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Le son du grisli
26 février 2015

Mark Alban Lotz : Solo Flutes (Lop Lop, 2014)

mark alban lotz solo flutes

On ne pourra faire reproche à Mark Alban Lotz de ne pas souffler large. Cet infatigable glotte-trotter a visité pas mal de contrées dont il a ramené flûte sur flûte. Et c’est ainsi qu’il énumère ici des dizaines de vies, de villes et d’étendues : le tàl indien, les sequenzas de Berio, les flûtes des origines, celles des lendemains qui chantent, les flûtes du désert, les souffles ancestraux du Japon, les flûtes océanes, le théâtre des voix, Kirk et l’oiseau Dolphy, l’Afrique des origines et bien d’autres souffles se retrouvent, s’accordent, se raccordent, se reconnaissent.

Thriller ici, lenteur tarkovskienne ailleurs, Lotz est un cinéaste du souffle, un sage à qui on ne pourra décemment reprocher sa boulimie de voyages.  Ni CD carte de visite, ni CD carte postale, mais CD de souffles hauts, intimes, sensibles, visibles.

Mark Alban Lotz : Solo Flutes (Lop Lop)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Albert Speaks 02/ Eastern Desert 03/ Whole Steps 04/ Hungry III 05/ PVC Mantra 06/ Dear Moth 07/ Why Not Take All? 08/ Piccolo for Makeba 09/ Adam & Eva 10/ Whisper Alap 11/ Do Not Swallow! 12/ Major Circles 13/ The Fish on the Dry 14/ For Rhasaan 15/ Kazoo Track 16/ Inside 17/ A Fine Winter
Luc Bouquet © Le son du grisli

3 mars 2015

Michel Doneda, Lê Quan Ninh : Aplomb (Vand’œuvre, 2015)

michel doneda lê quan ninh aplomb

Enregistré l’automne dernier, l’Aplomb qui caractérise Michel Doneda et Lê Quan Ninh est moins une affaire de verticalité que de confiance – on ne reviendra pas sur les références que le saxophoniste et le percussionniste ont, depuis Concert public avec Daunik Lazro (sur Vand’œuvre déjà), élaborées ensemble – et, en conséquence, d’assurance.

Quant au fil d’Aplomb, il tiendra davantage de la baguette de sourcier, virant de bord dès les premiers affleurements improvisés – c’est-à-dire au moment de la « re-connaissance » – pour perdre ensuite toute notion de stabilité… Mais non pas d’équilibre. A les entendre (et sans pouvoir les scruter, privés donc de « l’étonnement de l’observation »), Doneda et Lê Quan stratifient en effet avec art : le soprano et le sopranino peuvent mitrailler, siffler ou graviter, les peaux rendre l’âme en filigrane ou le tambour être battu plus régulièrement, l’improvisation déjoue l’allure pour jouer de remuements au son desquels les partenaires d’hier et de toujours – « rivés aux contingences du son, à ses mouvements et à ses repos », comme l’écrit le percussionniste dans le livret du disque – se retrouvent aujourd'hui, et se découvrent encore.

Michel Doneda, Lê Quan Ninh : Aplomb (Vand’œuvre / Metamkine)
Enregistrement : 30 septembre et 1er octobre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Sol à pied 02/ Froid du ciel cru 03/ Halo d’apparences 04/ Pour la durée du dessous 06/ Les dehors
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 février 2015

Frédéric Nogray, Yannick Dauby : Panotii Auricularis (UniversInternational, 2015)

frédéric nogray yannick dauby panotii auricularis

Je crains l’oiseau (et le fuis comme la peste) mais ces oiseaux-là, des oiseaux internationaux indeed (France, Taïwan, Honduras) qui conversent avec un synthé modulaire et, je cite, un « filtre analogique bouclé sur lui-même », ont de la gueule et même peut-être… de l’esprit !

Plus qu’une simple juxtaposition de sons naturels et de sons de synthèse, Panotii Auricularis ménage trois scènes (bien différentes les unes des autres) qui mixent des chants et des danses sur un mouvement expérimental que Frédéric Nogray et Yannick Dauby ont inventé ensemble.

Comme dans un jeu de cache-cache, les oiseaux et l’électronique se fuient puis fondent les uns sur les autres jusqu’à ce que, sur le troisième mouvement, le filtre se pose sur une grande volière secouée par les rythmes et ce qui semble être un… banjo augmenté. Incrédule ? Alors fondez sur Panotii Auricularis, publié sous le pavillon de Pali Meursault, UniversInternational.

Frédéric Nogray, Yannick Dauby : Panotii Auricularis (UniversInternational / Metamkine)
Edition : 2015.
CD : 01-03/ Panotii Auricularis
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 février 2015

Günter Schickert, Pharoah Chromium : OXTLR (Grautag, 2014)

günter schickert pharoah chromium oxtlr

Alors que les dernières années ont vu les rééditions du Günter Schickert seventies, soit l’un des musiciens les plus captivants que la scène kraut ait engendrés (et ils sont nombreux, avis à tous les fans de Can qui n’ont jamais écouté son Samtvogel de 1975), la décennie 2010 voit le musicien teuton revenir avec des compositions récentes aux côtés du Palestinien de Berlin Ghazi Barakat alias Pharoah Chromium, dont on se rappelle l'Electric Cremation de 2011.

Aujourd’hui, dans une veine dark ambient peut-être moins épicée mais avec un sens de la profondeur obscure qui a une sacrée gueule post-mortem, les deux comparses semblent avoir trouvé sur OXTLR un terrain d’entente à la mesure de leurs envies. Tels des remixeurs de l’hiver repeint aux couleurs de Svarte Greiner sur fond de Earth, Schickert et Chromium n’oublient pas les racines de l’aîné de la bande, qu’ils intègrent à une alerte incendie qu’on jugerait sortie du pouce des Einstrürzende Neubauten d’avant la gentrification. Un sacré compliment.

Günter Schickert, Pharoah Chromium : OXTLR (Grautag)
Edition : 2014
3 LP : A/ Bamiyan B/ Campfire C/ A6 D/ Katharsis E/ Galaktik Debris F/ Muzik D'Ascenceur Pour L'Échafaud
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

13 février 2015

Gonçalo Almeida, John Dikeman, George Hadow : O Monstro (Creative Sources, 2014)

john dikeman gonçalo almeida george hadow o monstro

Messieurs-Dames, vous voilà prévenus : cela s’appelle un disque de free jazz. Pour les aficionados du genre (dont je suis), ce disque égalerait presque le Raining Fire de Charles Gayle. Mille-feuille sur tom et caisse claire martelée (George Hadow), archet dissonant et adverse (Gonçalo Almeida), ténor en surchauffe (John Dikeman) : on connait la formule, on y admet souvent quelque lassitude d’écoute.

Mais il y a ici l’homme des Cactus Truck, ce souffleur infatigable, ce bourreau du souffle nommé John Dikeman. Chez lui, la tendresse ne pourra être que convulsive, les tics seront envoyés au vestiaire. Adepte de la déconstruction, refusant distraction et automatismes, il lacère, brutalise son ténor, borde cette bête immonde qu’est le free jazz. Après tant de copies (le saxophoniste y est parfois tombé anche la première) et d’implosions inutiles, voici un disque réconfortant. Bruyamment réconfortant.

Gonçalo Almeida, John Dikeman, George Hadow : O Monstro (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Pentagon 02/ Eastern Tides 03/ Vrieke! 04/ O Monstro
Luc Bouquet © Le son du grisli

16 janvier 2015

Chik White : Jaw Works & Behind a Dead Tree on the Shore (Notice, 2014)

chik white jaw works & behind a dead tree on the shore

Habitant de la Grand-Rue, la mélancolie me prend la nuit. Quand même plus un chat ne passe sous mes fenêtres. C’est comme le manque d’un truc que je ne connais pas (le jour, je travaille). C'est que je regrette les bruits de la journée, du trafic routier et aérien, des conversations ultimes du genre « alors les travaux ça avance ? »… Mais depuis quelque temps, je passe Chik White à la place.

Et j’ai la police… que j’ai l’air d’avoir dérangée (un peu) tard, qui m’arrive avec son Charlie Hebdo sous le bras et qui me dit que c’est pas une heure indue (SIC) pour passer de la bande (le gars a tout de suite repéré que c’était de la cassette, l’expérience sans doute). Quoi ? Indue, l’heure, pour passer de la guimbarde transformée ? Mais quoi, on n’a pas tous les mêmes horaires et la gigue me prend, moi, quand elle veut, gars… Le « gars » était de trop et la guimbarde pas sûr que c’en était. « Il jouerait de la harpe de juif avec les dents que ce serait pareil... capiche ? C’est pas l’heure ! »

« De la harpe de juif, putain ? Con, c’est bien de la musique dansante, d’accord, mais plutôt du crado-folk en solo qui fait tout, de l’Hendrix à la bouche sans dents sur lamelles de métal, et en plus j’en suis sûr : c’est bien de la guimbarde, mon con ! ». Le ton monte. Mon interlocuteur tend l’oreille (ça éructe bizarre avec des bruits de vagues (de mer) derrière) et : « OK, c’est bon, c’est pas du hautbois muslim, ça ira pour cette fois ». Il était perdu. A rebrousse-poil, le type me lance : « Au fait, Je suis Charlie ». (...) « Moi c’est Chik », que j’y réponds, « Chik Cécile ». « On est tous Charlie » qu’y m’assaille (en deux mots). « Je ne vous permets pas », que j’y réponds. J’étais au bout de la face A, il fallait que je remonte pour retourner la chose (et baisser un peu le volume afin de prouver ma bonne foi) et dans mon dos j’entends encore : « Charlie aurait jamais cautionné ton attitude. »

Chik White : Jaw Works & Behind a Dead Tree on the Shore (Notice Recordings)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2014.
Cassette : A/ Jaw Works B/ Behind a Dead Tree on the Store
Pierre Cécile © Le son du grisli

21 septembre 2017

John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes (Ftarri, 2017)

john butcher akio suzuki

La tournée « Resonant Spaces » date de juin 2006, qui a emmené John Butcher et Akio Suzuki à travers l’Ecosse – et ce, jusqu’aux Orcades – jouer, seul ou en duo, en plusieurs endroits « résonant » dont les noms donneront leur titre aux cinq premières plages d’Immediate Landscapes : Wormit Reservoir, Fife ; Hamilton Mausoleum, South Lanarkshire ; Smoo Cave, Durness, Highlands ; Tugnet Ice House, Spey Bay, MorayLyness Oil Tank, Island of Hoy.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que John Butcher (Resonant Spaces en solo, Cavern with Nightlife, seul ou avec Toshimaru Nakamura…) et Akio Suzuki (la quasi-totalité de sa discographie) interrogent l’espace qui les entoure, et leurs manières de procéder peuvent s’entendre. C’est donc, à chaque fois, d’abord un travail de prospection que le premier réalise aux saxophones et le second aux objets, à l'analapos ou à la voix. Ensuite, ce sont des dialogues que l’un espère, que l’autre imagine, et vice-versa, selon l’écho (saisissant, celui de l’Hamilton Mausoleum) ou diverses surprises.

De souffles en peine en interjections autoritaires, Butcher tourne souvent sur lui-même et accueille dans sa danse ici la voix de fausset de son camarade, là le battement de quelques-uns de ses objets, ailleurs encore la respiration de pierres dont il a certainement tout juste rempli ses poches. Puisque c'est là une des caractéristiques fondamentales de la poésie du duo : faire avec ce qui l’entoure, envisager ses possibles chants et s’évertuer alors à les faire entendre.

Après ces cinq courtes plages – de cinq à huit minutes –, le disque rend un duo enregistré par les mêmes au Ftarri Festival, organisé à Tokyo en 2015. Vingt-cinq minutes, cette fois, qui ont des airs de répertoire de sons inusités : le ténor vague ainsi parmi ce qui fait l’effet d’une guimbarde crépitante, de sifflements d’oiseaux ou de mystérieux craquements. Sans l’image, l’enregistrement interroge souvent, d’autant que Butcher peut parfois donner l’impression de s’y être égaré. Or, l’instant d’après, le voici qui épouse tel timbre incongru ou suit tel rythme minuscule : emboîtant le pas à l’iconoclastie de Suzuki, il s’y abandonne et la multiplie.

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John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes
Ftarri / Metamkine
Enregistrement : juin 2006 / novembre 2015. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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19 octobre 2017

Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016 (Wolke, 2016)

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Internet a ceci d’étrange (et de charmant, parfois) qu’il permet plus d’espace et, proportionnellement peut-être, moins de temps. Pour parler musique, par exemple. C’est que l’espace permis est « virtuel » et encombré, en plus, de toutes ces évocations de disques que le « concret » nous impose. Alors, pour ce qui est des « pochettes » des disques en question…

Bien sûr, on aura déjà remarqué (et même goûté) qu’à ses beaux enregistrements Peter Brötzmann attache trois fois sur quatre de belles images de sa confection (Wolke in Hosen, I Am Here Where Are You, Long Story Short...). Cet ouvrage – livre de 366 pages publié à l’occasion d’une exposition organisée au Bimhuis, à Amsterdam – nous le redit et même insiste : la somme d’affiches, de couvertures de disques et de livres est incommensurable.  

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En fin d’ouvrage, on peut voir Brötzmann travaillant dans son atelier (piles de disques derrière, et verdure un peu aussi). On l’imagine autrement paisible, dans ces conditions, que lorsqu’il se donne en spectacle. C’est que dans l’encre et / ou la couleur, l’homme a trouvé un autre moyen d’expression – « sa typographie a des dents », dit David Keenan, l’une des plumes de l’ouvrage dont sont aussi Jost Gebbers, John Corbett, Lasse Marhaug, Karl Lippegaus ou Gérard Rouy (qui, il y a deux ans, avait publié avec Brötzmann un beau livre de conversations).

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Habillement, Rouy fait remarquer que, contrairement à son ami Han Bennink, Brötzmann n’envisage pas sa création graphique tendant vers un but seulement artistique. Celle-ci doit en effet présenter une valeur informative, voire être « informativement » stupéfiante. Les innombrables affiches que le saxophoniste imagina pour le festival Total Music Meeting ou le Workshop Freie Musik le démontrent, comme les réutilisations qu’il fit pour ses disques de ses œuvres (aquarelles, sculptures, dessins, photos…). Allant au gré d’un énième trait épais, tamponnant parfois, Peter Brötzmann saisit ainsi d’une autre manière ce que lui propose l’instant. Bref, improviserait presque.

Peter Brötzmann : Graphic Works 1959-2016
EXTRAITS

Edition : 2016.
Wolke Verlag

30 décembre 2014

Xavier Charles : 12 Clarinets in a Fridge (UnSounds, 2014)

xavier charles 12 clarinets in a fridge

S’il joue et enregistre beaucoup en diverses compagnies (The Contest of Pleasures, Dans les arbres, association Mekuria / The Ex…), on n’avait plus entendu Xavier Charles seul depuis ce Solo qui imposait déjà à sa clarinette des sons qu’elle était incapable de produire.

L’objet qui occupe 12 Clarinets in a Fridge n’est pas surréaliste mais plutôt d’un concret tâche : frigidaire donc, mais aussi machines à laver, à sécher peut-être : « Travaillant et composant souvent dans ma cuisine, l'idée m'est venue d'enregistrer les machines de mon quotidien pour en faire des pièces de clarinette-concrète. » Accumulés – acculés, aussi, contre le corps de la clarinette –, les moteurs, soubresauts et rumeurs, bref : les bruits en suspension que l’oreille trouverait assourdissant si elle n’y était accoutumée, sont priés de composer.

Musique concrète et improvisation instrumentale. L’idée d’un « environnement » encore, capable de développer d’autres « souffles multiples » : l’affect électricité dessinant le champ d’action de clarinettes – sont-elles vraiment douze ? – à la Feldman, les unes sur les autres mais distantes quand même, rangées comme il faut mais feignant le désordre et glissant à en tomber, plus loin affolées, bouclées et qui se dérangent. Dans l’accompagnement ou l’imitation des bruits du dedans, cette douzaine de clarinettes était vraisemblablement faite pour sonner en salle des machines.   

Xavier Charles : 12 Clarinets In a Fridge (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ 12 Clarinets in a Fridge 02/ Hétérogène 03/ 10 Clarinets in a Washing-Machine 04/ Matériels 05/ 6 Clarinets in a Boiler 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 novembre 2014

Andrea Belfi : Natura Morta (Miasmah, 2014)

andrea belfi natura morta

Giuseppe Iealsi m’apprenait l’autre jour l’Italien instrumental. Andrea Belfi continue aujourd’hui mon apprentissage (notons que tous les deux ont professé d’ailleurs à l’école Häpna). Après ses travaux avec David Grubbs & Stefano Pilia, Machinefabriek ou Ignaz Schick, Belfi nous revient seul pour nous « pondre » (dit-on vraiment « pondre » ?) une nature morte (traduction de l’Italien que j'ai appris).

Vous avez bien lu : Belfi est seul. Seul comme un seul homme mais un seul homme entouré de bien des machines (batterie, percussions, synthétiseurs de toutes sortes). Et pour quoi faire ? Eh bien, d’abord une plage d’ambient sombre où les secondes qui passent sont marquées par une batterie sèche comme la pierre, puis des bulles d’harmoniques et enfin (et surtout) des morceaux que l’on redira être influencés par Radian (sont-ce les vibes ?), Pan American (sont-ce les synthés ?) ou Kruder (sont-ce les vibes et les synthés ?). Et tout ça qui s’écoute, bien sûr, même si l’introduction (son petit nom est Oggeti Creano Forme) m’avait fait espérer bien mieux.

écoute le son du grisliAndrea Belfi
Natura Morta (extraits)

Andrea Belfi : Natura Morta (Miasmah)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Oggeti Creano Forme 02/ Nel Vuoto 03/ Roteano 04/ Forme Creano Oggeti 05/ Su Linee Rette 06/ Immobili
Pierre Cécile © Le son du grisli

20 décembre 2014

Joe Morris Quartet : Balance (Clean Feed, 2014)

joe morris balance

Les cordes s’éveillent, tâtonnent, s’effondrent (Thought). Les tempos sont mouvants, la caisse claire est lourde d’une solitude lointaine, les cordes fredonnent une élasticité brumeuse. Violon et guitares tondent le contrechant. La contrebasse bourdonne. Le matériau est flasque, amolli (Effort).

La microtonalité perdue se retrouve. La ballade ricane de son peu de tendresse. Le royaume est étendu, relâché, flottant (Trust). La contrebasse retrouve marques et racines. Tous croisent le véloce. Ça tangue, ça fourmille. Le violon strie on ne sait quel horizon (Purpose). Bienveillants, les musiciens donnent une dernière chance à la ballade. L’apesanteur aura raison d’elle (Substance). Et l’on bavarde, on soliloque, on s’ouvre à l’autre. La batterie explose (Meaning).

Ainsi s’invitèrent Joe Morris, Mat Maneri, Chris Lightcap et Gerald Cleaver en un studio new-yorkais, le 13 décembre 2013. Ce n’était pas la première fois, ce ne sera pas la dernière.

Joe Morris Quartet : Balance (Clean Feed / Orkhêstra International)
Energistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Thought 02/ Effort 03/ Trust 04/ Purpose 05/ Substance 06/ Meaning
Luc Bouquet © Le son du grisli

26 décembre 2014

Max Johnson : The Prisoner (NoBusiness, 2014)

max johnson the prisoner

Faisant référence à The Prisoner de (et avec) Patrick Mc Goohan, on ne sera pas étonné de retrouver ici quelques ambiances anxiogènes ou paranoïaques, le contrebassiste et compositeur Max Johnson ayant choisi d’illustrer quelques-uns des moments clés (et épisodes) de la série britannique.

On naviguera donc en unisson pesant avant qu’une Orange Alert ne donne le ton des chaos à venir. On ne sera pas étonné des équilibres instables et des dérèglements harmoniques à la charge d’une Ingrid Laubrock et d’un Mat Maneri, tous deux racles-méninges de mélodies pétrifiées. On devinera leurs enlacements toxiques et on ne s’étonnera pas de ces romances faussement bienveillantes. La batterie à la charge de Tomas Fujiwara sera foisonnante (trop ?) et prendra plaisir à affaiblir l’espoir. La partition de Johnson était-elle trop cadenassée pour interdire l’échappée ?  On le sait, la rébellion ne rendit pas la liberté à notre cher prisonnier mais lui, au moins, avait essayé.  



Max Johnson : The Prisoner (NoBusiness)
Enregistrement : 20 décembre 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ N°6 Arrivalk – N° 58 Orange Alert 02/ X04 03/ N°12 Schizoid Man (Gemini) 04/ N°24 Hammer into Anvil 05/ N°48 Living in Harmony 06/ The New Number 2 07/ N°2 Once Upon a Time – N°1 Fallout
Luc Bouquet © Le son du grisli

16 novembre 2014

Lucien Johnson, Alan Silva, Makoto Sato : Stinging Nettles (Improvising Beings, 2014)

lucien johnson alan silva masoto sako

Que faire enfin du jazz qui traîne ? Son existence prouvée, trois possibilités : commerce (le plus couru), tradition, création. C’est un choix qu’il faut, semble-t-il, « faire » encore. Alan Silva a jadis démontré qu’il avait, dans la troisième catégorie, des choses à faire entendre. A la contrebasse, le plus souvent ; aux synthétiseurs, selon l’inspiration.  

Est-ce, sur Stinging Nettles, un « retour » à la contrebasse ? Une nécessité ? Qu’importe, même imaginée seulement, la nécessité opère. L’épreuve date de 2006, qui l’expose auprès du saxophoniste ténor Lucien Johnson et du batteur Makoto Sato. Deux doyens pour un seul jeune homme, et voici que ce-dernier se montre capable : sur quelques fondamentaux de free mesuré, d’inventer et de rebondir au-devant d’un archet balayant, sinon d’entendre et de prendre en compte la batterie délicate. Alors – forcément pas commerce –, tradition ou création ? D’autres codes ici : vaillante arrière-garde, mêlant ancienne création et tradition neuve, qu’emmène ce bel archet retrouvé.

écoute le son du grisliLucien Johnson, Alan Silva, Makoto Sato
Pieces of Eight

Lucien Johnson, Alan Silva, Makoto Sato : Stinging Nettles (Improvising Beings)
Enregistrement : novembre 2006. Edition : 2014.
CD : 01/ Stinging Nettles 02/ Abora 03/ Copper Sky 04/ Family Silva 05/ Pieces of Eight 06/ Ice Self 07/ Burnt Fingers 08/ Thyme Nor Reason
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 novembre 2014

KK Null : Cryptozoon Stereo Condensed Mix (Nux Organization, 2014)

kk null cryptozoon condensed mix

Cryptozoon est (normalement) une composition-voyage de près de trois heures de KK Null dont une compilation de remixs rendait compte partiellement l’année dernière. L’année dernière encore, au festival Présences électroniques, une version quadriphonique en a été présentée : Cryptozoon Quadriphonic mix 2013. Cette année maintenant, son passage sur CD a forcé Kazayuki Kishino à la travailler en stéréo et à la diminuer pour qu’elle ne tienne plus que dans une vingtaine de minutes.

Or, même en vingt minutes, Cryptozoon Stereo Condensed Mix reste une composition voyage. Et la question se pose : comment puis-je la réduire encore ? la résumer en quelques mots ? Moins noise que ce à quoi je m’attendais, cette nouvelle création cosmique « maximaliste / minimaliste » m’a secoué d’une façon inattendue. Avec une force que lui envierait le big bang (qui semble l’obsèder), KK Null projette des séquences électroniques dans lesquelles il injecte des field recordings (bouts de caniches détrempés, d’oiseaux gloussant et autres bestioles cinglées nous invitent à approfondir nos connaissances de cryptosoonologues).

Alors on ne comprend pas, on ne suit pas, les choses nous dépassent mais il faut l’accepter puisque tout est bon : beats, psychédélisme sonique, abstraction radioactive… Et voilà le côté obscur du noise retourné à la béatitude fondamentale, dixit KK Null : « Écoute ! L'éclat de rire de la joie de vivre (du bonheur d'être), le chœur de la force vitale. Il s'agit d'une danse sans fin luttant contre l'entropie. » Fondamental, indeed.

KK Null : Cryptozoon Stereo Condensed Mix (Nux Organization)
Edition : 2014.
CD (EXISTE AUSSI EN DVD ! !! !!!) : 01/ Cryptozoon Stereo Condensed Mix
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 novembre 2014

Jennifer Allum, Ute Kanngiesser : Bell Tower Recordings (Matchless, 2013)

jennifer allum ute kanngiesser bell tower recordings

Nous avons déchiffré ensemble la pochette du CD de Jennifer Allum et Ute Kanngiesser, sa cloche et ses poids. Leurs instruments sont cousins (un violon, un violoncelle). Leurs pratiques sont cousines, elles aussi. C’est presque une histoire de famille, que cette improvisation enregistrée en 2012 en trois lieux différents de la St. Augustine’s Bell Tower de Londres.

Les cloches sonnent, annonçant presque une heure de jeu, de balancelle, de recherche au pendule des trésors enfouis dans ce clocher. L’une tapote le bois de son instrument et l’autre pince une ou deux cordes, c’est comme un relai timide. L’une & l’autre s’emparent de leurs archets, se cachent puis réapparaissent, à tour de rôle. L’une égrène les secondes qui passent et l’autre les fuit sous les bruits de la grande ville. C’est une expérience de l’instant qui touche à distance, géographique et temporelle. Et si Jennifer Allum et Ute Kanngiesser ne savent pas comment mettre un terme à leur improvisation, c’est qu’il est des choses sans fin, comme l’est le passage des secondes ou le mouvement d’un pendule.

Jennifer Allum, Ute Kanngiesser : Bell Tower Recordings (Matchless / Metamkine)
Enregistrement : 29/05/2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Pendulum Case 02/ Clock Room 03/ Bell Room
Héctor Cabrero © Le son du grisli

8 novembre 2014

Christoph Limbach : begin_if_(3) (Agxivatein, 2014)

christoph limbach begin_if_3

De tous nos papiers froissés j’aurais pu faire de la musique. Christoph Limbach froisse bien des micros, lui. A moins que ce ne soit des extraits de films, des choses de la vie concrète et des choses de la vie rêvée.

C’est le troisième volet de son projet begin_if. Et c’est parfois avec Angelina Kartsaki au violon. Des micros mais plus encore, des pulsations, des cymbales, des sons d’examens médicaux…, un monde entier à froisser. Le violon est lui oriental mais l’électroacoustique est occidentale. Car derrière tous ces sons il y a un drone et derrière le drone il y a toujours un occidental qui insiste : le drone, j’en fais mon métier, et mon imagination l’éprouvera. Je n’ai pas entendu les papiers froissés des deux premiers volets de begin_if. Le troisième ne plaide peut-être pas en la faveur du projet ? Je retourne à nos papiers froissés.



Christoph Limbach : begin_if_(3) (Agxivatein)
Edition : 2014.
Cassette : begin_if_(3)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

6 novembre 2014

Candelilla : Heart Mutter (ZickZack, 2013)

candelilla heart mutter

Heart Mutter est seulement le deuxième album du groupe Candelilla et c'est déjà Steve Albini qui est aux manettes. C’est dire les espoirs que l’on porte ces jours-ci à ces quatre Allemandes élevées (peut-être) au biberon Riot Grrrls…

A moins que ce ne soit à une potion plus récente, genre un cocktail checkant Le Tigre, Electrelane et Pit er Pat ? C’est qu’au jeu des ressemblances on pourrait se laisser aller. Mais préférons noter que les jeunes femmes ont tenu à conserver un peu de leur langue maternelle (à côté d’un peu d’anglais d'accord) et que ce choix-là charme (le nombre de ch' là-dedans) dès l’écoute du premier titre et donne un peu de caractère à leur pop à distorsions et à leurs riffs loopés.

Mais hélas et trois fois hélas Heart Mutter est seulement (= n’est que) le deuxième album du groupe. Bien encourageant, d’accord, mais pour le troisième, il faudra réviser deux ou trois petites choses, comme faire taire le piano, raccourcir les textes, « cradifier » un peu l’ensemble (on frise l’Elastica de temps à autre, pour ceux qui se rappellent). Sur le motorik de 32 (oui, les morceaux ont pour noms des numéros), on les invite alors à travailler leurs obsessions. En d’autres termes : filles, allez-y franchement !

Candelilla : Heart Mutter (ZickZack)
Edition : 2013.
LP / CD : 01/ 28 02/ 30 03/ 27 04/ 32 05/ 26 06/ 29 07/ 31 08/ 21 09/ 25 10/ 23/33 11/ 34 12/ 22
Pierre Cécile © Le son du grisli

5 novembre 2014

Francisco López : Untitled#281 (Störung, 2014)

francisco lopez untitled#281

Ainsi le boîtier transparent qui enferme cette 281e composition sans nom de Francisco López  parvient à cacher le monstre multiple qui l’habite : électronique tumultueuse où l’usage des machines côtoie des chants de volatiles enregistrés aux quatre coins du monde.

Ce catalogue d’oiseaux évoquera bien sûr davantage les détournements de Merzbow que l’intérêt de Messiaen. Sur le disque, les pépiements sont en effet l’égal des râles – les oiseaux-mouches ne nichent-ils pas désormais en cavernes ? – et ce sont des espèces d’envergure qui s’ébattent en volières. Mais si les expérimentations de López produisent de nouvelles créatures, ce sont moins leur nouveauté que leur panache, mis en valeur par de savants encodages, qui rend leur découverte passionnante.

Francisco López : Untitled#281 (Störung)
Enregistrement : 1995-2010. Edition : 2014.
CD : Untitled #281
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 août 2014

John Edwards, Mark Sanders, John Tilbury : A Field Perpetually at the Edge of Disorder (Fataka, 2014)

john edwards mark sanders john tilbury a field at the edge of disorder

Quand ils n’improvisent pas en duo, John Edwards et Mark Sanders ont, semble-t-il, pris l’habitude d’interroger la pratique musicale qu’ils ont en commun auprès d’invités d’importance (Evan Parker, Frode Gjerstad, Veryan Weston…). Depuis le 17 juin 2013 (date d’un concert donné au Café Oto), John Tilbury est de ceux-là.

Est-ce affaire de contrepoids ? L’équilibre de ce « champ » qui, perpétuellement, affleure le désordre – la « confusion », même, menacerait-elle ? – trouve un point d’appui en contrastes subtilement accordés : affirmations brèves mais franches du percussionniste contre répétitions étouffées du pianiste, endurances de mouvements d’archet contre propositions sourdes (mais toujours terriblement décisives) ou accords amputés…

Malgré l’équilibre en question, et même l’allant de la composition, Tilbury peut soudain adopter les codes compulsifs de ses partenaires : la musique est alors de connivence, qui échange ses effacements au profit d’une tension changeante, grondante même parfois. Comme ces « bird calls » que Tilbury extrait en début d’enregistrement de quelle besace, l’air que le trio compose en deux temps allie plus qu’il n’oppose éther et fragilités.

John Edwards, Mark Sanders, John Tilbury : A Field Perpetually at the Edge of Disorder (Fataka)
Enregistrement : 17 juin 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Part I - 38:11 02/ Part II - 29:26
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 octobre 2014

Angle : Premier Angle (Nueni, 2014)

angle guionnet gross permier angle

Les airs de menace qu’ont les premières secondes de la collaboration de Jean-Philippe Gross avec Jean-Luc Guionnet – de cet Angle orienté sur composition de vingt-six minutes – sont trompeurs. Car l’enjeu semble être ici la concomitance (plus que la connivence) de l’électronique du premier et du saxophone alto du second.

Premier angle est ainsi fait de multiples séquences – division cellulaires, pourquoi pas – qu’il s’agit d’arranger en assemblage cohérent. Si elles sont marquées encore (entrée d’une note, slap, interruption soudaine d’un grésillement pourtant tenace relayé bientôt par un bourdonnement), les séquences en question se succèdent avec un équilibre stupéfiant. Ainsi, le duo s’accorde-t-il dans la controverse : l’électronique prise de tremblement poussant Guionnet dans un jeu de volte et de retournement quand l’alto giratoire décide Gross à revoir l’origine de ses troubles moteurs. Et lorsque le premier suit la piste que le second vient à peine de tracer devant lui, il ne s’agit plus seulement d’équilibre, mais d’un rare exemple d’à-propos musical.

écoute le son du grisliAngle
Premier angle (extrait)

Angle : Premier Angle (Nueni / Souffle Continu)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Premier Angle
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

pratella

14 avril 2014

Sergio Merce : Microtonal Saxophone (Potlatch, 2014)

sergio merce microtonal saxophone

Comme Lucio Capece – compatriote avec lequel il enregistra Casa et qui trouva refuge avant lui sur Potlatch (Zero Plus Zero) –, le saxophoniste Sergio Merce a le goût du détournement instrumental et celui des hautes sphères, tous intérêts servis par Microtonal Saxophone. L'instrument promis est un alto mis à plat, accessoirisé (embouts et tubes) et rempli (eau, gaz, air comprimé), que Merce fait chanter (souffle continu et pédale de sustain) depuis plus de trois années.

Le saxophone d’exception pourrait être alto de cristal : la microtonalité qu’il laisse filtrer joue de voix stratifiées, d’oscillations longues ou de faibles tremblements, de perturbations qui mettent à mal toute tentation monochrome, de lignes endurantes que la crainte de l’uniformité éloigne peu à peu les unes des autres. A force, ce sont-là des reliefs dessinés dans l’air, qui, seconde après seconde, composent à l’horizon un mirage : irrésistible, insaisissable.

écoute le son du grisliSergio Merce
Microtonal Saxophone

Sergio Merce : Microtonal Saxophone (Potlatch / Souffle Continu)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 mars 2017

Véronique Vilhet, Dominique Grimaud : Îles (In-Poly-Sons, 2017)

A l’occasion de la parution d’Agitation Frite, livre de Philippe Robert consacré à l’underground musical français de 1968 à nos jours, le son du grisli publie cette semaine une poignée de chroniques en rapport avec quelques-uns des musiciens concernés en plus de deux entretiens inédits tirés de l’ouvrage...

vilhet grimaud îles

La lecture de l’Atlas des Îles abandonnées de Judith Schalansky – dans la très recommandable, mais pas infaillible, série de l’éditeur Arthaud qui mêle géographie et imaginaire (cités rêvées ou perdues, lieux maudits…) – a inspiré à Véronique Vilhet et Dominique Grimaud leur second album, après AAHH !! en 2015. Un carnet de voyage, en quelque sorte, qui les transporte de Rapa Iti à l’île fantôme de Sandy, de Tromelin à l’Île de l’Ascension…

Réels ou inventés, ces morceaux de terre émergée ne sont évidemment qu’un prétexte capable d’aménager au duo autant de plages sur lesquelles déposer ses bagages. Parce que, à l’intérieur de ceux-là, il trouvera de quoi faire : batterie et percussions, Fender Stratocaster et synthy AKS, mais aussi guimbarde, épinette, balafon, harmonica, ukulélé… Etoffé, l’instrumentarium n’oblige pourtant pas Vilhet et Grimaud : c’est avec une légèreté qui leur assure de passer sans encombre d’une île à l’autre qu’ils l’envisagent au contraire une douzaine de fois.  

Alors, quand ce n’est pas le chant d’un vent de synthy, ce sont quelques accords ouverts de guitare (Grimaud cite ici Peter Finger et Michael Hedges, mais on pense aussi parfois à Henry Flynt ou au camarade Pierre Bastien) ou le rythme lent de tambours qui suffisent à la création d’une musique d’atmosphère minimaliste et souvent saisissante. A force de courir, la ligne claire de la guitare électrique – les effets sont comptés – rattrape toutes les trajectoires possibles : engagées, bouclées, soupçonnées même : sur l’Île de la Solitude, Véronique Vilhet et Dominique Grimaud peuvent alors achever leur course, si ce n’est la suspendre un temps.

iles

Véronique Vilhet, Dominique Grimaud : Îles
In-Poly-Sons
Enregistrement : 2013-2015. Edition : 2017.
LP : 01-12/ Îles
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

face b

 

31 mai 2017

Philippe Lauzier : Dôme (Small Scale Music, 2017) / A Pond In My Living Room (Sofa, 2017)

philippe lauzier dôme a pond in my livingroom

C’est une bien belle cassette que ce petit Dôme. Voilà, c’est (déjà) dit. D’autant que la musique de Philippe Lauzier, je ne l’attendais pas spécialement, ni avec empressement ni au tournant. En plus, moi qui le croyais clarinettiste ou saxophoniste (je l’avais entendu avec Éric Normand ou avec Martin Tétreault et Pierre-Yves Martel dans XYZ), voilà qu’il débarque ce 31 juillet 2015 en installateur cithariste à laptop (et en short, une photo le prouve, ce ‘est pas moi qui invente)… Il faudra faire avec.

La cassette est jaune comme un soleil, et ce n’est pas pour rien. Car Lauzier vous décoche de ces rayons en manipulant ces cordes rattachées les unes aux autres, fantomatiques, crépitantes, bourdonnantes, sifflantes, déraillantes, en un mot : sciantes ! Que notre homme en pince pour les cordes, cela ne se discute pas. A tel point qu’il les arrache à leur nature, elles qui méritent plus que ces vieilles caisses de bois et de résonance, et les sublime dans ce qui ressemble à un fabuleux ballet électroacoustique. Est-ce assez d’éloge ? En tout cas, c’est bien la première fois que je me plains d’un coup de soleil.

En guise de pommade réparatrice, je conseillerai maintenant d’écouter d’une traite un autre enregistrement du même Philippe Lauzier, A Pond In My Living Room. Le disque est édité par Sofa et m’a donné à réentendre le musicien à l’instrument que je lui connaissais jusque-là, la clarinette basse. On connaît le genre de musique défendue par le label norvégien (d’Ingar Zach & Ivar Grydeland à Robin Hayward & Martin Taxt en passant par Kim Myhr), et Lauzier s’essayait donc au printemps 2016 à une acoustique d’un genre « réductionniste ». Pas tout à fait « réductionniste », pour tout dire, mais plutôt à strates drono-planantes sur fond « Bleu pénombre », pour reprendre le titre du premier morceau.

Tout au long de cette plongée en eaux troubles (de Pond à Water, c’est un CD de potomane ou je ne m’y connais pas en gueuze), Lauzier maîtrise son sujet. Sa clarinette oscille, c’est donc une clarinette sinusoïdale. Ses multiples remous (il y a parfois plusieurs clarinettes à la fois, celle-ci ou celle-là peut être reprise par un sampler ?) sont apaisantes. Sa technique de la clarinette (c’est bien ce que j’avais entendu avec Normand, Martel et Tétreault) est aussi impressionnante que son travail avec les cithares et le laptop. C’est dire (ou écrire).

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Philippe Lauzier : Dôme
Small Scale Music, 2017

Philippe Lauzier : A Pond In My Living Room
Sofa, 2017
Pierre Cécile © Le son du grisli

3 juillet 2012

Toshimaru Nakamura, John Butcher : Dusted Machinery (Monotype, 2011)

toshimaru nakamura john butcher dusted machinery

Le fruit de l’association Nakamura / Butcher que retient Dusted Machinery reprend l'appendice aux sombres travaux extraits des grottes d'Ustunomiya (Cavern with Nightlife, publié en 2004 sous étiquette Weight of Wax). C’est qu’à Londres, le 18 mars 2009, le duo interrogeait le souvenir, cherchait encore et soignait ses affinités. Les prospections sont sérieuses, bipolaires, qui ont pour noms Leaven et Knead, Maku et Nobasu.

Butcher aux saxophones (soprano, ténor, feedback) tisse des aigus longs dont la finesse peut rivaliser de mystère avec le chant du no-input mixing-board. Au bout d’une ligne discrète, il peut dévier sous l’effet de courants contraires et même, sur Maku, vriller et, à force, renverser le cours des choses : derrière lui, il emporte maintenant les rumeurs et sifflements de la machine de Nakamura. L’événement décide d’autres usages : Butcher et Nakamura s’opposent à coups d’interventions hachées tandis qu’en secret ils rapatrient larsens et grincements plus tôt relégués aux confins du terrain de jeu. Nappes et drones refont surface : les paysages de Dusted Machinery retrouvent des couleurs, que se disputent l’ombre et la lumière quand ceux enregistrés à Tokyo tiraient leur force de l’ombre seulement. L’exercice pourrait commander un troisième échange. Doit, même.



Toshimaru Nakamura, John Butcher : Dusted Machinery (Monotype)
Enregistrement : 18 mars 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Leaven 02/ Maku 03/ Knead 04/ Nobasu
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

pheonix-apophonics

La BBC propose pour quelques jours sur son site l'écoute d'une émission consacrée à The Apophonics, trio réunissant John Butcher, John Edwards et Gino Robair. Ici donc.  

 

23 mai 2012

Joachim Montessuis : Chapel Perilous (Fragment Factory, 2012)

joachim montessuis chapel perilous

La bataille est rangée, que Joachim Montessuis a décidé de livrer à son propre corps ; qui se joue entre molaires et incisives d’abord, avant de gagner le pharynx puis la trachée. Ce sont donc des bruits de bouche, des cris étouffés, des sifflements, des injections et des projections, qui ouvrent Chapel Perilous, vingt-trois pièces sonores (enregistrées entre 2005 et 2011) qui pourraient n’en faire qu’une.

Ce flot de vacarme que Montessuis s’inocule en frénétique le retourne bientôt : engouffrés, les bruits s’installent sur organes et prolifèrent ; sous la peau, les plus aigus imaginent refaire surface. A corps perdu, le vocaliste tente de camoufler les premiers renflements, se contorsionne en conséquence et produit d’autres bruits – qui peuvent tenir du flageolet comme de l’expérimentation noise. Mais bientôt, l'homme abdique : son chant de souffrances aura été fantastique, au son duquel il a rampé jusqu’à la chapelle qu'il s'était choisie pour destination.  

EN ECOUTE >>> Chapel Perilous (extrait)

Joachim Montessuis :  Chapel Perilous (Fragment Factory)
Enregistrement : 2005-2011. Edition : 2012.
LP : Chapel Perilous
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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