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Le son du grisli
14 octobre 2015

LDP 2015 : Carnet de route #20

ldp 20 7 octobre 2015

C'est avec la violoncelliste Hannah Marshall que Jacques Demierre et Urs Leimgruber ont donné, le 7 octobre dernier avant un duo Brötzmann / Noble, un concert aux Instants Chavirés, certes déplacés au Théâtre Berthelot de Montreuil...

7 octobre, Montreuil, France
Instants Chavirés (au Théâtre Berthelot)

Im Frühjahr 2000 bietet mir Thierry Schaeffer vom Instants Chavirés in Co-Produktion mit Dominique Répécaud von Musique Action Vandouevre-les-Nancy eine Carte Blanche für ein neues Projekt an. Zu diesem Anlass formiere ich das Trio zusammen mit Barre Phillips und Jacques Demierre zum ersten Mal. Im April 2000 spielen wir im Instants Chavirés in Montreuil und am CCAM in Vandoeuvre-les-Nancy. Seitdem existiert das Trio Leimgruber-Demierre-Phillips. Seitdem hat die Gruppe weltweit mehrere hundert Konzerte gespielt. Während dieser Zeit sind fünf verschiedene CD’s entstanden, die die Musik des Trios auf diversen Labels dokumentiert.
Nach mehr als 15 Jahren findet nun heute zu diesem langjährigen Bestehen des Trios ein Doppel-Konzert zusammen mit dem Duo Peter Brötzmann und Steve Noble im Théâtre Berthelot in Montreuil statt.
Im grossen Theater Saal eröffnen wir mit dem Video von Barre Phillips das Konzert. Im dritten Teil spielt das Trio mit Jacques Demierre, Hannah Marshall und mir zum Video zusammen mit Barre. Anschliessend spielt das Trio einen langen Set mit verschiedenen Sequenzen - zwischen Stille und Explosion. Viele Freunde und Liebhaber der freien Improvisation sind da. Die trockene Sprechakustik des Theatersaals fordert uns Musiker bis über die Grenzen. Nach einer Pause spielt Peter Brötzmann und Steve Noble im Duo einen krafvollen und epischen Dialog. Das Publikum ist begeistert.
U.L.

P1100451

Si les deux derniers feuillets du Carnet de route sont traversés par une interview autour de l’expérience du sonore - et le feuillet suivant le sera également - la rencontre avec un nouvel instrument, un nouveau piano, ne relève pas moins d’une situation conversationnelle. Dès mon entrée sur le plateau, en le découvrant, je m’engage dans une conversation avec le Bösendorfer numéro 34460, Wien, du théâtre Berthelot de Montreuil, en ayant comme interlocuteur un objet sonore total. J’écoute son discours clair, porteur du sens pianistique traditionnel, mais je cherche aussi à mettre à jour toute la masse des événements sonores “parasites”, son accent viennois, ses bégaiements, ses moindres soupirs, ses possibles et inévitables hésitations ou autres ratés et bruits...Je vise sa facture et ses dimensions résolument concrètes et matérielles, je recherche autant la fluidité de son discours que les résidus les plus physiques de son expression. Entre l’instrument et le musicien, comme entre le musicien improvisateur et le public, doit s’instaurer un sentiment de confiance, une sorte de micro-société, comme le disait AG précédemment, faite de respect et de partage entre individus qui sont là pour vivre communément quelque chose…
JD-   Je pense que la situation est différente, si on parle d’une expérience d’écoute qui va se réaliser, donc par exemple ce qui peut se passer avant les concerts en tant que musicien, on prend possession des lieux, on rencontre les techniciens, on regarde comment est le piano, on bouge un peu les instruments en fonction de l’acoustique du lieu, on s’accorde en fonction du lieu, on se positionne, on joue un peu ensemble, on tâte le terrain, on essaie de toucher légèrement les conditions de l’expérience sonore à venir, sans les toucher rééllement, bien sûr car il manque une condition fondamentale, le public, il manque un certain nombre d’oreilles qui vont participer à leur manière à cette performance. C’est pour moi une seule et même performance où tout le monde est réuni, mais impossible de savoir ce qui va se passer, je ne suis pas alpiniste, mais je me sens tester la roche, voir si c’est friable, ici oui, là non, on dirait que ça va tenir, mais cela va-t-il tenir un quart d’heure ou vingt minutes, ou au contraire cela va-t-il céder après le premier son? En anglais on dit sound check, on vérifie le son, en français on dit plutôt balance, avec cette idée d’équilibre, de s’équilibrer soi-même et avec le lieu, et de l’autre côté, avec la vérification, le contrôle, il  a cette idée de mettre à l’épreuve le lieu afin d’y voir ce qu’on peut y faire, de s’assurer d’une certaine réalité purement physique, on sait qu’on ira plus loin durant le concert, mais il y aura eu ce travail de la mise à l’épreuve des différentes conditions qui vont permettre l’expérience du son. Sans qu’on puisse évidemment prévoir quoi que ce soit…l’expérience du son en amont nous échappe et en aval elle nous échappe aussi, puisqu’elle n’existe plus, elle n’est plus dans ce temps là, l’expérience du son est une chose complète en tant que telle, elle n’a pas besoin d’être expliquée…évidemment on cherche toujours à comprendre comment elle se situe dans un contexte plus large… Ce qui me paraît intéressant grâce à l’observation, c’est de voir comment le contexte se retrouve modifié par sa propre mise à l’épreuve dans le cadre d’une expérience d’écoute, le contexte s’en est-il trouvé réellement changé? Le public, les musiciens ont-ils modifié leur manière d’écouter? Il s’est passé quelque chose mais on ne sait pas ce qui s’est passé, à travers cette mise à l’épreuve sonore on ne peut ensuite que constater sur nous les traces de cette expérience, comme si nous étions nos propres paléo-anthropologues, on va retrouver des traces, mais sans jamais arriver à reconstituer la totalité de cette expérience sonore, on va retrouver des traces à partir desquelles on va éventuellement pouvoir recontruire d’autres expériences sonores, et faire passer ces traces qui sont en aval d’une expérience vers l’amont d’une expérience future. Mais si l’expérience en tant que telle paraît irréductible, je ne la crois pas fermée ou inatteignable…
AG- …elle se suffit à elle-même…
JD- Je crois surtout qu’elle n’est pas dans la dualité, au moment du jeu la distance est abolie, si on se voit jouer, c’est qu’on est en dehors du jeu, on devient deux, comme si on parlait en même temps de ce que l’on est en train de faire, l’expérience du son est une expérience dont on ne se souvient pas entièrement, par exemple, sur un concert de 45 minutes, on ne garde pas en mémoire la totalité de l’expérience sonore, je pourrais citer certains passages qui se seront peut-être davantage marqués en moi, sans que je sache bien pourquoi d’ailleurs, mais cette expérience du son existe dans un état de non dualité et dès qu’on en parle on entre dans la dualité et on quitte le domaine de l’expérience…on y est d’une certaine manière obligé car on pointe simultanément soi-même et l’expérience alors que dans l’expérience, soi-même et l’expérience ne font qu’un… (à suivre)
J.D.

Photo : Jacques Demierre

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE

12 octobre 2015

HMS : þrie (Small Scale Music, 2015)

hms þrie

Comme leurs morceaux (si ce n’est encore moins qu’eux) les HMS de Port Richmond (Joe Houpert, Nathan McLaughlin, Steve Perrucci et Erich Steiger) sont lents, notamment à enchaîner les disco-références. Alors qu’en 2010 et 2011 sortaient les « albums » Cascade et Revolutions, le suivant, þrie (entre « prie » et « brie », les musiciens n’ont donc pas choisi !), vient tout juste d’être publié.  

Ce n’est pas moi qui me plaindrais de ce slow recording (ou slow releasing, puisque les quatre impros de la cassette datent de 2011 – ce qui nous amène à penser que, peut-être, le groupe n’existe plus alors que déjà ce groupe n’en est pas un mais un « projet collaboratif » comme les HMS le soulignent eux-mêmes enfin sait-on jamais attendons des nouvelles d’eux dont hier encore nous ignorions tout)… D’autant que je n’ai maintenant que deux albums de retard.

Et ce retard, je compte bien le rattraper, parce que cette musique instrumentale à fort clavier et légère batterie (mais où on sent aussi des basses cordes électriques et des ustensiles électroniques) fait un effet que l’on qualifiera de « bœuf ». Une improv' qui tire sur l’ambient, le post-rock et l’expé (oui, que de diminutifs) avec autant de tact, et prête en sus à décorner le bœuf dont j’ai déjà parlé, c’est rare et ça fait du bien.

HMS : þrie  (Small Scale Music)
Enregistrement : 16 juin 2011. Edition : 2015.
K7 : A1/ An A2/ Twegen – B1/ þrie B2/ Feower
Pierre Cécile © Le son du grisli

23 février 2016

Roswell Rudd, Jamie Saft, Trevor Dunn, Balazs Pandi : Strenght & Power (RareNoise, 2016)

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Sorti de l'Université de Yale où il a étudié la musique classique, Roswell Rudd intègre au trombone quelques ensembles de jazz qu'emmènent Edmond Hall, Eddie Condon, Bud Freeman ou Buck Clayton. S'il sert encore le dixieland auprès de Condon lorsqu'il gagne New York à l'orée des années 1960, le jeune homme profite bientôt des leçons qu'il reçoit là d'Herbie Nichols au point d'abandonner le jazz ancien pour l'avant-garde sous l'influence de fréquentations imposantes : Cecil Taylor, Steve Lacy (avec lequel il se consacre déjà au répertoire de Thelonious Monk), Bill Dixon ou Archie Shepp. Mais c'est en association avec John Tchicai que Rudd démontre le plus souvent une verve convaincante : avec le saxophoniste, il enregistre ainsi en 1964 New York Eye and Ear Control pour le compte d'Albert Ayler et Four for Trane pour celui de Shepp, forme la même année le New York Art Quartet – présences de Lewis Worrell et Milford Graves – et signe l'année suivante à Hilversum la première référence de sa discographie personnelle (Roswell Rudd). En 1968, le tromboniste passe par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et le Jazz Composers' Orchestra de Carla Bley et Michael Mantler pour, la décennie suivante, enseigner l'ethnomusicologie au Bard College et enregistrer encore un peu sous son nom – notamment avec la chanteuse Sheila Jordan – ou sous celui d’Enrico Rava (Enrico Rava Quartet). Pour se montrer plus décisif, Rudd devra revenir au répertoire de Nichols et de Monk (enregistrement en 1982 de Regeneration en quintette avec Misha Mengelberg ; conduite, la décennie suivante, des projets The Unheard Herbie Nichols et Monk’s Dream) ainsi qu’à deux de ses plus fidèles partenaires : Steve Lacy et Archie Shepp. [Guillaume Belhomme, Way Ahead, Jazz autres en 100 figures]

roswell rudd jamie saft trevor dunn balasz pandi strength and power

Il n’y a pas que dans le flamenco : le jazz possède aussi ses vieux cantaores. Arrivé à l’hiver de leur vie, la voix se désagrège, la justesse se fait la malle, seul reste l’émoi, le cri, la supplique. C’est un peu ce qui arrive à Roswell Rudd ici : le phrasé est cassé mais ne cesse de gronder, d’envahir le cercle. La saillie est désarmante, le son se projette avec grandeur, force et fulgurance.

L’improvisation au naturel que parcourent Rudd, Jamie Saft, Trevor Dunn et Balazs Pandi n’a pas d’âge. Elle possède naturel et irrévérence mais sait se tenir quand approche le blues. Le voici, ce vieux blues, pas encore fatigué de ses oraisons. Le voici se transfigurant, s’arrimant à ce navire qui tangue mais jamais ne coule. L’improvisation que pratiquent ces quatre-là c’est le risque de l’échec, de la sortie de route. C’est l’espoir des bonheurs, des correspondances, des délivrances. C’est le refus des performances. C’est l’antre du possible. De tous les possibles.



strength and power roswell rudd

Roswell Rudd, Jamie Saft, Trevor Dunn, Balazs Pandi : Strength & Power
RareNoise Records
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Strength & Power 02/ Cobalt Is a Divine 03/ The Bedroom 04/ Luminescent 05/ Dunn’s Falls 06/ Struttin’ for Jah Jah
Luc Bouquet © Le son du grisli

5 octobre 2015

Paul Hubweber, Frank Paul Schubert, Alexander von Schlippenbach, Clayton Thomas, Willi Kellers : Intricacies (NoBusiness, 2015)

hubweber schubert schlippenbach thomas kellers intricacies

S’il fallait encore démontrer de quelle manière il est possible de diriger une formation – un quintette, ici, qui réunit Paul Hubweber (trombone), Frank Paul Schubert (saxophones alto et soprano), Alexander von Schlippenbach (piano), Clayton Thomas (contrebasse) et Willi Kellers (batterie) – de derrière un piano, Intricacies – concert enregistré à Berlin le 24 février 2014 – serait d’une aide précieuse.  

C’est donc Alexander von Schlippenbach qui, une fois encore, se charge de la démonstration. Ainsi impose-t-il avec un naturel déconcertant trois pièces sur lesquelles il offrira autant d’espace à ses partenaires qu’il saura s’en réserver. Parmi ceux-là, c’est d’abord le trombone et le saxophone que l’on remarque : Paul Hubweber et Frank Paul Schubert, qui conservent leur équilibre sur les reliefs et les rapides d’une section rythmique en butte, justement.

Qu’ils se prennent les notes dans quelle partition ou se plient aux codes percussifs qui décident des répétitions comme des changements de cap, Hubweber et Schubert ne font pas défaut à l’invention du trio qui les accompagne et les oblige tout à la fois. Mais l’obligation n’interdit pas la surprise : ainsi, les souffleurs peuvent lui préférer soudain la suspension de notes approchantes (sur Come to Blown), la citation (de Mingus, notamment) ou cette envie de doublage qui pousse l’alto à surpasser en fougue les fougues cumulées de l’entier quintette (sur Intricacies).

Assez parlé des souffles, d’autant que leur révélation eut sans doute été impossible sans le trio qui les accompagne : au tapage ou taponnage, Schlippenbach reste du groupe le musicien qu’on ne peut retenir par la manche quand, au défi d’un accompagnement délicat, Thomas et Kellers répondent par un art impeccable. Voici, en conséquence, Intricacies faite référence des discographies de Paul Hubweber, Frank Paul Schubert, Clayton Thomas et Willi Kellers. Mieux encore, de l’œuvre d’Alexander von Schlippenbach aussi.

écoute le son du grisliPaul Hubweber, Frank Paul Schubert, Alexander von Schlippenbach, Clayton Thomas, Willi Kellers
Intricacies (extrait)

Paul Hubweber, Frank Paul Schubert, Alexander von Schlippenbach, Clayton Thomas, Willi Kellers : Intricacies (NoBusiness)
Enregistrement : 24 février 2014. Edition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Come to Blows – CD2 : 01/ Intricacies 02/ Encore
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 août 2015

Radu Malfatti : One Man and a Fly (Cathnor, 2015)

radu malfatti one man and a fly

Radu Malfatti est de ces rares musiciens capables, alors même qu’ils jouent, d’entendre une mouche voler. Plus rare encore, de « faire » avec la mouche en question : nous la faire entendre, pour que nous la prenions, avec lui, pour ce qu’elle n’aurait jamais dû être : une inédite compagne d’improvisation.

Si l’on sait où (Oxfordshire) et quand (28 juin 2012) Malfatti a enregistré cette pièce de cinquante minutes, on ne sait exactement dans quelles conditions : debout, dans un jardin ? assis, sur la terrasse ou bien à l’intérieur d’une maison aux fenêtres ouvertes ? à genoux, sur le parvis d’une église ? Les bruits du dehors sont en tout cas perceptibles : mouches, donc, mais aussi oiseaux, avions au loin, ambulance, tondeuse…

A ces invités inattendus, Malfatti laisse la parole. Il peut décider de leur répondre ou non : reprendre la note de la tondeuse et s’y oublier, tresser d’un souffle blanc un parallèle à la trajectoire de l’insecte, s’en tenir ailleurs au silence… Ses interventions sont nombreuses, mais discrètes toutes : à travers elles percent surtout les lumières d’une saison, un horizon dégagé, un morceau de temps qui passe et, surtout, dépasse les cinquante minutes annoncées.

Radu Malfatti : One Man and A Fly (Cathnor)
Enregistrement : 28 juin 2012. Edition : 2015.
CD : 01/ One Man and A Fly
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

how far is the church

Pour la petite histoire : Richard Pinnell m’a proposé deux lieux où enregistrer. Le premier était une église et le second une salle de l’université (?). Me connaissant, il était sûr que j’opterais pour la petite salle. Quand nous y sommes entrés, c’était horrible. Je l’ai bien regardé et j’ai demandé à Richard : « elle est loin, l’église ? » Me connaissant, Richard a éclaté de rire, c’est pourquoi cette phrase a été retranscrite sur le CD. Quand nous sommes arrivés à l’église, j’ai bien sûr fait les pitreries d’usage, je suis monté en chaire comme un prêtre idiot et joué du trombone comme si je prêchais devant des fidèles imaginaires, etc. Et puis, nous avons enregistré cette pièce, j’étais confortablement assis dans un fauteuil, écoutant tous les bruits qui venaient du dehors… en jouant quelques sons. Quand la mouche est arrivée, cela m’a tellement amusé que j’ai décidé qu’on devrait l’entendre sur le disque, comme si elle avait été ma partenaire.

There is a little story behind that: Richard Pinnell proposed two places to record. One was a church and one was a room in the university (?). Knowing me, he was sure that i wanted to go to the little room. When we entered it, i saw that it was horrible. I looked at it and asked Richard: “how far is the church?” and Richard, knowing me, cracked up laughing, that’s why this little quote is written on the cd as well. When we arrived at the church, of course i made all the little necessary jokes, i went up to the “chaire” like a stupid priest and played the trombone like an idiot preaching to the non-existing audience etc. Finally we recorded the piece, I was sitting in a comfortable armchair, listening to all the noises coming from outside, which you described very well... And playing some sounds. When the fly came along, I was so amused, that I decided it should stay on the record alongside me. As a partner.

7 septembre 2015

Jeppe Zeeberg : Riding on the Boogie Woogie of Life (Barefoot, 2015)

jeppe zeeberg riding on the boogie woogie of life

C’est bien de voir qu’il y a encore quelques jeunes qui savent prendre plaisir à faire de la musique. Qui en mettent partout, je veux dire, en toute simplicité et, espérons-le, en tout impunité critique. Prenez Jeppe Zeeberg, par exemple. Pianiste jazz de son état (qui peut bien sûr aussi jouer du synthé, de l’orgue ou lastbutnotleast de l’épinette), il interprète ici huit compositions bien à lui, c.à.d. un peu folles (faut-il y voir une Fluxus influence ?), foutraques, grandiloquentes… Pour ce faire, il est accompagné (quand même) par deux contrebassistes (Adam Pultz Melbye & Casper Nyvang Rask) et deux batteurs (Rune Lohse & Håkon Berre).

Pour être franc, je n’applaudirais pas à tous les morceaux de Riding on the Boogie Woogie of Life. Non. Mais on y trouve quand même de franches réussites : des gimmicks montés en épingle comme sur Still Love with Flowers, des mélodies tapées à la typewriter avec A Machine You Should Have Patented, que le pianiste (qui connaît sans doute son George Antheil, Fats Domino, Bill Evans, Misha Mengelberg, Jerry Lee Lewis… par coeur) interprète d’une main de maître.

Ailleurs, il y a parfois un jazz plus ampoulé (Still Life without Flowers en solo) ou une idée qui commence bien mais pas toujours sous lost-control (Die Wahrheit). Ce qui ne m’empêchera pas d’adresser à Jeppe Zeeberg tous mes encouragements…

Jeppe Zeeberg : Riding on the Boogie Woogie of Life (Barefoot Records)
Edition : 2015.
LP : A1/ A Machine You Should Have Patented A2/ Die Wahreit A3/ Still Life with Flowers A4/ Riding on the Boogie Woogie of Life (Part I) – B1/ Still Life Without Flowers B2/ In Media Res B3/ Christmas in Brown and Grey B4/ Ride on the Boogie Woogie of Life (Part II)
Pierre Cécile © Le son du grisli

13 juillet 2015

Frank Lowe : OUT LOUD (Triple Point, 2014)

frank lowe out loud

Quarante ans après leur enregistrement, ce sont là des bandes dans lesquelles Frank Lowe aurait aimé puiser pour composer son second album personnel (Logical Extensions). Or, après Black Beings, ce sera Fresh qui, au son de compositions personnelles et de reprises de Thelonious Monk, fera la deuxième référence de sa discographie. Enregistrées en 1974 en studio (Survival Studio) et en concert (Studio Rivbea), ces séances de « rattrapage » sont aujourd’hui publiées par l’exigeant label Triple Point.

Dans un grand cahier rouge (Inside OUT LOUD), Ed Hazell – qui signa jadis les notes de quelques documents de choix : The Jimmy Lyons Box Set, Centering ou Muntu Recordings – explique qu’OUT LOUD présente tout ce que le « nouveau quartette » de Lowe, pensé pour l’enregistrement de son Logical Extensions, a pu enregistrer. Après quoi, l’écrivain retrace le parcours du saxophoniste : naissance à Memphis, arrivée à New York, collaboration avec Sun Ra, Alice Coltrane, Rashied Ali, Don Cherry…, enregistrement de Black Beings et formation du quartette à entendre sur ce double-vinyle : Lowe associé à Joseph Bowie, William Parker et Steve Reid – sur la quatrième face, le quartette est augmenté du trompettiste Ahmed Abdullah –, soit : trois partenaires que l’on retrouve à ses côtés sur Black Beings, The Fresh ou The Flam.

Loin de la retenue de Fresh, Lowe en appelle ici à un nouvel « Act of Freedom » au son de phrases rentrées – parfois, il semble en lutte contre sa propre identité sonore – et de franches exclamations. Afin de les exalter encore, la paire rythmique presse souvent le saxophoniste quand Bowie multiplie les interjections parallèles (Listen). Mais le jeu du quartette n’est pas que de tensions et de frictions, puisqu’il lui arrive souvent de servir un expressionnisme minimalisme qui flotte entre les combinaisons réduites de l’Art Ensemble et l’Inside Story de Prince Lasha

Au Rivbea, les micros se rapprochent – l’œil de l’auditeur aussi, puisqu’un code permet à l’acquéreur de la référence Triple Point de visionner le film de ce passage chez Bea et Sam Rivers. Sortis de l’interprétation des trois temps de l’ « Act of Freedom » composé pour Logical Extensions, les musiciens lâchent la bride d’une inspiration plus fervente encore : l’archet de Parker ose la répétition, et la répétition intensifie son jeu ; la batterie de Reid multiplie rebonds et soubresauts qui agissent sur les souffleurs comme autant d’électrochocs ; le saxophone (ténor, soprano, et aussi sifflets, harmonica…) et le trombone n’en finissent plus d’entrer en collision. Et puis, puisqu’on ne se refait pas – animateur des concerts donnés en lofts new-yorkais, Lowe n’aimait pas tant le free jazz que la musique de Coltrane et la tradition d’où elle avait jailli –, c’est avec des airs de formation Nouvelle-Orléans que le quartette tire sa révérence. Voilà donc, entre Black Beings et Fresh, le trait d’union qu’il faudra aller chercher.

écoute le son du grisliFrank Lowe Quartet
OUT LOUD (extrait)

Frank Lowe : OUT LOUD (Triple Point)
Enregistrés : 1er mai 1974 (A/B) / (sans doute) printemps / été 1974. Edition : 2014.
2 LP : A1/ Untitled 1 A2 Vivid Description – B1/ Listen B2/ Untitled 2 B3/ Logical Extensions – C1/ Whew! – D1/ Untitled 3 D2/ Closing Announcement
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

26 décembre 2014

Red Noise : Sarcelles-Lochères (Souffle Continu, 2014)

red noise sarcelles-lochères souffle continu futura

Sous l’égide de Platon (« Jamais en effet on ne porte atteinte aux formes de la musique sans ébranler les plus grandes lois des cités ») et d’Artaud, Red NoisePatrick Vian, Jean-Claude Cenci, Daniel Geoffroy et Philip Barry – enregistrait en 1970 son unique album. Référence Futura rééditée aujourd’hui par Souffle Continu.

En « fils de » partiellement remonté, Vian a de quoi faire : un jeu de guitare (classique, électrique aussi) éprouvé et une envie d’en découdre avec les grands (musiciens comme immeubles). Fleur de pavés, Red Noise joue de tous les codes : bourgeois et canailles, zazous et existentialistes, libertaires et libérés de force. En conséquence, son Sarcelles-Lochères est fait des sons de « l’homme de l’an 2000, mi-Cro-Magnon, mi-cosmonaute » qu’appelait de ses vœux, au début des années 1960, l’éditeur – notamment du Sarcellopolis de Marc Bernard – Jean Duché.

Alors, les deux faces de Sarcelles-Lochères s’opposent. La première est faite de chansons molles comme des montres, de variations de simples gimmicks, de ritournelles potaches aux dérapages bruitistes (Cenci alors au saxophone), de pop en anglais ou de twists instrumentaux, de quarts de minutes de jazz ou de rock psychédélique rendant raison devant un cha-cha amusé ou l’apparition d’un bon mot. Les miniatures, toutes hors-catégories, se disputent impasses créatives et sursauts poétiques, et vice-versa – sous la légèreté, trouver en effet doutes et désillusions.

Théâtrale, et amusée encore, la seconde face ouvre au son de l’appel de mangeurs de flics, de militaires, de juges, de curés et de capitalistes (Petit précis d’instruction civique). Après quoi, c’est vingt minutes d’un rock progressif à la française auquel participent John Livengood à l’orgue et Austin Blue aux percussions. Pris de la tremblote du bourgeois, Red Noise se fait moins original et à propos de sa musique une question se pose : « où nous conduit-elle ? » A propos de Sarcelles, Marc Bernard répondait : « Nul n’en sait rien. (…) Elle est née d’une nécessité et il était impossible qu’elle ne fût pas ; c’est là sa justification. » La sentence vaut pour Red Noise, et justifie même la présente réédition.

Red Noise : Sarcelles-Lochères (Souffle Continu)
Enregistrement : 28 novembre 1970. Réédition : 2014.
LP : A1/ Cosmic, Toilet Ditty A2/ Caka Slow / Vertebrate Twist A3/ Obsession Sexuelle N°1 A4/ Galactic Sewer-Song A5/ Obsession Sexuelle N°2 A6/ Red Noise Live au Café des Sports A7/ Existential-Import of the Screw-Driver Eternity Twist A8/ 20 Mirrors Mozarts Composing On Tea Bag And ½ Cup Bra A9/ Red Noise en direct du Café de la Gare A10/ A la mémoire du rockeur inconnu – B1/ Petit précis d’instruction civique B2/ Sarcelles c’est l’avenir
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 mai 2015

LDP 2015 : Carnet de route #10

ldp 2015 10

Passée la frontière autrichienne, Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips s'arrêtent à Ulrichsberg, où l'on fête les trente années d'existence du festival Kaleidophon. Après quoi les musiciens se séparent, le temps de quelques solos.

1 et 2 mai, Ulrichsberg, Autriche
Ulrichsberg Kaleidophon 2015

Oh yeah! Like being back home. This old barn, made over with the minimum amount of money into a concert space. Somehow in the cold of early May weather (rather chilly and wet out) even some heat. In the 60's and 70's I remember there being loads of places like this – alternative, pretty home-made, run by sub-culture folks, mezzo-forte revolutionary, where creative musics, the ones that followed after the American Free Jazz wave, were presented. And a big public. And how? In almost every case it was one person (usually a guy) who for whatever personal reasons was dedicated to making something positive happen in his isolated island and who had the means to assemble a crew of supporters to help him. One guy. Amazing. And here it's no different. The guy, Aloïs Fischer, still there, 15, 20, 25, 30 years. A welcome back to a space that loves you for who you are. The right stuff. The audience just wants you to be who you are – so, YES, let's do that!!!!
The next day, my solo in the town church. Heat yourself. And this same feeling of home. Some of the listeners were at my first concerts in Europe, in 1964. Can you imagine?
And of course, all the bass players... check out the old guy, see what he's up to. And it still works. You let yourself be carried by all that positive energy that is the public who wants to hear you. How much love! Amazing. And Black Bat just sat on my shoulder the whole time, didn't even whisper in my ear.   
B.Ph.

1-2 May B&W

Elf Konzerte mit aktueller Musik aus den Bereichen Jazz, Neue Musik und Improvisationen stehen auf dem Programm der 30. Ausgabe des Ulrichsberger Kaleidophons. Der Grossteil des Konzertprogrammes findet im vereinseigenen Haus des Jazzateliers statt. Zwei Konzerte sind ausgelagert in die Pfarrkirche. Etwa sechzig Musiker und Musikerinnen aus Ländern wie Frankreich, Schweiz, USA, Australien, England, Italien, Kanada, Deutschland und Österreich werden die Jazzatelierbühne bespielen. Ensembles mit langjähriger Geschichte wechseln sich ab mit neuen Projekten. Das verwendete Instrumentarium reicht von Stimme, Dudelsack und Viola da Gamba über Saxophon, Klavier und E-Gitarre bis zu Synthesizer und Computer. Akustisches steht neben Elektronik, Geschriebenes neben Improvisiertem. Die bunte Mischung kreativer Ansätze ist einmal mehr, die das Kaleidophon prägt.
Mit dem Jazzatelier Ulrichsberg verbindet mich eine langjährige Beziehung. Sie hatte ihren Anfang in den frühen 1970er Jahre. Als  Mitglied der Jazzgruppe „OM“, spiele ich auf einer unserer ersten Ausland Tourneen ein Konzert im Jazzatelier. Seit den frühen 1990er Jahre spiele ich mit eigenen Projekten mehrmals am Kaleidophon. Mit Alois Fischer, Begründer und Motor des Ulrichsberger Jazzateliers verbindet mich nicht nur eine künstlerische, sondern auch eine freundschaftliche Beziehung. Für seinen engagierten, unermüdlichen und jahrelangen Einsatz für Musik im Grenzbereich improvisierter und komponierter Musik bin ich ihm sehr dankbar.
Das Trio Leimgruber-Demierre-Phillips spielt am Eröffnungsabend im Jazzatelier ein Konzert. Die Stimmung ist belebt. Das Trio spielt wie immer komplett akustisch. Die Klänge des Trios manifestieren sich ihm Raum. Die Ohren der Zuhörer finden ihren Weg zu den  Klängen. Offenheit, Leidenschaft und Freude machen sich bemerkbar. Der Kreis mit den Musikern und den Zuhörern schliesst sich. Das Publikum ist begeistert. Das Konzert wird zum einmaligen Erlebnis.
80 Jahre Barre Phillips, 60 Jahre Kontrabass und 40 Jahre Solo. 1968 macht Barre als erster Kontrabassist Solo Aufnahmen, die beim New Yoker Label Opus One als Schallplatte veröffentlicht werden. Heute spielt Barre Phillips in der Pfarrkirche Ulrichsberg ein Solo Konzert. Die Kirche füllt sich, die Spannung steigt. Ich fühle mich geehrt, sein persönlicher Assistent zu sein. Barre ist still, konzentriert und wie immer jederzeit für ein Lächeln bereit.
In der Einführung bittet Barre das Publikum, während dem Konzert weder zu fotografieren, noch zu filmen und keine Audioaufnahmen zu machen. Er weist darauf hin, dass er zum Schluss ein Stück spielen wird, wo ad lib fotografiert, gefilmt und Aufnahmen gemacht werden darf. Er läd alle Anwesenden ein, mit ihren Mobiltelefonen während diesem Stück aktiv zu sein.
Das Konzert beginnt. Barre horcht, bringt sein Instrument in Schwingung und setzt Klänge in den Raum. Die Zuhörer sind aufmerksam und gefordert.
Das ganze Konzert dauert ungefähr eine Stunde. Es gibt Schwerpunkte jedoch keine offen-sichtlichen Höhepunkte, weder leise noch wirklich laute Stellen. Das Konzert an sich ist ein kompletter Höhepunkt, ein extensives Opus, eine Art Naturereignis, das von jeglicher Beurteilung befreit ist und nicht kommentiert werden muss. Barre erlebe ich heute als wahren Zen Meister. Das Konzert ist ein historisches Ereignis mit Bedeutung, ohne Anfang und ohne Ende, improvisierte Musik – als Kunst ohne Werk.
U.L.

Le concert à l'occasion de la 30ème édition de Kaleidophon, festival de jazz, musique improvisée et musique contemporaine écrite, aura une nouvelle fois fourni la preuve qu'on joue toujours de deux instruments simultanément. De son instrument et du lieu, lesquels furent ce soir-là un piano K. Kawai, 2628974, RX-5, et une ancienne grange aménagée en salle de concert et de cinéma. D'un côté, un piano auquel on aurait souhaité davantage d'inégalités pour en découvrir un peu plus la force vitale, et de l'autre, une acoustique particulièrement sèche qui n'accordait aux sons qu'une propagation minimale.
L'un des plaisirs essentiels du jeu improvisé, c'est de donner vie aux sons sans rien forcer, c'est de sentir le lien limpide, résultat de diverses énergies et forces à l'œuvre, entre le geste d'origine, transitant et traduit par les deux instruments, et le son perçu au final. Car le corps agit à la fois sur le piano et sur le lieu, les utilisant tous deux pour produire de la forme sonore. Jean-François Billeter, qui a déjà été évoqué dans ce carnet de route (lire 23 mars, Baden), lorsqu'il décrit le pinceau du calligraphe chinois, parle « d'un instrument qui enregistre avec la fidélité d'un sismographe les infléchissements les plus légers du geste aussi bien que ses écarts les plus soudains ». En l'occurrence, pour cette performance autrichienne, l'enregistrement sonore par les deux instruments « sismographiques » en présence des mouvements corporels en action ne fut pas aussi fluide que souhaité. La sensation que quelque chose était déjà là a étrangement prévalu, alors que toujours ou presque, avec Barre et Urs, c'est le vide, riche en potentialités infinies, qui fonde et innerve la musique du trio.
Le jour suivant, tandis que Barre jouait son solo dans l'église d’Ulrichsberg, j'avais déjà franchi les Alpes, et me retrouvais en Italie, sous l'œil de San Leonardo, dans une ancienne église bolognaise transformée en théâtre, face à un nouvel instrument, un Yamaha C6, 6046489. Mondialisation : un piano japonais dans un ensemble suisse, baBel, pour jouer en Italie, au festival Angelica, les partitions filmées et photographiques de Christian Marclay, un artiste americano-suisse. Mondialisation et uniformisation : une épinette, una spinetta dans la bouche des techniciens italiens, de couleur blanche et en aile d'oiseau, faite sur un modèle de Bas à Marseille, datant de 1771, revendiquait fièrement, face au Yamaha C6, une palette de couleurs et une différenciation sonore abandonnée depuis longtemps par les facteurs de pianos.
J.D.

Photo : Urs Leimgruber par Barre Phillips

2 mai 2015

LDP 2015 : Carnet de route #8

ldp 29 avril 2015

A la date du 29 avril pour le LDP : Budapest, encore, mais sur scène cette fois : celle du Patyolat, aux murs plaqués piano.

29 avril, Budapest, Hongrie
JazzaJ @ Patyolat

That other kind of concert where the audience is already very acceptive of what we're going to play. Due mostly to having given the workshop in the same space the day before. First day you tell "how it works" and the 2nd day you do the actual work.
Quite good sound space tho I could have used a bit more resonance from the hall. About 60 folk and the place is jammed – perfect. And there is light, a nice, clear white onto what is usually a black box but  where we've pulled back as much as possiblle the velvet covering the 3 walls.   
A scene that I haven't seen since the 70's or so, say in Switzerland, when there were Gast-Hofs that had been taken over by the young, in collectivity, and although they were in the private sector it was more like hip youth centers. Alternative but functioning well.
We played our hearts out and the crowd was very appreciative. The great majority of the people who had been at the Master Class the day before were there.    We were able to open a few minds, and hearts too, and that's part of the gig.
B.Ph.

JazzaJ ist eine Organisation von Musikern aus Budapest. Sie organisieren an verschiedenen Orten Konzerte für improvisierte Musik. Heute spielen wir im Patyolat im gleichen Raum wo der Workshop stattgefunden hat, im Rahmen von JazzaJ Koncertek. Es kommen 60 Leute, jung und alt. Die Teilnehmer der Masterclass sind ebenfalls anwesend. Das Konzert wird für das Archiv auf Video aufgezeichnet. Oft nach Workshops, wo wir Musiker zusammen mit den Teilnehmenden auf Schwerpunkte hinweisen und Abläufe analysieren, ist es für uns Musiker eine zusätzliche Herausforderung ein Konzert zu spielen. Heute Abend gelingt es völlig entspannt. Ich denke in keiner Weise darüber nach was gestern war. Ich bin offen für das was heute passiert. Barre beginnt mit Klängen, Gesten und einzelnen Bewegungen. Er bleibt länger damit beschäftigt. Ich schaue ihm nicht zu, ich spüre jedoch dass heute beim ihm etwas aussergewöhnliches passiert und es inspiriert mich sofort. Barre’s Bewegungen und die Klänge des Trios durchmischen und ergänzen sich. Das Konzert nimmt seinen Lauf. Das Publikum ist aufmerksam und begeistert. Anschliessend spielt ein Quartett von ungarischen Musikern zusammen mit dem amerikanischen Saxofonisten John Dikeman ein grandioses Konzert. Es herrscht eine festliche Stimmung und die Leute tauschen sich aus.
U.L.
 
Patyolat théâtre, soir de concert, renversement de l'écoute, mais empreinte acoustique semblable à celle vécue lors de la master class. Je retrouve le Yamaha, NO. G7, NIPPON GAKKI S.K.K., en face à face cette fois-ci, de pianiste à piano, fin des mots, début du jeu. Beaucoup de pianos Yamaha en général sous les doigts des pianistes, beaucoup de Yamaha qui divergent pourtant les uns des autres, beaucoup de pianos très différents à jouer soir après soir au risque de perdre son identité sonore de pianiste. Comment échapper à cette tension spécifique relative à la diversité et à la qualité des pianos mis à disposition ? Il m'apparait de plus en plus que la stratégie d'écoute prime l'attention portée à l'objet producteur de sons (lire 27 mars, Schorndorf). J'ai en mémoire une pièce de David Dunn, Purposeful Listening In Complex States of Time, for a solo listener, de 1997-1998, qui est exemplaire quant à la question de l'organisation de la perception en regard de la manipulation des éléments matériels servant à la production du son. J'aimerais observer la problématique pianistique évoquée en prolongeant les mots et la pensée de Dunn : la seule manière de pouvoir accepter chaque piano susceptible d'être joué, c'est de prendre radicalement conscience que celui ou celle qui perçoit les sons – en l'occurrence le ou la pianiste – est également organisateur ou organisatrice de ces mêmes sons et leur attribue dans un même mouvement d'appropriation un sens particulier. Accorder une priorité absolue à la perception peut être une des voies pour se libérer du poids traditionnel que les matériaux, les instruments, les structures ou les intentions font peser sur la composition musicale, écrite ou improvisée. En tant que pianiste, organiser la perception de mon propre jeu face au piano me semble plus pertinent que me préoccuper de la possibilité ou de l'impossibilité des manipulations sonores offertes par tel instrument ou tel autre. Ce rapport d'auralité, qui ne se limite dès lors plus à l'instrument mais englobe aussi le corps de l'instrumentiste, et l'environnement, agit sur une production d'éléments complexes, à la fois appropriés et impossibles à prévoir. Je dirais: écouter les sons de son piano, mais se concentrer davantage sur le processus même de la perception, plutôt que sur les capacités sonores de son instrument.
J.D.

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7 novembre 2014

FALOT : Expérience Blockhaus (Décimation Sociale, 2014)

falot expérience blockhaus

Mais quel est donc le message d’Expérience Blockhaus, CD de FALOT « unplayed and unproduced by Romain Perrot » ? Y a-t-il d’ailleurs là-dedans (harsh noise wall, héroïque guitare, mur du gras son, purée de crachin…) un message à décoder qui nous ouvrirait les portes d’un monde insoupçonné ?

D’un monde parallèle j'entends, aussi exotique qu’un raout de soukous organisé dans un gymnase de l’autre côté du périphérique ou aussi smegmatiquement fiérot qu’un rallye de cousins logeant autour de la Place Rodin. Bref le genre de truc louche et pas net comme ce que nous promet cette pochette : le cri d’un homme en pleine décomposition qu’une amie, insensible, abandonne souriante à sa putréfaction. Bon, déjà dedans, alors poursuivons l’expérience… Abasourdi par le bruit penthotal du début, maintenant je vacille sur un duo guitare / batterie et obéirais avec gentillesse à la voix qui m’engueule : « repli dans le merzbowisme, gars, ma hargne aura raison de la bonne musique qui endort ta vie de parasite ! » Diantre, le type sur la pochette, c’est moi !

écoute le son du grisliFALOT
Expérience Blockhaus (extraits)

FALOT : Expérience Blockhaus (Over the Rainbow) (Décimation sociale)
Edition : 2014.
CD / DL : 01-04/ Expérience Blockhaus (Over the Rainbow)
Pierre Cécile © Le son du grisli

michelVomir à l'Espace B ? Falot, Le Chevalier de Rinchy et Charnier s'y engagent : rendez-vous ce samedi 8 novembre, à 20H30.

wölfli nurse with wound lsdg

14 mai 2016

Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Listening (Lenka lente, 2016)

listening le son du grisli

L'impossibilité que soit chroniqué ce livre en ces pages n'interdit pas d'en extraire un chapitre, en l'occurence l'avant-propos à ce carnet de route écrit par Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips pour le son du grisli, qui aura été revu, corrigé et même augmenté en vue de sa publication. Le livre est disponible sur le site des éditions Lenka lente.

6 avril 2016, Nantes, France
Maison

En 2013, Jacques Demierre et moi avons échangé une correspondance qui a peu à peu abouti à une « conversation » que John Zorn a ensuite publié, traduite en anglais, dans le septième volume de sa revue Arcana (« Jacques Demierre in conversation with Guillaume Belhomme », Arcana VII, Musicians on Music, Hips Road, 2014). Dans celle-ci, nous abordions entre autres choses l’histoire du LDP trio que le pianiste forme avec Urs Leimgruber et Barre Phillips : « un lieu incroyable de confiance et d’expérimentation », y dit Demierre. Plus loin, il précise : « C’est le mécanisme de la mémoire qui me permet de dire que le trio LDP joue un unique concert qui continue depuis bientôt quinze ans. Le silence entre chaque performance est simplement d’une durée un peu plus longue que celle des silences joués sur scène. Car l’écoute que nous avons du trio ne cesse pas le concert une fois terminé, elle se prolonge, elle tisse sans cesse un lien dynamique avec la mémoire, jusqu’à la prochaine rencontre live des trois musiciens. »

En 2015, les musiciens connurent d’autres rencontres, commandées par les dates de la tournée LISTENING qui célébra, en Europe et aux États-Unis, les quinze ans de leur LDP et les quatre-vingts d’un des trois éléments qui le composent (le « P »). Afin de marquer ce double anniversaire, je proposai à Demierre, Leimgruber et Phillips de tenir pour le site internet le son du grisli un carnet de route qui dirait du trio, autrement qu’en musique, les expérimentations nouvelles aussi bien que les aléas du voyage. Chacun dans sa langue, les musiciens s’y sont tenus, tant et si bien qu’il m’a bientôt semblé nécessaire de publier sous la forme d’un livre ce témoignage exceptionnel d’une des formations les plus intéressantes à œuvrer dans le champ de la musique improvisée. A lire le carnet de route du LDP, on croit d’ailleurs maintenant  l’entendre ; à moins que ce ne soit le souvenir de leurs enregistrements qui remonte au gré des étapes et nous presse, à chaque page, d’y retourner…

 

1↦3⊨2:⇔1 (Jazzwerkstatt, 2015)

 

                                    MONTREUIL (Jazzwerkstatt, 2012)

 

         ALBEIT (Jazzwerkstatt, 2009)

  

                                 ldp - cologne (PSI, 2005)

 

                                                                    WING VANE (Victo, 2001)

29 août 2015

Howard Riley : 10.11.12 (NoBusiness, 2015) / Howard Riley, Jaki Byard : R&B (Slam, 2015)

howard riley 10 11 12

C‘est donc, après Solo in Vilnius, un autre concert d’Howard Riley que publie le label NoBusiness. Seul, encore, le pianiste insiste, et compte. De 10 à 12.

Comme chez Ran Blake, il y a chez Riley ce bout de blues qui vous échappe, ce souvenir de rengaine jadis à la mode (ici, Lush Life, de Billy Strayhorn, qu’Ellington et Coltrane servirent tour à tour), cet accent de trop ou, au contraire, cette mesure empruntée, cette préciosité attendue même… Mais passé le premier agacement, puis le second…, ce classicisme d’une époque qui n’a presque plus rien à voir avec la nôtre parvient à toucher. 

Sur cet air inspiré (From Somewhere) – certes, qui disparaît rapidement sous les fioritures auxquelles se croit obligé l’instrumentiste –, par exemple, ou ces relents amalgamés de Monk, de Taylor ou  (osera-t-on la référence française ?) de Tusques (Identification). Encore, sur cette relecture du bout des doigts d’une des pièces-maîtresses du répertoire d’Ellington… Parce qu’elle fait davantage œuvre de nuances, la seconde face rattrape la première – comme dans le titre, malgré l’adversité du 1, le 2 l’emporte.

Howard Riley : 10.11.12 (NoBusiness)
Enregistrement : 10 novembre 2012. Edition : 2015.
LP : A1/ Dwelling One 02/ Dwelling Two 03/ Understanding – B1/ From Somewhere B2/ Identification 03/ Lush Life
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

howard riley jaki byard r&b

Si le répertoire est classique (Body and Soul, ‘Round Midnight, Straight, No Chaser…), le duo qui le défendait en concert à Tring en 1985 l’était moins. Howard Riley et Jaki Byard aux pianos – sur Lady Bird, c’est au saxophone alto que Byard intervient – interprètent avec respect, mais néanmoins digressent, improvisent, citent… Le document rejoindra le Live At The Royal Festival Hall que publia Léo Records au milieu des années 1990.

Howard Riley, Jaki Byard : R&B. Live at Pendley Manor Jazz Festival, 1985 (Slam / Improjazz)
Enregistrement : 7 juillet 1985. Edition : 2015.
CD : 01/ Body and Soul 02/ Open 03/ Round Midnight / Space 04/ Straigh, No Chaser 05/ Lady Bird
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 juillet 2015

Jacques Thollot : Tenga Niña (Nato, 2015)

jacques thollot tenga nina

En 1995, on en parle, on s’excite : Jacques Thollot enregistre. Depuis longtemps, le mundillo oublie Thollot (le mundillo réussit très bien à oublier ceux qu’il a adorés la veille). Thollot joue en solitaire, compose, espère. Le sac est plein de cassettes, de projets. Et l’homme de Chantenay n’oublie pas. Et il dit go ! Et Tenga Niña voit le jour. Et la secousse sismique n’est pas anodine.

On n’a jamais oublié la trompette d’appel d’Henry Lowther. On la retrouve ici intacte, inaugurant cet album puzzle. Un album où le sucré se marie avec l’amer. To Neneh by Don from Jacques, comment l’oublier ? Comment oublier les morsures de Noël Akchoté ? Comment passer sous silence les bienveillances de Claude Tchamitchian ? Comment oublier les douces violences de Tony Hymas ?

Ce disque n’est rien d’autre qu’un appel à la tendresse. A toutes les tendresses. Et peut-être même au pardon. Ce n’est pas un disque de compositeur. Ce n’est pas un disque de batteur. Peut-être est-ce un disque de chamane ? Et comment oublier l’au-delà de Marie Thollot ? Impossible. Voilà, vous venez de conclure à ma place.

Jacques Thollot : Tenga Niña (Nato / Allumés du Jazz)
Enregistrement : 1995. Edition : 1996. Réédition : 2015.
CD : 01/ Tenga Nina 02/ La maison des Cellettes 03/ To Neneh by Don from Jacques 04/ Récréation exubérante de position stationnaire 05/ Alliance secrète 06/ Trois bambins pour Art 07/ Longitude innée 08/ Un bâton a toujours deux bouts 09/ Même si j’étais mine, garde le style haut ! 10/ To Bud 11/ Fanny de deux à trois 12/ L’au-delà
Luc Bouquet © Le son du grisli

29 juin 2015

Mirt : Solitaire (Polish Experimental Studio / Bolt, 2015) / Mud, Dirt & Hiss (Cat Sun, 2015)

mirt solitaire

Tout l’art de Mirt (une quinzaine d’années de sorties diverses derrière lui) pourrait se résumer dans l’electronica minimaliste de Solitaire (série Polish Experimental Studio du label Bôłt). Et tout serait-il dit ?

Tout en cinq morceaux (5 X Solitaire) sur le ton d’une electronica qui ne renie pas ses pop racines et sa tendance « folk » ambient. En jouant en plus de la vitesse de rotation de platines vinyle, Mirt en arrive à faire un éloge de la lenteur qui gangrène des plages d’atmo de BO qui ne feraient pas taches sur pellicules Kubrick ou des maquettes rythmiques et vocales qui évoque un Jimi Tenor (pièces d’origine) parasité. Sans être renversant, Solitaire s’impose par sa fraîcheur cablée sans prétention.

Mirt : Solitaire (Bôłt)
Edition : 2015.
CD : 01-05/ Solitaire 01 – Solitaire 05

Pierre Cécile © Le son du grisli

mirt mud dirt hiss

Et Mirt qui tourne encore, avec Mud, Dirt & Hiss. Quant à nous, ça dépend : vraiment pas mal sur les deux Swamp où le Polonais fait un Golem avec la boue et la poussière du titre, un peu moins avec l'electronica au goût de Mapstation d'In Limbo et les field recordings (hiss d'oiseaux !) de Bury Me Here. Sans aller jusque-là (oui, la signification de cette chronique est soumise au parlage d'anglais), on promet à Mirt d'aller le visiter de temps en temps, au moins à Noël et au Jour de l'an.

Mirt : Mud, Dirt & Hiss (Cat Sun / Monotype Records)
Edition : 2015.
CD / K7 : 01/ Swamp 1 02/ In Limbo 03/ Bury Me Here 04/ Swamp 2 05/ The Death
Pierre Cécile © le son du grisli

24 août 2015

The Artaud Beats : Logos (Bonobo's Ark Records, 2015)

the artaud beats logos

Les fantômes ont la peau dure et les fans le savent bien. Issu de la constellation Henry Cow, d'où sont nés Slapp Happy, Art Bears et tant d’autres combos singuliers, voici aujourd’hui The Artaud Beats (Geoff Leigh, Yumi Hara, Chris Cutler, John Greaves). Les fans possèdent déjà CD-R, bootlegs made in Japan et autres DVD du groupe et il n’est nul besoin de leur annoncer la sortie de son premier CD « officiel ». Pour les autres, voici une petite perle comme on les aime.

Voici les marécages. Voici des pianos et des flûtes convalescentes. Voici les brouillages. Voici les remontées d’acide. Voici les pluies blanches. Voici d’heureux cauchemars. Voici les chansons de guingois. Voici les spectres vivaces, les mélodies à tiroirs, les pianos sacrifiés. Voici les flottements sans fin. Voici le ciel blanc et les suspensions animées. Ne change rien et tout sera différent, disait l’Autre. On ne saurait mieux dire. Et puis, procurez-vous les bootlegs japonais : c’est du grand art.

The Artaud Beats : Logos (Bonobo’s Ark Records)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Logos 02/ Ipso Facto 03/ Prefab Wreckage 04/ Power 05/ Once Around the Earth 06/ The Floating Word 07/ Per Se 08/ E=mc2
Luc Bouquet © Le son du grisli

22 août 2015

Ingar Zach, Miguel Angel Tolosa : Loner (Sofa, 2015) / Huntsville : Pond (Hubro, 2015)

ingar zach miguel angel tolosa loner

Loner a été enregistré en différents endroits d’Europe, sur une période de dix années (2004-2014). On y entend Ingar Zach (percussions, électronique et field recordings), Miguel Angel Tolosa (électronique, field recordings et guitare électrique) et, sur un titre, Alessandra Rombolá (flûte).

Enveloppant les graves de la gran cassa, Tolosa anime quelques chimères qu’Offwall fera tourner longtemps. Mais un retour d’ampli (semble-t-il) menace, et gangrène maintenant le ballet. Si elle maintient le pouls à un rythme régulier, l’électricité change la donne au point d’avaler le chant des coups portés aux percussions pour les changer en grisailles.

Réverbérés, ces coups prendront leur revanche sur Dormont, autre réussite de l’enregistrement. Cette fois, c’est Zach qui lève quelques rumeurs capables de tourner antienne. C’est d’ailleurs en transformant tous les murmures en mélodies dont il est impossible de retenir l’air que le percussionniste, une fois de plus, fait impression.

Ingar Zach, Miguel Angel Tolosa : Loner (Sofa)
Edition : 2015.
CD : 01/ Offwall 02/ Whirlwords 03/ Dormont 04/ Astoneaged
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

huntsville pond

On aurait peut-être tort de voir en Huntsville – sur Pond, en tout cas, qui fait mieux que tous les disques qui l’ont précédé – ce projet facile qui permettrait à ses membres (Ivar Grydeland, Tonny Kluften et Ingar Zach) d’espérer conquérir un public plus large que celui qui est, d’ordinaire, le leur. C’est qu’à la danse minimaliste, et de synthèse, d’(ER), le trio oppose là trois plages de petite expérimentation. Moins « évidentes », certes, mais stériles, aussi.  

Huntsville : Pond (Hubro)
Enregistrement : juin 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ (ER) 02/ (ING) 03/ (AGE) 04/ (OK)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

festival météo le son du grisli

Ingar Zach et Ivar Grydeland joueront aux côtés de Xavier Charles et Christian Wallumrod, Dans les arbres, au festival Météo : le 26 août, au Noumatrouff.

 

14 août 2015

Andi Stecher : Austreiben / Antreiben (Heart of Noise, 2015)

andi stecher austreiben antreiben

Ne nous mentons pas, derrière Andi Stecher, il n’y a qu’un homme (ou presque), qui est Andreas Stecher. Batteur, percussionniste, objectiste, électroniste, compositionniste, mixingiste… Diable ! Mais quand même, il aura bien besoin de la contrebasse d’Antti Virtaranta et de la voix d’Otto Horvath.

Maintenant, qu’est-ce là donc qu’Austriben / Antrebein, si ce n’est un disque qui m’a mis, d’entrée, une claque qui m’a fait tendre la joue gauche ? Le premier titre, celui qui manipule une contrebasse, m’a ramené tout droit aux beats des Farmers Manual. Un gros travail de studio, j’imagine, qui donne dans un trip hop revisité grâce à ses structurations expérimentales (il y a un extrait, là-dessous…).

Maintenant, pour ce qui est de ma joue gauche, Stecher l’a plutôt ménagée. Deux petits morceaux (un Möglicher Zugang-übergang percussif énervé qui se calme après absorption d’un calmant et un Möglicher Zugang-übergang qui découpe et colle les bruits de bouche d’Horvath) et un long qui donne dans un down-tempo à couches de loops de prises de batterie (écoutable, mais bien banal). Maintenant, je me caresse encore la joue droite. En souvenir.



Andi Stecher : Austreiben / Antreiben (Heart of Noise)
Edition : 2015.
CD : 01/ (un)durchdringbar 02/ Möglicher Zugang-übergang 1 03/ Möglicher Zugang-übergang 2 04/ Tödi
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 juin 2015

Simon Wickham-Smith : A Hidden Life (Tanuki, 2015)

simon wickham smith a hidden life

Pour écrire A Hidden Life, Simon Weckham-Smith (electronics) a puisé dans le livre The Hidden Life of the Sixth Dalai Lama de Ngawang Lhundrup Dargyé, qu’il a d’ailleurs traduit en anglais. Sur cette cassette, il est entouré d’interprètes a bit charismatiques : Robert Ashley, qui joue le Lama, Laetitia Sonami, la narratrice, et Joan Stango, la vocaliste-illustratrice.

L’opéra (puisque c’est comme ça que Wickham-Smith présente son œuvre) dure quarante-cinq minutes et tient donc sur la face A. Grâce à un petit drone modifié sans cesse (à tel point qu’on dirait écouter une vieille cassette pour la millième fois), il plante le décor tibétain où les personnages se croiseront. La lecture et le chant forment une sorte de ballet hypnotique d’où s’échappent des volutes de La Monte Young en position du lotus.

En B, quatre morceaux ont été rassemblées, qu’on pourrait croire être le matériau utilisé pour A Hidden Life, mais non : ils datent d’après. L’électroacoustique de Wickham-Smith ne parle plus mais marque son territoire avec une ambient limite new age et avec d’autres détériorations de petits drones. L’étrangeté de la chose fait effet, dans un autre registre que A Hidden Life, ce qui fait encore plus d’effet. Ce qui fait beaucoup d’effets, si on compte bien.

Simon Wickham-Smith : A Hidden Life (Tanuki)
Edition : 2015.
A1/ Hidden Life – B1/ Laude B2/ Koimesis B3/ Cellules B4/ Close
Pierre Cécile © Le son du grisli

26 mai 2015

Ueli Fuyûri Derendinger : Tsuri No Sugomori / Day & Taxi : Artists (Percaso, 2014)

ueli fuyuru derendiger tsuru no sugomori

Bien sûr, le shakuhachi. Bien sûr, ses vertus apaisantes, ses vents ancestraux, les monts et les vals. Bien sûr, les sages chemins, les bienveillants refuges. Bien sûr, le souffle forgé, les spectres disparus, la lumière du voyage. Bien sûr, les respirations et les espaces. Bien sûr, ce souffle élancé, effilé. Ici, bien sûr, tout cela.

Mais au milieu de la tradition Taizan ou Kinko, le shakuhachi de Ueli Fuyûru Derendiger module et improvise quelques chants d’hirondelles et de hiboux heureux. Une harmonique perçante ici, un chant sacré ailleurs : les éclaircies n’en sont que plus belles, plus étincelantes.

Ueli Fuyûru Derendinger : Tsuri No Sugomori (Percaso)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
CD : 01/ Phoenix Hendbell 02/ Prelude on the One Banshiki 03/ Wild Monkey 04/ Flute of the Misty Sea 05/ Three Valleys 06/ Heart of Sloth 07/ The Melody of the Reed 08/ Lion 09/ Cockroach 10/ Nesting of the Cranes
Luc Bouquet © Le son du grisli

day & taxi artists

Sur le même label – Percaso, que dirige Christoph Gallio –, c’est tout autre chose : en l’occurrence, la poursuite du projet qu’emmène le saxophoniste suisse depuis 1988 : Day & Taxi. La formation qui accueillit jadis Christian Weber ou Dieter Ulrich est aujourd’hui un trio dans lequel les jeunes Silvan Jeger et David Meier tiennent la contrebasse et la batterie. Disque double fruit de trois jours passés en studio, Artists en expose les principaux caractères : réfléchi autant qu’un des trios de Jimmy Giuffre auquel Gallio rend ici hommage, net et souvent impétueux.

Day & Taxi : Artists (Percaso)
Enregistrement : 20-22 septembre 2013. Edition : 2014.
2 CD : Artists
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 mai 2015

Evan Parker, Joe McPhee : What / If / They Both Could Fly (Rune Grammofon, 2013) / McPhee, Guérineau, Foussat : Quod (Fou, 2014)

evan parker joe mcphee what if they both could fly

En juillet 2012, Evan Parker et Joe McPhee se retrouvèrent en Norvège devant le public du Konsberg Jassfestival. Pas tout à fait rangés, les ténors, puisque Parker a conservé le sien tandis que McPhee passera de soprano en trompette de poche.

En trois temps (What / If / They Both Could Fly) qui donneront son nom au disque, le duo démontre une entente paisible. Au-dessus de Konsberg, Parker et McPhee tournent alors : lentement, entament un exercice de voltige qui impressionne par ses boucles et ses tonneaux tout en se réservant le droit d'envisager des fantaisies plus personnelles.

Et puis, c’est le retournement. Des souffles en peine s’extirpent du ténor, que le soprano agace et contraint à l’accord. L’aveu d’une mélodie donnera au duo l’occasion de s’essayer à un ballet autrement musical et d'exprimer autrement son entente – assez rare, ces jours-ci, dans le domaine de la navigation aérienne

Evan Parker, Joe McPhee : What / If / They Both Could Fly (Rune Grammofon)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ What 02/ If 03/ They Both Could Fly
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

jean-marc foussat sylvain guérineau joe mcphee

C’est au seul soprano que McPhee conversait, le 15 mars 2010, avec Sylvain Guérineau (saxophone ténor) et Jean-Marc Foussat (synthétiseur et voix). C’est là une déferlante d’aigus déposée sur grondements et, pour Foussat – ici assez subtil dans l’usage qu’il fait des possibilités de son instrument –, l’occasion d’agiter deux saxophones à la fois. Effets, facéties et bagatelles, déconcertent donc, mais sans l’altérer, l’hymne profond sur lequel McPhee et Guérineau se sont entendus.

écoute le son du grisliJean-Marc Foussat, Sylvain Guérineau, Joe McPhee
Le corps des larmes

Joe McPhee, Sylvain Guérineau, Jean-Marc Foussat : QUOD (Fou / Metamkine)
Enregistrement : 15 mars 2010. Edition : 2014.
CD : 01/ Le désarroi du cœlacanthe – The Forbidden 02/ Le corps des larmes – The Forgiven
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

68_jazz@homeCe mercredi 13 mai à Paris, Joe McPhee et Jean-Marc Foussat donneront, avec Raymond Boni, le 68e concert de la série Jazz@Home.

Rappelons enfin qu'il est possible d'entendre Joe McPhee dans le baryton de Daunik Lazro. C'est en Vieux Carré que ça se passe.

cd

2 mai 2015

Skuggorna Och Ljuset : Would Fall from the Sky, Would Wither and Die (Another Timbre, 2015)

magnus granberg would fall from the sky, would wither and die

Peut-être croirait-on les percussions malhabiles si on ne les savait subtilement agitées par Erik Carlsson. C’est donc à Magnus Granberg, compositeur de Would Fall from the Sky, Would Wither and Die, qu’il faut attribuer l’équilibre précaire de cette pièce de trois quarts d’heure.

Sur ces marches découpées, la clarinette – instrument de Granberg – tentera plusieurs fois le rétablissement. Lente mais joueuse, elle invitera trois autres instruments qu’elle à s’y essayer : violon d’Anna Lindal, violoncelle de Leo Svensson Sander et piano préparé de Kristine Scholz. C’est dans le piano, d’ailleurs, que l’on mettra nos espoirs de voir empêchée cette énième litanie feldmanienne. Or, le piano se résout vite au laisser-aller charmant d’un discours qui hésite, cherche à s’affiner mais, finalement, s'écaille. Lunatique à défaut d’être originale, Would Fall from Sky… est une jolie pièce de peu d’empreinte. Or, l’empreinte est ce qui marque.

Magnus Granberg : Would Fall from the Sky, Would Wither and Die (Another Timbre)
Enregistrement : 16 avril 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Would Fall from the Sky, Would Wither and Die
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 avril 2015

Paul Rutherford : GHEIM (Emanem, 2014) / Iskra 1903 : Iskra 1903 : South on the Northern (Emanem, 2013)

paul rutherford gheim

Le changeant un peu de son habituelle compagnie – Iskra 1903, avec Phil Wachsmann et Barry Guy –, cette réédition d’une cassette Ogun consignant un live at Bracknell (deux premières plages) et quelques prises studio (trois dernières), tous enregistrements datant de 1983, donne à entendre Paul Rutherford auprès de Paul Rogers et de Nigel Morris.

Soit cinq improvisations entretenant le souvenir du free jazz des origines, qui profitent d’une vitalité partagée – le moins « traité » des trois musiciens au grisli (présence quand même dans ce même trio en fin de Tetralogy) n’a-t-il pas pris quelques leçons de tambour auprès de John Stevens ? – et d’un art certain de la mesure. Ainsi, les motifs redits en boucle par la contrebasse et les soulèvements compulsifs de la batterie engagent-elles Rutherford à ramasser une expression entière et franche dans un seul et même souffle.

En studio, les musiciens se montrent autrement démonstratifs : le son est plus chaleureux, la contrebasse moins amplifiée. La nonchalance de chacun des trois intervenants (Rutherford passant à l’euphonium le temps d’une prise) est porteuse de non-principes communs, qui soignent encore le flegme déroutant avec lequel le trio s’adonna à l’improvisation.

Paul Rutherford Trio : GHEIM. Live at Bracknell 1983 (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2 juillet 1983 & 12 décembre 1983. Edition Ogun : 1986. Rééditions Emanem : 2004 & 2014.
CD : 01/ Gheim 1 02/ Gheim 2 03/ Brandak 04/ Crontak 05/ Prindalf
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

iskra 1903 south of the northern

South on the Northern pourrait être, en deux temps que marquent les deux disques qu’il contient, un retour aux sources pour Rutherford. Deux fois enregistré à Londres en 1988 et 1989, Iskra 1903 y entretient en effet un art de l’improvisation plus « réfléchi », mais terrible tout autant : les déboîtements du trombone n’agacent-ils pas l’archet rapide de Wachsmann (aussi à l’électronique) quand celui de Guy (aussi à l’électronique) révèle sur de plus lents passages les traces évidentes d’un instant qui palpite ?

Iskra 1903 : South on the Northern (Emanem / Orkhêstra International)
Réédition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ Balham Bedford 1 02/ Balham Bedford 2 03/ Balham Bedford 3 04/ Balham Bedford 04 – CD2 : 01/ Clapham Commun Sun 1 02/ Clapham Commun Sun 03/ Clapham Commun Sun
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

23 avril 2015

Angélica Castelló : Sonic Blue (Interstellar, 2015) / Angélica Castello, Billy Roisz, Burkhard Stangl, dieb13 : Scuba (Mikroton)

angelica castello sonic blue

Je ne sais ce qu’est le subgreatbass Paetzold Recorder d’Angélica Castelló qui ronfle comme ça en début de LP, mais ce n’est guère engageant. Flippant, même. Mais je me plonge malgré tout dans cette ode aux mers et aux océans de notre monde.  

Arctique, Atlantique, Pacifique… Tout ou presque y passe le long d’un voyage ou des field recordings forment des bans avec des electronics, des radios et des tapes… Une vraie barrière électroacoustique qui n’effraye pas le gros poisson. Pour ce qui est de l’explorateur (c’est-à-dire : moi, à la suite de Castelló), il suit le courant (pas assez saumon pour le remonter), tranquille, ébahi et de temps à autre agacé. Parce que notre guide n’envisage pas de composer sans en faire des caisses (ou des bourriches) qui piquent plus qu’un oursin. Quand la mer est calme, ça passe. Quand elle ne l’est pas, dommage pour la marine !

Angélica Castelló : Sonic Blue (Interstellar)
Edition : 2015.
LP : A/ Artico / Mediterráneo / Pacifico – B/ Indico / Caribe / Golfo / Atlántico
Pierre Cécile © Le son du grisli

angelica castello dieb13 burkhard stangl scuba

La composition est de dieb13, et pour quatre improvisateurs : Scuba rend un air de guitare électrique ligne claire (Burkhard Stangl), brouillé bientôt par les bruits qui l’environnent et quelques respirations (Angélica Castelló). L’électronique (Billy Roisz) tremble, la guitare soliloque mais Scuba perd en étrangeté lorsqu’elle adopte la forme d’un voyage astral qui sonne moderne comme de l’ancien. Alors, retour à la guitare, et c’est la fin du disque.

Angélica Castello, Billy Roisz, Burkhard Stangl, dieb13 : Scuba (Mikroton / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ Scuba
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 avril 2015

Bill Nace, Okkyung Lee, Chris Corsano : Live at Stone (Open Mouth, 2015)

okkyung lee chris corsano bill nace live at stone

En plus d’augmenter d’un live le catalogue Open Mouth – qui édita plus tôt Live at Jack et Live at Spectacle –, cet enregistrement d’un concert donné à New York le 10 mai 2014 l’enrichit. Au Stone, étaient alors réunis Okkyung Lee, Bill Nace et Chris Corsano.

Sans détours, la rencontre des cordes (violoncelle, donc, et guitare électrique) opère dans les aigus quand la batterie, en arrière-plan, promet d’attiser tensions et points de friction. Divers (insistance de l’archet-scie, médiator agaçant les micros et baguettes au rebond), les artifices s’accorderont en première face sur une sirène à deux temps née d’un retour d’ampli.

C’est le bruit d’un jack que l’on branche qui ouvre la seconde face. Effleurant les cordes au niveau du chevalet, Nace met au jour des parasites-satellites qui graviteront autour de la rumeur grave entretenue par le violoncelle. C’est là l’ouverture seulement, puisque Corsano déplace la badinerie sur le champ grondant de l’improvisation bruitiste. Une improvisation dont les mailles, inextricables, ne permettent aux larsens ni aux répétitions d’envisager aucun solo. Leur réseau impressionnerait de toute façon toujours davantage par sa solidité et sa cohérence.   

Bill Nace, Okkyung Lee, Chris Corsano : Live at Stone (Open Mouth)
Enregistrement : 10 mai 2014. Edition : 2015.
LP : A-B/ Live at Stone
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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