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Le son du grisli
26 septembre 2012

Störung : Sound & Visual Art (Störung, 2012)

störung sound & visual art

Le propos du Störung Festival de Barcelone est explicite, que rappelle le titre de ce DVD augmenté d’un livre : Sound & Visual Art. A l’intérieur, onze collaborations audiovisuelles reviennent sur la neuvième édition du festival. Pas toutes convaincantes : lorsque pêche l’électronique (D-FuseXX+XY Visuals And Sound Art Project, Asférico, Andy Guhl) l’image n’a pas toujours la force de nous le faire oublier.

Pour ce faire, on peut néanmoins compter : sur Anla Courtis, dont les voix ralenties et étouffées sous cloche illustrent les images sépia de fantômes en goguette ; sur Francisco López, dont la spatiale création réagit au noir et blanc de Paul Prudence ; sur Kim Casone qui, à l’image et au son, promène un homme en forêt sombre le temps de conter une histoire dont on déplore la brièveté ; Simon Whetham, enfin, qui manipule de grands vents sur un paysage inventé par Hugo Olim. Quatre musiciens sauvent ainsi la rétrospective : au point de permettre qu’on l’écoute seulement.

Störung : Sound & Visual Art (Störung)
Edition : 2012.
DVD : 01/ D-fuse : Gradualism #01 02/ Dextro & AM : 26_071 Auda 03/ S. Brauer, S. Subero & Alan Courtis : Malabia bla bla 04/ P. Prudence & F. López : Hydro-organic Machine Study 05/ Kim Cascone : Black Flame 06/ XX+XY Visuals and Sound Art Project : Mater States 07/ Aleix Fernández & Asférico : Shapes 3.0 08/ Andy Guhl : Laptop-condensored 09/ Hugo Olim & Simon Whetham : Rhizoid 10/ Elufo & Asférico : Fuerza Natural II 11/ Diego Alberti & Federico Monti : Untitled 09
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 juin 2016

Interview de Jonas Kocher

jonas kocher interview le son du grisli

L'impressionnante actualité de Jonas Kocher – publication de nouveaux enregistrements (Koch / Kocher / Badrutt, Skeleton Draft, Rotonda et le tout récent Kocher / Manouach / Papageorgiou) et d'un livre augmenté d'un film (Quiet Novosibirsk) – valait bien qu'on s'arrête aux interrogations qui, aujourd'hui, influencent son esthétique. De quoi soumettre son instrument, l'accordéon, à un  perpétuel bougement...

Quel est ton premier souvenir de musique ? Difficile d'évoquer un souvenir en particulier, il s'agirait plutôt de quelques impressions diffuses : mon père jouant quelquefois de l'accordéon le soir dans le salon familial, le cahier de la « Méthode Rose » sur le piano droit de ma mère, les chants de la chorale du village. Et je me rappelle aussi un disque dans la collection de mes parents : Movements d’Isaac Hayes. Ce LP me paraissait complètement incongru entre les disques de musique traditionnelle suisse, d’Elvis Presley et de Joe Dassin. Je n'ai jamais compris ce qu'il faisait là.

A quel instrument as-tu débuté ? Quelle musique écoutais-tu à cette époque ? J'ai commencé à jouer de l'accordéon à l'âge de 7 ans. Il y avait aussi un piano et une flûte à bec à la maison mais je n'ai jamais vraiment touché à ces instruments. J'écoutais la musique que mes parents écoutaient : variété française et musique traditionnelle suisse ; et, depuis l'adolescence, rock, pop et un peu de musique classique.

Comment es-tu arrivé aux musiciens qui ont influencé la pratique instrumentale qui est aujourd'hui la tienne ? C'est un long chemin... A l'âge de 14 ans, un prof d'accordéon m'a fait découvrir que l'on pouvait jouer de la musique classique avec cet instrument : des transcriptions de Bach, Mozart et aussi de la musique contemporaine ; cela a été une révélation pour moi. Jouer de la « vraie musique » a été un moyen de m'affirmer dans le milieu rural dans lequel j'ai grandi et où l'accordéon est vraiment réservé à la musique populaire. Tout en continuant de jouer dans  l'orchestre d'accordéons local et de me produire lors de fêtes et autres soirées dansantes avec un accordéon (MIDI !) pour gagner quelques sous, j'ai commencé à travailler plus sérieusement des pièces baroques et de musique contemporaine. Puis j'ai fait le concours d'entrée au Conservatoire à 19 ans et j'ai été pris. Faire des études de musique professionnelles n'a jamais été un but, c'est arrivé un peu par hasard car mon prof de l'époque m'y a poussé et que ça me plaisait de jouer, mais jamais je n'imaginais devenir musicien. La rencontre avec le monde de la musique classique a été un choc ; j'ai écouté des heures d'enregistrements et assisté à de nombreux concerts, déchiffré toutes sortes de partitions ; je n'avais aucune idée de cet univers-là, tout était à découvrir. Très vite, j'ai été attiré par la musique contemporaine et spécialement par la musique écrite pour accordéon ainsi que par les partitions graphiques, le théâtre musical, etc. En 1998, j'ai participé à une performance in situ dans une vieille fabrique, avec d'autres musiciens. Cette performance a été composée et mise en scène par Daniel Ott, un compositeur suisse vivant à Berlin. Cela a été une expérience déterminante pour la suite et m'a clairement orienté vers le théâtre musical : Mauricio Kagel, Dieter Schnebel, John Cage... Puis, au tout début des années 2000, j'ai commencé à réaliser mes propres compositions scéniques. En 2000-2002, la rencontre avec Ruedi Häusermann, musicien et metteur en scène suisse allemand a été très importante aussi. Il vient de la scène improvisée des années 1980 et a été un collaborateur très proche du metteur en scène Christoph Marthaler. Avec lui j'ai travaillé sur des dynamiques extrêmement précises quelquefois proches du silence, des situations scéniques et des déplacements réglés au millimètre ainsi que sur une musicalité et un rythme global intégrant sons, musique, texte et mouvements. Juste après j'ai également côtoyé Georges Aperghis et travaillé régulièrement avec lui pendant une année. Mon intérêt pour l'improvisation s'est développé en parallèle au théâtre musical, laissant peu à peu de côté toutes les musiques écrites et tout naturellement j'ai fait connaissance et ai collaboré avec les musiciens qui m'intéressaient. Un bref passage par la musique électronique (un set-up analogique) m'a donné l'occasion de travailler le son d'une autre façon à un moment où je me trouvais dans une impasse avec l'instrument et en conflit avec mon bagage de musicien classique. Cela aussi a été une expérience déterminante qui m'a permis de revenir à l'accordéon avec une vision complètement renouvelée de mon instrument. Au même moment, en 2006, la rencontre avec Urs Leimgruber a eu lieu et un peu plus tard, en 2008, j'ai rencontré Michel Doneda avec qui j'ai beaucoup joué et voyagé et avec qui je collabore encore aujourd'hui. Ces deux rencontres ont été déterminantes dans la formation de mon langage en tant qu’accordéoniste et improvisateur. Mon chemin a été une sorte de longue dérive partant des rengaines d'accordéon dans les fêtes campagnardes pour arriver à l'improvisation et aux musiques expérimentales ; musiques qui m'ont permis de vraiment m'approprier un instrument avec lequel j'ai toujours eu une relation d'amour / haine.



Saurais-tu mettre des mots sur ce que t’ont chacun apporté et Leimgruber et Doneda ? Urs Leimgruber m'a fait découvrir l'intérieur du son et la façon dont on peut le faire évoluer au travers d'infimes variations. Ce focus extrême m'a permis d'épurer le son de mon instrument, d'aller vers son essence en laissant de côté les gestes instrumentaux et autres traits typiques à l'accordéon. Michel Doneda, de son côté, m'a apporté la culture du silence et de l'espace, de la fragmentation et des dynamiques extrêmes. Et aussi celle d'un engagement du corps dans la musique ; non pas au travers d'un jeu hyper actif mais dans un ancrage fort et terrien. Et enfin, Michel m'a transmis le goût des voyages et des rencontres ainsi qu'une ouverture et un intérêt marqué pour les contextes traversés.

Avec Doneda, tu as aussi pu interroger un autre de tes intérêts : l’exploration de l’espace de jeu. C’est ce que donne à entendre le disque Le belvédère du rayon vert, que Guillaume Tarche a ici joliment décrit comme un « travail in situ des phénomènes vibratoires »… Tu parles d’ailleurs de cet intérêt dans le livre Quiet Novosibirsk, mais cette fois envisagé avec Gaudenz Badrutt Oui, la notion d'espace, dans le son et la musique mais aussi l'espace en tant que lieu du concert est très important dans ma pratique. J'ai certainement développé cela en premier lieu avec mon travail sur le théâtre musical dans lequel le corps et la présence sont primordiaux, puis avec le travail sur le son et sa projection dans l'espace ainsi que l'intégration intuitive des qualités de l'espace dans le jeu avec mes collaborations avec Doneda. Ces dernières années cet aspect s'est encore intensifié au travers de mon travail régulier avec des danseurs et des plasticiens. Le son, les corps, l'architecture et l'espace devenant des éléments structurants à part égale dans une performance. La réalisation de bandes-son pour le théâtre et la danse ainsi que le mixage du son m'ont également beaucoup permis de travailler le son dans l'espace. Aujourd'hui, en concert, j'utilise beaucoup de dynamiques extrêmes afin de créer des effets de profondeur ou de proximité avec le son de mon instrument. Couplé à une écoute globale et intégrative du contexte, cela permet de jouer de façon très connectée avec l'endroit ; chaque concert devenant en soi une performance in situ. Ce travail sur l'espace est fait de façon très intuitive et empirique, il demande une vraie ouverture mentale et physique au contexte. Bien plus que d’être « seulement » un travail sur le son, cette ouverture représente aussi pour moi une attitude par rapport à la vie et aux événements en général.



Je crois avoir ressenti l’influence de ton travail en lien avec le théâtre une fois sur scène, à l’occasion de cette improvisation que tu as donnée à Mulhouse avec Jacques Demierre et Axel Dörner… Tu adoptais parfois de grands mouvements qui pouvaient perturber l’équilibre de votre association.  Envisages-tu toute improvisation comme une performance, de musicien mais pourquoi pas aussi d’ « acteur » ? Je vois la pratique de l'improvisation comme un acte performatif intégrant de nombreux paramètres et éléments qui dépassent le jeu instrumental. Par contre, je ne la vois pas comme une performance d’acteur mais bien comme quelque chose de plus large. Il y a des corps en action avec différents niveaux d'activités liés à la production du son, tout comme il y a un espace, une acoustique et la présence du public. Quant à mes mouvements du corps, ils sont la résultante d'une certaine façon de produire du son, d'une envie de projeter le son de l'instrument – ce qui ne va pas forcément de soi avec l'accordéon. À l'autre extrême, je peux aussi devenir complètement immobile tout en produisant des sons très linéaires ; la concentration et la présence générée par le rapport son-corps-instrument seront ainsi complètement différentes. Ces extrêmes sont pour moi comme autant de possibilités de variations d’un langage afin d'avoir un spectre de jeu le plus étendu possible allant du silence au son projeté dans l'espace avec force. Pour revenir à mon influence issue du théâtre musicale, celle-ci a plutôt été de l'ordre de la découverte essentielle que tout peut devenir signifiant dans la musique et non pas seulement le jeu instrumental. Quand j'ai réalisé cela, ma façon d'approcher la musique, l'instrument, la scène, l'écoute, etc. a pris une toute autre direction et plein de portes se sont ouvertes, dont l’improvisation.

Dans un échange avec Jacques Demierre et Gaudenz Badrutt, que l’on peut lire dans Quiet Novosibirsk, tu dis justement : « Quoi que tu fasses, tu es toujours confronté à ta propre façon de jouer. » Les habitudes, les tics voire les trucs du musicien, sont-ils selon toi des handicaps ? Portes-tu un intérêt majeur au renouvellement de ton « langage », si ce n’est à celui de ta musique ? Je considère ma pratique comme quelques chose en évolution permanente ; qui s'enrichit constamment des rencontres avec de nouveaux musiciens comme du travail régulier avec d'autres, des échanges, expériences et découvertes en tous genres et ne provenant pas uniquement du domaine musical. Au départ, il y a une certaine vision de l'instrument, de la façon dont j'ai envie qu'il sonne et qu'il s'anime et il y a ensuite toutes ces influences qui font bouger cette base, voire qui la remettent parfois en question. J'aime les situations qui me poussent à aller ailleurs, à aller plus loin que ce que je ferais habituellement ;  j'aime aller là où ce n'est pas toujours confortable pour voir ce qui se passe et comment je m'en sors, comment je m'adapte ou quel aspects de mon langage se modifient au contact du contexte. Je ne pense pas que les « trucs » du musiciens soient des handicaps, du moment qu'ils restent des outils flexibles et qu'ils sont remis en question. Si ces « trucs » sont figés, alors là ça peut très vite devenir stérile et la musique va se vider de sa substance. Il me semble qu'il y a un équilibre constant à trouver entre ce qui est acquis et ce qui nous pousse à nos limites et à les dépasser. Il y a quelques années, j'avais un jeu très réduit, voir réductionniste. J'avais besoin de passer par cela à ce moment là pour faire sonner l'instrument autrement ainsi que pour expérimenter le silence. Puis des rencontres avec d'autres musiciens ainsi qu'une réflexion sur l'instrument et sur une façon de faire un peu dogmatique qui me semblait s'établir dans certaines scènes de la musique improvisée, m'ont amené à revenir à un jeu plus accordéonistique , soit plus dans le médium de l'instrument, les accords, voir presque à des traits mélodiques quelques fois. Je constate que mon langage s'est ainsi passablement modifié ces dernières années, sans pour autant changer fondamentalement. Je vois ces changements comme autant de variations qui enrichissent mon jeu. Un jeu actif et direct ne m'empêche pas de rester soudainement suspendu sur un filet de son très aigu et pianissimo, tel une onde sinusoïdale. Je ne me mets pas trop de limites stylistiques mais j'essaie de rester ouvert et d'être le plus honnête avec moi-même, quitte à aller certaines fois dans des impasses. J'aime les zones grises, les situations un peu instables là où les choses ne sont pas forcément clairement définies. Se mettre en danger, chercher, voire errer ou se perdre quelques fois, cela génère selon moi une énergie certaine et remet constamment les choses en question, rien n'est jamais acquis.

NN2015@Dimitris Mermigas

Les « trucs » dont je parle ne sont pas tous regrettables, certains peuvent par exemple être nécessaires à tel ou tel musicien pour aborder une improvisation moins « codifiée ». Mais ils peuvent aussi parfois nourrir et afficher une liberté fantoche – comme le disait Bacon de la peinture, on peut parfois avoir l’impression que la musique a été libérée mais que « personne ne sait quoi faire de cette liberté », impression que le grand nombre de documents publiés n’arrange pas. Comment envisages-tu l’objet-disque, toi qui es musicien et gères ton propre label ? Vois-tu chacun des enregistrements que tu publies comme un beau souvenir ou comme un document qui attesterait au moins un peu d’inédit dans ta manière de faire…  Je vois la publication d'enregistrements comme une façon de documenter régulièrement le travail et ses multiples variations, même si des fois je trouve cette masse de documents sonores qui a explosée ces dernières années un peu absurde... Quant à mon propre label, Flexion records, il est en stand-by pour le moment car je dois me concentrer sur mes activités plutôt que de produire celle des autres musiciens, l'énergie et le temps me manquant pour travailler pour les autres. Je publie donc de plus en plus de choses au travers de ma structure BRUIT avec laquelle j'organise un certain nombre de projets et tournées. Les publications peuvent être assez variées sous leurs formes mais elles sont toujours en rapport avec les activités organisées. Concerts, tournées, projets interdisciplinaires et publications, tout cela fait partie d'un tout.

Quand nous avons envisagé cette conversation, tu m’as dit que cela tombait assez bien car la dernière interview que tu avais donnée commençait à dater et que, depuis, « les choses avaient bougé ». Peux-tu me dire quelles sont ces choses, et comment tu ressens ce « bougement » ? Comment envisages-tu, aujourd’hui, la suite de ta pratique musicale ? Ce « bougement » correspond surtout aux diverses influences et rencontres de ces dernières années qui me font repenser ma relation à l'instrument et à ma pratique en général. Je suis de moins en moins intéressé par le fait de m'engager dans une seule et unique direction esthétique, comme j'ai pu le faire dans le passé. J'ai besoin de travailler de façon intégrative, d'élargir mon jeu et ma vision ; cela passe par des collaborations avec des musiciens et artistes d'autres provenances car je pense que les personnalités sont plus importantes que les différentes esthétiques que l'on aime bien catégoriser. Des rencontres avec des musiciens tels que Joke Lanz ou Ilan Manouach et des danseurs illustrent bien cette tendance. Je me pose aussi un certain nombre de questions quant à la scène dans laquelle j'évolue, ses limites, une forme d'épuisement par saturation et répétition de nombreuses choses identiques, voir même quelques fois une certaine complaisance de chacun dans son petit territoire. Quelle pertinence pour ces pratiques au sein d'une société plutôt que seulement au sein d'un petit cercle d'initiés où l'on se congratule régulièrement les uns les autres? Je me questionne aussi quant au système de subventions qui me permet de vivre en grande partie de ma musique et qui lui aussi à tendance à changer... Comment trouver sa place là-dedans ? Comment garder une pratique sur la durée sans faire de concessions et sans tomber dans la précarité ? Comment se renouveler et s'affirmer sans s'enfermer sur son propre univers ? Ma pratique et mon jeu changent aussi en fonction des questionnements et des changements que nous vivons actuellement aux niveaux sociaux, économiques et politiques. J'aime remettre les choses en question régulièrement tout en restant le plus possible ouvert ; je pense qu'il y a là une attitude générale qui me porte et me pousse en avant. J'envisage donc la suite de ma pratique musicale comme une chose en mouvement, transversale mais dont je ne sais pas où elle m'amène.

Jonas Kocher, propos recueillis en avril et mai 2016
Photos : droits réservés & Dimitris Mermigas

Guillaume Belhomme @ le son du grisli

25 avril 2016

Christophe Deniau : Downtown Manhattan 78-82 (Le Texte Vivant, 2015)

christophe deniau downtown mahnattan de la no wave aux dancefloors

Je dois dire que de la No Wave aux Dancefloors ma préférence va à la première, il y a bien longtemps que j’ai déserté les pistes pour avoir fini la dernière fois la tête aux sanitaires comme qui dirait. Bien. L’époque qui nous intéresse (quatre ans) va de (19)78 à (19)82, c’est court et ça m’arrange.

Quoique. Plus de 250 pages pour quatre années new yorkaises (d’accord, l’auteur raconte quand même toute l’histoire de la Grosse Pomme en quelques pages et ne parle pas que de musique mais aussi d’art & de cinéma), mais OK, je m’y colle. On reprend : le Velvet qui passe au Café Bizarre, Suicide et le punk version US, les origines du hip-hop, le disco et la No Wave… On ne refait pas le match (des punks contre les arty par exemple) mais toute l’histoire et si tant est qu’on ne la connaît pas alors ce sera bienvenu.

C’est surtout quand Christophe Deniau (l'auteur du livre) prend Arthur Russell pour exemple qu’il fait preuve de personnalité. Eh oui, le Russell qui passe de la musique contemporaine au disco raconte à lui tout seul tous les rapprochements de cet âge d’or culturel. On peut bien nous servir du free jazz et du post-punk, nous réchauffer The Clash ou Malcolm McLaren, le début des 80's c’est (à mon avis) déjà plus ça. Heureusement qu’overdoses, hépatites et SIDA ont mis un terme à la fête sinon quoi j’en étais reparti pour 250 nouvelles pages ! Ce qui ne m’empêchera pas d’aller picorer de temps en temps dans le Deniau en réécoutant No New York ou Marquee Moon

78 82

Christophe Deniau : Downtown Manhattan 78-82. De la No Wave aux dancefloors
Le Texte Vivant
Edition : 2015.

Livre : Downtown Manhattan, 259 pages
ISBN : 978-2-36723-097-9
Pierre Cécile © le son du grisli

9 octobre 2014

Arto Lindsay : Encyclopedia of Arto (Northern Spy, 2014) / Arto Lindsay, Paal Nilssen-Love : Scarcity (PNL, 2014)

arto lindsay encyclopedia of arto

Bien sûr, ça fait drôle de retrouver des morceaux que l’on connaît (par cœur pour certains) dans le désordre, chamboulés par le devoir de compilation. Un CD, un seul, concasse donc Arto Lindsay – qui en fait s’est auto-concassé puisqu’il est l'homme qui a choisi les morceaux qui résument son répertoire enregistré entre 1996 et 2004. Un CD, un seul, rapproche des morceaux d’uber-pop née sur les cendres de la No Wave aux effluves do brazil. Parfois la production manque de tact ou de retenue, mais la force de Lindsay ce sont plus ses idées que la façon dont il les arrange.

Le CD qui accompagne ce Best-Of va dans le sens de ce que j’avance. C’est même là que l’on trouvera l’intérêt de cette sortie Northern Spy, dans cette performance solo captée (la vidéo tourne, notamment ci-dessous) au Pete Candy’s Store de New York, le 8 mai 2012. L’occasion pour Lindsay de donner de grands coups de guitare / voix dans le corpus-fourmilière (grossi par des reprises de MPB).

Griffant ses accords réduits, jappant avec panache, repoussant la note à plus tard, gribouillant un noise ludique (comme sur la fin de The Prize), Lindsay retrouve son ADN DNA et réinvente en interprète casseur son corpus de compositeur. Pour que l’auditeur trouve ses repères, il faudra qu’il connaisse le bonhomme ou apprenne à le connaître… voilà donc le but de l’Encyclopédia of Arto : qu’à la fin, tout le monde s’y retrouve !





Arto Lindsay : Encyclopedia of Arto (Northern Spy / Souffle Continu)
Enregistrement : 1996-2012. Edition : 2014.
2 CD / 2 LP : 01/ Skies 02/ Simply Are 03/ Illuminated 04/ The Prize 05/ Personagem 06/ Child Prodigy 07/ Ridiculously Deep 08/ Complicity 09/ Invoke 10/ Reentry 11/ Combustie 12/ Ondina – 13/ The Prize 14/ Privacy 15/ Pony 16/ Erotic City 17/ Invoke 18/ Maneiras 19/ O Mais Belo dos Belos 20/ Garden Wall of Guitar 21/ Illuminated 22/ Simply Beautiful 23/ Estação Derradeira 24/ Wall of Guitar
Pierre Cécile © Le son du grisli

arto lindsay paal nilssen-love scarcity

La rencontre entre Arto Lindsay et Paal Nilssen-Love date du 2 juillet 2013 – d'autres que celle-ci se sont faites entendre depuis (ci-dessous, à Moers). En concert à Rio, le duo arrangea sur l’instant une frappe nerveuse et une guitare revêche, en somme deux approches faites pour s’entendre. Scarcity, de documenter un échange débridé, souvent raide, que les exclamations de Lindsay transforment presque en recueil de chansons bruitistes.

Arto Lindsay, Paal Nilssen-Love : Scarcity (PNL / Souffle Continu)
Enregistrement : 2 juillet 2013. Edition : 2014.
LP : A/ Scarcely  B/ Scarcely 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6 octobre 2015

Gurun Gurun : Kon B (Home Normal, 2015)

gurun gurun kon b

Quelque part dans le no man's land entre la République Tchèque et le Japon nous était parvenu, en 2010, un disque rêveur et pointilliste, c'était le premier du groupe Gurun Gurun. Chanté entièrement en japonais – il faut dire que les Moskitoo et autres Sawako étaient de la partie –, son univers avant pop(tronica) avait fait l'effet d'une micro-bombe dans l'espace spatio-temporel entre Tujiko Noriko et Tangtype, avant que cinq années de silence ne nous mettent sur la fausse piste d'un one shot.

Heureuse nouvelle, première du nom, le quatuor tchèque a mis fin à son silence. Jolie surprise (bis), Federsel, Jara Tarnovski & co reprennent le chantier là où ils l'avaient abandonné. Toujours empreinte de cette délicatesse olfactive, elle caresse les oreilles telle une douce plume, la démarche s'accompagnant cette fois des services d'autres chanteuses, sans que le résultat n'en soit chamboulé (les mauvaises langues diront que leurs voix sont interchangeables, mais bon). Et vu que, musicalement, l'abstraction electronica reste de mise, avec juste ce qu'il faut de points de repère pour y accrocher, le résultat demeure tout aussi enchanteur, pour autant qu'on ne rêve pas de les reprendre sous la douche.

Gurun Gurun : Kon B (Home Normal)
Edition : 2015
CD : 1/ Atarashii Hi 2/ Aoi 3/ Itsuka No Hoshi / Hia 4/ Shizumeru / Kiikii 5/ Koe / Sukuu 6/ Mado 7/ Tsuki Ni Te 8/ Beda Folten Supasuta
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

14 janvier 2016

Guus Janssen : Meeting Points (Bimhuis, 2015)

guus janssen meeting points

Avec pour particularité d’avoir été captées entre 1989 et 2014 au Bimhuis d’Amsterdam, les neuf pièces de Meeting Points nous livrent quelques-unes des multiples facettes du talentueux pianiste Guus Janssen.

On le découvre donc en invité-crapahuteur du Clusone Trio, redoutable d’aplomb et de sang-froid aux côtés de l’ouragan Han Bennink, bienveillant partenaire du grand Lee Konitz, libre et euphorique face aux potaches enragés que sont Peter van Bergen, Sanne van Hek, Wolter Wierbos, Raphael Vanoli, Ernst Glerum & Wim Janssen et, enfin, attentif-inspiré le temps d’un éclairé avec le batteur John Engels. Ceci, en attendant d’en découvrir plus…



Guus Janssen : Meeting Points (Bimhuis)
Enregistrement : 1989-2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Koto à gogo 02/ Rondo 03/ April 04/ Vry naar AT 05/ Meeting Points 06/ Pogo 1 07/ Pogo 2 08/ Peer’s Counting Song 09/ Janus Bifrons
Luc Bouquet © Le son du grisli

5 décembre 2014

Luc Ferrari : Almost Nothing With... (Errant Bodies, 2013) / Contes Sentimentaux (Shiiin, 2013) / Tautologos III (PiedNu, 2014)

luc ferrari almost noghting with luc ferrari contes sentimentaux

Deux jours entiers, c’est presque rien. Deux jours entiers, avec Luc Ferrari (1929-2005), c’est presque presque rien. Un livre et deux CD. Sur deux jours, c’est beaucoup quand même, vous l’admettrez.  

Vous, Jacqueline Caux, qui signez Almost Nothing with Luc Ferrari aux éditions Errant Bodies. Dommage qu’il faille, pour un Espagnol, passer par l’anglais pour parler en français de ce livre tiré d’un film. Un livre d’entretiens (avec vous, François Delalande, Evelyne Gayou, Daniel Teruggi) et d’autobiographies imaginaires auquel le marque-page cousu m’a renvoyé sans cesse pendant ces deux jours. Parfois j’entends « petite symphonie intuitive pour un paysage de printemps » ou « c’est sûr, ça s’appelle maintenant les contes sentimentaux », alors que je lis. Les mots du disque et les mots du livre s’entrechoquent. Sous mon nez, toute la vie de Ferrari (Olivier Messiaen, Pierre Schaeffer et Pierre Henry…), tout son œuvre (parfois expliqué, comme sa Suite pour piano), tous ses souvenirs (ses demeures et ses voyages, son humour, ses recherches sonores, etc.), tout son amour de la contradiction, et ses rapports au théâtre, à l’installation, à la radio...

La radio, justement. Vous, Luc Ferrari, la radio. Ces Contes sentimentaux que le label Shiiin a compilé sur quatre CD, réfléchis pour la radio et réfléchissant la radio. Posant la question « qu’est-ce qu’une pièce sonore si elle doit passer par la radio ? »  dans une série avec un vrai générique (minimal piano ouvert) et des codes flous. Avec Brunhild, vous jouez pour la radio, à vous parler, à vous entendre, à vous souvenir. En français, en allemand, la version originale, la traduction pour une même poésie du concret, de la mémoire et de l’autofiction. C’est intéressant et c’est long aussi et parfois je retourne au livre où je collecte des informations sur comment composer avec la chance, l’anecdotique, le presque rien et le quasiment tout en fait. Les programmes radiophoniques, enregistrés pour la SWF dès la fin des années 80 sont des témoignages et des field recordings comme on dit maintenant. Ce sont aussi un concret en déclin, un monde qui disparaît (de mer, de terre, de fermes, de paysans heureux qui témoignent une dernière fois avant que leurs fils ne se plaignent pour toujours, de musiciens de la Place des Abbesses et de « vies minuscules » des Corbières…). Un monde qui disparaît et un autre qui le remplace, un monde de confusions. La sieste méridienne fait que l’on confond l’objectif et le subjectif, le réel (vous dîtes, Luc, « l’enregistrement c’est ma manière à moi de photographier ») et le rêve, la vie et l’imagination. Votre vie, décortiquée et recomposée, mêlée à la mienne, pendant deux jours...

Je veux bien réécrire que deux jours entiers, avec Luc Ferrari, c’est presque presque rien. Or presque presque rien, de nos jours, c’est déjà ça de gagné. Et avec Luc Ferrari, ce sont même deux jours (sur deux) de gagnés.



Jacqueline Caux : Almost Nothing With Luc Ferrari (Errant Bodies / Les Presses du Réel)
Edition : 2013.
Livre (anglais) : Almost Nothing with Luc Ferrari

Brunhild & Luc Ferrari : Contes sentimentaux (Shiiin / Metamkine)
Edition : 2013.
4 CD : Contes sentimentaux
Héctor Cabrero © Le son du grisli

luc ferrari tautologos iii havresac

Effacée l’électroacoustique improvisée et surtout conventionnelle d’Havresac (collaboration de Brunhild Ferrari et GOL), ce disque de la collection PiedNu (ESAHaR) enferme Tautologos III (1969) dans sa récente interprétation par Brunhild Ferrari (voix), Jean-Marcel Busson (électronique, charango), Frédéric Rebotier (voix, clarinette, objets) et Ravi Shardja (basse, mandoline électrique, flûte traversière, sanza). Déséquilibré, le discours sonore semble poser la question de… l’appropriation par d'autres d'un langage personnel. La mélancolie et l’ironie peuvent-ils en effet être transmises du compositeur à l’interprète, mû discoureur ? Difficile de jouer la distance, d’autant que la longueur de cette symphonie de mouvements frénétiques n’est pas faite pour aider.  

Luc Ferrari : Tautologos III, Havresac (ESAHaR / Metamkine)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Tautologos III (1969) 02/ Havresac (1969)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

12 février 2013

Suffer/Enjoy (Antifrost, 2002)

suffer enjoy antifrost

Ca y est, cette fois, on a franchi la ligne rouge. Et derrière, c’est le noir, si l’on en croit les premières secondes du premier morceau de cette compilation. On le doit à Francisco López : grave, insidieux, perturbant !

Comme notre vision commence à se faire à l’obscurité, on distingue des ombres (PG-13, Zbignew Karkowski, Coti, Utah Kawasaki, ILIOS, AS11, Philip Samartzis, Ami Yoshida, Jason Kahn et Kim Cascone). Toutes ont quelque chose à nous murmurer à l’oreille (Antifrost, le label qui a commandé ces travaux compilés aux artistes, a limité leur fréquence à 200 herz). Chaque plage nous transmet une chose ou une autre : la tremblote de Karkowski, l’ambient lo-fi de Coti, les crépitements de Samartzis, les sifflotements de Yoshida, et même l’effacement tonal de Kahn et Cascone, tout concourt à nous surprendre dans des contrées obscures où l’on tâtonne à l’ouïe. Imparable…

Collectif : Suffer/Enjoy (Antifrost)
Edition : 2002.
CD : Suffer/Enjoy
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 novembre 2013

Ears On / Socks Off (Barefoot, 2013)

ears on socks off

Riche idée qu’a eue le Copenhagen Jazz Festival de donner la parole à quelques-uns des francs tireurs du label Barefoot. C’est ainsi que dix-huit concerts mêlant groupes existants et groupes formés à cette occasion se succédèrent l'année dernière sur la scène du Christianshavns Beboerhis.

Moins bonne idée pour le chroniqueur que de rendre compte des neufs combos choisis illustrant ce double CD, les extraits musicaux ne dépassant pas les dix minutes pour la plupart. On se bornera donc ici à une simple – mais alléchante – énumération de quelques-uns des moments forts de ces soirées. Donc : l’inquiétude larvée d'Her Majesty’s Ship avec un saxophoniste (Sture Ericson) habile en harmonique ; l’étrangeté électrique de Pistol Nr.9 ; les roulis, chocs et autres grincements du trompettiste Tobias Wilkund ; le duo crissant et dissonant du pianiste Morten Pedersen et du violoncelliste Thommy Andersson ; les miaulements écarlates de la chanteuse Sofia Jernberg ; l’irrévérence salivaire des saxophonistes Maria Faust et Luidas Mockunas et le trio incendiaire de Lars Greve (saxophones), Peter Friis Nielsen (basse électrique), Håkon Berre (batterie). Mais c’est le trio Angel (Stephan Sieben, Adam PultzHåkon Berre) augmenté du saxophoniste Luidas Mockunas qui casse la baraque : improvisation fiévreuse, admirable progression du crescendo, gargouillis de sax – avant explosion finale –, ce trio mérite un très large détour.

Ears On : Socks Off (Barefoot Records)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ Vestibulum 02/ Auricula 03/ Tuba Eustachii 04/ Malleus – CD2 : 01/ Fenestra Ovalis  02/ Modiolus 03/ Cerumen Auris 04/ Incus 05/ Capitulum Mallei
Luc Bouquet © Le son du grisli

11 octobre 2013

Chris McGregor's Brotherhood of Breath : Procession (Ogun, 2013)

Chris McGregor Brotherhood of Breath Procession

Plus besoin de télécharger sous MP3 pourri – qui plus est avec moult craquements – le Procession du Brotherhood of Breath sur quelque blog douteux (ne faites pas les innocents, vous téléchargez autant que moi !) : Ogun vient de rééditer la galette sur CD (on y trouve quelques inédits-bonus mais l’intégralité du concert reste à venir).

Cela se passait à la Halle aux grains de Toulouse le 10 mai 1977 et les riffs de la confrérie des vents étaient aussi hauts que le Makheka et le Kinder Scout réunis. Il y avait Evan « Trane » Parker, l’insolent Mike Osborne, le conteur céleste Dudu Pukwana, l’oublié Bruce Grant surfant avec sa flute sur le très grand mascaret du BoB, les inflammables Harry Beckett et Mark Charig, le pyromane Radu Malfatti (c’était avant son extinction de souffle), les stellaires Johnny Dyani et Harry Miller, le maestro des rythmes Louis Moholo-Moholo sans oublier évidemment la légèreté de l’ange Chris McGregor. Alors à quoi bon commenter la joie ressentie pour tous ici ? La joie ne se consigne pas : elle se partage et se clame haut et fort. Faut-il encore insister ?

Brotherhood of Breath : Procession – Live in Toulouse (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 10 mai 1977. Réédition : 2013.  
CD : 01/ You Ain’t Gonna Know Me ‘Cos You Think You Know Me 02/ Sunrise on the Sun 03/ Sonia 04/ Kwhalo 05/ TBS 06/ Andromeda
Luc Bouquet © Le son du grisli

5 octobre 2013

Fragment Factory Expéditives : Alice Kemp, Schimpfluch-Gruppe, Aaron Dilloway, Tom Smith, Philip Marshall

fragment factory expéditives

alice kempAlice Kemp : Decay and Persistence (CDR, 2013)
Réinterprétation par son auteure d’une bande-son créée pour deux performances de Weeks & Whitford, Decay and Persistence est maintenant un voyage à faire sur CD et, même, dans l’oreille d’Alice Kemp (Germseed) : trouver-là, rendus avec une précision remarquable, coups de tonnerre, tic-tac, souffles, bois qui craquent, et peut-être aussi le battement d’un cœur. Au bout du voyage, applaudir à un théâtre concret aux effets ravissants.

EN ECOUTE >>> Live-Aktion 28.04.2012, Tokyo

nigredo

Schimpfluch-Gruppe : Nigredo (K7, 2013)
Un autre bois (on l’imagine), et sur cassette, crépite sur Nigredo. C’est que Rudolf Eb.Er et Dave Phillips y ont marché, en route pour Tokyo où ils donnèrent un concert « préparé » sous le nom de Schimpfluch-Gruppe. Devant l’assistance, un souffle fut transformé en râle, ce râle en ombre épaisse et inquiétante, cette ombre en chimère prisonnière d’une cellule de béton gris. Dans un bruit assourdissant de métal (des chaînes, peut-être), ce sera la libération. En face B, un canal chacun, Eb.Er et Phillips exposent le matériau qu’ils composèrent indépendamment pour leur rencontre : ni chimère, ni béton, ni métal, mais des ombres encore.

EN ECOUTE >>> Decay and Persistance

aaron dilloway tom smith

Aaron Dilloway, Tom Smith : Allein Zu Zweit (K7, 2013)
C’est un autre concert passé sur cassette : celui, donné par Aaron Dilloway (Wolf Eyes, The Nevari Butchers) et Tom Smith (To Live and Shave in L.A., Ohne) à Hambourg le 22 juin 2012 – quelques jours plus tôt, le duo s’était produit à Hanovre, ce dont témoigne Impeccable Transparencies, un disque double produit par Smith sur son Karl Schmidt Verlag. Seul, Alloway lance une course le long de laquelle il butera souvent : voilà la cause des barrissements, plaintes et déferlantes, dont il fait son miel. Avec Smith, le voici occupé à confectionner une boucle sur laquelle déposer un noise qui pourra quelquefois pêcher par emportement lyrique.

EN ECOUTE >>> Allein / Zu Zweit

philipp marshall

Philip Marshall : Passive Aggressive (K7, 2013)
Deux ans après avoir publié Casse-tête sur Tapeworm, label à cassettes qu’il dirige, Philip Marshall voit paraître Passive Agressive sur Fragment Factory. C’est une autre bande à dérouler dans laquelle sont contenus des aigus tenaces que gonflent les parasites qu’ils portent en eux et même arborent, un grave aux obsessions multiples et qui danse sous leurs effets, un doigt de saturations, enfin, pour finir de changer la cassette dont on parle en étonnante malle à contrastes.

EN ECOUTE >>> Passive

fragment factory

26 décembre 2012

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion, 2012) / Udarnik (L'innomable, 2011)

jonas kocher duos 2011

Avant Jonas Kocher, l’accordéon a connu de grands iconoclastes (nos premières pensées vont bien sûr à Pauline Oliveros). Cela aurait pu être d’autant plus dur pour le Suisse de faire entendre sa voix. Or, en quelques disques, il a réussi à nous familiariser avec son langage.

Après un solo du nom de Solo, c’est une compilation de duos (et d’un trio) enregistrés en 2011 du nom de Duos 2011 qu’autoproduit aujourd’hui Kocher. Hans Koch (clarinette basse) & Patricia Bosshard (violon), Christian Wolfarth (cymbales), Gaudenz Badrutt (electronics), Urs Leimgruber (saxophone), Christoph Schiller (épinette) et Christian Müller (clarinette contrebasse) sont les amis qui l’accompagnent sur ce CD. Les échanges comme au coin du feu sont différents selon la couleur des flammes.

Les plus beaux moments sont les flamboyances avec Wolfarth et Badrutt (Kocher tire sur ses aigus comme s’il cherchait à produire des sons électroniques), Leimgruber et Müller (Kocher souffle des graves qui équilibrent sa conversation avec ses partenaires). Soulignons aussi le beau travail de réalisation (et le master de Giuseppe Ielasi) : l’écoute se fait d’une traite sans qu’on y décèle le moindre accroc. Soufflant…

EN ECOUTE >>> Schiller / Kocher

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CDR : Duos 2011
Héctor Cabrero © Le son du grisli

udarnik

Jonas Kocher grogne au début de cette improvisation de 2010 avec Michel Doneda (saxophone soprano), Tao G. Vrhovec Sambolec (computer) et Tomaž Grom (superbe contrebasse). Les instruments sont différents mais leur mélange se fait naturellement et malgré les éructations, les grognements, les hurlements et les chocs sonores d’autres espèces encore, Udarnik ne parvient qu’à faire l’admiration de l’auditeur. Epoustouflant…

Michel Doneda, Jonas Kocher, Tao G. Vrhovec Sambolec, Tomaž Grom: Udarnik (Zavod Sploh/ L'Innomable, 2011)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Udarnik 1 02/ Udarnik 2 03/ Udarnik 3 04/ Udarnik 4 05/ Konstrukt
Héctor Cabrero © Le son du grisli

17 octobre 2012

Empan : Entraxes inégaux / Tankj : Craquer les liants (Trace, 2012)

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Deux rééditions d’un coup, avec des « bonux traques » ! A chaque fois, c’est Jean-Noël Cognard en 2009 avec un trompettiste (entre autres) : Jac Berrocal dans Empan (dont je ne dirais malheureusement pas plus de bien ici que jadis) et avec Serge Adam dans Tankj (qui me permet de ne pas toujours dire de mal)…

Nouvelle chronique pour d'Entraxes inégaux ? Allez !… Une trompette milesienne qui roule sur des jeux de mots, un free rock prêt-à-porter, un synthé cracheur de sons cabots-ringards, bref le retour des années 80 organisé dans ta maison alors que tu n’avais rien demandé. De toute façon, si vous (tu) faîtes l’acquisition de la réédition Tankj, vous pourrez gratuitement jeter une oreille sur la chose. Une musique de cauchemar qui fait mal…

Dans Craquer les liants de Tankj, il y a un quartette qui fournit un bien (plus) bel effort de musique électroacoustique, libre, délurée, concrète... Les percussions peuvent lui donner des tons (que l’on dira) marocains, la contrebasse de Titus Oppmann sortir des aigus que les effets-borborygmes de Jérôme Noetinger accueilleront avec félicité, la batterie mener la danse d’une troupe de zombies… Une belle musique de cauchemar qui fait du bien !  

Empan : Entraxes inégaux / Tankj : Craquer les liants (Trace)
Enregistrements : 2009. Réédition : 2012.
2 CD : CD1 : Empan : Entraxes inégaux – CD2 : Tankj : Craquer les liants
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 septembre 2012

Interview d'Anthony Pateras

anthony pateras interview le son du grisli

Peu de temps après avoir vu paraître aux Editions Mego Errors of the Human Body EST, le pianiste (d’origine) Anthony Pateras publie une rétrospective sobrement intitulée Selected Works 2002-2012. L’occasion pour lui d’en parler comme d’en dire à propos de Thymolphthalein ou encore du trio qui l’associait à Sean Baxter et David Brown.

... Encore enfants, mes parents ont émigré de Macédoine en Australie au début des années 1950. A Melbourne, toutes les communautés avaient coutume d’organiser des rencontres de danses et des pique-niques durant lesquels tous parlaient du « vieux pays ». A ces occasions, il y avait toujours de la musique. Ce dont je me souviens en particulier est d’un clarinettiste fabuleux mais dont le son était toujours très mauvais – il avait l’habitude de jouer faux, et puis il y avait trop de réverb, des larsens…  Ce qui donnait des danses macédoniennes complètement folles, bruyantes et qui crépitaient ! Les gens n’arrêtaient pas de danser en cercles, tandis que les autres enfants et moi essayions de briser ces cercles…

Quel a été l’instrument avec lequel tu t’es toi-même mis à la musique ? Ca a été le piano, que j’ai appris comme presque tous les enfants de banlieue à cette époque. Ca n’a pas été un choix, mais j’ai beaucoup aimé ça. J’ai commencé très jeune. Dès le début, mon apprentissage a été riche de musiques différentes – je me souviens avoir veillé souvent avec ma sœur pour regarder des clips, danser dans le salon sur David Bowie… Mais je jouais aussi du classique et j’écoutais les disques de folk de mes parents, qui venaient de Macédoine mais aussi de Bulgarie ou de Grèce. Ma mère appréciait aussi Nat King Cole – elle était obnubilée par la culture américaine des années 1950. Je regardait aussi beaucoup les Marx Brothers – Chico et Harpo ont été des influences précoces, dans The Big Store notamment. J’aimais aussi la façon dont la musique classique était utilisée dans les dessins-animés, comme dans The Cat Concerto de Tom & Jerry...



... Je suis arrivé au piano préparé parce qu’après quatorze années de musique classique, je n’en pouvais plus. Je jouais très bien le répertoire, mais je ne savais que faire de mes compétences dans un pays qui offrait peu de structures pour les représentations, la seule option restant d’enseigner à mon tour et de répéter le cycle. Je pense que la même chose est arrivée à beaucoup de musiciens « classique » qui ont un jour goûté à l’improvisation, à la préparation… On atteint le fond d’une impasse culturelle et il te faut trouver des solutions si tu tiens à rester musicien. Le piano préparé a été la mienne. Un de mes amis, violoncelliste, m’a conseillé de me rendre à LaTrobe, où se trouvait à cette époque le département de musique le plus avancé d’Australie : il comptait un studio de musique électronique, des classes d’improvisation, et les personnes qui enseignaient la composition étaient passionnantes… Aujourd’hui, il a fermé et ce genre d’endroit n’existe quasiment plus en Australie malheureusement. A LaTrobe, j’ai donc découvert des musiques importantes qui venaient d’Europe et des Etats-Unis, j’ai aussi beaucoup appris sur l’histoire de la musique expérimentale australienne – avec des gens comme Percy Grainger, Keith Humble, Felix Werder, et même Tristram Carey (qui est arrivé d’Angleterre au début des années 1970.

En relisant la chronique de Chasms, j’y trouve le nom de Ross Bolleter. Connaissais-tu ses activités ? La première fois que j’ai approché le travail de Ross, c’était à l’occasion de ma participation à Pannikin, un projet de Jon Rose qui se proposait, disons, d’évoquer une suite d’Australiens ayant une approche singulière de la musique. Sue Harding, par exemple, qui compose avec des imprimantes matricielles, ou encore, un type de l’Ouest qui pouvait à la fois chanter et siffler des fugues. Ross apparaissait sur la vidéo réalisée pour ce spectacle, et il me fallait improviser sur des images de lui en train de jouer d’un des pianos en ruines du sanctuaire. J’aime vraiment beaucoup ses disques.

Dans le livret qui accompagne Collected Works, tu parles notamment de Ligeti. Quels sont tes rapports avec les compositeurs de musique contemporaine ? Plus jeune, je jouais beaucoup ce genre de musique, alors, peut-être que quelques-unes de leurs manières de structurer les choses a eu un effet sur moi ; mais quand j’ai entendu pour la première fois Atmosphères, j’ai compris que l’orchestre pouvait être dirigé d’une tout autre façon. Ensuite, j’ai entendu de lui Volumina et Continuum qui m’ont fait comprendre que la vivacité pouvait transformer le son d’un instrument en quelque chose de totalement différent. Je pense qu’il a été une sorte de pont lorsque j’apprenais à m’ouvrir davantage aux propriétés de l’acoustique pour élaborer des textures sonores plus étranges… Pour ce qui est de mes influences, je dois ajouter qu’étant enfant, je jouais beaucoup aux jeux vidéo (Atari) chez mes voisins, qui possédaient beaucoup de disques de Jean-Michel Jarre. Nous jouions donc à Centipede au son d’Oxygene et Equinoxe. Je pense que cette façon physique et frénétique de jouer à ces jeux liée à la musique électronique a eu un effet non négligeable sur mon approche musicale.

T'es-tu intéressé aux synthétiseurs ? Oui, bien sûr. J’étais très jeune dans les années 1980, et quand les DX7s et ESQ1s sont apparu, un nouvel univers a ouvert ses portes. Un autre grand moment a été lorsque les musiques de jeux vidéo sont passé du mono au quatre pistes – je n’arrivais pas à croire qu’un ordinateur pouvait rendre des sons aussi sophistiqués (même si aujourd’hui je déteste l’inécoutable soupe pseudo-symphonique qui accompagne la plupart de ces jeux – vivent les bips !). J’ai toujours été très sensible au design sonore, notamment celui des films de science-fiction et des dessins-animés. La télévision australienne nous passait après l’école un épisode de Star Blazers, après quoi j’ai été obsédé par Tron, par exemple – les sons de Frank Serafine sont incroyables à entendre. L’architecture qui fait son lot d’un futur fantasmé, de vastes espaces, de vide, d’immeubles intergalactiques, de murmures mystérieux, j’adore tout ça… A l’heure où je te parle, j’ai THX1138 sur mon iPod, avec les interviews de Walter Murch, c’est incroyable… Mais c’est à LaTrobe que j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la musique électronique ; c’est là aussi que j’ai entendu pour la première fois de la musique concrète… Maintenant, j’ai l’impression aujourd’hui que la musique électronique est devenue trop simple, qu’elle manque d’une discipline. L’électronique d’aujourd’hui me fait l’effet d’être trop nostalgique ou pas assez originale, parfois même les deux. Compte tenu de la façon dont internet a affecté les priorités créatives dans le sens où le réseau étouffe tout travail – je pense qu’il est besoin de s’opposer à ce qui se passe aujourd’hui avec des idées provenant d'une réalité physique bien établie. Nous pouvons utiliser des choses du passé, bien entendu, mais il est important pour les idées d’avoir un rapport étroit avec le moment présent. Le danger est celui de se complaire dans un fatras de représentations plutôt que d’être véritablement nous-mêmes. Le spectacle est une sinistre forme de contrôle, et beaucoup d’artistes se transforment facilement en professionnels du spectacle.  Maintenant, la chose la plus importante pour moi a été de voir Machine for Making Sense à l’Université de LaTrobe en 1997. Le concert était incroyable. C'est à partir de là que j’ai voulu mélanger musiques composée, improvisée et électroacoustique, et m’atteler à une musique qui serait la mienne propre. Je pense que Machine for Making Sense est le groupe le plus cool qui n’ait jamais existé.

Quelle distinction pratique fais-tu entre improvisation et composition ? L’une et l’autre révèlent-elles la même chose de tes vues musicales ? La différence entre composition et improvisation dépend vraiment du musicien. Je pense qu’il est possible d’improviser à un haut niveau d’intégrité compositionnelle tout autant qu’il est possible de composer avec une énergie égale à celle que l’on trouve dans l’improvisation, c’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire. Est-ce que ça marche ? ça, je ne sais pas… en règle générale, je pense que les improvisateurs n’en savent pas assez sur la composition, et que les composeurs ignorent trop l’improvisation. L’une et l’autre demandent beaucoup de discipline et d’engagement. J’essaye de faire les deux du mieux que je peux, mais en ce moment j'approfondis surtout mes expériences d’improvisation avec des personnes qui ont su garder un sens du défi. Selon moi, par exemple, Pateras/Baxter/Brown en était arrivé à un point où ce que j’y entendais ne me surprenait plus du tout, et c’était un problème. Avec Thymolphthalein, nous travaillons à des structures fluides, mais qui ont aussi des desseins arrêtés. Rien de neuf, Earle Brown faisait ça il y a 60 ans, mais ce qui rend ce truc puissant c’est que nous pouvons réaliser des choses impossibles à faire en improvisation, tout en profitant de la vitalité de l’improvisation. Le caractère électroacoustique du projet apporte à la sonorité une certaine fraîcheur, tout comme le fait que tous les membres du groupe connaissent beaucoup de musiques différentes, ce qui multiplie les possibilités.

groupethym

Comment as-tu pensé Thymolphthalein ? Chaque année, la SWR organiste Total Meeting Music à l’occasion duquel ils proposent à des compositeurs de mettre sur pied un projet à mi-chemin entre jazz et musique contemporaine. C’est une sorte de concert de rêve dans le sens où tu choisis les membres d’un groupe avec lequel tu répètes une semaine durant dans un studio incroyable et qui donne ensuite trois concerts lors d’une tournée suivie par les gens de la radio, qui enregistrent le tout. L’un des plus célèbres projets de cette sorte est la rencontre entre Penderecki et Don Cherry au début des années 1970. Steve Lacy ou le Phantom Orchard ont aussi participé à cet événement. Donc, j’ai moi-même formé ce groupe, Thymolphthalein. C’était complètement fou, j’enseignais la composition à Perth à cette époque – l’idée qu’une radio allemande m’envoie en Europe, me demande de former mon propre groupe et de composer pour lui afin de diffuser le tout sur les ondes dépassait l’entendement. Alors, j’ai appelé Jérôme Noetinger, Clayton Thomas, Will Guthrie et Natasha Anderson, nous avons passé d’excellents moments et depuis nous continuons à jouer ensemble. A la fin, ça ne sonnait pas très jazz, mais en même temps j’ignore un peu la signification de ce terme, alors pas de surprise… Ce groupe est la raison pour laquelle je vis en Europe actuellement. A chaque fois que nous jouons, il se passe un truc terrible, alors qu’il est plutôt difficile de créer en quintette, d’obtenir à la fois de l’espace et de l’énergie sans se départir d’une certaine intégrité formelle.

On ne retrouve pas d’enregistrement du groupe dans tes Selected Works. Comment s’est fait le choix de son contenu ? Mon objectif était plus ou moins de clarifier ce que je fais – de dire que j’improvise et compose avec la même envie, et pour des instruments très différents. J’ai sorti quelques bons disques, des choses qui n’arrivent qu’une fois, et je voulais les partager avec toute personne qui pourraient y trouver quelque chose. Je pense aussi qu’il est intéressant de réunir les pièces pour orchestres et les pièces pour percussions à côtés d’improvisations au piano et à l’orgue : pour y déceler les liens qui les rapprochent, qui sait ?

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Anthony Pateras, propos recueillis en juillet 2012.
Photos : Sabina Maselli & Aaron Chua
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 août 2012

Evan Parker : De Motu

26 juin 2012

7090, Jan Hage : Xenakis in het Orgelpark (Orgelpark, 2012)

xenakis 7090 hage xenakis in het orgelpark

Quel est celui qui joue l’ange, quel est celui qui joue Jacob, dans cette incroyable bataille de cuivres dont Linaïa-Agon a capturé les échos ? Cette composition de Xenakis, écrite en 1972, ouvre ce CD enregistré par l’organiste Jan Hage, le trio 7090 (Nora Mulder au piano, Koen Kaptijn au trombone et Bas Wieger au violon) et une section de cuivres (tuba, cor, trompettes et un dernier trombone) invitée à célébrer le compositeur français.

Ces instruments à vent tissent des relations intimes sur Linaïa-Agon : leur trajet mène tout droit au large, par un soir de grand vent. Gmeeoorh, pièce écrite deux ans plus tard, se sert des bourdons surprenants d'Hage dont les interférences avec les cuivres donnent naissance, dans de larges tubes, à des monstres de bruits variés. Entre ces deux pièces, une plus ancienne du nom d’Eonta met en valeur le jeu de Mulder : dans une autre optique, les cuivres se mettent en branle et entourent le piano, l’étouffent petit à petit avec un savoir-faire brouillon mais très efficace. C’est donc une autre histoire d’opposition qui nous est racontée ici : l’architecte Xenakis nous montrant comment, avec des morceaux de chaos, construire trois univers fantastiques.

Iannis Xenakis, 7090, Jon Hage : Xenakis in het Orgelpark (Orgelpark)
Edition : 2012.
CD : 01/ Linaia-Agon (1972) 02/ Eonta (1963) 03/ Gmeeoorh (1974)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

16 mars 2007

Getatchew Mekuria, The Ex & Guests : Moa Anbessa (Terp, 2007)

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Pour avoir beaucoup écouté le 14e titre de la série Ethiopiques publiée par Buda Musique, The Ex rêvait d’une rencontre avec le saxophoniste que ce disque met à l’honneur: Getatchew Mekuria. Et voici qu’en 2006, les Néerlandais enregistrent aux côtés de l’Ethiopien et d’invités choisis (parmi lesquels on trouve Cor Fuhler à l’orgue, Xavier Charles à la clarinette).

Séduits par Mekuria, The Ex n’en profite pas moins pour tenter d’établir un pont intercontinental combinant des éléments issus des deux rives : musique éthiopienne moderne et gesticulations punk bravaches. Tangage mis à mal par des guitares accrocheuses (Sethed Seketelat), griserie apportée par les rauques du saxophone sur le gimmick de la basse électrique (Aynamaye Nesh), ou pièce maîtresse de brass band déluré (Musicawi Silt), tout plaide ici en faveur de l’alliage réussi.

La nonchalance ardente de Mekuria relevée par les provocations amusées de The Ex (Almaz Yeharerwa, Tezalegn Yetentu), ou le swing fait récréation envisagé comme preuve du caractère opportun d’une rencontre.

Getatchew Mekuria, The Ex & Guests : Moa Anbessa (Terp Records / Mosaïc)
Enregistrement : 2006. Edition : 2007.

CD : 01/ Ethiopia Hagere 02/ Sethed Seketelat 03/ Eywat Setenafegagn 04/ Che Belew Shellela 05/ Aynamaye Nesh 06/ Aynotche Terabu / Shemonmwanaye 07/ Musicawi Silt 08/ Tezeta 09/ Almaz Yeharerwa 10/ Tezalegn Yetentu 11/ Aha Begena
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 avril 2016

Linda Sharrock : They Begin to Speak (Improvising Beings, 2016)

linda sharrock they begin to speak

Linda Sharrock. Donc le cri. Pas le cri bien appliqué et discipliné des bons élèves (on s’y laisse prendre parfois). Donc le cri de rage. Donc le cri d’amour. Le crescendo qui monte. La gorge et la poitrine en feu. Le cri des chaos d’hier. Et de ceux à venir. L’écartèlement. Le cri des origines. Le cri toujours indompté. Et des diables (Mario Rechtern, Itaru Oki, Eric Zinman, Makoto Sato, Yoram Rosilio, Claude Parle, Cyprien Busolini) surgissant des murs. Forts. Enthousiastes. Bondissants. Envoûtés. 20 mai 2015 – Paris : le cri qui dure.

Linda Sharrock. Donc la blessure. Donc les blessures. Donc les bleus. Et toujours le cri. Chez les anglais (Derek Saw, John Jasnoch, Charlie Collins + Mario Rechtern) une autre rage. D’autres équilibres. Des horizons sans barreaux. Trompette et saxophone en bataille. Et toujours le cri en pleine poire. Et Linda qui guide le cri. Chef d’orchestre plus qu’on ne le croit. 5 mai 2015 – Sheffield : le cri et son insupportable beauté.


they begin to speak

Linda Sharrock : They Begin to Speak
Improvising Beings / Orkhêstra International
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.  
2 CD : CD1 : 01/1 02/2  03/3 - CD2 : 01/1 02/2  03/3
Luc Bouquet © Le son du grisli

9 février 2016

Zeitkratzer, Keiji Haino : Stokhausen: Aus Den Sieben Tagen / Zeitkratzer: Reinhold Friedl, KORE (Zeitkratzer, 2016)

zeitkratzer keiji haino stockhausen

Sur scène en compagnie de Keiji Haino, Zeitkratzer interprétait récemment cinq des quinze compositions de l’Aus den sieben Tagen de Karlheinz Stochkausen –  ou la musique inspirée par la méditation.

L’intuition, donc, au chevet des us et coutumes de l’orchestre – qui « ressemble trop à une compagnie militaire. Avec artillerie et armes automatiques, tireur d’élite et général en chef », écrivait jadis Arthur Keelt. Déjà, naissent les premières rumeurs : les grondements de Keiji Haino sont encore enfouis sous les souffles et quelques grattages aphones. Sur les trois premières plages, les musiciens obtempèrent : « Jouez un son avec l’assurance d’avoir tout le temps et tout l’espace du monde. »

Après quoi, il faudra faire œuvre d’Intensität : « Jouez un seul son avec assez de ferveur pour ressentir la chaleur qui émane de vous, et maintenez-le aussi longtemps que vous le pourrez. » Sur l’enregistrement en question, c’est une opposition – la voix d’un côté, le piano et les vents de Gratkowski, Tafjord et Jeffery de l’autre – que la ferveur met au jour. Il faudra enfin accorder l’une et les autres en conclusion. Et c’est une autre intensité que celle de Setz die Segel zur Sonne, pièce sur laquelle un grand vaisseau menace un quart d’heure durant. L’OM orchestral aura ainsi accouché d’une belle musique d’angoisse.



zeitkratzer haino stockhausen

Zeitkratzer, Keiji Haino : Stockhausen, Aus Den Sieben Tagen
Zeitkratzer Productions
Enregistrement : 2014. Edition : 2016.
CD : 01/ Unbegrentz 02/ Verbindug 03/ Nachtmusik 04/ Intensität 05/ Setz Die Segel Zur Sonne
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

zeitkratzer kore

Sans Keiji Haino – mais enregistré par Rashad Becker –, c’est encore Zeitkratzer en concert. Et c’est d’une autre façon que la musique – une composition de son meneur, Reinhold Friedl – en impose : ainsi imagine-t-on le pianiste glissant le long des cordes, à l’intérieur d’un instrument autour duquel se sont agglutinés les huit autres membres de l’orchestre. Requérant leur soutien, le piano s’en trouve bientôt comblé : et, avec pertes et fracas, c’est maintenant son autorité qu’on enterre.

Zeitkratzer : Reinhold Friedl, KORE
Zeitkratzert Productions
Enregistrement : 2013. Edition : 2016
CD : 01/ KORE, Part 1 02/ KORE, Part 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 mars 2007

Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde (Scarecrow Press - 2006)

petergrisliCollaborateur régulier du magazine américain Downbeat, Lloyd Peterson rassemble dans Music and the Creative Spirit 42 témoignages que lui ont accordés des musiciens (*) qu’il qualifie (à raison pour presque tous) de novateurs, évoluant dans le champ d’un jazz en évolution perpétuelle au contact d’un répertoire d’influences éclaté plutôt que confortablement installés dans une tradition qu’il faudrait absolument entretenir.

Sans mentionner la date à laquelle se sont déroulés les interviews – seul défaut majeur de l’ouvrage -, Peterson fait défiler une galerie judicieuse de personnages ayant à dire sur un style qui, comme le note le trompettiste Dave Douglas dans la préface, n’a jamais autant évolué que ces quarante dernières années.

Alors, on trouve Derek Bailey avancer que les deux grands principes qui animent sa pratique musicale sont l’indifférence et la non familiarité avant de se dire musicien conventionnel ; plus loin, William Parker lâche que la compréhension n’est pas du domaine de la beauté ; Steve Lacy, dans le fac-similé d’une lettre adressée à l’auteur, conseille, lui, de laisser la musique parler d’elle-même plutôt que de la contraindre à l’exercice de la théorisation.

Plus prolixes, d’autres expliquent le rapport qu’ils entretiennent avec leur art – Hamid Drake révélant, à la suite d’Albert Ayler, le lien étroit entre la portée musicale de l’univers et la portée universelle de la musique, quand David S. Ware confie que la spiritualité l’a amené à ne plus jouer pour sa notoriété – ou tentent de mettre au clair les affinités de leurs pratiques - Ikue Mori parlant de la scène bruitiste japonaise, Otomo Yoshihide de son rapport au courant Onkyo.

Ailleurs encore, Barry Guy revient sur son expérience au sein du London Jazz Composers Orchestra, George Lewis et Wadada Leo Smith évoquent la grande époque de l’A.A.C.M., tandis qu’autour de Peter Brötzmann, Ken Vandermark, Mats Gustafsson, Joe McPhee et Paal Nilssen-Love discutent, le temps d’un tour de table intelligent, d’improvisation autant que de société, de leur rapport au public autant que de politique.

(*) Fred Anderson, Derek Bailey, Joey Baron, Tim Berne, Peter Brotzmann, Regina Carter, Chicago Roundtable, Marilyn Crispell, Jack DeJohnette, Dave Douglas, Hamid Drake, Bill Frisell, Fred Frith, Annie Gosfield, Mats Gustafsson, Barry Guy, Dave Holland, Susie Ibarra, Eyvind Kang, Steve Lacy, George Lewis, Pat Martino, Christian McBride, Brad Mehldau, Myra Melford, Pat Metheny, Jason Moran, Ikue Mori, David Murray, Paal Nilssen-Love, Greg Osby, Evan Parker, William Parker, Joshua Redman, Maria Schneider, Wadada Leo Smith, Ken Vandermark, Cuong Vu, David S. Ware, Otomo Yoshihide, John Zorn.

Lloyd Peterson, Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde, Scarecrow Press, 2006.

19 octobre 2016

Jac Berrocal, Vincent Epplay & Jean-Noël Cognard à Nantes, le 14 octobre 2016

jac berrocal vincent epplay jean-noël cognard

A Nantes, la neuvième édition du festival de création radiophonique Sonor, organisé par Jet FM, offrait une carte blanche à Revue & Corrigée (dont l’aimable rédaction du son du grisli vous conseille la lecture, en commençant par le N°108) : le 14 octobre, dans la salle Micro de Stéréolux, ce furent DAN/GO (Barbara Dang à l’épinette et Raphaël Godeau à la mandoline) puis Fassbinder (autre duo, et convaincant, composé de Golem Mecanique & Poule Poutre). Après quoi, Jac Berrocal passait une tête, et même trois puisque l’accompagnaient sur scène Vincent Epplay et Jean-Noël Cognard.

Ce n’était donc pas Chico Hamilton qui excita le personnage à coups de fûts et de clochettes : « C’est l’heure ! Jac Berrocal… » annonce Cognard sur cet extrait de film (ouverture de Rock'n Roll Station) dont le noir & blanc s’est substitué aux couleurs fauves de la prestation. A genoux entre un « ambianceur » inventif et un batteur facétieux, Berrocal s’exprime dans un patois – à la manière des anciens curés de villages – peu commun, fait de bribes d’Artaud et de mots mangés crus, de souffles portés par l’écho, de signes insensés et de sourires entendus. Si la messe est noire, elle est aussi amusée – le poète qu’il est marrie dans un même geste et un même son et la nouvelle provocation et le dernier espoir. Quant au concert, il fut simplement flamboyant – voilà pour le rouge –, au sortir duquel Jac Berrocal, chapeau sur l'oeil, tente le coup : « Allez, on part faire l’Olympia ! » Faut-il craindre pour le monument historique ?

Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Vidéos : KGB070272

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2 décembre 2016

Borbetomagus : The EastcoteStudios Session (Dancing Wayang, 2016)

borbetomagus the eastcote session

Il faudra voir A Pollock of Sound, documentaire de Jef Mertens qui revient sur l’œuvre de Borbetomagus à coups d’archives rares et de témoignages enregistrés – si l’on y entend bien les voix de Don Dietrich, Donald Miller et Jim Sauter, les musiciens ne s’expriment jamais face caméra. Images arrêtées et vidéos de concerts (CBG, Generator, Kitchen, plus récemment Cafe Oto et Instants chavirés…) y illustrent le parcours du trio depuis la fin des années 1970 quand quelques admirateurs et / ou collaborateurs (Thurston Moore, Hijokaidan, Chris Corsano, Norbert Möslang…) y redisent toute leur admiration.

Philippe Robert nous rappelait ici qu’avec Thurston Moore, le trio a enregistré en 1989 ce Snuff Jazz qui pourrait décrire un peu sa musique. Pour l’évoquer encore, on extraira du film une confidence (depuis que Brian Doherty a quitté le projet et sans l’aide occasionnelle d’Hugh Davies, Dietrich, Miller et Sauter ont toujours cherché à « sonner électronique ») et une citation (du peintre James Bohary, qui voit la musique de Borbetomagus comme des transcriptions des sons naturels que l’on trouve dans notre environnement et précise : je pourrais identifier certains de ces sons, mais j’aurais du mal à mettre un nom sur la plupart d’entre eux).

Au film qui célèbre la longévité de Borbetomagus fait aujourd’hui écho The Eastcote Studios Session, vinyle étiqueté Dancing Wayang – faut-il rappeler l’excellent travail (sonore autant que graphique) produit ces dernières années par le label ? Si c'est le cas, voici donc une série de chroniques à relire : Alps > Beyond Civilized and Primitive > Anicca > Bring Us Some Honest Food > Motion > Needs! > Tsktsking. Enregistrées à l’automne 2014, ces deux plages illustrent même la constance avec laquelle Borbetomagus continue de mettre son art de l’improvisation au service d’une campagne de démobilisation que l’on pourrait baptiser « Free Tinnitus! »

Insatiables, les saxophones et guitare préparés perpétuent une tradition bruitiste dont le trio s’est fait le chantre vindicatif. Loin du studio où DIS et DAT ont été consignés, l’auditeur pourra bien sûr baisser le volume, mais alors ? Déferleront quand même les sifflements provoqués par le raclage des cordes de guitare, les larsens et les râles sortis de l’ampli, les éructations provenant du cœur même des saxophones – indistincts au début du disque, ceux-là gagnent en présence au fil des minutes pour, au terme de l’expérience, chanter comme par strangulation – et enfin cet étrange code télégraphique qui, si on prenait le temps de bien le déchiffrer entre deux soubresauts, révélerait les principes d’un langage singulier. Celui que parle Borbetomagus depuis 1979, et qu’il continue même d’enrichir.

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Borbetomagus : The Eastcote Studios Session
Dancing Wayang
Enregistrement : 14 octobre 2014. Edition : 2016.
LP : A/ DIS – B/ DAT
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 octobre 2016

Gudrun Gut : Vogelmixe (Run United, 2016)

gudrun gut vogelmixe

J’aurais bien (avec plaisir même) fait escale à Berlin pour m’envoler avec Gudrun Gut pour un tour du monde. Les avions nous auraient trimballés dans les pays d’où proviennent les airs traditionnels qu’elle a remixés. D’un coucou à l’autre, j’en aurais sûrement appris sur Einstürzende Neubauten ou Malaria! (subtile moyen pour moi de vous rappeler qui est Gudrun), mais bon.

Non, pas de voyage, mis à part celui que j’ai fait en musique en écoutant le deuxième CD de Vogelmixe. Lesdites chansons (au nombre de huit) y sont présentées dans leur version originale, et elles m’ont permis de découvrir Trio Fado ou Ricardo, Rafael y Pedro (j’ai été moins emballé par les titres africains, pour ne rien dire du refrain allemand du groupe Heide).

DJ émérite (et même grande prêtresse radiophonique) Gut n’a bien sûr ni inventé le remixe, ni la house, ni le chill-out, ni la robotik… Rien de nouveau sous le ciel gris, alors, juste des relectures qui fleurent parfois le Marrs ou le Kraftwerk, avec un léger supplément d’âme expérimentale. Plaisant, donc, mais de loin. De Bruxelles, ça va. Tant qu’on ne me retire par mes galettes de Malaria!, tudo bem.



gudrun gut vogelmixe

Gudrun Gut : Vogelmixe
Run United
Edition : 2016.
2 CD : Vogelmixe. Gudrun Gut remixes Heimatlieder aus Deutschland Vol. 2

Pierre Cécile © Le son du grisli

6 septembre 2016

Festival Baignade Interdite : Rivières (Tarn), 2-4 septembre 2016

festival baignade interdite 2-4 septembre 2016

Vous en connaissez beaucoup, des festivals où les concerts se déroulent dans le grand bassin, le petit bassin et la pataugeoire ? C'est à « Baignade interdite », et nulle part ailleurs. Ce frais festival vient de connaître, du 2 au 4 septembre, sa cinquième édition. Il se déroule dans le Tarn, à Rivières, dans l'ancienne piscine désaffectée d'Aiguelèze. Outre le cadre, ce qui fait tout son charme, c'est l'ambiance : décontractée, festive, vacancière, jeune, ouverte, tolérante. Et la merveilleuse diversité de la programmation.

Chacun y trouve ses diamants. Pour nous, la pépite, ce fut, dimanche matin, Insub Meta Orchestra, dans un format à 20 musiciens. Ils n'ont pas joué, en plein air, dans un des bassins (pour d'évidentes raisons de besoin d'écoute), mais dans un lieu indescriptible : un ancien office de tourisme qui n'a jamais fonctionné, désaffecté lui aussi, et où il n'y a ni scène, ni sièges pour le public, ni véritablement d'espace continu, où les musiciens jouent devant un vide qui distribue des étages, celui en sous-sol, inutilisé, et celui du premier étage, où des spectateurs se pressent le long du garde-corps, autour de ce vide qui laisse monter la musique. Ces volumes, absolument pas pensés pour la musique, offrent une acoustique étonnante, réverbérante, profonde.

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L'Insub Meta Orchestra est dirigé par Cyril Bondi (percussionniste, mais qui ici joue de l'harmonium indien à soufflet) et d’incise (machiniste, pour dire vite, jouant ici du melodica à clavier et à tuyau). Dans une grande improvisation d'une heure, très construite et très dirigée, cette abondance de musiciens creuse le sillon d'une musique paradoxale, voire impossible, qui laisse la place au silence, qui fait respirer vingt instrumentistes d'un même souffle, ténu, imperceptible, puis de plus en plus puissant. Ce joyau musical et collectif se vit, se ressent, se vibre collectivement. Les trois séquences s'enchaînent avec une totale concentration, et le public, respiration suspendue, ne moufte pas : il sait que le silence fait partie de cette musique. Le silence est écouté comme des minutes signées John Cage. Même les quelques enfants présents dans l'assistance sont bouche bée. Première séquence. On est dans le ténu, le frottement, le glissement, le souffle, la respiration. Toutes les quatre secondes, Cyril Bondi tranche l'air avec son bras, et les frottements, glissements, changent de nature, imperceptibles variations collectives qui suscitent une intense écoute. C'est fascinant, subtil, perceptible. Un bonheur. Deuxième séquence. De la musique, du son, une vibration légère et harmonieuse de l'air. Puis du silence. Puis, avec d'autres instrumentistes, d'autres couleurs sonores, de la musique, une vibration, du son. Puis du silence. Les moments s'enchaînent, avec une grande place pour le vide, qui répond parfaitement à l'architecture invraisemblable du lieu. La palette sonore est infinie. Cette composition instantanée et collective, tendue, maîtrisée, fascinante, évoque inévitablement l'écriture de Morton Feldman. Le public est suspendu. Troisième séquence : un grand crescendo, tutti (outre les melodica divers, ordinateurs et autres instruments électroniques, il y a une contrebasse, une viole de gambe, une vielle à roue, un basson, deux saxophones, une flûte, un violon, une cloche tibétaine...). Sur deux notes, un demi-ton d'écart, et en faisant tourner la matière musicale, comme un nuage, dans ce lieu insensé, avec vibrations en réponse aux vibrations. Cette fois c'est à Giacinto Scelsi qu'on pense, avec ce travail sur les timbres. Si peu de notes et tant de musique ! Ce diamant était un des seize concerts de ces trois jours. Mais il y avait quoi d'autre ?

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Nous avons entendu des éructations punk réjouissantes et irrésistibles de Blurt, dans le petit bassin, samedi, avec le chanteur-saxophoniste Ted Milton, un monument surgi de la fin des seventies. Nous avons souri jusqu'aux oreilles avec Sourdure, de son vrai nom Ernest Bergez, violoneux, chanteur, et batteur avec les pieds, qui revisite le répertoire trad occitan, dans une couleur rustique électro, avec des échardes plein son bois mal dégrossi et un charme fou. Il jouait dans le pédiluve, vendredi. La même soirée, dans le grand bassin, un duo. Elle, à la batterie, commence sur le mode niais d'une débutante appliquée. Puis, très vite, se déchaîne avec une fureur jouissive. C'est Valentina Magaletti, qui forme avec le guitariste-élecronicien Tom Reelen le groupe anglais Tomaga. Tomoko Sauvage, dans le même espace que l'Insub Meta Orchestra, a installé, le samedi matin, des saladiers remplis d'eau, avec des micros plongés dedans. Une simplicité de moyens, des gobelets en hauteur d'où coulent des gouttes d'eau, des accessoires électroniques basiques, pour une musique très minimale, parfois trop... Un mot de Kim Myhr, Norvégien qui explore les résonances de sa guitare douze cordes. Il jouait dans l'église de Carla, à Castenau-de-Lévis (première délocalisation pour Baignade interdite). Pour être franc, il faut dire que, parfois, son acharnement à jouer du plectre sur toutes les cordes, très vite et sans la moindre pause, peut fatiguer l'auditeur. Ici, avec la même technique, dans ce lieu qui sonne bien, et avec le public assis partout, par terre jusque sur la scène, le même acharnement a révélé les sons diffus, la mélodie fantomatique et subtile qui surgit de cet océan furieux et plane, en battements nuageux, au-dessus de la mêlée. Une expérience, acoustique et artistique, de 35 minutes. Il n'en fallait pas plus, mais on a touché un bout de l'aile de l'ange.

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Anne Kiesel © Le son du grisli

11 février 2016

Interview de Giovanni Di Domenico

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Pour l’avoir entendu auprès d’Akira Sakata (Iruman), on suit – certes peut-être pas aussi rapidement que la publication de ses disques devrait nous l’imposer – le parcours de Giovanni Di Domenico. Au piano, à l’orgue ou à l'électronique, il s’est ainsi récemment fait entendre auprès de Peter Jacquemyn et Chris Corsano (A Little Off the Top), de Jim O’Rourke et Tatsuhisa Yamamoto (Delivery Health, chronique à suivre) ou encore à la tête de Going (II). Assez, donc, pour qu’on le passe à la question. 

... Mes premiers souvenirs de musique sont les mélodies et les rythmes que j'écoutais dans les rues de Yaoundé, au Cameroun, et ceux que chantait Marie-Thérèse, notre employée de maison africaine. J’ai vécu en Afrique les onze premières années de ma vie, d’abord en Libye, puis de 5 à 8 ans au Cameroun, et enfin en Algérie.

Est-ce indiscret de te demander pour quelle raison tu as, enfant, vécu en Afrique ? Ce n’est pas indiscret, non : mon père y travaillait, comme ingénieur civil dans une boîte de construction italienne ; il a décidé d’emmener sa famille avec lui.

A quel instrument as-tu commencé à faire de la musique et quelles sont tes premières expériences de musicien ? Ça a été la guitare, ensuite le piano puis, vers 14 ans, j’ai commencé à jouer de la basse, de la batterie, de la guitare électrique et des claviers dans différents groupes de la scène « underground » de Rome, notamment dans le réseau anarchiste / punk / hardcore / vegan, etc. Autour de 20 ans, je me suis impliqué avec toute mon énergie dans la composition classique (j’ai passé un an au Conservatoire de Santa Cecilia, à Rome, mais j'ai rapidement compris que ce n’était pas pour moi…) et le piano jazz en autodidacte. En 2001, à l’âge de 24 ans, j’ai suis parti en Hollande pour étudier plus sérieusement le piano, et cinq ans plus tard je suis arrivé à Bruxelles. On peut trouver toute ma biographie à cette adresse.

Quelles étaient tes influences musicales à tes débuts et quelles sont celles qui ont façonné la musique que tu défends aujourd’hui ? Mis à part l'Afrique et ses sons, qui sont impressionnants et qui résonnent en moi à un degré que je ne pourrais même pas estimer, c’est le jazz qui m’a fait tomber amoureux de la musique : Miles, Bill Evans, Coltrane, puis les disques des années 1970 de Stevie Wonder (Innervisions, Music Of My Mind, Talking Book). Quand j'étais adolescent, au lieu de traîner avec mes copains, si ce n’est pour jouer dans de petites caves malodorantes, je me promenais dans les rues de Rome (qui n’était pas encore envahie par le tourisme de masse) avec mon walkman Sony sur les oreilles et beaucoup de cassettes de Stevie, du Miles électrique et des premiers disques du chanteur Italien Pino Daniele… Il y avait aussi Stravinsky, le Schoenberg atonal (pas dodécaphonique), Ravel et Ornette…. Puis, j'ai découvert Paul Bley, Cecil Taylor, les seventies (le premier Jan Garbarek et quasiment les 20 ou 30 premiers titres sortis sur ECM), Jon Hassell et son Fourth World, puis le minimalisme (de Tony Conrad) et l'électronique (celle des raves illégales, et ensuite le GRM et tout ce que suit). En parallèle, j’écoutais aussi des choses plus entraînantes quand la qualité y était, comme Led Zep, le rock progressif (le premier Franco Battiato !), la pop de qualité (celle de Jim O'Rourke en est le meilleur exemple). Je dirais que, au niveau du son, ce sont les années 1970 qui me procurent le plus de plaisir, même si mes influences sont assez grandes, du jazz en passant par (presque) toute la musique « noire » jusqu'à la musique contemporaine, et ce que les premiers enregistreurs multipistes ont amené (encore et toujours les seventies !)



C’est ce qui explique sans doute la variété des musiques que tu produis. Tu revendiques par exemple l’influence du son ECM et, dans le même temps, peux t’acoquiner avec Akira Sakata ou Jim O’Rourke Voilà, on en revient à la largeur du spectre… Je crois que je dois toujours aller voir au-delà de l’endroit où je me trouve tout en gardant des points d’ancrage auxquels je suis émotionnellement attaché. Si je devais dresser la liste de mes disques à emporter sur une île déserte, j’aurais beaucoup de mal : à part quelques références qui ne bougent pas, ça change très vite… Jim et Sakata, par exemple, je les ai découverts assez tard (Jim il y a une dizaine d'années et bien moins pour Sakata, que j’ai en fait découvert directement en jouant avec lui) et ils ont eu tous les deux une énorme influence sur mon développement de musicien. Jim m’a ouvert une grande porte vers la subtilité et l'importance de la « forme », il m’a révélé l'importance de la MUSIQUE et la passion qu’il faut lui consacrer, je me sens très proche de lui là-dessus. Akira Sakata a la même importance mais d’un point de vue plus « spirituel », il a l’âge de mon père et il est en quelque sorte mon « père musical »… Il joue de la même façon depuis plus de quarante ans mais son attitude est tellement pure et libre de tous désirs qui n’ont rien à voir avec la musique qu’il est très inspirant d’être et de jouer avec lui. Une fois, il m’a raconté avoir voulu faire de la musique (ce type de musique « libre ») afin de devenir un meilleur être-humain, ça dit bien toute la profondeur de cet homme. L’un et l’autre sont en plus devenu de vrais amis, et ça a une importance énorme pour moi.

Ta collaboration avec O’Rourke semble en effet assez solide… Comment l’as-tu rencontré ? (même question pour Akira Sakata…) L'histoire de mes rencontres avec eux est liée à un événement fondamental de ma vie : la découverte du Japon et de sa culture. Depuis 2008, je me rends chaque année au Japon, et j’ai établi une magnifique relation avec ce pays. Je pourrais dire que si mon enfance est en Afrique, ma maturité s’est faite au Japon (dans un peu toute l’Asie d’ailleurs). Comme je l’ai dit, ma rencontre avec ces deux musiciens a été provoquée par le fait de jouer avec eux, et puis nous avons passé du temps ensemble (des repas incroyables arrosés d’un saké divin…). Avec Jim, je pourrais passer des heures à simplement écouter de la musique, et j’ai de la chance qu’il ait compris mes vraies motivations de musicien, l’idée que sans musique la vie serait impossible. Même si l’on vit très loin l’un de l’autre, j’ai sans cesse en tête des choses que je voudrais faire avec lui, certainement trop de choses, en fait ! Mais c'est une collaboration que va durer, j'en suis sûr!

Comme O’Rourke, tu t’es donc essayé à plusieurs choses, musicalement parlant. Ton jeu au piano – souvent fougueux, proche de Cecil Taylor mais aussi très classique parfois (et très ECM dans le son) – est en outre assez différent de ton jeu aux claviers électroniques – que je préfère, pour être honnête, dans des groupes comme Going ou Kalimi dont j’aimerais aussi que tu nous parles… Fais-tu une différence lorsque tu passes d’un instrument à un autre ? Non, je ne fais pas de différence entre piano, rhodes, composition ou quoi que ce soit, au moins pour ce qui est de l’importance que je donne à ces aspects de ma vie musicale. Par contre, le rhodes est entré dans ma vie un peu en force : pour un pianiste, trouver un instrument que l’on peut emporter partout est très important si son besoin de jouer est vital ; j’aurais bien sûr pu choisir un clavier plus petit (et moins lourd, ça oui…) mais comme je l’ai déjà dit je suis amoureux du son des années 1970 et le rhodes en est un des éléments essentiels… c'est un véritable instrument électroacoustique (la mécanique d'un piano avec l'amplification d'une guitare électrique) et j'ADORE le grain et les harmoniques qu'il génère, surtout lorsqu’on le combine avec des boîtes à effets. Depuis dix ans que je l’utilise de façon régulière, j’ai collecté beaucoup d’effets différents et j’aime tester ce que tel effet particulier peut apporter aux teintes du rhodes. Chaque son amène une interprétation différente des milliers d’idées musicales que j’ai en permanence. C’est ce qui pourrait amener quand même une différence : quand je joue du rhodes (ou de l’électronique pure, ou de l’orgue, ou quoi que ce soit…), je dois m’imposer un projet compositionnel ou une raison d’être qui va voir au-delà de l’instrument même. Par exemple, dans ma vie, j’ai beaucoup pratiqué le piano, travaillé la technique pianistique, et cela fait cinq ans que je ne le fais plus : je pratique autre chose, et jouer du rhodes ou de l'electronique m’aide en ce sens. J’ai maintenant cette idée de faire sonner les instruments pas pour eux-mêmes mais pour moi… En ce qui concerne Going et Kalimi (deux projets dont je suis très fier),  les deux groupes sont nés d'exigences précises. Going est né pour donner une dimension orchestrale au groove, à la (aux) pulsation(s) des deux batteurs : en fait, c'est un groupe fait pour « faire sonner » les batteries (et les batteurs bien évidemment, hé hé) : j'ai toujours eu une relation très particulière avec les batteurs, peut-être parce que la batterie est un de mes premiers instruments, que j’en ai beaucoup joué dans mon adolescence… je suis toujours très attaché aux batteurs (Jóao Lobo et Mathieu Calleja, les batteurs de Going, mais aussi Oriol Roca et Marek Partrman, Tatsuhisa Yamamoto, Chris Corsano…) et je veux en conséquence bien les faire sonner, c’est un vrai plaisir pour moi de les écouter ! Le concept de Kalimi est plus profond, et il y  a composition derrière, que Mathieu et moi travaillons depuis longtemps, que l’on joue à chaque fois que l’on répète et que l’on donne un concert : c’est une idée du son (qui vient de moi) liée au drone, aux graines du son, et une autre (plus de Mathieu) de construction qui nous  jette directement dans le bain. On sait exactement ce que nous avons à faire mais nous pouvons le faire de manières très différents à partir du moment où l’on garde cette idée de « construction » en tête, comme une partition.



Tu publies la plupart de tes enregistrements sur ton propre label, Silent Water. Qu’est-ce que cela a changé dans ta pratique musicale ? J'ai toujours acheté des vinyles. Même dans les années 1990, quand on disait le vinyle mort, je me rendais à Porta Portese (un marché aux puces dans lequel on trouvait plein de choses intéressantes à l’époque) et achetais de tout ; j’ai jamais arrêté d’en acheter : je savais qu’un jour je monterais un label. Et puis, en 2012, il a fallu sortir le premier LP de Going et ça ne s’est pas bien passé avec le label qui devait le sortir, je me suis donc dit que c’était le bon moment. J’ai toujours apprécié les musiciens qui sortent leurs propres disques s’ils le font avec tact et avec goût (Derek Bailey et Paul Bley ont été les précurseurs, et puis il y en a eu plein d’autres). T’occuper de ton label peut être un énorme boulot (je suis seul à m’en occuper, alors le garder low-profile, ce n’est pas seulement voulu mais nécessaire) mais c’est très gratifiant quand, par exemple, des gens comme toi lui montrent de l’intérêt ainsi qu’aux musiciens qu’il édite. Je suis aussi un peu control-freak, d’autant qu’il s’agit de ma musique : enregistrer, mixer, m’occuper de l’artwork et sortir mes disques nourrit mon narcissisme ! J’aime aussi beaucoup faire partie de cet « houmous » culturel de petits labels qui font leur truc de leur côté ; je trouve important d’aller contre le « statu quo » socio-politico-culturel que l’on nous impose et de défendre, en musique, notre vision des choses.

Giovanni Di Domenico, propos recueillis en janvier et février 2016.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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