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Le son du grisli
23 mars 2010

Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP, 2010)

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Au fil de sa discographie, étalée depuis 1999 sur six albums, la folk music de Tara Burke n’a eu de cesse de développer ses oripeaux psychédéliques et tourmentés, en témoignent les envolées pratiquement mystiques de l’album Lepidoptera, échappé dans de mystérieux contreforts appalachiens d’où émergent des lutins vaudous fans de Diane Cluck. Cinq années et quelques albums plus tard, la très belle démarche acidifiée de Fursaxa s’échappe de son enregistreur quatre pistes pour trouver refuge dans un vrai studio professionnel.

Débutant par un drone liturgique embaumé de sons des Appalaches, Mycorrhizae Realm s’imbrique intensément dans une galaxie réverbérée où s’invitent Christina Carter, Josephine Foster et Marissa Nadler. Très fortement imbibée d’un psychotropisme en clair (très) obscur, les sept odes lunaires de l’album débusquent un horizon crépusculaire aux grands espaces. Un vent new americana où s’engouffrent des airs de multiples instruments acoustiques (la guitare de Greg Weeks, le violoncelle de Helena Espvall, entre autres glockenspiel ou flûte) soufflant sur les braises refroidies d’une ode à la nature. Belle et acerbe, comme peuvent l’être les déplacements aléatoires des masses d’air allant et venant.

Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP Recordings)
Edition : 2010.
CD : 01/ Lunaria Exits The Blue Lodge 02/ Poplar Moon 03/ Celosia 04/ Well Of Tuhala 05/ Sunhead Bowed 06/ Charlote 07/ Ode To Goliards
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

23 février 2010

Ken Vandermark : Resonance (10 CD Box Set) (Not Two, 2009)

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Comme jadis avec l'Alchemia, le label Not Two se distinguait récemment en publiant une longue boîte de Resonance : à l’intérieur, le résultat d’un « work in progress » de taille puisqu’il impliquait, entre le 12 et le 18 novembre 2007, Ken Vandermark et quelques autres musiciens (compatriotes mais aussi Suédois, Polonais et Ukrainiens) –  pour les citer tout de suite et dans l'ordre alphabétique : Magnus Broo (trompette), Tim Daisy (batterie), Per-Ake Holmlander (tuba), Dave Rempis (saxophones alto et ténor), Steve Swell (trombone), Mark Tokar (contrebasse), Mikolaj Trzaska (saxophone alto et clarinette basse), Yuriy Yaremchuk (saxophones ténor et soprano, clarinette) et Michael Zerang (percussions).

En Pologne, de répétitions (à l'Alchemia de Cracovie) en concerts (au Manggha Hall de Cracovie), Vandermark composait avec eux quinze formations restreintes (le plus souvent quartettes) qui ne l'impliquaient pas forcément, avant de conclure l'expérience à dix, soit : de quoi fournir dix disques d'échanges abrupts, d'ombres traînantes, d'insistances insatiables, de tensions

Parfois donc, les propositions sont véhémentes (pétries de soul ici, de rock là, de free jazz ailleurs) et d'autres fois minimalistes, concentrées et commandées par un art savant de la frustration à qui il arrive d'enrouer la progression d'une pièce pour soigner le moment de sa libération : développement réamorcé qui demande la participation de toutes les fougues. Bref, les bonnes méthodes de Vandermark qu'appliquera pour finir la réunion des dix musiciens convoqués plusieurs fois. A l'intérieur de la boîte, des planches imprimées rendent les interviews de chacun d'eux, qui reviennent évidemment sur l'expérience mais surtout sur l'espace qu'ils auront trouvé auprès de Ken Vandermark.

Ken Vandermark : Resonance (10 CD Box Set) (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 janvier 2010

Elton Dean : Happy Daze / Oh! For the Edge (Ogun, 2009)

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Né en 1975 du sextette que le saxophoniste Elton Dean codirigeait avec Keith Tippett, Ninesense renaît aujourd'hui au son des rééditions groupées d'Oh! For the Edge (1976) et Happy Daze (1977).

Porté par la rythmique que Brotherhood of Breath (Harry Miller et Louis Moholo), le groupe – dans lequel on peut enrendre le trombone de Radu Malfatti – sert un jazz qui rappelle celui de Chris McGregor et oscille entre danses de salons retapées par des instrumentistes illuminés (Alan Skidmore, Keith Tippett et Nick Evans aux premiers rangs de ceux-là), un swing de facture plutôt classique et quelques expérimentations répétitives (Seven for Lee, sur lequel Dean intervient au saxello).

Sans Malfatti, le même groupe rend ensuite Dance, composition qui ouvre Happy Daze et dont les airs de samba dévient à force de céder aux perturbations d'un orchestre dissipé. La suite, d'être gagnée par les graves : contrebasse de Miller sur Fall In Free (inutile explication de texte), trombone d'Evans sur Friday Night Blues ou fermeture fantasmant l'hymne inquiet si elle n'était jalonnée d'éclaircies dissonantes (Prayer for Jesus). Souffrant ici ou là d'une production  en phase avec son époque (surbrillances préférées aux rondeurs), ces rééditions n'en sont pas moins importantes, et célèbrent l'art d'Elton Dean, saxophoniste de choix qui savait aussi s'entourer.

Elton Dean's Ninesense : Happy Daze / Oh! For the Edge (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1976-1977. Edition : 2009.
CD : 01/ Nicrotto 02/ Seven for Lee 03/ Sweet F.A. 04/ Three for All 05/ Dance 06/ Fall In Free 07/ Forsoothe 08/ M.T. 09/ Friday Night Blues 10/ Prayer for Jesus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

16 décembre 2009

Meredith Monk : Beginnings (Tzadik, 2009)

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Beginnings est une rétrospective de l’œuvre de Meredith Monk courant du milieu des années 60 aux années 80. Ses 17 titres ont été choisis par Meredith Monk elle-même.

Au début, le chant éthéré d’une fée appliquée épouse l’air de Greensleeves et berce un auditeur qui sait qu’il ne doit pas pour autant s’attendre à être ménagé. Sur le titre suivant, Nota, voici déjà que la voix et la guitare adoptent des formes plus étranges et expérimentent sur un folk qui a tout à y gagner. La suite du disque cède de plus en plus à ce penchant expérimental.

Ce qui a pour conséquence l’éclatement des styles : la voix immense de Meredith Monk se mêle à un rock qui évoque This Heat (Candy Bullets and Moon), imite le thérémin (Duet for Voice and Echoplex), défriche un champ minimaliste dans lequel Laurie Anderson n’aura plus qu’à cueillir après coup son O Superman, enregistre et réenregistre sur une même bande les milles feuilles d’un conte sonore (Quarry Weave). Parfois la mélodie semble trop simple pour toucher juste mais la pratique s’en mêle et tord le cou aux conventions et aux principes qui ont depuis toujours mis en avant le fond sur la forme (Biography). Tout le temps de ces « débuts », à la voix, à la guitare, à l’orgue, à la harpe ou au piano, seule ou accompagnée (par d’autres chanteuses comme Andrea Goodman, Susan Kampe, Monica Solem, ou des percussionnistes comme Collin Walcott ou Don Preston), Meredith Monk expérimente, expérimente et expérimente encore, jusqu’à reprendre à son propre compte tous les chants du monde (Trance).


Meredith Monk, Biography. Courtesy of Orkhêstra International.

Meredith Monk : Beginnings (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ Greensleeves 02/ Nota 03/ Duet for Voice and Echoplex 04/ Candy Bullets and Moon 05/ Trance 06/ Epic I 07/ paris 08/ Biography 09/ Mill 10/ The Tale 11/ Quarry Weave 12/ Epic II 13/ Tower 14/ Mill 15/ Do You Be ? 16/ Quarry Procession 17/ Porch
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 juin 2009

Phosphor : Phosphor II (Potlatch, 2009)

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Avec ce second album de Phosphor, le label Potlatch donne une nouvelle marque du suivi qu’il exerce fidèlement auprès de « ses » artistes – il faut dire également que la première galette (P501, 2001) du groupe berlinois pâtissait d’un son terne et que le présent enregistrement répare cet inconvénient : Burkhard Beins (percussion, objets, etc.), Axel Dörner (trompette, electronics), Robin Hayward (tuba), Annette Krebs (guitare, objets, etc.), Andrea Neumann (intérieur de piano, table de mixage), Michael Renkel (guitare, ordinateur) et Ignaz Schick (tourne-disque, objets, archets) ont gravé ces six pièces (qui prennent la suite des six mouvements du précédent opus) dans d’excellentes conditions.

Et cela concourt beaucoup à l’adhésion de l’auditeur : l’espace d’écoute se voit redimensionné par les structures portantes soufflées, grenues, lissées ou pulvérulentes qui émanent de l’instrumentarium du groupe ; mécaniques ou organiques, électriques ou acoustiques, les sonorités, dans leur « jeu », déploient des mondes poétiques, déposent des mégalithes complexes – et quelques vignettes dont les riches textures et dynamiques sont assez éloignées de l’emprise urbaine du primo-réductionnisme.

Phosphor : Phosphor II (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006. Edition : 2009
CD : 01/ P7 02/ P8 03/ P9 04/ P10 05/ P11 06/ P12
Guillaume Tarche © Le son du grisli

18 décembre 2008

Blue Notes : The Ogun Collection (Ogun, 2008)

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Avant de mener ses Brotherhood of Breath, le pianiste Chris McGregor aura dû fuir l’Afrique du Sud en compagnie des Blue Notes – au sein desquels se succéderont, au gré des départs et des disparitions, les saxophonistes Dudu Pukwana et Nick Moyake, le trompettiste Mongezi Feza, le contrebassiste Johnny Dyani et le batteur Louis Moholo. Le label Ogun, de revenir aujourd’hui avec élégance et dans le détail sur le parcours de la formation.

Au son d’un coffret qui rassemble des enregistrements de taille : concert donné à Durban avant le départ – qui prouve que McGregor n’a pas attendu de changer de continent pour donner à son swing l’allure d’un grand jazz libertaire –, disque double enregistré en l’honneur de Feza dix ans plus tard (Blue Notes for Mongezi, sans doute le plus radical et le plus inventif des quatre pans constituant cette rétrospective), autre concert donné cette fois à Londres, enfin, un dernier hommage, rendu à Dyani (Blue Notes for Johnny). Partout, la même joie et la même incandescence distillées sur thèmes répétitifs permettant tous les débordements.

A l’intérieur du livret, quelques photos du groupe et de nombreux témoignages – ceux de membres de la famille des musiciens, et puis d’autres, signés Moholo, Evan Parker, Enrico Rava, Keith Tippett – finissent d’embellir l’hommage et le projet, qui expose un peu moins que de coutume le personnage de McGregor pour se consacrer davantage à célébrer l’accord parfait sur lequel s’entendait le premier de ses groupes.

Blue Notes : The Ogun Collection (Ogun / Orkhêstra International)
Edition : 2008.
CD1: 01/ Now 02/ Coming Home 03/ I Cover the Waterfront 04/ Two for Sandi 05/ Vortex Special 06/ Be My Dear 07/ Dorkay House - CD2: 01/ Blue Notes for Mongezi: First Movement 02/ Blue Notes for Mongezi: Second Movement - CD3: 01/ Blue Notes for Mongezi: Third Movement 02/ Blue Notes for Mongezi: Fourth Movement - CD4: 01/ Iizwi / Msenge Mabelelo 02/ Nqamakwe 03/ Mange / Funky Boots 04/ We Nduna [Live] 05/ Kudala / Funky Boots [Long Ago] 06/ Mama Ndoluse / Abalimanga - CD5: 01/ Funk dem Dudu / To Erico 02/ Eyomzi 03/ Ntyilo Ntyilo 04/ Blues for Nick 05/ Monks & Mbizio 06/ Ithi Gqi / Nkosi Sikelele l'Afrika 07/ Funk dem Dudu [Alternate Take] 08/ Eyomzi [Alternate Take] 09/ Funk dem Dudu / To Erico [Alternate Take]
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 septembre 2008

Vicki Bennett : Smiling Through My Teeth (Sonic Arts Network, 2008)

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Des liens (souvent tendus) qui unissent musique et humour, Vicki Bennett (People Like Us) dresse sur Smiling Through My Teeth un constat contrastant.

Parce qu’il convoque aussi bien les déflagrations extrêmes de Ground Zero qu’une Ouverture de Guillaume Tell revue par un Spike Jones partageant vraisemblablement avec John Zorn un goût appuyé pour les cartoons, ouvre une boîte à rires hallucinés comme fait confiance à un collage swing de John Oswald, joue des décalages attendus (pseudo lyrisme et hip-hop réunis par Komar & Melamid and Dave Soldier ou reprise de Take on Me signée Rank Sinatra) et exhume dans le même temps les Viennese Seven Singing Sisters à l’ironie involontaire. Au final, puisqu’il s’agissait davantage de traiter des façons d’aborder l’humour en musique et non d’en collecter les preuves les plus efficaces, pas toujours amusant : mais assez anecdotique et documenté pour réveiller tout pataphysicien endormi.

Vicki Bennet : Smiling Threw My Teeth (Sonic Arts Network)
Edition : 2008.

CD : 01/ Spike Jones and his City Slickers “William Tell Overture” 02/ Raymond Scott “Girl at the Typewriter” 03/ Paul Lowry “I Got Rhythm” 04/ Leif Elggren & Thomas Liljenberg “9.11 (Desperation Is The Mother of Laughter)” (edit) 05/ Komar & Melamid and Dave Soldier “The Most Unwanted Song” (edit) 06/ Ground Zero “China White” 07/ John Oswald “Pocket” 08/ Nurse With Wound “You Walrus Hurt The One You Love” (edit) 09/ Rudolf Eb.er’s Runzelstirn & Gurgelstøck “Eel Dog Rap Mix” (edit) 10/ Nihilist Spasm Band “It’s Not My Fault” (edit) 11/ ‘The Freddy McGuire Show’ with Anne McGuire, Don Joyce & Wobbly “Dark Days Bright Nights” 12/ Vomit Lunchs “Total Pointless Guidance Mix” (Stock, Hausen+Walkman) 13/ Gorse “Interlude” 14/ Rank Sinatra “Take On Me” 15/ DJ Carhouse & MC Hellshit “Motha Fuck Mitsubishi” 16/ DJ Brokenwindow “Kit Clayton vs. Roscoe P. Coltrane” 17/ Christian Marclay “Maria Callas” 18/ Viennese Seven Singing Sisters “William Tell Overture” 19/ M.A. Numminen, Tommi Parko, Pekka Kujanpää “Eleitä Kolmelle Röyhtäilijälle” 20/ Justice Yeldham and the Dynamic Ribbon Device “Berlin, Germany, 270104” (edit) 21/ Adach i Tomomi “Lippp” 22/ Bill Morrison “Single Breath Blow” 23/ Zatumba “Natchung” 24/ Nihilist Spasm Band “Going Too Far” (edit) 25/ People Like Us & Ergo Phizmiz “Air Hostess” 26/ Christian Bok “Ubu Hubbub” 27/ Gwilly Edmondez “Cock!” 28/ Spaz “Spaz” 29/ Komar & Melamid and Dave Soldier “The Most Unwanted Song” (edit 2) 30/ Xper. Xr. “Ride On Time” 31/ Richard Lair and Dave Soldier “Thai Elephant Orchestra Perform Beethoven’s Pastorale Symphony First Movement” 32/ Nurse With Wound “You Walrus Hurt The One You Love” (edit 2)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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13 décembre 2005

John Watermann: Epitaph for John (Korm Plastics - 2005)

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Une collaboration entamée par l’artiste John Watermann et Frans de Waard, du label Korm Plastics, transformée en hommage. Le 2 Avril 2002, jour de la mort de Watermann, les travaux en commun ont investi le champ de l’attente. Le temps pour Waard de réfléchir à la poursuite encore possible du travail, mais pas sans quelques soutiens.

Appelés, Asmus Tietchens, Ralf Wehomsky (RLW), Masami Akita (Merzbow) et Freiband. Le cahier des charges invitant chacun d’eux à traiter les enregistrements de Watermann, matériaux naturels en quête de continuité artificielle. Offerte, si possible, par ceux-là, qui ont tous collaboré un jour avec le personnage à regretter.

Alors, Tietchens fait des dernières bandes de son complice une ode aux souffles divers - qu’ils affichent une exclusivité dérangeante (JWAT 3) ou se trouvent une place au creux d’une ambient industrielle (JWAT 1). Dans la même optique, Ralf Wehowsky invite l’auditeur à s’adapter à des larsens bientôt chassés par les bourdonnements (Seeking Perfection).

Plus loin, la discrétion abstraite de Freiband sur Threnody contraste avec la progression d’Untitled for John Watermann de Merzbau : à force de tintements et d’inserts parasites, une mini rythmique s’installe et rend convaincante cette nouvelle expérience sonique. Plus brut, l’exposé fait par Frans de Waard d’un dernier enregistrement de Watermann rend une zoologie mise en boîte, incarnée ou factice (Toowong Cemetary).

La collaboration achevée enfin pour avoir su accueillir les effets d’artistes non programmés mais tous redevables, d’une façon ou d’une autre, à John Watermann. Qui ont élevé ensemble un monument élégant, et évoqué si bien Watermann sur Epitaph for John que ce disque devra renoncer à ses qualités de compilation pour venir compléter et conclure la discographie personnelle du disparu.

CD: 01/ Asmus Tietchens - JWAT 1 02/ Asmus Tietchens - JWAT 2 03/ Asmus Tietchens - JWAT 3 04/ Asmus Tietchens - JWAT 4 05/ RLW: Seeking Perfection - Somewhere Else 06/ Merzbow - Untitled For John 07/ Freiband - Threnody 08/ John Watermann - Toowong Cemetary

John Watermann - Epitaph for John - 2005 - Korm Plastics. Distribution Metamkine.   

11 janvier 2008

Alexander Von Schlippenbach: Globe Unity Orchestra – 40 Years (Intakt - 2007)

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40 années, donc, qu’Alexander Von Schlippenbach mène son Globe Unity Orchestra. En novembre 2006, au Jazzfest de Berlin, eut lieu une célébration qui rassembla, aux côtés du pianiste : Evan Parker, Gerd Dudek, Ernst-Ludwig Petrowsky, Rudi Mahall, Kenny Wheeler, Manfred Schoof, Jean-Luc Capozzo, Axel Dörner, George Lewis, Paul Rutherford, Jeb Bishop, Johannes Baueur, Paul Lovens et Paul Lytton.

Une équipe irréprochable, en somme, qui œuvrait à défendre trois compositions de son leader, et trois autres signées Steve Lacy, Willem Breuker et Kenny Wheeler, au son d’envolées et de débordements combinés aux façons intactes des intervenants. Prenant ici les airs d’une drôle de fanfare héroïque (Out of Burtons Songbooks), l’ensemble interprète ailleurs avec précision The Dumps (soprano de Parker contre clarinette basse de Mahall), ou sert un air de fête qui ne tardera pas à dégénérer en affrontements (Bavarian Calypso). Partout, dépeintes avec merveille, les frasques déraisonnables d’adultes contrariés.

CD: 01/ Globe Unity Forty Years 02/ Out of Burtons Songbooks 03/ Bavarian Calypso 04/ Nodago 05/ The Dumps 06/ The Forge

Alexander Von Schlippenbach Globe Unity Orchestra - 40 Years - 2007 - Intakt. Distribution Orkhêstra International.

1 août 2005

Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme, 2005)

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En 1958, Bill Evans pouvait encore n’être que co-leader. Aux côtés d’Eddie Costa, vibraphoniste luxuriant à l’existence trop brève pour s’être imposé plus, il participa à l’enregistrement de thèmes issus du répertoire de Frank Loesser. A la contrebasse, Wendell Marshall ; à la batterie, celui qui fera bientôt partie du mythique trio d’Evans : Paul Motian.

Les compositions choisies permettent la diversité des interprétations. De ses attaques légères, le pianiste fleurit des be bops enjoués (Guys And Dolls, If I Were A Bell), déploie ses harmonies lors d’un simili cool (I’ll Know), ou conduit une romance sur une Adelaide évoquée par tous avec élégance : la mélodie de piano poussée dans ses derniers retranchements, perturbée par les notes bleues de Costa, rassurée malgré tout par la confiance de Marshall.

Souvent sage, Paul Motian se montre parfois capable de ruptures inspirées. Pour beaucoup dans la réussite de Luck Be A Lady, il décide seul du laisser-aller nécessaire au développement d’un fourre-tout baroque sur lequel Evans interroge les mesures, quand Costa abuse sournoisement des digressions sur demi-tons. Moins convaincants lorsqu’ils se raidissent au seul souvenir de leurs maîtres - Milt Jackson pour Costa, Lennie Tristano pour Evans -, les co-leaders sont autrement évoqués dans un bonus imposé.

Alors, sur la septième plage, on peut entendre Django, enregistré sous la direction de Michel Legrand, en compagnie, entre autres, de Miles Davis et Paul Chambers. Hors sujet, le bonus, qui nous présente un Costa déposant étroitement la mélodie du thème sur la guitare de Galbraith, et Bill Evans élaborant avec la harpiste Betty Glaman un contrepoint sans charme. Ce genre de bonus artificiel, qui vous invite à relancer l’écoute pour revenir à l’essentiel.

Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme / Socadisc)
Réédition : 2005.

CD : 01/ Guys And Dolls 02/ Adelaide 03/ If I Were A Bell 04/ Luck Be A Lady 05/ I’ve Never Been In Love Before 06/ I’ll Know 07/ Django
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6 novembre 2007

Dexter Gordon: Live in ’63 & ’64 (Naxos - 2007)

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Ayant habité Copenhague pendant plus de dix ans, Dexter Gordon en aura profité pour parcourir l’Europe : afin d’enregistrer à Paris pour le compte de Blue Note, ou donner des concerts de la taille de ceux rassemblés sur ce film : datant de 1963 (en Suisse) et 1964 (aux Pays-Bas et en Belgique).

La première année, au Festival de Lugano, le saxophoniste, entouré du pianiste Kenny Drew, du contrebassiste Gilbert Rovère et du batteur Art Taylor, dispense un bop aux charmes limpides, pétri de cool, et adresse un hommage appuyé à Lester Young, en reprenant notamment You’ve Changed de Billie Holiday. L’année suivante, auprès du pianiste George Gruntz, du contrebassiste Guy Pedersen et du batteur Daniel Humair, il donne un concert en Belgique ou enregistre pour la télévision hollandaise : au programme, l’impeccable – à force d’avoir été étudiée par le ténor – Body and Soul, ou une version élégante de What’s New, thème que Coltrane avait investi plus tôt sur l’album Ballads.

A chaque fois, Dexter Gordon sert, révérencieux, une musique distinguée et opérante, qu’il dispense avec un certain détachement, autre preuve d’une maîtrise capable d’influencer quelques uns de ses confrères : Sonny Rollins, John Coltrane.


Dexter Gordon, Live in '63 & '64 (extraits). Courtesy of Naxos.

DVD : 01/ A Night in Tunisia 02/ What’s New 03/ Blues Walk 04/ Second Balcony Jump 05/ You’ve Changed 05/ Lady Bird 06/ Body And Soul

Dexter Gordon - Live in '63 & '64 - 2007 - Naxos. Distribution Abeille Musique.

11 mai 2006

WildFlowers: Loft Jazz New York 1976 (Douglas - 2006)

wildgrisliMai 1976, New York. 10 nuits durant, se tient le Wildfowers Festival, marathon organisé dans le loft du saxophoniste Sam Rivers, auquel participent une soixantaine de musiciens parmi les plus emblématiques de ceux issus des deux premières générations du free jazz. Wildflowers, aujourd’hui réédité, rend compte de cette décade précise, au son d’une sélection de 22 titres établie par le producteur Alan Douglas.

Alors s’y glissent forcément quelques perles. Parmi elles, l’intervention de l’hôte en personne (Rainbows) et d’un fidèle qui ne manque jamais d’investir un endroit qu'il connaît par coeur, Jimmy Lyons
(Push Pull). Plus ramassé, le solo du saxophoniste Marion Brown qui conduit son trio sur And Then They Danced, pièce impeccable.

Sacrifiant tout, parfois, à l’image que le public s’est fait d’une musique de la revendication, les musiciens donnent dans la rage exacerbée, tels Henry Threadgill (Uso Dance), Leo Smith
et Oliver Lake (Locomotif N°6), Andrew Cyrille et David S. Ware (Short Short), Sunny Murray (Something’s Cookin’) ou Don Moye accompagnant Roscoe Mitchell (Chant).

Mais la New Thing ne peut se contenter de redire ad vitam sa vindicte, aussi convaincante soit-elle. Elle prend alors d’autres tournures, tisse des parallèles avec la soul (Maurice McIntyre sur Jays), le blues (Hamiet Bluiett
fantasque sur Tranquil Beauty), ou même l’Afro beat (Byard Lancaster et Olu Dara sur The Need To Smile), avant qu'Anthony Braxton, Charles Brackeen et Ahmed Abdullah, ou Julius Hemphill, ne fomentent un free plus réflexif (73°-S Kelvin, Blue Phase, Pensive).

Intelligente, la sélection proposée par Wildflowers tient de l’anthologie, quand elle témoigne aussi des possibilités d’une seule et unique salve de concerts donnés par quelques musiciens de choix. Qui évoquent, voire résument, ici, l’époque des Lofts Sessions.

CD1: 01/ Kalaparusha : Jays 02/ Ken McIntyre : New Times 03/ Sunny Murray : Over The Rainbow 04/ Sam Rivers : Rainbows 05/ Henry Threadgill : USO Dance 06/ Harold Smith : The Need To Smile 07/ Ken McIntyre : Naomi 08/ Anthony Braxton : 73°-S Kelvin 09/ Marion Brown : And Then They Danced - CD2: 01/ Leo Smith : Locomotif N°6 02/ Randy Weston : Portrait of Frank Edward Weston 03/ Michael Jackson : Clarity 2 04/ Dave Burrell : Black Robert 05/ Charles Brackeen : Blue Phase 06/ Andrew Cyrille : Short Short 07/ Hamiet Bluiett : Tranquil Beauty 08/ Julius Hemphill : Pensive - CD3: 01/ Jimmy Lyons : Push Pull 02/ Oliver Lake : Zaki 03/ David Murray / Shout Song 04/ Sunny Murray : Something’s Cookin’ 05/ Roscoe Mitchell : Chant

Wildflowers: Loft Jazz New York 1976 - 2006 (réédition) - Douglas Records. Distribution DG Diffusion.

5 février 2012

Borbetomagus : New York Performances (Agaric, 1986)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Lenka lente.

De passage à Paris en 1992, Thurston Moore, l’un des deux guitaristes de Sonic Youth, cherchait encore des disques de free lui faisant défaut, et ça commençait à se savoir dans la communauté. En fait il chinait surtout des Byard Lancaster, Frank Wright et Frank Lowe enregistrés en France... 

C’est à cette époque que le journaliste Bernard Loupias le rencontra : « Quand Frank Lowe soufflait comme un damné avec Alice Coltrane ou Rashied Ali, Thurston avait dix ou onze ans à tout casser, il connaît pourtant cette période comme sa poche. » Thurston : « En ce moment (1992 – ndr) il y a un regain d’intérêt pour le jazz hardcore à New York. Les gens se remettent à explorer, à jouer une musique plus dure. » Loupias : « Avez-vous remarqué que Thurston ne parle jamais de free jazz ? Le terme lui semble sans doute aussi daté que « niou » ou « middle ». L’horreur : un revival free ! Alors, allons-y pour jazz hardcore, c’est l’esprit de la (Nouvelle) Chose, sans la lettre. Marre des visites de musée. De l’air ! Vive le jazz hors piste ! Après tout, le fil vivant de cette musique, d’Armstrong à Ayler, a-t-il jamais été autre chose qu’une révolution permanente, une prise de maquis sans fin, un continuel marronnage esthétique ? » Des propos qui ont été repris au dos d’un EP de Frank Lowe, Out Of Nowhere, produit par Thurston Moore. Et que Free Fight, This Is Our (New) Thing pourrait faire siens…

BORBETOMAGUS2

Retour à New York… En 1992, Borbetomagus a déjà sorti son premier opus de snuff jazz mégahardcore depuis une douzaine d’années (Snuff Jazz étant le titre d’un de leurs disques sorti en 1989). Et à écouter Donald Miller, Don Dietrich et Jim Sauter, respectivement guitariste et saxophonistes du groupe, rien de ce qu’ils font n’aurait de rapport avec le noise ou même avec l’expérimental auxquels on les associe constamment. En fait ils se considèrent comme des performeurs accomplissant leur besogne du mieux qu’ils peuvent : point barre et peu importe que certains de leurs concerts se soient terminés en émeute !

Evidemment, chez Borbetomagus l’on aime le free jazz, et Albert Ayler et Peter Brötzmann en particulier, dont le groupe offre une vision pour le moins paroxystique : en gros Machine Gun joué à fond les ballons pendant une heure (tiens, Machine Gun c’est aussi le nom d’un combo new-yorkais d’alors, celui de feu-Thomas Chapin). Mais plus encore, Borbetomagus apprécie le rock dont il s'estime issu, son énergie essentiellement, si l’on veut bien considérer les live du MC5 et les Stooges de « LA Blues » que l’on aurait du mal à ne pas évoquer en pareille contrée, tout comme Metal Machine Music de Lou Reed. Dans un entretien inséré dans la pochette du LP de Borbetomagus The Rape Of Atlanta, Pharoah Sanders et Jimi Hendrix sont évoqués – ce dernier pour ce seul moment où il crame sa guitare à Monterey, et dont Donald Miller dit : « That’s what we do. For a whole hour. » 

Parmi les premiers, c'est-à-dire dès 1980, Masami Akita (alias Merzbow) les a contacté afin d’exprimer son admiration. Même si Borbetomagus réfute curieusement toute connexion avec le noise, la scène japonaise dédiée au genre en vénère les membres, le surnommé King of Noise, à savoir Jojo Hiroshige d’Hijokaidan, ayant sorti du Borbetomagus sur son label (Alchemy) avant de proposer une tournée au Japon. 

BORBETOMAGUS

Quiconque n’aura jamais écouté de groupe de ce genre peinera à imaginer pareil geyser d’énergie délivré à partir de deux saxophones et d’une guitare amplifiés – par contre ceux qui connaissent la dernière version de « My Favorite Things » d’avril 1967 où Coltrane dialogue avec Pharoah Sanders savent déjà tout ça… Ferraillements en tous sens, violentes exhortations quasi viscérales, déluge de distorsion aux allures de cérémonie vaudou : il est difficile de décrire ce que certains, à propos de cet enregistrement public, ont qualifié de « jazz industriel » – pourquoi pas d’ailleurs, puisque l’on parlait aussi, en pleine no wave, de jazz punk (le musicien Misha Lobko évoqua, à propos de Borbetomagus, une « symphonie de béton »). 

Quant à Thurston Moore, pour y revenir, il enregistra l’un de ses premiers disques basés sur l’improvisation totale (l’un de ses plus violents aussi) en compagnie des saxophonistes de Borbetomagus (le bien-nommé Barefoot In The Head). Et enfin, il leur renvoya la politesse en les invitant sur Murray Street de Sonic Youth.

BORBETOMAGUS3

24 juillet 2025

Stéphane Jourdain : The Ex / Ethiopiques Suite Magnétique

 

Montrer des films sur petit écran revient à mettre un cinéma réduit à la disposition de plus de spectateurs, écrivait Jean-Louis Comolli dans Une certaine tendance du cinéma documentaire. La réduction peut sembler regrettable mais faut-il attendre en vain qu’une proche salle de cinéma diffuse par exemple l’Ethiopiques Suite Magnétique de Stéphane Jourdain, pour ne pas parler de ces deux captations de concerts que le même Jourdain a assemblé en The Ex sous étiquette La Huit... 

Cinéma réduit et concerts avec… mais qui saisissent l’art du groupe hollandais dans le même temps qu’ils documentent la force avec laquelle celui-ci continue d’en découdre. Deux concerts, donc : 27 Passports, donné en 2018 à la Dynamo de Banlieues Bleues (groupe et public à touche-touche) et 11 Ethio-Punk Songs, enregistré douze ans plus tôt au même endroit en compagnie de Gétatchèw Mékuria et publié déjà chez Buda Musique dans la collection éthioSonic dirigée par… Francis Falceto.

Falceto, Jourdain lui doit beaucoup pour avoir été de la jeunesse jusqu’à lui (et à quelques-uns de ses amis) désœuvrée de Poitiers : aux concerts étiquetés L’oreille est hardie puis au Confort Moderne, le jeune public dont il a souvent été put en effet réévaluer le chanté poitevin à la lumière de musiques différentes (Glenn Branca, Sonic Youth, The Residents, Jon Rose, Fred Frith, Peter Hollinger, Eyeless In Gaza…). Mahmoud Ahmed aurait été de la liste si la dictature du Derg ne lui avait pas interdit de quitter l’Ethiopie. Mais ce que le Derg n’a pu empêcher, c’est que Falceto aille y faire un tour.

S’il n’y rencontre pas le producteur Amha Eshété, en exil depuis une dizaine d’années, Falceto y déniche des trésors, pour certains à l’abandon : le documentaire donne plusieurs fois à entendre Eshété dire tout le bien qu’il pense du travail de Falceto qui, lui, applaudit au rare courage du créateur d’Amha Records. A distance, l’association (qui n’en est pas une) des deux hommes permettra à Crammed Discs de rééditer Mahmoud Ahmed avant que Falceto lance en 1997 l’incomparable collection Ethiopiques Gétatchèw Mékuria, Asnaqètch Wèrqu, Tlahoun Gèssèssè, Mulatu Astatqé

Au début du documentaire, Falceto lance un petit film de ses archives personnelles sur son ordinateur : « J’en reviens pas… », dit-il. Il parle du temps qui a passé mais aurait pu faire le même constat pour tout ce travail d’Ethiopiques « abattu ». C’est là le charme de l’homme et des rares personnages de son espèce, connaisseurs-activistes animés par une passion qui n’en démordra jamais : il n’en est pas revenu et n’en reviendra jamais. Mais la mémoire est vive, à en croire les images de Stéphane Jourdain qui – de souvenirs personnels en récits qu’il recueille, de lettre adressée à son aîné à quelques conversations de celui-ci avec Anaïs Prosaic, en passant par ce Moondog interlude joué au piano par Dominique Ponty, sa femme – rend à Francis Falceto un hommage vagabond.

Guillaume Belhomme © le son du grisli zombie 2025

 

18 décembre 2024

On Minimalism de Kerry O'Brien & William Robin

 

Les ouvrages ne manquent pas, qui traitent de minimalisme ou passent en revue ses grandes figures – on publiait encore chez Allia l’année dernière les Conversations de Steve Reich. Oui mais là, nuance : sur le minimalisme, précise le titre du livre des deux professeurs en musicologie Kerry O’Brien et William Robin.

Dans son avant-propos, Joan La Barbara insiste : il est différentes pratiques minimalistes et, aussi, des musiciens qui s’y sont adonnés sans vouloir y être attachés. D’ailleurs : Ce n’était pas un mouvement à proprement parlé, plutôt des individualités qui exploraient des idées, des pensées. La vocaliste souligne ainsi les incessantes collaborations, parfois « contre nature », évoquant combien d’interprètes qui passaient d’un groupe à l’autre, d’un compositeur à l’autre, d’une expérience à l’autre… Combien de compositeurs-interprètes-danseurs parmi ces derviches qui tournent sur un mouvement de balancier ?

C’est une histoire commune plus celle de ses germinations : new wave portée par des rythmes qu’on dit venus d’Afrique ou de Bali, pour reprendre les mots du critique Michael Walsh. Enhardis par le succès d’Einstein on the Beach et Music for 18 Musicians, ces « individualités » composent différemment : retranscrits dans le livre, des articles de presse des années 1970 et 1980 consignent les différentes réactions. Entre deux coupures, d'autres suppléments inattendus : point de vue d’Henry Flynt sur The Electric Harpsichord de Catherine Christer Hennix, mise en garde contre l’impasse signée Rhys Chatham dans Ear Magazine, impressions de John Cage sur Glenn Branca et Laurie Anderson recueillies par Wim Mertens, verdict de Misha Mengelberg sorti entier d’un concert de Philip Glass, reprises de notes de pochettes (Steve Reich, Yoshi Wada…), interview intéressée d’Arvo Pärt, mise au jour d’un « black minimalism » par David Toop pour The Wire, lettre ouverte d’Arnold Dreyblatt à La Monte Young et Tony Conrad, « Playlist of Minimalism » construite par Tim Page et Marc Abbott à l’occasion du WKCR Festival de 1980 et puis ce « Minimal Top Ten » publié en 1996 par Alan Licht dans le premier numéro d’Halana.

Le collectage est foisonnant, parfois curieux, toujours saisissant. Par touches successives, combien évoque-t-il, derrière ceux de La Monte Young, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass et John Adams, de répétitions, de fioritures, de notes tenues, de déphasages… ? Charlemagne Palestine, Phill Niblock, Maryanne Amacher, Julius Eastman, Tom Johnson… Désormais Jürg Frey, Eva-Maria Houben, Sarah Hennies… Derrière ses refrains historiques qui ont désormais l’air de classiques (des conseils d’écoute sont délivrés par chapitre en fin d’ouvrage), le minimalisme a beau jeu : on l’écrit encore et il ne se répète pas.

Guillaume Belhomme © le son du grisli zombie 2024

 

2 janvier 2026

Morton Feldman : Violin and String Quartet

 

Depuis plus de dix ans, l’Apartment House d’Anton Lukoszevieze (entendu plus chez Zeitkratzer) publie des disques sous étiquette Another Timbre : John Cage, Julius Eastman, Laurence Crane, James Saunders, Antoine Beuger, Jim O’Rourke, Ryoko Akama… pour compositeurs. En 2014, le violoncelliste participa aussi, sous l’égide du label, à l’enregistrement de Two Pianos And Other Pieces, 1953-1969 près des pianistes Philip Thomas et John Tilbury.

 

L’idée est-elle née de cette expérience ? Aborder l’œuvre de Morton Feldman à la tête de formations plus personnelles : Piano, Violin, Viola, Cello d’abord (2017), Piano and String Quartet ensuite (2021), Violin and String Quartet enfin (2023).  La compagnie de Lukoszevieze est à chaque fois différente et, pour ce qui est du Violin and String Quartet qui nous intéresse, est l’affaire de Mira Benjamin, Chihiro Ono, Amalia Young et Bridget Carey.

 

La vingt-quatrième – non pas heure (quand même…) mais – page de la partition (qui date de 1985) permettra de passer d’un CD à l’autre : plus de cent-vingt minutes d’archets vont ainsi « défiler » festina lente. La mise en place est faite d’apparitions et de disparitions, de propos musical osé à peine puis développé à force d’endurance, de répétitions. La fragilité du premier violon trouvera de cette façon un peu d’assurance pour affronter l’unisson des quatre instruments qui lui font face. Jusque-là, on connaît la chanson.

 

 

L’inédit vient de ce premier violon qui semble bientôt, toujours dans l’ombre, composer un code dont il disposera afin d’entrer en résonance avec quel concours supérieur. Ses notes sont souvent timides et ses silences durent des secondes : ici, le violon décide d’une pause qui le cache et l’éloigne de ses assaillants ; là, il trouve un embranchement pour un autre sillon, celui d’une berceuse qui forcément attendrit les autres cordes.

 

Jouée de plus en plus rapidement, celle-ci a jusqu’au pouvoir de désagréger leur association – avec force, puisqu’on pourrait maintenant prendre le « string quartet » pour un seul et unique… harmonica. Mais le charme n’est pas sans effet sur le premier violon même : et voici Violin and String Quartet emportant tous les violons.

Morton Feldman : Violin and String Quartet 
Another Timbre, 2023

 

 

 

20 juillet 2024

Jean-François Pauvros, Alain Mahé : Papillon de mer / Catalogue : Assassins

 

 

 

Dans son ABC de la barbarie – saine relecture d’été –, Jacques-Henri Michot réserve une entrée à « Actualité oblige… » et une autre à « Doubles casquettes ». Nulle « Actualité double » ou « Double actualité », et pourtant, imaginez l’enfer : deux actualités plutôt qu’une, on étouffe déjà. L’artiste qui s’en vante y voit sans doute des preuves données d’une activité débordante voire d’une inspiration insatiable. Leurre. Heureusement, celui qui nous intéresse est Jean-François Pauvros : deux disques à sortir à quelques semaines d’intervalle (Papillon de mer et Assassins) font-ils une activité double ?

 

Courage, fuyons : ainsi le guitariste profite-t-il de la vitesse à laquelle le son se propage en mer pour filer avec lui, et en compagnie d’Alain Mahé. Au synthétiseur modulaire (Kobol), saxophone ténor et… pierres, ce-dernier accompagne le mouvement du guitariste, l’invite parfois à la dérive : la guitare progresse lentement d’arpèges délicats en notes tressées, la voix grave ose ici ou là quelques mots (nœud défait, remontent à la surface des « lambeaux de mémoire », des vestiges de « cités perdues » et quelques « migrants noyés ») qui surnagent ensuite dans un bruit de moteur – râle, répétition, grincement.

 

On pourrait dire la musique atmosphérique si elle n’était marine. Quant à ses façons de virer jusqu’à l’écueil (le bashungien Comme des algues vertes), pas de quoi faire oublier les trésors qu’elles auront charriés : inquiétant ressac de L’étant chimérique, écume sans cesse battue de Sourdre. Et puis il y a la présence, sur deux titres, de Rico Rodriguez : le brass band que le tromboniste compose à lui seul attire Pauvros et Mahé jusqu’aux abysses (Disparition) avant de fêter avec eux le retour à la surface sur un air de manège (Au bout des mondes).

 

 

L’ivresse des profondeurs ne permettra pas à Jean-François Pauvros de révéler la date à laquelle il enregistra avec Gilbert Artman et Jac Berrocal les inédits de Catalogue que publie ces jours-ci Jean-Marc Foussat (auteur de l’enregistrement qui, comme le guitariste, « a dada au cœur ») sur son label FOU Records.

 

Une vingtaine de minutes pour trois titres qui s’enchaînent et que se disputent une batterie épaisse (quand le rythme n’est pas l’affaire d’un tambour presque indien), d’éruptifs éclats de guitare et de grands cris arrachés à l’ennui. Après quoi, et même si à notre tour la tête nous tourne, nous rouvrons l’ABC de la Barbarie où, page 66, « Envergures de leaders » (un trio de leaders, c’est combien de décisions d’envergure ?) précède « Envolées du chiffre d’affaires » (que méritent et Catalogue et FOU Records).

Guillaume Belhomme © le son du grisli zombie 2024

 

 

13 avril 2013

Jef Gilson : Œil*Vision (CED, 1962-1964)

jef gilson oeil vision ced

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

De nos jours, on connaît généralement Jef Gilson pour son approche du jazz modal, d’ailleurs très prisée outre-Manche, notamment par les collectionneurs de vinyles et un DJ comme Gilles Peterson. Certains, plus rares, savent cependant son investissement de longue date : qu’il a collaboré avec les Double Six par exemple, ou encore qu’il a été ingénieur du son et label manager – les disques Palm, c’est lui. Tous les amateurs, bien évidemment, apprécient le pianiste-arrangeur et compositeur qu’il a été. Ajoutons aussi qu’il fut par ici un découvreur de talents sans pareil : Jean-Louis Chautemps, Jean-Luc Ponty, Bernard Lubat lui doivent beaucoup, tout comme de nombreux jazzmen américains de passage à Paris – Byard Lancaster et David S. Ware entre autres.

Si Jef Gilson fut l’un des producteurs incontournables du free jazz, il n’en mâchait pas moins ses mots, ce dont témoignent la majorité de ses propos rapportés au milieu des années soixante. Ainsi, à Jazz Magazine : « Dans l’ensemble, je suis assez hostile au free jazz parce que la plupart de ceux qui en jouent s’imaginent avoir trouvé la panacée universelle : pour eux, c’est un moyen de faire n’importe quoi. Il faut commencer par avoir toutes les bases, montrer qu’on est un musicien parfait. »

Les bases, et bien plus encore, Jef Gilson les possédait déjà au moment de cet entretien réalisé en 1965.  Sur la pochette de son premier album majeur enregistré entre 1962 et 1964, Œil*Vision, le clou était enfoncé : « Pour les amateurs de définitions, on peut affirmer que c’est à une séance de free jazz qu’ils sont conviés. Mais encore faudrait-il définir ce terme vague et trop communément employé. En effet, il ne s’agit nullement d’une séance d’improvisation libre sans but précis. Bien au contraire, l’absence d’une structuration préétablie nécessite une préparation d’autant plus soignée que tout est possible, et que les choix de dernière minute ne sont dus qu’à la communion plus ou moins intense créée entre les participants. » A méditer.

Jef Gilson 2

Œil*Vision découle d’un prétexte, puisqu’a priori il en fallait un : il s’agit d’une toile de Guy Harloff ornant la pochette, voire (selon l’intéressé) de toute une série de tableaux peints entre mars et octobre 1963 au Maroc. Enrichi par l’utilisation judicieuse du re-recording par endroits (essentiellement appliqué à la démultiplication du saxophone de Chautemps), cet opus aura été l’un des premiers de l’avant-garde jazzistique française (on y retrouve aussi le virtuose Jacques Di Donato) ; et parmi ceux de son auteur, il est incontestablement celui où la liberté s’accommode au mieux des contraintes. On en retiendra surtout la seconde face, notamment le long « Chant-Inca » évoquant Yma Sumac le temps de quelques mesures, avec un Chautemps vraisemblablement très inspiré par Archie Shepp.

Plus tard dans sa carrière, en compagnie de Pierre Moret et Claude Pourtier, Jef Gilson enregistra ce qui demeure comme un de ses disques les plus aventureux, où moult contradictions s’avèrent questionnées : Le Massacre du printemps, hommage à Stravinsky basé sur l’improvisation collective, « expression spontanée sans préméditation » comme l’on disait alors, expliquant pourquoi ce musicien français figure au milieu d’autres influents avant-gardistes au sein de la liste de référence(s) concoctée par Steven Stapleton du groupe britannique de musique industrielle Nurse With Wound en 1979. Dans cet autre opus donc, se mélangent merveilleusement ragas indiens et ambiances dignes de Marius Constant et des expériences électroacoustiques de Pierre Henry.

Au milieu des années soixante-dix, toujours aussi actif, Jef Gilson découvrit Lawrence "Butch" Morris qu’il intégra à son propre big band alors qu’il officiait encore au cornet et n’était pas encore réputé pour ses « conductions » flexibles à l’envi. Une anecdote pour finir : il semblerait que Coltrane ait interprété la totalité de la suite A Love Supreme au Festival de jazz d’Antibes après que Jef Gilson, au même programme cette année-là, lui en eut soufflé l’idée peu de temps avant qu’il ne monte sur scène avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones.

Jef Gilson 3

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10 novembre 2014

Nick Hennies : Duets for Solo Snare Drum (Weighter, 2013)

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Aux fringantes mailloches, Nick Hennies avait déjà révélé sur Cast and Work l’intérêt qu’il trouve à la pratique tenace capable de chants multiples. Avec le soutien de la violoncelliste Henna Chou, de la violoniste Vanessa Rossetto et du contrebassiste Brent Fariss, il développait un drone à couches multiples dont les bords seront subtilement rabotés : bientôt la ligne n’est plus la même, ses dérapages célébrant toutes l’inconstance du bourdon.

Sur les deux plages qui précèdent Cast and Work sur ce disque estampillé Weighter, Hennies interprète deux compositeurs qui l'inspirent : John Cage, dont il soigne One4 à la caisse claire, et Peter Ablinger, dont les silences de Kleine Trommel Und UKW-Rauschen éblouissent quand sur la composition passent les zébrures grises et noires. Sur compositions personnelles ou empruntées, une même délicatesse et un même savoir-faire.

Nick Hennies : Duets for Solo Snare Drum (Weighter)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2013.
CD : 01/ One4 02/ Kleine Trommel Und UKW-Rauschen (“Conceptio”) 03/ Cast and Work
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 juin 2016

Diatribes & Cristián Alvear : Roshambo (Trio) / Yan Jun : On 3 Pipes (1000füssler, 2015)

diatribes cristian alvear yan jun roshambo trio on 3 pipes

Sans y paraître, les petits disques 1000füssler prennent de plus en plus de place, s’installent dans le paysage mais en toute discrétion. C’est ce que font les deux dernières publications du label, qui datent de novembre dernier : Roshambo (Trio) de Diatribes et Cristián Alvear et On 3 Pipes de Yan Jun. Après l’écoute, et une fois rangés, on les soupçonne même d’enregistrer encore…

C’est chez Alvear, au Chili, que D’incise et Cyril Bondi sont allés enregistrer Roshambo, une de leurs compositions déjà consignée sur disque (A New Castle). La guitare de l’invité devra faire face aux bourdons du duo et jouer aussi avec ses souffles, ses silences, ses enregistrements de terrain – d’un monde renversé où les Suisses gagnent en altitude –, ses usinages en équilibre… Alvear choisissant de se fondre dans le décor, il composera ce trio qui ne changera pas Diatribes mais le déstabilisera quand même, en sourdine.

A Pékin, c’est un autre trio que Yan Jun fit chanter en deux fois (et modifia bien sûr ensuite) : un tuyau enregistré en 2009 (Track 2), puis deux autres l’année suivante (Track 1). Derrière les sifflements étouffés – ceux du matériel utilisé pour l’enregistrement – de la première plage, entendre un peu d’eau qui circule à différentes vitesses ; derrière la succession de roulements et de (presque) silence de la seconde, c’est cette fois le bruit d’une position : les micros dont se sert Yan Jun révélant à chaque fois la musique d’un intérieur qu’on supposait inaccessible jusqu'à ce que la sonnerie d’un téléphone, atténuée par les parois du tube, ne nous ramène à une réalité, autrement concrète.

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Diatribes & Cristián Alvear : Roshambo (Trio)
1000füssler
Enregistrement : 11 décembre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Roshambo (Trio)

 

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Yan Jun : On 3 Pipes
1000füssler
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2015.
CD : 01/ track 1 02/ Track 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

2 novembre 2012

Rhys Chatham : Outdoor Spell (Northern Spy, 2011)

rhys chatham outdoor spell

Bien heureux qui pourra dire combien de trompettes et de voix superposées l’on trouve sur le premier morceau d’Outdoor Spell… L’effet est en tout cas garanti, Rhys Chatham bricole une composition de chamane fatigué au minimalisme qui dérape (n’entend on pas comme des bruits de freinage qui cherchent à faire changer d’allure à la musique ?).

Un peu plus loin, c’est la batterie de Kevin Shea qui donne la cadence, le cajón de Beatriz Rojas ou la guitare électrique de Jean-Marc Montera qui versent avec Chatham dans le free rock, la prog' mélodique entêtante ou le râga concret (à vous d’imaginer maintenant comment peut sonner ce « râga concret »). La tête vous tourne ? Normal. Vous en redemandez encore ? Normal itou.

EN ECOUTE >>> Corn Maiden's Rite

Rhys Chatham : Outdoor Spell (Northern Spy / Orkhêstra International)
Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Outdoor Spell 02/ Crossing The Sword Bridge Of The Abyss 03/ Corn Maiden's Rite 04/ The Magician
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 juillet 2012

300 Basses : Sei ritornelli (Potaltch, 2012) / I Treni Inerti : Luz Azul (Flexion, 2012)

300 basses sei ritornelli

Découvrir que l'expression 300 Basses désigne un groupe où s'associent trois accordéonistes – Alfredo Costa Monteiro (qui œuvre dans Cremaster), Jonas Kocher (dont les récents travaux avec Michel Doneda ont attiré l'attention) et Luca Venitucci (repéré dans Zeitkratzer ou aux côtés de Thieke et Renkel) – c'est se souvenir que le label Potlatch avait publié voici près de dix ans un trio de seuls sopranistes « placés dans l'air »... Écouter ensuite les « six refrains » de ce disque enregistré en novembre 2011, c'est les entendre comme un écho au sruti box de Lucio Capece tout dernièrement édité par la même maison...

Envoûtant organisme vivant, ce chœur (d'harmonicas, d'orgues, voire de contrebasses) déploie ses textures avec la plus grande subtilité dans des morceaux aux climats bien distincts. Ici, une respiration apaisée ; là, presque un quatuor à cordes de Cage ; plus loin, un tissage d'harmoniques stratosphériques. La splendeur de la pièce liminaire le laissait comprendre : force, évidence, et dans le même temps l'absolue délicatesse du bruit des boutons, des inspirations, des soufflets. Pas de prolifération industrieuse, mais le juste versant poétique. Excellent.

300 Basses : Sei Ritornelli (Potaltch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 23-25 novembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Fuoco fatuo 02/ Abbandonato 03/ Gira bile 04/ Mala carne 05/ Maledetto 06/ Fantasma
Guillaume Tarche © Le son du grisli

i treni inerti luz azul

Sur son label, Flexion Records, Jonas Kocher a récemment publié Luz Azul, expérience faite en septembre 2010 par Ruth Barberán (trompette, objets) et Alfredo Costa Monteiro (accordéon, objets) d’une improvisation nocturne le long d’une voie ferrée. Les sirènes graves de l’accordéon y défient les crissements, grincements et bruits de frottement, élaborés sur objets ; sur le souffle du vent saisi par les micros, le duo rejoue et même fantasme de lentes manœuvres de trains fantômes : comme la nature lutte contre son « horreur du vide », I Treni Inerti s’est attaqué au silence qui ose, la nuit, traîner entre les carcasses de métal. Fabuleux.

EN ECOUTE >>> Luz Azul (extrait)

I Treni Inerti : Luz Azul (Flexion)
Enregistrement : septembre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Luz Azul
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 avril 2012

Interview de Jason Kahn

interview jason kahn

« Mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien. » La phrase est de Jason Kahn, percussionniste et électronicien américain désormais installé à Zürich. En solo, Kahn inaugure aujourd’hui son propre label, Editions – après avoir donné plus tôt déjà dans la production discographique sous l’étiquette Cut –  et s'apprête à célébrer la sortie de huit CDR sous étiquette Winds Measure (2005/1). En trio, il confirme sa belle entente avec Jeroen Visser et Christian Weber sous le nom de Tetras. Plusieurs occasions, donc, de le soumettre à la question.

... Je me souviens d’une prestation du passage des Beatles dans l’Ed Sullivan Show en 1964… Ce doit être mon premier souvenir de musique.

Comment es-tu venu à la batterie ? Quel souvenir gardes-tu de tes débuts à l’instrument ?  Mes débuts ont consisté en l’achat d’un kit de batterie et en l’expérience de me mettre à jouer avec des gens. C’était en 1981. J’avais 21 ans. J’ai acheté mon premier kit aux alentours de mon anniversaire, en mai, et j’ai donné mon premier concert quelques mois plus tard, en juillet, avec des amis de la fac. Quelques mois après ça, j’ai gagné Londres afin d’y poursuivre mes études. A Londres, la première chose que j’ai faite a été d’acheter une Premier Gold Sparkle d’occasion en répondant à une annonce du NME et de me trouver un professeur de batterie, John Taylor, qui donnait des leçons dans le sous-sol d’une boutique de batteries du côté de Carnaby Street. J’ai passé toute l’année à étudier auprès de lui, apprenant pour l’essentiel les techniques de base à la caisse claire. Je gardais mon kit de batterie dans le cellier de la cafétéria de la fac. Les murs de cet endroit, où je répétais, étaient carrelés et tout retentissait d’une manière incroyable ! Durant cette année passée à Londres, je n’ai joué en public qu’une fois – dans l’adaptation par des étudiants de The Tooth of Crime de Sam Shepard. Je sortais beaucoup et j’ai assisté à de nombreux concerts, ce qui a été une façon comme une autre de me faire mon éducation musicale. A l’époque, je ne m’intéressais pas encore au jazz ou à la musique improvisée, mais plutôt à des groupes comme Gang of Four, The Fall, The Clash

Les batteurs de ces groupes ont-ils eu une influence sur le jeune musicien que tu étais ? Il y a eu ces batteurs, et puis aussi un autre qui m’a influencé tout autant : Ed Blackwell. Vers la fin de mon séjour à Londres, j’ai commencé à aller écouter plus de jazz et de musique improvisée sous l’influence de groupes comme Rip Rig and Panic, que j’ai vu en concert peu avant de rentrer aux Etats-Unis à l’été 1982. J’ai acheté le premier volume du Live at the Five Spot d’Eric Dolphy, et ce qui m’a le plus frappe dans ce disque a été le jeu de batterie – sa forte empreinte mélodique, sa façon de chanter et la manière dont Blackwell y intervient avec finesse. Des années plus tard, en 1987, j’ai eu la chance d’assister à un workshop que Blackwell donait à l’Université de Richmond. J’étais trop impressionné pour oser jouer en sa présence, mais il m’a ébloui par sa gentillesse et son humilité. D’autres batteurs m’ont bien sûr influencé, mais même après toutes ces années, quand j’entends Ed Blackwell, je reviens à ce souvenir fantastique et je me rappelle ma première écoute de cet LP de Dolphy, qui m’a ouvert à tellement d’autres musiques.

Ces dernières années, tout en conservant ton goût pour des textures que la (longue) durée altère, tu as introduit des éléments plus « dramatiques » ou bruyants (par exemple dans Beautiful Ghost Wave) dans ta musique... De quoi retourne cette « évolution » ? Je pense que la vie, ces dernières années, pour moi comme pour beaucoup beaucoup d’autres, est devenue plus difficile, une véritable lutte. Bien sûr, ça a toujours été le cas, depuis que je suis né, mais aujourd’hui il y a tellement de jeunes qui vivent avec si peu d’argent, tâcher de trouver un moyen de poursuivre mon travail en faisant cas de cette situation m’a fait prendre conscience de cette lutte – cette vision des choses n’est pas détachée ou  romantique, j’en fais l’expérience au quotidien. Je pense donc que mon travail réfléchit cela, cette nécessité de se battre pour trouver un moyen d’exprimer quelque chose – quelque chose de difficile à articuler, peut-être, qui peut même engendrer la frustration lorsqu’on est dans l’incapacité de formuler ces sentiments. Donc, mes travaux récents représentent cette lutte, cette tentative de trouver ma voie à travers les ténèbres et de surmonter les obstacles du quotidien.

Ceci expliquerait, dans ta musique, un recours plus volontaire au bruit ? Pour ce qui est du bruit, je pense que mon travail y a toujours eu recours, peut-être de façon moins évidente, cependant, que sur Beautiful Ghost Wave par exemple. Mais si vous écoutez Vanishing Point ou même Fields, on trouve déjà là quelques textures abrasives…

Dans ce domaine ou dans d’autres, quels sont les musiciens capable de nourrir ton langage aujourd’hui ? Qu’as-tu, ces derniers temps, écouté d’intéressant ? Les personnes qui m’influencent le plus – je devrais plutôt dire avec lesquels j’ai l’impression de partager un esprit de camaraderie – sont celles avec lesquelles j’ai aimé travaillé ces dernières années : Bryan Eubanks, Jon Mueller, Norbert Moeslang, Goh Lee Kwang, Adam Sussmann, Matt Earle, Hong Chulki, Ryu Hankil, Choi Joonyong, Jin Sangtae, Manfred Werder, Patrick Farmer, pour n’en citer que quelques-uns. Pour répondre à la seconde question, je citerais un disque que j’ai beaucoup aimé récemment : Oceans Roar 1000 Drums, de Bryan Eubanks, Andrew Lafkas et Todd Capp.

Ton travail semble se développer dans de multiples directions : solo ; dans des rencontres improvisées ; voire à distance (comme avec Asher) ; avec des groupes réguliers ; pour des installations in situ ; en extérieur pour des field recordings... Quel est le dénominateur commun de toutes ces activités ? Pour moi, les installations ne sont pas vraiment de la musique, en tout cas elles se focalisent bien moins sur le son que sur l’espace – comment nous percevons, définissons, naviguons, construisons l’espace à travers le son. Et le son non pas envisagé en tant qu’entité physique mais plutôt comme une dimension des structures sociales. Je ne sais pas quel pourrait être le dénominateur commun de mon travail en solo, de projets comme Tetras et de mes autres collaborations… J’ose espérer que les personnes qui écoutent ces différents projets y trouvent une sensibilité commune, née de mon intervention dans des contextes différents.

Pouvons-nous dire qu’avec Tetras ton jeu de batterie retourne au rythme ? Je ne pense pas que ce soit le cas. Quand je jouais simplement de cymbales amplifiées sur caisse claire ou fûts, cela était aussi très rythmique. Avec Tetras, on pourrait dire que mon jeu de batterie est plus « ouvertement » rythmique, même si je pense que certains pourraient dire qu’il est, à bien des égards, aussi très textural.

Ta façon de penser le jeu rythmique est-elle la même que jadis ? Bien sûr, sur plusieurs points, j’envisage mon jeu de la même manière qu’il y a des années. Je reste la même personne. Maintenant, je suis sans doute aujourd’hui plus animés par l’idée globale que je me fais de la propulsion, et moins par des rythmes clairement délimités…  

Abordons maintenant ta décision de t’installer en Suisse. Quelles ont été les conséquences sur tes activités de musicien ?  Je n’ai pas vraiment « décidé » de vivre en Suisse. Un concours de circonstances, telles que la naissance de ma première fille, m’a en fait engagé à prendre racines ici. A l’origine, j’ai gagné la Suisse, via Genève, parce que j’y avais des amis qui habitaient un squat dans lequel une chambre pouvait m’être réservée. J’avais habité Berlin pendant presque neuf ans et la pente sur laquelle s’engageait la ville commençait à me fatiguer. Rejoindre la Suisse a surtout été un moyen commode de quitter Berlin.

Les critiques semblaient identifier, au milieu des années 2000, une « école suisse » autour de Günter Müller, Tomas Korber et toi-même* ; vos activités collectives semblent moins intenses aujourd'hui : qu'est-ce qui a changé ? Vos intérêts individuels ? Le contexte musical ? Ou les critiques ?! Je n’ai jamais entendu parler de cette « école suisse ». Je n’ai aucune idée de ce à quoi cela peut correspondre… Il est tout naturel de travailler avec certaines personnes, un groupe de personnes, pendant un temps donné. Mais les intérêts de ces personnes peuvent changer, elles peuvent se mettre à chercher d’autres choses ou peuvent décider d’une pause… Je joue encore assez souvent avec Christian Weber, Günter Muller, Norbert Moeslang, et beaucoup d’autres personnes en Suisse qu’il est difficile de rattacher à une école et que des journalistes auraient du mal à ranger dans telle ou telle boîte. Pour ce qui est des critiques, elles n’influenceront jamais mes choix de jouer avec tel ou tel musicien. J’apporte de l’attention à ce que l’on peut écrire sur mon travail, mais cela ne doit avoir aucune influence sur ma façon de travailler…

Et l’influence de tes collaborations sur l’évolution de ton langage musical, quelle est-elle ? Les collaborations sont très importantes pour moi. Les meilleures d’entre elles m’obligent à m’interroger sur ce que je fais, et ceci m’amène à remettre en cause mes façons de faire habituelles – moins pour faire quelque chose de « nouveau » que pour apporter un autre regard à ce que je fais, pour éviter de considérer les choses comme acquises.

Tu as publié quantité d’enregistrements ces dernières années, et sur de très nombreux labels ; néanmoins, tu viens d'en créer (comme tu l'avais fait avec l'étiquette Cut) un nouveau pour sortir un vinyle (On Metal Shore) ; quel est ton projet avec ces Editions ? Editions est une tâche faite d’amour. J’aime le travail qui consiste à produire un disque : concevoir la pochette, couper le papier, tamponner les labels, etc. Je veux fabriquer de beaux objets, pour moi autant que pour les autres. Editions n’est pas voué à devenir quelque chose de « professionnel » ; il est simplement pour moi le moyen de publier une partie de mes travaux de la façon dont j’aimerais qu’ils soient publiés.

Editions pourrait-il faire paraître d’autres enregistrements que les tiens ou est-il le médium permettant de documenter ta pratique musicale ? Pour le moment, je prévois de publier mon propre travail, ce qui est donc un moyen de documenter ma pratique bien sûr. Rien de plus, rien de moins.

Quelle idée te fais-tu de la nécessité du passage de la musique sur un support physique ? Envisages-tu la musique différemment selon qu’elle est de disque ou de concert ? Je pense que la musique de concert est différente de la musique enregistrée. Un enregistrement d’un concert improvisé et ce concert en lui-même sont deux choses très différentes. Pour cette raison, je pense que les deux – l’enregistrement et le concert en question – sont valables et importants. Ceci étant, vivre une performance en direct reste la façon que je préfère d’écouter de la musique.

Pour revenir au support d’enregistrement, sa question semble agiter les esprits. Fais-tu une différence entre CD, vinyles, cassettes, radio, téléchargement ? Je ne fais pas de différence mais, malheureusement, beaucoup de journalistes, de blogs et de magazines, ont l’air d’en faire une : par exemple, les CDR et les enregistrements à télécharger parviennent rarement à se faire chroniquer. Ensuite, si j’apprécie la beauté d’un lourd vinyle dans une pochette peinte à la main, tout le monde ne juge pas cela en tant que médium. Il y a tellement de gens, aux quatre coins de la planète qui ne peuvent pas se permettre d’acheter un CD (en Suisse, un CD coûte près de 25 euros), sans parler des LP... Pour cette raison, une publication en ligne ne permettra pas seulement d’atteindre plus de monde, elle permettra aussi à la musique de dépasser les frontières pour atteindre l’Amérique du Nord, l’Australie, le Japon, la Chine, en touchant des personnes qui, bien qu’intéressés par ce genre de musique, ne peuvent se permettre d’acheter ni CD ni vinyles.

Quelles sont les « choses » capables de faire encore évoluer ta musique ? J’ai simplement besoin de temps. Assez de temps pour travailler, développer et penser ce que je fais est le plus important de mes challenges.

* Précision de Guillaume Tarche : le raccourci (certes généralisant et critiquable) a pu, au milieu des années 2000 (précisément au sujet d'enregistrements de 2004), être utilisé par des chroniqueurs pour évoquer le travail de Kahn, Müller and co. Deux exemples pris sur le site Bagatellen : Signal to Noise & Zuricher Aufnahmen.

Jason Kahn, propos recueillis fin avril 2012.
Guillaume Belhomme & Guillaume Tarche © Le son du grisli

2 mars 2012

Nate Wooley : The Almond, [8] Syllabes, Amplified Trumpets, Trumpet/Amplifier...

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wooley_the_almondNate Wooley : The Almond (Pogus, 2011)
Voici donc Nate Wooley parti à la recherche de sons rares, troublants pourquoi pas : le 24 avril 2010, il enregistrait à la trompette et à la voix cette Almond de qualité. Les deux instruments s’y passent un relai lourd de significations qu’harmoniques, sifflements, drones et ronflements se disputent. La voix est de fausset, la trompette d’endurance : leur union d’un minimaliste joliment perturbé.

wooley_syllabesNate Wooley : [8] Syllabes (Peira, 2011)
Enregistré le 18 août 2011, [8] Syllabes est un autre ouvrage de trompette et de vocalises. Wooley y dit les tremblements légers du souvenir de notes longues et rythmées (silences et interventions véhémentes se succèdent) avant de faire tourner un motif de quatre notes que l’écho finira par avaler. Les syllabes promises varient donc, dévient même au gré des intentions.

evans_wooleyPeter Evans, Nate Wooley : Amplified Trumpets (Carrier, 2011)
Les trompettes amplifiées sont celles de Nate Wolley et Peter Evans, qui s’amusent de la situation. Le duo joue de feedbacks ou d’interventions brèves, dompte un larsen ici, glisse sur proposition bruitiste ailleurs. Il peut encore faire œuvre de déflagration, modulation ou saturation, avant d’investir avec la même impatience un atelier de frappe inspirant : dans lequel il refermera l’exercice.  
 
jeremiah_cymermanJeremiah Cymerman : Fire Sign (Tzadik, 2011)
Sur Fire Sign de Jeremiah Cymerman – clarinettiste et électronicien inquiet d’atmosphères ombreuses –, Wooley est deux fois convoqué. D'abord, Collapsed Eustachian l'oppose à Peter Evans : coups de trompettes et de machines suivis d'une paix établie sur une électroacoustique plus expérimentale. En sextette (avec Cymerman, Sam Kulik, Christopher Hoffman, Tom Blancarte et Harris Eisenstadt), il suit les méandres de Burned Across the Sky, ballade répétitive et profonde que corsète l’archet de violoncelle.

wooley_trumpet_amplifierNate Wooley : Trumpet/Amplifier (Smeraldina-Rima, 2011)
En 2007 et 2009, Wooley faisait déjà seul oeuvre de cuivre et d’électricité. Trumpet/Amplifier, d’appeler les travaux de The Almond tout en leur promettant une résonance au son de nonchalance et d’abstraction conjuguées. Révélateur.

29 février 2012

Skogen : Ist Gefallen in den Schnee (Another Timbre, 2012)

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S'il s'avère difficile – et sûrement inutile – de partager ce qui relève du « semi-composé » et ce qui tient du « semi-improvisé » dans la passionnante heure que dure cette pièce délicate, au moins faut-il reconnaître à Magnus Granberg (piano) d'avoir réussi à élaborer par ses propositions, mises en œuvre avec l'ensemble Skogen à Stockholm durant l'automne 2010,  un environnement envoûtant et un véhicule propice à la contemplation.

Débarrassée de son titre et de sa pochette (l'un et l'autre au demeurant charmants pour ce Winterreise suédois), la musique tient par elle-même, élégante, de l'ordre du rêve dans sa suspension, et c'est Feldman qui bientôt apparaît entre les pupitres d'Angharad Davies (violon), Anna Lindal (violon), Leo Svensson Sander (violoncelle) et John Ericksson (vibraphone). La fine tension électrique qu'apportent Erik Carlsson (percussion), Henrik Olsson (bols & verres), Petter Wästberg (objets, micros, table de mixage) et Toshimaru Nakamura (table de mixage « bouclée », véritable cage à insectes vrombissants et perçants) confère à ces halos, gouttes et comètes lentes, une autre qualité de mystère encore.

Bien qu'ayant étendu son effectif (depuis ses travaux pour le label Bombax bombax), l'ensemble Skogen touche ici à un merveilleux équilibre : parcimonieux, nuancé, mais toujours consistant. Bravo !

Skogen : Ist gefallen in den Schnee (Another Timbre)
Enregistrement : 12 novembre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Ist gefallen in den Schnee
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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