localisation me fait douter qu’il s’agit de « mon » Dils à moi), est responsable de cette musique à faire peur aux enfants. D’ailleurs, les instruments sont d'un inoffensifs !

Et encore… Les enfants écouteraient Doubt dans le noir qu’on n’arriverait pas à en retourner un seul… Car malgré la typo et les symbol'obscurs de la pochette, sur un titre comme King of Swords, on échange le doom metal contre une pop orageuse à la manière Medicine ou Drop Nineteens. C’est à ce moment de ma réflexion que je m’aperçois que je fais fausse route : la guitare c’est un Patrick Hills qui la tient et le groupe c’est plutôt Kristina Esfandiari, chanteuse dont le ton rappelle de temps en temps Trish Keenan, qui le lead…

Faute avouée à moitié pardonnée, je dois maintenant me faire pardonner l’autre moitié en reconnaissant qu’il y a quelque chose (même si pas « retournant ») dans cette musique à arpèges qui saturent et toms lourds. La voix grave d’Esfandiari (que le groupe peut boucler en arrière-plan) fait toute la différence et donne même une forte identité à ce King Woman. Et si vous teniez tellement à votre frayeur, un conseil : passez le vinyle en 33 tours, ça vous retournerait un Francis Heaulme !

King Woman : Doubt (Flenser)
Edition : 2015.
LP (12’’) : A1/ Wrong A2/ King of Swords – B1/ Burn B2/ Candescent Soul
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 octobre 2013

Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik, 2013)

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Inattendu, comme les souvenirs remontent. Ceux-là appartiennent à Jacques Demierre et font écho à chacune des plages de ce recueil de compositions protéiforme qu’est Breaking Stone. Pour bien dire les choses, ces souvenirs sont ceux du coup que lui porta enfant Champion Jack Dupree, de la rumeur des cors des Alpes de sa Suisse natale et des mots que lui souffla un jour la linguistique à l’oreille. Trois éclats de mémoire auraient ainsi été mis en musiques, mais de quelles manières ? La question se pose car lorsque le pianiste cède au compositeur, ses écritures font fi des traditions – pour ne pas dire de « la tradition » – pour se nourrir plutôt d’une pratique iconoclaste remise sans cesse sur le métier. Ainsi, toujours le créateur invente dans la différence et la nuance, comme l’atteste Breaking Stone au son de mots, de rumeurs et de coups, que Jacques Demierre dit, engendre et donne, à son tour. Entendus, comme les souvenirs remontent.

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L’hommage est de Jacques Demierre : Un de mes tout premiers chocs musicaux a été de voir et d’entendre Champion Jack Dupree. Il donnait un concert piano solo, je devais avoir 11-12 ans, j'étais au balcon, juste au-dessus de la scène. Je voyais ses énormes mains, ses doigts étalés sur les touches, je voyais son corps, son dos, qui faisait littéralement partie du piano, et il y avait le son de sa voix et le son du piano montant vers moi. Et j’ai été saisi : la révélation de ce son, de ce corps, de cette voix, de ce piano ouvert, m'avait transporté hors de moi. Nombre de ses travaux au piano attestent que, de cette révélation, Demierre a tiré un goût pour la force de frappe. 3 Pieces for Player Piano le dit encore, mais à sa façon : celle d’un piano mécanique dont Demierre modifie sur le vif le discours en usant de sa pédale forte. Ainsi, en trois temps (Maquinação II, Para Bailar et Strip), extirpe-t-il de la machine des éléments de tradition (pulsations latines, ragtimes ou simili solos de Gershwin) pour les soumettre à une scansion d’allure minimaliste. En frénétique, il engage une lutte – Dupree et Horowitz furent avant lui deux pianistes à passer les gants de boxe – avec un appareil récalcitrant pour avoir été programmé. Sous l’action de la pédale, obstacles et empêchements, heurts et enraiements, provoquent des pertes de vitesse et de repères : le piano mécanique n’est plus cet infaillible instrument de rabâchage. C’est qu’en apprenti-sorcier et instrumentiste véloce, Jacques Demierre lui a inoculé un virus d’humanité : tout a été remué dans sa ritournelle, tout y a été dérangé : tout y est enfin à sa place.

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Le souvenir est de Jacques Demierre : Je me rappelle les chansons que ma mère pouvait me chanter. Elle vient d'une région, la Gruyère, où la tradition vocale et chorale est très forte. Souvenir des chansons du soir, du coucher, mais aussi des chants traditionnels, souvent à plusieurs voix, chantés durant les fêtes de famille ou les fêtes de village, comme celles qui marquaient la montée à l'alpage ou la désalpe. Sumpatheia a à voir avec ce genre de souvenir. Il parvient même à dire en musique la résistance au temps qui passe d’un paysage qui vous servit un jour de décor pour exercer aujourd’hui sur vous sa subtile influence. Un retour aux sources, en quelque sorte, ici commandé par deux réminiscences-prétextes : Eisblumen d’Heinz Holliger qui en vous chante encore autant que ne le fait l’écho du cor des Alpes déclinant à mesure qu’il approche la vallée – comme disparaît graduellement sur le papier la vingtaine d’épreuves des Prints de Robert Morris.
Sumpatheia – le mot grec est bien choisi, qui donna en français « sympathie » et surtout « sympathique », nom du système nerveux en charge des mouvements inconscients (rareté de ce qui échappe même au plus rigoureux des interprètes) et adjectif attribué à cette encre qui s’efface pour se faire discrète – exprime donc à la fois la fragilité du fil qui nous attache aux souvenirs et celle d’un air qui s’évanouit pendant le temps qu’il nous arrive. Pour ce faire, Jacques Demierre a imaginé la rencontre de deux instruments à cordes : le violon de Denitsa Kazakova et la guitare de Jean-Christophe Ducret, dont il interroge les harmoniques naturelles. De celles-ci, enchevêtrées, naissent des reliefs au pittoresque sans cesse menacé par l’instabilité. Sur le pas de ses interprètes, l’auditeur y progresse jusqu’à y découvrir d’imposantes peintures rupestres à la lueur de la bougie : progressivement, les notes atteignent la périphérie de la zone éclairée ; bientôt, l’ancienne musique n’est plus qu’une histoire d’oubli et d’inconscient mêlés ; déjà, c’est un nouveau souvenir qu’il faut envisager : celui de ce paysage de « sympathie », où le visiteur expérimente et le chant remémoré et l’écoute éconduite.

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L’aveu est de Jacques Demierre : Je crois que c'est mon intérêt pour le langage, pour la parole, qui est avant tout à la base de mon attirance pour la matière voix. Quand j'ai commencé à étudier la linguistique, ça a été un véritable choc pour moi, je n'ai plus jamais écouté ni la voix ni quoi que ce soit de la même manière. C’est comme si j'écoutais tout via le filtre de cette capacité humaine de communiquer à travers une production sonore vocale. De là mon intérêt pour le lien qui existe, sous toutes ses formes, entre le son et le sens. Faire sens de tout son, Demierre s’y est peu à peu attelé : en explorant d’abord de fond en comble la large palette de l’instrument-piano ; en investissant ensuite le champ d’une poésie qui frappe par la crudité de ses mots, de ses syllabes et même de ses lettres. Avec Breaking Stone, le musicien et linguiste poursuit ses recherches, mais cette fois à coups de marteaux et d’interjections agissant de concert. Voix amplifiée et diffusée dans le corps du piano, il dit un texte de sa composition que lui inspira un précédent travail mené avec Vincent Barras sur les écrits du linguiste de référence Ferdinand de Saussure. Et voici le piano changé en salle d’opération : la voix y est modifiée, parfois même contrainte par le jeu du pianiste. Le rapport piano-voix n’a jamais été aussi âpre, qui fait son vocabulaire des sons arrachés à un patient venu guérir son silence chez un médecin qui tient de l’exorciste – Jacques Demierre jouant l’un et l’autre rôle. Frappant sec une touche qui fera effet, il convoque mille langues – dans quelles autres vies entendues ? – pour confectionner des formules qui invoquent doigté et compassion ; provoquant une corde sensible, il obtient onomatopées et ponctuation ; commandant des pauses où respirer et reprendre ses esprits, il découvre pour ses instruments d’autres moyens de dire que par la note et par le mot. Et toujours, cette question : est-ce le piano qui réagit sous la dictée ou la voix qui obtempère ? S’il nous laisse sans réponse, Jacques Demierre s’est bel et bien déchargé du silence qui lui pesait. Dans le piano qu’il a changé en berceau d’enfant sauvage, on trouve maintenant des éléments d’un langage enfoui qui renvoient aux plus anciennes expérimentations qu’ait connues la parole comme des sonorités d’instruments qu’on croirait tout juste inventés, qui ont pour noms voix et piano.

Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2013.
CD : 01-03/ Three Pieces For Player Piano (2012) For Player Piano And Pianist : 01/ Maquinaçao II 02/ Para Bailar 03/ Strip 04/ Sumpatheia 05/ Breaking Stone
Guillaume Belhomme © Tzadik / Le son du grisli

densités

Le 27 octobre prochain, Jacques Demierre interprétera Breaking Stone à Fresnes-en-Woëvre, dans le cadre du festival Densités.

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