Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Sortir : Sonic Protest 2017Interview de Jacques Ogerle son du grisli papier
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Claude Delcloo : Africanasia (BYG Actuel, 1969)

ffenlibrairie

Ce texte est extrait du dernier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

arthur jones claude delcloo africanasia

Lutte contre le racisme, anti-impérialisme, féminisme et liberté sexuelle étaient à l’ordre du jour de « l’esprit de mai » continuant à flotter par chez nous en 1969. De nombreux musiciens avaient déjà relayé le Free Jazz d’Ornette Coleman en France : Barney Wilen, François Tusques, Jef Gilson, Michel Portal. La jazzosphère se faisait écho des avant-gardes, s’interrogeait. Et Claude Delcloo, batteur et fondateur de la première mouture d’Actuel (une sorte de fanzine avant que Jean-François Bizot n’allonge un gros paquet de billets et n’en fasse le titre légendaire que tout le monde sait désormais), représentait l’une des figures majeures (et hyperactives) de cette effervescence locale, mais dont le rayonnement – perdurant encore – se révéla – au bout du compte – international.

A ses côtés, afin d’animer la série culte « Actuel » du label BYG : Jean Georgakarakos, Jean-Luc Young, Fernand Boruso. D’autres maisons de disques également sises à Paris, dont America piloté par Pierre Jaubert, profiteront des nombreux musiciens américains présents sur notre territoire. Des figures emblématiques du free enregistreront ainsi dans la capitale, et parmi elles l’Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Don Cherry, Dave Burrell, Alan Silva. Pour les seconder, souvent, quelques Français dont les sous-estimés Beb Guérin et Claude Delcloo, qui, ensemble, formeront régulièrement une rythmique captivante – derrière Arthur Jones par exemple, ou au sein du Full Moon Ensemble, avec ou sans Archie Shepp.

Claude Delcloo 1

En 1971, Jazz Magazine s’attardait sur quelques jeunes musiciens français constituant l’avant-garde montante : les Jef Sicard, Gérard Coppéré, Georges Locatelli, Joseph Dejean. C'est-à-dire tous ces gens avec qui Claude Delcloo s’entendait, et qui incarnaient le noyau dur d’un mouvement free associant des influences venues du monde entier, de la musique contemporaine et du rock ; des musiciens que l’on pouvait alors entendre au sein du Dharma Quintet, du Cohelmec Ensemble, de Total Issue.

Deux balises importantes pour Claude Delcloo : une formation jazz assurée dans le New Orleans (d’où une grande admiration pour le batteur Zutty Singleton) ; et la découverte de l’avant-garde sous la houlette du compositeur Patrick Greussay. Puis tout un kaléidoscope d’influences variées, des batteurs surtout (instrument oblige) dont Baby Dodds, Max Roach, Roy Haynes, Art Blakey, Tony Williams, Elvin Jones, et, plus qu’aucun autre : Milford Graves. On est tenté d’ajouter Sunny Murray à la liste, celui-ci étant incontestablement avec Claude Delcloo l’un des tambours majeurs des sessions BYG.

Quelle motivation à enregistrer Africanasia ? Claude Delcloo, à l’époque : « Cette pièce rassemble, par le titre qui lui a été donné, par la synthèse, par la musique que nous avons produite, les influences les plus importantes de la « Nouvelle Musique ». En effet j’ai ordonné cette composition de façon à lui conférer une couleur asiatique (mélodiquement) et africaine (rythmiquement). Basé sur un leitmotiv très simple, revenant régulièrement au cours des improvisations, dans le but de servir de tremplin aux solistes, Africanasia prend un caractère obsessionnel très prononcé. » C’est effectivement le cas…

A cette structure simple s’attelèrent trois flûtistes (Kenneth Terroade, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell), un saxophoniste alto (Arthur Jones), trois percussionnistes (Clifford Thornton, Malachi Favors, Earl Freeman), et Claude Delcloo, à la batterie. Entendre Clifford Thornton aux congas est une surprise, même s’il en a joué auparavant dans l’orchestre de Sun Ra ; et quant à Malachi Favors, il excelle ici au log drum.

Claude Delcloo 2

On sera aussi surpris de la présence de trois des membres de l’Art Ensemble of Chicago, quand on sait ce que finira par en dire Claude Delcloo à Alain Gerber pour Jazz Magazine : « Je trouve ridicule d’assimiler la musique à une quelconque idéologie politique. Je défie n’importe qui de déceler un message à travers l’improvisation d’un musicien dont il ne connaît pas les idées. A chacun sa manière de faire le trottoir. (…) Mais l’Art Ensemble of Chicago et Frank Wright sont tombés sur un public, qui, à tort, les a tout de suite assimilés au mouvement Black Power. Ils ont vu que cela pouvait rapporter commercialement, et maintenant, ils finissent par se prendre à leur propre jeu. Qu’on se dise bien qu’aux U.S.A. ils se sentiraient lamentables et honteux devant un type des Black Panthers ! Je connais un musicien authentiquement engagé, c’est Clifford Thorton, que je respecte infiniment. Sa position politique est nette, réfléchie et définitive, mais il ne juge pas utile de s’en servir pour sa publicité. » A chacun de se faire une opinion. Le free jazz n’a certes pas toujours été affaire d’engagement – encore que ? On peut aussi légitimement se demander quelle mouche avait piqué Claude Delcloo ce jour-là ? Heureusement rien de tout ceci ne les empêcha d’enregistrer ensemble en 1969.

De tous, comme à l’accoutumée, c’est le trop discret Arthur Jones qui tire son épingle du jeu. Sur son instrument on le rapprochera de Marion Brown et Jackie McLean, ce qui tombe bien, puisqu’avec ce dernier, Claude Delcloo se sentait en sympathie. Sous un calme relatif la tension couve toujours chez Arthur Jones, également entendu en compagnie de Jacques Coursil, ou en duo avec Archie Shepp sur Bijou. A la même époque, avec Beb Guérin et Claude Delcloo, Arthur Jones devait graver un intense, fiévreux et lyrique Scorpio.

Claude Delcloo 3

 

Commentaires [0] - Permalien [#]

Kenneth Terroade : Love Rejoice (BYG Actuel, 1969)

Ce texte est extrait du dernier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

kenneth terroade love rejoice

Love Rejoice est la vingt-deuxième référence de la mythique série « Actuel » du label BYG lancé en 1969. Une année fertile, symptomatique d’un certain bouillonnement révélé par l’historique festival Panafricain d’Alger, mais aussi par celui d’Amougies, où rock progressif et free jazz partagèrent la même scène. La contestation visait alors l’ordre établi comme toute forme de hiérarchie et d’autoritarisme. A Paris, quelques mois après les événements de mai 1968, le jazz s’en fit écho.

Parmi toutes les galettes BYG, dont beaucoup ont fini par devenir cultes, Love Rejoice ne fait pas partie de celles que l’Histoire a retenues – pas plus d’ailleurs que celles signées par Acting Trio ou Claude Delcloo. En guise de préambule pourtant, sur la pochette, Jean-Max Michel du magazine Actuel insistait : « Ce disque marque le commencement d’une nouvelle ère dans la nouvelle musique en France. » Absence de nuances et lourdeur de tels propos laissent songeur… Car honnêtement, aussi bon soit Love Rejoice, celui-ci appartient sans ambigüité possible à une esthétique balisée bien avant sa parution, en France y compris, si l’on veut bien considérer le travail de François Tusques, d’ailleurs ici présent au piano. Ce n’était pas lui rendre service que d’en faire par avance une sorte de Something Else!!! qu’il n’est évidemment pas.

TERROADE1

Pareilles prétentions expliqueraient-elles les attaques dont il fut l’objet à l’époque, jusqu’à représenter, pour quelques critiques tout du moins, l’idée qu’on pouvait se faire d’un jazz certes libéré, mais pas franchement libre. Jean-Max Michel, à nouveau : « Ce disque n’a pas été préparé. Les thèmes de Kenneth Terroade et Ronnie Beer ont été écrits spécialement pour la séance et déchiffrés « sur le tas ». Cela permet à l’enregistrement de conserver tout son caractère de spontanéité, indispensable à l’élaboration d’une telle musique. » Pourquoi pas ? La méthode avait été préalablement expérimentée aux Etats-Unis, et les disques ESP offrirent la preuve qu’elle était capable de porter ses fruits : les musiciens peuvent s’occuper de tout, le producteur ne se chargeant que de la logistique, sans que cela soit forcément préjudiciable. Une politique qu’annonçait déjà, à sa manière, Blue Note, avec ses disques au personnel modulable à l’envi, parfois peu préparé (et aux résultats certes variables).

Quoiqu’il en soit, Kenneth Terroade (ici secondé par Ronnie Beer, Evan Chandley, François Tusques, Beb Guérin, Earl Freeman, Claude Delcloo) allait devenir une cible privilégiée de ceux qui commençaient alors de questionner le free après en avoir soutenu l’émergence. Dans Jazz Magazine, au moment de sa sortie, Love Rejoice ne récolta qu’un 5/10 bien sévère. Et Alain Gerber d’argumenter : « Après cinq ans de cogitations houleuses, on commence d’entrevoir pourquoi, comment et dans quels buts est produit le jazz libertaire. On commence aussi à faire le départ entre ceux qui ont authentiquement constitué les nouvelles formes – Ayler, Shepp, Cherry, Sanders, Taylor, Coleman, Coltrane – et les autres dont la « spontanéité », comme par hasard, s’exprime selon des modèles suggérés par les premiers. C’est là leur erreur et celle d’un certain free jazz « bis » proliférant en ce moment et marquant la clôture d’un jazz véritablement free. Le statut idéologique dont on pare une musique (plus ou moins arbitrairement mais c’est une autre histoire) ne fait rien à l’affaire : bourgeois ou révolutionnaire, le jeune musicien, ne serait-ce que par souci d’efficacité, doit faire ses classes. On peut se demander si cette expérience valait d’être enregistrée. »

TERROADE2

Que dire ? Que Kenneth Terroade avait bel et bien fait ses classes auprès des musiciens britanniques qu’il rencontra à Londres, et parmi lesquels Chris McGregor ou John Stevens. Et qu’ensuite il fit partie d’une des formations de Sunny Murray, sans conteste un batteur révolutionnaire, tout comme John Stevens d’ailleurs. Idem pour Ronnie Beer à quelques détails près (Evan Chandley – à l’époque – étant par contre le moins connu du lot). Certes ces musiciens sont des seconds couteaux du free, mais qu’en aurait-il été sans eux ? Sans cette marge qu’ils incarnaient de leur indubitable engagement ? Ne peut-on apprécier d’un même élan le cinéma des Straub ET le « bis » d’un José Bénazéraf, d’un Jesus Franco ou d’un Jean Rollin ? Bien évidemment OUI, même si Rollin ne possède ni la virtuosité des Straub ni leur sens de l’analyse.

Kenneth Terroade et ses amis, pour revenir à eux (François Tusques et Beb Guérin ne furent cependant pas visés par les attaques d’Alain Gerber), se bornèrent probablement au rejet d’un ensemble de conventions nées de l’exploitation commerciale du jazz, sans autre objectif que d’en jouir dans l’urgence de l’instant. Rien de mal, ni de futile à tenter l’expérience une énième fois. Finalement, par une des ces surprises que l’Histoire se plaît régulièrement à réserver, cette musique a fini par nourrir l’underground noise des années 1990 et 2000, dont certains représentants la reconnaissent séminale. Comme quoi cet enregistrement valait d’être réalisé. Et même si Varèse l’aurait certainement qualifié de « pompe à merde » (alors qu’un Bach l’aurait condamné comme « crierie » à la « monotonie diabolique »), il vaut d’être réécouté pour ce qu’il offre de beautés convulsives accouchées sans préméditation.

TERROADE3

Commentaires [0] - Permalien [#]
>