Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Lawrence D. Butch Morris : Verona (Nu Bop, 2015)

lawrence butch morris verona conduction 43 conduction 46

En 1994 et 1995, Lawrence D. Butch Morris poursuivait (et précisait à la fois) son œuvre de « conduction » – pour bien cerner le concept, une visite s’impose ici – au Teatro Romano de Vérone. Ce sont en conséquence deux conductions sur autant de disques : sur le premier, la quarante-troisième ; sur le second, la quarante-sixième. Bras, une dernière étreinte !

Si ce n’est dans les formations qui les interprètent (J.A. Deane au trombone et à l’électronique, Myra Melford au piano, Zeena Parkins à la harpe et Lê Quan Ninh aux percussions), l’une et l’autre ont des points communs. Ainsi, leur allure générale répond-elle à l’inspiration d’un chef d’orchestre en devoir d’imbriquer des modules différents et nombreux plus encore : lectures collectives, conversations en plus petits comités et solos, dessinent les contours d’une musique insaisissable puisqu’avide toujours d’autres propositions.

Aux déferlantes de cordes (les violoncelles de Martin Schütz et Martine Altenburger, notamment, sur le premier disque) et de percussions (Lê Quan à chaque fois), les instruments à vent (ici le hautbois de Mario Arcari et le trombone de Deane, là la clarinette basse de Francesco Bearzatti ou le saxophone alto de Rizzardo Piazzi) opposent des motifs courts qu’ils feront souvent tourner plusieurs fois. Aux progressions grippées des pianos (Melford et Riccardo Fassi ou Riccardo Massari, selon l’enregistrement) et du vibraphone (Bryan Carrot), la harpe pourra donner une touche impressionniste et les percussions imposer un équilibre à la Monk

On imagine alors de Morris les gestes soit précis soit larges, autrement dit : directionnels ou sibyllins, qui commandent ici une séquence troublante aux airs de collage minutieusement élaboré (plusieurs fois, sur le premier disque) et  là une rencontre plus convenue (la conclusion romantique dont se chargent hautbois et piano, sur le premier disque encore, ou cet échange piano / guitare – celle de Bill Horvitz – qui alourdit quelques secondes du second). Mais sur la durée de ces deux conductions, les écarts sont rares, qui éloignent Butch Morris de l’objectif qu’il s’était fixé : sculpter sur l’instant le chant d’un bel ensemble.



Lawrence D. ‘’Butch’’ Morris : Verona. Conduction No. 43 – The Cloth (1994) / Conduction No. 46 – Verona Skyscraper (1995) (Nu Bop / Orkhêstra International)
Enregistrement : 26 juin 1994 & 27 juin 1995. Edition : 2011. Réédition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Conduction No. 43 – CD2 : Conduction No. 46
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Festival Météo [2015] : Mulhouse, du 25 au 29 août 2015

météo 2015

Cette très belle édition du festival Météo vient de s'achever à Mulhouse. Petit florilège subjectif.

Le grain de voix. Rauque, granuleuse, grave, éructante, crachant tripes et boyaux, poilue. C'est la voix d'Akira Sakata, monument national au Japon, pionnier du free jazz dans son pays. Ce septuagénaire est peu connu en France. C'est un des génies de Météo que de faire venir de telles personnalités. Au saxophone, Akira Sakata oscille entre la fureur totale et la douceur d'un son pur et cristallin. A la clarinette, il est velouté. Et, quand il chante, on chavire. Il y a du Vyssotski dans cette voix, en plus sauvage, plus théâtral. On l'a entendu deux fois à Mulhouse : en solo à la chapelle Saint-Jean et lors du formidable concert final, avec le puissant batteur Paal Nilssen-Love et le colosse contrebassiste Johan Berthling. Ils forment le trio Arashi, qui veut dire tempête en japonais. Une météo qui sied au festival.

La brosse à poils durs. Andy Moor, guitariste de The Ex, brut de décoffrage, fait penser à un ouvrier sidérurgiste sur une ligne de coulée continue. En guise de plectre, il utilise parfois une brosse à poils durs, comme celles pour laver les sols. Un outil de prolétaire. Son complice, aux machines, est Yannis Kyriakides (un des électroniciens les plus convaincants de cette édition de Météo). Il lance et triture des mélodies de rebétiko. Des petites formes préméditées, prétextes à impros en dialogue. Un bel hommage à ces chants des bas-fonds d'Athènes, revisités, qui gagnent encore en révolte.

L'archet sur le saxophone. Lotte Anker a joué deux fois. Dans un beau duo d'improvisateurs chevronnés, avec Fred Frith, lui bidouillant avec des objets variés sur sa guitare, elle très inventive sur ses saxophones, jouant même par moment avec un archet, frottant le bord du pavillon, faisant résonner sa courbure. Elle s'est aussi produite en solo à la bibliothèque, dans la série des concerts gratuits pour enfants (encore une idée formidable de Météo), sortant également son archet, et accrochant les fraîches oreilles des bambins.

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Le naufrage en eaux marécageuses. Les trois moments ci-dessus sont des coups de cœur, vous l'aurez entendu. Affliction, par contre, lors du deuxième concert de Fred Frith, en quartet cette fois, le lendemain, même heure, même endroit (l'accueillant Noumatrouff). Et – hélas –, mêmes bidouillages que la veille, en beaucoup moins inspiré, sans ligne directrice, sans couleur, si ce n'est les brumes d'un marécage. Barry Guy, farfadet contrebassiste qu'on a eu la joie d'entendre dans trois formations, a tenté de sauver l'équipage de ce naufrage moite.

Les percussions du 7e ciel. La chapelle Saint-Jean, qui accueille les concerts acoustiques (tous gratuits), est très souvent le cadre de moments musicaux de très haute tenue, sans concession aucune à la facilité. Pour le duo Michel Doneda, saxophone, et Lê Quan Ninh, percussions, la qualité d'écoute du public était à la hauteur du dialogue entre les deux improvisateurs. La subtilité, l'invention sans limite et la pertinence de Lê Quan Ninh forcent l'admiration. D'une pomme de pin frottée sur la peau de sa grosse caisse horizontale, de deux cailloux frappés, il maîtrise les moindres vibrations, et nous emporte vers le sublime.

Et aussi... Le batteur Martin Brandlmayr, avec sa batterie électrique : son solo était fascinant. Le quartet Dans les arbres (Xavier Charles, clarinette, Christian Wallumrød, piano, Ingar Zach, percussions, Ivar Grydeland, guitare), totalement extatique. Le quartet d'Evan Parker, avec les historiques Paul Lytton, batterie, et Barry Guy, contrebasse, plus le trompettiste Peter Evans, qui apporte fraîcheur, vitalité et une sacrée présence, sous le regard attendri et enjoué de ses comparses. La générosité de la violoncelliste coréenne Okkyung Lee, qu'on a appréciée trois fois : en duo furieux avec l'électronique de Lionel Marchetti, en solo époustouflant à la chapelle, et dans le nonet d'Evan Parker : elle a été une pièce maîtresse du festival, animant aussi un des quatre workshops, pendant une semaine. Les quatre Danoises de Selvhenter, enragées, toujours diaboliquement à fond et pire encore, menées par la tromboniste Maria Bertel, avec Sonja Labianca au saxophone, Maria Dieckmann au violon et Jaler Negaria à la batterie. Du gros son sans finesse, une pure énergie punk. Et, dans le même registre, les Italiens de Zu : Gabe Serbian, batteur, Massimo Pupillo, bassiste et Luca Tommaso Mai, saxophone baryton : un trio lui aussi infernal, qui provoque une sévère transe irrésistible.

Festival Météo : 25-29 août 2015, à Mulhouse.
Photos : Lotte Anker & Fred Frith / Lê Quan Ninh
Anne Kiesel @ le son du grisli

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Michel Doneda, Lê Quan Ninh : Aplomb (Vand’œuvre, 2015)

michel doneda lê quan ninh aplomb

Enregistré l’automne dernier, l’Aplomb qui caractérise Michel Doneda et Lê Quan Ninh est moins une affaire de verticalité que de confiance – on ne reviendra pas sur les références que le saxophoniste et le percussionniste ont, depuis Concert public avec Daunik Lazro (sur Vand’œuvre déjà), élaborées ensemble – et, en conséquence, d’assurance.

Quant au fil d’Aplomb, il tiendra davantage de la baguette de sourcier, virant de bord dès les premiers affleurements improvisés – c’est-à-dire au moment de la « re-connaissance » – pour perdre ensuite toute notion de stabilité… Mais non pas d’équilibre. A les entendre (et sans pouvoir les scruter, privés donc de « l’étonnement de l’observation »), Doneda et Lê Quan stratifient en effet avec art : le soprano et le sopranino peuvent mitrailler, siffler ou graviter, les peaux rendre l’âme en filigrane ou le tambour être battu plus régulièrement, l’improvisation déjoue l’allure pour jouer de remuements au son desquels les partenaires d’hier et de toujours – « rivés aux contingences du son, à ses mouvements et à ses repos », comme l’écrit le percussionniste dans le livret du disque – se retrouvent aujourd'hui, et se découvrent encore.

Michel Doneda, Lê Quan Ninh : Aplomb (Vand’œuvre / Metamkine)
Enregistrement : 30 septembre et 1er octobre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Sol à pied 02/ Froid du ciel cru 03/ Halo d’apparences 04/ Pour la durée du dessous 06/ Les dehors
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Festival Le bruit de la musique #5 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 17-19 août 2017

le bruit de la musique 5

Vous arrivez dans la petite église de Domeyrot, un village de la Creuse. L'autel, baroque, coloré, naïf, est surmonté d'un Dieu-le-Père joufflu, assis sur un nuage floconneux. Les chaises sont disposées en long face à la chapelle latérale. Le concert est sur le point de commencer : un duo d'accordéonistes qui joue de la musique contemporaine. C'est curieux, vous dites-vous. Ça va être amusant. Sur la petite scène, deux chaises vides, deux accordéons posés au sol. Le premier musicien commence à jouer. C'est Jean-Etienne Sotty. Il est sur le côté, il enlace un autre accordéon. Un son long, tenu, tendu. Dans votre dos, vous percevez une sonorité, ténue, subtile, en harmonie. Une réverbération ? Non, un second accordéon, celui de Fanny Vicens. Ce qui vous arrive dans les oreilles et dans le cœur est d'une infinie tendresse pleine de légèreté. Ce n'est pas de l'accordéon, c'est le chant des anges. Vos yeux errent sur la sculpture d'une mignonne Vierge, toute de doré vêtue. Sur les candides peintures qui évoquent le ciel. Vous y êtes, au ciel.

xamp

Ce premier morceau joué par le duo Xamp est inspiré du gagaku, la musique savante japonaise, vieille de plus mille ans. Balayées, vos suppositions d'avant le concert. Ce n'est ni curieux, ni amusant : Xamp vous emmène plusieurs étages au-dessus de tout ça. Les deux musiciens sont les seuls en France à jouer d'instruments accordés en quarts de ton. A Domeyrat, ils interprètent des morceaux écrits spécialement pour leur duo, par Bastien Davis, Régis Campo et Davor B. Vincze. Et d'autres arrangés par eux-mêmes : du Ligeti et, clin d'œil aux racines de l'instrument, une musette de cour de Couperin. Certains sur un accordéon « normal », d'autres sur des instruments microtonaux. Le concert se déroule, splendide. Le public du festival, venu – souvent de loin – pour ces trois jours de musique, et quelques habitants du coin, sont sous le charme.

Arrive le dernier morceau. « C'est très important pour nous », expliquent les deux jeunes interprètes. Une création, rien de moins. La compositrice, Pascale Criton, est présente. Sa pièce s'appelle Wander Steps. Elle est, au sens strict, inouïe. Un son continu sort des deux instruments, un lisse ruban qui module doucement son accord avec de doux frottements. Et au-dessus, quelque chose flotte, tournoie, vibre. Ça danse au-dessus de la musique. Parfois c'est une soufflerie, un son chaud comme issu d'une forge. Plus tard, c'est une rotation d'étoiles dans le froid vide et noir de l'espace. Un seul souffle, du début à la fin de cette pièce, qui suspend le temps et envoie ses auditeurs illico au 7e ciel.

le quan ninh

Le Bruit de la musique est un festival inimaginable. A l'écart des sentiers battus, géographiquement (la Creuse est loin des grande migrations estivales) et musicalement. Comment imaginer écouter Xamp dans l'église d'un patelin de 220 habitants ? Ce jeune duo (formé il y a trois ans) est plus habitué aux salles de musique contemporaine de grandes villes qu'à ce lieu, simple et chaleureux, où les repas sont servis, public et musiciens mélangés, dans une prairie, sur de grandes tables collectives, dans des assiettes dépareillées achetées chez Emmaüs. Ce festival irréel, qui s'est déroulé à Saint-Silvain-sous-Toulx et dans des communes voisines du 17 au 19 août 2017, en est à sa cinquième édition. Et il marche bien. La direction musicale est assurée par Lê Quan Ninh et Martine Altenburger, tous deux membres-fondateurs de l'ensemble Hiatus, et de l'association Ryoanji. Des bénévoles viennent des quatre coins de l'hexagone pour donner un coup de main ici.

Une idée de la diversité des propositions ? Voici le Petit cirque de Laurent Bigot. La piste fait un bon mètre de diamètre. De bric et de broc, bouts de ficelle, cordes de piano, bidouillages électriques, trapéziste en papier découpé, ombres chinoises, acrobates jouets, et même un panda sur pile, en plastique, skiant sur deux concombres. L'univers de Laurent Bigot est farfelu, poétique, musical. Il faut le voir encourager un jouet mécanique comme si c'était un fauve sur le point se sauter dans un cerceau de feu. Un enchantement.

Apartment House est une formation britannique à dimension variable, créée en 1995 pour interpréter des oeuvres de musique expérimentale contemporaine. Les musiciens ont choisi de venir en Creuse en quatuor à cordes. Ils ont donné deux concerts. Le premier dans l'église de Domeyrot, avec entre autres, une pièce de Tom Nixon, entièrement en pizzicato, et un joyau écrit par Pelle Gudmundsen-Homgreen, qui joue sur des sortes de frottements du son, de vibration des quatre instruments collectivement. Pour employer une plate métaphore entomologique, on dirait un ballet d'insectes en vol, vibrionnant tous ensemble en de rapides aller-retour. Palpitant.

apartment house

Le second concert d'Apartment House s'est déroulé dans l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché sur une colline. Au programme, une pièce mythique (et atrocement difficile à jouer) de Jürg Frey, le String Quartet No. 2. Longue : près de 30 minutes. Ardue : elle joue sur de microscopiques variations autour de montées et de descentes d'archet, tous les quatre ensemble, sur un tempo immuable (et qui parfois semble ralentir). Avec, avant tout, un son extrêmement étonnant, comme blanc, bien en dessous de la vibration « normale » des instruments. Les violons, l'alto, le violoncelle ne sonnent pas pleinement, ils sont effleurés, avec une technique très particulière (un doigt appuie sur la corde, un autre la frôle un peu plus loin). C'est monstrueux à jouer, cela demande une intensité de concentration hors du commun. Du côté de l'auditeur aussi, il est nécessaire de se plonger dans un état de réception complet. Quand on y arrive, c'est l'extase ! Une vraie expérience de vie, au-delà de la musique.

Il faut aussi parler de Sébastien Lespinasse, poète sonore, qui a ouvert le festival, avec ses textes décalés, engagés, abstraits, et parfois sans parole. La poésie sonore est une des spécialités du Bruit de la musique (l'an dernier, on était tombé des nues en découvrant le dadaïste Marc Guillerot). C'est totalement régalant. Il faut saluer Konk Pack (Roger Turner, Tim Hodgkinson et Thomas Lehn). Ils sont plus connus que d'autres dans cette programmation, et ont été à la hauteur des attentes, avec un concert riche en dynamiques, atteignant des sommets d'intensité ébouriffants.

frédéric le junter

On a ri aux larmes lors de la prestation de Frédéric Le Junter, chanteur-bricoleur. Il fabrique des instruments de récupération, aux automatismes approximatifs, qui fonctionnent avec des pinces à linge et leur bonne volonté d'objets qui ont une âme. Il fait un peu le clown, il nous prend à témoin, il est drôle comme tout, il est bouleversant de sensibilité. Lionel Marchetti a, quant à lui, joué deux duos de musique électronique, l'un avec Nadia Lena Blue, l'autre avec Carole Rieussec. Je n'ai pas grand-chose à en dire, ça ne m'a pas énormément intéressée.

Beaucoup plus étonnant est le duo danse-saxophone de Lotus Eddé Khoury et Jean-Luc Guionnet. Lui, on le connaît bien. Elle, moins. Ils se présentent, debout, côte à côte. Il improvise, avec beaucoup de silences. Elle offre une danse abstraite, avec beaucoup de moments d'immobilité (qui sont à la danse ce que les silences sont à la musique). Elle reste là où elle se trouve, il n'y aucun déplacement, comme si elle tentait de danser le contraire de la danse. Ses mouvements sont souvent très ténus, minimalistes. Ou brusques et amples. Le plus intense, selon moi, est ce moment où elle bouge uniquement son estomac, mouvement à peine deviné par les spectateurs : elle est habillée comme vous et moi, un pantalon, un débardeur ample, qui par un léger flottement du léger tissu laisse deviner sa « danse du ventre », en harmonie parfaite avec le souffle du saxophone de son compagnon.

Lotus Eddé Khoury, avec Jean-Luc Guionet

Le clou du festival, sa ponctuation, le dernier concert avant le buffet final, est une proposition déjantée, animée par Fabrice Charles, Michel Doneda, Michel Mathieu et Natacha Muslera : Opéra Touffe. C'est une fanfare constituée de tous ceux qui veulent y venir, de préférence s'ils n'ont jamais soufflé dans une trompette, un trombone à coulisse, voire un hélicon. Trois répétitions durant le festival, des indications efficaces des quatre pros (qui ont fait jouer, depuis 22 ans, plus de 20 000 personnes dans cette formation). A Saint-Silvain-sous-Toulx, ils étaient 70, pour une heure de concert ébouriffant. Ou comment finir dans la joie collective et dans l'enthousiasme. Vivement l'an prochain !

fanfare de la touffe

Anne Kiesel © Le son du grisli

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Ensemble Cerbère, Lê Quan Ninh : 21 février 2014 à Nantes

cerbère + le quan ninh

Il est de ces fades traditions aujourd’hui encore respectées : le baptême de l’Ensemble Cerbère – à trois têtes, donc : Alexis Degrenier, Toma Gouband et Will Guthrie – nécessitait la présence d’un parrain. Lê Quan Ninh endossa la responsabilité ce 21 février 2014, 14 heures, au restaurant social Pierre Landais de Nantes.

Dans un endroit qui change – et fait même « respirer » – et les musiciens et le public venu les entendre, la cérémonie ouvrait la septième édition du festival CABLE. Pour en finir avec le baptême : passé le premier malaise – le préposé à l’ablution ne présentait-il pas, finalement, quatre têtes au lieu des trois annoncées ? –, l’ensemble de percussionnistes augmenté d’un quatrième apaisa les esprits. Au son de compositions – voilà pourquoi du cerbère on revendique l’ « ensemble » – signées (pour respecter l’ordre établi ce jour-là) Degrenier, Gouband, Lê Quan et Guthrie. S’il va sans dire que, dans ces quatre compositions, l’improvisation a son son à dire, on n’en sentira pas moins l’envie de les confondre : cohérentes ensemble, ce sont pourtant là quatre pièces qui se mesurent en binômes.

Atmosphériques, délicates, celles de Degrenier (grand amateur des silences suspendus de Feldman) et de Gouband (naturaliste capable d’écoute compréhensive) ont une puissance d’évocation qui laissera libre de ses propos tout spectateur les ayant entendues – on sait depuis Rorschach ce qu’on peut mettre de soi dans l’interprétation de la chose qui nous est soumise –,  des effets des quatre éléments aux ronflements des machines humaines (trains, grues, bennes... qu’importe) qui les exploitent et les font sonner. Sur éléments de batterie, les quatre percussionnistes jouent de savoir, d’astuces et d’artifices : matériaux divers jusqu’à l’inoffensif (en d’autres termes : jusqu’au végétal) frottant peaux, métal cutterisant, cymbales sifflant…

En miroir, les compositions de Lê Quan et de Guthrie obligent à davantage de volume : portable, moteurs, coups plus appuyés de mailloches et même de baguettes, font autrement résonner caisses et cymbales. L’art de l’ensemble augmenté est nettement plus grondant, mais son propos n’est pas seulement celui de maintenir en suspension ce grondement qui pèse, plutôt de l’apprivoiser. La chose est délicate ; la rumeur grave plie néanmoins, et sa soumission fait œuvre. Ainsi, quatre fois sur quatre temps, le Cerbère a su convaincre du bon droit de son éclosion – et dans son art, et dans ses attitudes. Dans sa musique, ce genre de musique qui vous environne qu’importe l’endroit – belle architecture, café-concert ou restaurant social – on décela la pulsation : rien d'héroïque, la pulsation y était.

Ensemble Cerbère + Lê Quan Ninh, Nantes, Restaurant Social Pierre Landais, 21 février 2014
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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André Goudbeek, Lê Quan Ninh, Peter Jacquemyn : Uwaga (Not Two, 2011)

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Tirant une magie plus subtile et brute que jamais des convergences organiques de ses flux d'énergie, le trio d'André Goudbeek (saxophone alto, clarinette basse), Peter Jacquemyn (contrebasse, voix) et Lê Quan Ninh (percussion) trouvait, sur la scène de l'Alchemia de Cracovie, à l'automne 2008, une aire proche de celle qu'il avait arpentée en studio, trois ans auparavant, avec la pianiste Christine Wodrascka, pour le disque Agiiiir (label Free Elephant).

Au moyen du vol stationnaire ou par l'assaut véritable, on atteint, dans les deux improvisations de ce concert – qui savent déployer leurs mouvements internes et maintenir l'intérêt – cette « autre vitesse » de la vitesse (ou de l'immobilité) qui instaure un espace neuf, où œuvrent, autonomes dans leur entente intime, et l'arc à souder gerbant ses étincelles sur la grosse caisse vibrante, et le saxophone gauche brûlé par son chant qui s'exaspère, et les bobinages électrisant cet arbre qu'on appelle contrebasse. Attention : travail poétique en action !

André Goubeek, Lê Quan Ninh, Peter Jacquemyn : Uwaga (Not Two / Metropolis)
Enregistrement : 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ Attention ! 02/ Pasop !
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Jean Derome, Lê Quan Ninh : Fléchettes (Tour de bras, 2011)

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Les fléchettes que décochent Jean Derome (flûte, saxophone alto, appeaux et petits instruments) et Lê Quan Ninh (grosse caisse environnée) délivrent un poison qui saisissent en un rien de temps.

Derome avait pourtant prévenu du danger : maugréant d’abord avant de se ranger à l’opinion vindicative de son partenaire : Lê Quan Ninh qui vitupère, frappant fort ou faisant rugir sa grosse caisse à force de caresses multipliées. Ce sont ainsi des râles tenaces et des drones insistants que le percussionniste dépose au second plan.

Contraste : maintenant Derome siffle. A l’alto il défend une intensité bruitiste qui annule et remplace la gentillesse de son usage des petits instruments, que les graves profonds de Ninh avalent de toute manière. A la flûte, Derome évoque alors Prokofiev avant que sonne l’instant d’une autre saillie : sifflements, grognements que domptera un lot de baguettes sèches. Le bois dont on fait les fléchettes cédera sous les effets de derniers tremblements. Le souvenir, ravissant, est d’engourdissement. 

Jean Derome, Lê Quan Ninh : Fléchettes (Tour de bras)
Enregistrement : 27 novembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Fléchettes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Lê Quan Ninh : Improviser librement (Mômeludies, 2010)

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Sous la forme d’un abécédaire que remplissent notes, extraits d’entretiens ou de correspondances, le percussionniste Lê Quan Ninh livre sa définition de l'improvisation : empirique et évidemment multiple.

Variations sur un même anti-thème : improvisation et liberté et refus des contraintes, improvisation non identifiable et qualifiable moins encore, improvisation-discipline, improvisation-témoignage, improvisation-antimatière, improvisation impersonnelle, improvisation-échange – Bakounine cité au passage : « La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini » –, improvisation aux « règles relatives » ou improvisation aux disques-accidents… 

Le charme de Lê Quan Ninh est de ne pas prendre prétexte de poésie pour préférer dire vrai sans ambages : si son art est abstrait, son témoignage n’en rajoute pas – on en connaît qui n’hésitent pourtant pas, surchargent leur pratique musicale de textes-fioritures capables de rendre l’ensemble nauséeux.  En mots comme en sons, Lê Quan Ninh évite donc la supercherie et les poses, en appelle à un corps que l’on n’empêche plus et regrette que l’on n’envisage pas davantage le rythme comme un « ordre des distances » plutôt que comme un « ordre du temps ».

Privé de Z, « Zénith » aurait pu pourtant convenir à l’abécédaire. Derrière le mot, cette notule que le percussionniste concède afin d’expliquer sa démarche : « Parce que je voudrais savoir quand même un peu. Et m’apaiser ».

Lê Quan Ninh : Improviser librement, abécédaire d’une expérience (Mômeludies)
Edition : 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Goudbeek, Wodrascka, Jacquemyn, Lê Quan : Agiiiir (Free Elephant, 2010)

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Chacun à sa tâche, dans ce studio bruxellois, en octobre 2005, André Goudbeek (saxophone alto, clarinette basse), Christine Wodrascka (piano), Peter Jacquemyn (contrebasse) et Lê Quan Ninh (percussion) ne constituent pas le quartet du saxophoniste (ou [A]ndré [G]oudbeek [iiii]) mais un organisme complexe, un attelage cliquetant, un atelier affairé.

On y usine, cinglant soigneusement ustensiles et établis, un flux souvent râpeux, propulsé par la turbine essentielle – circulaire, piquante, artérielle – de Lê Quan et tendu par le levier de Jacquemyn. Tabac gris, postillons d’échardes, Goudbeek est certes sax rauque, réactif, de ligne de crête, mais également clarinette lyrique lorsque le groupe atteint l’état d’apesanteur et y glisse. Commandant aux averses, Wodrascka sait percuter et faire miroiter la cuirasse souple du pack humain, solidaire, qui se livre ici. Un très dense tissage ; quatre sourciers.

André Goudbeek, Christine Wodrascka, Peter Jacquemyn, Lê Quan Ninh : Agiiiir (Free Elephant / Improjazz)
Enregistrement : 2005. Edition : 2010.
CD : 01/ Wah Naa 02/ Klabats 03/ Pardaf 04/ Waddisda 05/ Jawadde
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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John Cage : Credo in Us... More Works for Percussion (Wergo, 2002)

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Suivant les traces phonographiques – significativement électives – du sidérant improvisateur (et intercesseur, dans ce cas) qu’est Lê Quan Ninh, on ne manque de croiser la piste cagienne et le travail qu’il mène depuis 1986, avec trois autres percussionnistes : Isabelle Berteletti, Jean-Christophe Feldhandler et Florent Haladjian, au sein du Quatuor Hêlios, sur le répertoire de Cage donc, mais aussi de Globokar, Aperghis, Therminarias ou Takemitsu

Si le premier volume des Works for Percussion publié par Wergo il y a une vingtaine d’années abordait des pièces élaborées entre 1939 et 1943, le dernier enregistrement en date permet d’écouter des travaux s’étendant de ladite période jusqu’à 1986 – soit une belle variété de terrains hachurés et d’espaces ouverts, aux bornes erratiques. Et c’est un véritable enchantement : tant pour cette conception unique du geste musical (et l’évolution de ses liens complexes avec les idées d’improvisation, d’intentionnalité) que pour l’appréhension du matériau sonore (de la conque à l’oscillateur) ; tant pour l’élégance balinaise de certains « paysages » que pour l’impeccable désordre et la joyeuse sobriété d’architectures habitables, vivantes, habitées.
Un accès privilégié à l’univers de Cage, tout bonnement !

John Cage, Quatuor Hêlios : Credo in Us... More Works for Percussion (Wergo / Amazon)
CD : 01/ Credo in US (1942) 02/ Imaginary Landscape n°1 (1939) 03/ Inlets (1977) 04/ Imaginary Landscape n°3 (1942) 05/ But what about the noise of crumpling paper which he used to do in order to paint the series of “Papiers froissés” or tearing up paper to make “Papiers déchirés”? Arp was stimulated by water (sea, lake, and flowing waters like rivers), forests (1986)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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