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Le son du grisli
1 juin 2012

Anto Pett, Bart van Rosmalen : Playwork (Leo, 2012)

anto pett bart van rosmalen playwork

Dans le piano d’Anto Pett, le reflet du gamelan balinais. Dans le violoncelle de Bart Van Rosmalen, de fielleuses friandises. Dans ce duo, des terrains vagues arpentés à grandes enjambées.

Souvent accrochés et arcboutés l’un à l’autre et ne réduisant jamais l’axe choisi, les voici se privant de sortie. Maintenant, ils cassent leurs jouets, respirent et hument l’attente avant de reprendre le chemin cabossé. Trouvant le sentier des espaces et des résonances, le mystère s’impose et s’incruste. Cogne en profondeur malgré les doutes. Une belle aventure. A suivre…

Bart Van Rosmalen, Anto Pett : Playwork (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Professionals & the Unknown 02/ Methodical Fascination 03/ The Work 04/ Transformation 05/ The Body & the Energy 06/ Variation 1 07/ Variation 2 08/ Variation 3 09/ Variation 4 10/ Variation 5 11/ Variation 6
Luc Bouquet© Le son du grisli

10 décembre 2016

Genetic Transmission : Genetic Transmission / Chrzqszcz brzmi w trzcinie (Zoharum, 2016)

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Si je crois tout connaître de l’industrie musicale, l’indus est encore un monde à découvrir pour moi. Passées les références du genre, que de surprises en effet m’attendent entre un zinc en décomposition et des rails de métal rouillés. Dans une série dédiée aux archives, le label Zoharum réédite donc… Genetic Transmission.

C’est sous ce nom que Tomasz Twardawa a enregistré en 1996 ce CD inaugural sorti sur OBUH l’année d’après. Il joue avec les programmations, les rythmes entêtants, multiplie les ajouts bruitistes (un des disques de Genetic Transmission s’appelle Electro Bruitiste et un autre rend hommage à Russolo !) sur des pistes… bruitistes. Lent et étouffant à souhait, une belle découverte donc.

Si belle qu’on se jettera sur une autre réédition sortie à l’époque sur Tochnit Aleph : Chrzqszcz brzmi w trzcinie. Twardawa franchit encore un cap dans l’étouffement et du coup… plus difficile pour nous de respirer (orgues, ordinateur, bandes triturées ne nous laissent pas le choix). Loin d’être aussi intéressant que l’autre, mais l’autre c’est quand même quelque chose.

Genetic Transmission : Genetic Transmission
Zoharum
Edition : 1997. Réédition : 2016.
CD : 01-09/ Genetic Transmission
 

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Genetic Transmission : Chrzqszcz brzmi w trzcinie
Zoharum
Edition : 1997. Réédition : 2016.
CD : 01-06/ Chrzqszcz brzmi w trzcinie
Pierre Cécile © Le son du grisli

10 décembre 2016

Daunik Lazro, Joe McPhee : The Cerkno Concert (Klopotec, 2016) / Evan Parker, Lazro, McPhee : Seven Pieces (Clean Feed, 2016)

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Même après tant d’années, on ne sait jamais comment ça marche, un duo ; à quoi ça tient... On n’ira pas voir (réécouter) en arrière ni faire la somme de ce qui a été fait. On attendra plutôt que tombe le nouvel échange pour constater la fidélité, l’éternelle entente, l’impossible fausse note.

Le 21 mai dernier, Daunik Lazro et Joe McPhee se retrouvaient au festival de jazz de Cerkno, en Slovénie – leur premier enregistrement en duo date de 1991, qui a donné Duet (In Situ). Leur expérience commune en associations différentes a, depuis, scellé des liens que les premières secondes du disque, déjà, donnent à entendre. Lentement, les musiciens engagent une nouvelle conversation ; alors qu’ils sont tous deux au saxophone, leurs langues se délient.

D’un bout du disque à l’autre, c’est un chassé-croisé agissant : la volupté du baryton peut permettre à l’alto de progresser en électron libre, les fantaisies de la trompette de poche (comme celles de la voix de McPhee) faire naître des souffles graves, la moindre extravagance mener à la rêverie. Sur un thème écrit (Voices For Alto And Tenor) ou la reprise d’un motif d’Ayler (auquel le duo rend, en l’associant à Ornette Coleman, hommage en fin de concert), McPhee et Lazro opèrent aussi d’impeccables rétablissements. C’est d’ailleurs là que leur duo atteste cette « éternelle entente », cette « impossible fausse note » : en improvisant, comme si de rien n’était, un ordre rétabli.  

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Daunik Lazro, Joe McPhee : The Cerkno Concert. Music for Legendary Heroes
Klopotec
Enregistrement : 21 mai 2016. Edition : 2016.
CD : 01-07/ The Cerkno Concert. Music for Legendary Heroes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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En 1995, Willisau était encore Willisau et – avec l’aide du CCAM de Vandoeuvre-les-Nancy – accueillait Evan Parker, Daunik Lazro et Joe Mc Phee. Alors, chacun y allait de son souffle, prenait position en un acte solidaire et accompli. En basses ou moyennes fréquences (trio) ou en hautes cimes (duo Parker / Lazro, trio parfois), les connexions étaient fortes, extensives. Les souffles cherchaient parfois le continu (Parker solo) mais toujours aimaient à pénétrer-engendrer le réel. Ces trois-là étaient grands de présence. Et s’ils remettaient le couvert ?

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Evan Parker, Daunik Lazro, Joe McPhee : Seven Pieces. Live in Willisau 1995
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 1995. Edition : 2016.
CD : 01/ Echoes of Memory 02/ Sweet Dreams of Flying 03/ Broadway Limited 04/ Florid 05/ Concertino in Blue 06/ Tree Dancing 07/ To Rush at the Wind
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

26 janvier 2012

Rahsaan Roland Kirk : Live in France '72 (Mosaic, 2011)

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L'importance du blackface dans l'émergence du jazz est bien connue : des Blancs qui se grimèrent en Noirs pour faire les Zazous, des Noirs qui reprirent leurs gimmicks Banania pour mieux se faire accepter. Chez Rahsaan Roland Kirk,  il y a un peu de cette démarche clownesque avec tout son barnum accroché au cou : trois saxophones, des flûtes, des sifflets et des grigris. Le fait qu'il fut aveugle lui donnait aussi forcément un côté phénomène de foire. Mais on reste finalement coi devant ce qui n'a rien du cirque mais au contraire surpasse la maîtrise instrumentale : Rahsaan Roland Kirk faisait corps avec sa palette instrumentale, du matin au soir, c'était une respiration vitale.

Cette vidéo de Rahsaan Roland Kirk éditée dans un coffret 6 DVD par Mosaic Records confirme par l'image ce style incroyable : ses trois becs de saxophones dans la bouche joués en souffle continu avec de réguliers gonflements de joues façon goitre de crapaud. Il aimait à croire qu'il respirait par les oreilles. Ce style lui donnait des sonorités inimitables qu'il déployait à travers un répertoire très Great Black Music : ici en interprétant Coltrane, Gillespie, Lester Young, Ellington, Mal Waldron, My Cherie Amour de Stevie Wonder et ses propres compositions dont son fameux Inflated Tear.

Ce 8 mars 1972, au Grand palais à Paris, à l'occasion d'une exposition d'art décoratif, sous un plafond bas faisant penser à un ciel menaçant, Roland Kirk avait comme de coutume une dégaine invraisemblable : un costard à mi-chemin entre tenue de camouflage grise et fourrure au poil ras. Le quartet qui accompagnait Rahsaan Roland Kirk n'allait pas tellement au-delà du rôle de soutien rythmique. On notera tout de même un étrange passage où le batteur souffle dans deux longs tuyaux souples pour faire varier le son de sa caisse claire.

Les cinq autres DVD du coffret sont consacrés à John Coltrane, Thelonious Monk, Art Blakey, Johnny Griffin et Freddie Hubbard. Les DVD ne sont pas vendus séparément. Le coffret (Jazz Icons Series 5) est vendu en exclusivité mondiale sur le site de Mosaic aux alentours de 100 euros port compris. Malgré tout l'intérêt que l'on porte à ces musiciens et la qualité du livret (10 pages en anglais très documentées, en tous cas pour le DVD de Kirk), cela fait un peu cher la rediffusion télévisée, puisqu'il s'agit exclusivement d'archives de l'INA, de concerts diffusés à l'époque à la télévision française. La qualité de l'image est d'ailleurs proche de celle d'une cassette VHS (neuve !), ce qui en soit n'est pas un soucis, puisque l'on a l'étrange mais agréable sensation de faire un voyage dans le temps et de se retrouver devant un téléviseur cathodique. Sans papier, ni plastique, on peut télécharger à moindre coût un « pack 3 concerts » contenant une partie de ce que contient ce DVD (le concert de 1972 fut diffusé dans Jazz 3 le 22 janvier 1973), à partir de la Boutique de l'INA... 

Rahsaan Roland Kirk : Live in France ’72 (Mosaic)
Enregistrement : 8 mars 1972 (Grand Palais, Paris). Edition : 2011.
DVD : 01/ Blue Train 02/ Lester Leaps In 03/ Satin Doll (Medley) 04/ For Bechet And Ellington And Bigard and Carney And Rabbit 05/ My Cherie Amour 06/ One Mind Winter / Summer (Seasons) 07/ Groovin' High 08/ Soul Eyes 09/ Volonteered Slavery 10/ Inflated Tear
Eric Deshayes © Le son du grisli

7 mars 2012

Pharoah Chromium : Electric Cremation (Grautag, 2011)

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Projet d’un certain Ghazi Barakat, transformiste et musicien aus Berlin (je vous conseille une photo où il pose en bas noirs à têtes de mort et bottillons rouges), Pharoah Chromium met les petits plats – dix-huit étranges titres – dans les grands – un double LP – pour sa première production discographique (à l’âge respectable de 46 ans, mes frères) sous ce nouveau pseudonyme. Déjà auteur sous le moniker de Boy From Brazil de la galette Pointless Shoes sortie sur Tigerbeat6 en 2005, notre homme est une figure totalement culte du Berlin des nouvelles années folles, entre dadaïsme électro-pop grinçant et divagations arty pour revue chic et choc.

Collaborateur occasionnel des toujours allumés Stereo Total, notre héros trouve en la structure Grautag Records (dont c’est la troisième sortie) un pendant à ses délires sonores follement éclatés. Manifestement passionné des collages en tout genre, on songe plus d’une fois à un Ghédalia Tazartès propulsé dans une Kosmische galaxie, Pharoah Chromium a divisé son opus en quatre épisodes nettement distincts. Le premier, Atomic, se veut une réflexion sur la catastrophe de Fukushima – après tout, si c’est lui qui le dit. Son élément le plus intéressant est une reprise en… Hébreu d’Elli & Jacno (L’Age Atomique, Suite Et Fin), qu’il confronte à, tenez-vous au slip, à Tim Hecker.

Seconde face de l’ensemble, Feral s’imprègne d’une noirceur très SF. Tel un cheminement zarbi entre Coil et Xela dans les méandres atomiques d’un monde en putréfaction, tendance hôpital explosé aux psychotropes, les cinq versants explosent les canevas – et c’est pas sûr qu’on ait tout saisi à la troisième écoute. Le second vinyle propose une très intéressante vision du krautrock, plus exactement de la Kosmische Musik (Ghost). Débraillée à l’aune du new age, elle fait le saisissant effet d’un Eyes Like Saucers (ou d’une Pauline Oliveros au bandonéon) en total revival Tangerine Dreams – si, c’est possible. Dernière boucle du quarteron, Arabic intègre, on s’en doute, des éléments arabisants, ils sont heureusement nettement plus psychés que clichés. Basé sur des boucles de deux joueurs de saz turco-berlinois, ils lancent un ultime défi hallucinogène des plus réjouissant. Dont acte.

Pharoah Chromium : Electric Cremation (Grautag Records / Souffle Continu)
Edition : 2011.
LP : 01/ Luotasi 02/ Henki 03/ Lipite 04/ Narri 05/ Vantaa 06/ Lauma 07/ Levite
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

5 décembre 2011

Lonberg-Holm, Melech : Coarse Day (Multikulti, 2011) / Lonberg-Holm, Stephens : Attic Antics (Loose Torque, 2011)

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Seul, Fred Lonberg-Holm investit Coarse Day et en démontre : son partenaire du jour (16 novembre 2009), Piotr Melech, comprend qu’il n’a d’autre choix que celui de suivre – ici, à la clarinette basse.

Le dialogue est remonté, que Melech pourra fuir de temps à autre au son d’improvisations plus lentes et même mélodiques : la fougue insatiable du violoncelliste n’en prend pas ombrage, elle semble même ne pas y faire attention. Sûr de son art de la fantaisie, Lonberg-Holm poursuit sa course et invente (faisant aussi usage d’électronique) quelques sonorités rêches sur boucles ou aires de jeu libre. A la clarinette, Melech aura lui œuvré à l’amorce d’un échange plus cohérent. Or il se pourrait que le charme de Coarse Day se niche justement dans le déséquilibre...

Fred Lonberg-Holm, Piotr Melech : Coarse Day (Multikulti)
Enregistrement : 16 novembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Cloudburst 02/ Slit in Slot 03/ Blunt 04/ Tangle of Loops 05/ Layer Seven 06/ Finger On the Trigger 07/ Mildew Gourmets 08/ How Are You Mr. Loomy?
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Autant d’énergie et plus de résistance, voici ce qu’oppose le contrebassiste Nick Stephens à la verve du violoncelliste Fred Lonberg-Holm. Trois pièces enregistrées le 22 octobre 2010 profitent d’une fougue en commun : les deux hommes sont agiles, leurs passes souvent dissonantes et leurs archets emmêlés avec une grâce naturelle. Cependant, c’est lorsque le duo remise l’énergie que la forme d’Attic Antics adopte des contours originaux : ainsi Tantric Ants ne se fait plus dans l’opposition mais dans un agacement sournois qui rend la joute piquante.

Fred Lonberg-Holm, Nick Stephens : Attic Antics (Loose Torque)
Enregistrement : 22 octobre 2010. Edition : 2011.
CDR : 01/ Attic Antics 02/ Antiques Addicts 03/ Tantric Ants
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 février 2012

Rogelio Sosa : Raudales (Sub Rosa, 2011)

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La crise est là, belle et bien là ? Heureusement, l’achat de bruits n’est plus ruineux grâce aux éditions Sub Rosa qui – crise oblige pour elles aussi ? – publient désormais des tirages limités dans une série appelée New Series Framework.

Dans cette série, Rogelio Sosa succède, ce n'est pas rien, à Francisco López, Daniel Menche, Benjamin Thigpen, Ulrich Krieger ou Novi_Sad. Trentenaire sorti de l’IRCAM, Sosa a un goût pour les bruits (électroniques, samplés, traités., etc.), c’est Raudales qui le prouve. Ses huit morceaux ont été enregistrés entre 2003 et 2009 et frappent fort. Sosa donne dans le noise marteau-piqueur, broie du noir ou invente une ambient house expérimentale qui racle. Bref, il n’arrête pas de vous frotter le dos avec une éponge métallique. Y’en a qui en redemandent. J’en suis.

Rogelio Sosa : Raudales (Sub Rosa)
Enregistrement : 2003-2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Residual (2004) 02/ Rutina de repulsión (2005) 03/ Vinylika (2003) 04/ Puber - hostil (2007) 05/ Resplandor (2009) 06/ Expecta (2006) 9.49 07/ Intoxicante (2005) 08/ Estertor (2008)
Pierre Cécile © Le son du grisli

25 février 2012

Stephan Mathieu, Caro Mikalef : Radioland (LINE, 2012)

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Le 11 mars 2011, Stephan Mathieu « joua » de la radio à Buenos Aires en présence d’une musicienne du pays, Caro Mikalef qui, elle, jouait de la cithare phonoharp en utilisant des e-bows.

Est-ce l’Argentine ou ma mémoire qui me joue des tours lorsque j'écoute Radioland ? Ou le drone qui parcourt lentement la pièce ? Il vient de loin, rampe, grimpe et dépose dans l’air une musique spectrale qui balance, qui retourne les meubles et les fait flotter. Après, le drone de déshabille, et les premières voix radiophoniques se glissent entre ses couches à terre.

Ce n’est qu’à ce moment que j’ai compris comment « sonnait » la radio de Stephan Mathieu. Son signal a longtemps été attendu. La cithare a empli le vide qu’elle laissait. C’est la voix de Mikalef qui m’a fait patienter. Des photos me montrent que Mathieu utilisa aussi un laptop. Curieux. Qu’importe. C’est bien Mikalef qui m’a fait patienter.

EN ECOUTE >>> Radioland (Panorámica)

Stephan Mathieu, Caro Mikalef : Radioland (Panorámica) (LINE / Metamkine)
Enregistrement : 11 mars 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Radioland
Héctor Cabrero © Le son du grisli

17 novembre 2011

Darius Jones : Big Gurl (AUM Fidelity, 2011)

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En trio (Adam Lane : contrebasse, Jason Nazary : batterie), Darius Jones se souvient de George Clinton et de ses Parliament-Funkadelic mais n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il s’agit de déblayer le Take the « a » Train du couple Strayhorn-Ellington(A Train).

Ailleurs, le jeune altiste réitère les audacieux chemins des disques précédents : phrasé en torsade – vif et convulsif sur tempo rapide, lyrique et dissonant sur les ballades –, attaque forte, maintien et insistance de la note, harmoniques gloutonnes. Bref confirme sa belle singularité en attendant de convaincre totalement. A suivre donc…

EN ECOUTE >>> A Train

Darius Jones Trio : Big Gurl (Smell My Dreams) (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD: 01/ E-Gaz 02/ Michele Love Willie 03/ A Train 04/ I Wish I Had a Choice 05/ My Special “D” 06/ Chasing the Ghost 07/ Ol’ Metal-Faced Bastard
Luc Bouquet © Le son du grisli

6 octobre 2011

Morton Feldman : Piano, Violon, Viola, Cello (Bvhaast, 2011)

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Le 28 mai 1987 devant Morton Feldman, Aki Takahashi, Mifune Tsuji, Matthijs Bunschoten et Tadashi Tanaka, s’emparèrent respectivement des instruments commandés par Piano, Violon, Viola, Cello, dernière partition du compositeur.

Celle dont il loua les qualités après l’avoir entendue interpréter son Triadic Memories – « Takahashi appears to be absolutely still. Undisturbed, unperturbed, as if in a concentrated prayer... The effect of her playing on me is that I feel privileged to be invited to a very religious ritual » – boucle un lot d’accords lents derrière lequel les cordes semblent chercher leur propre accord. A force de tentatives et de rapprochements sensibles, elles brouillent la carte-partition et forcent le piano à trouver un nouvel équilibre sur deux couples de notes.

La suite est une histoire d’ondes oscillantes provoquées par ce trouble minuscule. Un balancement léger qui commande une nouvelle mesure du temps : empirique, pensée sur le moment. La durée que nécessite un grave pour s’éteindre n’est qu’un des grains du sablier. Jusqu’à la chute du dernier, le temps tremble. Après quoi, se fait un long silence. Où la musique respire.

Morton Feldman : Piano, Violon, Viola, Cello (Bvhaast / Orkhêstra International)
Enregistrement : 28 mai 1987. Edition : 2011.
2 CD : Piano, Violon, Viola, Cello
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 septembre 2011

Tierce : Caisson (Another Timbre, 2011)

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Sur la table de dissection de Lautréamont, ce n’est pas un parapluie mais quelques organes et instruments (field recordings, cithare et micros contact de Jez Riley French) et des appareils électroniques (dont les platines de Daniel Jones) que rencontre une machine à coudre. 

Cousant en Tierce ce Caisson plein à craquer, la Dolpleta (180 et non plus 160) d’Ivan Palacky pique les craquements et larsens qui l’entourent. Par souci de camouflage, elle se change même en bateau à roue : cette dernière fait d’ailleurs des étincelles dont les bruits sont augmentés par les crépitements des micros. L’addition composant la symphonie d’un divertissement d’abstraction rare : le concert date de novembre 2010.

EN ECOUTE >>> Caisson (extrait) >>> Caisson (autre extrait)

Tierce : Caisson (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : novembre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Caisson
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

16 février 2011

Charles-Eric Charrier : Silver (Experimedia, 2011)

silversliLes projets de Charles-Eric Charrier (Man, Oldman…) n’interdisent pas à sa vraie identité de refaire surface. Silver paraît par exemple sous son nom même si Charrier ne l’a pas enregistré seul (on entend sur le disque ses complices Ronan Benoît et Cyril Secq).

La batterie d’abord, la basse quelques secondes plus tard et enfin la batterie : Silver débute à peine mais sonne déjà. Comme un mélange de folk à cactus (on pense à Calexico, Morricone, Pit er Pat) et du grésillement d’électricités de différentes sortes. Après cela, c’est inspirés par le post-rock de Tortoise que les musiciens jouent avant de prendre en place dans une coquille de noix qui prendra des airs de vaisseau … d’argent.

La mer est menaçante. Pour la calmer les slides de guitare sont parfois trop faciles et les hammers bien décevants. Mais le malaise n’est que passager…  Une berceuse à deux guitares, qui frise pourtant le folk de studio ECM (Egberto Gismonti, Stephan Micus…), recadre le trio qui s’en ira en jouant une autre fois post-rock, avec une belle efficacité. Après Man et Oldman, Charrier assure en SilverMan…

Charles-Eric Charrier : Silver (Experimedia)
Edition : 2011.
CD : 01/ 21 Echoes Short 02/ 12 From 03/ 6 I 04/ 9 Moving 05/ 9(8) Electricity
Pierre Cécile © Le son du grisli

14 février 2011

Cornelius Cardew : Works 1960-70 (+3dB, 2010)

charriesliDes histoires de temps modifié, comme si il n'existait pas ou alors qu'il fut/est le témoignage de l'Eternité en mouvement. A coup sur en écoutant ce disque, j'aurais aimé rencontrer Monsieur Cardew et discuter avec lui... Ainsi qu’avec les trois musiciens interprétateurs/ créateurs, certainement au service de...

Le son est profond, il renvoie aux Hommes qui jouent ensemble et aussi a ceux qui veulent bien prendre le temps, encore lui, de se poser et écouter. Puis parfois des salves de notes appellent la douceur et le silence compris entre elles... Le dernier morceau me terrasse littéralement.

Cornelius Cardew : Works 1960-70 (+3dB)
Edition : 2010.
Charles-Eric Charrier © Le son du grisli

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Charles-Eric Charrier est musicien. Il voit paraître ces jours-ci le disque Silver sur le label Experimedia.

24 janvier 2011

zVeep : postbrbq (Petit label, 2010)

zveepslizVeep ou une certaine façon d’entreprendre la contraction.
zVeep ou une façon certaine d’improviser sans interdit(s).
Sans interdits mais avec quelques constantes : maintenir la tension, ne jamais s’embourber dans les marécages d’usage, restaurer les brassages hybrides. Et surtout : s’amuser.
S’amuser d’un son. Lui enferrer des p’tits frères hargneux, lui racler l’os jusqu’à la moelle.
zVeep c’est ne jamais bouder l’instant présent. C’est laisser le silence aux confrères.
zVeep c’est du contrepoint magnétique.
zVeep c’est Tiri Carreras (batterie et objets), Vee Reduron (guitare électrique), Dom Dubois Taine (électronique) et c’est généreux en diable.

zVeep : postbrbq (Petit label)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010
CD : 01/ Starstz 02/ Larhs 03/ Balibali 04/ Kahk 05/ Zug 06/ Glinn 07/ Capadak 08/ Oink
Luc Bouquet © Le son du grisli

7 mai 2010

David Murray : Live at the Lower Manhattan Ocean Club (Jazzwerkstatt, 2009)

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Réédition d’un disque paru jadis sur India Navigation, Live at the Lower Manhattan Ocean Club expose David Murray en meneur de quartette dont les membres rivalisent de présence.

Parce que ces membres sont Lester Bowie (trompette), Fred Hopkins (contrebasse) et Phillip Wilson (batterie), qui donnent avec le saxophoniste, et en quatre titres ramassés, un cours magistral de jazz tel qu’on le pratiquait dans les années 1970 en lofts new-yorkais : épreuves de swing bancal, de post-bop et de free jazz, assez intelligents tous pour ne pas s’imposer au son de leurs divergences. Au-delà de la forme, souligner aussi la finesse des thèmes d’où tout sera parti : valse lasse de Nevada's Theme, swing vacillant d’Obe et marche lente de For Walter Norris – ces deux dernières pièces, signées Butch Morris, plaident en faveur de l’idée qui voudrait que les airs de jazz les plus solides sont pour l'essentiel sortis de cornets.

David Murray : Live at the Lower Manhattan Ocean Club (Jazzwerkstatt / Codaex)
Enregistrement : 1977. Réédition : 2009.
CD : 01/ Nevada's Theme 02/ Bechet's Bounce 03/ Obe 04/ Let the Music Take You 05/ For Walter Norris (Butch Morris) 06/ Santa Barbara & Crenshaw Follies
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 juin 2010

Mural : Nectars of Emergence (Sofa, 2010)

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Au rayon Ambient Music, on trouve du papier peint comme de grands panneaux d'artistes dont le catalogue de motifs est inépuisable. Mural travaille dans la seconde catégorie : trois artistes chevronnés s'y sont réunis en agence d'architecture sonore et entament sur Nectars of Emergence leur ascension du Mont Rothko.

Jim Denley (saxophone alto et flûtes), Kim Myhr (guitare acoustique et préparations)  et Ingar Zach (percussion dont un belle et grosse caisse), construisent calmement les sept panneaux de leur rencontre que la guitare est la seule à structurer clairement : le jeu de Myhr est minimaliste et son instrument est désaccordé mais il a l'avantage de marquer les secondes ! On imagine le temps filant au cadran d'une horloge universelle, on imagine les trois hommes inspirés par le memento de cette horloge sans forcément s'en rendre compte d'ailleurs.

A croire qu'on vagabonde dans un grand hall de gare : après les préparatifs de voyage vient le bruit des engins de transport. Denley et Zach avancent par touches évasives et Myhr fait de ses cordes une tablature géante où il jette toutes les idées qui lui passent par la tête. Cela siffle et cela magnétise jusqu'à ce que l'énergie se désagrège et c'est justement là la fin, sur un morceau qui s'intitule Entropy – notons que ce genre de musique redonne tout son sens à l'habitude de donner un titre à chaque morceau qui est joué.

Mural : Nectars of Emergence (Sofa Records / Metamkine)
Enregistrement : 15, 16 juillet 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Monolith of the Chaotic Pledge 02/ Luminous Continuum 03/ Flash Expansion 04/ Saturated Field 05/ Coming-into-being 06/ Blood Listener 07/ Entropy
Héctor Cabrero © Le son du grisli

26 juin 2010

Matt Bauder : Paper Gardens (Porter, 2010)

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Enregistré au club Roulette de New York en 2006, Paper Gardens montre comment le saxophoniste ténor et clarinettiste Matt Bauder envisage ses travaux d'atmosphères et de jazz aux côtés de partenaires occasionnels mais adéquats.

Ceux-là – Matana Roberts (saxophone alto et clarinette), Loren Dempster (violoncelle) et Reuben Radding (contrebasse) – changent donc Bauder des fidèles Zach Wallace et Aaron Siegel (membres de Memorize the Sky qu'il côtoya plus tôt sur 2 + 2 Compositions aux côtés d'Anthony Braxton, alors leur professeur à la Wesleyan University). Pourtant, malgré le changement, l'idée est la même : celle de défendre une nouvelle forme de musique soumise à partition mais aussi à de grandes plages d'improvisation.

Dès l'ouverture de Paper Gardens, les notes se font longues : deux minutes à peine sur lesquelles Bauder et Roberts s'unissent pour progresser lentement, vrillent et étirent avec mesure un discours sonore mis en commun lorsqu'ils ne le déstabilisent pas plutôt sous les effets de déstructurations passagères. Dempster et Radding, eux, se chargent de maintenir les concentrations dans un cadre fait de notes passées au tamis de structures à cordes : pizzicatos souvent lâches capables de convaincre de l'intérêt à trouver en dérives multiples et archets enjoignant les souffles à gronder un peu – le temps seulement de comprendre qu'ils agissent sur courbe et d'en revenir forcément à la mesure de départ. Depuis Weary Already of the Way, son premier disque, Matt Bauder s'est attelé à la mise au jour de cette musique horizontale aux reliefs décidés par l'intensité des climats à y défiler : avec Paper Gardens, sans doute a-t-il mis la main sur la pièce-maîtresse de son esthétique.

Matt Bauder : Paper Gardens (Porter / Orkhêstra International)
Enregistrement : 16 octobre 2006. Edition : 2010.
CD : 01-11/ Track A-Track K
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 avril 2010

Alexey Kruglov : Seal of Time (Leo, 2010)

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On ne nomme pas son disque, lorsque l’on a 30 ans à peine, Seal of Time (soit « le sceau du temps ») par hasard. Alexey Kruglov, saxophoniste russe,  s’inscrit en effet dans la grande histoire du jazz et s’offre une pause dans ses plus belles pages free. Ici, les références sont assumées, et ne nuisent en rien à la pertinence du propos.

C’est d’abord à Ayler que l’on pense, tant la musique de Kruglov semble chasser l’esprit du grand Albert et vouloir comme ce dernier dire en un même souffle la beauté et la violence du monde. Puisant dans un passé un peu plus proche, on peut évoquer sans peur de trahir Kruglov la personnalité de David S.Ware, pour le lyrisme et l’exaspération qui se mêlent dans le discours du jeune musicien russe. L’introduction de Poet, notamment, nous y invite : sur les accords obsédants d’un piano mantra et la pulsation de toms en transe, Alexey Kruglov élève lentement sa voix, comme Ware avait pu le faire sur un Ganesh Sound de forte mémoire (sur son disque Renunciation). Enfin, s’il fallait citer une troisième figure tutélaire de ce disque, nous en appellerions sans doute à Jan Garbarek, pour le son cristallin de Kruglov, et la production du disque qui lorgne vers la prise de son du label ECM : réverbération, halo, semblent entourer chaque instrument et en particulier les soufflants.

Souvent, Alexey joue en tandem avec le batteur Oleg Udanov et nous les retrouvons ainsi côte à côte sur ce disque qui rassemble deux enregistrements en trio. Le premier témoigne d’un concert donné par les deux hommes avec le pianiste Dmitry Bartukhin dans un club de Saint Petersburg en septembre 2009, et le second est le fruit d’une session plus ancienne,  invitant le contrebassiste Igor Ivanushkin, et qui s’était déroulée en novembre 2007 dans un studio de Moscou. Ici et alors, Alexey Kruglov, saxophoniste alto, fait preuve d’une indéniable aisance en d’autres tonalités et tessitures ; sur la longue et changeante suite The Battle, par exemple, on l’entend également au saxophone soprano, au saxophone baryton, à la flûte, au piano ainsi qu’au très rare cor de basset.

On pourra certes reprocher à Alexey Kruglov de trop vouloir en dire (la juxtaposition alors superficielle d’univers qui peinent à se lier nous éloigne du musicien), mais l’originalité et la sincérité du propos, ainsi que les enthousiasmantes deux pièces maîtresses que sont Poet et Love, augurent de beaux lendemains.

Alexey Kruglov : Seal of Time (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Poet 02/ The Battle 03/ Seal of Time 04/ Love 05/ The Ascent
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

26 février 2010

Empty Cage Quartet : Gravity (Clean Feed, 2009)

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La quasi-systématique des chorus croisés du trompettiste Kris Tiner et du saxophoniste Jason Mears se rapproche plus du Masada de Zorn que du quartet Coleman-Cherry-Haden-Higgins (mais Masada ne puisait-il pas à chaudes gorgées dans les partitions d’Ornette ?).

Pourtant, le jeu tout en nuances et vibrations de Paul Kikuchi semble venir en droite ligne de Billy Higgins. De même, les précis contours harmoniques d’Ivan Johnson disent beaucoup de ce qu’ils doivent à Charlie Haden. Alors qu’écrire concernant le nouvel opus d’Empty Cage ? Que depuis 2003, date de sa création (le quartet se nommait alors le MTKJ Quartet), ils n’ont cessé d’explorer des chemins souvent buissonniers, d’emprunter des étonnantes pistes, d’en rejeter d’autres. Avec détermination, les voici immergés dans le concept numérique du calendrier Maya.

S’en détachent deux compositions (Gravity Sections & Tzolkien) exécutées alternativement ici. On y trouve des préludes, des mises en conditions ou plutôt des tremplins-pistes d’envols pour que s’organisent des plages d’improvisations de peu de contraintes et de beaucoup d’inspiration. Avec, toujours, un support rythmique appuyé -parfois binaire-, les voici investis en de beaux entremêlements ; dialogues souvent passionnés et passionnants. On attend la suite…

Empty Cage Quartet : Gravity (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Gravity Section 1-3  02/ Tzolkien 2+9  03/ Gravity Section 4  04/ Tzolkien 1+13  05/ Gravity Section 5-7  06/ Tzolkien 3+6+7  07/ Gravity Section 8  08/ Tzolkien 4+5+12  09/ Gravity Section 9-11
Luc Bouquet © Le son du grisli

13 avril 2010

John Tchicai : Coltrane in Spring (Ilk, 2008/2010)

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En ouverture de Coltrane in Spring, John Tchicai dit un poème de John Stewart qui célèbre un autre printemps et adresse à l’auteur d’Ascension – enregistrement auquel Tchicai participa – son vœu de l’entendre chanter encore Alabama. Hier, Coltrane servait aussi la mélodie de Spring Is Here ; en 2007, son ancien partenaire retrouvait le Danemark pour l’évoquer en compagnie de jeunes compatriotes – le pianiste et cornettiste Jonas Müller, le contrebassiste Nicols Munch-Hansen et le batteur Kresten Osgood.

De son passage de quelques mois à New York dans les années 1960, Tchicai a gardé ses suspicions vis-à-vis de formes musicales arrêtées ainsi qu’un instinct farouche pour la remise en cause des convenances musicales. Malgré tout, il ne peut nier l’intégralité des choses qu’il y a apprises : sur Melodic Seven, il fait ainsi état de l’éternelle vivacité de se verve déstabilisatrice ; au son d’Ude I Det Fri, aux côtés du cornet de Müller, rappelle ce que lui a enseigné la fréquentation d’Albert Ayler et de Don Cherry (ici, le cri du premier et le détachement du second s’entendent sur un hymne minuscule) ; sur Dashiki Man, enfin, il profite une autre fois du swing de ses partenaires pour déraper encore en insatiable virulent.

Ailleurs que sur ces trois morceaux convaincants, des éléments d’un folklore ombreux investissent le domaine du jazz sans déranger vraiment si ce n’est pour se faire remarquer quand même le temps de surenchères passagères auxquelles se livrent Tchicai et Müller. En conclusion, un exercice de style réinvente sur Modoc les manières amples du free insistant du dernier Coltrane. Et la boucle est bouclée de l’hommage de Tchicai à son ancien mentor.

John Tchicai : Coltrane in Spring (Ilk / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Réédition : 2010.
CD : 01/ Coltrane in Spring 02/ Dahiski Man 03/ Ude I Det Fri 04/ Angel Wing 05/ Melodic Seven 06/ On Top of Your Head / Lat’s Hear What We Can See 07/ Row Your Love Boat 08/ Double Arc Jake 09/ Modoc
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 octobre 2009

Dennis Gonzalez Yells at Eels : The Great Bydgoszcz Concert (Ayler, 2009)

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Un père, deux fils, un ami. Tous musiciens et en tournée en Pologne. Le père c’est Dennis Gonzalez, trompettiste qui après quelques années de doute(s) a ressorti la trompette de son étui. Les fils ce sont Aaron et Stefan Gonzalez, respectivement contrebassiste et batteur, et qui ne sont pas pour rien dans le retour du père. L’ami c’est le saxophoniste portugais Rodrigo Amado que l’on croise souvent dans les productions Clean Feed.

Leur musique a passé le cap du free jazz mais y retourne régulièrement comme pour nous dire que le cri sera toujours une nécessité (Document for William Parker). C’est une musique qui ressuscite le Happy House d’Ornette Coleman avec malice et vivacité (Rodrigo Amado s’approche alors très près de Dewey Redman). C’est une musique qui – Pologne oblige – honore l’immense Krzysztof Komeda (Litania). C’est une musique qui aime le mouvement, le groove, la mélodie, les espaces et la liberté de s’y abandonner puis de les lâcher pour mieux y retourner. C’est au final une musique qui existe fort et intensément. Tout simplement.


Yells at Eels, Crow Soul (extrait). Courtesy of Ayler.

Dennis Gonzalez Yells at Eels : The Great Bydgoszcz Concert (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Crow Soul 02/ Happy House 03/ Joining Pleasure with Useful 04/ Document for William Parker 05/ Dialeto da Desordem 06/ Litania 07/ Elegy for a Slaughtered Democracy 08/ Oszkosz Bydgoszcz
Luc Bouquet © Le son du grisli

23 septembre 2009

Malcolm Goldstein : Goldstein Plays Goldstein (d'c, 1994)

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Goldstein Plays Goldstein is one of my favourite albums ; it's so alive and full of expression. I never have the impression Malcolm Goldstein is making music, rather, I think this is simply music in its pure existence. The first number, Ishi "Man Waxati", recorded in 1988, is probably my favourite track. The music is moving constantly and even when there are hardly any notes being played it still doesn't stop. The music carries you, pulls you, throws you back. Every single sound seems to be full of meaning. There is no pretending, no showing off. Listening to this recording is an emotional workout.

Malcolm Goldstein : Goldstein Plays Goldstein (Dacapo / d'c 2)
Enregistrement : 1986-1994. Edition : 1994.
CD : 01/ Ishi "Man Waxati" Soudings 02/ Gentle Rain Preceding Mushrooms 03/ Qernerâq - Our Breath As Bones 04/ Soundings For Solo Violin
Karin Schistek © Le son du grisli

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Karin Schistek est pianiste. On a pu l'entendre récemment au sein de Lapslap sur Itch et Scratch. Elle est aussi membre de l'Electric Cowboy Cacophony.

7 décembre 2009

Ap’strophe : Objects sense objectes (Etude, 2009)

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Sur Objects sense objectes, Ferran Fages (guitare) et Dimitra Lazaridou Chatzigoga (cithare) font front commun et tentent de redresser ensemble leur ensemble minuscule de cordes à la dérive.

Sèches toutes, brutes et parfois lâches, celles-ci se nourrissent de leur propre discours avant qu’entre un drone inattendu, qui va et vient parmi les nouvelles propositions de Fages et Chatzigoga : plus percussives maintenant, lorsqu’il ne s’agit pas de grattements ou même – provocation ultime – d’un arpège joué proprement. Heureusement, l’usage familier n’est que passager, et reparaissent les dissonances, les silences derrière lesquels sont pensés d’autres coups et les tensions changeantes capables aussi de notes limites. Voici les tourments d’Objects sense objectes rassurés, et même confortés.

Ap’strophe : Objects sense objectes (Etude Records / Metamkine)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ 3 (5 :46) 02/ 6 (31 :35) 03/ 7/2 (6 :47) 04/ 12 (12 :11)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 septembre 2009

David Lang : The Little Match Girl Passion (Harmonia Mundi USA, 2009)

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Le label Naxos avait ajouté l'an passé à sa collection American Classics un compendium de l'œuvre de David Lang avec Pierced, contenant notamment Cheating, Lying, Stealing (salué par Steve Reich lui-même) et une version d'une beauté épurée de Heroin de Lou Reed pour violoncelle et voix. Harmonia Mundi publie cette année le premier enregistrement sur disque de The Little Match Girl Passion, lauréat du Prix Pulitzer 2008.

David Lang semble donc franchir un nouveau pallier dans la reconnaissance qu'il mérite amplement, plus de vingt ans après la fondation avec ses comparses Michael Gordon et Julia Wolfe du Bang On A Can (un festival marathon et un ensemble instrumental). Adaptation croisée de la Passion selon Saint Matthieu de Bach et du conte La Petite fille aux allumettes d'Andersen, The Little Match Girl Passion utilise les voix, et presque uniquement les voix, seulement accompagnées de quelques percussions. Si l'on note bien la présence de certaines formes ayant cours dans la musique dite « minimaliste répétitive », David Lang dépasse largement ses modèles en se plongeant plus en amont dans la tradition musicale. Ainsi, alors même que la répétition est utilisée avec parcimonie, en évoquant alors autant les passacailles de Moondog que les canons grégoriens, David Lang s'attache essentiellement à créer une expression vocale ascétique en jouant sur la beauté cristalline des voix du Theatre of Voices dirigé Paul Hillier. Chastes et retenues, elles procurent une intense émotion, appréciable grâce à une prise de son à couper le souffle de l'auditeur même s'il n'est pas équipé du 5.1 permettant la parfaite restitution d'un Super Audio CD, support sur lequel est éditée cette pièce de maître.

David Lang : The Little Match Girl Passion (Harmonia Mundi USA / Amazon)
SACD : 01-15/ The Little Match Girl Passion 16/ For Love Is Strong 17/ I Lie 18/ Evening Morning Day 19/ Again (After Ecclesiastes)
Enregistrement 2008. Edition 2009.
Eric Deshayes © Le son du grisli

3 septembre 2009

Josh Berman : Old Idea (Delmark, 2009)

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Le titre de ce disque, Old Idea, semble nous ramener dans le passé. Mais le jazz, n’est-ce pas cela : réexplorer le passé pour faire surgir les éclats de modernité (d’intemporalité) en lui ? L’improvisation, n’est-ce pas cela : réincarner d’anciennes mélodies, les faire renaître à l’aune d’une actuelle lumière ?

Pour preuve de ce refus de s’ancrer dans un style particulier ou dans une posture révolutionnaire à tout crin, la musique jouée ici : inclassable, intemporelle. Si l’on devait cependant évoquer des références, ce serait du côté des enregistrements du label Blue Note au mi-temps de années 60, qui s’articulaient autour de personnalités telles que le vibraphoniste Bobby Hutcherson (dont Jason Adasiewicz prolonge ici l’art) ou le saxophoniste Eric Dolphy, (bien) nommé « le passeur ».

Oui, dans ce disque comme dans ses illustres prédécesseurs (Out to Lunch de Dolphy justement), on n’est ni « in » ni « out », ni dans le ton ni dans l’atonalité… Cette impression de flotter entre différentes esthétiques est renforcée par le fait que les harmonies reposent sur le vibraphone (ici, pas de piano). Le jeu des souffleurs va dans ce sens : le cornettiste et leader Josh Berman et le saxophoniste Keefe Jackson sont toujours lyriques. Les références citées par le premier sont Miles Davis et Rex Stewart (le cornettiste de Duke Ellington) même si l’on ne peut s’empêcher de lorgner du côté de Bill Dixon, musicien qui aura décidément fortement influencé toute la scène chicagoane qui s’articule autour de Ken Vandermark.

Les musiciens du quintet de Josh Berman ont beaucoup joué ensemble, en concert comme sur disque, dans de nombreuses formations telles l’Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek ou les Fast Citizens de Keefe Jackson. La complicité musicale qui en découle, et la convergence esthétique, éclatent à tout moment dans ce grand disque.

Josh Berman : Old Idea  (Delmark / Socadisc)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 1/ On account of a hat 2/ Next year A 3/ Let’s pretend 4/ Nori 5/ Next year B 6/ Almost Late 7/ What can? 8/ Db 9/ Next year C
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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