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Le son du grisli
15 avril 2015

Linda Sharrock : No Is No (Improvising Beings, 2014)

linda sharrock no is no

D’un des deux mots que lui a laissés la maladie – « Tu dois savoir qu'elle ne prononce plus que deux mots, Yes, et No », précisait Julien Palomo –, une musicienne a composé un disque double et une sentence qui vaut bien un langage entier : No Is No. Ici, entre deux No, c’est un « être » qu’on trouve, dont le nom est Linda Sharrock.

Comme pour en finir. Avec le free jazz, la liberté en musique et la fièvre suggestive. Avec les standards funambules, même. Désormais contenue, la virulence n’en est que plus vive. Black Woman assise, Sharrock – avec ses partenaires Itaru Oki, Mario Rechtern, Eric Zinman, Yoram Rosilio et Makoto Sato – signe un manifeste qui balaye tout passé et relativise le présent. Au chant c’est un râle qu’on oppose et à la verve libre un autre message que l’on suspend : brillants, Itaru Oki et Mario Rechtern démontrent aux trompette et saxophones une invention qui pardonne l’affectation sporadique (en studio, surtout) de Zinman ; impeccable, la section rythmique offre au rôle d’accompagnateur une subtile démesure.  

Sur la couverture, c’est Jeanne d’Arc au bûcher ; sur disques, c’est une fronde musicale qui anéantit toutes les « prises de risque » d’imitateurs qui, sur les grands boulevards de l’improvisation, découvrent l’Amérique. Là encore, entre deux No, c’est un vocabulaire autrement riche que l’on agite pour s’amuser des illusions du verbe et annoncer sans lui qu’après des années de recherches on peut désormais affirmer que le free jazz n’est non plus seulement disparu, mais bien mort, et que son dernier mot a été No Is No.

Linda Sharrock : No Is No (Don't Fuck Around With Your Women) (Improvising Beings)
Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ No Is No (CD) – CD2 : 01/ No Is No (Live)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 mars 2015

Goh Lee Kwang, Tim Blechmann : Findars / Claudio Roccheti, Klaus Janek : Reisenotizen (Herbal International, 2014)

goh lee kwang tim blechmann findars

L’endroit où Goh Lee Kwang et Tim Blechmann ont enregistré cette pièce d’une quarantaine de minutes – Findars Art Space de Kuala Lumpur – aura donné son nom au disque qui la concrétise aujourd’hui.

Dix ans après s’être entendu sur Drone, les deux hommes réinterrogent les possibilités de leurs interférences. Inquiet de nouveaux chants minuscules, Goh les soigne avec mesure et précision, jouant de courtes pulsations et de tremblements discrets. En parallèle, Blechmann met en route un engin qui, après s’être stabilisé, accouchera d’un drone dont l’agitation ambiante accentuera l’oscillation. Or, c’est le raffinement que l’art de Goh et celui de Blechmann se partagent ici qui donne tout son intérêt à cette nouvelle collaboration.

Goh Lee Kwang, Tim Blechmann : Findars (Herbal International)
Enregistrement : 15 février 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Findars
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

claudio rocchetti klaus janek reisenotizen

Comme Blechmann, Claudio Rocchetti (traitement de field recordings et feedbacks) et Klaus Janek (contrebasse augmentée) ont fait le voyage jusqu’en Malaisie. C’était en août 2011, à l’occasion d’une tournée qui les vit passer aussi par la Chine et Hong Kong. De son séjour, le duo a ramené huit paysages retentissant que se disputent les atmosphères (enregistrées par Yan Jun, Liu Xinyu, Sin:Ned, entre autres) avec lesquelles Rocchetti compose et la turbulente contrebasse et qui, disposés les uns après les autres, révèlent un surprenant sur-naturel musical.

Claudio Roccheti, Klaus Janek : Reisenotizen - Aus Dem Land Der Mitte (Herbal International)
Enregistrement : août 2011. Edition : 2014.
CD : 01-08/ Reisenotizen Aus Dem Land Der Mitte
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

mail 10 years

25 mars 2015

Quatuor BRAC : Hall des Chars (Blumlein, 2014)

quatuor brac hall des chars

Après Instants Chavirés, le Quatuor BRAC fait paraître Hall des Chars, concert enregistré le 13 mai 2014 à Strasbourg. Serait-ce le début d’une habitude – concert donné en un endroit dont un disque portera le nom –pour cette formation de cordes qui, depuis 2009, fait de chaque nouvelle rencontre l’occasion de poursuivre une « discussion » ?

La confidence est de Benoit Cancoin, contrebassiste qui révèle aussi dans un texte court de quoi sont faites les compositions des BRAC : certitudes, intuitions et doutes enfin. Au son, c’est l’amalgame mesuré d’insistances protéiformes (courts motifs répétés, va-et-vient d’archet, bourdons, notes persistantes, pépiements volontaires…) que remettent en cause des pauses ou des contorsions gnéralement inspirées. Toutes certitudes envolées et tous doutes domptés, restent quatre intuitions au gré desquelles Bertoncini, Royer, Altenburger et Cancoin, aménagent quarante minutes épatantes.

Quatuor BRAC : Hall des Chars (Blumlein / Metamkine)
Enregistrement : 13 mai 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Hall des Chars
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 novembre 2014

Felix Kubin : Chromdioxidgedächtnis (Gagarin, 2014)

felix kubin chromdioxidgedächtnis

Année 2014. Ultime (pas sûr) célébration en date de la cassette ! Felix Kubin (avec Ninon Gloger & Steve Heather aux claviers, samples et effets) a mis dans une boîte un cd, une cassette et un livret qui explique que Chromdioxidgedächtnis est le fruit de l’exploration des cassettes audio (toutes chromes, vraiment ?) de sa collection et de l’enregistrement d’instruments sur cassette exclusivement.

Le résultat donne des programmations rythmiques barrées mais pas seulement. Sur le CD, l’expérimental de M. Kubin, qui fraye souvent avec l’électropopdufutur, a ici un parfum de musique concrète (il n’y a qu’à entendre les loops des ces cordes de piano ou cette voix enregistrée sur un répondeur téléphonique), de collage surréaliste, de krautpop, etc. L’hommage à un objet et à son époque dans un grand délire œcuménique qui réconcilie Jon Appleton (par exemple) et le kitsch publicitaire.

Pour la cassette, c’est une autre histoire. Combien de mini Yamaha (Bontempi ?) y ont été maltraités ? Dans le paysage bandaire, des grosse mélodies, une guitare électrique, un piano, et une interview d’un ancien ingénieur de Philips qui nous parle de l’usage domestique de la cassette (= prétexte, bien sûr, pour Kubin, à copier-coller, citer, déformer la voix humaine). Cohérent mais moins efficace, musicalement parlant…

écoute le son du grisliFelix Kubin
Chromdioxidgedächtnis (extraits)

Felix Kubin : Chromdioxidgedächtnis (Gagarin / Metamkine)
Edition : 2014.
CD + Cassette : Chromdioxidgedächtnis
Pierre Cécile © Le son du grisli

21 avril 2014

Armonicord : Esprits de sel (Electrobande, 1978)

armonicord esprits de sel

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

Bien des possibles se révèlent explorés par Armonicord, singulier quintette aux musiciens venus d’horizons divers : Jouk Minor (saxophone baryton, soprano, clarinette basse, clarinette, flûte, gumbri, piccolo), Jean Querlier (saxophone alto, flûte, hautbois, cor anglais), Josef Traindl (trombone), Odile Bailleux (clavecin) et Christian Lété (percussions). Si l’inventivité à l’œuvre rappelle Perception et le Dharma Quintet, la couleur du propos s’avère tout autre, reflet d’un instrumentarium original rapprochant Esprits de sel de la version de l’Unit de Michel Portal ayant sévi à Châteauvallon en 1972 (No, No, But It Maybe).  Peu d’amateurs se souviennent aujourd’hui de Jouk Minor que l’on put pourtant écouter en trio, en compagnie du bassiste Peter Warren et du batteur Oliver Johnson. Jouk Minor, dans les seventies, se présentait comme un musicien influencé par le John Surman de The Trio et du disque Alors !, ce qu’accrédite sa pratique du saxophone baryton et de la clarinette basse.

esprits de sel
 
Esprits de sel le disque, quant à lui, célèbrerait plutôt les vertus de l’improvisation collective. Esprits de sel c’est aussi l’intitulé d’une collaboration, et, selon Jouk Minor, « d’une phase vivante de la musique contemporaine : un évènement, un concours de circonstances ». Jouk Minor insistait à l’époque sur ce qu’apportait le mariage des timbres des cuivres, des bois, des cordes et des tambours (ajoutons ici le clavecin) ; parlait de composition spontanée ; évoquait une « rencontre » plutôt qu’un « assemblage » d’individus et d’instruments.  Sur la pochette signée Horace, Jouk Minor discourt, en appelle à un « espace fluide », à des « heurts sonores », des « explosions expressives », des « déflagrations », des « retombées ». L’improvisation fait la chanson, écrit-il. Il s’agirait en gros de dialectique, une fois les briques cassées, ajoute-t-il. Et dont il resterait cet album, résultat de trois journées d’enregistrement au débotté (la face A s’ouvrant curieusement par le (remarquable) « Deuxième jour (El Sereno / Sur l’erre / La Gomme arabique / Passe océan / Ahora) »).

armonicord

Esprits de sel se présente au final tel un inventaire de moments en cours d’écriture. Une sorte de répertoire s’y invente dans l’urgence de l’instant présent, véritable succession de climats développés au fil de pertinentes combinaisons, dont on jurerait qu’elles puissent être sans fin tant elles savent se jouer de toutes les embûches et des moindres aléas. Sans compter que la prise de son d’Olivier Bloch-Lainé, par sa précision, en restitue chaque détail. C’est encore Jouk Minor qui résume le mieux ce qui sous-tend Esprits de sel : « L’improvisation collective et la recherche sonore, en s’articulant sur un répertoire de séquences et de variations, occasionnent la composition. La musique n’est pas insouciante, il faut la faire (plutôt ou mieux que bombes ou cocktails). » Cette musique pacifiste habitée, indéniablement, casse la baraque et les briques allant avec. Elle sait aussi se saisir de l’idée de composition comme d’une occasion à ne rater sous aucun prétexte, surtout si elle est issue de l’improvisation. Par un Christian Lété par exemple, d’autres voies seront parallèlement et par la suite empruntées, que ce soit dans la chanson folk (André Dulamb), le rock progressif (sur le méconnu Fantasmagory du guitariste Claude Engel), ou des ambiances teintées d’influences du monde entier (Confluence avec André Jaume et Didier Levallet).

dialectique

Philippe Robert © Le son du grisli

2 août 2017

John Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium (Duke University Press, 2017)

john corbett vinyl freak

Avant d’être le galeriste qui, depuis Chicago et associé à Jim Dempsey, réédite d’indispensables disques de jazz et d’improvisation (Joe McPhee, Peter Brötzmann, Staffan Harde, Tom Prehn…), John Corbett signa de nombreux textes sur d’indispensables disques d’improvisation et de jazz. Pour DownBeat, notamment, dans une colonne dont le titre est repris (rien n’est jamais dû au hasard) par celui de ce livre : Vinyl Freak.  

Ancien collectionneur de papillons, Corbett revient en introduction sur ses premières émotions d’auditeur et, surtout, de palpeur de vinyle – Sun Ra, déjà, employé dans les Sensational Guitars Of Dan & Dale ‎jouant les thèmes de Batman And Robin (disque Tifton). Après quoi, rassemble-t-il un lot de confessions obligées par les vinyles, tous de son choix (mais pas tous 33 tours, ni tous « anciens », puisqu’on y trouve par exemple Irregular, 45 tours de Martin Küchen / Martin Klapper estampillé Fylkingen).

Puisqu’il travaille alors pour DownBeat, Corbett fait avec un lectorat (ce peut être une simple supposition) peu ouvert d’esprit : ses premiers papiers évoquent en conséquence Philly Joe Jones, Paul Gonsalves, Chris McGregor ou Tom Stewart – cornettiste dont le Sextette/Quintette cache quand même Steve Lacy (Young Lacy, Early Days…).Alors, voilà que le propos « déraille », car Steve Lacy est, avec Sun Ra – Corbett a consacré au pianiste et chef de crew plusieurs ouvrages, dont Sun Ra + Ayéaton : Space, Interiors & Exteriors 1972 –, le musicien qui parle sans doute le plus au mélomane qu’il est. Une fois en / dans la place, le Stewart de Troie, de cinq ou de six, peut ainsi décharger Mauricio Kagel, Anthony Braxton, Diamanda Galas, Franz Koglmann, Morton Feldman, François Tusques, The Residents, Bill Dixon ou David Toop

Bien sûr, l’occasion (et la quête de l’occasion) est pour Corbett celle de parler de lui : dire la différence à faire entre un Diskaholic Anonymous – faut-il revenir sur l’association Mats Gustafsson / Thurston Moore / Jim O’Rourke ? – et un simple snob, son avis sur la compétition (avec le même Gustafsson, notamment, avec qui il échange depuis longtemps, comme le disait cet article d’un one-shot jazz Stop Smiling), la place qu’il réserve à l’esthétique dans un panier de crabo-collectionneurs ou l’espoir qu’il a de voir rééditées des perles sorties jadis à quelques centaines d’exemplaires – ainsi établit-il, comme en complément à ses papiers DownBeat, une liste de 131 tirages limités (certes, pas que) à aller « retrouver » d’urgence.

Premier de tous, ce Weavers du trio Günter Christmann / Paul Lovens / Maarten Altena que publia Po Torch en 1980. Dans la liste, aussi : deux Lacy, mais elle aurait pu en contenir davantage – Corbett & Dempsey ont récemment racheté un lot de bandes à Hat Hut, ce qui augure de rééditions. Autant de conseils intéressés qui ajoutent aux curiosités – A.K. Salim (dans le groupe duquel on trouvera la saturnien Pat Patrick en plus de Yusef Lateef), Orchestre Régional de Mopti, The Korean Black Eyes (là se situe peut-être la frontière entre freak et snobisme dont nous parlions tout à l’heure) – que renferme le livre en plus de celle, orange, qui prend la forme d’un flexi : interprétation d’It’s A Good Day par Sun Ra au clavier. Quelques secondes – une minute ou deux, vraiment ? – qui ajoutent au « curieux » de la chose et la rendent anecdotique, et la rendent indispensable.

978-0-8223-6366-8_prJohn Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium
Duke University Press
Edition : 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 septembre 2013

Interview de Lucio Capece

lucio capece interview

Loin de son Argentine natale, Lucio Capece a étudié auprès de figures d'importance (Marilyn Crispell, Tim Berne...) avant de mettre clarinette et saxophone soprano au service d'une improvisation dite réductionniste et de s'essayer à une électroacoustique minimaliste, sinon silencieuse. Aujourd'hui, ses investigations lui conseillent de composer et s'il apparaît en public, c'est parfois pour confier à des ballons gonflés à l'hélium le soin de faire sonner ses recherches. 

... Mon premier souvenir de musique est celui de mon père jouant de l’harmonica. C’est un célèbre joueur de tango et de musique traditionnelle argentine, à l'expression sensible et au phrasé très naturel – il connaît par cœur les paroles de tous les tangos possibles ainsi que leur histoire. Il joue surtout à l'occasion de barbecues, des fêtes sans fin où ne manquent ni le vin ni la bonne viande. A la maison, en Argentine, il a écouté des années durant la même petite sélection de disques qui, je pense, résonneront en moi tout au long de ma vie. C'était des enregistrements d'Anibal Troilo et Roberto Grela, des gloires du tango au bandonéon et à la guitare, que j'admire et apprécie profondément moi-même. Et puis, quand j'ai eu treize ans, un de mes amis m'a fait écouter Luis Alberto Spinetta, un rockeur argentin qui est mort il y a quelques années. Il a été le premier à m'avoir donné envie de devenir musicien. Il a d'ailleurs toujours la même importance pour moi. C'est un musicien que j'apprécie et à qui je dois beaucoup.

A quel instrument as-tu commencé la musique ? J'ai commencé par la guitare classique, l'instrument le plus populaire en Argentine. Connaissant peu les autres instruments, ce choix s'est fait de façon naturelle. J'ai étudié dans un conservatoire public près de Buenos Aires, et pris aussi quelques leçons privées avec Quique Sinesi, un guitariste qui a notamment joué avec Dino Saluzzi.

Quelles étaient tes influences au moment de ta première expérience d'enregistrement ? Mes premiers enregistrements ont été faits sur un quatre-pistes cassette, et un peu plus tard  sur un MD multipistes – à chaque fois à la maison. Mon premier groupe (Hilos Invisibles) était influencé par les musiciens sud-américains qui enregistraient pour ECM, comme Dino Saluzzi ou Egberto Gismonti, grâce à qui j'ai découvert d'autres musiciens du label. Un peu après, j'ai commencé à écouter le jazz basé sur des structures qui combinaient composition et improvisation. Ca a d'abord été Bloodcount de Tim Berne, puis Julius Hemphill et Anthony Braxton. Je faisais alors partie d'un quintette (Avion Negro) et d'un trio avec batterie et guitare électrique (Casual). A cette époque, j'étais déjà passé au saxophone soprano.

Quel âge avais-tu alors ? Voyons... Je me suis essayé à un mélange de musique sud-américaine et d'improvisation jazz à la toute fin de mon adolescence / début de ma vingtaine d'années. Après quoi, je suis passé aux structures tonales partagées entre composition et improvisation dont les développements était longs et lents. La décennie suivante, je suis passé à l'improvisation pure et à la musique électroacoustique.

Comment as-tu découvert ces deux champs d'action ? En 1997, j'ai fait le voyage jusqu'à Lyon pour étudier avec Louis Sclavis, qui m'avait proposé de me donner des leçons gratuitement. Je connaissais alors peu de choses de l'improvisation libre. J'avais pris des leçons avec des saxophonistes de jazz mais je désirais aller plus loin, en finir avec l'approche classique du jazz que je trouvais ancrée dans une époque et une culture qui n'était pas les miennes. En France, j'ai pu entendre Evan Parker et Steve Lacy en concert, entre autres musiciens. J'ai pu aussi acheter des CD et en emprunter d'autres en bibliothèques, comme des interprétations de Giacinto Scelsi ou de Morton Feldman. Tout cela m'a libéré et a donné d'autres priorités à mon travail, qui s'est tourné vers des  recherches plus personnelles. En 2000, j'ai gagné New York. Si j'étais intéressé par la musique de Braxton et d'Hemphill, à New York et Chicago j'ai découvert Kevin Drumm, John Butcher et j'ai mis la main sur le premier disque que Radu Malfatti a enregistré dans l'idée du collectif Wandelweiser. Un peu plus tard, j'ai entendu le premier disque de The Contest of Pleasures sur Potlatch, tel solo de Franz Hautzinger ou encore les premiers disques qu'Erstwhile a publié de Keith Rowe. J'ai aussi écouté pas mal de musique contemporaine : Morton Feldman, Mathias Spahlinger, Tristan Murail...

drumm radu

Tu as depuis joué avec Malfatti et Dörner. De quelle manière ces rencontres (je pense aussi à celles faites avec Birgit Ulher ou Rhodri Davies) ont-elles influencé ton travail ? Si un musicien t'influence, c'est que tu as permis ce phénomène, c'est à dire que tu lui as réservé assez d'espace pour qu'il te transforme... ou alors c'est que tu n'as pas assez confiance en toi. Être influencé tient en fait de ta propre décision. Je ne crois pas que ce serait juste de faire une hiérarchie dans la longue liste des formidables musiciens avec lesquels j'ai pu jouer – attention, ce n'est pas une façon de botter en touche... Chaque rencontre est la cause d'un nouvel apprentissage, c'est pourquoi je sais reconnaissant envers chacun de mes partenaires. Je pense que si tu tiens à exprimer quelque chose, ton expérience musicale doit découler de ta propre vie et rendre ta façon de ressentir les choses que la vie t'apporte en permanence. Les bons musiciens te font gagner en sensibilité, mais si à leur contact tu n'as été qu' « influencé » c'est que tu n'as rien retenu d'une expérience qui t'engageait plutôt à développer ta propre sensibilité dans leur sillage.  

Comment es-tu venu à la musique électroacoustique ? La musique électronique a eu une grande influence sur moi à un moment donné, disons, à partir de 2000, quand j'ai commencé à écouter et à jouer de l'improvisation électroacoustique. Mais cette influence a passé, ou tout au moins son importance. En fait, je voulais prendre un peu de distance avec mon instrument, créer une musique éloignée de ma façon habituelle de m'exprimer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais si cette distance ne m'intéresse plus vraiment, elle m'a aidé à me faire retrouver mon instrument, à en user plus personnellement et non de la façon qui nous est imposée derechef. C'est comme si c'était  un devoir en musique, et au saxophone, de s'exprimer, par le son et par le corps, de telle manière et pas d'une autre. La distance dont je parlais m'a permis de trouver ma place en terme d'expression. Il y a quelques postures – du visage, des mains, du corps, et bien sûr du son –  qui semblent inhérentes à la pratique d'un instrument, pourtant, ce n'est pas, mais vraiment pas, le cas. Je pense qu'il est fondamental pour un musicien de revoir son approche instrumental et ainsi sa façon de s'exprimer.

Qu'a alors apporté la musique électronique à ta pratique instrumentale ? Elle lui a ouvert de nouvelles voies, a terriblement enrichi ma palette sonore, et m'a même invité à composer mes propres sons. En effet, même si tu joues des sons purs, ce qui peut t'arriver de mieux est de composer les tiens propres. C'est quelque chose qu'un musicien comme Steve Lacy a fait en travaillant très consciencieusement le spectre harmonique de chaque sonorité. S'il a joué principalement dans la tonalité, il est parvenu à se composer sa sonorité propre. Penser que l'on ne peut composer son propre son qu'en jouant des bruits ou en interrogeant les techniques étendues est une méprise. L'enjeu principal est ici de décider des caractéristiques de sa sonorité puis de travailler avec discipline dans cette direction. C'est bien la musique électronique qui m'a permis de me rendre compte de tout ça. Au début, j'essayais de trouver des sons intéressants, ce qui m'a poussé à préparer mon instrument et à mettre en place mes propres techniques étendues. Quand j'ai commencé à me rendre compte que ma musique ne dépendait que de ces artifices, alors j'ai essayé de reformuler mon approche. J'ai réalisé que ces effets dirigeaient l'attention de l'auditeur en dehors de l'instrument, vers les objets qui nous entouraient plus que vers l'instrument ou vers moi-même, ils sont alors devenus pour moi un moyen d'arranger mon propre espace dans la musique, qui s'en est trouvée bonifiée.

Quelles sont tes préoccupations aujourd'hui ? En ce moment, je m'occupe surtout à travailler mon expérience de la perception. Cela m'engage à être aussi transparent que possible dans l'optique de prendre en compte les aspects perspectifs des espaces où je joue et des sons que je sors. Tout en cultivant mon intérêt pour les pièces de musique construites et agréables, je travaille à faire de ma musique une expérience perceptive davantage qu'une expérience expressive ou intellectuelle. La musique électronique m'aide à explorer cet aspect des choses en me permettant de jouer des fréquences particulières ou des morceaux qui interrogent l'oreille ou l'espace. C'est ce qui m'intéresse aujourd'hui, bien plus que d'énrichir ma palette sonore.

Dirais-tu que ta musique naît principalement de ton rapport à l'espace dans lequel tu improvises ? Aujourd'hui, comme depuis quelques années maintenant, c'est le cas en effet. Je me sens plus à l'écoute et cette approche me satisfait pleinement. C'est quelque chose de très subtile, quelque chose qui est en moi, que je ne peux qu'expliquer qu'à coups d'idées assez basiques : celle de privilégier la diffusion sonore plutôt que la projection, celle de rechercher de quelles manières nous pouvons changer les simples récepteurs que sont nos oreilles en éléments actifs. Pour cela, il faut permettre à l'espace qui nous entoure d'exister et ne plus l'envisager en tant que simple contenant. Les oreilles peuvent être actives dans des espaces où elles peuvent trouver ce que tu leur proposes, mais ce que tu proposes a aussi sa propre vie au sein d'un contexte qui prend en compte tellement d'autres éléments qui produisent l'événement physique et social qu'est un son.

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Envisages-tu ta pratique musicale comme une recherche sur le son ? Jouant de plusieurs instruments, il arrive que l'on peine à reconnaître sur tes disques lequel tu utilises... Mes premiers disques attestent une recherche sur le matériau sonore, sur la musique en tant que Temps et en tant que non-narration. Quand je parle de matériau sonore, je veux dire que je voulais alors développer une palette sonore aussi riche que personnelle. Les instruments dont je me suis servi dans mes derniers disques sont la conséquence d'une recherche faite sur l'écoute et sur l'expérience de la perception. J'ai découvert qu'avec tel ou tel instrument, je pouvais travailler tel aspect ou tel autre, et c'est ce qui m'a fait changer. C'est ce besoin qui m'a fait rechercher l'outil qui pourrait me convenir. Et en fin de compte, je considère que la clarinette basse et le saxophone soprano sont mes instruments de prédilection. Je crois en effet en la riche expérience que forge la pratique d'un instrument pendant des années et des années. C'est qu'on doit se montrer précautionneux, on doit prendre soin de l'amour que l'on porte à ses instruments au moins autant qu'on prend soin de l'amour que l'on porte à la musique. On peut perdre tout plaisir à trop écouter, à être trop informés, à trop pratiquer, ou à donner trop d'importance à des choses qui sont externes à l'instrument, comme trop se soucier de sa place sur scène, ou avoir envie de développer la technique instrumentale qui te réservera une place dans l'histoire de l'instrument... La façon dont tu te lies à l'instrument est toujours une expérience fascinante, ce qui n'a rien d'une banalité sociologique. Je prends vraiment soin de l'amour que je porte à mes instruments, tout comme je soigne mes relations avec les gens que j'aime.

Tu parlais de « non-narration ». Selon toi, l'abstraction ne peut être narrative ? Quelles sont tes expériences – et que t'ont-elles apporté – dans le domaine de la musique que l'on pourrait dire « narrative » ? Quand je parle de musique narrative, c'est une façon assez simpliste d'évoquer une musique qui délivre une histoire, au développement dramatique. Elle use assez facilement de motifs développés selon l'idée de progression, de déroulement, monte jusqu'à un certain point, voire une apogée. Le terme d'abstraction est assez complexe à définir. Il est possible que tout musique soit abstraite. Si tu fais le lien entre mélodie, ton, harmonie, cadence, avec ce que peut être un personnage dans une peinture alors nous pouvons dire que la musique qui fait appel à ces éléments n'est pas abstraite, alors que celle qui ne fait pas appel à ces éléments (préférant l'atonalité, une rythmique libre, refusant la mélodie) l'est tout à fait. Ce sont les conventions, je pense, qui nous poussent à imaginer les choses de cette sorte. Je ne trouve pas qu'une mélodie soit moins abstraite qu'une texture. Même en peinture. Prenons l'exemple de Giorgi Morandi, qui a peint (presque) toute sa vie en arguant que « rien n'est plus abstrait que la réalité. » Lui peignait des bouteilles, des vases, et ce genre de choses, en révélant des ombres sans fin, des subtilités de couleurs... Si nous observons une table tout ce qu'il y a de plus normale, nous pouvons l'envisager comme une simple table. Mais si nous prenons en compte que les atomes qui composent cette table sont en perpétuel mouvement, que la table est attirée en permanence par le centre de la terre selon les lois de la gravitation, ou encore que notre planète tourne autour du soleil, qu'elle fait partie d'une galaxie et d'un univers en expansion permanente... alors, nous réalisons que cette table inerte est une chose bien étrange. Dans ce sens, il se peut que certaines formes populaires, d'apparence non abstraite, peuvent se montrer moins saisissables que d'autres, sorties pourtant du cadre académique et apparemment plus sophistiquées. Ceci fait le lien avec cette idée de musique qui raconte une histoire, qui se déroule. Or ceci n'a pas toujours existé, ni n'importe où. Consciemment ou inconsciemment, la musique improvisée européenne a fait appel à des structures dramatiques pour construire ses pièces. Le long développement doublé d'une telle structure a fait ses preuves dans la musique symphonique, et l'improvisation européenne s'en est emparé, tout comme – et c'est encore le cas aujourd'hui – la musique contemporaine européenne. Les compositeurs américains (Cage, Feldman, Tenney, La Monte Young, Alvin Lucier, Maryanne Amacher, etc.) ont été à un certain point conscients de cela et se sont laissés influencer par les musiques indienne, japonaise  ou de gamelans, qui s'envisagent en tant que moment présent, en tant que bloc unique de temps qui va et que l'on expérimente de façon statique. Il faut aller profond dans cette expérience de bloc sans jamais attendre le sursaut d'une vague d'expression, mais en « étant », de façon la plus permanente possible, la plus stable aussi.

capece toits

... La musique concrète et la toute première musique électronique, en Europe comme aux Etats-Unis, n'ont pas calqué leurs principes sur ceux de la musique instrumentale symphonique. Parmi d'autres raisons, ceci est arrivé parce que ces musiques étaient contionnées pas leurs outils. Couper et coller des bandes, utiliser des dispositifs électroniques contre lesquels on ne peut rien – je parle bien des premiers temps de la musique électronique – avec la même approche que celle que l'on réserverait à un instrument classique... En plus de quoi, il y a des approches philosophiques différentes. Mais tout ça n'est que généralisations historiques, faites à la va-vite pour expliquer de quoi retourne mon opinion à propos de ces possibilités structure-discours en parlant de ce que certains musiciens se sont montrés capables de faire dans le domaine. Par ailleurs, je dois dire que je ne considère pas la musique non narrative comme plus « évoluée » que la musique narrative. L'une semble seulement chasser l'autre après des siècles de concentration allouée à la première. Leur différence est une question de tendances, et pour moi, elle résulte d'approches philosophique et existentielle bien différentes. A tel ou tel moment, les musiciens se sont davantage intéressés à telle ou telle tendance. D'ailleurs, on s'aperçoit que la musique européenne du Moyen-âge, et ce jusqu'à la naissance de la musique baroque, était parfois assez statique en termes de développement discursif, alors que la majorité des musiciens que nous connaissons aujourd'hui semble avoir suivi la route – sous l'influence, sans doute, de processus politico-culturels – du récit sonore, pour ce qui est de la musique académique en tout cas. Aujourd'hui, on peut prendre de la distance par rapport à ces deux tendances, et faire un choix personnel, davantage lié à des préférences philosophique, spirituelle ou formelle. Il s'est trouvé des musiciens assez courageux pour faire un choix clair, comme Giacinto Scelsi par exemple, loin des tendances de leur époque et de leur endroit. Ou pour changer d'orientation, comme l'ont fait Radu Malfatti ou Luigi Nono. Selon moi, ce qu'on a appelé à Berlin (lié à Vienne, Tokyo ou Londres) le « réductionnisme » a, en musique improvisée, permis pour la première fois à une communauté de musiciens de travailler ensemble dans une même approche. Avant cela, il y eut AMM, qui s'attelait d'une manière formidable à ce genre de musique tout en passant pour originaux dans le monde de la musique improvisée d'alors. Si le réductionnisme a souvent été décrit comme la musique du silence – ce qui était le cas d'un certain point de vue –, ce que je considère être l'un de ses aspects les plus importants a été la recherche appuyée qu'il a menée sur le développement de ce que j'appelle la musique non narrative. Pour répondre à ta question de manière plus personnelle, il est évidemment possible de choisir telle ou telle façon de jouer selon le contexte ou le moment. Techniquement, comme tu peux le faire pour un style, tu peux choisir tel ou tel langage musical plutôt qu'un autre. Mais si tu « es » la musique que tu joues, et non pas quelqu'un qui use simplement des langages et des techniques qu'on lui a appris, alors tu peux refuser de jouer dans tel ou tel style ; une expérience d'un autre genre t'attend, qui classera ta musique au-delà de tout langage connu. Tout cela a à voir avec ta propre histoire et les choix que tu fais chaque jour qui passe. C'est aussi une discipline qu'il faut appliquer à ton travaiil, de façon à aller toujours plus profond dans la voix que tu as choisie. C'est pourquoi je ne peux pas m'imaginer en train d'essayer de jouer de la musique narrative.

Revenons un peu au « silence » : quelle place tient-il encore dans ton parcours d'improvisateur ? Une question aussi : composes-tu ? En ce moment, je compose la plupart du temps. Je joue des pièces solo basées sur mon expérience de la perception. J'utilise des enceintes sans fil attachés à des ballons gonflés à l’hélium. Ils amplifient les fréquences de sons que j’obtiens grâce à différentes techniques (en réduisant le spectre harmonique d’une fréquence fondamentale, en utilisant des spectrogrammes ou en analysant les résonances d’une pièce) et à mes façons d’appliquer différents processus compositionnels en lien avec les caractéristiques des endroits où je joue.

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... Lorsque je joue de mes instruments, je le fais de façon sommaire en me focalisant sur des tons et des harmoniques, parfois un peu de préparations, et ce parce que mon intérêt n’est pas dans le développement instrumental. Ce que l’on appelle l’improvisation non-idiomatique est pour autant devenu assez marginale dans mon travail à l’heure qu’il est. En fait, les quelques collaborations qui m’occupent (des duos avec Bryan Eubanks, Koen Nutters et Christian Kesten) consistent surtout à rencontrer des gens et à travailler avec eux. Ce qui ne veut pas dire que je n’improvise pas, mais l’improvisation advient dans le cadre d’un processus qui demande du temps. Ce qui me convient est basé davantage sur la composition et sur certains paramètres. Ce sont des domaines que j’ai récemment abordés avec mes amis Sergio Merce et Hernan Vibes en Argentine, ainsi qu’avec Mika Vainio à Berlin. Ceci étant, je ne suis pas en train d’insinuer que je place la composition au-dessus de l’improvisation. L’improvisation fait partie de ma vie, et ce sera toujours le cas, mais en tant que seule pratique et en tant que moyen d’expression sur scène elle est un territoire qui nous est maintenant trop bien connu, et je préfère entamer d’autres investigations, poser de nouvelles questions. Il y a tellement de possibilités de travailler qui ne se rangent pas forcément sous les termes d’improvisation ou de composition, mais qui les aborde toutes deux sans forcément les mélanger. En quelque sorte, ces deux expériences se focalisent sur le moment où tu créés ta musique, d’une traite ou non. Mais si tu te concentres sur la perception plutôt que sur le moment, alors tout devient différent. Cela m’a fait travailler à des fréquences plus originales, sur des outils à chaque fois différents, et m’a conduit à accorder plus d’importance aux endroits dans lesquels je joue. Tout cela a besoin d’être travaillé au préalable. Alors, quand je joue, j’utilise des éléments pré-composés, autant que d’autres que je conçois sur l’instant. Il ne s’agit pas d’une méthode, mais d’une chose naturelle dans ma pratique musicale qui correspond au travail que je développe... Pour ce qui est du silence, il a toujours été fondamentale dans ma vie ; je pense être quelqu’un d’assez méditatif, pas le genre homme d’action ou amateur de festivités. Si je ne suis pas forcément fier de ne pas être un un peu plus festif, je le suis assez de ne pas être un homme d’action. La rencontre de musiciens qui font ou faisaient partie de ce qu’on a appelé le réductionnisme m’a permis de développer un travail et une conscience qui font grand cas du silence, ce qu'ont confirmé ma collaboration avec Radu Malfatti et mon interprétation du collectif Wandelweiser en tant que membre du Konzert Minimal de Koen Nutters, Johnny Chang et Hannes Lingens. Derrière la beauté du silence et le bien qu'il fait à nos vies, il y a ces choses qu'il induit qui m'intéressent particulièrement : la réaction de nos oreilles et de nos corps face à l'absence d'intense activité sonore, la réaction du public à cette même absence, la possibilité de travailler l'espace et l'environnement social permis par le silence, la possibilité de travailler à une musique basée davantage sur la diffusion que sur la projection, la redécouverte de l'espace et du moment que nous partageons lorsque nous sommes ensemble dans un endroit silencieux.

Cette lente « évolution » de ta pratique musicale a-t-elle mis un terme à certains de tes anciens projets – je pense à des groupes comme SLW ou Berlin-Buenos Aires Quartet ? C'est vrai que j'ai beaucoup changé ces deux dernières années. J'espère cependant toujours autant retrouver les musiciens avec lesquels j'ai pu jouer par le passé comme en rencontrer de nouveaux dont je trouve le travail intéressant, ou accepter les invitations qu'ils me font parfois l'honneur de m'adresser. Malgré tout, je pense que la pratique sociale de ce qu'on appelle l'improvisation non-idiomatique a créé quelques accords implicites qu'il me faut à chaque fois, et soigneusement, réétudier. En un mot, l'improvisation est pour l'essentiel une question de création en temps réel, de tension entre les personnalités des musiciens, de richesse de la palette sonore, et de choix (plus ou moins ouvert ou sinon réfléchi) du contexte esthétique dans lequel joueront ces musiciens. Pour jouer avec d'autres, j'ai besoin de repenser ces paramètres. D'abord parce que je m'intéresse aujourd'hui à d'autres aspects, pas forcément opposés, mais qui diffèrent légèrement. Ces dernières années, j'ai eu l'impression d'être devenu, pour d'autres musiciens, un brin compliqué, ce qui ne les engageait pas à imaginer monter un projet avec moi. Je le regrette, bien sûr, mais mon honnêteté me porte aujourd'hui à travailler cet univers de perception infini qu'offre la vie et je suis heureux de pouvoir consacrer du temps à cela. Certains des projets que tu évoques sont des groupes stables qui peuvent être réamorcés dès que l'occasion de rejouer ensemble se présentera. Je suis de toute façon sûr que j'aurais de nombreuses occasions de trouver à jouer de nouveau avec ces musiciens merveilleux. D'autres fois, ce ne sera pas le cas. A chaque fois que j'ai commencé un projet, j'ai pu y travailler et en offrir ensuite les résultats. A un moment donné, ces projets doivent mener leur propre vie, travailler d'eux-même. L'idée que je me fais de la vie d'un projet fait que chaque projet nécessite du temps, bien plus que ces groupes de musiciens qui se forcent à jouer ensemble de manière assez artificielle. Je pense que c'est la meilleure façon de faire : que les choses se laissent désirer, qu'elles prennent corps petit à petit ; je trouve cela fondamental si je veux créer une musique qui ait vraiment un sens.

Lucio Capece, propos recueillis en juin et juillet 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 novembre 2012

Aaron Moore, Thierry Müller : Today Is Yesterday’s Tomorrow (Three:Four, 2012) / Courtis, Moore : Courtis/Moore (Earbook, 2012)

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A lire la discographie qu’Aaron Moore a signé en dehors de Volcano the Bear, on trouve des duos bien pensés qui contraignent cette collaboration avec Thierry Müller (d'Ilitch) à se montrer à la hauteur. C’est aussi frétillant que tremblant pour eux qu’on dépose le diamant sur la première face du (double !) vinyle…

Tout commence sur un air de post-rock mais un air de quelques secondes seulement. Car une clarinette basse se lève qu’un drone suit qu’une guitare suit que des trompettes suivent : tout s’enchaîne plutôt lentement et fait pencher l’enregistrement vers l’atmosphérique expérimentale. Fondu enchaîné : du mélancolique replié sur lui-même, des mélodies avortées de guitares avortones ou de grand piano opportun. On l’a vite comprend, Moore et Müller n’ont pas dans l’idée de défendre une esthétique ou même un disque cohérent. Ils sont là pour jouer et jouent et se déguisent, singent Gastr del Sol, Merzbow, Sonic Youth, Broken Social Scene, Mark Hollis

Au diable les compositions complexes, bonjour les citations et les clins d’œil (jusqu’à un ethnofolk tout moisi ou une pop qui ferait passer les productions K Records pour des gargouilles gothiques, qu’importe enfin !). Today Is Yesterday’s Tomorrow est le titre qu’il fallait : il explique ce qu’il est possible à deux musiciens de faire avec pour (presque) seul matériau leurs références et leurs envies de s’amuser. Maintenant, faudra-t-il que l’auditeur ait les mêmes références et les mêmes envies pour goûter les délires libertaires du duo ? A voir…

EN ECOUTE >>> Today Is Yesterday's Tomorrow

Aaron Moore, Thierry Müller : Today Is Yesterday’s Tomorrow (Three:Four / Souffle Continu)
Enregistrement : 2009-2011. Edition : 2012.
2 LP : A1/ Absolute Returk A2/ Cybèle était si belle A3/ Le secret des pieds A4/ Olivia is Thinking – B1/ The Helicopter of the Beast – C1/ Absolute Divorce C2/ Fantocomon C3/ The Slits Runner C4/ Are you in a Plane ? – D1/ The Lost Interstellar Tourist D2/ I Swan You D3/ Meurtre parfait
Pierre Cécile © Le son du grisli

anla courtis aaron moore courtis moore

Enregistré en concert en février 2009, Courtis/Moore fait suite à Brokebox Juke sorti sur le label No-Fi. Comme si la présence de Courtis étouffait les penchants pour la pop (expérimentale ou non) de Moore, le CD bâtit son propos sur des drones, des résonances, des instruments à vent qu’on dirait imaginaires (sur l’irrésistible P=1) et encore des guitares qui en promettent en distorsions et chants électriques. Tout autre chose donc. Moins facile et encore plus convaincant !

Anla Courtis, Aaron Moore : Courtis/Moore (Earbook)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD/ 01/ E=1 02/ P=1 03/ P=2 04/ L=2 05/ L=1
Pierre Cécile © Le son du grisli

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9 octobre 2014

Teho Teardo, Blixa Bargeld : Still Smiling (Specula, 2013)

teho teardo blixa bargeld still smiling

On regrettera d’abord le parti-pris « variété » de cette rencontre entre Teho Teardo et Blixa Bargeld, d’autant que l’un et l’autre ne sont, il faut le reconnaître, que peu coutumiers du parti-pris en question.

En italien, anglais et puis allemand, les deux hommes poussent la chansonnette romantique et jongle avec les références (Paolo Conte, Tindersticks ou Tiger Lillies, et ce Balanescu Quartet qui parfois les influence en plus de les accompagner en studio) avec un équilibre précaire. C’est d’ailleurs à la formation de Balanescu (ainsi qu'à la violoniste Elena De Stabile) qu’on devra les heureux moments du disque, sur quelque ballade tourmentée qui change de l’art pompier incapable d’étincelles dont se sont satisfaits ensemble Teardo et Bargeld.



Teho Teardo, Blixa Bargeld : Still Smiling (Specula)
Edition : 2013.
CD / 2 LP : 01/ Mi Scusi 02/ Come Up and See Me 03/ Axolotl 04/ Buntmetalldiebe 05/ Still Smiling 06/ Alone with the Moon 07/ What If…? 08/ Nocturnalie 09/ Nur Zur Erinnerung 10/ Konjunktiv II 11/ Negroni 12/ Nocturnalia 13/ A Quiet Life 14/ Defenestrazioni
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 septembre 2014

Bill Nace, Steve Baczkowski : I Can Repay You (Open Mouth, 2014)

bill nace steve baczkowski i can repay you

En maîtrisant un feedback, Bill Nace entamait ce 11 juin 2014 un nouvel échange avec Steve Baczkowski : I Can Repay You, soit cinquante exemplaires d’un vinyle vendu exclusivement les soirs de concerts.

De la ligne longue du feedback en question, le duo fait un fil rouge : l’épaississant, Baczkowski facilite l’équilibre de Nace, avant de l’agiter ; frappant sur les micros de son instrument, le guitariste provoque alors une bruyante opposition que l’ampli finira quand même par avaler. En seconde face, les bruits sont plus terribles encore, élevés sur une boucle aux grands airs de sirène : renversé (comme la pochette du disque expose à l’envers aussi bien qu’à l’endroit le beau cliché de Peter Ganushkin), l’ampli crache maintenant quand le saxophone exulte : l’exposé de tremblante est brillant, son harmonie stupéfiante.

Bill Nace, Steve Baczkowski : I Can Repay You (Open Mouth)
Enregistrement : 11 juin 2014. Edition : 2014.
LP : A-B/ I Can Repay You
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 juin 2014

Sven-Åke Johansson : Jazzbox (SAJ, 2013)

sven-ake johansson jazzbox

Sous l’intitulé Jazzbox, Sven-Åke Johansson met en boîte cinq références de son propre label, SAJ, qui l’exposent en trio (Candy), quartettes (Cool, Tune Up) ou sextette (Cool encore).

Ce Cool Quartett que capteront les micros d’Eric La Casa en 2008 (Dancing in Tomelilla) est ainsi à entendre sur trois disques enregistrés en 2002 (pour les deux premiers), 2009 et 2012 (pour le troisième). Partout, Axel Dörner, Zoran Terzic et Jan Roder, servent un jazz ligne claire que se disputent le west coast et le « cool » annoncé. Au son de standards – George Gershwin, Jerome Kern, Cole Porter… –, le groupe évoque (My Heart Stood Still aidant) Chet Baker flottant sur le lac Wansee ou dépose la Berlin Alexanderplatz quelque part sur la carte entre San Francisco et New York. Sur le troisième volume, trois morceaux donnent à entendre le Quartett augmenté de deux membres : Tobias Delius et Henrik Walsdorff aux saxophones ténor et alto, dont les sonorités encanaillent Bernie’s Tune que popularisèrent Mulligan et Baker. Plus tortueuses, la poignée de compositions de Dörner que le Quartett interprète ici et là comblent le répertoire d’audaces qui, sur la longueur, peuvent manquer.

Plus « poli » encore, ce Candy que le trompettiste et le batteur enregistrèrent, en 2002 toujours, avec le contrebassiste Joe Williamson. Sur l’air de chansons anciennes (Candy, The Way You Look Tonight, Stars Fell on Alabama, Old Devil Moon…), le trio soigne ses gestes et prend garde aux dérapages. La formule souffrira en conséquence de la comparaison avec celle de Tune Up, disque enregistré plus récemment en quartette, dans lequel Johansson retrouvait Delius et Roder en présence d’Aki Takase. Ce sont alors Old Black Magic, Cool Blues ou The Song Is You, qui passent au son d’un swing tranquille que le piano bouscule parfois. Comme le Cool Sextett, le quartette de Tune Up « tombe » sur un équilibre qui flatte ses relectures.

Sven-Åke Johansson : Jazzbox (SAJ / Metamkine)
Enregistrement : 2002-2012. Edition : 2013.
5 CD : CD1/ Cool Quartett Vol. I CD2/ Cool Quartett Vol. 2 CD3/ Cool Quartett / Sextett CD4/ Tune Up CD5/ Candy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 juin 2014

Sonny Simmons & Co. : Instrumental Martial Arts of Tomorrow / Chasin' the Bird (Improvising Beings, 2014)

sonny simmons instrumental martial arts of tomorrow

Trop volage pour battre pavillon, le vaisseau dans lequel a récemment embarqué Sonny Simmons arborait quand même un étendard, qui claqua au vent avant d’être arraché au fuselage. C’est que l’engin sut atteindre les hauteurs auxquelles la mission Leaving Knowledge, Brilliance And Wisdom l’obligeait. Retrouvé en proche banlieue de Birmingham, Alabama, ce qu’il reste de cet étendard présente aujourd’hui encore, inscrite en lettres de feux, une devise qui dit assez bien le grand air de défi qu’affichaient Simmons et les membres de son équipage (Anton Mobin, AKA_Bondage, Michel Kristof et Julien Palomo) au moment du départ : Instrumental Martial Arts of Tomorrow.

Le voyage a été long, mouvementé, et ce ne sont que cinq de ses « moments » que l’Instance Bienveillante (IB) a jugé bon, sinon de révéler au public, en tout cas de ne pas taire plus longtemps. Fragmenté, c’est là un journal de bord qui raconte par le son – on y distinguera même quelques instruments – les tremblements de la machine avant son décollage, les appréhensions de ses passagers, leurs réactions contrariées devant l’Inconnue comme les façons qu’ils auront eu d’éviter ses écueils à coup d’improvisations bravaches, de disputes salutaires, d’accords suspendus, enfin, de charmes que souffle Simmons à l’approche du Serpent.

Après avoir croisé le fer avec satellites, poussières et comètes, l’appareil adressa un message à l’étranger qui, peu méfiant, répondit par une aimable invitation : là, le saxophone accuse les différents paliers de la descente, le métal fait grincer sa fatigue, et c’est la rencontre. Cordiale, surprenante même : l’hôte fit en effet part de son exaltation dans un langage imprévisible, qui fuse et crépite… de quoi plaire au commandant Simmons, qui saisit alors tout le sens de la mission rétro futuriste qui lui a été confiée (suite aux explorations de Paul Bley et Annette Peacock, Joe McPhee avec John Snyder, Anthony Braxton ou George Lewis avec Richard Teitelbaum). Sens, qu’il s’empressa de signifier à la faune en liesse – selon l’état actuel de nos recherches, employer le mot « faune » n’est pas faire injure à l’hôte en question – en usant d’un idiome qu’elle et elle seule pouvait sans doute comprendre : « Shaga-Uga ».

La formule est plusieurs fois répétée. Après quoi, silence radio. Les enregistrements ne disent rien des conditions dans lesquelles a été effectué le voyage de retour ni à quel moment ses jeunes coéquipiers se sont aperçus de la disparition du commandant. Leurs témoignages n’ont pu faire avancer l’enquête ; à cette heure, le mystère reste entier. Pour ne pas être suspectée de conspiration, l’IB a fait nommer Huey Sonny Simmons Chevalier du Grand Ordre du Clavier Galactique et, à un journaliste qui l’interrogeait sur l’affaire, a répondu en ces termes : « C’est la vie… »

Sonny Simmons : Leaving Knowledge, Wisdom and Brillance / Chasin the Bird? (Improvising Beings)
Edition : 2014.
8 CD : CD1-CD4 : Leaving Knowledge, Wisdom and Brilliance – CD5-CD8 : Chasin the Bird?
Luc Bouquet © Le son du grisli

10 mars 2017

The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan (Alchemy 2016)

nihilist spasm band last concert in japan

Elle n’est pas si longue, la discographie du Nihilist Spasm Band. Le groupe a pourtant été créé au milieu des années 1960 (aux USA) et certains de ses membres originels n’ont pas survécu (c'est dire !... c'est dire ?). Pour qui ignorerait tout de cette confrérie frénético-nihiliste, on rappellera qu’elle signa son premier LP, judicieusement intitulé No Record, en 1966, son second dix ans plus tard et que Nurse With Wound lui offrit l’asile sur son label United Dairies !

C’est donc peu dire que le Nihilist Spasm Band est recommandable et qu’il conserve une place de choix (la première ?) dans l’histoire du rock bruyant. Oui mais alors, quelques mois après la sortie de ce Last Concert in Japan (des extraits de deux concerts nippons, en fait), comment décrire la chose actuelle ? Eh bien en soulignant son aspect théâtral (Bill Exley en MC) et son humour tout comme son ardeur, qui n’aurait d’égal que la longévité de la formation.

Vingt ans après y être venu pour la première fois, le Nihilist Spasm Band refait donc résonner au Japon son Noisy Circus. Sur une grosse batterie des guitares déboîtent de partout, un synthé branlant teste l’accordage des autres instruments, un sax étranglé et un violon criard taillent en morceaux un No Théâtre (il faut aimer le spectacle, je tiens à le préciser) foutraque. C’est parfois too much, c’est parfois touchant. En tout cas, c'est toujours (et éternellement) spasmodique.

nihilist

The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan
Alchemy
Enregistrement : 2016. Edition : 2016.
CD : Last Concert in Japan
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

sp bas grisli

La nouvelle édition du festival Sonic Protest ouvrira le samedi 11 mars avec la diffusion du film What About Me : The Rise of the Nihilist Spasm Band à la Halle Bouchoule / Instants Chavirés de Montreuil.

6 janvier 2014

Nikos Veliotis : Folklor Invalid (Antifrost, 2013) / Mohammad : Som Sakrifis (PAN, 2013)

nikos veliotis folklor invalid

Enregistré par Coti & Giannis Kotsonis en galerie athénienne le 15 mai dernier, Folklor Invalid donne à entendre Nikos Veliotis assailli par diverses tentations, puis composant avec toutes.

Celle, d’abord, de bourdons et de longs silences se disputant la direction de cette pièce de musique pour violoncelle seul. Après chaque pause, l’archet appuie sur les cordes un peu davantage : quelques accrocs chantent alors sur le balancement d’une note unique, le ressac peaufine dans l’ombre un ronflement que nourrit un ampli, un grésillement trouve un repli sur souffles graves et rumeurs urbaines (public, trafic dans la rue).  

La reprise suivante sera terrible : le violoncelle est maintenant de métal et de métal seulement. L’archet peine sur les cordes, trébuche, retourne l’épreuve à force de dérapages. Veliotis progresse en champ drone doom, qu’il augmentera des cris de spectres de son invention tourmentée. De drone en metal et de metal en noise, le violoncellsite est passé avec un aplomb rare : sur quarante minutes de Folklor Invalid terminées par un cri qui – après un silence long de combien ? – devrait revenir à son tour.

écoute le son du grisliNikos Veliotis
Folklor Invalid (extrait)

Nikos Veliotis : Folklor Invalid (Antifrost / Metamkine)
Enregistrement : 15 mai 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Foklore Invalid
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



mohammad som sakrifis

Un soupçon de metal a toujours infiltré les travaux de Mohammad – soit : Nikos Veliotis (violoncelle), Coti (contrebasse) et ILIOS (électronique). Sur la première de ces deux faces PAN, le trio déroule de longs graves qu’il prend souvent soin d’interrompre, réserve des soubresauts et des chavirements même à une litanie extraite de quelle crypte. En seconde, le piaulement d’un oiseau nocturne donne le pouls au tricotage d’archets en déroute : le Sakrifis promis, intensifié par sa nonchalance.

écoute le son du grisliMohammad
Lapli Tero

Mohammad : Som Sakrifis (PAN / Metamkine)
Edition : 2013.
LP : A1/ Som Sakrifis – B1/ Lapli Tero B2/ Liberig Min
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 novembre 2013

Fabric Trio : Murmurs (NoBusiness, 2013) / Grid Mesh : Live In Madrid (Leo, 2013)

fabric trio murmurs

La radiographie n’est pas claire, sa lecture pas évidente. Tout de même, ses blancs et gris disent un peu des préoccupations du Fabric Trio – saxophones alto et soprano de Frank Paul Schubert, contrebasse de Mike Majkowski et batterie de Yorgos Dimitriadis.

Ainsi, cinq improvisations enregistrées le 30 novembre 2010 à Berlin accordent les intervenants sur une musique de contrastes : pointant, piquant, brassant, Majkowski donne toujours consistance à l’improvisation, qu’elle rampe pour prendre discrètement possession de tout l’espace (Decomposer), attise les rivalités afin de contrarier le plan rythmique (Jaw) ou au contraire revient à l’éternelle combinaison soliste / section rythmique pour permettre à Schubert de faire entendre ses influences (Coleman, Ayler, Ware) et même quelques qualités.

Malgré celles-ci et celles, non moins remarquables, de Dimitriadis, c’est bien la contrebasse qui guide le trio dans l’ombre. Elle, qui dessine la voie que le groupe doit suivre pour, six stations plus loin, admettre avoir changé l’épreuve en beau parcours.

écoute le son du grisliFabric Trio
Jaw

Fabric Trio : Murmurs (NoBusiness Records)
Enregistrement : 30 novembre 2010. Edition : 2013.
LP : A1/ Jaw A2/ The Salt of Pleasure A3/ Hook A4/ Bristles B1/ Decomposer B2/ Acorn/Tongue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

grid mesh live in madrid

Formé en 2006, Grid Mesh associe le même Frank Paul Schubert à Johannes Bauer (trombone), Andreas Willers (guitare électrique) et Willi Kellers (batterie). Point d’archet, donc, et moins de subtilité dans le jeu du saxophoniste : alors l’improvisation de ce Live in Madrid court après un lyrisme rocailleux, parfois bruitiste (cependant, les devices de Willers manquent de corps), et frise le brouillon quand Bauer n’y intervient pas.

Grid Mesh : Live in Madrid (Leo /Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 février 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Part I 02/ Part Iia 03/ Part IIb
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 

25 novembre 2013

Pascal Niggenkemper : Lucky Prime (Clean Feed, 2013)

pascal niggenkemper vision7 lucky prime

S'il n'est pas des sept basses à paraître, Pascal Niggenkemper n'en est pas moins contrebassiste. Capable, même, d'emmener septette...

Les idées ne fusent pas au hasard chez Pascal Niggenkemper. Avec sa petite bande (Frank Gratkowski, Emilie Lesbros, Eve Risser, Frantz Loriot, Els Vandeweyer, Christian Lillinger), le contrebassiste enflamme quelques hautes contrées. La plus évidente de ces zones passe par l’entremêlement des timbres (concentration et délestement en duo, charge unie en septet).

D’autres territoires seront fréquentés qui passeront par la désintégration des masses et de bruts découpages. Il y aura crispation et respiration, composition et décomposition, surchauffe et attente. Le jazz sera restitué en un axe bancal et souffreteux avant qu’un vibraphone gouailleur ne vienne lui rappeler sa force vitale. Et du fil de tendresse final (sortir de la colère) jailliront des pépites aux soleils audacieux. Pas mal pour un premier enregistrement.

Pascal Niggenkemper Vision7 : Lucky Prime (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ Carnet plein d’histoires 02/ Dia de los muertos 03/ Feuetreppe 04/ En urgence 05/ I Don’t Know, But This Morning 06/ Ke Belle 07/ Lance de Lanze 08/ Sortir de la colère
Luc Bouquet © Le son du grisli

29 novembre 2006

Sun Ra: Springtime in Chicago (Leo Records - 2006)

sunrisli

Publié dans la série “Golden Years of New Jazz” du label Leo Records, Springtime in Chicago revient sur un concert donné par L’Arkestra le 25 septembre 1978, à Chicago.

A la tête d’une quinzaine de musiciens, Sun Ra improvise d’abord une impression africaine et entêtante, avant de laisser June Tyson à l’interprétation a capella d’un Springtime in Chicago qui finira par disparaître sous le pandémonium défendu par la totalité des instruments à vent. Et l’ensemble d’évoluer à l’image de cette succession, au gré des tourmentes fomentées par le free d’un big band euphorique (Discipline 27, Next Stop Mars) et de ritournelles certes plus calmes, mais hallucinées.

Au nombre de celles-ci, quelques retours vers un swing des origines (du Big John’ Special de Fletcher Anderson à King Porter Stomp), des refrains enthousiastes portés en groupe (Second Stop is Jupiter, Space is the Place, Enlightenment), ou d’autres combinaisons singulières de bop, rythm’n’blues et boogie (Somewhere Over The Rainbow, Yeah Man !).

Ici ou là, des interventions individuelles remarquables: invocations de l’orgue de Sun Ra sur The Shadow World, charges prodigieuses des saxophonistes John Gilmore et Marshall Allen (Calling Planet Earth) ou dissonances chastes des trompettistes Eddie Gale, Walter Miller et Michael Ray (Body and Soul, Yeah Man !).

Perturbé et insouciant, Sun Ra compte sur les surprises d’un chaos jubilatoire permis par la relativité des conséquences d’un tel voyage : concert foisonnant porté haut, simplement pour irradier plus intensément.

CD1: 01/ Untitled improvisation 02/ Springtime in Chicago 03/ Astro black 04/ The world is waiting for the sunrise 05/ Discipline 27 06/ The shadow world 07/ Yeah man! 08/ Queer notions - CD2: 01/ Big John's special 02/ Somewhere over the rainbow 03/ Lights on a satellite 04/ Body and soul 05/ King Porter stomp 06/ Second stop is Jupiter 07/ Space is the place 08/ Enlightenment 09/ Next stop Mars 10/ Calling Planet Earth

The Sun Ra Arkestra - Springtime in Chicago - 2006 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

17 août 2016

John Coltrane : 5 Original Albums (Prestige / Universal, 2016)

wordsworth talweg

john coltrane 5 original albums

Foin de rareté, d’énième surprise et, même, d’édition limitée : le propos critique est encore estival. C’est là, dans une série économique, cinq disques de John Coltrane que l’on réédite, même s’ils l’ont déjà beaucoup été : Soultrane (avec Red Garland), Lush Life, Dakar, Bahia et The Last Trane. A destination non des spécialistes – qui « possèderont », sous couverture Prestige, les 16 disques de The Prestige Recordings ou sinon les coffrets Side Steps / Interplay / Fearless Leader – mais des novices ou des collectionneurs sur supports divers et variés.  

Les premiers prendront garde quand même de ne pas imaginer là quatre-vingt-seize mois de création résumés puisque les années mentionnées au dos du mince coffret (1958, 1961, 1963, 1965 au lieu de 1964, et enfin 1966) sont celles de la publication d'albums dont les pièces ont, elles, été enregistrées entre 1957 et 1958. Et si The Last Trane n’est pas le « least » que l’on pourrait regretter, c’est qu’un équilibre instable profite au Slowtrane et que By the Numbers donne à entendre le saxophoniste rivaliser de présence avec Paul Chambers et Art Taylor.

Certes, les enregistrements Prestige ne comptent pas parmi les références emblématiques de la discographie du saxophoniste. Mais ils n’en conservent pas moins une importance évidente : première séance en leader (Coltrane), expression parallèle à celle de Monk dans le quartette duquel le ténor joue alors (Traneing In), grande expérience libre de toutes attaches sur le Little Melonae de Jackie McLean (Settin’ the Pace)… Pour ce qui est des albums que ce coffret nous ramène, c’est l’épaisseur évidente d’un souffle passé chez Miles Davis (Good Bait, sur Soultrane), l’urgence faite élément du même souffle (Like Someone in Love, sur Lush Life), le frottement aux barytons de Cecil Payne et de Pepper Adams (morceau-titre, sur Dakar) ou cet impressionnant duo avec Art Taylor (Goldsboro Express, sur Bahia). De toute façon, cinq fois Coltrane – même cinq fois de plus, même encore –, cela ne se refuse pas.



coltrane

John Coltrane : 5 Original Albums
Prestige / Universal
Réédition : 2016.
5 CD : Soultrane / Lush Life / Dakar / Bahia / The Last Trane
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

john coltrane luc bouquet lenka lente

 

6 mai 2016

The Monsters : The Jungle Noise Recordings (Voodoo Rhythm, 2016)

the monsters the jungle noise recordings

Jamais entendu parler de The Monsters (groupe formé à Berne en 1986) avant. Les années 1994-1995, j’écoutais quoi déjà ? Plus Zumpano, ça c’est sûr, bizarrement sortis chez Sub Pop. Pas les Stooges non plus, ni les Leningrad Cowboys, ni Henry Rollins c’était trop tard pour lui. Surtout, je crois ne jamais avoir écouté d’autres groupes suisses en ces temps-là que ce groupe suisse dont j’ai oublié le nom…

Stooges, Leningrad Cowboys, Rollins… voilà à quoi m’a d’abord fait penser ce psyché-rockab-punk-garage. On imagine les amplis vintage, les costumes bidon, le troisième degré dans la ballade et le volume de tout always très fort. Pour qui voudrait comme moi se rattraper, il y a un pdf de cinq pages que je vous offre en guise de bio. Pour les plus motivés, il y a The Jungle Noise Recordings, une réédition (augmentée, d'où le "recordings") d'une galette enregistrée en 1994. Il en dit long sur The Monsters, je crois... Si tant est qu’on soit in the mood



the jungle noise

The Monsters : The Jungle Noise
Voodoo Rhythm
Enregistrement : 1994. Edition : 1995. Réédition : 2016.
CD : 01/ Psych-Out With Me 02/ Primitive Man 03/ Searching 04/ It’s Not My way 05/ Lonesome Town 06/ the Pot 07/ Rock Around the Tombstone 08/ Barbara 09/ Play with Fire 10/ She’s My Witch 11/ out of My Life 12/ Mummie Fucker Blues 13/ Nightlife 14/ Nightclub 15/ Jungle Noise 16/ last Sick Surf Flick 17/ In Hell 18/ Plan 9 19/ Skeleton Stomp
Pierre Cécile © Le son du grisli

13 mai 2016

Astral Colonels : Good Times in the End Times (Immediata, 2016)

astral colonels good times in the end times

Dans le livret qui accompagne ce beau disque Immediata, Anthony Pateras interroge Valerio Tricoli à propos du futurisme et de l’ « Intonarumori », mais aussi de Palerme, de son désintérêt pour le LP ou de l’effet de la techno sur sa libido… Dans ces vingt pages de conversation, Pateras et Tricoli – qui forment cet Astral Colonels – apprennent l’un de l’autre autrement qu’en musique, c’est-à-dire qu’ils s’autorisent à n’être pas toujours d’accord.

Pour être convaincu qu’ils peuvent s’entendre, il faudra alors écouter le disque qu’ils ont composé à partir d'improvisations enregistrées à Berlin en 2008. Pateras (synthétiseur analogique, clavecin, orgue et piano préparé) et Tricoli (Revox B77 et voix)  y baladent des rumeurs en d'étranges paysages, palais de miroirs ou mobile électrique, rivalisant d’inventions inquiétantes (martelages, achoppements…) ou de propositions qui travaillent à l’envergure de leur affaire. Sur la troisième et dernière piste, c’est un autre exercice, arrangement de couches moins surprenant mais qui ne gâte pas la première référence de la discographie d'Astral Colonels.



astral colonels

Astral Colonels : Good Times in the End Times
Immediata / Metamkine
Enregistrement : 2008. Edition : 2016.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 avril 2016

George Russell : At Beethoven Hall (Saba, 1965)

GEORGE RUSSELL DON CHERRY AT BEETHOVEN HALL

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

Pour en apprendre sur la chanteuse Shirley Jordan, George Russell fit avec elle le voyage jusqu’en Pennsylvanie. Là, il rencontra sa famille et découvrit dans la région la peine des hommes employés dans les mines de charbon. Le revers, en quelque sorte, de l’American Way of Life chantée souvent sur l’air de « You Are My Sunshine ». Les arrangements du thème ne méritaient-ils pas d’être corrigés ?

You are my sunshine, my only sunshine
You make me happy when skies are grey
You'll never know dear, how much I love you
Please don't take my sunshine away

Please don't take my sunshine away

George Russell 2

Chose faite par Russell, la chanson fut interprétée en août 1962 au Museum of Modern Art de New York puis enregistrée pour être consignée une première fois sur The Outer View.  La voix claire de Shirley Jordan, encore inconnue, déposée au beau milieu d’une relecture aussi savante – Lydian Concept faisant son œuvre – qu’audacieuse.

Trois ans plus tard, Russell donnait à entendre sa version du standard en Europe. Son sextette est composé de Bertil Lövgren (trompette), Brian Trentham (trombone), Ray Pitts (saxophone ténor), Cameron Brown (contrebasse), Albert Heath (batterie) et augmenté de Don Cherry (cornet). Second volume du concert enregistré au Beethoven Hall de Stuttgart : « You Are My Sunshine » se passe de voix pour provoquer d’autres manières.

George Russell 3

Le lendemain, la relecture fera naître à Coblence les sarcasmes du public – Morceau d’archéologie personnelle (2) : « George Russell et Don Cherry interprétant « You Are My Sunshine » à Coblence avec pertes et fracas, parce qu’il n’est pas possible de mentir plus longtemps en chanson. L’heure, d’être à la vérité, aussi noire soit-elle ? » George Russell s’adresse à l’assistance : « If you know it better, why don’t you finish the concert ? » Le concert est terminé.

Des explications suivront : « la façon dont nous jouons ce morceau est la seule possible aujourd’hui. Le faire d’une autre manière serait mentir. (…) Les gens vivent dans un monde d’ordinateurs et de bombe H, de guerre du Vietnam et d’astronautes, tout en chantant « You Are My Sunshine ». Il est impossible de croire que tout cela finira bien. »

You are my sunshine,my only sunshine
You make me happy when skies are grey
You'll never know dear, how much I love you
Please don't take my sunshine away

George Russell 1

10 juin 2015

Mohammad : Segondè Saleco (Antifrost, 2015)

mohammad segondè saleco

Voici donc le troisième et dernier temps du 34°Ν-42°Ν & 19°Ε-29°Ε Study de Mohammad : après Zo Rèl Do et Lamnè Gastama, Segondè Saleco brouille les pistes comme pour obliger Nikos Veliotis, Coti et ILIOS à revoir leurs cartes.

Pour qu'ils retournent à leur Nouvelle Géographie Universelle et découpent l'espace en zones de dépressions quand ce n’est pas en zones interdites (si ce n’est aux drones qui y circulent en semi-liberté). Les archets sont tirés au cordeau, balançant sur basses fréquences et neutralisant désormais scories et enregistrements de terrain.

A la place, mille signaux alternatifs oscillent, qui singent ici le theremin, ailleurs des voix de synthétiseurs. A la place, un chant-triple s’exerce au maintien d’un cap arrêté entre deux notes. Le reste est une question d’équilibre et de patience : la lente navigation du trio cependant influencée par une déviation dont l’infime est gage de subtilité.

Mohammad : Segondè Saleco (Antifrost)
Edition : 2015.
CD : 01/ Bela Frumatene 02/ Sagaraki 03/ Kwas Rivero Akvo 04/ Ah Ya em Hamada
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 avril 2015

Interview de Cristián Alvear

interview de cristian alvear

Si le Wandelweiser répertoire (24 Petits préludes pour la guitare d’Antoine Beuger, Melody, Silence de Michael Pisaro, récemment) a révélé le guitariste chilien Cristián Alvear, ce n’est pas seulement à ses auditeurs, mais à lui-même encore. Ainsi l’interprète qu’il est a-t-il découvert de nouvelles manières de s’exprimer en musique, sur partitions quand bien même…



J’avais onze ans environ quand j’ai vu le petit ami de ma tante (son mari, aujourd’hui) jouer de la guitare électrique. Le son m’a profondément impressionné.

La guitare a-t-elle été ton premier instrument ? As-tu reçu un quelconque enseignement à l’instrument ? Mon père m’a offert une guitare électrique pour mon douzième anniversaire, en insistant sur le fait qu’il faudrait que je prenne des leçons au Conservatoire d’Osorno. Ce que j’ai fait, très brièvement néanmoins. J’ai continué à jouer de la guitare électrique dans mon coin pendant quelques années avant de reprendre des leçons à partir de l’âge de 17 ans. L’idée que je ne pouvais jouer de la musique sans entrer dans un groupe m’embarrassait tellement que me tourner vers la musique classique a fait sens : je pouvais enfin jouer de la musique sans avoir à dépendre de personne. Mon père possédait une guitare classique (il avait étudié l’instrument en Uruguay où il a passé une partie de sa scolarité) que je lui ai empruntée pour suivre les cours du conservatoire. Et quand un de mes amis m’a fait découvrir Invocación y Danza par Joaquín Rodrigo, j’ai décidé de me mettre vraiment à la guitare classique. Après ma scolarité, je suis entré au Conservatoire National de Santiago. J’y suis resté de 2000 à 2008. En 2012, j’enregistrais Invocación y Danza, cette pièce qui me hante depuis que je l’ai entendue pour la première fois.

Où put-on entendre cette interprétation ? As-tu enregistré des disques avant ceux que nous connaissons, publiés par Wandelweiser notamment ? On peut trouver certains de mes vieux enregistrements sur Itunes et sur mon Bandcamp. En 2012, après une longue tournée dans la campagne du sud du Chili, j’ai enregistré quelques pièces. Avant cela, j’ai enregistré dans un quartette de guitaristes puis dans un duo.

Quelle sorte de musique écoutais-tu quand tu as commencé à faire de la musique ? Du temps de la guitare électrique, j’écoutais surtout du heavy metal et du rock progressif : MetallicaMegadeth, Pantera, Jethro Tull, King Crimson, Pink Floyd, entre autres. A partir de mes 18 ans, je me suis focalisé sur la musique classique, sur Bach avant tout.

Ce désir de rester à l’écart des groupes a-t-il perduré ? As-tu jamais joué en orchestre, par exemple ? Durant ma scolarité, j’ai eu quelques groupes, mais aucun n’a vécu bien longtemps. Quand j’ai étudié la guitare classique, j’ai joué en tant que soliste dans plusieurs orchestres. La dernière fois, ça a été pour le Concierto Madrigal de Rodrigo, pour deux guitares et orchestre, un concert très difficile. A partir du moment où j’ai commencé à étudié la guitare classique, je n’ai plus intégré aucun groupe.

Comment t’es-tu intéressé à la musique contemporaine ? En 2010, j’ai assisté à un concert de Mauricio Carrasco (qui habite désormais Melbourne) au conservatoire de l’Université du Chili où j’étudiais la musique. J’ai été très impressionné. Mauricio est lui aussi d’Osorno, et j’ai d’ailleurs pris des leçons de lui quand j’y habitais encore. L’influence de Mauricio a été capitale dans ma découverte de la musique contemporaine. Il a toujours été très généreux avec moi. Il a toujours encouragé les décisions que je prenais concernant la musique. Je lui dois beaucoup.

Et pour ce qui est du collectif Wandelweiser. Comment as-tu découvert ses travaux ? En 2013, je cherchais de nouvelles idées et de nouvelles choses à jouer. Nicolás Carrasco m’a passé une partition, comme pour m’y essayer : c’était les Préludes pour la guitare d’Antoine Beuger. Le jour même, je commençais à y travailler. Une semaine plus tard, je les enregistrais. Ça pourra te paraître rapide, et ça l’a été en effet. M’essayer à la musique du Wandelweiser a eu sur moi un profond impact, et depuis tout a changé. Jouer cette musique est comme une évidence.

Quelle idée te fais-tu du silence, et de la place qu’il doit occuper dans la composition ? Avant Beuger, quels compositeurs ont eu sur toi un tel effet ? Eh bien, aujourd’hui, le silence joue un rôle considérable dans ma pratique de musicien, il m’aide aussi à me montrer plus attentif à tout. Mahler, Beethoven et Bach continuent de m’impressionner tout comme Romitelli, Alvin Lucier, Nic Collins, entre autres. Jouer la musique du Wandelweiser m’a permis de porter un regard frais et neuf sur toute la musique, en élargissant et en développant ce que je savais déjà.

Morton Feldman disait un jour qu’il préférait que les musiciens-interprètes respirent plus qu’ils ne comptent. Wandelweiser a-t-il changé ta manière de respirer, de ressentir une partition ? Plus que simplement « changé », il a élargi les perspectives, le champ et les possibilités de faire de la musique à partir d’une partition.

Tu continues néanmoins à servir l’ancienne musique classique. Te procure-t-elle le même plaisir ? Il n’y a pas de différence pour moi. Cela fait partie d’un même et très long souffle de création musical. Je travaille de la même façon des pièces classiques, expérimentales, contemporaines : il s’agit pour moi de trouver la meilleure manière de jouer une pièce et, plus important encore et même capital, d’être capable de savourer le jeu, le « faire » de la musique. Interpréter Bach ou Sugimoto ne fait aucune différence.

A quoi travailles-tu ces jours-ci ? En ce moment, je suis attelé à différents projets : une pièce en duo avec Alan Jones qui s’appelle Cinematics, un autre duo avec Barry Chabala, une pièce que Ryoko Akama a écrite pour moi (Hermit), la réalisation d’un CD pour Erstclass avec Greg Stuart et Manfred Werder et enfin deux pièces signées Taku Sugimoto et Antoine Beuger.

T’intéresses-tu particulièrement aux expériences de guitaristes ? De ceux qu’on trouve par exemple sur les compilations I Never MetaGuitar (Clean Feed) ou Spectra (QuietDesign) ? Parfois, cela dépend de la partition ou du ou des interprète(s). Je n’écoute pas tellement de guitaristes ces jours-ci. Pas autant que je ne l’ai fait il y a de cela des années en tout cas.

Pour conclure, j’aimerais savoir si ton approche de la guitare est susceptible de transformer ta façon d’envisager la musique ou si, au contraire, c’est ta façon d’envisager la musique qui est susceptible de transformer ton approche de la guitare. Une guitare, un piano, ne sont que des instruments, ils offrent des possibilités et sont des plateformes à partir desquelles tu peux proposer quelque chose. Le champ d’une telle pratique ne dépend que du musicien qui, en conséquence, forme (ou devrait former) sa pratique selon sa façon de penser et d’approcher la musique.

Cristián Alvear, propos recueillis en février et mars 2015.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

12 février 2015

D.O.R., Crys Cole : Hestekur (Caduc, 2014)

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D.O.R., c’est Jamie Drouin (qui a enregistré ce disque at home entre 2011 et2012), Lance Austin Olsen et Mathieu Ruhlmann. Le trio joue d’objets amplifiés, de moteurs, de turntables, de guitares « telluriques » ou d’autres machines de son invention (dont cette suitcase modular qui continue d’éveiller ma curiosité).

Sur deux plages d’Hestekur, il y a aussi Crys Cole (qui formait elle aussi un trio avec Drouin et Olsen il y a quelques années sur Linnaeus’ Hydra) est de la partie improvisée et… surprenante. Car malgré le tombereau d’objets musicaux, ce sont des voix qui vous font fermer les yeux et tourner la tête. Ce qui bien sûr n’empêche pas les larsens, les basses, les ondes radio et les buzzs électrisants. Entre tout ça, le groupe (de trois ou de quatre) est loin d’être perdu et cherche un équilibre qu’il ne met pas longtemps à trouver. De notre côté, après les voix, on découvre une respiration et après la respiration un cœur qui bat. N’est-ce pas un compliment à faire à ce genre d'expérience ?



D.O.R., Crys Cole : Hestekur (Caduc)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2014.
CDR : 01-06/ I-VI
Pierre Cécile © Le son du grisli

2 décembre 2011

Sun Ra : Nuits de la Fondation Maeght (Shandar, 1971)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

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Sun Ra dans le sud de la France, à la Fondation Maeght, représente une utopie en marche – création magique et rite initiatique opposés aux mythes blancs. C’est aussi un combat de chaque seconde contre l’aliénation inhérente au blanchiment culturel occidental – un exorcisme et un envoûtement galvanisés par l’appropriation d’éléments jusque-là étrangers au jazz, voire étrangers les uns aux autres.

Sun Ra à la Fondation, c’est aussi la Grande Musique Noire en marche, son versant « intergalactique » de l’aveu même de Sun Ra, construit à partir d’unissons habités, de stridences et de chants « gospelisants », véritable rencontre de la tradition et d’un sacré d’essence particulière, sorte de mystique sans religion où l’électronique trouve aussi sa place – clavioline & Moog au milieu des corps dansant une Afrique fantasmée sous forme de gesticulations brutes, non chorégraphiées, improvisées.

Sun Ra ces soirs-là, c’est un spectacle total, gestuel, visuel et auditif. Un spectacle déambulatoire d’un réalisme jouissif. Une agitation dont le plaisir est offert en partage, au diapason de polyrythmies archaïques distillant un sentiment de déferlement intermittent.

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Les Nuits du Ra au Pays des Cigales dessinent une fresque ludique sans véritable continuité, une fresque paraissant animée d’un perpétuel bruissement prêt à éclater la scène, à force que les musiciens l’arpentent tels des derviches tourneurs : les souffleurs de l’Arkestra jouent en marchant, en dansant, excèdent le rapport à l’instrument, forts d’une débauche théâtrale de lumières et de costumes ; chez Sun Ra, musique et danses circulent de manière autonome, sans jamais s’arrimer dans de quelconques formes préétablies.

A la Fondation, à l’instar d’un La Monte Young au même endroit, c’est une durée sans limites que campent Sun Ra et les siens, en n’installant ni véritable début ni véritable fin lors des deux prestations de l’ensemble, comme s’il ne s’était finalement agi, en guise d’offrande, que d’un moment d’une musique participant d’un dessein plus vaste, pour ne pas dire éternel – on le sait, chez Sun Ra, Space is the Place

Ceux qui ont fréquenté Sun Ra savent aussi que la liberté chez lui se gagne à force de discipline, seule condition possiblement génératrice de potentialités nouvelles et propres à sublimer toute célébration de l’instant. Sun Ra n’a ainsi eu de cesse de tester l’endurance de ses musiciens, cherchant à développer chez eux des capacités hors-normes, et plus précisément de celles nécessaires à l’installation de climats pouvant durer plusieurs heures d’affilée. Sauf que ces longues plages ne se présentent jamais monolithiques, dénuées qu’elles sont de cette homogénéité que remettent constamment en cause, à la Fondation notamment, de surprenants solos de Moog bouleversants toute notion d’équilibre orchestral.

La Musique-Mouvement de l’Arkestra, cette « Astronomy Infinty Music », ne possède rien de bassement politique : elle éveille les consciences au-delà de la simple colère et de la contestation souvent inhérentes à la New Thing à la même époque. « L’air est musique, la musique est puissance » clame Sun Ra en écho à la « force guérissant l’univers » chère au cœur d’Ayler. Et comme chez ce dernier – tout comme dans les spirituals aussi – la communication avec l’Univers et les Esprits est exaltée.

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Les membres de l’Arkestra, chez Maeght, improvisent collectivement et à pleine puissance, sans confusion aucune, réunis par un ensemble d’interdépendances d’ordre spatiotemporel. Trois ans auparavant, ce même orchestre célébrait la Nature à Central Park, à New York. En cet été 1970, plutôt que la célébration de la Nature, l’immobilité d’une certaine infinitude s’avère être le sens de la quête : l’Arkestra reflète alors toutes les combinaisons libres du bonheur et de la beauté, incarnant le véhicule chargé de transmettre l’impression d’être « vitalement vivant », coordonnant les esprits en quête d’un monde meilleur, « en une approche intelligente d’un futur vivant » comme le déclare alors Sun Ra.

L’Arkestra de 1970 propose une synthèse, travaille la mémoire collective dans un exercice d’universalité. La question qu’il pose est la suivante : si nous sommes venus ici de nulle part, pourquoi ne pourrions-nous aller ailleurs ?

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