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Le son du grisli
7 septembre 2016

Marc Baron : Un salon au fond d'un lac (Potlatch, 2016)

marc baron un salon au fond d'un lac

Inutile d’aller chercher loin, c’est sur le site de Marc Baron – hier encore saxophoniste inquiet de Propagations – que l’on trouvera un début d’explication au propos d’Un salon au fond d’un lac : « Il y a les sons que je collecte, ceux que je fabrique, il y a ce que j'établis en amont par des protocoles et que je projette. (…) La complexité des qualités, leur assemblage, est le fond-même de ma musique ; prise entre un réalisme d'apparence et le désir du plus grand flou. Je cherche une tension. »

Comme celui d’Hidden Tapes, l’assemblage est convaincant, et même fascine ; comme celle d’Hidden Tapes, la tension, recherchée, est providentielle. C’est elle, d’ailleurs, qui interdit à l’auditeur de vaquer entre deux sons et même de prendre longtemps ses distances avec tous ceux qui composent les trois plages de ce disque. Car il y a des musiques expérimentales d’atmosphère et d’autres de récital, que l’on ne lâche pas. Celle de Baron tient des secondes, qui jouent avec toutes les époques que l’enregistrement sonore a pu un jour ou l'autre attraper : la nôtre contre toutes celles qui l’ont précédée, et puis finalement : toutes les époques d’avant avec et pour la nôtre.  

Qu’importe de savoir si ce sont-là des souvenirs personnels, les derniers soupirs de cassettes trouvées dans un carton détrempé ou même, plus simplement, de vieux fantômes sur bandes que Baron fait parler. L’essentiel est en effet que ses inventions et combinaisons, ses récupérations et détournements – échange vocal père-fils, partie de requiem implorant sous le crachin, rumeur insistante de l’eau, air perdu de piano… – s’entendent sur l’air terrible d’une expression poétique. Econome, certes, mais qui, au gré des preuves de vérité qu’elle retourne, conteste à la réalité l’inhérence de sa nature insaisissable et lui oppose même un ordre dénaturé des choses qui, au-delà même de l’image (Un salon au fond d’un lac), touche profondément.  



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Marc Baron : Un salon au fond d’un lac
Potlatch / Orkhêstra International
CD : 01/ Un salon 02/ La structure 03/ Un lac
Edition : 2016.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 mai 2019

Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne (FOU, 2019)

topographie parisienne

« Si j’aime la musique qui se donne dans ce théâtre ? Voyons... Je n’y vivrais pas si je ne l’aimais pas. » L’aveu, recueilli au début des années 1980 par Violeta Ferrer, est celui d’une chatte à laquelle le deuxième numéro de la revue Jazz ensuite consacra deux pages. Makoko – c’est le nom de l’animal – marquait alors de ses empreintes le théâtre Dunois : les accords d’un piano qu’y avait « laissé » François Tusques avaient déjà fait d’elle un chat particulier : bientôt le musichat assisterait, certes avec la distance qui lui est propre, à combien d’expériences musicales programmées au 28 de la rue Dunois, dans le 13e arrondissement de Paris : « Une maison de rêve, en vérité, pour le chat que je suis », confiait Makoko en toute fin d’interview.

Une maison qui n’existe plus, certes, mais une maison d’enchantements qu’il est encore possible de de retrouver sur disques et, même : de découvrir. FOU – le label qui vous parle – a ainsi récemment fait paraître des concerts donnés à Dunois par un quartette Derek Bailey / Joëlle Léandre / George Lewis / Evan Parker (28 Rue Dunois Juillet 1982) et un trio Daunik Lazro / Joëlle Léandre / George Lewis (Enfances 8 janv. 84) pour la simple et bonne raison que Jean-Marc Foussat – l’homme derrière le FOU – était là pour les enregistrer. Soufflé à 15 ans par une apparition de Sun Ra, « piratant » à 20 les concerts du festival de Massy puis ceux du Pisa Jazz Festival, le jeune homme fréquente au début des années 1980 le Dunois en « preneur de son » assidu : Je me suis mis dans l’idée de « documenter » la musique improvisée, confie-t-il à Philippe Robert dans le premier volume d’Agitation Frite. À Pise, j’ai rencontré toute la fine fleur anglaise, allemande… Et je me dis que je vais continuer, me spécialiser dans cette voie. Alors oui, je suis très souvent à Dunois et j’enregistre tout ce qu’il me semble intéressant de conserver… C’est quasiment un acte « gratuit » à l’époque. Je me fais payer par exemple mon premier enregistrement d’Evan Parker avec la collection Incus Records ! Je vais enregistrer Joe McPhee pour Hat Hut et je me fais payer en disques… Évidemment, à ce tarif-là, je ne gagne pas très bien ma vie : j’ai le temps de devenir riche… et célèbre !

Le 3 avril 1981, Jean-Marc Foussat est ainsi des hôtes de Makoko, consignant sur bande le concert du soir donné par Derek Bailey, Evan Parker et Han Bennink. Dans le public, il y a aussi Jean Rochard, du label nato : J'étais à ce concert, absolument époustouflant, et drôle (Bennink dans sa boîte en carton). Dans mon souvenir, il y avait beaucoup de monde dans la salle. Je me souviens d’un certain émerveillement. Ce que l'on appelait free music depuis 1967 vivait encore de beaux jours mouvementés et débordants. En 1967, Evan Parker et Derek Bailey jouent dans le Spontaneous Music Ensemble de John Stevens. L’année suivante, ils enregistrent Nipples dans le sextette de Peter Brötzmann dont Han Bennink fait partie. En 1969, Bailey et Bennink entrent en studio pour ICP tandis que Parker rêve encore de trio. Le 13 juillet 1970, enfin, c’est l’enregistrement de The Topography of the Lungs, perle de la discographie de chacune de ces trois figures de la free music. Plus d’une dizaine d’années plus tard, les voici donc à Paris.

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Ensemble, ils improvisent deux longues pièces qui attestent l’impérissable invention de leur association. Passée l’inspection des instruments, le trio s’engage dans un déferlement d’expressions franches, qu’elles tiennent de l’analyse minutieuse (Parker explorant son saxophone ténor jusqu’à donner l’illusion d’un bel ouvrage d’électroacoustique) ou soient l’effet de gestes tranchants (Bailey passant patiemment d’harmoniques en anicroches quand Bennink convainc des bienfaits de la gifle sur chacun des éléments d’un barda impressionnant : batterie, percussions, piano, instruments à vent et, même… brosse à dents). Pour ne rien s’interdire – ni la prudence, ni la vindicte, ni le burlesque –, l’hydre à trois têtes pensantes se change en infernal jouet mécanique qui, selon le moment, vrombit ou roucoule, charge ou amuse, roule ou étonne : surtout, remue sans cesse, sans jamais perdre son équilibre. À deux, c’est une autre stabilité qu’il s’agit de développer, alors les démonstrations sont autrement saisissantes : ainsi Bailey décoche-t-il des flèches ou modifie-t-il son volume afin de divertir un Parker occupé à fouir son ténor, tandis qu’au soprano c’est le saxophoniste qui perturbe l’échange en venant se glisser entre les cordes déjà tremblantes de la guitare ; avec Bailey, Bennink joue à la guerre et taille aux ciseaux une terrible pièce de bruits ; avec Parker, il se fait souffleur (ce qui ne l’empêche pas de continuer à battre) ou espiègle duettiste histoire de tordre le cou aux toutes dernières convenances. L’exercice est renversant mais, une fois de plus, Parker invente : comme s’il était seul, et il est ici seul deux fois. Si, « depuis le temps », suivre sa progression serpentine est une habitude que l’on a prise, c’est une habitude d’exception pour étonner toujours : ne compose-t-il pas à Dunois au gré de trouvailles glanées au coeur même de son expression autant que dans ses marges ?

Cet enregistrement ne date pas d’hier, mais sa qualité obligeait qu’on l’entende, qu’un autre public l’entende aujourd’hui pour s’en souvenir à son tour, comme a aimablement accepté de le faire Jean Rochard : Les gens qui écoutent Evan Parker ont certainement changé (à mon avis le divorce Parker-Bailey a scellé la fin de la free music – non pas en tant que musique, ou style, mais en tant que mouvement). Mon fils, qui s'intéresse au hip hop, au noise, à l’ambient, etc., écoute Evan Parker pour des raisons différentes de celles qui étaient les nôtres – il ne s’agit plus de la défense d’une approche – mais qui sont, au fond, très régénératrices. C'est très intéressant. Grâce à Evan Parker, Derek Bailey et Han Bennink, alors : à de nouvelles générations, la régénération.

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Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne
FOU Records
Enregistrement : 3 avril 1981. Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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1 juillet 2016

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971 (Corbett vs. Dempsey, 2015)

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Pour nous faire réentendre le trio que formèrent Peter Brötzmann, Fred Van Hove et Han Bennink, aux rééditions Atavistic (Balls, Brötzmann/Van Hove/Bennink) et Cien Fuegos (deux mêmes références et aussi Tschüss ou Einheitsfrontlied), le label Corbett vs. Dempsey ajoute aujourd’hui celle d’une pièce publiée jadis sur une double compilation d’extraits de concerts enregistrés au New Jazz Meeting de Burg Altena de 1971 (2. Internationales New Jazz Meeting Auf Burg Altena) augmentée de deux inédits.

Faut-il revenir sur l’autorité de l’expression alors chère au trio ? Vive, écorchée peut-être, Brötzmann hurlant en conséquence et invectivant – sans le chercher – la foule présente ce 26 juin. Certes, le son ne rend pas hommage aux claques que Bennink administre aux cymbales, mais une course-poursuite opposant saxophone et piano commande bientôt au batteur un accompagnement autrement musical : défait mais exalté, mutin mais aussi féroce.
 
A cette épreuve succèdent deux pièces jusque-là inédites, enregistrées quelques semaines plus tôt dans les studios de Radio Bremen. L’occasion pour le trio d’improviser différemment, d’envisager d’autres combinaisons (une autre prise de son permettant par exemple à Van Hove d’aller caresser à la cuillère l’intérieur de son piano), c’est-à-dire de jouer de contrastes qui n’en seront pas moins balayés sous les effets d’une ferveur qu’il faut croire irrésistible. Pour Brötzmann, en premier lieu, qui changera, pour finir, les interventions de ses partenaires en murmures profonds.



1971

Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971
Corbett vs Dempsey / Orkhêstra International
Enregistrement : 20-22 février & 26 juin 1971. Edition : 2015.
CD : 01/ Just for Altena 02/ Filet Americain 03/ I.C.P. No. 17
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

8 octobre 2018

Jac Berrocal, Anne Gillis, Jacques Doyen : Fuel 217 / Sacré (Présence Capitale d'Avantage, 2018)

jac berrocal anne gillis jacques doyen

A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publiera, deux semaines durant, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Jac Berrocal, interviewé dans le premier tome d'Agitation Frite, et Anne Gillis, évoquée dans les chroniques de disques du troisième tome.

« Je joue la musique comme on joue une pièce de théâtre ou comme on vit dans une maison hantée. » La confession est d’Anne Gillis, vocaliste haut perchée, recueillie par le fanzine Intra Musiques en 1987 – soit une trentaine d’années avant l’enregistrement de ce duo avec Jac Berrocal à la trompette-sirène. 

Le couple est à entendre sur la première face du 45 tours. Filtrant d’un bidon d’huile, la voix de Gillis parle une langue étrange, si ce n’est empêchée. Berrocal, lui, répète une note de poche, pour convaincre peut-être l’ondine à s’exprimer en musique. Or, il n’est rien à faire : Gillis – à qui l’on doit l’enregistrement – est celle des deux musiciens qui avalera l’autre après l’avoir charmé, presque comme il est d’usage.

En seconde face, c’est Berrocal encore, mais il y a plus longtemps, et en illustrateur. Devant lui, la voix de Jacques Doyen dit avec un timbre saisissant – le rythme est moins soutenu que celui de l’auteur, est celui d’une respiration profonde – son adaptation de Holy d’Allen Ginsberg. Et tout devient sacré : les clochards en plus d’être célestes, les bêtes enfouies dans la cohorte beat, les grandes villes à parcourir, la drogue comme la maladie, la voix, enfin : oui, « la voix est sacrée », et à ce moment la trompette serpentine de Berrocal gagne encore en présence. C'est là la réédition d'un enregistrement Tago Mago. 

Dans le même numéro d’Intra Musiques, Gillis disait encore : « Ma voix est source sonore à l’état brute. (…) J’absorbe ce que j’entends, je dévore les sons. » Ce sont là, sur deux courtes faces de vinyle, trois voix et la même expérience, partagée. Mais sous l’effet des harmoniques, combien de voix en tout ?

 

Jac Berrocal, Anne Gillis, Jacques Doyen : Fuel 217 / Sacré
Présence Capitale D'Avantage
Edition : 2018. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU

2 juin 2016

Harris Eisenstadt : Old Growth Forrest (Clean Feed, 2016)

harris eisenstadt old growht forest

En bons frères de souffles qu’ils sont, Jeb Bishop et Tony Malaby s’amusent de la complexité rythmique des partitions d’Harris Eisenstadt. Il est vrai que leur facilite la tâche le jeu tout en suavité et en bienveillance de Jason Roebke : la contrebasse gravite, dissimule le quart de mesure en plus (ou en moins : on m’excusera de n’avoir pas fait de relevés ici).

Souvent, la partition s’effrite en milieu de plage pour ouvrir la voie à des entrelacs de cuivres. Les réseaux ainsi ouverts, on découvre un ténor sinueux (rien de neuf chez Malaby mais toujours la même présence) et un trombone au lyrisme juteux. Il faudra dire ici le sens de la danse et du zigzag constant. Entre décalages et rapprochements, tous vont relâcher la pression, assumer la souplesse de leur art et, ainsi, réactiver un trio (le saxophoniste, ici, s’ajoutant) de très bonne mémoire.  

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Harris Eisenstadt : Old Growth Forest
Clean Feed / Orkhêstra International

Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Larch 02/ Pine 03/ Hemlock 04/ Redwood 05/ Spruce 06/ Fir 07/ Big Basin 08/ Cedar
Luc Bouquet © Le son du grisli

31 mai 2016

Keefe Jackson, Josh Berman, Jon Rune Strøm, Tollef Østvang : Southern Sun (Stone Floor, 2015)

keefe jackson southern sun

Dans le cadre d’un jazz qui aurait Ornette Coleman et Don Cherry pour référence première, Keefe Jackson, Josh Berman, Jon Rune Strøm et Tollef Østvang ne déçoivent pas. Entrelacs de saxophone-trompette, notes répétées avant l’envol du thème, cornet aiguilleur, ténor sans tension, rythmique soudée : la formule n’est pas nouvelle et fonctionne sans accrocs.

En de rares occasions, surgissent de fins contrepoints hérités de la West Coast. La mécanique laisse entrevoir d’autres horizons puis se défait sans préavis. Et, de nouveau, le cornet de tracer une route radieuse, distincte, et la clarinette basse de sangloter quelque vertueux solo. Enfin, comme chez Ornette et Don, le disque n’excède pas les quarante minutes. Infinie sagesse : au-delà, l’oreille aurait pu se lasser.

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Keefe Jackson, Josh Berman, Jon Rune Strøm, Tollef Østvang: Southern Sun
Stone Floor Records
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Blues 02/ Southern Sun 03/ Your Uncle 04/ Melted Snow 05/ Whet Lies Ahead 06/ Symbol Reform 07/ Cold Snap 08/ Blowing in From
Luc Bouquet © Le son du grisli

17 mai 2016

Dave Ballou : Solo Trumpet (Clean Feed, 2016)

dave ballo usolo trumpet

Pour indépassables qu’ils soient, Bill Dixon, Wadada Leo Smith, Axel Dörner et Peter Evans (liste à compléter) se voient aujourd’hui concurrencés par le premier disque de trompette solo de Dave Ballou.

Sobrement intitulé Solo Trumpet, ce disque voit Ballou expérimenter plusieurs pistes. On l’entend ainsi gagner en clarté au fil des plages (Tightly puis Broken Wing), tourner autour du  sujet, assumer angles et loopings (Dgas), progresser note à note (Construct), déchiffrer quelques indépendances opportunes (Construct encore), s’essayer – sans convaincre – aux techniques étendues (Wooley Warmth), retrouver l’éclat de Miles (Another Fool), s’inscrire dans des souffles quasi-continus (Sheets). Bref, ne pas réduire son talent à l’exercice de style.



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Dave Ballou : Solo Trumpet
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 2015. Edition : 2015.
CD : 01/ Tightly 02/ Dgas 03/ Laf 04/ Wooley Warmth 05/ Mumbling 06/ Another Fool 07/ Sheets 08/ Construct  09/ Broken Wing 10/ Loosely
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 mai 2016

Mia Zabelka : Monday Sessions (Creative Sources, 2015)

mia zabelka monday sessions

Crissante, voltigeuse, insistante, vrillante, écartelée, cisaillante, robuste, bruissante : voici Mia Zabelka. Mia Zabelka est violoniste, on commence à le savoir. Elle râcle et frotte la corde jusqu’à la rupture. Elle additionne les périphéries de l’instrument, pousse le raid assez loin. Comme d’autres sont adeptes du souffle continu, elle, est partisane de l’archet continu. Elle pousse son instrument dans ses derniers retranchements, le parasite mais, parfois, lui ordonne de comploter quelque partita délurée, énigmatique.

Mia Zabelka est aussi vocaliste : ça, on le sait moins. En duo-désaccord avec son violon, elle le provoque, l’abandonne et l’encourage à crisser encore plus loin. En solitaire, elle navigue entre murmures, étirements, égosillements : drôle de scat sonique-rythmique que celui-ci. Le violon ne me sciant pas les nerfs, j’adopte sans restriction aucune le Monday Sessions de Mia Zabelka.

monday sessions

Mia Zabelka : Monday Sessions
Creative Sources / Metamkine
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Dunkles zu Sagen 02/ Concentric Circles 03/ Oscillations 04/ Strömungen 05/ Imminent Disaster 06/ Entfremdung 07/ Stream of Consciousness 08/ Papagei 09/ Remembrance 10/ Nachtbild
Luc Bouquet © Le son du grisli

11 mai 2016

Charles Gayle, John Edwards, Roger Turner : 26.05.15 (OTOroku, 2016)

charles gayle john edwards roger turner 26

Londres, mai 2015. Charles Gayle se présente sur la scène du Cafe OTO avec une rythmique anglaise imparable, qu’on ne présente plus : John Edwards à la contrebasse et Roger Turner à la batterie En résultera près de quatre-vingt-dix minutes de musique, déclinée sur disque en cinq morceaux et autant de mois, violemment tendue.

De récente mémoire, le saxophoniste ténor n’avait plus arpenté de tels territoires situés constamment sur la corde raide. Rugissant plus que de raison, soufflant à cor et à cri, sollicitant l’irrégularité rythmique et l’imprévisibilité, Gayle ne feint pas la saturation : au contraire, il en joue. De ce trop plein, amas de sonorités éructives flirtant volontiers avec le suraigu aylérien, coexistence ininterrompue de fluidités et d’accentuations, naît moins un sentiment de chaos indistinct que de temporalité saturée et d’impulsions vitales débordantes, comme si le temps n’était plus qu’une succession de notes déversées hic et nunc. Un chant à en perdre haleine qui finit par se matérialiser littéralement lors d’une incantation aussi viscérale que fulgurante (March).

Plus loin, la cadence tend à ralentir, un thème se dessine et les velléités bebop de Gayle, passé au piano, se font alors davantage jour quand elles ne finissent pas par ployer à nouveau, malgré tout, sous les relances et coups de butoir d'Edwards et Turner. Et lorsque la tension se relâche vraiment (May), nonobstant quelques soubresauts de bon aloi comme des rémanences, perce soudain, à travers l’apaisement sinon l’abandon ressenti, l’harmonie d’un temps enfin retrouvé.       





26 05 15

Charles Gayle, John Edwards, Roger Turner : 26.05.15
OTOroku
Enregistrement : 26 mai 2015. Edition : 2016.
Téléchargement : 01/ January 02/Febuary 03/March 04/April 05/May
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

le layeur belhomme lenka lente le son du grisli

3 mai 2016

Charles Gayle, William Parker, Hamid Drake : Live at Jazzwerkstatt Peitz (Jazzwerkstatt, 2016)

charles gayle william parker hamid drake live at jazzwerkstatt

Enregistré en Allemagne, dans l’église Stüler, en mai 2014, Live at Jazzwerkstatt Peitz documente la rencontre sur scène de Charles Gayle et de l’incontournable section rythmique composée de William Parker et Hamid Drake. Ces trois-là ont souvent joué ensemble, dans différents contextes et  formations, mais ont rarement gravé sur disque leurs improvisations en trio.

Démarrées sur les chapeaux de roue, les premières minutes de l’épique Fearless attestent d’emblée l’incandescence d’une formation autant éprise de quête formelle que de spiritualité. Le phrasé de Gayle, tout en contorsions sinueuses et brisures harmoniques, instaure une tension ascensionnelle, faite de surgissements et suspensions. Puis de s’effacer ensuite, justement, pour laisser libre cours à la contrebasse bondissante de Parker, véritable plaque tournante de cette session, point nodal à partir duquel se noue et se dénoue une architecture sonore conçue comme une succession ininterrompue de reliefs à gravir et dévaler. Avant de réapparaître au premier plan,  formulant l’éclat d’une plainte.

Les trois morceaux suivants, Gospel, Texturen et Angels, voient le saxophoniste investir l’instrument sur lequel il fit ses premières armes, le piano, souvent convoqué sur ses récents enregistrements. L’approche se veut percussive, presque instinctive. Les motifs développés laissent suffisamment d’espace, sinon de vide, jusqu’à créer des effets d’attente, pour que Parker et Drake, parfois manifestement désarçonnés, greffent leur propres aspirations. Tel ce solo du contrebassiste, sur le bien nommé Angels, moment de grâce où l’altération rythmique se dissipe dans la formulation d’un temps délité. Encore renoue avec l’aridité et l’explosivité inaugurales, un péril commun à la fois intériorisé et expiatoire. Et sonne moins comme une éventuelle interrogation qu’une probante injonction à y revenir.          



live at jazzwerkstatt

Charles Gayle Trio : Live at Jazzwerkstatt Peitz
Jazzwerkstatt
Enregistrement : mai 2014. Edition : 2016.
01/ Fearless 02/ Gospel 03/ Texturen 04/ Angels 05/ Encore
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

13 avril 2016

Goh Lee Kwang : Radio Station EXP (1000füssler, 2015)

goh lee kwang radio station EXP

C’est fou la force du Malaisien Goh Lee Kwang (que l’on connaît par ailleurs comme commandant en chef des brigades Switch ON & Herbal International) : rentrer tant de choses dans un si petit CD (twenty minutes)…

Salives, crachats, chuintements, onomatopées… tous sortis d’un poste de radio ? Très bien, me direz-vous, mais on en a déjà entendus des comme ça… Sûr, mais Radio Station EXP ne s’arrête pas là, non, car GLK nous change tout ça en rythmes et sur ces rythmes d’autres sons (re)donnent de la voix. Et nous jusque dans le noisy crash on cherche un langage. Il se pourrait bien qu’il y en ait un, genre espéranto expérimental & radiodiffusé et si l’on perçoit la chose nul doute que l’on n’écoutera plus jamais la radio comme avant. Rien que pour ça, merci Goh Lee Kwang.



radio station EXP

Goh Lee Kwang : Radio Station EXP
1000füssler
Enregistrement : 2014-2015. Edition : 2015.
CD : 01/ Radio Station EXP
Pierre Cécile © Le son du grisli

9 avril 2016

Kasper T. Toeplitz : Solo Bass (Recordings of Sleaze Art, 2016)

kasper toeplitz almasty

L’intention est dans le titre de ce Toeplitz là. Certes, il faut attendre quelques secondes avant d’entendre la basse annoncée ; mais si tôt entendue, elle résonne déjà. Elle vibrera ensuite, croulera sous les parasites et les craquements avant d’essuyer un crachin gris transperçant quelle ligne à haute tension ?

La basse électrique de Toeplitz est ainsi faite : témoin de la rencontre de l’eau et de l’électricité, précautionneuse étouffant toute tentation harsh noise et capable, pour ce faire, de cracher, quand même, un aigu ; sirène alors, parée d’autres vibrations, qui raconte une descente en flammes au son de presque drones avant de recouvrer d’autres graves enveloppants. L’instrument de Toeplitz joue-t-il de dépression ? Il imprègne en tout cas.



almasty

Kasper T. Toeplitz : Almasty
Recordings of Sleaze Arts / Metamkine
Edition : 2016.
CD : 01/ Almasty
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 avril 2016

Nate Wooley : Battle Pieces (Relative Pitch, 2015)

nate wooley battle pieces

C’est seul que Nate Wooley entame ce concert donné en quartette au Roulette le 11 avril 2014. A ses côtés : Ingrid Laubrock, Matt Moran et Sylvie Courvoisier, le temps de quatre Battles Pieces, dans lesquelles le trompettiste piochera ensuite pour composer, seul, trois Tape Deconstruction.

L’enjeu tient donc d’abord dans l’accord de musiciens aux dissemblances souvent manifestes. Ainsi faudra-t-il faire œuvre de mesure pour trouver un certain équilibre : Wooley en meneur gagne rapidement le soutien de Laubrock et l’appui enveloppant de Moran ; plus difficile, avec Courvoisier, qui, sur un spasme volontaire ou un emportement de rigueur, demande qu’on l’entende aussi. Ce que fait Wooley, qui oppose maintenant au piano un bourdon tenace quand il n’adopte pas plutôt son obstination.

Une fois seul, le même donne une autre forme aux quatre compositions du quartette : voici trois « compositions sur l’instant d’après », qui le montrent évoluant dans un palais de miroirs aux bruits moins familiers, puisque sortis d’instruments détournés. En réinventant un concert donné à quatre, Wooley s’affiche en vainqueur – l’élégance lui commandant tout de même de conclure le disque sur un bel échange qu’il eut avec Courvoisier (Battle Pieces IV). Pas dupe de la manœuvre, l’auditeur pourra applaudir.  



battlepiecesNate Wooley : Battle Pieces
Relative Pitch / Metamkine
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Battle Pieces I 02/ Tape Deconstruction I 03/ Battles Pieces II 04/ Tape Deconstruction II 05/ Battle Pieces III 06/ Tape Deconstruction III 07/ Battle Pieces IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 mars 2016

Michel Chion, Lionel Marchetti, Jérôme Noetinger : Filarium (Vand'Oeuvre, 2016)

michel chion lionel marchetti jérôme noetinger filarium

Le livret qui accompagne ce disque double – fruit d’une commande que le CCAM passa à Michel Chion, Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger : improvisation à trois dans un premier temps, composition de six pièces dans un second – donne une idée de ce que l’on trouve dans ces enregistrements « maison » : bandes renversées, soupçons de voix et parfois râles, soupirs d’instruments concassés, déguisés ou défaits… Tout peut être trouvé beau, tout peut rentrer dans une esthétique.*

Si les compositeurs ont œuvré chacun « dans leur coin », Filarium renferme un travail commun qu’on pourra entendre sans chercher à savoir lequel des trois musiciens s'exprime au nom de l'association à tel ou tel moment donné. La raison est toujours celle des autres / La seule révolte individuelle consiste à survivre.

Au chevet d’une « nouvelle » musique concrète, Chion, Marchetti et Noetinger expérimentent donc ensemble, dans le même temps qu'ils s'expriment individuellement, dans un même décor de théâtre : de l’absurde, celui-ci, qu’aguiche ici le noise, là un soudain besoin de vérité, ailleurs une ironie fatale. Et si le théâtre en question connaît quelques longueurs, il est aussi capable de beaux moments « panique ». Tout raisonnement logique est destiné à faire accepter à un individu la volonté des autres. 

* En italiques : 4 X Topor, Petit Mémento Panique.

filarium

Michel Chion, Lionel Marchetti, Jérôme Noetinger : Filarium
CCAM / Metamkine
Enregistrement : 2014-2015. Edition : 2016.
2 CD : CD1 : 01/ L’épaisseur de la nuit 02/ Les vers luisants 03/ Nostalgie du Cyclope – CD2 : : 01/ Archaeoptéryx 1 02/ Archaeoptéryx 3 03/ Archaeoptéryx 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 février 2016

Hans Koch, Jonas Kocher, Gaudenz Badrutt : Koch / Kocher / Badrutt (Bruit, 2015)

hans koch joans kocher gaudenz badrutt bruit

L’improvisation est retorse, qui demande aux musiciens – et aux trucs qu’on leur connaît – d’aller entre de longues notes, endurantes pour certaines, et des effets capables de dévier leur trajectoire.

Ainsi, la clarinette basse d’Hans Koch claque quand l’accordéon de Jonas Kocher et l’électronique de Gaudenz Badrutt tracent ensemble des lignes qui pourront disparaître derrière l’épaisseur d’un silence. Le bruit, bien gardé « pour après » : un bruissement, plutôt, que développent ici ou là, mais pour quelques secondes seulement, de grands emportements.

Mais ces effets de manche ne sont pas ce qui impressionne. La ferveur qui noie le discours du trio en fin de demi-heure n’efface d’ailleurs pas le souvenir de ces figures de clarinette qui tourne et même vrille, ou de ces longs aigus  qui se refusent presque à l’auditeur et l’intéressent d’autant.


bruit badrutt kocher koch

Hans Koch, Jonas Kocher, Gaudenz Badrutt : Koch / Kocher / Badrutt
Bruit
Enregistrement : 2 mai 2014. Edition : 2015.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 mars 2016

Hamitic Myth : Merciless Logic (Under, 2015)

hamitic myth merciless logic

Je dois bien avouer qu’il m’a fallu retourner la cassette pour pouvoir l’être aussi (retourné). Mais j’ai à ce moment précis oublié ce grand-œuvre de drone-synthé-genre-goth-factice (un peu) à la Barn Owl en touffu étouffé.

Car sur la B (de face), c’est là que le groupe du nom d’Hamitic Myth (le duo Giels Bils / Pol Vanlaer) a décidé de frapper fort = de sprayiser son ambient dark à pulsations profondes et variations ultrasensibles. Alors là, oui, Hamitic : je prends et j’adoube : le Myth y est.



merciless logic

Hamitic Myth : Merciless Logic
Under
Edition : 2015
Cassette : Merciless Logic
Pierre Cécile © Le son du grisli

15 février 2016

Maja Osojnik : Let Them Grow (Rock Is Hell, 2015)

maja osojnik let them grow

Ô le fourre-tout inaudible (mais qu’on nous présente comme la crème de la crème de l’expérimentation vocale) que voici ! J’ai d’abord cru à un revival (voire à une fusion)  Dead Can Dance / And Also the Trees (plage 1 appelée Tell Me) … Mais me voilà floué, Maja Osojnik !

Rien que de l’inutile dans ces songs électroacoustiques qui expérimentent (surtout l’ennui de leur auditeur) et qui expérimentent à toutes les sauces : post-gothique, post-Björk, post-indus, post-Lemper, post-robotik, post-pseudotout et surtout post-chiatique (oui, vous l’aurez compris, c’est là que la Maja est la plus impressionnante). Mais à ce point de ma chronique, je ne connais encore rien de Maja Osojnik puisque c’est la première fois que je l’écoute.

Consciencieux, je vais donc chercher et je lis sur le carton qui est donné avec le CD : « New album 2016 ». OK, mais renseignement pris, il n’y en a eu qu’un, avant, d’album. Pourquoi deux albums et pourquoi le dernier n’est-il pas « new » comme promis ? Maintenant, je garde, parce que j’ai quand même bien ri. Mais si un troisième sort un jour, promis : je fais l’impasse !  



maja

Maja Osojnik : Let Them Grow
Rock Is Hell
Edition : 2016.
CD / LP : Let Them Grow
Pierre Cécile © Le son du grisli

17 février 2016

Yves Bouliane : Champ (10 Opérations) (Tenzier, 2015)

yves bouliane champ 10 opérations

Saute saute, fouille fouille, tréfouille tréfouille, tréfile tréfile (trécorde trécorde si le verbe existait), gratouille gratouille : Yves Bouliane (que mes indics ont repéré sur un vinyle avec son compatriote John Heward) est violoncelliste & il joue seul. « Jouait », je devrais dire, car l’enregistrement date de 1977.

La réédition de la cassette originale tirée à dix (10 !) exemplaires est aujourd’hui un LP (si l’on croit au progrès de l’humanité, elle sortira un jour en CD). Le performer expérimente sur un violoncelle que l’on dirait réduit (alors que son archet semble de taille normale), comme un mini violoncelle en bois ou en porcelaine… Pas étonnant qu’il n’ait pas de partenaire (il a joué un temps avec le Jazz libre du Québec) puisqu’il introspectionne : saute saute, fouille fouille…[reprendre plus haut]. Ça rebondit fort mais en sourdine et ça chante faux mais avec une justesse incroyable. D'où le conseil : Tout le monde au Champ d'opérations !


bouliane champ

Yves Bouliane : Champ (10 opérations)
Tanzier / Metamkine
Enregistrement : 1977. Edition : 2015.
LP : A-B/ Champ (10 Opérations)  
Pierre Cécile © Le son du grisli

29 janvier 2016

James Moore : Plays The Book of Heads (Tzadik, 2015)

james moore plays the book of heads john zorn

Les prises semblent être les mêmes : le disque et le film auraient donc un seul et même sujet ? James Moore, qui récite le Zorn du guitariste : The Book of Heads, que le compositeur écrivit (1976-1978) pour Eugene Chadbourne et dont Marc Ribot fit sa chose au milieu des années 1990.

Trente-cinq pièces courtes (dites « études ») , que Moore interprète donc à son tour : la guitare est souvent préparée,  augmentée parfois même, et les manipulations sont nombreuses. Des mélodies de rien, ici, qu’il faut sur instruction abandonner sous l’effet d’un bottleneck (une flasque vidée par qui ?) ; des fantaisies virant, là, sous l’effet du hasard, à l’expérimentation ; des objets qui, ailleurs encore, parlent (une poupée) ou chantent (le Blackbird des Beatles comme détruit à la guitare sèche, un blues de contrebande approché à l’électrique…).

Le film (Stephen Taylor) permet de mettre sur un son le nom d’un ustensile qui, sur disque, nous aurait surement échappé. Maintenant, l’œcuménisme de Zorn s’en trouve-t-il éclairé, si ce n’est réinventé ? Enfin, que décider ? Préférer l’entendre ou le voir ?



john zorn james moore

James Moore : Plays The Book of Heads
Tzadik / Orkhêstra International
Edition : 2015.
CD / DVD : 01-35/ Étude #1 - Étude #35
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

une minute une seule le son du grisli

19 janvier 2016

Cecil Taylor : Garden: 1st Set - 2nd Set (hatOLOGY, 2015)

cecil taylor garden 1st set 2nd set

Pour informer de la réédition sur CD de Garden, on renverra le lecteur à cette évocation nocturne. Il faudra aussi dire qu’au double-disque vinyle publié à l’origine par Hat Hut – au début des années 1990, un double CD a aussi paru au Japon –, hatOLOGY a préféré publier deux disques séparés à quelques mois d’intervalle : Garden 1st Set et Garden 2nd Set.

Cecil Taylor en concert, donc, à Bâle le 16 novembre 1981. Et à nouveau : vous vous levez Garden en tête, parce qu’une note de ce concert solo semble vous avoir échappé en rêve…  


cecil garden

Cecil Taylor : Garden 1st Set / Garden 2nd Set (hatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 16 novembre 1981. Réédition : 2015.
2 CD : Garden
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

8 janvier 2016

Marianne Schuppe : Slow Songs (Edition Wandelweiser, 2015)

marianne schuppe slow songs

Ce ne sont pas des chansons silencieuses – Wandelweiser aurait pu en promettre – mais des chansons lentes qu’interprète ici Marianne Schuppe. Si elle chanta jadis Giacinto Scelsi (Incantations), ce sont cette fois des pièces qu’elle a elle-même composées.

Onze, sur lesquelles Schuppe s’accompagne au luth dont elle agace les cordes en usant d’e-bows – voici l’instrument changé en theremin sonnant toujours juste. Chaque note tenue est un fil sur lequel la chanteuse peut choisir d’aller (telle perte d’équilibre précipitera ses vocalises, tel rétablissement commandera une inflexion) ou non – a capella, elle peut rappeler l'Only d'une autre Marianne.

Mais c’est sans doute quand elle envisage la distance à respecter entre sa voix et le signal électronique, qu’il soit aigu ou grave, que Schuppe gagne toute notre attention : modulant, voire révisant sa trajectoire, elle apprivoise ses airs écrits autant qu’elle les façonne in extremis. Voilà pourquoi ses chansons sont certes lentes mais aussi bien mobiles.

écoute le son du grisliMarianne Schuppe
Split Away

Marianne Schuppe : Slow Songs (Edition Wandelweiser)
Enregistrement : 26-28 août 2015. Edition : 2015.
CD : 01/ I See a Deer 02/ Condensationdate 03/ Needles 04/ Fathers & Feathers 05/ Keys 1 06/ Pretty Ride 1 07/ Cores 08/ Pretty Ride 2 09/ Keys 2 10/ Pipes 11/ Split Away
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 décembre 2015

Rafael Anton Irisarri : A Fragile Geography (Room40, 2015)

rafael anton irisarri a fragile geography

Ce n’est pas le premier CD que Rafael Anton Irisarri sort sur Room40. Le label a d’ailleurs l’air de l’avoir adopté, et avec lui son ambient pas originale mais diantrement capable de se fondre dans le paysage (et c’est ce qu’on demande à l’ambient, n’est-ce pas ?).

Chez Irisarri, il suffit de quelques touches de synthé, d’extraits de field recordings et d’électronique décorative pour vous mettre dans le bain (oui, car de bain il s’agit !). Un bain assez sombre d’aspect mais dont les vapeurs sont prêtes à vous emporter. On pense bien sûr au Rafael Toral de sa jeunesse (sur le très beau crescendo de Reprisal), au Brian Eno de son middle age (un rien grandiloquace, sur Empire System) et au Badalamenti de toujours (pour le très réussi Hiatus). Et quand Irisarri se paye le luxe d’une danse, c’est en compagnie d’une partenaire peu commune, j’ai nommé la violoncelliste Julia Kent (sur Secretly Wishing for Rain). Alors, fragile ?



Rafael Anton Irisarri : A Fragile Geography (Room40)
Edition : 2015.
Téléchargement : 01/ Displacement 02/ Reprisal 03/ Empire Systems 04/ Hiatus 05/ Persistence 06/ Secretly Wishing for Rain
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 décembre 2015

Michalis Moschoutis : Nylon (Holotype, 2015)

michalis moschoutis nylon

On aurait pourtant bien dit du violoncelle, mais non, Michalis Moschoutis (patron du label Holotype) joue bien de la guitare. Classique, sa guitare (ce serait donc ses petites cordes qu’évoquerait le nylon du titre ?) mais pas ses façons bien sûr.

Il y a deux sortes de morceaux de Nylon. Sur la première, Moschoutis donne l’impression de jouer avec une tronçonneuse de poche (une lime, à la rigueur) un noise cordé qui sursaute ou débite des drones (dans le genre de son compatriote Veliotis, mais en moins épais et en plus fébrile). Sur la seconde, c’est comme si le guitariste passait des gants de boxe pour en découdre avec son instrument. Des séquences qui secouent les cordes et le bois mais pas que… Car tout ça est encourageant !


Michalis Moschoutis : Nylon (Holotype)
Edition : 2015.
LP : A1/ Nylon Love A2/
Pierre Cécile © Le son du grisli

8 décembre 2015

Jason Kahn : Songline (Editions, 2015)

jason kahn songline

En janvier dernier, dans un ancien bâtiment de Swisscom, à Zürich, Jason Kahn passa une nuit à chanter. S’il dit ici que sa technique vocale est rudimentaire, il s’agissait pour lui de jouer avec un certain sens (« musical », on l’imagine) du péril : ne pas maîtriser un instrument obligeant de faire, lorsque l’on improvise au moins, avec un peu d’inattendu.  

Huit chansons sur le fil, c’est-à-dire peu communes. Car voilà, Kahn vocalise comme d’autres expirent, soigne son inspiration davantage que ses notes (quand il en tient une, c’est pour la diminuer). En guise de couplets, voici des râles terribles ou de longs sanglots, des « o » et des « a » qu’il s’arrache avec force ; dans cet appel porté par l’écho, ce grognement appuyé ou telle interjection capricieuse, de possibles refrains. Sur la longueur de quatre faces, Jason Kahn chante à qui veut l’entendre qu’il est bel et bien là ; et si l'on tend l'oreille, on trouve en Songline une voix, certes, mais aussi une présence manifeste.



Jason Kahn : Songline (Editions)
Enregistrement : 12 janvier 2015. Edition : 2015.
2 LP : Songline
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 novembre 2015

LDP 2015 : Carnet de route #27

ldp 2015 new haven

Au lendemain du concert de Buffalo, Jacques Demierre et Urs Leimgruber visitaient New Haven. Si, non content du léger retard qu'a pris le carnet de route, l'amateur tenait à surprendre le ldp par son insistance : qu'il aille le rejoindre demain à Hambourg ou après-demain à Cologne...

29 octobre New Haven
Recital Hall at The Neighborhood Music School New Haven

Die Reise von Buffalo nach New Haven hat seine Tücken. Uns steht ein anstrengender Tag bevor. Am Flughafen angekommen, wird uns mitgeteilt; der Flug nach Philadelphia ist aufgrund des stürmischen Wetters annuliert. Die geplante Zugreise im AMTRAK von Philadelphia nach New Haven fällt somit auch ins Wasser. Der nächste Flug ist bereits ausgebucht. Und der übernächste ist laut Flugplan für 6:00pm angekündigt. Dieses Angebot kommt für uns definitiv nicht in Frage, da unser Konzert in New Haven um 8:00pm beginnt. Eine Zugreise von Philadelphia nach New Haven dauert 3 ½ Stunden. Wir entschliessen uns auf einen direkteren Weg via Newark. Der Flug wird uns sofort bestätigt. Wir erhalten einen neuen Boarding Pass. Unser Gepäck werde selbstverständlich nach Newark umgebucht.
So far so good, denken wir. In Newark angekommen fehlt prompt der Koffer von Jacques. Shit! Da ist was schief gelaufen. Der Mann am Baggage Service bestätigt uns, dass laut System der Koffer von Jacques angekommen sei. Die Suche nach dem fehlenden Gepäckstück geht los. Plötzlich stellen wir fest, dass die Dame am Check-in Schalter in Buffalo unsere beiden Namen verwechselt haben muss, da mein Koffer auf Jacque’s Namen lautet. Nach langem Suchen geben wir auf. Der Koffer von Jacques wird offiziell als vermisst gemeldet und vom Service Mann mit Ticket bestätigt. Wir geben die Adresse des Midwood-Suites Hotels in Brooklyn an, wo wir ab Übermorgen wieder wohnen werden. Anschliessend bewegen wir uns zum Car Rental Thrifty, um ein Auto zu mieten. Das alles dauert ein bisschen. Jetzt sitzen wir mit GPS in einem amerikanischen Kleinwagen, Klasse B. Ich als Fahrer, Jacques als Co-Pilot.
We take off! Der Verkehr hält sich in Grenzen. Wir steuern Richtung North Bronx, Riverdale, Upstate New York, mit Ziel New Haven. Um 7:10pm erreichen wir das Hotel. Wir waren 11 ½ Stunden unterwegs. Wir haben Zeit für ein Dusche. Um 8:00pm sind wir am Konzert Ort. Das Publikum wartet. Wir treten ein und begrüssen kurz die anwesenden Leute. Adam Matlock, Akkordeonist ist für die Organisation des Konzerts zuständig. Er hat soweit alles Notwendige vorbereitet. Wir installieren uns. Nach ein paar Handbewegungen von Adam läuft das Video, bald setzen wir ein. Heute bilden nicht nur der Ort und die anwesenden Leute, die Basis für ein experimentelles Erlebnis, die Ereignisse des heutigen Tags sind nachhaltig und Teil einer langen musikalischen Reise mit ausklingendem Schlusspunkt. Time for dinner.
U.L.

P1100563

Alors que j'avais encore clairement en mémoire la disposition du poème visuel traçant l'espace intérieur du Steinway & Sons joué à Buffalo, ma surprise fut immense, le soir suivant, de découvrir dans la salle de concert de la Neighborhood Music School de New Haven, un magnifique et ancient piano, une nouvelle fois un Steinway, se présentant extérieurement en lettres gothiques, Steinway & Sons. Patent Grand. New York. London. Hamburg., et dont l'intérieur affichait cette fois-ci une somme d'informations encore plus grande relatives à son origine et à sa construction. J'ai senti qu'un pas supplémentaire avait été franchi dans l'escalade vers une appropriation textuelle de la surface interne de l'instrument, où marques, caractères et dessins, décrivaient, tel un archipel de tatouages, la topographie des inventions technologiques et scientifiques que la famille Steinway apporta au piano moderne en fin de deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Ces avancées techniques permirent à la fois le développement du jeu des pianistes de l'époque, particulièrement celui des grands pianistes romantiques et virtuoses, ainsi que la découverte de configurations sonores encore inouïes aux oreilles des futurs compositeurs. Comme à chaque rencontre avec un nouveau piano, et ceci depuis le début de la tournée LISTENING, je note ou je photographie les informations textuelles figurant sur l'instrument, de manière à les reprendre, les étirer et à tisser, à partir de ce fragile fil rouge, des connexions improbables, parfois déjà la nuit même après le concert, ou plus tard, si, les concerts se suivant quotidiennement, le rythme d'écriture du Carnet de route s'en trouve ralenti. De retour à l'hôtel, c'est en voulant relire, à New Haven, sur mon smartphone, ces notes extraites de la partition textuelle inscrites à même la matière ligneuse et métallique de l'instrument, que je les ai, d'un mouvement de pouce, malencontreusement toutes effacées. Perte irrémédiable, dont il ne subsista que ce dont ma mémoire se souvenait et ce que les photos, prises généreusement et envoyées électroniquement par l'accordéoniste Adam Matlock le jour suivant, laissaient apparaître. L'intranquillité à rassembler tant bien que mal cet amas de fragments textuels, m'a fait oublier le livre ouvert, m'a fait passer de l'autre côté du miroir, où je me trouvais d'ailleurs déjà lorsque j'ai pris cette photo à Philadelphie, où l'on voit une jeune fille marcher dans le sens contraire de la lecture des mots collés sur la vitrine d'un café. Depuis, je ne cesse d'imaginer l'effet Doppler produit par cette rencontre accidentelle.

SAN • BREADS • ROLL
CACCIA • PASTRIES •

STEINWAY & SONS
OVERSTRUNG
SCALE PAT.
DEC. 20 1859
MAY 28 1872

SAN • BREADS • ROLL
CACCIA • PASTRIES •
SSERTS • SWEETS

NEW YORK
ACTION FRAME
PAT AUG 10 1869
TUBULAR
METALLIC
REISSUE DEC 30 1879

SAN • BREADS • ROLL
CACCIA • PASTRIES •
SSERTS • SWEETS
GIFT BASKETS

DUPLEX…………..
STEINWAY & SONS
REGISTERED'
OCT'31, 1876.
JULY 9, 1876.

SAN • BREADS • ROLL
CACCIA • PASTRIES •
SSERTS • SWEETS
GIFT BASKETS
CIALTY FOOD EMS

BENT RIM PAT MAY 21 1878
DOUBLE CUPOLA PAT MARCH 31
18…………………………………….

CACCIA • PASTRIES •
SSERTS • SWEETS
GIFT BASKETS
CIALTY FOOD EMS

STEINWAY FOUNDRY
STEEL CASTING

SSERTS • SWEETS
GIFT BASKETS
CIALTY FOOD EMS

REPETITION ACTION
PAT' NOV 30 1875
CAPO D'ASTRO BAR
PAT NOV 30 1875

GIFT BASKETS
CIALTY FOOD EMS

J.D.

P1100578

Photos : Jacques Demierre

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