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Le son du grisli
19 novembre 2015

Jake Meginsky : Vandals (Open Mouth, 2015) / Jake Meginsky : Kasper Struabe Stencil Cycles (Mantile, 2015)

jake meginsky vandals

Le résumé du d’où vient Jake Meginsky, on le trouvera . OK (ouf). Il me faut ajouter que Vandals (et en Vandals je m’y connais, j’ai fait de l’histoire mon cursuce universitère) est le deuxième disque que Bill Nace publie de Meginsky sur son son label Open Mouth (et ça veut dire beaucoup).

Tout batteur qu’il fut (jeu de mot !), Meginsky électronise / programme / boucle des rhythms qui feraient pâlir d’envie les amateurs de noise arythmique (et attireront à lui tel un gros aimant jaloux les amateurs de Farmers Manual ou d'Institut Für Feinmotorik). C’est dire, car des bruits on en trouve chez Meginsky : comme sur les vieux synthés Yamaha, ils sont les « ad lib » du truc qui fait que ça marche parce que ça change : plus séduisants les uns que les autres, les mini rythmes se chevauchent et moi le cheveau j’aime ça (et à cru encore).  

Bizarrement, Vandals jongle avec les boombasses et les aigus tintants (chez Meginsky la balance des aigus et des graves s’avère des plus intéressantes) et je n’échangerais certainement pas ses petits bruits bizarres contre un gros noise à la petitpapa. La preuve étant que le monsieur peut donner l’impression de passer l’aspirateur dans sa voiture qu’on n’en ressent pas moins les effets des retombées de particules : et je (proto)danse, y’a plus rien qui compte que la (proto)danse… Well Done, Vandals!



Jake Meginsky : Vandals (Open Mouth)
Edition : 2015.
LP :  Vandals
Pierre Cécile © Le son du grisli  

jake meginsky kasper struabe stencil cycles

Pour avoir plus tôt cédé à L'appel du vide, cette cassette de Jake Meginsky n’impressionnera pas outre mesure. Mais ses rythmes électroniques – souvent affirmés – élevés sous cloches, qui prolifèrent et se nourrissent l’un l’autre de graves appuyés et d’aigus saillants, diffusent des sonorités de mécaniques bruitistes qui, aussi régulières soient-elles, épousent les quatre murs du salon, voire du foyer. Les meubles en tremblent encore – est-ce là la marque de l’art irrésistible de Meginsky ?



Jake Meginsky : Kasper Struabe Stencil Cycles (Mantile)
Edition : 2015.
Cassette : A1/ Aaili A2/ Hooda A3/ Rahat A4/ Tuba – B1/ Ziya B2/ Affan B3/ Waqas
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 février 2018

Die Tödliche Doris : Sprechpause (Fang Bomb, 2017)

die todliche doris sprechpause

Il n’y aura qu’à retourner la pochette du vinyle pour tout comprendre : Sprechpause fut la dernière plage (un peu plus de quatre minutes) du premier album de Die Tödliche Doris. Enregistré en 1981 et 1982 par Chris Dreier, Nikolaus Utermöhlen et Wolfgang Müller, le titre a récemment été retravaillé par Dreier et Müller jusqu’à ce qu’il chante, en plusieurs fois, un hymne à la réflexion et donc à la pause et donc au silence.

Or, chez Doris, le silence s’est toujours fait rare. Si, de 1980 à 1987, l’association s’y est essayée à combien de reprises, cette fois, les crépitements ou les bruits d’un simple micro que l’on gratte augurent d’une réussite inattendue. Post-punk, minimalisme, indus, abstract hype-hope… : la Doris arty en question n’en a cure : ses bruits de petit moteur, ses rythmes de rien, ses vocalisations spectrales, ses boucles de faux carillon, ses rafales de bruits tus, ses souffles forts ou ses forces sourdes…, non plus.

La nature n’aime pas le vide, pas plus que le bruit, pas plus que le silence. Voilà pourquoi Sprechpause, qui témoigne des interrogations de trois étudiants en arts du début des années 1980, résonne encore aujourd’hui. Et avec force : qui a exploré, explore ou explorera la discographie d’un groupe qui a marqué au fer rouge quelques-unes des plus tristes années berlinoises, devra forcément faire une pause, même si cette pause devra accepter un peu de bruit : Sprechpause est celle-là.

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Die Tödliche Doris : Sprechpause
Fang Bomb
Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 novembre 2015

Anthony Braxton, Derek Bailey : First Duo Concert (Emanem, 2015)

anthony braxton derek bailey first duo concert

La première édition de ce disque Emanem (Duo 2, 1974, double vinyle) découpait le concert du 30 juin 1974 qu’il consignait en deux parties : first set / second set. Sur CD, la première réédition (1995) oblige la seconde (2015) : voici le first et le second sets découpés, l’un et l’autre en six aires (area).

C’est que Martin Davidson a réfléchi, entre la première et la deuxième édition de la référence Emanem, et su voir qu’Anthony Braxton et Derek Bailey s’étaient «  entendus » là sur quelques atmosphères. Des champs d’improvisation prédéterminés, pour tout dire, qui auront accordé le musicien de Chicago et celui de Londres – dans les notes de pochette, Davidson revient sur les différences qui régissaient (et nourrissaient) alors deux formes d’improvisation libre : celle qui s’attachait encore à un peu de matériau écrit, et celle qui, du même matériau, faisait (pour combien de temps encore ?) table rase.  

Le deuxième concert que Braxton (qui découvre Londres en 1971) et Bailey donnent ensemble documente ainsi une approche : celle de deux mondes, et d’un intérêt commun. De saxophones en clarinettes et flûte, le premier trouve là de quoi revoir ses façons (déjà hétérogènes) quand le second presse sa six ou dix-neuf (c'est là une estimation, et sans doute un souvenir) cordes afin d’aménager quelques volumes qui agiteront les habitudes de son visiteur-partenaire. Inutile d’insister : la rencontre est non seulement historique, mais également essentielle.



Anthony Braxton, Derek Bailey : First Duo Concert (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 30 juin 1974. Edition : 1974. Première réédition : 1995. Réédition : 2015.
CD : 01-12/ First Duo Concert
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 octobre 2015

Ben Gwilliam : Breakdownspedup (Mantile, 2015)

ben gwilliam breakdownspedup

Je dois bien avouer que Ben Gwilliam (artiste en position Cage du milieu genre « tout ce que tu entends est musique même la chose la plus amusicale au possible ») m’a bien eu. Quand j’ai passé sa cassette, je me suis longtemps demandé si elle avait été correctement « remplie ». Un souffle, rien qu’un souffle, là-dessus… était-ce voulu ?  

Un souffle, gars !, mais quoi pas n'importe lequel : un souffle de congélateur (que j’apprendrais par la suite). OK, pas une bande vierge mais une bande souffle, et moi j’en suis là : j’écoute dans mon studio (piètre) tourner un congélateur (quand mon frigo me le permet = ne lui donne pas la réplique) enregistré au dictaphone ?

Réfléchissant… bientôt : surprise ! Ce n’est pas le gel ou le dégel mais un climat rhodanien d’une autre tenue qui m’assaille. Je ne si sais si le Gwilliam a retouché quoi que ce soit (au fond : j’en doute… mais alors pourquoi ça s’accélère à chaque fois comme dans un panier à salade ? est-ce le dictaphonen qui rend l’âme en courant de plus en plus vite bitte ?) mais sa captation de soufflerie me touche jusqu’à l’épine. Et pour me toucher jusqu’à l’épine, normalement faut y aller.

Ben Gwilliam : Breakdownspedup (Mantile)
Enregistrement : 2010-2015. Edition : 2015.
K7 : A-B/ Breakdownspedup
Pierre Cécile © Le son du grisli

4 octobre 2015

LDP 2015 : Carnet de route #18

ldp 2015 2 & 3 octobre

L'heure de la reprise, pour le trio ldp : sept mois après le début de la tournée Listening, c'est à Lucerne, au Neubad, qu'Urs Leimgruber et Jacques Demierre reprenaient les concerts, soutenus à distance par Barre Phillips.

2 & 3 octobre, Lucerne, Suisse
Neubad

2 october 2015 - Ste. Philomène
Oh Oh - Urs, Jacques,
The great adventure begins. Please give my best to the English guys and do have some wonderful concerts with them. I feel like a little kid, stuck in bed with a cold while my friends are just outside my house playing together but my mother won't let me join them.
B.Ph.

02./03.10. – Konzerte, Neubad Luzern
Auftakt zur Herbst Tournee. Ein Austausch Projekt Luzern – London zum Jubiläumsanlass
80 years Barre Phillips / 15 years Trio Leimgruber_Demierre_Phillips mit der Gruppe AMM mit John Tilbury und Eddie Prévost und mit Hannah Marshall, Angharad und Rhodry Davies im Neubad in Luzern. Das Neubad - früher ein städtisches  Hallenbad - existiert seit einigen Jahren als alternatives Kulturzentrum der Stadt Luzern.
Die Konzerte finden direkt im ehemaligen Pool statt. Die trockene, überhaus wohlklingende Hall Akustik dient als zusätzliches Instrument, als eine Art räumliche Partitur. Die aussergewöhnliche Stimmung im Bad wird durch eine künstliche Lichtregie ergänzt.
Aus gesundheitlichen Gründen kann Barre Phillips die angekündigten Konzerte in Luzern, London, Montreuil, Lille nicht spielen. Mit seiner Unterstützung haben wir eine Video Montage (25 Minuten) von verschiedenen Filmausschnitten vorbereitet, die ihm gewidmet sind. Diese Montage zeigen wir dem Publikum als Teil des Konzerts. Anstelle von Barre Phillips spielt die Cellistin Hannah Marshall aus London.
Der erste Konzert eröffnen John Tilbury und Eddie Prévost mit einem extensiven, langen Bogen. Nach einer kurzen Pause zeigen wir das Video mit Barre Phillips. Anschliessend spielen Jacques Demierre und ich zusammen mit Hannah Marshall im Trio.
Am zweiten Abend zeigen wir zum Auftakt das Video mit Barre Phillips. Im letzten Teil des Videos beginnen die Musiker Angharad Davies, Urs Leimgruber, Rhodri Davies, Jacques
Demierre und Hannah Marshall zu spielen. Es entsteht ein längerers, klingendes Epos von 45 Minuten mit Stillen und explosiven Eruptionen. John Voirol, Saxofonist der Musik Hochschule Luzern kommt  mit einer Gruppe von Studenten an das Konzert. Im Anschluss findet mit den Studenten und dem Publikum und den Musikern des Quintetts eine offene Diskussion statt.
U.L.

2 octobre : La silhouette noire du piano Yamaha, C2, numéro 6162835, se reflétait à la surface du carrelage blanc du bassin central de Neubad. Vidé de son eau, le swimming pool principal de ces ex-bains lucernois transformés en centre culturel résonnait encore davantage en moi des cris que des générations d'enfants avaient poussés en sautant du plongeoir le surplombant. A notre arrivée, comme insensible à ces traces sonores juvéniles, le pianiste anglais John Tilburry répétait une pièce de Howard Skempton - me semble-t-il et qu'il devait jouer deux jours plus tard - sur un instrument qui de loin ressemblait à un toy piano. L'isolation thermique du lieu, pensée en fonction d'un public circulant dénudé, ajoutait à une réverbération parfois trop présente un léger sentiment d'oppression. Premier concert de la tournée d'automne, mais sans Barre, ou plutôt, sans la présence physique de Barre, car présent il l'est, en nous, dans nos sons. Je m'assieds, écoutant John Tilbury au piano, pensant à ces premiers concerts en trio à venir, mais momentanément sans contrebasse, ou comment jouer en trio à deux, et vient à moi imaginant Barre retenu par Black Bat ce vers de Edoardo Sanguineti coloré par de longues secondes de réverbération, "la Musica trae a sé li spiriti umani che quasi sono principalmente vapori de cuore". Le passage de Laborintus II contenant ce fragment s'ouvre alors progressivement à mon esprit, comme lorsque remontant à la surface de l'eau, ce n'est que petit à petit qu'on perçoit les sons du monde débarrassés de leur filtre aquatique :
la Musique est toute relative
comme on voit dans les paroles harmonisées et dans les chants :
en résulte une harmonie d’autant plus douce
que la relation est plus belle :
parce que c’est en elle qu’on entend le plus :
la Musique attire à soi les esprits humains
qui sont quasiment par essence des vapeurs du coeur
en sorte qu’ils cessent quasiment toute opération :
tout comme l’âme entière quand elle l’entend
et la vertu de tous court quasiment à l’esprit sensible
qui reçoit le son :
Les trois derniers mots du poème traduit par Vincent Barras dans la revue L'Ours Blanc, no 6, sont tirés, comme le reste du passage, de Il Convivio de Dante et semblent nous suggérer que le son est chose à recevoir. L'ombre de Dante, comme un son traversant le temps, a trouvé en Sanguineti un relai sans égal. Peut-être ne sommes-nous, dans nos espaces sonores improvisés, également et finalement que des relayeurs, passant et repassant les sons, du passé vers le futur, travaillant à l'intérieur d'une zone de transmission, où l'instant présent, à la fois lieu de réception et lieu d'envoi, entre en résonance, accumulant l'énergie de l'avant et de l'après.
J.D.

2 oct

3 octobre : Second concert au Neubad, même piano Yamaha C2 au numéro inchangé, même réverbération, même ambiance carrelée, même sentiment d'échelle improbable dans le rapport homme-bassin. Pourtant tout a changé, tout est différent, expérience étrange et mouvante de mon rapport à l'identité spatiale du lieu. Le temps écoulé entre la dernière note du concert en trio avec la violoncelliste anglaise Hannah Marshall le soir précédent et le premier son émis cet après-midi au moment de la balance du même trio augmenté de la harpe et du violon de Angharad et Rhodri Davis, cette quantité de temps qui a passé, cette portion de durée fléchant mon existence a à l'évidence agi, a d'une certaine manière rendu plus privé mon rapport à cet espace public. M'y serais-je déjà accoutumé, l'aurais-je apprivoisé ou est-ce lui qui insidieusement et sous l'effet déformant de la durée m'aurait apprivoisé ? On sait par expérience que sans temps, sans durée, on prive le son d'un paramètre indispensable, support essentiel parmi les supports, celui par lequel il se manifeste à nous au sein de l'écoulement vital et avec lequel on peut également l'offrir à la perception d'autrui. Mais on sait aussi que sans espace, il n'y a pas de son possible, que l'espace est une des conditions de la propagation sonore, que l'étendue ondulatoire doit s'inscrire spatialement pour être perçue. Pourtant, autant le rapport espace-son semble au fil des différentes pratiques sonores dévoiler un maillage serré de correspondances, autant le rapport espace-durée n'a pas encore été suffisamment envisagé dans toute la complexité de sa pertinence. Le premier son joué en quintet a heureusement balayé ce questionnement de mon esprit. Jouer, penser, des pratiques différentes d'un même engagement sonore qui demandent des temps différents pour exister pleinement. C'est dans leur indépendance que réside la puissance de leur résonance commune. Conviés par le saxophoniste John Voirol à assister au concert, les étudiants qui nous posèrent des questions une fois la performance terminée ne l'ont pas compris autrement. "Quelle est votre émotion juste après le dernier son joué ?", intéressant point de vue qui évite le piège d'associer directement sons et émotions. En tant qu'artisan sonore, mon matériau de base n'est pas l'émotion, mais le son. Je peux imaginer que ces sons provoquent ou évoquent des émotions chez celles et ceux qui les reçoivent. Mais qu'en est-il de l'effet de mes propres sons sur moi ? Les sons que je produis, en prenant essentiellement appui sur l'action de leurs qualités phénoménales sur la perception sensible et en les préservant d'une éventuelle coloration émotionnelle, reviennent-ils vers moi tel un boomerang chargé d'émotions ? Je dirais non.
J.D.

3 oct

Photos : Jacques Demierre.

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE

29 septembre 2015

Jean-Luc Guionnet, Didier Lasserre : Hear Out! (Les potagers natures, 2015)

jean-luc guionnet didier lasserre hear out

On aurait pu attendre – on aura peut-être attendu – du présent duo d’autres surfaces polies et d’autres rumeurs à mettre au jour. Or, la fièvre (ou le public) en a décidé autrement : en concert, Jean-Luc Guionnet (au saxophone alto) et Didier Lasserre improvisent en pyromanes.

Attachée à ces impressions d’Africanasia (souvenir d’Arthur Jones et de Claude Delcloo), la paire, qui connaît ses classiques, nous refait le coup de la « musique du dehors » (Hear Out!). Enfonce le cloo, certes ; mais revoit aussi ses influences sur l’instant, et les révise même : après s’être entendus sur un même principe, l’alto accouche de plaintes hautes et d’accrocs fabuleux quand la batterie remue sans cesse pour ne jamais laisser la rengaine s’imposer.

Il y a chez Guionnet (malgré ses redites, ses contrariétés décidées…) et chez Lasserre (malgré sa courtoisie et son abnégation, ce « laisser-faire »), de quoi créer – et bien – dans le feu de l’action : l’alto vibre alors – combien, ici, de blending notes ? – et la batterie renvoie, quand ce n’est pas l’inverse. Et l’inverse, c’est justement ce que Guionnet et Lasserre donnent ici à entendre. Qui impressionne, brut et authentique.

Jean-Luc Guionnet, Didier Lasserre : Hear Out! (Les potagers natures)
Enregistrement : 28 février 2014. Edition : 2015
LP : A/ Set 1 – B/ Set 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 mai 2018

Harutaka Mochizuki : Through the Glass / Short Short (Armageddon Nova, 2017)

lsdg4150Cette chronique de disque est l'une des soixante-dix que l'on trouvera dans le quatrième numéro papier du son du grisli, en plus d'une longue interview de... Harutaka Mochizuki

mochizuki

Il y a presque quinze ans paraissait Solo Document 2004, premier disque du saxophoniste – et chanteur – Harutaka Mochizuki. En quatre improvisations, le jeune homme prouvait que d’un souffle voulu difficile pouvait naître une expression certaine. Au jeu des comparaisons, on pouvait oser les noms d’Albert Ayler ou de Martin Küchen, mais quelque chose n’allait pas. Les provocations de Mochizuki cachaient de toute évidence autre chose qu’une énième révérence au free jazz ou à l’improvisation libre.

Déjà en 2004, un air – pour ne pas dire une mélodie – s’insinuait au fil de l’exercice : au creux d’un souffle timide ou derrière un sifflement, une habile soustraction de notes ajoutant sans cesse au contenu musical. Aujourd’hui, le mystère reste entier et, même : après l’écoute de Through the Glass et de Short Short, deux nouveaux solos de saxophone, n’a-t-il pas épaissi ? Mochizuki a beau dire qu’il a passé du temps entre son premier solo publié et ces deux disques-là, la première intention est la même : chanter la bouche fermée par le bec d’un alto.

Vingt minutes et puis dix, voilà pour Through the Glass. Aux souffles embarrassés pourront succéder des sifflements et à un chapelet de notes amoindries un bruyant dérapage : le saxophoniste n’abandonnera jamais la mélodie étrange qu’il a construite sans même que l’auditeur s’en aperçoive. Mais lorsque le motif l’atteint enfin – ce Summertime rebelle mais qui vacille –, ce-dernier comprend qu'il n’a pas été à la hauteur. Trop distrait, ici, pour saisir telle nuance, trop occupé ailleurs à chercher, en lieu et place du musicien, une conclusion à son exercice. Pouvait-il s’attendre alors, pour finir, à ce bruit de verre brisé ? 

La seconde pièce de Through the Glass pourrait faire l’effet d’une ligne tracée à la craie sur un tableau noir. C’est donc l’histoire d’une trace et celle d’un passage, ce que redit Short Short en deux très courtes faces. C’est là une cassette tirée à 51 exemplaires, certes, mais toujours différente puisque Mochizuki les a enregistrées l’une après l’autre en combinant deux morceaux tirés de manière aléatoire d’un répertoire de dix. Quelle mélodie l’auditeur entendra-t-il alors ? Acceptera-t-il d’ignorer jusqu’au titre des deux pièces qu’il possède ?

La bande tourne déjà : le passage a commencé et la trace se laisse entendre au gré de la progression d’un alto fragile. Derrière le premier souffle il y a une, deux ou trois notes à la peine et des bruits impromptus : il y a surtout un air qui reviendra plusieurs fois, disparaîtra ensuite, reviendra à nouveau. Aussi fragile que l’instrument duquel il est sorti, aussi iconoclaste que le musicien qui l’a inventé. C’est une somme de mystères qui provoque une exceptionnelle attente.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

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26 septembre 2015

Martin Küchen, Landæus Trio ‎: Four Lamentations and One Wicked Dream of Innocence (Moserobie, 2014)

martin küchen landaeus trio four lamentations

Four Lamentations and One Wicked Dream of Innocence : le titre du vinyle s’explique, et même, se comprend : quatre compositions de Martin Küchen, d’un abattement inspiré, augmentées d’une composition « innocente » que l’on doit au pianiste de la section rythmique qui accompagnait le saxophoniste ce 19 avril 2013, Mathias Landæus.

Des années après India ou Olé, le modal (et l’ « exotique ») inspire encore Küchen : ses mélodies sont attachantes, mais surtout sublimées par ses façons d’instrumentiste. Ainsi, les saxophones (alto, ténor, baryton) invitent-ils la section rythmique à les rejoindre pour mieux, ensuite, la traîner à terre ; et quand ils vacillent sur un swing ralenti – qui pourra évoquer le vieil Hawkins (Tres Palabras) ou le jeune Kenyatta (Until) – leurs vibrations font effet.  

On remerciera Johnny Åman (contrebasse lâche) et Jonas Holgersson (batterie mesurée) des discrétions qu’ils dispensent. Mais n’étant « que » membres du Landæus Trio, leur élégance ne compte pas en comparaison du bavardage mélodique – à la McCoy Tyner, alors qu’on aurait apprécié ici la ponctuation d’un Fred Simmons (Until encore) – de leur leader de pianiste. Inquiet de placer quelques notes au-dessus de celles du soliste, Mathias Landæus démontre en effet un goût pour le clinquant qui finit par embarrasser l’auditeur – après absorption de pilule Küchen, voici qu’il entend TSF.

L’auditeur en question devra donc faire un effort (en seconde face, surtout) : et consacrer toute son attention au timbre singulier de Martin Küchen en imaginant le pianiste suédois – mais, au son, déjà franco-italien – accompagner, et accepter d’accompagner seulement, l’épatant saxophoniste sur piano Bolleter.

Martin Küchen, Landaeus Trio : Four Lamentations and One Wicked Dream of Innocence (Moserobie)
Enregistrement : 19 avril 2013. Edition : 2014.
LP : A1/ Post Injuries A2/ Don’t Ruin Me – B1/ En Jämtländsk Xe B2/ Du Rör Dig Så Sakta… 03/ One Minute of Innocence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 avril 2018

Quentin Rollet, Jean-Marc Foussat, Christian Rollet : Entrée des puys de grêle (Bisou / Fou, 2018)

rollet foussat

Le son du grisli entame donc la deuxième semaine d'une semaine française, à l'occasion de la parution du deuxième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert. Après Richard Pinhas, Romain Perrot, Jean-Jacques Birgé et Jean-Marie Massou, c'est un trio de choix...

On ne dira rien de la relation particulière qui unit Christian et Quentin Rollet – il faudra aller lire Agitation Frite 2 (ou la deuxième phrase de cette chronique) pour en apprendre davantage. En février 2017, en présence de Jean-Marc Foussat, père et fils se retrouvaient donc – très bien : l’un, batteur du légendaire Workshop de Lyon et fondateur de l’ARFI, est le père de l’autre, qui a pu frayer avec David Grubbs, The Red Krayola ou Nurse With Wound : c’est ainsi le premier qui « alimentait » le feu de la marmite musicale (infernale ?) où le second a longtemps baigné.

Ces trois pièces nous rapportent donc les bruits d’une réunion de famille dont un arbitre vient changer les habitudes. Lointaine, et sur grand écho, la voix de Foussat raconte les premiers gestes : de la mise en place à la lutte programmée – sopranino et batterie rivalisant d’inventions et de coups portés –, c’est un free réinventé sur équipement past-moderne. « Hajime », dit ensuite l’AKS sans réussir à provoquer la première attaque : des propositions sont alors faites, auxquelles le saxophone alto répond ; plus loin, ce sera la batterie, qui impulse aux musiciens un air d’indien contrarié ou de sévère emportement – alors le sopranino est de retour, et tout finit par s’apaiser.

Assomé mais heureux, l’auditeur attend la suite : une batterie roule, ça tombe bien. L’alto s’y adapte quand le synthétiseur frotte à l’arrière – c’est une combinaison suspecte, donc, et pour tout dire : un fourre-tout sonore que les trois hommes – maintenant complices – transforment en corps capable de mouvement. Les voix (Foussat, mais aussi Rollet fils) qui en proviennent vous environnent et les divers battements vous obligent – j’aime le son du corps au fond des puys. Battre en retraite est une possibilité ; couper le son en est une autre. Or, on suit l’équipe et sa débauche de trinité ; Foussat en sain d’esprit, c’est pas tous les jours. Remerciements à la famille.

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Quentin Rollet, Jean-Marc Foussat, Christian Rollet
Entrée des puys de grêle
Bisou / Fou, 2018
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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2 octobre 2015

John Coltrane : Live at Penn State ’63 (Hi Hat, 2015)

john coltrane live at penn state 63

Ajout à Coltrane sur le vif, à propos d'un concert du quartette de John Coltrane qui vient d’être publié… Ce n’est pas le Coltrane aventureux des soirées en club que l’on retrouve ici mais celui de la future tournée européenne d’octobre-novembre 1963. En cette soirée du 19 janvier 1963 passée au Schwab Auditorium de la Penn State University, le saxophoniste, sûr de sa technique, segmente ses solos en plusieurs pistes et fait une confiance totale en ses partenaires : McCoy Tyner délivre de somptueux chorus (Every Time We Say Goodbye, Mr. PC) ; Jimmy Garrison, pour une fois pas trop maltraité par la prise de son, fait admirer son travail en profondeur tandis qu’Elvin Jones se fait moins tonitruant que d’ordinaire.

Tournant autour du thème de Bye Bye Blackbird, Coltrane semble gêné par les accords de son pianiste. Quand ce dernier s’efface et laisse parler le trio, il oublie le thème et densifie de nouveaux rivages. Notons ici le subtil jeu de balais du batteur pendant le doux chorus de Garrison. Seul maître à bord de The Inch Worm, Coltrane se montre souverain au soprano et le sera à nouveau lors d’une version malheureusement incomplète de My Favorite Things. Le génie du saxophoniste se fait discret sur Every Time We Say Goodbye quand, au contraire, Tyner se montre prolixe et que Garrison malaxe l'harmonie avec une liberté totale. Incomplètes, les versions de Mr. PC et de I Want to Talk about You profitent respectivement d'un chorus inspiré du pianiste et de l’habituel – et ici  bouleversant – stop chorus du saxophoniste. A suivre…

John Coltrane : Live at Penn State ’63 (Hi Hat)
Enregistrement : 1963 / Edition : 2015
CD : 01/ Bye Bye Blackbird 02/ The Inch Worm 03/ Every Time We Say Goodbye 04/ Mr P.C. 05/ I Want to Talk about You 06/ My Favorite Things
Luc Bouquet © Le son du grisli

24 septembre 2015

Ross Bolleter : Frontier Piano (WARPS, 2014)

ross bolleter frontier piano

« L’heure de la mort sonne un jour pour tout piano ; une fois passé, il chante une tout autre chanson. » En boucle, Ross Bolleter, que son intérêt pour les pianos à deux doigts de ne plus l’être continue – après Secret Sandhills and Satellites, Night Kitchen… –  de travailler.

Le charme qu’il trouve aux carcasses abandonnées interroge encore : leur petite musique est-elle encore musique ? C’est qu’à « l’instrument classique par excellence » le piètre état impose l’à-peu-près, si ce n’est l’injustifiable, et l’inattendu. De son enveloppe défaite une poignée d’oiseaux peut avoir fait son nid – c’est ce qu’on peut imaginer à l’écoute de la première pièce de ces deux disques –, sa sonorité dégradée ne s’avère pourtant pas moins capable : de mélodies malhabiles, de combinaisons rythmiques, d’arpèges tordus, de troubles comptines, de coups autrement expressifs…

Bolleter peut aussi se saisir de plusieurs pianos que lui ont préparés la nature et le temps qui passe. Il les empile alors, ou les imbrique, et entame un concert. C’est l’ « après Mozart » qu’il envisage maintenant : en pianiste régressif, il invente un art autrement probant : petite musique de déchéance aux joyeux airs de Carmagnole.

Ross Bolleter : Frontier Piano. A Double Album of Pieces for Ruined Piano (WARPS)
Edition : 2014.
2 CD-R : CD1 : Terra Nullius 02/ Living Daylights 03/ Dead They Sing… 04/ Paddock Grand 05/ Sombre 06/ Trespass 07/ Pioneer Piano 08/ Home Truth 09/ Nasal 10/ Ancient Challenge 11/ Envoi – CD2 : 01/ Dominion 02/ Eye Music 03/ Après Mozart 04/ Bleached Oats 05/ Family Diary 06/ Antoinette 07/ Time and Fevers Burn Away…
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 septembre 2015

experiMENTALien : Nine Triads (Attenuation Circuit, 2015)

experimentalien nine triads

Pas retournant, le premier morceau. Mais bien quand même. Et bien quand même c’est quand même bien… Dans une veine noise tranquille (oui, cette veine existe). On suppose des guitares bien larges, de l’électronique spasmodique…

C’est sur la deuxième plage que les choses sérieuses commencent. Au lieu du bruit blanc, le groupe (experiMENTALien, mais en fait L.V. Martinez, grand amateur de mots-valises) donne dans le bruit rose. Il emporte des voix d’hommes et de femmes, des immondices de toutes espèces dans un flot sonore bruitisto-concret. Et ça ne s’arrête jamais : troisième, quatrième, cinquième plage… Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre l’affluence de toutes ces choses inconnues qui font du bruit. Mais du beau.  

experiMENTALien : Nine Triads (Attenuation Circuit)
Edition : 2015.
CD : 01/ Driftrap 02/ Voicel 03/ Trainput 04/ Pulselection 05/ Electrip 06/ Procescape 07/ Oscillapse 08/ Universelection 09/ Noiserenity
Pierre Cécile © Le son du grisli

14 septembre 2015

Ex You : Whatknot (Small Scale Music, 2015)

ex you whatknot

C’est chez le guitariste László Lenkes (donc en Serbie) qu’a été enregistrée cette cassette. Chaque face contient deux improvisations du trio qu’il forme avec Milan Milojković (home-made electronics) & Filip Đurović (batterie).

L’impro libre de nos trois garçons ne donne pas dans une free music expiatoire. Non. Plutôt dans un long processus d’actions et de réactions. Comme le tirage de corde est permis Lenkes n’entache pas le jeu de ses effleurements / attouchements de frettes. Pour ce qui est de l’électronique et de la batterie (des éléments), elles servent la même idée (d’une impro nébulo-cristalline ou d’un jazz qui aurait perdu le fil). C’est pas mal de se laisser aller de temps en temps à du créatif bien reposant.

Ex You : Whatknot (Small Scale Music)
Enregistrement : février 2015. Edition : 2015.
Cassette : A1/ V A2/ VI – B1/ VII B2/ VIII
Pierre Cécile © le son du grisli

13 septembre 2015

Raymond Boni, Raphaël Saint-Rémy : Clameur (Emouvance, 2015)

raymond boni raphaël saint-rémy clameur

Réfléchissons à cette clameur. Que nous dit-elle ? Qu’il est trop tard, que l’apocalypse est grouillante, que la bienveillance était dans trop peu d’esprits ? Que le regard n’était que sur soi ? Cette clameur est-elle de joie, d’insouciance, de cri, de colère ?

Pour le moment, je n’entends que la clameur mêlée de Raymond Boni et Raphaël Saint-Rémy. C’est une clameur qui se partage. Ce sont des flèches qu’ils s’envoient par vagues et grandes marées. La sécheresse n’est que suc de tendresse. Le piano martèle l’espace (Deal the Deal) et fendille le silence (Solitude), le hautbois et les hauts-cuivres collectent le continu, brisent le convenu. La guitare bondit, charge, ouvre son antre sonique, guide, clame. Tous deux nous laissent entrevoir les dernières espérances. C’est à prendre ou à laisser.

Raymond Boni, Raphaël Saint-Rémy : Clameur (Emouvance / Socadisc)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Deal the Deal 02/ Broken Hill 03/ Clameur 04/ Solitude 05/ The Cat Named Bebop 06/ Dialects 07/ Shaman 08/ Poetry Ritual 09/ The Big Talk
Luc Bouquet © Le son du grisli

4 novembre 2014

Derek Bailey, Joëlle Léandre, George Lewis, Evan Parker : 28 rue Dunois juillet 82 (Fou Records / Metamkine)

derek bailey joëlle léandre evan parker george lewis 28 rue dunois juillet 82

Sans doute pas une émergence – le ver était dans le fruit depuis quelques temps déjà – mais l’audace d’une esthétique (l’improvisation radicale made in Europe) alors en plein bouillonnement. Derek Bailey, Joëlle Léandre, George Lewis et Evan Parker étaient au Dunois en ce chaud mois de juillet 1982. Le Dunois était alors le temple de toutes les expérimentations et un certain Jean-Marc Foussat y faisait ses premières armes de preneur de son(s).

Ces soixante-quinze minutes d’impro libre ne sont rien d’autre qu’une bénédiction. Parce que ces quatre-là n’avaient que le présent pour partage. Il faut les entendre, presque timides, cafouiller le temps de quelques minutes avant de s’unir réellement. Les tics, les habitudes viendront plus tard. Pour l’heure, à demi-notes, ils s’inventent (splendide connexion Lewis-Léandre), cherchent dans leurs duretés-souplesses le plus beau terrain vague. Le propulseur-saxophone d’Evan lançait des sagaies-idées, tâtait du souffle continu sans débordement inutile ; Joëlle – autant pizz qu’arco ici – ne doutait pas et dévoilait quelques-unes de ses sorcelleries futures ; la guitare de Derek jouait un drôle de flamenco et avait la corde fertile ; George Lewis se sentait comme un poisson dans l’eau angélique des hautes rivières. Oui, ces quatre-là avaient du caractère, de la suite dans les idées. L’utopie était en marche. Ce disque vient à point-nommé pour nous suggérer qu’elle est (peut-être) encore possible.

écoute le son du grisliDerek Bailey, Joëlle Léandre, George Lewis, Evan Parker
28 rue Dunois juillet 82 (extrait)

Derek Bailey, Joëlle Léandre, Evan Parker, George Lewis : 28 rue Dunois juillet 82 (Fou Records / Metamkine)
Enregistrement : 1982. Edition : 2014.
CD : 01/ 1ère partie 1a 02/ 1ère  partie 1b 03/ 1ère partie 2 04/ 2ème partie 1 05/ 2ème partie 2
Luc Bouquet © Le son du grisli

léandre workshop

2 juillet 2020

Jackie McLean : Une sélection

sélection jackie mclean

A l'occasion de la réédition de la monographie consacrée au saxophoniste américain (aux éditions Lenka lente), le son du grisli publie cette sélection Jackie McLean, tirée, elle, de l'ouvrage Jazz en 150 figures (aux éditions du Layeur). Bel été à vous. 

 

Avant de découvrir la musique de Charlie Parker, le jeune Jackie McLean suit des cours de saxophone alto à la New York School of Music en ayant une seule référence en tête : le ténor de Lester Young. Fréquentant en voisin de grands noms du bop, il profite aussi de leçons de Bud Powell, pianiste qui l’emmène, dès 1949, sur la scène du Birdland, avant de le recommander à Miles Davis. Membre du groupe du trompettiste entre 1951 et 1952, McLean gagne ensuite les rangs de la formation de Charles Mingus, puis les Jazz Messengers d'Art Blakey, dans le même temps qu’il commence à enregistrer sous son nom pour le label Prestige des disques d’un hard bop encore influencé. Empêché de jouer en club après s’être vu retirer sa carte professionnelle pour avoir usé de stupéfiants, il accepte un rôle au théâtre auprès du pianiste Freddie Redd dans la pièce The Connection – formation que l’on retrouve dans la transposition par Shirley Clarke de la pièce à l’écran – avant de signer les plus emblématiques de ses disques pour Blue Note : là, défend une esthétique plus personnelle, qui convoque en même temps de savantes réminiscences de bop et de plus neuves conceptions du jazz, notamment révélées par Ornette Coleman, avec qui il enregistre en 1967 le pourtant tiède New and Old Gospel. Enseignant à l’Université d’Hartford dès l’année suivante, le musicien élabore dans les années 1970 une série d’albums inégaux qui souffrent de la comparaison avec ses premiers enregistrements, avant de se faire plus rare. Au fait des jazz qui l’ont précédé autant qu’à l’écoute des préoccupations de son temps, Jackie McLean aura surtout donné les preuves de son importance au son singulier de son saxophone alto.

  

Première référence commercialisée de sa collaboration avec Blue Note, New Soil fait apparaître Jackie McLean auprès de Donald Byrd (trompette), Paul Chambers (contrebasse), Pete La Roca (batteur), et, surtout, du pianiste Walter Davis, auteur de la majorité des titres interprétés ici. Commençant à faire entendre sa voix particulière (sur « Greasy », notamment), le saxophoniste révèle son ambition de compositeur attentif au changement sur « Hip Strut » et « Minor Apprehension », morceaux charmés les possibilités de la répétition.

Toujours en compagnie de Walter Davis, McLean enregistre trois ans plus tard le plus radical Let Freedom Ring. Motivé par la présence du contrebassiste Herbie Lewis et celle de Billy Higgins (batteur entendu sur les premiers enregistrements de Coleman), le saxophoniste distribue avec plus de conviction ses sifflements impromptus : sur la reprise d’un thème de Bud Powell (« I’ll Keep Loving You ») autant que sur trois de ses compositions personnelles, parmi lesquelles on trouve « Omega », blues se jouant des conventions élevé au statut d’œuvre envoûtante.

Quelques semaines seulement après avoir enregistré le déjà remarquable One Step Beyond auprès du tromboniste Grachan Moncur III et du vibraphoniste Bobby Hutcherson, McLean retrouve ces deux novateurs et convoque Larry Ridley (contrebasse) et Roy Haynes (batterie) à l’occasion de la séance de Destination Out! Parmi les quatre titres enregistrés à cette occasion, trois sont signés du tromboniste, qui épousent à merveille les ambitieux hautes du leader. Profitant d’une modalité permissive, un jazz atmosphérique s'installe alors, bientôt bousculé par de redoutables interventions (« Love and Hate ») et puis soumis à une progression à étages n’en finissant plus de motiver les élans baroques de chacun des solistes (« Esoteric »).

Auprès du trompettiste Charles Tolliver, McLean inaugure une autre collaboration cuivrée et agissante, qui donnera des fruits de la taille d’It’s Time (enregistré en août 1964 avec Herbie Hancock) et, surtout, d’Action, datant du mois suivant. Auprès de Bobby Hutcherson, du contrebassiste Cecil McBee et de Billy Higgins, McLean et Tolliver comblent de dissonances une ballade captivante (« Wrong Handle ») ou un presque blues (« Hootnan ») et font de leurs interventions des raccourcis fulgurants sur le titre phare : Action radical aux faux-airs coltraniens.

Deux ans plus tard, le saxophoniste accueille dans sa formation le trompettiste Lee Morgan et le batteur Jack DeJohnette pour défendre sur Jacknife un répertoire qui célèbre les qualités de compositeur de chacun de ses partenaires. L’énigmatique « On The Nile » de Charles Tolliver, que structurent les accords de piano de Larry Willis, ouvre ainsi une suite monumentale de thèmes adéquats à l’exécution d’un groupe puissant et capable, à la fois, de nuances ; soit : irréprochable.

jackie mclean guillaume belhomme lenka lente 2020

19 décembre 2015

S4 : Cold Duck (Monotype, 2015)

s4 cold duck

Les premières notes sont hautes et insistantes : c’est ainsi au appeau que quatre saxophones soprano (John Butcher, Christian Kobi, Hans Koch et Urs Leimgruber – on se souvient de ces deux derniers en Schweizer Holz Trio) attiraient à eux ce Cold Duck d’une espère rare…

Le titre du disque fait sans doute davantage référence au froid qui sévissait à Zürich le 21 janvier 2015 qu’au pétillant – un mousseux, non une mousse – dont il porte le nom. Pas engourdis pour autant, les musiciens s’agitent d’abord et puis s’accordent à l’oreille sur des lignes souvent longues, et mouvantes encore bien après que les saxophones droits les ont abandonnées.

Dans leurs filets, les musiciens arrangent alors avec bonheur couacs, nasillements et sifflements, et puisqu’un ancien atlas nous rappelle qu’ « il est extrêmement difficile de fixer par écrit les chants caractéristiques des oiseaux » et « qu’ils ne peuvent être traduits ni par des lettres, ni par des mots ni même par des notes », on renverra l’amateur à l’éloquence de cet enregistrement.  



S4 : Cold Duck (Monotype / Metamkine)
Enregistrement : 21 janvier 2015. Edition : 2015.
CD : 01-09/ I-IX
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 years a grisli

2 septembre 2015

OxJaMS Trio : Suite of Dreams (Slam, 2015)

oxjams trio suite of dreams

A Oxford, se retrouvent George Haslam, Steve Kershaw et Richard Leigh. Le premier honore et cajole les graves de son baryton, offre à son tarogato quelques dissonances cinglantes, joue au derviche tourneur, opte pour une vieille mélodie médiévale. Le second fait claquer les cordes au gré des vents contraires, racle encore, ne s’embarrasse d’aucun préavis ou d'aucune précaution. Le troisième crée une harmonie stagnante, transforme son clavier en  batterie diluvienne, joue au concertiste grandiloquent, use de stridences délétères.

Tous trois (solo, duo, trio) n’emportent pas toujours l’adhésion, peinent parfois à convaincre. Mais réussissent en fin de disque (Déjà-vu, Suite Dreams) à fignoler de vifs et inspirés échanges. A suivre donc…

The OxJaMS Trio : Suite of Dreams (Slam Productions / Improjazz)
Edition : 2015.
CD : 01/ Sostenuto 02/ Haunted Spaces 03/ Under a Different Sky 04/ Easy on the Poppadoms 05/ Dancing Folk 06/ Tenebrae 07/ Dreaming in Spires 08/ Somethingology 09/ Déjà-vu 10/ Suite Dreams
Luc Bouquet © Le son du grisli

27 août 2015

Luc Houtkamp, Simon Nabatov, Martin Blume : Encounters (Leo, 2015)

luc houtkamp simon nabatov martin blume encounters

Roulements savoureux de Martin Blume (l’école Bennink, la finesse en sus), tracés sauvages  et jamais courtois de Simon Nabatov (Nabatov made in Nabatov), souffles croustillants et blessés de Luc Houtkamp (Brötzmann passant par là) : Encounters n’ennuie jamais. Comme souvent les premières rencontres.

Par à-coups ou en blocs éruptifs, la course se veut belle, l’écoute résulte large, l’équilibre trouve refuge. Ardents, les étranglements du saxophoniste oublient relâche et suspension. Mais les roulements du batteur ne cessent d’éblouir. Et la strangulation de revenir sous forme de juteux duos (batterie-piano le plus souvent) avant que le trio ne  fore plus profond encore la matière vive. Buisson ardent que ce magnifique Encounters.

écoute le son du grisliLuc Houtkamp, Simon Nabatov, Martin Blume
Encounters (extrait)

Luc Houtkamp, Simon Nabatov, Martin Blume : Encounters (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Running 02/ Coming 03/ Bumping 04/ Stumbling 05/ Confronting Part 1 06/ Confronting Part 2 07/ Meeting 08/ Facing
Luc Bouquet © Le son du grisli

12 janvier 2015

The International Nothing : The Dark Side of Success (Ftarri, 2014)

the international nothing the dark side of success

Passée l’envie de se faire connaître (Mainstream), et après avoir essuyé un premier retour de clarinettes (Less Action, Less Excitment, Less Everything), Michael Thieke et Kai Fagaschinski composaient en septembre 2013 The Dark Side of Success. L’un à gauche et l’autre à droite, prenaient de la distance.

Comme hier, les clarinettes accrochent quelques motifs écrits à des partitions lâches. Les gestes lents peuvent tisser le fil d’une conversation, s’entendre sur un unisson, abandonner les notes longues pour un accord tranchant. En miroir, Thieke et Fagaschinski construisent des structures légères qu’ils font tenir en équilibre et consolident en se défaussant – lorsqu’ils semblent prendre un peu de recul pour mieux envisager leurs partitions. La méthode est originale, et fait effet.

The International Nothing : The Dark Side of Success (Ftarri)
Enregistrement : 19 et 22 septembre 2013. Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Empty Your Pockets 02/ Beat ‘Em All 03/ Deepwater Horizon 04/ Lebensverlängernde Massnahmen 05/ Pop Music 06/ Lost and Found and Lost Again
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 avril 2015

Johan Arrias, Christian Munthe : Torso and Legs (Bug Incision, 2014)

john arrias christian munthe torso and legs

Parti de Derek Bailey pour, finalement, peu s’en détacher, Christian Munthe décortique la corde avant de la labourer. Au passage, questionne la caisse de résonance de son instrument puis reprend son étrange labeur. Fuyant la phrase, trouvant à sa clarinette quelque sifflante vertu, Johan Arrias rend anxiogène son souffle au saxophone alto.

Tous deux passent le temps à armer leurs solitudes, trouvent parfois le chemin des justes colères et des chocs assemblés. Mais, toujours échouent, à réunir leurs fragiles élans.

Johan Arrias, Christian Munthe : Torso & Legs (Bug Incision Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2014.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III
Luc Bouquet © Le son du grisli

1 mai 2015

João Camões, Rodrigo Pinheiro, Miguel Mira : Earner (Tour de Bras, 2014)

joao camoes rodrigo pinheiro miguel mira earner

João Camões (violon alto), Rodrigo Pinheiro (piano) et Miguel Mira (violoncelle) possèdent l’art de naviguer large. Parfois s’affrontent, s’invectivent (Theorical Morning, Stifling Contretemps), donnent à leurs phrasés des tempi distincts (Imprint) mais ne sont jamais aussi convaincants que lorsqu’il s’agit d’ariser leur fougue (Dream Theory).

Se détachant, les voici pénétrés par d’étranges songes. Tenant la matière, se servant d’un piano pour détendre et affirmer une harmonie, violoncelle et alto délient les cadres et, par petits traits, explorent les recoins les plus obscurs de ces temps allongés, étirés. On entendra alors de fins craquements, de fins ricochets. Ils se recentreront alors. Iront jusqu’à s’effacer, s’éteindre. Mais au loin, résistera la riche résonance d’un piano toujours prêt à devancer l’aventure.

Earner : Earner (Tour de Bras)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Imprint 02/ Dream Theory 03/ Time Leak 04/ Theoretical Morning 05/ Gömböc 06/ Airfoil 07/ Stifling contretemps 08/ Triage
Luc Bouquet © Le son du grisli

18 novembre 2017

David Grubbs : Creep Mission (Blue Chopsticks, 2017)

david grubbs creep mission copy

La forêt de disques que David Grubbs a plantée ne l’empêche pas de continuer à semer, de temps en temps. Dernière preuve en date : Creep Mission

Ça commence de manière informelle, à la guitare solo, avec un arpège clair qu’une fausse note déséquilibre (sciemment). Et quand arrivent la trompette (de Nate Wooley), les electronics (de Jan St. Werner) et la batterie (d’Eli Keszler), c’est l’orage : la dissonance fait de plus en plus d’effet et fait claquer une distorsion, puis une autre, et ainsi de suite. Ça commence fort, donc, et cette tension ne retombera pas.

Mieux, même ! Les musiciens feront de cette tension un membre supplémentaire de la team plutôt qu’un instrument. Et le nouveau membre, et bien, c’est un agitateur fou qui leur vole dans les pattes ou les plumes, leur souffle dans le bec ou dans la caisse… Il n’y a donc pas qu’aux caprices des instrumentistes qu’obéissent les compositions de Grubbs.

A cela, il faut ajouter leur « inquiétante étrangeté », il n’y a qu’à entendre l’électroacoustique de Jeremiadaic pour s’en convaincre ou le dronesque The C In Certain (on aura compris l’allusion). Je n’ai presque rien d’autre à dire qu’à vous enjoindre d’y courir. Ah si, dire que Grubbs retrouve le solo à l’acoustique et que son jeu de guitare a le don de transformer une mélodie dont d’autres se seraient bien satisfaits. C’est bon, maintenant, vous pouvez y courir.

large_WEB

David Grubbs : Creep Mission
Blue Chopsticks / Drag City
Pierre Cécile © Le son du grisli

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre. En outre, comme le hasard fait bien les choses, ce numéro proposera une évocation d'AMM signée... David Grubbs.

31 mars 2015

Loris Gréaud : Crossfading (Dis Voir, 2015)

loris gréaud crossfading

C’est un article du (de Le ?) Monde qui m’a présenté Loris Gréaud, en des termes flatteurs en plus, que je m'en vais cito-piller : « Pétri de l'univers junky de William Burroughs et de science-fiction façon J.G. Ballard, Gréaud brouille les frontières entre le réel et le virtuel : nano-sculptures invisibles à l'œil nu, tentative de télétransportation, concert pour les poissons abyssaux… »

Déjà curieux, c’est enthousiaste que j’ouvrais ce livre de soixante pages après avoir lancé le CD qu’il contient, Crossfading, soit : l’enregistrement d’une IRM cérébrale de l’artiste en pleine création au Whitney Museum of American Art de New York le 20 novembre 2006. Pendant que je goûte au noir & blanc des images de tous les tissus de la tête de notre hôte (j’ai renoncé à la lecture de leurs messages cryptés, et cessé d’essayer de comprendre pourquoi la date du 5 juillet 2013 y traînait dans un coin), je me laisse magnétiser par des basses qui battent à plus ou moins vive allure – je vous explique là l’effet des « décalages de fréquences intra-auriculaires successifs. » C’est en fait comme un drone aléatoire qu’on aurait peut-être pu obtenir grâce à une Bass Station.

Un drone qui a quand même un goût de trop peu et qui n’a pas pu occulter les dernières expériences de Rudolf Eb.er (Brainnectar & Wellenfeld) autrement plus mystérieuses. Ceci étant, peut-être qu’assister à la performance de Gréaud aurait redonné du panache à son projet. Qui saura ? En tout cas, il ne faut pas en vouloir à Philippe Langlois et Frank Smith, qui dirigent la série ZagZig des éditions Dis Voir. Ils ne pouvaient mettre un Gréaud dans chaque livre, en plus du CD.

Loris Gréaud : Crossfading (Dis Voir)
Enregistrement : 2006. Edition : 2015.
Livre (64 pages) + CD : 01/ Crossfading
Pierre Cécile © Le son du grisli

27 février 2015

Barry Guy : Five Fizzles for Samuel Beckett (NoBusiness, 2014)

barry guy five fizzles for samuel beckett

C’est un vinyle court qui consigne d’autres fruits – que ceux de Sinners, Rather than Saints – de la séance du 11 janvier 2009 organisée pour Barry Guy par NoBusiness à l’église Sainte Catherine de Vilnius. Cinq pièces qui voient le contrebassiste revenir, des années après la référence Maya, aux « Fizzles » de Samuel Beckett.

« A force de long vouloir / Tout vouloir envolé. » La formule de l’écrivain (Cap au pire) ne conviendra pas à Barry Guy. Lui, est donc allé voir à l’intérieur de Pour finir encore (ou de sa traduction) dans l’espoir de trouver l’inspiration nécessaire au retour à l’instrument puis d’abattre cinq « Fizzles » enfin.

A l’aléatoire poétique, Guy oppose une diversité de sentiments, rumine en périphérie de contrebasse, joue d’harmoniques et de grincements, de tensions surtout. S’il prend son temps, il n’est rien moins qu’évasif, chantant à plusieurs et accrochant de plus en plus, frottant puis grattant pour découvrir sous le vernis l’hymne orageux qu’il étouffait.



Barry Guy : Five Fizzles for Samuel Beckett (NoBusiness)
Enregistrement : 11 janvier 2009. Edition : 2014.
LP : A1/ Fizzle I A2/ Fizzle IIA3/ Fizzle III B1/ Fizzle IV B2/ Fizzle V
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Subsistent, dans les stocks du grisli, quelques exemplaires de notre onzième hors-série, Sept contrebasses, dont est Barry Guy. Si nos dix autres hors-série sont épuisés, certains sont encore disponibles au Souffle Continu ou chez Metamkine.

annonce sept basses

 

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