Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

The Group : Live (NoBusiness, 2012)

the group live

Les années 1980 virent la disparition des lofts qui, à New York, permettaient aux musiciens de free jazz d’exprimer leurs idées musicales. L’accession au pouvoir de Ronald Reagan coïncida avec la suprématie de Wynton Marsalis : ainsi la décennie serait marquée du double sceau de l’individualisme et de la réaction.

Aussi certains musiciens américains, héritiers de générations de jazzmen qui n’eurent de cesse de bousculer les formes établies, surent incarner une autre vision du jazz, et peut-être, de l’Amérique. Les années 1980 virent donc s’épanouir de nouvelles fleurs sauvages, en la qualité de groupes coopératifs qui comptaient bien abolir la notion de leader et s’inscrire dans le grand continuum de la musique africaine américaine (se souvenir pour mieux s’affranchir). Ainsi naquirent Old and New Dreams (Dewey Redman, Don Cherry, Charlie Haden et Ed Blackwell), Song X (Ornette Coleman et Pat Metheny), The Leaders (Lester Bowie, Chico Freeman, Arthur Blythe, Kirk Lightsey, Cecil McBee et Don Moye) ou encore The World Saxophone Quartet (David Murray, Oliver Lake, Julius Hemphill et Hamiet Bluiett). Ainsi naquit The Group.

Derrière ce patronyme humble, débusquer cependant cinq pointures, en d’autres circonstances à la tête de leurs propres formations., et rappeler leurs  parcours légendaires : Andrew Cyrille avait battu pour Coleman Hawkins et Cecil Taylor ; Marion Brown soufflé auprès de John Coltrane et Archie Shepp ; on entendit le violon de Billy Bang et la trompette d'Ahmed Abdullah au sein de l’orchestre de Sun Ra ; la contrebasse de Sirone avait accompagné Pharoah Sanders et Charles Gayle. The Group tourna pendant deux années dans la région de New York, en 1986 et 1987, et c’est leur cinquième concert qui est ici documenté. Cette unique trace discographique du quintet est exceptionnelle. Tout d’abord parce que ce soir-là, le 13 septembre 1986 au Jazz Center of New York, le groupe était augmenté d’un second contrebassiste, Fred Hopkins. Ensuite, pour le répertoire interprété. En plus de leur propre matériau (on peut entendre ici une composition de Bang et une de Brown), The Group commença d’embrasser plus large et proposa trois relectures passionnantes de thèmes de Charles Mingus, Butch Morris et Miriam Makeba.

Aux côtés de la rythmique, les trois instruments sont donc le saxophone alto, la trompette et le violon., soit : tles rois instruments pratiqués par Ornette Coleman. Et s’il fallait chercher une influence, ou plus exactement une parenté, dans la musique jouée par The Group, c’est vers celui-ci qu’il faudrait se tourner. Comme chez le musicien texan, on entend sur ce disque l’amour des mélodies autour desquelles tourner agilement et gaiement, de soudains accès de mélancolie bientôt balayés, l’importance de la pulsation et le dynamitage tranquille des formes. Cette musique incroyablement vivante, la joie communicative de six musiciens au sommet de leur art et les notes de pochettes éclairantes d'Ahmed Abdullah, suscitent une très forte émotion.

EN ECOUTE >>> Joann's Green Satin Dress >>> Goodbye Pork Pie Hat

The Group : Live (NoBusiness)
Enregistrement : 13 septembre 1986. Edition : 2012.
LP : A1/ Joann’s Green Satin Dress A2/ Goodbye Pork Pie Hat – B1/ Amanpondo
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

the group

Au même disque de The Group, Pierre Lemarchand a aussi consacré une émission de radio : son écoute peut être faite en streaming sur le site de Jazz à part

 

 

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Tom Varner : Tom Varner Quartet (Soul Note, 1980)

tom varner quartet

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

La pochette de Tom Varner Quartet aurait pu être moins explicite : le meneur, qui signe ici son premier enregistrement, jouerait ainsi du cor d’harmonie. Au dos de la pochette, Varner rend hommage à Steve Lacy, musicien opiniâtre qui imposa sa sonorité propre à un autre instrument difficile que le cor. Au début des années 1990, Varner prendra d’ailleurs place dans l’octette du sopraniste – enregistrant avec lui à New York le disque Vespers.

Au cor d’harmonie (trompe de chasse améliorée afin qu’on l’entende en orchestre), les débuts de Tom Varner furent forcément classiques et, avouera l’intéressé, ennuyeux : c’est qu’au répertoire qu’il sert il préfère le jazz qu’il découvrit au son de Thelonious Monk, de Miles Davis et des références du catalogue Blue Note (Hank Mobley, Freddie Hubbard…). En parallèle, Varner entame donc des recherches pour plier son cuivre aux « lois » du genre avant d’en apprendre auprès de Julius Watkins, musicien qui fit entendre le son du cor dans les formations de Kenny Clarke, John Coltrane, Charles Mingus… ou encore sur le disque Thelonious Monk & Sonny Rollins. Varner fera ensuite ses classes au New England Conservatory de Boston, où il apprendra de Jaki Byard et George Russell, ce dernier l’intégrant à un sextette d’étudiants dans lequel le corniste jouera, comme ce sera souvent le cas, la partition du trombone.

Tom Varner 2  tom varner quartet

De Boston, Varner gagne New York où il exercera la profession de boulanger et enregistrera ce Tom Varner Quartet sur lequel l’accompagnent le saxophoniste Ed Jackson (altiste avec lequel il reprenait déjà à Boston des thèmes d’Ornette Coleman, Eric Dolphy ou Thelonious Monk, et qui intervient à la même époque sur le Film Noir de Ran Blake), le contrebassiste Fred Hopkins et le batteur Billy Hart. Là, le musicien défend ses vues de compositeur et, plus encore, celles de corniste appliqué au jazz, avec application et vélocité. Si, à cette époque, Varner écoute beaucoup Don Cherry, c’est encore Lacy (« The Otter », composition-puzzle aux modules répétitifs qui se chassent ou se répondent) et Monk (thème de « Radiator » et unisson des vents, qui rappelle l’association Watkins / Rouse) qu’il évoque ici. Plus loin, le quartette va voir au-delà du jazz : pour adresser sur « TV TV » un double clin d’œil au minimalisme de Steve Reich et de Philip Glass ; pour investir ensuite avec lenteur « Heaps », pièce singulière élaborée sur construction flottante que battront, après la déposition du thème, des vents en perdition.  

Disque remarquable, Tom Varner Quartet sera remarqué ; et même bientôt suivi, sur Soul Note encore, de Motion/Stillness (même formation, si ce n’est qu’Ed Schuller y remplace Fred Hopkins). Pour ce qui est de Don Cherry, Varner lui consacrera un « tribute » en 2000 : Second Communion. Avant cela, il aura enregistré une poignée de disques sous son nom, sera intervenu dans Dead City Radio de William Burroughs ou dans des formations emmenées par  George Gruntz, Franz Koglmann ou John Zorn, et aura soigné ses collaborations avec Burkhard Stangl et Werner Dafeldecker (en Ton-Art puis en compagnie de Ned Rothenberg et Max Nagl). Depuis 2005, Tom Varner vit à Seattle où il enseigne l’instrument au… Cornish College of the Arts.
 

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David Murray : Live at the Lower Manhattan Ocean Club (Jazzwerkstatt, 2009)

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Réédition d’un disque paru jadis sur India Navigation, Live at the Lower Manhattan Ocean Club expose David Murray en meneur de quartette dont les membres rivalisent de présence.

Parce que ces membres sont Lester Bowie (trompette), Fred Hopkins (contrebasse) et Phillip Wilson (batterie), qui donnent avec le saxophoniste, et en quatre titres ramassés, un cours magistral de jazz tel qu’on le pratiquait dans les années 1970 en lofts new-yorkais : épreuves de swing bancal, de post-bop et de free jazz, assez intelligents tous pour ne pas s’imposer au son de leurs divergences. Au-delà de la forme, souligner aussi la finesse des thèmes d’où tout sera parti : valse lasse de Nevada's Theme, swing vacillant d’Obe et marche lente de For Walter Norris – ces deux dernières pièces, signées Butch Morris, plaident en faveur de l’idée qui voudrait que les airs de jazz les plus solides sont pour l'essentiel sortis de cornets.

David Murray : Live at the Lower Manhattan Ocean Club (Jazzwerkstatt / Codaex)
Enregistrement : 1977. Réédition : 2009.
CD : 01/ Nevada's Theme 02/ Bechet's Bounce 03/ Obe 04/ Let the Music Take You 05/ For Walter Norris (Butch Morris) 06/ Santa Barbara & Crenshaw Follies
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Charles Brackeen: Worshippers Come Nigh (Silkheart - 2005)

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Défenseur remarquable du premier free jazz new-yorkais, le saxophoniste Charles Brackeen aura édifié sa carrière sur un amas d’heures somptueuses et de zones d’ombre. Entre des collaborations avec Don Cherry, Charlie Haden ou Paul Motian, des silences se sont imposés, radicaux et étranges, jusqu’au retour en tant que leader, dans les années 1980, pour le compte du label Silkheart.

Aujourd’hui réédité, Worshippers Come Nigh est sans doute l’album le plus à même de prouver aux dubitatifs stoïques le talent excentrique de Brackeen. Aux côtés de musiciens accomplis, il mène un enregistrement iconoclaste, qui alterne les morceaux tourmentés et les motifs chatoyants.

Car, si c’est bien dans les vieux pots cubains qu’on fait la meilleure soupe exotique, Brackeen, en connaisseur, préfère les nectars. Ainsi, la langueur tropicale de Bannar assied un lyrisme confronté aux facéties du cornettiste Olu Dara, quand Cing Kong convie un Extrême Orient qui, d’évocation, devient prétexte aux phrases impeccables de solos distribués

Plusieurs fois, les thèmes sont joués à l’unisson. Histoire, sans doute, d’affirmer l’importance d’interprétations souvent bousculées : par des interventions échevelées (la contrebasse de Fred Hopkins sur Ible), ou par quelques décalages instrumentaux aux portes du free (Tiny Town). Dans les phases de concentration comme de dépression, l’ensemble est indéniablement porté par la batterie d’Andrew Cyrille. Discret et sophistiqué, il fait de ses interventions le liant efficace de l’entier enregistrement. Indéfectible, même : à la fois sage, ingénu et irrévérencieux, Worshippers Come Nigh se moque avec emphase de l’épreuve du temps. Jusqu’à la faire disparaître.

CD: 01/ Worshippers Come Nigh 02/ Bannar 03/ Tiny Town 04/ Ible 05/ Cing Kong 06/ News Stand (Take 1)

Charles Brackeen Quartet - Worshippers Come Nigh - 2005 (réédition) - Silkheart. Distribution orkhêstra International.

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